CHAPITRE XII
liES VIIiliES AU MOYEnr AGE
10 BÉSUMÉ HISTORIQUE
Révolte des paysans. — On sait combien le régime féodal était dur pour les serfs et les vilains. Pour le moindre méfait, l'amende, la prison et parfois même la potence. — Les malheureux s'indignèrent enfin d'être traités ainsi contre toute justice : « Pourquoi, disaient-ils, nous laisser faire » dommage? Nous sommes des hommes aussi bien que nos maîtres; nous » avons des membres comme eux ; nous avons autant de courage qu'eux. Il » est temps de leur montrer ce que nous pouvons en faire. »
Et voici qu'en 997, les paysans de Normandie se soulevèrent en masse, réclamant le droit de vivre à leur guise et de jouir librement de ces bois et de ces eaux que Dieu avait faits pour tout le monde, mais dont les nobles s'étaient réservé la jouissance pour eux seuls.
A cette nouvelle, les chevaliers revêtirent leurs armures de fer et tombèrent à grands coups de lance et d'épée sur ces pauvres diables, à peine vêtus et armés seulement de massues et de bâtons pointus. Ceux que l'on put prendre furent brûlés à petit feu, arrosés de plomb fondu, empalés ou renvoyés les yeux crevés, les poings et les jarrets coupés, pour répandre la terreur dans les campagnes.
Des révoltes du même genre éclatèrent dans les campagnes de Bretagne et dans d'autres parties de la France : mais elles eurent toutes les mêmes résultats. Les paysans vaincus durent subir de nouveau la tyrannie féodale.
Révolte des villes. — Les choses se passèrent autrement dans les villes. De même que les campagnes, les cités du moyen âge obéissaient à des seigneurs avares et cruels qui ne cessaient de faire peser les charges les plus lourdes sur les habitants. Ceux-ci se lassèrent à la fin. L'ouvrier forgeron qui fabriquait, pour son seigneur, des casques et des cuirasses, fut un beau jour tenté de s*en revêtir : il emprunta, à son voisin l'armurier, une lance et une épée; des centaines dartisans en firent autant et bientôt le seigneur apprenait que sa bonne ville était en complète insurrection.
Que pouvaient faire ses chevaliers contre ces manants si bien armés? Ce n'était pas, comme dans les campagnes, à des gens presque nus et sans armes qu'ils avaient affaire, mais à des hommes couverts de fer comme eux. Se lançaient-ils de toute la vitesse de leurs chevaux dans les rues, ils se trouvaient arrêtés tout à coup par des chaînes de fer tendues en travers d'une maison à l'autre, ou par des barricades. De toutes les fenêtres tombait une grêle de flèches, de pierres, de tuiles qui abattaient hommes et chevaux.
Forcé parfois dans son château, le seigneur était obligé d'octroyer à ses sujets révoltés ce qu'on appelait une charte de commune.
Une charte de commune. — Par charte de commune on entendait un acte sur parchemin, portant le sceau du seigneur. Celui-ci s'engageait à ne plus commettre dUnjustices envers les bourgeois de la cité ; il les autorisait, en outre, à prendre les mesures nécessaires pour résister à sa tyrannie, si besoin en était.
Une fois la charte jurée et consentie, le seigneur ne pouvait plus lever sur ses bourgeois autant d'impôts qu'il lui plaisait d'en lever; il ne pouvait plus les condamner à l'amende, à la prison, à la confiscation de leurs biens ou les faire pendre selon son bon plaisir.
II renonçait sur eux à tout pouvoir et toute juridiction et devait se contenter de la rente qnon lui paierait une fois chaque année.
Les bourgeois devenaient libres de s'administrer, comme ils l'entendaient.
Administration d'une commune. — En général, l'administration d'une commune était ainsi constituée. Les habitants élisaient chaque année leurs magistrats, qui, le plus souvent, portaient les titres de maire et à'échevins. — Ces magistrats rendaient la justice, veillaient à la défense de la ville, convoquaient les habitants en assemblées, percevaient les impôts consentis par les citoyens, commandaient la milice communale.
La commune, en enet, était exposée à bien des dangers, et il fallait aae les citoyens fussent toujours sous les armes pour conserver leurs libertés; autrement le seigneur n'eût pas manqué de la leur confisquer et d'oublier la charte jurée.
Les villes de bourgeoisie. — Toutes les villes de France ne sont pas entrées en possession de leurs libertés par la violence.
Les villes du midi avaient su conserver, à travers les agitations de l'époque féodale, quelques-unes des libertés municipales dont elles jouissaient Jadis sous l'empire romain. Elles s'administraient à peu près à leur guise, élisant leurs consuls et leurs jurais.
Dans les régions du centre, particulièrement dans l'Ile-de-France, il n'y eut aucune insurrection populaire. Cela tient à ce que le roi dominait de ce côté. Il fut toujours assez fort pour empêcher toute velléité d'insurrection et assez sage pour accorder aux bourgeois de ses domaines les libertés les plus indispensables.
Les bourgeois du roi étaient exempts des droits odieux qui constituaient le servage. Ils ne payaient qu'une fois Tan à leur seigneur une taxe déterminée; s'ils commettaient quelque délit, ils en étaient quittes pour une amende légalement fixée ; ils élisaient eux-mêmes leurs magistrats municipaux.
Mais ils ne jouissaient pas des droits étendus dont jouissaient les habitants des communes insurgées. Leurs magistrats ne rendaient pas la justice, ne levaient pas d'impôts, ne commandaient pas la milice. Chez eux, la justice était rendue, les impôts perçus, les milices commandées par les officiers du roi.
On désignait ces communes d'institution royale sous le nom de villes de bourgeoisie et leurs habitants s'appelaient bourgeois du roi.
