‹ Le moyen âge (395-1270) Choix de lectures historiques, accompagnées de résumés, d'analyses, de notes explicatives et bibliographiquesChapitre 28 sur 66 · LES PREMIERS CAPÉTIENS · texte numérisé non relu

LES PREMIERS CAPÉTIENS

lie domaine royal au onzième siècle.

Les quatre premiers Capétiens n'ont eu, durant une période de cent vingt et un ans (987-1108), qu'un rôle assez efl'acé, au milieu de la société féodale. Hugues Capet (987-996) parvint, sans doute, à fixer la couronne dans sa famille et à s'emparer du dernier Carolingien, Charles de Lorraine, qui finit ses jours dans la tour d'Orléans; mais il ne put se faire reconnaître roi par les seigneurs du midi.

Robert II (996-1031) n'est célèbre que par sa profonde piété et ses malheurs conjugaux.

Henri I^^ (1031-1060) ne l'est guère que par son mariage avec une princesse russe et une lutte malheureuse contre les ducs de Normandie.

Philippe /er (1060-1108), qui dédaigna de prendre part à la première croisade et resta insensible pendant dix ans à l'anathème pontifical, est représenté, par les historiens ecclésiastiques, comme un prince apathique. Des quatre premiers Capétiens, c'est pourtant celui qui a travaillé avec le plus de méthode et de persévérance à 1 afifermissement du pouvoir royal. S'il ne partit pas pour la Terre Sainte, c'est que les intérêts de la royauté lui commandaient de rester en France. Son excommunication eut pour cause moins peut-être son union scandaleuse avec Bertrade d'Anjou que sa résistance à la réforme ecclésiastique de Grégoire VU. Il pensait, en effet» que le succès de la réforme entraînerait nécessairement 1 amoindrissemeui

da pouvoir royal sur les évêchés et les abbayes de la France capétienne. Sur ce point il se montra d'une fermeté inébranlable, et ce fut la papauté qui fut obligée de transiger. Ajoutons que Philippe entreprit, contre les oarons de TIle-de-France, la lutte que son fils Louis YI mena à si bonne fin, et qu'il inaugura Tère des annexions en faisant entrer dans le domaine royal le Vexin français, le Gâtinais et la vicomte de Bourges.

Louis VI (1108-1137) qui, dans sa vieillesse, fut appelé le GroSj avait d'abord été surnommé t Eveille ou le Batailleur^. Son règne est, en effet, le réveil de la royauté. Plus vaillant et plus entreprenant que ses prédécesseurs, il entendit montrer, comme il le disait lui-même, que les rois avaient les mains longues. Tout d'abord il prétendit être le maître chez lui.

« Les principaux groupes de possessions dont se composait le domaine royal se répartissaient d'une manière bien inégale entre douze de nos départements^. Chacun d'eux avait pour centre une cité épiscopale ou un bourg fortifié, assujetti au droit de gîte et possédant soit un palais royal, soit un château, soit une tour gardée au nom du souverain. Tels étaient : Paris, Mantes, Dreux, Etampes, Orléans, Bourges, Sens, Melun, Beauvais, Senlis, Noyon, Compiègne, Soissons, Laon, Montreuilsur-Mer. Certaines cités, Reims, Châlons-sur-Marne, Chartres, Arras, Tours, pouvaient être considérées comme des villes royales, en ce sens, que les liens intimes qui unissaient leurs évêques et leurs abbés à la couronne permettaient au roi d'y séjourner et d*y exercer certains droits.

» Ce n'était pas chose facile que de voyager entre ces diverses localités. Le sol capétien s'était couvert de donjons hostiles, entraves permanentes pour la sécurité et le commerce même des grandes cités, fléaux intolérables pour les habitants des campagnes. Le roi de France, malgré la dignité de son titre, en était arrivé à ne plus oser se mouvoir dans son étroit domaine... Celui, à qui les plus puissants seigneurs devaient l'hommage lige, ne pouvait sortir de Paris, sans se heurter aux forteresses construites par de nobles brigands, terreur des marchands, des clercs et des laboureurs. Dénuée d'argent et de soldats, végétant sur son patrimoine amoindri, la royauté qui avait conservé un certain prestige au dehors, dans les fiefs

1. Louis VI a eu bien d'autres surnoms. Les chroniques l'ont appelé tour à tour Pinguis « le Gras », Magnus «< le Grand », Lippus « le Chassieux >, Senior « le Vieux ». — On l'a aussi surnommé « le Justicier ».

8. Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Eure-et-Loir, Loiret, Cher, Oise, Somme, Pas-de-Calais, Aisne, Marne, Yonne.

situés aux extrémités du territoire national, comme dans les Etats étrangers, n'obtenait plus chez elle, ni obéissance, ni respect. La terre ennemie commençait à deux pas de la capitale ; la grosse tour de Montlhéry suffisait à faire vieillir de chagrin Théritier de deux dynasties franques, le successeur de Charlemagne? On pouvait prévoir le moment où le Capétien, ne possédant plus que Tautorité virtuelle attachée à la couronne, ombre royale plutôt que roi, finirait comme le dernier Carolingien.

» L'imminence du danger amena une réaction salutaire, dont les effets se manifestent déjà avant la fin du règne de Philippe I^'. Ce prince était moins incapable et inerte qu'on ne l'a dit. II eut le mérite de comprendre que, pour restaurer le pouvoir monarchique, il fallait lui donner un solide appui en reconstituant le domaine... Mais une telle œuvre ne pouvait s'accomplir uniquement par des moyens pacifiques. La guerre s'imposait, et une guerre ardente, impitoyable, faite à des ennemis aussi nombreux que redoutables par leur ténacité et leur perfidie. Cette action militaire n'était plus le fait du roi Philippe, envahi par l'obésité. Il se trouva que le prince royal convenait admirablement à la situation ; c'était le plus énergique et le plus infatigable deà soldats.

» Louis se mit à cette rude besogne. Il est vrai qu'il se présenta dès le début, non pas comme le défenseur des intérêts royaux, chargé de revendiquer les droits de la monarchie contre l'usurpation et la turbulence féodales, mais comme le protecteur des faibles, des opprimés et surtout comme le vengeur des ministres de Dieu, clercs et moines dépouillés par les châtelains... Presque toutes les expéditions de Louis le Gros ont été entreprises pour donner satisfaction aux plaintes d'un évêque ou d'un abbé. Le roi combattait donc toujours, plus ou moins, pour une cause sainte. En offrant le secours de son épée à ceux qui représentent Dieu ici-bas, il ne paraissait être que l'exécuteur de ses volontés et l'instrument de sa justice. Il faut reconnaître aussi que l'intérêt de la royauté se confondait ici presque toujours avec celui du clergé. Les spoliateurs des évêques et des abbés se trouvaient être d'ordinaire en môme temps des vassaux rebelles, des contempteurs de l'autorité royale. Il ne faut pas oublier surtout que les biens des chapitres et des monastères étaient en grande partie des biens royaux... Les évêques et les abbés suppléaient à l'insuffisance des revenus

domaniaux-, ils peuplaient l'ost royale de leurs soldats. Il ne s'agissait point pour eux d'une concession bénévole, mais d'un devoir, correspondant au droit de suzeraineté et de patronage, que le roi exerçait sur ses églises... En défendant contre la féodalité les terres et les revenus des églises royales, Louis ne faisait donc que satisfaire aux intérêts les plus pressants de sa domination et de son trésor. Il combattait pour son propre bien. » (Luchaire*, Louis VI le Gros; introduction; Paris, 1889, in-8°, chez A. Picard.)

lies brigands féodaux.

« On connaît, dit M. Luchaire, les méfaits ordinaires de ces ennemis de l'Eglise et dii roi. Venir ceucher et prendre des repas dans l'abbaye ou dans le cloître; enlever aux paysans des moines le vin, le blé et les bestiaux; dévaliser les marchands qui se rendent aux foires royales ou ecclésiastiques : telle est leur existence de tous les jours. Mais il n'en est point qui aient exercé le brigandage avec autant d'éclat et dans des proportions aussi extraordinaires, que Hugues du Puiset et Thomas de Marie. »

Thomas de Marie. — « Ce seigneur, iîls d'Enguerrand de Coucy, avait, dès sa première jeunesse, augmenté incessamment ses richesses par le pillage des voyageurs et des pèlerins, et il avait étendu sa domination par des mariages incestueux avec de riches héritières ses parentes. Sa cruauté était tellement inouïe, que les bouchers, quicependant passent pour insensibles, épargnent plus de douleur au bétail en l'égorgeant qu'il n'en épargnait aux hommes ; car il ne se contentait pas de les punir

