Le Pont au Change et le Petit-Pont
2. Sur la rive gauche, l'enceinte commençait au pont des Arts, et suivait ane ligne qui passerait par TEcole de médecine, le carrefour Buci, la rue Soufflot, couperait la rue Saint-Jacques, atteindrait les rues des Fossés-Saint-Jacques, de la Vieille-Estrapade, suivrait les rues Clovis, du Cardinal-Lemoine, franchirait le pont Sully et se déploierait sur la rive droite par le lycée Charlemagne, les rues des Francs-Bourgeois, Beaubourg, couperait la rue Saint-Martin près de la rae
C'est à Philippe- Auguste que remontent les premiers embellissements de Patis. Sans doute cette ville comptait quelques belles églises, mais elle n'offrait, en général, que des masses de maisons irrégulièrement amoncelées le long de rues étroites, tortueuses et infectes. Les mes n'étaient point paYées. Dans les plus élégantes, on semait du foin et de la paille, et on appelait ces rues favorisées rue du Foin^ rue du Fouare. Les bourgeois aisés circulaient par la ville, montés sur leurs mules, et les pauvres piétons enfonçaient péniblement leurs jambes dans une boue noire et infecte.
Premiers embellissements de Paris. — « Un jour que le roi allait par son palais, "pensant à ses besognes, car il était curieux de son royaume maintenir et amender, il s'appuya à une des fenêtres de la salle, à laquelle il s'appuyait aucune fois pour regarder Seine couler et avoir récréation de Tair. Si advint en ce point que charrettes que Ton charriait parmi les rues, émurent et touillèrent si bien la boue et l'ordure dont elles étaient pleines, qu'une pueur en issit si grande qu'elle monta jusqu'à la fenêtre où le roi était appuyé. Quand il sentit cette pueur si corrompue, il s'en tourna de cette fenêtre en grande abomination de cœur.
» Pour cette raison il conçut en son courage de faire une œuvre grande et somptueuse, mais moult nécessaire, et telle que tous ses devanciers n'avaient osé oncque entreprendre ni commencer, pour les grands coûts (dépenses) que cette œuvre entraînait. Lors il fit mander le prévôt et les bourgeois de Paris, et leur commanda que toutes les rues fussent pavées de grès gros et forts, soigneusement et bien. Le roi agit ainsi parce qu'il voulait ôter la tnatière du nom de la cité qu'elle avait reçue anciennement de ses fondateurs ; car elle fut appelée en ce temps du nom de Lutèce, ce qui vaut autant à dire comme ville pleine de boue. Et comme en ce temps les habitants avaient horreur du nom qui était laid, ils lui changèrent ce nom et l'appelèrent ville de Paris, en l'honneur de Paris, fils aîné du roi Priam de Troie, car ils étaient descendus de cette belle lignée. Ils n'ôtèrent seulement que le nom, mais le bon roi ôta la cause et la matière du nom, quand il le fit atourner si bien que pueur ni corruption n'y pût demeurer. » [Grandes Chroniques de Saint-Denis, 1182.)
Philippe ne s'en tint pas là. Le cimetière des Innocents fut envi-
du Grenier-Saint-Lazare, atteindrait les rues Montorgueil et Monlmarlre, près de l'église Saint-EusUche, traverserait l'emplacement de l'ancienne halle au Die et, par la rue Jean-Jacques-Rousseau, aboutirait au Ix)uvre et de là au pont aes Arts.
ronné de murs la même année. « Ce cimetière solait (avait coutume) être une grande et large place commune à toutes gens et on y vendait communément toutes manières de marchandises; et cependant cette place était celle où les bourgeois enterraient leurs morts. Mais parce que les morts ne pouvaient y être honnêtement pour l'abondance de ceux qu'on y descendait, et pour les ordures de fanges et de boues, le roi commanda que ce cimetière fût fermé de murs de bonnes pierres, forts et hauts, et que portes y fussent mises, qui clôtissent la nuit, pour que bêtes ni gens n'y pussent faire aucune ordure. »
11 fit aussi construire les premières halles : « Il fit élever une grande halle, en une place qui est appelée Champeaux, où les marchands pussent être quand il pleuvait, le fit clore et bien fermer, pour que les marchandises qui demeuraient là pendant la nuit pussent être gardées ; par dehors il fit faire étaux, les lit bien couvrir pour que, s'il pleuvait, ce ne fut pas pour les débitants. » (Chroniques de Saint- Denis,)
Philippe commença le Louvi^e^ afin de pourvoir à sa sûreté personnelle, et aussi pour en faire une bonne et solide prison. Pendant tout le moyen âge, la tour du Louvre a été, comme tout donjon seigneurial, le symbole de la puissance féodale du roi : c'était là que les vassaux de la couronne venaient prêter l'hommage. — Enfin, c'est sous ce règne que fut entrepris le plus beau monument de Paris, Notre-Dame de Paris,
I^es corporations industrielles.