Histoire d*uiie commiine insiirffée (liaon).
Laon était, à la fin du onzième siècle, une riche et puissante cité, nui avait son évègue pour seigneur, mais où régnait le plus grand désordre. Les bourgeois pillaient les paysans, les nobles les bourgeois, et l'évèque les uns
et les antres. « La ville de Laon, dit Guibert de Nogent, était accablée du plus grand des malheurs : personne n'y craignait Dieu ni aucun maître; chacun, selon sa puissance et son caprice, remplissait la république de meurtres et de brigandages. »
Ce qui se passait à Laon au onzième siècle. —
« Citons, pour exemple, un fait que Ton regarderait comme impie s'il se fût passé chez les barbares, et cela au jugement même de ceux qui ne reconnaissent aucune loi. Le samedi, les paysans venaient à Laon pour acheter au marché. Les gens de la ville faisaient alors le tour de la place, portant dans des corbeilles ou dans des écuelles, des échantillons de légumes, de grains ou d'autres denrées, comme s'ils eussent voulu en vendre. Ils les offraient à celui qui en avait envie. Quand on était convenu d'un prix, le vendeur disait à l'acheteur : « Viens chez moi » examiner ce que je vends. » L'autre allait, et, quand ils étaient arrivés jusqu'au coffre oh était la marchandise, l'honnête vendeur levait le couvercle, disant à l'acheteur : « Mets la tête et » les bras dans le coffre, tu verras que cette marchandise est » bien semblable à l'échantillon. » Lorsque l'acheteur avait sauté sur le bord du coffre et qu'il y était suspendu sur le ventre, la tête dans le coffre, l'honnête vendeur soulevait le paysan par les pieds, le lançait dans le coffre, en rabattait le couvercle, et le tenait dans cette prison jusqu'à ce qu'il eût payé sa rançon. Il n'y avait de sécurité pour personne dans les rues pendant la nuit ; on était arrêté, fait prisonnier ou égorgé. »
Définition du mot a commune ». — « Le clergé et les grands, de leur côté, tâchant par tous les moyens d'extorquer de l'argent aux hommes du peuple, leur firent offrir par des députés de leur octroyer, moyennant une bonne somme, la permission d'établir une commune. Or, voici ce qu'on entendait par ce mot exécrable et nouveau. Tous les habitants soumis à l'obligation de payer un certain cens devaient, une seule fois dans l'année, payer à leur seigneur les obligations ordinaires de la servitude; et, s'ils commettaient quelque acte contraire à la loi, ils pouvaient se racheter par une amende légalement fixée. A cette condition, ils étaient entièrement affranchis de toutes les autres exactions qu'on a coutume d'imposer aux serfs*. Les
1. Ainsi, la légalité substituée rour des manants à Tarbitraire, voilà la chose exécrai)le que reprouTe Guibert de Nogent.
hommes du peuple saisirent cette occasion de se racheter d'une foule de vexations et donnèrent de grosses sommes d'argent à ces avares, dont les mains étaient comme autant de gouffres qu'il fallait toujours remplir. »
Le marché se fit d'autant plus facilement oue Tévêque de Laou, Gaudry, était absent. II était alors en Angleterre, auprès du roi Henri I®»", son prolecteur, qui l'avait fait élever au siège de Laon, bien quMl ne fût pas dans les ordres, et qu'il eût jusqu'alors mené la vie de soldat. De retour à Laon, Gaudry, furieux contre ceux qui avaient favorisé l'établissement d'une commune dans sa ville épiscopale, ne voulut pas d'abord y rentrer; mais on lui offrit de fortes sommes d'or et d'argent, il se calma et jura de respecter les droits de la commune. Des dons considérables, faits par les gens da peuple, engagèrent aussi le roi à confirmer la nouvelle institution. A quelqae temps de là, il ne restait plus rien de l'argent donné par les habitants. Gaudry se fit acheter, par les gens chargés de frapper les monnaies, le droit d'en faire de mauvaises.
Un évêque faux monnayeur. — a Ceux-ci fabriquèrent en effet, avec le cuivre le plus vil, des pièces qu'à force d'artifices ils faisaient paraître, pour un moment, plus brillantes que l'argent. Le peuple, ignorant et trompé, échangeait contre ces pièces ce qu'il avait de plus précieux. Il s'ensuivit que non seulement dans le pays de Laon, mais bien plus loin encore, beaucoup de gens furent ruinés. L 'évêque, s'apercevant qu'on ne voulait plus de sa monnaie, ordonna que les oboles d'Amiens, autre monnaie très corrompue, auraient cours dans la ville. Ne parvenant pas davantage à faire accepter ces espèces, il ordonna qu'on frapperait de nouvelles pièces sur lesquelles on représenterait un bâton pastoral, pour remplacer son effigie. Mais on se moqua de ces pièces, en secret cependant, et on les rejeta, car elles étaient au-dessous de la monnaie la plus détestable. Chaque fois qu'on émettait de nouvelles espèces, on rendait des édits par lesquels il était défendu de décrier les monnaies à l'effigie de l'évêque; il résultait de ces défenses des occasions continuelles de traîner devant la justice les gens du peuple accusés d avoir mal parlé des actes de Tévèque; cette opposition servait de prétexte pour multiplier les exactions. Le principal agent de cette affaire était un moine, complètement déshonoré, nommé Thiéry et venu de Tournay avec des lingots d'argent dont il faisait de la mauvaise monnaie de Laon... Bientôt l'évêque donna une preuve publique de sa cruauté, en faisant emprisonner un certain Gérard qu'il haïssait. Pendant la nuit il lui fit arracher les
yeux par un nègre de sa domesticité. Le roi apprit la nouvelle de ce crime ; je ne sais si le Saint-Siège en eut connaissance, mais, ce qui est sûr, c'est que le pape suspendit Tévèque de ses fonctions, et je crois que ce fut pour cette raison. Cependant, quoique suspendu, il poussa l'iniquité jusqu'à faire la dédicace d'une église... »
Ce qui affligeait Gaudry, c'était de ne plus pouvoir taxer arbitrairemeut ses bourgeois, comme au temps où il n'y avait pas de commune. Il invita le roi à venir à Laon pour les fêtes de Pâques, et lui promit, s'il revenait sur son adhésion à la charte de commune, de si grosses sommes d'argent, que celui-ci se laissa attendrir. Il consentit, malgré ce qu'il devait à Dieu, à ce que ses serments et ceux de Tévêque et des grands fussent violés et déclarés nuls, sans respecter ni l'honneur ni la solennité des jours saints.