1. Luchaire (Achille), né en 1846, était professeur au lycée de Bordeaux, quand, en 1877, il soutint, pour le doctorat es lettres, deux thèses fort remarquables sur la langue et l'histoire du midi de la France (De lingua Aquitanica, — Alain le Grand, sire d'Albret). Devenu professeur à la Faculté des lettres de Bordeaux, il passa à celle de Paris, d'abord comme professeur complémentaire de sciences auxiliaires de l'histoire, puis comme titulaire d'histoire du moyen âge. — Bien qu'ancien élève de l'Ecole normale, M. Luchaire est un chartiste aussi puissamment armé et informé qu'un ancien élève de l'école des Chartes. Quand il traite une question, on peut être sûr qu'auparavant il a manipulé, compulsé, dépouillé, annoté avec un soin minutieux toutes les chartes, diplômes, brefs, mandements, chroniques qui s'y rapportent. Il a fait son domaine de l'histoire des Capétiens, et il faut s'en féliciter, car nul n'était plus propre que lui à éclairer et à ordonner une époque aussi obscure et aussi confuse. — Ses principaux ouvrages sont : Histoire oies institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens, 2 vol. ; — Louis VI le Gros, annales de sa vie et de son règne ; — Etudes sur l'administration de Louis VII et catalogue de ses actes; — Philippe-Auguste; — Les communes françaises à l'époque des Capétiens directs, etc.

par le glaive, pour des fautes déterminées, comme on a coutume de le faire ; il les déchirait par les plus horribles supplices. Lorsqu'il voulait arracher une rançon à ses captifs, il les suspendait par quelque partie plus délicate de leur corps, ou bien il les couchait par terre; et, les couvrant de pierres, il marchait dessus, les frappant en même temps jusqu'à ce qu'ils eussent promis tout ce qu'il demandait ou fussent morts à la peine.

» Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans ses cachots par la faim, la pourriture et les tortures. Il y a deux ans, trois paysans qu'il poursuivait sur la montagne de Soissons se cachèrent dans une caverne ; il arriva à l'entrée, enfonça sa lance dans la bouche de l'un d'eux, et le fer traversant le corps tout entier sortit par le fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour, un de ses prisonnier^ ne pouvant marcher à cause d'une blessure : — Pourquoi ne 'marches-tu pas? lui dit Thomas, et sur sa réponse qu'il ne pouvait pas le faire: — Attends, lui dit-il, tu vas marcher plus vite. Alors il saute de cheval et coupe les pieds à ce pauvre homme qui en meurt incontinent. A quoi sert, d'ailleurs, de raconter de pareilles abominations? » (Guibert de Nogent, Histoire de sa vie.)

Sièfi^e du Puiset. — Ce n'était pas chose facile que de forcer ces brigands dans leurs repaires. Le siège du château du Puiset par Louis VI en donnera une idée.

« Le roi fait approcher des murs ses chevaliers et ses fantassins. Ses nombreuses balistes, les arcs, les écus, le glaive et la guerre, tout est déployé contre les coupables... Les ennemis repoussés d'abord par la grande porte dans l'intérieur du château, combattent les nôtres du haut des remparts, font pleuvoir sur nous une grêle horrible et presque intolérable, jetant des poutres et des pieux, et commencent à nous tenir en échec. Les boucliers brisés, nos chevaliers se servent d'ais, de poutres, de toutes les planches qu'ils peuvent trouver pour se protéger et enfoncer les portes. Des chariots, chargés d'une grande quantité de bois sec mêlé de gi'aisse pour servir à brûler ce repaire (car c'étaient tous des excommuniés et de vrais fils du diable), sont poussés contre les portes, pour allumer un incendie que rien ne pourra éteindre. Pendant que tous rivalisent, les uns à qui allumera le feu, les autres à qui pourra l'étouffer, le comte Thibaut attaque le château par le côté qui regarde Chartres. Un grand nombre de gens à cheval et à pied l'accompagnent. Il

excite les siens à monter sur la pente déclive du fossé, mais il gémit de les voir descendre et même tomber; la plupart restent étendus sur le dos. 11 cherche à reconnaître ceux qui, dans cette chute dangereuse, écrasés par les pierres qui roulent, ont perdu la vie. En effet, des chevaliers, montés sur de rapides chevaux, faisaient le tour du château pour le défendre, et tuaient ceux que surprenait leur arrivée inopinée, les mutilaient et précipitaient du haut des fossés ceux qu'ils avaient gravement blessés. . .