L'industrie au moyen âge. — La population d'une ville se composait en majeure partie de marchands et d'artisans. En général, le commerce avait le pas sur l'industrie, car les industriels étaient plutôt des artisans que des manufacturiers. On n'avait alors aucune idée de ces puissantes machines qui donnent à chacun de nos ouvriers une cinquantaine, une centaine de mains artificielles ; qui décuplent, centuplent leur force et rendent la main-d'œuvre trente fois moins chère.
Le fabricant d'autrefois travaillait dans son échoppe, qui lui servait à la fois d atelier et de boutique. Ces échoppes s'ouvraient sous une grande arcade dont le vantail supérieur se levait
1. On peut déterminer encore aujourd'hui remplacement qu'occupait 1© Louvre de Philippe-Auguste en suivant, dans la cour du Louvre actuel, les lignes blanches tracées sur le sol. Les lignes circulaires indiquent la position des tours.
comme une fenêtre à tabatière; et le vantail inférieur s abaissait et, dépassant lalignement, servait d'étal et de comptoir. Le chaland n'était donc pas obligé d'entrer dans les boutiques pour faire ses achats.
Ce n'était pas uniquement pour l'agrément des promeneurs que les boutiques étaient ainsi disposées. Les règlements des corporations voulaient que l'ouvrier, pendant tout le temps qu'il était à l'œuvre, restât toujours exposé aux regards du public.
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Une boutique au treizième siècle.
Il fallait que l'atelier et sa boutique formassent une seule pièce donnant sur le pavé. « Il convient, disaient les statuts, que l'ouvrier œuvre sur rue, à fenêtres entr 'ouvertes et huis entr 'ouverts. » Le tailleur ne devait tailler un vêtement que dans sa boutique « à la vue du peuple ». Comme rétoffe lui était fournie par le client, on craignait qu'il n'en détournât une partie. S'il réussissait à tromper le public, il lui était difficile de tromper le juré ; car celui-ci avait le droit d'entrer dans sa boutique d'autonté et de la visiter de fond en comble. , .
Une corporation. — L'ensemble des gens d un même métier formait une corporation. Chaque corporation était comme
une sorte de petite république industrielle avec ses lois ou statuts^ ses chefs ou jurés ^ son conseil et son trésor. Les chefs, dont la réunion formait le syndicat ou la jurande^ jugeaient les différends qui s'élevaient entre les membres de la corporation, réglaient la police des métiers, punissaient les contraventions aui règlements et infligeaient des amendes. C'étaient eux qui procédaient à la réception des apprentis, et qui, sur la production du chef-d" œuvre ^ décidaient de la capacité de l'artisan et l'admettaient à la maîtrise.
En voyant cette organisation presque républicaine, on serait tenté de croire que le travail jouissait, au moyen âge, d'une pleine liberté sous le règlement que chaque métier acceptait et dont il rédigeait lui-même les statuts. Il n'en était rien. Nos pères n'ont jamais su ce qu'était la liberté, pas même « celle qui semble la plus sacrée et la plus inprescriptible de toutes, le droit de travailler. » Maîtres, ouvriers, apprentis, se trouvaient emprisonnés dans un réseau de statuts et de règlements, qui, loin de se relâcher, se multipliaient et se resserraient avec le temps. .
Apprentis et ouvriers. — La captivité commençait dès l'apprentissage. Dès qu'on avait choisi un métier, il fallait donner cinq, huit, dix, douze ans d'apprentissage à son maître (cela dépendait de la difficulté du métier). Et encore ne devenait pas apprenti qui voulait. Il fallait être né de loyal mariage. « Le bastard d'Arminhac » tenant son bâton de maréchal de France; « le bastard d'Orléans » lui-même, proclamé le sauveur de la France, n'auraient pu, d'après les statuts, être reçus apprentis.