L'émeute. — « La violation des traités qui avaient établi la commune exaspéra les bourgeois ; tous ceux qui exerçaient des métiers' cessèrent de les remplir; savetiers et cordonniers fermèrent leurs échoppes ; les aubergistes et les cabaretiers n'exposèrent aucune marchandise; tous savaient que, dorénavant, l'ardeur des maîtres pour le pillage ne respecterait plus aucune propriété. En effet, l'évêque et les grands se mirent à rechercher la fortune d'un chacun; et ils voulurent que chaque bourgeois payât pour la destruction de la commune autant qu'il avait payé pour son établissement. Ceci se passait durant les jours saints, et c'est ainsi que les âmes se disposèrent, par l'homicide et le parjure, à recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'évêque et les grands n'étaient occupés que des moyens à l'aide desquels ils pourraient enlever au peuple tout ce qu'il possédait. Du côté du peuple, une rage de bête féroce soulevait les petites gens et ils jurèrent de tuer l'évêque et ses complices; mais leur projet transpira. On en prévint l'évêque, qui s'écria : « Fi donc, de telles gens me tueraient ! » Cependant il n'osa pas, le lendemain, aller aux matines ni venir dans l'église...
» Le cinquième jour après Pâques, dans l'après-midi, l'évêque s'occupait, avec l'archidiacre Gauthier, de fixer les sommes qu'il voulait faire payer aux bourgeois, quand tout à coup il se fit un grand bruit dans la ville, où le peuple criait : « Commune, » commune! » Des bourgeois, armés d'épées, de lances, de haches à deux tranchants, d'arcs, de cognées, de masses, envahissent l'église de la Sainte Vierge Marie et entrent dans le
palais épiscopal. A cette nouvelle, les grands, qui avaient promis à révoque de venir le secourir en cas de besoin, arrivèrent de tous côtés... »
Le masBacre. — « Le prélat, aidé de quelques soldats, se défendit de son mieux à coups de pierres et de flèches ; désespérant de repousser Tattaque, il prit les habits d*un de ses domestiques, se sauva dans le cellier, et s'y cacha dans un tonneau, dont un fidèle serviteur boucha l'ouverture; Gaudry s'y croyait en sûreté. Les bourgeois, courant partout, cherchaient où il pouvait être, l'appelant coquin et non pas évoque; ils saisirent un de ses domestiques, mais ne purent rien en savoir ; un autre leur indiqua, par un signe perfide de tète, où était son maître; alors, se ruant sur le cellier, ils firent des trous partout et découvrirent enfin leur victime.
» Il y avait un certain Teudegaud, scélérat consommé, serf de l'église de Saint-Vincent ^ longtemps préposé à la recette du péage au pont de Sourdes, il pillait les voyageurs, les dépouillait et les jetait ensuite dans la rivière pour ne pas avoir à craindre leurs plaintes... Il portait, sur son ignoble visage, l'empreinte des iniquités de son cœur. Il s'était jeté aveuglément dans le parti de la commune de Laon, et il n'avait pitié ni pour moine, ni pour clerc, ni pour l'âge, ni pour le sexe. Il prit pour lui le soin de tuer l'évèque.
» Teudegaud, s'étant arrêté devant la tonne où s'était réfugié Gaudry, en fit enlever l'ouverture. Tous demandèrent qui était caché là ; mais l'évèque ne pouvait desserrer ses lèvres glacées de terreur, et à peine put-il répondre : « C'est un malheureux » prisonnier. » L'évèque avait coutume d'appeler Teudegaud, à cause de sa figure de loup, Isengrin, nom que quelques gens donnent au loup ; aussi, le brigand dit à l'évèque : « Ah ! c'est » donc le seigneur Isengrin qui est caché dans ce tonneau. » Gaudry qui, bien que pécheur, était cependant l'oint du Seigneur, fut tiré du tonneau par les cheveux et traîné au grand jour dans le cloître des clercs. Le malheureux supplie ces furieux d'avoir pitié de lui; il leur promet de grosses sommes d'argent; un nommé Bruyères lève sa hache et lui fait sauter la cervelle, un autre lui assène un coup qui lui coupe la figure en travers, d'autres lui brisent les os des jambes. Teudegaud, voyant l'anneau pastoral qu'il avait au doigt, essaie de le prendre, mais, y trouvant difficulté, il coupe avec l'épée le doigt du pauvre mort et prend l'anneau. Enfin, le cadavre de Gaudry est dé-
pouillé de ses vêtements, jeté dans un coin, couvert de terre, de pierres et de boue.