» L'assaut faiblissait, lorsque la main forte du Dieu omnipotent voulut prendre sur soi la cause d'une si grande et si juste vengeance. Elle suscita le courage et le souffle robuste d'un prêtre chauve qui était venu avec les communautés des paroisses de la patrie française. Elle rendit possible pour lui, contre toutes atteintes humaines, ce qui était impossible pour le comte et pour ses hommes d'armes. Ce prêtre montant avec rapidité, nu-tête et n'ayant devant lui pour le protéger qu'une mauvaise planche, arrive jusqu'à la palissade : se couchant sous les bois qui en masquaient les ouvertures, il l'arrache pièce à pièce. Tout joyeux de voir qu'il réussit aussi facilement, il fait signe aux hommes du roi qui hésitaient à venir et restaient inactifs, dans la plaine. Ceux-ci, voyant ce prêtre sans armes détruire la palissade, font un bond jusqu'à lui les armes à la main : ayant avec eux des haches et des outils de fer, ils les appliquent à la clôture, la coupent, la brisent, et, comme si c'étaient les murs d'un autre Jéricho qui tombaient, la même heure vit la barrière s'abaisser et les troupes du roi et du comte pénétrer enfin dans l'enceinte. Un grand nombre des assiégés, pris entre les deux troupes armées, furent vite pris et livrés à la sévérité des vainqueurs. Les autres, et parmi eux le châtelain Hugues, voyant que le mur intérieur du château ne suffir ^ait plus à les protéger, se retirèrent dans la plus haute tour en bois élevée sur la motte. Mais bientôt, frappé de terreur à la vue de la troupe qui le poursuivait, le sire finit par se rendre. Il reconnut alors avec tristesse, quand il fut dans les fers, quelles calamités enfante l'orgueil. Le roi emmena ses nobles captifs, fit vendre à l'encan tout le matériel et toutes les xichesses du château et ordonna que le château lui-même, sauf le donjon, fût livré aux flammes. » (Suger *, (Euvres complètes,)

1. Suger (1081-1151), abbé de Saint-Denis, ne se contenta pas d'être un grand

Ainsi furent mis à la raison les sires de Montmorency, de Kiersy, de Coucy, de Crécy, de Monthléry, etc. — A la fin du règne de Louis VI, le « déblaiement « du domaine 'royal était complet ; toutes les communications entre les villes étaient rétablies.

liouis VI et les grands vassaux.

AffiAires de Flandre.

Hors de son domaine, Louis VI joua le rôle de roi justicier avec la même constance et la même activité, sinon toujours avec le même bonheur. Il fit une guerre de vingt-quatre ans (1111-1135) à Thibaut IV», comte

Salatin de Champagne et de Blois. Il mit à la raison Guillaume VI, comte 'Auvergne, qui se croyait assuré de l'impunité parce qu'il se sentait soutenu par son suzerain le duc d'Aquitaine (1126V 11 intervint dans les affaires de Flandre, à la suite du meurtre du comte Charles le Bon. Voici ce qui s'était passé dans ce pays.

ft Le fameux et très puissant comte, Charles,. fils du roi de Danemark et de la sœur de Taïeule du roi Louis, gouvernait le comté avec noblesse et habileté et se montrait protecteur des églises, libéral, charitable et bon justicier. Quelques hommes puissants par leurs richesses, quoique de bas lignage* et même d'origine servile, voulaient lui ravir la dignité qu'il possédait selon le droit. 11 les avait cités à comparaître devant sa cour, mais ces hommes, parmi lesquels se trouvaient le prévôt de l'église de Bruges, avaient tramé de noirs complots contre lui. Un jour que le comte était à Bruges en prière dans l'église et prosterné sur le pavé, Bouchard, neveu du prévôt, vient traîtreusement se placer derrière le comte. Il tire son épée et en pique légèrement le cou de ce bon seigneur étendu jusqu'à terre, afin de le faire redresser ; et, comme celui-ci levait la tête, il la lui tranche du premier coup. En même temps, ses complices se jettent sur son corps, le mettent en pièces et se vantent audacieusement d'avoir commis le crime. Pour mettre, le comble à leur scélératesse, ils égorgèrent les châtelains et les nobles barons du comte qu'ils purent surprendre, les tuant sans qu'ils fussent prêts à la mort ni confessés. Ils enterrèrent le