La vie d'ouvrier ou valet n'était pas trop à plaindre. L'artisan n'était pas, en général, accablé de besogne, et, dans le cas où les commandes abondaient, son maître, en vertu des règlements, ne pouvait le contraindre au travail de nuit. D'un autre côté, l'église, dont les cloches tenaient lieu d'horloge et de calendrier, l'invitaient à chômer certaines heures de la journée et une moyenne de cent quarante jours par an. Comme le valet travaillait chez son patron au mois ou à Tannée, ces vacances ne l'inquiétaient guère. Les offices entendus, il allait boire chez les taverniers, oii, selon l'expression d'un contemporain, on pouvait se griser « honorablement et à bon compte ».
Conditions requises pour devenir maître. — Si heureux que fussent les simples ouvriers, il y avait parmi eux des ambitieux qui aspiraient à devenir maîtres. Or, pour parvenir à la maîtrise, il fallait remplir les trois conditions suivantes : 1* Etre
en état de subir un examen professionnel qu'on appelait le chefd' Œuvre; 2** quand le nombre des maîtrises était fixé, en trouver une à acheter; 3° avoir assez d'argent pour Tacheter.
Il n'était pas toujours facile de remplir la première condition. Veut-on s'en convaincre? Assistons au chef-d'œuvre de l'aspirant barbier :
H Les Jurés, dit Monteil {Histoire des Français^ i, IIJ sont rangés en sileoce sur leurs bancs. Vous voyez amener un pauvre diable ramassé dans Ja rue à cause de sa barbe et de sa chevelure hérissée ; c'est un espèce de sanglier. Il faut gue le récipiendaire le rase lestement, sans le faire sourciller, ensuite qu il le tonde élégamment et à la mode. Mais ce n'est rien. Yoos Tovez bientôt après amener un homme pauvre, gras â lard, comme quelquefois il s'en trouve pour faire enrager les gens riches. Aucune veine ne parait sur son corps ; le récipiendaire est chargé de le saigner sans hésitation, sans aide *. Avant, il a soutenu, en présence de kcs juges, un eiamen sur la petite chirurgie, sur les premiers élément» de ranati)mie, sur les veines du corps humain, là oii elles gisent^ et, ce qui est plus difficfle et cependant ce qu'exigent les statuts, à ^uoi elles %ervent. Avant, il a forgé solennellement des lancettes, dont un juge a brisé la pointe pour vérifier le grain et la trempe de Tacier. Avant, il a composé des onguents poir les blessures et même pour les brûlures. Eofio, il est reçu maître. »
Statuts de quelques corporations. — Devenu maître, on n'avait que plus de motifs à pester contre le» juré» et le» stalats. Oq peut juger de ce qu'était la liberté du travail aux sièdfê passés par les détails suivants extrait» de» statut» de quelques corporations.
Les cordonfden ne pourai^it travailler à toute heure, ni «nplovCT toute espèce de cuir. « Am^ide s'ils faisai^^nt mchet leoTs souliers au feu, s'ils mouillaient leur» cuirs, s'ils livraient des bottiDes non graissées à uo homme qui ne fût pas mahAt ; sUs De fusaient pas de souliers de mouton pour lefs enfaoUs ; iineade slls traraillaient à la chandelle après Theure du ^x*uvrefeo p&ur un antre que pour le roi ou le» gens de sfjn con«^I] ; amende s^ exposaient des sou' iers ridés: amende pour eha/;Tje contehipe dans la peau. « Un cordonnier, di^^it Mo I^rrf-. nfi s^tu- » nâî gâter nn morceau de cuir cu'ii n'en paie lefc yA^ fji.*:^^^ •
Les hooetiers avaient tout autant sijj.eî de se plai'-cre. ht tr^/uvaiem tyrannicue que les cordonniers les eKpé^La'rWf'-T Cfr se fierrir de ccir de porc et de rac%rr. m- jder )e soi-.-er et ji-a-iere
1- AntreÎDK. Iv httrit'ttTf çmctiZu^ir. >* îtn -...nu i« h*rï>fs e. ôt M..ru-çjflB«
qu'il redevînt neuf de plus d'un tiers ; qu'on leur défendît de hucher (appeler) les passants ; qu'on leur ht payer pour chaque malefaçon cinq sous six deniers d'amende, etc.