» La populace, furieuse, se précipita ensuite sur les maisons des partisans de Tévêque, tua ceux qu'elle y trouva et y mit le feu. L'incendie gagna bientôt la cathédrale. Les femmes des grands, qui s'étaient cachées dans les dépendances de l'évèché, fuyaient devant le feu, escaladaient les murs qui entouraient les jardins et se sauvaient à travers les vignes. La femme d'Adon, l'un des premiers chevaliers qui s'étaient dévoués pour sauver l'évoque, tut reconnue par des femmes de bourgeois qu'elle avait offensées ; elles la battirent et lui enlevèrent ses vêtements. La malheureuse prit alors un habit de religieuse et parvint à gagner le monastère de Saint- Vincent. La femme de Raoul, maître de l'hôtel de l'évêque, parvint de même à s'enfuir sous un déguisement; mais son fils, à peine âgé de six ans, ne fut pas si heureux : un homme l'emportait sous son manteau pour le sauver, lorsqu'un de ces rebelles le rencontra, le força de lui montrer ce qu'il tenait caché, et tua le pauvre enfant dans les bras mêmes du fidèle serviteur. »
Le lendemain, l'archidiacre Anselme supplia les rebelles de lui permettre de donner la sépulture à Gaudry. Ils y consentirent, mais avec peine. Quand le corps fut arrivé à l'église Saint- Vincent, on ne fit aucune des cérémonies prescrites pour l'enterrement, non pas d'un évêque, mais du dernier des chrétiens. On jeta son cadavre dans une fosse à moitié creusée : on le pressa sous une planche si étroite que le ventre faillit crever. On vit, peu de temps après, la femme et les filles du châtelain Guinimap, un des défenseurs de l'évêque, malgré leur grande naissance, obligées d'emporter elles-mêmes son cadavre dans une charrette que les unes traînaient et que les autres poussaient. On retrouva le corps de Raoul et celui de son fils, tué encore enfant; on plaça sur la poitrine du père le cadavre de l'enfant, et on les enterra sans beaucoup de cérémonie.
Abandon de la ville. — Lenr vengeance satisfaite, les bourgeois furent saisis de stupeur et de crainte. 11 leur semblait déjà voir le roi et toute sa chevalerie au pied de leurs murailles. Ils décidèrent d'appeler à leur secdurs, pour les défendre contre la colère du roi, le farouche Thomas de Marie.
« Après avoir écouté leur demande, le sire de Marie tint conseil avec les siens sur ce qu'il devait faire, et tous lui répon-
dirent qu'il n'avait pas assez de forces pour défendre une telle ville contre le roi. Thomas lui-même n'osa pas annoncer cette décision à ces bourgeois frénétiques, tant qu'il fut dans la ville; il les engagea à sortir et à venir dans un champ, et il leur dit que, quand ils seraient là, il leur ferait connaître sa décision. A un mille de la ville, il leur dit : « Laon est à la tête du » royaume * , je ne suis pas en état de défendre cette ville contre » le roi ; si vous le redoutez, suivez-moi dans ma terre, vous » trouverez en moi un défenseur. » Consternés par ces paroles, maiè troublés par le souvenir de leurs crimes, les bourgeois suivirent Thomas. Theudegaud, l'assassin de l'évêque, qui, portant à son doigt l'anneau pastoral, se posait comme le chef de la ville, n'osa revenir à Laon avec ses complices et alla dans la seigneurie de Thomas.
» Le bruit se répandit bientôt parmi les serfs et les paysans du voisinage que Laon était presque déserte; aussitôt, ils envahissent cette ville abandonnée et s'emparent des maisons que Ton ne défend point. Le père de Thomas de Marie, Enguerrand de Goucy, et son gendre. Gui, y coururent aussi, et trouvant les maisons vides d'habitants, mais non de richesses, pillèrent l'argent, les vêtements et les provisions. Les paysans de Montaigu, de Pierrepont, de La Fère étaient arrivés avant les gens de Coucy et avaient déjà mis la ville au pillage. Des querelles éclatèrent entre eux : tout ce que les petits avaient pris leur fut enlevé par les grands; ceux-ci enlevaient, des maisons des bourgeois émigrés, vivres, meubles, gonds et verrous. » (Gdibert DE NoGENT, Mémoires sur sa vie,)
Bientôt le courage revint aux partisans de l'évêque, qui traquèrent les bourgeois partout où ils purent les atteindre. Thomas, excommunié et poursuivi par une armée royale, livra les fugitifs de Laon, qui furent, pour h plupart, attachés au gibet et laissés en pâture aux corbeaux. Le roi abolit la commune de Laon; mais seize ans n'étaient pas écoulés, que les idées de liberté reprenaient le dessus : en 1128, le successeur de Gaudry dut accorder aux bourgeois une nouvelle charte de commune que le roi ratifia encore: seulement au nom de commune, gui rappelait d'effrayants souvenirs, on substitua celui dHnstitiilion de paix.
1. Elle ne Tétait plus depuis la chute des Carolingiens, mais on la considérait «ncore comme une espèce de capitale.
lia cbarte de Iiorrls en Oatlnals.
Une cité, comme celle de Laon, dont tous les habitants se liaient les uns aux autres par des serments solennels, juraient de se défendre contre quiconque a pouvait vivre ou mourir», abbé, évoque, comte ou roi, arrachaient à leur seigneur, par la violence ou par des négociations, des chartes qui leur donnaient le droit de se gouverner eux-mêmes, c'est-à-dire d'élire leurs magistrats, d'avoir un tribunal, une milice, des revenus, était dite commune jurée. Une commune jurée était une véritable seigneurie : comme tout seigneur féodal, elle avait un sceau à elle, oÎL le maire était souvent figuré à cheval, un beffroi communal qui tenait lieu de donjon seigneurial. Elle prêtait à son suzerain serment de foi et hommage, et exigeait des serments analogues des gens de la banlieue, qu'elle considérait comme ses vassaux. En s'insurgeant contre leurs seigneurs, les communes voulaient, non pas se mettre en révolte contre la société féodale, mais s'y faire une place à côté des seigneurs.