ministre, il fut encore un écrivain fécond. U a laissé : !• une Histoire de Louis le Gros ; 2» des Mémoires sur son administration abbatiale ; 3» des Lettres, etc. Ce sont des documents précieux pour Thistoire; malheureusement, le style de Suger est obscur, pénible et entortillé. 1. Thibaut IV comme comte de Blois, Thibaut II comme comte de Champagne.

comte dans Téglise même, de peur qu'il ne fût enseveli au dehors avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa mort, plus glorieuse encore, n'excitassent ses fidèles sujets à le venger. Puis, transformant la maison de Dieu en un repaire de brigands, les misérables s'y retranchèrent ainsi que dans le palais. Ils y rassemblèrent des vivres et s'y mirent en état de défense.

» A la nouvelle de ce crime, les barons furent saisis d'horreur ; ils dénoncèrent le fait au roi. Poussé, par son amour pour la justice et par son affection pour un prince de sa famille, à punir cette horrible perfidie, Louis, sans prendre souci de la guerre qu'il faisait au roi d'Angleterre, entra en Flandre et employa toute son activité à tirer vengeance d'un meurtre aussi exécrable.

» Tout d'abord il établit comte de Flandre, Guillaume le Normand (Guillaume Cliton), fils du comte Robert de Normandie; puis, arrivé à Bruges, il assiégea les assassins dans l'église et dans la tour, empêchant qu'ils ne reçussent des vivres, les réduisant à ceux qu'ils avaient rassemblés et que la main de Dieu avait déjà gâtés et corrompus. Quand ils eurent souffert pendant quelque temps de la faim et des maladies, ces misérables évacuèrent l'église et ne gardèrent que la tour où ils espéraient trouver le salut; mais bientôt ils commencèrent à désespérer, et leurs chants de victoire se changèrent en cris de désolation. Alors, le plus coupable de la bande, Bouchard, s'enfuit espérant gagner l'étranger ; mais, arrivé dans le château d'un de ses amis, il y fut arrêté par ordre du roi. Il fut soumis à un horrible supplice. On lui creva les yeux, on le lia sur une roue qu'on dressa en l'air, on le cribla de flèches et on l'abandonna à la voracité des corbeaux. Après sa mort, on le jeta dans un égout.

» Berthold, l'instigateur du crime, essaya aussi de s'enfuir; après avoir erré quelque temps, il revint poussé par son orgueil, disant : « Qui suis-je? En quoi ai-je forfait? » Pris et livré au roi, on le pendit à une fourche avec un chien, de telle manière que, chaque fois qu'on frappait le chien, la bête furieuse lui déchirait et lui mangeait tout le visage. Quelquefois il arrivait, ce qui fait horreur à dire, qu'elle le couvrait de ses ordures. Tojus les autres que. le roi Louis bloquait dans la tour éprouvèrent de si rudes souffrances qu'ils furent contraints de se rendre. Ils furent jetés les uns après les autres du haut de la tour à la vue de leurs parents et se brisèrent la tête. Un d'eux,

Isaac, s'était caché dans un monastère et s'était fait tondre pour éviter la mort ; on le dégrada et on Taccrocha à une fourche. » (SuGER, Vie de Louis le Gros.)

liUtte contre les Ang^lo-IVoriiiaiids. Bataille de Brémule.

Louis VI intervint aussi en Normandie, province dont le roi d'Angleterre, Henri I«' Beauclerc, s'était emparé injustement sur son frère aîné, Robert Courte-Heuse. Il soutint contre lui l'héritier légitime de ce duché, Guillaume Cliton, fils de Robert. En général, la fortune ne se montra pas favorable au roi de France. En 1119, la bataille de Brémule, si peu sanglante qu'elle ait été, fut un échec assez grave pour ternir son prestige miUtaire.

« Le roi Henri, ignorant que le roi de France se trouvât aux Andelys, s'avançait avec une belle armée, faisant couper les moissons par ses soldats et ordonnant de transporter les monceaux de gerbes au château de Lions. Le roi avait placé quatre chevaliers en observation sur la montagne de Verclive. Ils virent des chevaliers, bannières déployées, se dirigeant vers Noyon, et ils en prévinrent aussitôt le roi Henri.