Malheureux, plus malheureux menuisiers! Us ne pouvaient donner un coup de scie ou de rabot, sans attirer sur eux l'attention des jurés de la corporation. Ceux-ci trouvaieiït-iis un meuble qui n'eût pas les dimensions fixées par les statuts, qui fût de vieux bois, qui eût de larges nœuds, ils le faisaient dépecer surle-champ et brûler devant la porte aux acclamations des badauds qui n'avaient jamais assez de feux de joie. Voyaient-ils de la lumièrç dans un atelier, après le couvre-feu sonné, ils se faisaient ouvrir; si ce n'était ni pour l'évêque, ni pour les princes, ni pour les morts que Tartisan travaillait, et s'il n'avait pas eu soin de fermer portes et fenêtres, il était sévèrement tancé et, comme conclusion, mis à l'amende.
Il en était de même du barbier. Les jurés de la compagnie ne cessaient de rôder autour de sa boutique* L'un lui demandait les lettres d'institution scellées « par le barbier du Roy, grand maître et garde des métiers et artifices de la barberie » , l'autre, la quittance des cinq sous dus par tous les barbiers. Le premier revenait visiter ses pots et ses outils et le mettait à l'amende si, passé midi, il trouvait encore dans les bassins le sang des saignées. Les dimanches et fêtes, il fallait chômer, car, en vertu d'un ordre de Tautorité épiscopale, il était interdit de raser et de saigner, « sauf le cas où quelque seigneur, pour quelque cause et honnêteté, voudrait entrer dans sa boutique pour y déposer sa barbe et ses cheveux. » Le malheureux barbier, ces jours-là, devait dépendre ses bassins et ses enseignes.
Se faisait-on orfèvre, mêmes ennuis, mêmes entraves. Une voix douce, une bouche de rose disait : « Maître orfèvre, les améthystes, les grenats de mon collier, sont montés sur argent; je les voudrais montés sur vermeil, sur or. » L'orfèvre répondait : (( la loi ne le veut pas. » Une bouche encore plus douce, encore plus fraîche, vous disait : « Maître, j'aime la transparence des améthystes; mais je n'en aime pas la couleur violette qui ne joue ni avec celle de mes yeux, ni avec celle de mes sourcils; teignez-moi ces pierres en rouge. » L'orfèvre était obligé de répondre : « La loi ne le veut pas. » — a Maître, disait une autre voix, je vous apporte des perles d'Orient que vous mettrez sur le devant de mes boucles d'oreilles ; vous cacherez derrière mes perles d'Ecosse. » — a Madame, Mademoiselle,
répondait Tartiste, la loi s'y oppose. La loi ne permet qu'on trompe personne, pas même les galants. » — « Mon maître, mon bon maître, je vous prie, coûte que coûte, de me garnir en verres posés Tun sur l'autre, mes bracelets d'or, w La réponse du maître était aussi facile ; elle était toute écrite : « C'est pour le roi ! c'est pour le roi ! » (Monteil, Histoire des Français des divers états, t. IL)
faire. Si l'on vendait au-dessous du prix fixé par les jurés de la corporation; si Ton apportait dans son industrie des perfectionnements qui n'avaient pas été prévus par les statuts; si l'on employait plus de valets et
d'apprentis que le nombre déterminé par la loi; si, pour étendre ses affaires, on se permettait d'appeler les clients, on était mis à Tamende, et souvent la confiscation suivait l'amende.
Les corporations, malgré tout, étaient alors une nécessité. Dans ces temps, où la loi ne protégeait pas les individus, il leur était indispensable de s'associer pour défendre leurs droits. L'association des gens de même métier leur assurait protection contre la violence ; elle constituait en outre un précieux secours pour les vieillards, les malades, les orphelins et les veuves des membres de la corporation. Il y avait encore un avantage incontestable à ce qu'une industrie, pour ainsi dire dans l'enfance, fût mise en tutelle et soumise à un contrôle minutieux. On évitait ainsi les fraudes et les malefaçons, on empêchait l'artisan de s'écarter des bons procédés de fabrication 'et, en même temps qu'on sauvegardait son honneur et sa réputation, on sauvegardait aussi l'intérêt du consommateur.
lie commerce. Ijcs foires.