Les villes de communauté ou de bourgeoisie, fort nombreuses dans le centre de la France, avaient un caractère tout différent. Là, point de magistrats élus : l'administration reste tout entière aux mains des officiers du roi ou du seigneur. C'est le prévôt qui rend la justice, commande la milice, lève les impôts. Les habitants des villes de bourgeoisie jouissaient de chartes octroyées, qui leur assuraient des garanties contre l'oppression, fixaient les cens à payer et le taux des amendes, réglementaient les cas dans lesquels les bourgeois devraient le service militaire. La charte accordée par Louis VI à la ville de Lorris en Gâtinais peut être considérée comme le type des constitutions municipales qui furent en honneur, au douzième siècle, dans le domaine royal et dans les provinces avoisinantes. En voici le texte :
Louis, PAR LÀ GRACE DE DiEU, ROI DES FRANÇAIS, CtC, qu'll SOit COIIIIU à
tons : lo Que quiconque aura une maison dans la paroisse de Lorris paye un cens de six deniers seulement pour sa maison et chaque arpent de terre quMl aurait dans cette paroisse. Et, s'il fait une telle acquisition, que cela soit le cens de sa maison.
20 Que nul habitant de Lorris ne paye de droit d'entrée ni aucune taxe pour sa nourriture, et qu'il ne paye aucun droit de mesurage pour le blé que lui procurera son travail ou celui des animaux qu'il pourrait avoir, et
qu'il ne paye aucun droit de forage pour le vin qu'il retirerait de ses vignes. 30 Qu aucun d'eux n'aille à une expédition de pied et de cheval d'où il ne pourrait revenir le même jour chez lui s'il le voulait.
40 Qu'aucun d'eux ne paye de péage jusqu'à Etampes, ni jusqu'à Orléans ou Milly qui est en Gàtinais, ni jusqu'à Melun.
50 Que quicongue a du bien a Lorris n'en perde rien, ni pour quelque méfait que ce soit, à moins que le méfait ne soit commis contre nous ou quelqu'un de nos hôtes.
60 Que personne, allant aux foires et marchés de Lorris ou en revenant, ne soit arrêté, ni inquiété, à moins qu il n'ait commis quelque méfait ce même jour.
70 Que les délits pour lesquels on payait soixante sous d'amende n'en payent plus que cinq; que ceux pour lesquels on en payait cinq, ne payent plus que douze deniers, et que le droit du prévôt, en cas de plaintes, soit réduit à quatre deniers.
8* Que nul homme de Lorris ne soit obligé d'en sortir pour plaider avec le seigneur roi.
90 Que personne, ni nous ni aucun autre, n'exige des hommes de Lorris aucune taille ni exaction 1.
lOo Que personne, à Lorris, ne vende du vin avec ban public», sauf le roi, qui vendra son vin dans son cellier avec tel ban.
11° Si quelqu'un a eu querelle avec un autre, mais sans effraction de maison fermée, et s'ils se sont accommodés sans qu'il y ait eu plainte portée au prévôt, il ne sera dû à nous ni à notre prévôt aucune amende. S il y a eu plainte, ils pourront s'accorder dès qu'ils auront payé l'amende. Et si l'un a porté plainte contre l'autre et qu il n'y ait point eu d'amende prononcée contre l'un ni l'autre, ils ne devront rien ni à nous ni au prévôt.
120 Que nul homme de Lorris ne fasse pour nous de corvée, si ce n'est deux fois l'an pour amener notre vin à Orléans et point ailleurs. Et ceux-là seulement le feront qui auront chevaux et charrettes, et ils en seront avertis, et ils ne recevront de nous aucun gite. Les vilains amèneront aussi du bois pour notre cuisine.
130 Nul ne ggra retenu en prison s'il peut fournir caution de se présenter en justice.
140 Quiconque voudra vendre ses biens le pourra, et, ayant reçu le prix de vente, il pourra s'en aller de la ville, libre et tranquille, si cela lui plait, à moins qu'il n'ait commis quelque méfait.
150 Quiconque aura demeuré un an et un jour à Lorris, sans qu'aucune réclamation l'y ait poursuivi et sans que le droit lui ait été interdit, soit par nous, soit par notre prévôt, y restera libre et tranquille.
I60 Nul ne plaidera contre un autre, si ce n'est pour recouvrer et faire observer ce qui lui est dû.
170 Quand les hommes de Lorris iront à Orléans avec marchandises, ils payeront, au sortir de la ville, un denier pour leur charrette s'ils n'y vont pas à raison de la foire ; s'ils y vont pour la foire et pour le marché, ils payeront, au sortir d'Orléans, quatre deniers par charrette, et à l'entrée deux deniers.
1. C'est-à-dire aucun impôt extraordinaire, levé en dehors des redevances filées par la coutume.
2. C^est-à-dire fasse annoncer la vente de son vin par le crieur public.
180 Aux mariages de Lorris, le crieur public et celui qui fait le guet n'auront aucun droit.
190 Nul cultivateur de Lorris cultivant £a terre ne donnera, au temps de la moisson, plus d'un demi-setier de seigle à tous les sergents de Lorris.
2O0 Si quelque chevalier ou sergent trouve dans nos forêts des chevaux ou autres animaux appartenant aux hommes de Lorris, il ne doit les conduire à nul autre qu'au prévôt de Lorris. Et si quelque animal de la paroisse, mis en fuite par les taureaux ou assailli par les mouches, est entre dans notre forêt ou a franchi nos haies, le propriétaire de Tanimal ne devra nulle amende an prévôt, s'il peut jurer que l'animal est entré malgré son gardien. Mais s'il est entré au su du gardien, le propriétaire donnera douze deniers et autant pour chaque animal, s'il y en a plusieurs.