» Pendant ce temps, le roi Louis sortait des Andelys, se plaignant à ses chevaliers de ce qu'il ne pouvait rencontrer le roi d'Angleterre en rase campagne. Il ne savait pas que son adversaire était si près.

» Près de la montagne de Verclive, le pays offre une grande plaine, appelée par les habitants plaine de Brémule. Henri y vint avec cinq cents chevaliers, revêtit son armure et plaça ses escadrons bardés de fer. Aussitôt que le roi Louis aperçut l'ennemi qu'il désirait rencontrer depuis si longtemps, il appela auprès de sa personne quatre cents chevaliers qui se trouvaient à sa portée et leur ordonna d'engager l'action.

» Les Français donnèrent avec vigueur les premiers coups; mais, chargeant en désordre * , ils furent bientôt rompus et obligés de tourner le dos. Richard, fils du roi Henri, combattait avec cent chevaliers bien montés, et le reste, composé de gens de pied ^, combattait dans la plaine sous le commandement du

1. C'est ainsi que, plus tard, ils engageront Taction à Crécy et à Azincoort.

2. Henri !•' fait donner ses gens de pied et ne dédaigne pas d'en prendre" je commandement. Edouard III agira de même dans la guerre de Cent ans.

roi. Quatre-vingts chevaliers, aux ordres de Guillaume Crépin, chargèrent d'abord les Normands ; mais leurs chevaux ayant été tués, ils furent entourés et pris. Godefroy de Sérans et les autres seigneurs du Vexin attaquèrent avec vigueur et forcèrent à reculer tout le corps de bataille ; mais les Normands reprirent courage et firent prisonniers Bouchard de Montmorency, Osmond, Aubry de Mareuil et d'autres. Alors les Français, représentant à leur roi les pertes qu'ils venaient de faire, l'engagèrent à se retirer pour éviter un malheur irréparable.

» Le roi y consentit et prit le galop accompagné de Baudry Dubois. Les Anglais s'emparèrent de cent quarante chevaliers et poursuivirent les au très jusqu'aux Andelys. Guillaume Crépin, cerné avec les siens, aperçut le roi Henri, fondit sur lui et lui déchargea sur la tête un rude coup d'épée. Le casque garantit la tète du prince, et aussitôt Roger, fils de Richard, attaqua et renversa l'audacieux agresseur. 11 empêcha que les amis du roi ne le tuassent, car c'était un acte criminel que de frapper avec l'épée une tète que le saint chrême avait sacrée.

» Dans cette bataille, ou combattirent près de neuf cents chevaliers S j'ai remarqué qu'il n'y eut que trois tués. En effet, ils étaient entièrement couverts de fer et ils s'épargnaient les uns les autres, soit par la crainte de Dieu, soit à cause de la fraternité d'armes*, aussi cherchaient-ils bien plus à prendre les fuyards qu'à les tuer.

» Le roi des Français, fuyant seul, se perdit dans la forêt, et rencontra un paysan qui ne le connaissait pas. Il le pria instamment de le conduire aux Andelys, et lui fit, sur la foi du serment, la promesse des plus belles récompenses. Le paysan conduisit le roi aux Andelys. Ayant vu venir au-devant du roi la garde de ce prince, il méprisa la somme qu'on lui donna, maudit sa bêtise, bien affligé de voir combien il perdait pour ne pas avoir su quel était celui qu'il avait sauvé.

» Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'étendard du roi Louis au soldat qui l'avait pris et le conserva comme témoignage de sa victoire, mais il renvoya au roi Louis son cheval avec tout

1. Les grandes batailles d'alors n'étaient que de simples escarinouohes.

2. Ils étaient frères comme membres du saint ordre de la chevalerie. Le progrès de la civilisation chevaleresque adoucissait les fureurs de la gueire entre chevaliers. La guerre réservait toute sa cruauté pour les vilains.

le harnachement, comme il convenait à un roi * .» (Orderic Vital*, Histoire de Normandie^ liv. XII.)

Une levée en masse en 1194.