Le marchand d'autrefois. — Autrefois, le marchand ne quittait guère sa boutique; ses clients venaient le trouver à son comptoir et il ne songeait pas à se créer une clientèle en dehors de la ville qu'il habitait. A quoi bon risquer, pour un profit incertain, des marchandises qu'il pouvait tranquillement écouler chez lui?
Les marchands qui voyageaient ou faisaient voyager, ne constituaient, au temps passé, qu'une très rare exception. 11 fallait, en efi'et, un courage peu commun pour affronter les aventures des grandes routes.
An moyen âge, le pays hérissé de châteaux n'était pas facile à parcourir. Chaque pont, chaque gué, chaque poste dominant avait sa tour d'où l'on voyait sortir des hommes armés qui visitaient le bagage du voyageur, prenaient part, quelquefois prenaient tout, et Thomme par-dessus. Il n'y avait beaucoup à gaingner (à faire du gain) â voyager ainsi.
Les caravanes. — Les gros marchands d'Italie et d'Orient s'y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés et surtout bien escortés. — Avec de l'argent, il était toujours facile de trouver des protecteurs. — A ceux qui voulaient les arrêter, ils commençaient par montrer leurs sauf-conduits. Si les lettres du roi, des princes et dés pontifes ne produisaient pas l'effet désiré, la caravane se hérissait de lances ; on respectait d'ordinaire un négoce si bien armé.
Ligues et hanses. ~ 11 arrivait aussi que les villes, pour assurer leurs communications et défendre leur commerce, se confédéraient entre elles. Elles avaient leurs milices, leurs bateaux de guerre et ne craignaient pas d'en venir aux mains avec les brigands qui couraient les grands chemins ou pirataient le long des fleuves.
En Allemagne, où Tordre était troublé plus que partout ailleurs, il y avait deux ligues commerciales très puissantes ; la ligue du Rhin qui comprenait les villes de Cologne, Mayence, Spire, Worms, Strasbourg et Bàle; et la hanse teutonique qui s'étendait, non seulement à TAllemagne, mais encore aux Pays-Bas, à l'Angleterre, à la Suède, à la Norvège et même à quelques villes de France. Les marchands de Paris avaient, eux aussi, forme une hanse ou association, qui possédait le monopole de tous les transports sur la Seine.
Grâce à ces diverses associations, le commerce qui, à l'époque féodale, était purement local, commença à devenir international. Les villes du Rhin allaient chercher dans le midi' de la France, dans Tltalie, les produits.de l'Asie et de rïnde, les répandaient dans l'Allemagne, les livraient à la hanse
3ui les distribuait aux extrémités du Nord. Les fers, les laines et les draps u Nord descendaient par la même route vers le Midi; les peuples se mêlaient, se communiquaient leurs produits et s'enrichissaient en se civilisant.
Les croisades contribuèrent pour une bonne part à développer le commerce français. Quand les routes de l'Orient furent mieux connues, il s'établit entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique un échange de produits dont profitèrent les villes de la Méditerranée, particulièrement Montpellier. Les denrées qui étaient apportées du Levant étaient transportées par terre ou par eau dans l'intérieur du royaume aux grandes foires qui étaient alors les principaux centres des relations commerciales. La Champagne avait les plus importantes aux douzième et treizième siècles.
Les foires de Champagne. — Au temps de ses comtes, la Champagne formait comme une foire perpétuelle qui se divisait en six époques et passait successivement de Lagny à Barsur- Aube, de Bar à Provins, de Provins à Troyes, de Troyes à Provins et de Provins à Troyes.
Les deux grandes foires de Troyes étaient connues sous le nom de Foire chaude ou de la Saint- Jean, de Foire froide ou de la Saint-Rem y. La première durait de la Saint-Jean à Texaltation de la Sainte-Croix ; la seconde, de la Toussaint au 2 janvier.