210 11 n y aura à Lorris point de droit de portage au four.
220 11 n'y aura point de droit de guet.
230 Tout homme de Lorris qui mènera du sel ou du vin à Orléans, ne payera par charrette qu'un denier.
240 Nul des hommes de Lorris ne devra amende au prévôt d'Etampes, ni à celui de Pithiviers, ni dans tout le Gâtinais.
250 Nul d'entre eux ne payera de droit d'entrée à Ferrières, ni à Château- Landon, ni à Puiséaux, ni à Nibelle.
260 Que les hommes de Lorris prennent du bois mort dans la forêt poux leur usage.
270 Quiconque, dans le marché de Lorris, aura acheté ou vendu quelque chose et qui, par oubli, n'aura pas payé le droit, pourra le payer dans la huitaine sans être inquiété, s'il peut jurer qu'il n'a pas retenu le droit sciemment.
28o Nul homme de Lorris, ayant une maison ou un bien quelconque dans les domaines de Saint-Benoît, ne sera sous la juridiction de l'abbé de Saint-Benoît ou de son sergent, si ce n'est pour ceux de forfaiture quant au cens ou à la redevance en gerbes dont il est tenu. Et, dans ce cas, il ne sortira pas de Lorris pour être jugé.
290 Si un homme de Lorris est accusé de quelque chose et qu'on ne
Fuisse le prouver par témoin, il se purgera par son seul serment contre affirmation de l'accusateur.
30o Nul homme de cette paroisse ne payera aucun droit à raison de ce Qu'il achètera ou vendra pour son usage sur le territoire de la banlieue et de ce qu'il achètera le mercredi au marché.
310 Ces coutumes sont accordées aux hommes de Lorris, et elles sont communes aux hommes de Courtpalais, de Chanteloup et du bailliage de Harpard.
320 Nous ordonnons que toutes les fois que le prévôt changera dans la ville, il jurera d'observer fidèlement ces coutumes, et les nouveaux sergents feront de même chaque fois qu'ils seront institués. (Traduction Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. IV, p. 35-39 *.)
1. Guizot (François-Pierre-Guillaume), né à Nîmes en 1787, mort en 1874, était depuis 1812 professeur d'histoire moderne à la Sorbonne (poste ({u'il dut plusieurs fois abandonner et reprendre, suivant les fluctuations de la politique) quand il fit les belles leçons qui, plus tard réunies en volumes, prirent pour titres : Histoire générale de la civilisation en Europe; Hist. générale de la civilisation en France^ 1845. La part qu'il prit aux luttes parlementaires comme publiciste, député et ministre, ne Tempêcha pas de poursuivre ses études historiques et de publier la
Une Tille au moyen aire.
L'administration municipale. — « A partir du douzième siècle, la monarchie intervient dans Tadministration des villes, soit pour favoriser les libertés des habitants, soit pour les restreindre. Sentant qu'il était nécessaire de reconnaître aux citoyens des droits pour se les attacher et de leur imposer ses volontés pour les retenir, elle usa, suivant les circonstances, de Tune ou de l'autre de ces politiques; mais, par la force des choses et des traditions, l'arbitraire fut pour elle l'expédient, et la liberté électorale le principe. » (Babeau, la Ville ^ ch. v.)
Dans la plupart des villes du nord et du centre de la France, en possession de chartes d'échevinage, la municipalité était, vers les quatorzième et quinzième siècles, constituée de la manière suivante :
L'administration de la ville appartenait à un maire, assisté d'un certain nombre d'échevins (on dirait aujourd'hui des adjoints). Le maire et les échevins géraient les affaires de la cité de concert avec une trentaine de bourgeois élus par leurs concitoyens, formant, sous le nom de conseiZ de vi/te, le conseil municipal de l'époque.
A côté de cette assemblée en figurait une autre, composée, à l'origine du moins, de tous les citoyens des divers corps de métiers de la ville, et qu'on appelait, pour cette raison, V Assemblée générah. On les convoquait à son de cloche pour entendre les mandements royaux, sanctionner les mesures prises par le maire et le conseil de ville, ou aviser aux circonstances extraordinaires.
Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, 1823 ; VEist. de la Révolution d*Angleterre,i827-iS2S ; Vie et Correspondance de Washington, 1839-18^; Washington, 1841, etc. On sait le rôle qu'il loua sous le règne de Louis-Philippe. Rendu à la vie privée par la révolution de 1848, M. Guizot chercha sa consolation dans les lettres. Il serait trop long de donner ici là liste complète de ses oovrages ; citons seulement ses Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, 1858-1868; iTw^ de France racontée à mes petits-enfants, 1870-1875. Comme historien, Guizot est plus philosophe que narrateur. Peu lui importe la couleur et le pittoresque. Le but qu'il se propose avant tout, c'est d^étudier les institutions des {)euple8 et de rechercher les lois qui semblent avoir présidé au développement de eur civilisation. Ses livres sont de savantes et précieuses dissertations, mais ils n'ont rien d'une histoire morale et vivante. Les physionomies qu'il nous présente ont quelque chose de raide et d'immobile. Il n'en pouvait être autrement : ce ne sont pas des hommes, a-t-on dit, mais des idées.
Les magistrats se réunissaient dans un édifice qu^on appelait maison commune ou hôtel de ville ; quelquefois même dans une église.
La maison commune était généralement surmontée d'une tour qu'on désignait sous le nom de beffroi. A la moindre alarme, le guetteur, qui veillait au haut du beffroi, faisait entendre la cloche, dont les sons précipités appelaient les bourgeois aux armes.