En 1124, Henri I^'' entraîna son gendre, Tempereur Henri Y, dans une alliance offensive contre Louis VI. Henri V, qui conservait un vif ressentiment de ce que Louis VI Tavait laissé jadis anathématiser, eu plein concile, par le pape Calixte II, envoya au roi de France un insolent message, auquel celui-ci ne répondit que ]^ar ces mots : « Fprwrut, aleman' ». Louis Yl fit face au danger en organisant avec rapidité la levée en masse.

a Indignée de Tinsolence des étrangers, la France met de toutes parts en mouvement Télite de ses soldats. Quand de tous les points du pays une armée nombreuse se fut rassemblée à

1. Catastrophes dans la famille d'Angleterre. — Durant cette gaerre, la famille du roi Henri fut bouleversée par une horrible tragédie. Le comte de Breteuil, mari d'une fille naturelle du prince anglais, avait maintes fois demandé en ûef à ce prince le château d'Ivry, situé au milieu des terres de la maison de Breteuil : Henri n'y consentit point: mais, afin d'enlever à son gendre toute inquiétude relativement à ce château, il donna, en otage, au comte, le fils da gouverneur d'Ivry et prit, en échange, auprès de lui, deux petites filles que sa nlle Juliane avait eues du comte de Breteuil, comme garantie de la sûreté de Tenfant du châtelain. Un beau jour, le comte de Breteuil parait devant Ivry et somme le châtelain de lui livrer son château en lui montrant les épées levées sar son fils. Le gouverneur refuse. Breteuil, par le conseil du féroce Amaury de Montfort, fait arracher les yeux à Tenfant et les envoie dans un coffret à son père. Le châtelain part, va se présenter au roi Henri, et réclame de lui les otages qui répondaient de la sûreté de son fils : Henri, n'osant refuser de tenir ses ser« ments, livre son propre san^, ses deux petites-filles, au père désespéré qui venge son enfant par la loi du talion sur les deux petites-filles du roi ! Breteuil se jeta dans le parti de Louis le Gros, et la comtesse Juliane attira le roi, son père, dans une embuscade et lui décocha, presque à bout portant, un trait d'arbalète qni ne le manqua aue par miracle. (Orderic Vital, 1. XIII.) — « Ce mélange d'atroce barbarie et ae respect inviolable de la foi jurée, dit H. Martin, est quelque chose de terrible et caractérise singulièrement Tépoque. Le respect du serment fat la vertu par excellence des temps chevaleresaues, vertu compatible avec les ploa monstrueuses violations de la morale et de rhumanité. m

En 1122, Henri perdit, dans le naufrage de la Blanche-Nef^ ses deux fils, Guillaume et Richard, sa fille Mathilde, comtesse du Perche. Il ne lui resta plos, de sa nombreuse famille, qu'une fille nommée aussi Mathilde, mariée à Tempe* reur d'Allemagne, Henri V.

2. Orderic Vital, né en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150, moine à l'abbaye de Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. C'est peut-être le meilleur écrivain du douzième siècle. On trouve, en effet, dans son Histoire ecclésiattiçtn^ autre chose qu'une énumération fastidieuse de noms et de faits; c'est une composition animée, pleine de narrations, de tableaux, de portraits et de discours; et non seulement Orderic peint et raconte, mais encore il juge et apprécie. Soo livre commence à l'ère chrétienne et finit en 1141.

3. Des chroniqueurs postérieurs à ces événements ont mis par eivear cette réponse dans la bouche de Philippe le, Bel {nimis germanice, répond-il à la sommation d'Albert d'Autriche). C'est Louis VI qui l'a faite. (Luchaire, Ltnds 71')

LA KOYAUTÉ FRANÇAISE. 423

Reims, il se trouva une si grande quantité de cavaliers et de fantassins, qu'ils semblaient couvrir comme une nuée de sauterelles toute la surface de la terre. Le roi attendit là pendant toute une semaine Tarrivée des Allemands : pendant ce temps, les grands du royaume se disposaient au combat et délibéraient entre eux ; « Marchons hardiment contre eux ; qu'ils ne s'en » retournent pas impunément dans leur pays ; qu'ils soient » châtiés de la présomption avec laquelle ils ont attaqué la » France ; que leur arrogance soit punie, non dans notre terre, » mais sur leur propre territoire, qui, par le droit royal des » Français, a si souvent été soumis à la France... » Mais d'autres, plus sérieux et plus expérimentés, conseillaient d'attendre que les ennemis pussent pénétrer dans l'intérieur de la marche, et, quand ils seraient surpris, de les battre et de les exterminer sans pitié comme des Sarrasins...