A l'époque de l'ouverture de ces deux grandes foires, on voyait arriver du nord et du midi une foule . considérable de marchands qui, pour vendre leurs denrées à bon profit, avaient bravé la mer et les corsaires, les montagnes et les brigands, la ruine, la captivité ou la mort. Il en venait de tous les points de la France; il en venait aussi de la Flandre, de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne et de la Suède; il en venait même de la Grèce, de l'Egypte, de Tunis, d'Acre et de Chypre. En quelques
jours, toute une ville d'étaux, d'échoppes et de boutiques, se trouvait improvisée aux abords de Tabbaye de Notre-Dame et bien au delà. Les marchandises de tout genre allaient s'empiler dans les immenses halles permanentes construites par les principales villes de commerce. Ces halles étaient celles de Barcelone, de Valence, de Lérida, de Venise, de Naples, de Crémone, de Gênes, de Lucques, d'Ypres, de Douai, de Beauvais, d'Arras, de Châlons, de Reims, de Dijon, de Provins, de Montpellier, de Rouen, etc. Il y avait tant et tant d'objets exposés, tant et tant de marchandises étalées, qu'il semblait que le monde entier eût pu s'y pourvoir de tout ce qui lui était nécessaire. Ce n'étaient que piles de robes, de manteaux, de* chausses, de bonnets, de chaperons, de souliers, de bottines; que tas d'épices, de fruits exotiques, de comestibles, de confiserie, etc. A perte de vue s'étendaient de longues tables chargées de toutes sortes de draperies, de toiles, de soieries, de cuirs; de toutes sortes d'ouvrages de fer, d'étain, de bois, d'ivoire ou de verre; d'escarcelles brodées; de ceintures argentées, dorées; de chandeliers, de lampes, de hanaps, de miroirs, de chapelets, de bénitiers, etc. Ajoutons, pour compléter ce tableau, les nombreuses échoppes des changeurs' groupées aux environs de l'église Saint-Jean, toutes scintillantes d'espèces d'or et d'argent, et de monnaies de tous les pays. On eût dit' qu'avec les produits du monde entier, les hommes de tous les pays, de toutes les religions, de toutes les classes s'y étaient donné rendez-vous. Le commerce effaçait toute inimitié de race. Aux foires de ïroyes, chacun était admis à vendre et à acheter, le noble et le vilain, le clerc et le laïque, le juif et le chrétien. Ce n'était certes pas une des moindres curiosités des foires que de voir, — ce qu'on voyait rarement ailleurs, — des nobles vivant marchandement. Jetant la vaine honte, beaucoup de Champenois, cadets de noble race, s'étaient faits commerçants et, disons-le à leur honneur, ne rougissaient pas d'un commerce qui ne se relevait ni par l'objet, ni par la forme. « Ce n'était point, dit Michelet, le négoce lointain, aventureux, héroïque des Catalans et des Génois; l'industrie champenoise était essentiellement plébéienne. Elle fabriquait du fil, de petites étoffes, des bonnets, des cuirs. Les nobles néanmoins s'asseyaient
1. Chaque marchand arrivant avec la monnaie de son pays, le concours des changeurs était alors de toute nécessité. En Europe, la valeur du marc de Cham^ pagne faisait généralement loi.
de bonne grâce au comptoir, maniaient l*aune aussi bien que la lance et faisaient force de politesse au manant et au mécréant. Ainsi commençait peu à peu régalité. » Les clercs eux aussi trafiquaient, mais ils n'étaient pas toujours d'humeur très pacifique. En vertu de leur privilège de a clergie », ils refusaient parfois d'acquitter les droits, ce qui amenait des noises fréquentes avec le Maître des foires. Il fallait alors Tintervention pontificale pour rappeler à leur devoir ces négociants récalcitrants.
Il régnait pourtant d'ordinaire, dans cette cité de marchands, un ordre et unje police admirables, bien rares au temps passé. Sages et nombreuses étaient les ordonnances qui réglementaient le commerce des foires. Les marchandises amenées à Troyes ne se vendaient pas simultanément. Tels jours on vendait les draps, tels autres, les cuirs et les serges, puis' venait le tour des épices, des comestibles et ainsi de suite.
Des officiers spéciaux étaient chargés de visiter les halles, de constater la qualité des marchandises, de veiller à ce que les poids et mesures ne donnassent lieu à aucune fraude, de surveiller l'exécution des engagements contractés sur le champ de foire, de régler les diff'érends entre les trafiquants.