Ud beffroi.
C'était la même cloche qui avertissait les bourgeois de se rendre à l'assemblée, signalait les incendies et sonnait le couvrefeu, c'est-à-dire l'ordre d'éteindre toutes les lumières.
La défense de la ville. — C'est qu'en ces temps de guerre perpétuelle, il fallait être prêt à tout; car on savait que Tennemi n'était pas loin et qu'en moins d'une heure il pouvait se trouver sous les murs de la cité. Ce n'était pas, en effet, l'étranger qu'on redoutait le plus à cette époque : tantôt c'était un puissant seigneur du voisinage, ennemi déclaré des libertés municipales ;
tantôt une ville jalouse de la prospérité de sa voisine; tantôt une bande de brigands, avide de sang et de pillage.
Aussi toutes les villes du moyen âge étaient-elles de véritables forteresses. Chacune d'elles se présentait à Tennemi avec ses portes guerrières, ses hauts boulevards, ses hautes tours, ses longues murailles crénelées autour desquelles circulaient de profonds fossés. On pouvait être assuré qu'il faudrait un long siège pour la réduire, à moins qu'on ne préférât tenter un assaut;
La cité de Carcassonne.
mais le jeu en semblait bien dangereux. Les bourgeois étaient braves et nombreux, divisés généralement en hommes de fer et en hommes de pourpoint. Les hommes de fer étaient les habitants assez riches pour se pourvoir de cuirasses, de casques, de lances et d'épées. Les hommes de pourpoint comprenaient les gens du peuple ou artisans, les ouvriers presque toujours vêtus de toile, de laine ou de cuir et armés de bâtons ou de maillets de fer.
Il ne fallait pas espérer tromper la vigilance des bourgeois. En temps ordinaire, quand on voulait entrer dans la ville, il fallait passer par une des trois ou quatre forteresses qui lui servaient de portes et qui commandaient à chacune des routes qui conduisaient dans la cité. Arrivé devant le pont-levis, force était au voyageur de décliner son nom. Les gardes pouvaient lui refuser le passage, s'il portait une arme ou venait d'un pays où régnait une épidémie. Ils avaient en outre pour consigne de sonder les voitures qui entraient, afin de s'assurer que per-
sonne n'y était caché. Les ponts-levis étaient levés chaque soir et les clefs en étaient remises au maire.
En temps de guerre, on prenait bien d'autres précautions. Au premier coup de cloche sonné par le guetteur, toutes les compa-
gnies s'armaient. Chacune d'elles connaissait à l'avance le poste qu'elle devait occuper. Les unes couraient aux portes, les autres se répandaient à droite et à gauche sur les murailles ou se groupaient sur les principales places de la ville.
La police de la ville était faite par les bourgeois eux-mêmes.
Chacun d'eux devait le service du guet. C'était surtout la nuit que le guet devenait nécessaire. On veillait non seulement aux portes, mais sur les remparts et dans les rues. Si le cas l'exigeait, la moitié des citoyens était sous les armes, des chaînes étaient tendues et cadenassées à l'entrée des rues. Derrière ces chaînes et à l'angle des maisons se tenaient en sentinelles, éclairés par la lueur rougeâtre des torches et des lanternes, les bourgeois de garde, prêts à. s'élancer sur l'ennemi au premier signal et à donner l'alarme dans la ville.
La police. — Les malfaiteurs étaient peut-être alors plus nombreux qu'aujourd'hui. Mais malheur à qui tombait entre les mains du guet! Il était aussitôt livré à l'autorité municipale ou aux officiers du roi qui avaient bientôt fait de lui faire son procès.
La justice de ce temps-là n'était pas tendre pour les misérables. Sur tous les points de la ville elle avait multiplié les appareils de supplices. Pas de place, pas de carrefour qui n'eût pour ornement un gibet ou un pilori; pas de semaine où le bourreau ne vînt, bras nus et manches retroussées, faire sa besogne aux fourches et aux échelles. La procédure était alors claire et expéditive. Aussitôt pris, aussitôt jugé. On marchait droit au but et l'on apercevait de suite, au bout de chaque sentier, sans broussailles et sans détour, la roue, le gibet ou le billot. On savait aussitôt où on allait.
En cette circonstance, le malheureux qui tenait à sa peau n'avait qu'une chose à faire : c'était, s'il avait de bons bras et de bonnes jambes, de se soustraire à ses gardes et d'essayer d'atteindre l'un de ces îlots de salut, qui s'élevaient çà et là au milieu des diverses juridictions et qu'on appelait lieux d'asile. Certaines églises jouissaient du droit précieux de sauver les condamnés. Dès que ceux-ci en avaient franchi le seuil ou tout au moins passé leur bras dans les anneaux de fer appliqués aux portes de l'édifice, les sergents n'avaient plus aucun droit sur eux. Les en arrachaient-ils de force, ils recevaient du juge l'ordre de les y reconduire aussitôt.
Aspect d'une ville au moyen âge. -— Vues de haut ou de loin, les villes du moyen âge pouvaient sembler de jolies villes. C'était un amoncellement de toitures aiguës, de flèches découpées à jour, de tours majestueuses, de clochers et de clochetons.
Mais si l'on s'aventurait dans la ville, le spectacle changeait, la désillusion était complète.
ptout c'étaient des rues ou plutôt des ruelles sombres, tor- Bses, infectes, non pavées, dont les maisons avançaient ou liaient au gré de leur caprice, sans souci de lalignement,
oe ces maisons étaient pour la plupart très petites, le pro-
Une vieille maison de boisi.
priétaire essayait de gagner sur la chaussée la place qui lui manquait chez lui. H plaçait en dehors la trappe de sa cave, son banc, les premières marches de son escalier. Les étages supérieurs avançaient sur le rez-de-chaussée, et le toit du grenier sur les
1. Cette gravure, ainsi que la suivante, est reproduite diaprés le dessin publié dans la Statistique monumentale du département de TAube, de M. Ch. Fichol, ouvrage qui a obtenu la première médaille de TAcadémie des inscriptions et belles-lettres.