» Cependant les grands du royaume disposent l'ordre de bataille en présence du roi et décident les troupes qui devront combattre ensemble. Un corps est composé des gens de Reims et de Châlons, dont le nombre dépasse soixante mille, tant cavaliers que fantassins ; dans le second, se rangent ceux de Laonet de Soissons, aussi nombreux; le troisième est composé des gens d'Orléans, d'Etampes et de Paris, y compris la nombreuse armée toute dévouée au roi du bienheureux Denis. Le roi, espérant que son protecteur veillera sur lui, veut se mettre à la tête de ses troupes. « C'est dans leurs rangs, dit-il, que je combattrai avec » autant de sécurité que de courage, car, outre la protection de » nos seigneurs les saints, ceux de mes compatriotes, dans l'inti- » mité desquels j'ai été élevé, ou me seconderont vivant ou me » rapporteront mort et sauveront mon corps. » Le quatrième corps était formé par le comte palatin Thibaut, avec son oncle le noble comte de Troyes, Hugues; il était venu, sur la sommation de la France, quoiqu'il fût alors en guerre avec le roi, comme allié d'Henri d'Angleterre, son autre oncle ^ Dans le cinquième, on voyait le duc de Bourgogne et le comte de Nevers. Le vaillant comte de Vermandois, Raoul, conduit une excellente milice fournie par Saint-Quentin et toute sa terre et armée de cuirasses. Il est désigné pour protéger l'aile droite.

1. Thibaut a beau être brouillé avec son souverain, la crainte de paraître violer la loi féodale dans une circonstance où l'existence du pays est en jeu, fait qu il n'ose pas refuser au défenseur de la nationalité française le contingent que celui-ci a légitimement requis (Luchaire).

» L'aile gauche est composée des gens du Ponthieu, de rAmiénois et du Beauvaisis. Le noble comte de Flandre avec dix mille soldats exercés (il aurait pu en amener le triple s'il eût été prévenu à temps) ; près d'eux paraissent le duc d'Aquitaine Guillaume, le valeureux comte de Bretagne, le belliqueux comte d'Anjou, Foulques, mais la longueur du chemin qu'ils avaient eu à parcourir et la brièveté du délai ne leur avaient pas permis d'armer des forces considérables * . On décida que partout 0^ les armées en viendraient aux mains, si le terrain s'y prêtait, des chars et des charrettes, remplis d'eau et de vin, pour les hommes blessés et fatigués, seraient placés en cercle comme une espèce de château, et que ceux que leurs blessures forceraient à se retirer du champ de bataille, allant là se rafraîchir et resserrer les bandages de leurs plaies, pourraient ainsi réparer leurs forces et venir conquérir de nouveau la palme de la victoire*. » (SuGER, Œuvres complètes.)

Devant une pareille levée de boucliers, Henri V jugea prudent de ne pas franchir le frontière.

Susrer et saint Bernard.

Louis VII (1137-1180) continua la politique de son père. Ce n'était pas qu'il eût ses talents et ses Idées justes ; mais, dans la première partie de son règne, il se laissa guider par Suger, abbé de Saint-Denis, qui resta le vrai roi de France jusqu'à sa mort.

Il est à remarquer qu'à cette époque ce sont deux moines qui tiennent le premier rang dans le monde chrétien : Suger et saint Bernard. L'un dirige la royauté française, l'autre la papauté.

« On trouve dans Suger le plus frappant exemple de ce que peut une volonté persévérante mise au service d'une intelligence supérieure. Ce petit homme, au corps malingre et chétif, d'une santé toujours fragile, était issu de basse extraction, et ne dut sa fortune qu'à lui-même. Il avait l'esprit vif, la parole imagée et prompte, une mémoire extraordinaire qui lui permettait de

1. Le service militaire que le roi pouvait exiger de ses vassaux ne dépassait pas soixante .jours. Il était difficile, dans de telles conditions, de faire des expéditions lointaines. — A part le comte de Toulouse, sans doute trop éloigné de la frontière, et le duc de Normandie, qui n'était autre que le roi d'Angleterre, las plus hauts seigneurs de France, dont quatre pairs, figuraient personnellement dans l'armée royale.

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