Les nombreux marchands qui se pressaient à Troyes formaient en quelque sorte un état à part, indépendant de toute juridiction seigneuriale. Cet état nomade et temporaire avait un gouvernement à part et des lois particulières. Les comtes de Champagne n'intervenaient que pour lui prêter aide et protection.
Le chef de cette république marchande était le Maître des foires, nommé par le comte, d'autres disent élu par les forains eux-mêmes. Il était assisté d'un ou de plusieurs lieutenants, d'un chancelier, de notaires, d'un receveur et d'un très grand nombre de sergents.
Le Maître rendait sommairement la justice, à son tribunal qui portait le nom de cour des foires. Il avait le droit de faire exécuter ses sentences par toute la France, quoi que pussent dire et faire les magistrats locaux. Les notaires dressaient les contrats de vente; le chancelier, par l'apposition du sceau des foires, leur donnait le caractère authentique. Le receveur percevait les droits d'étal et de vente. Les sergents veillaient au maintien de l'ordre et exécutaient les sentences du Maître.
Outre les garanties que les nations trouvaient dans la nomination ou l'élection du Maître des foires, plusieurs d'entre elles
avaient, pour protéger leurs intérêts, un magistrat particulier qu'on appelait Capitaine des foires. C'était un véritable consul chargé de la défense de ses nationaux sur le sol champenois.
Aux foires d'autrefois, la badauderie et la gourmandise trouvaient leur compte aussi bien qu'aujourd'hui. Les rôtisseurs, les poissonniers, les charcutiers, les pâtissiers tenaient alors la place de nos marchands de pommes de terre frites et de pain d'épiée. Les troupes de bateleurs, de baladins, de musiciens, de ménétriers et *de danseurs n'y manquaient pas non plus. C'étaient alors de bien modestes industriels à côté de leurs brillants confrères. Ils leur ont pourtant survécu. De petits détaillants avec leurs friandises et leurs bimbeloteries, des baladins avec leurs gambades et leurs grimaces, voilà tout ce qui reste de ces fameuses foires qui ont jadis fait courir à Troyes les négociants du monde entier * .
L Principaux recueils. — 1» Recueil des Historiens des Gaules, t. X à XV ; 2^ Recueil des Ordonnances des rois de France de la troisième race, t. XI (les Communes) ; t. XII (les Boui^eoisies). — 3* Recueil des Monuments inédits du tiers état, par Aug. Thierry, 4 vol. iii-4», 1850-70. — 4» Recueil de documents sur les relations de la royauté avec les villes de France de 1180 d 1314, par A. Giry (1885).
II. Livres. — Raynouard, Hist. du Droit municipal en France, 2 vol., 1819. — Gaizot, Hist. de la civilis. en France, t. IV. — Aug. Thierry, Essai sur la formation et les progrès du tiers état; Lettres sur VHist. de France. — Luchaire, les Communes françaises à Vépoque des Capétiens directs, 1890. -- A. Giry, Hist, de la ville de Saint-Omer, 1877 ; les Etablissements de Rouen, 1883-85, 2 vol. — Flammermont, Hist. de la commune de Senlis. — A. Lefranc, Hist. de la ville de Noyon et de ses institutions, 1888. — Prou, les Coutumes de Lorris et leur propagation aux douzième et treizième siècles, 1884. — Boutiot, Hist. de la ville de Troyes, 4 vol., 1870-74. — Delisle, Etude sur la condition de la classe agricole et Vétat de V agriculture en Normandie au moyen âge, 1851. — Levasseur, Hist. des classes ouvrières en France, 1859. — Bourquelot, les Foires de Champagne, 1865. — G, Fagniez, Etudes sur Vindustrie et la classe industrielle à Paris au treizième siècle, 1877. — Estienne Boileau, le Liore des Métiers (édit. Lespinasse et Bonnardot), 1886. — Pigeonneau, Hist. du Commerce de la France, t. 1, 1885. — A. Babeau, le Village sous l'ancien régime, 1878; la Ville 90US l'ancien régime, 1880.
1. D'après Bourquelot, les Foires de Champagne, Paris, 1865. — T. Boutiot, Histoire de la ville de Troyes, t. I, Troyes, 1870.