étages supérieurs. Pour peu que les maisons d'en face en fissent autant, on pouvait, dans certaines rues un peu étroites, voyager à Tombre en plein midi.
Une promenade dans la ville n'était certes pas une distraction
Un coin d'une rue au moyen
agréable. C'étaient, à chaque pas, des obstacles nouveaux : des chaussées défoncées, des ruisseaux bourbeux, des tas de fumier, des marches saillantes, des trappes béantes, etc.; passait-il une voiture, vite il fallait s'effacer derrière les bornes pour éviter d'être écrasé. Pleuvait-il, tous les toits vous inondaient du jet abondant de leurs gargouilles. Faisait-il du vent, toutes les enseignes des maisons s'agitaient en grinçant à l'extrémité de
leurs longues potences et vous menaçaient d'une avalanche de tôles peintes, de plats à barbe, de bottes ou de chapeaux métalliques.
11 n'était guère plus aisé de diriger sa course à travers le chaos des rues et des maisons. L'usage des numéros était alors inconnu. On désignait les maisons par les enseignes qui y pendaient ou les images sculptées au-dessus des portes. On disait alors : je demeure à l'enseigne de la Truie qui file, à l'image du Renard qui prêche. Quant aux rues, elles portaient généralement des noms aussi caractéristiques que peu distingués. Le genre de commerce ou d'industrie qui s'y pratiquait suffisait pour les faire reconnaître. On allait rv£ des Chaudronniers, rue des Orfèvres, rues de la Saveteine, de VEpicerie, de la Tannerie, etc. Mais nos pères n'étaient difficiles ni sur les noms ni sur les choses. — Les pourceaux vaguaient par les rues, les pelletiers battaient leurs peaux près des puits, les bouchers tuaient leurs bêtes dans leurs échoppes et le sang qui se répandait dans les ruisseaux « y demeuroit et donnoit naissance et nourriture aux vers et autres punaisies et infections. » Les ordures restaient sur la voie publique durant des mois entiers, et il fallait une circonstance extraordinaire, une procession ou le passage d'un prince par exemple, pour qu'on criât de nettoyer les rues en détail. Ajoutons qu'on enterrait les morts dans l'enceinte de la cité et que les cimetières et les charniers, resserrés autour des églises, répandaient dans tout le voisinage une odeur cadavéreuse.
La nuit, obscurité complète, à moins que la lune ne se chargeât de l'éclairage. Les bourgeois, qu'une circonstance fortuite forçait de sortir après Theure du couvre-feu, devaient se bien pourvoir de lanternes ou mieux, quand ils étaient assez riches, se faire escorter de valets portant des torches. 11 y avait quelque chose de sinistre dans ces nuits du temps passé. Tout y prenait un caractère fantastique et inspirait l'horreur : la girouette hurlant tristement dans les airs, le pas du guet dans le lointain, les cris d'alarme et surtout la voix lugubre du clocheteur des Trépassés qui vers minuit criait : Réceillez-vous, vous tous qui doimez : priez Bien pour les trépassés, à qui Dieu veuille pardonner.
A part les demeures des riches bourgeois, les maisons étaient de construction très légère. Ce n'étaient pas seulement la charpente qui était en bois, mais les cheminées, mais les toits, mais le revêtement des façades qui se composait de plaquettes de chênes en guise d'ardoises.
CARRÉ, LECT. HI8T. *^
Pestes et incendies. — On conçoit que, dans des villes ainsi bâties, la peste et l'incendie se soient donné libre carrière et aient pu se promener de quartier en quartier, sans souci des ordonnances des médecins et de la municipalité.
Quand une peste éclatait dans une ville, on enfermait les pestiférés. Si Ton rencontrait dehors une personne atteinte du fléau, on l'abattait 8ur-le-(ihamp, comme on eût fait d'un chien enragé.
L'incendie était redouté autant que la peste ; car, lorsque le feu prenait dans une maison, il n'était pas rare de voir brûler toute la pue, tout le quartier, et quelquefois toute la ville. En moins d'un jour, des milliers de personnes passaient de l'opulence à la misère la plus complète ; car on ne connaissait alors ni les pompes, ni les pompiers, ni les compagnies d'assurance.
Paris au treizième siècle.
Ses agrrandissements successifs. — Paris, dit Victor Hugo, est né, dans cette vieille île de la Cité qui a la forme d'un navire. La grève de cette île fut sa première enceinte, la Seine son premier fossé. Paris demeura plusieurs siècles à l'état d'île, avec deux ponts, l'un au nord, l'autre au midi *, et deux tètes de pont, qui étaient à la fois ses portes et ses forteresses: le Grand Châtelet sur la rive droite, le Petit Ghâtelet sur la rive gauche.
Trop à l'étroit dans son île, et ne pouvant plus s'y retourner, Paris passa l'eau. Alors, au delà du Grand, au delà du Petit Châtelet, le flot des maisons commença à entamer la campagne des deux côtés de la Seine, « s'éparpillant joyeusement dans la plaine sans ordre et tout de travers comme des échappées. »
Pour mettre Paris à l'abri des attaques du dehors, si l'ennemi toutefois osait reparaître, comme au temps de Charles le Gros, sur les hauteurs de Montmartre, Philippe- Auguste l'entoura d'une chaîne circulaire de grosses tours hautes et solides^.