‹ Le moyen âge (395-1270) Choix de lectures historiques, accompagnées de résumés, d'analyses, de notes explicatives et bibliographiquesChapitre 29 sur 66 · C'est la première ébauche d'un service d'ambulance · texte numérisé non relu

C'est la première ébauche d'un service d'ambulance

recueillir sans effort les souvenirs littéraires, les faits historiques, les anecdotes, en même temps que les mille détails des affaires confiées à ses soins. Mais il jouissait d'une faculté précieuse, celle de discerner sur-le-champ les idées et les faits qu'il pouvait lui être utile de retenir et de s'en servir avec précision au moment voulu. Les contemporains ont surtout admiré la facilité de sa parole, cette faconde intarissable et brillante qui le faisait assimiler à Cicéron... Causeur infatigable, il lui arrivait parfois de garder vingt-cinq auditeurs jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il était par excellence « l'avocat » de la cour de Louis le Gros. Il écrivait, d'ailleurs, presque aussi facilement qu'il parlait, et ceux qui l'ont connu ne tarissent pas d'éloges sur sa sicience littéraire et sur l'éclat de son style. A vrai dire, le latin de la Vie de Louis le Gros, moins banal et moins plat que celui de la plupart des écrivains monastiques, se distingue surtout par l'obscurité, le mauvais goût et l'incorrection. On y sent cependant une certaine vigueur d'esprit, et je ne sais quelle flamme intérieure qui n'est point le fait d'une âme vulgaire. Les qualités maîtresses de Suger, celles qui firent de lui le ministre nécessaire et considéré, même de ses ennemis, sont précisément celles que vantent le moins ses contemporains : une grande capacité de travail, la connaissance intime des hommes et des choses, le sens pratique, une fermeté inébranlable jointe à une judicieuse modération. » (Luchaire, Louis le Gros, Introduction.)

Son crédit fut grand sous Louis le Gros ; toutefois, ce ne fut guère que sous Louis VU que Tabbé de Saint-Denis eut une influence prépondérante à la cour. Jamais ministre ne fut mieux écouté.

« J'ai vu, et j'en prends Dieu à témoin, dit son biographe Guillaume, M vu le roi se tenir debout respectueusement devant lui, tous les grands l'environner dans la même attitude, tandis que, assis sur un petit banc, il dictait ses ordres à ceux-ci, comme à des mférieurs, et toute cette cour écouter, avec la plus grande attention, les paroles qui sortaient de sa bouche. Le conseil fini, s'il voulait se mettre en devoir de reconduire le roi, cela ne lui était pas permis, et le roi ne souffrait pas qu'il sortit de sa place, voire même qu'il se levât de son sièjge. » {Guillaume *, Vie de Suger,)

De même que la France, l'Eglise obéissait alors à un moine français, saint Bernard, abbé de Clairvaux.

Saint Bernard était né en Bourgogne, d'une illustre famille

1. Gnillaume, moine de Saint-Denis, avait été le secrétaire .de Suger. Ce fut à la prière d'un de ses confrères de l'abbaye qu'il écrivit le panégyrique de son maître.

du pays. Tourmenté dès Tenfance d'idées religieuses, il entra à vingt-deux ans dans la fameuse abbaye de Giteaux (lii3), entraînant bientôt après lui, dans le monaehisme, ses amis et sa famille. Placé en 1115 par Tabbé de Giteaux à la tête d'une douzaine de moines, il descendit dans la pauvre Ghampagne et fonda, dans la Vallée de l'Absinthe, le monastère de Glairvaux [clara vallis). Là, il put mener cette vie de douleur et de solitude qu'il rêvait depuis longtemps. Rien d'abord ne lui réussit. La famine, la maladie dévorèrent ses compagnons. La plupart se dégoûtèrent ; on s'insurgea contre le jeune abbé ; on voulait retourner à Giteaux ; mais Bernard était comme Golomb sur son navire au milieu d'une révolte ; ses moines ne voyaient pas plus la vie bienheureuse qu'il leur avait promise, que les compagnons du Génois n'apercevaient l'Amérique. 11 tint bon; les secours arrivèrent et l'humble monastère commença à prospérer. En peu de temps, la maison de Glairvaux grandit et projeta son ombre sur la France entière et les pays voisins. Du temps même de Bernard, soixante-seize monastères, dont trente-cinq en France, relevaient de son autorité absolue. G'était, du reste, un bien puissant dominateur que ce simple abbé de Glairvaux, qui, toute sa vie, ne voulut être qu'un moine, chercha à s'isoler et fut, malgré lui, condamné à gouverner l'Europe. Peu d'hommes ont été chargés de plus de travaux. Ecrivain infatigable, orateur plein de feu, on le voit jusqu'à sa mort régner en despote sur toutes les intelligences, apaiser les schismes, diriger les conciles, instruire le clergé, conseiller et gourmander les papes, enrôler les hommes sous sa bannière pour en faire des croisés ou des moines.

Et cependant Bernard vivait à peine. Jamais homme ne fit moins cas que lui de son corps. Michelet* a fait de lui un portrait saisissant : « Il buvait de l'huile pour de Teau, prenait du sang cru pour du beurre. 11 vomissait presque tout aliment. C'est de la Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de TEvangile. A peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher la croisade à cent mille hommes. G'était un esprit plutôt qu'un homme qu'on croyait voir, quand il paraissait devant la foule, avec sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et faible, un peu de vie aux joues. Ses prédica-

i. Bist. de Finance, t. 11.

tions étaient terribles ; les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs maris; ils l'auraient tous suivi aux monastères. Pour lui, quand il avait jeté te souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à Clairvaux, rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de feuilles et calmait un peu dans Texplication du Cantique des cantiques, qui Toccupa toute sa vie, son âme malade de l'amour de Dieu. »

Quoique tous deux fussent moines et menassent une vie des plus austères*, il y avait une grande dissemblance entre Suger et saint Bernard. L'un avait surtout en vue les intérêts de la France, Tautre ne voyait que les intérêts de l'Eglise. Saint Bernard poussa de toutes ses forces à la croisade; Suger fit tous ses efforts pour empêcher son roi de s'engager dans une expédition imprudente. Le premier, apôtre ardent de la réforme ecclésiastique, voulut tout pour l'Eglise et par l'Eglise, chercha à briser les liens naissants entre les établissements religieux et le gouvernement laïque, et à substituer, au pouvoir exercé par la royauté sur les seigneuries d'Eglise, l'omnipotence de la cour de Rome et des légats ; le second, en sa qualité d'homme d'Etat, comprit la nécessité de maintenir le clergé capétien dans la dépendance de l'autorité royale, et se défendit d'accepter ^ au moins dans ses conséquences extrêmes, les doctrines du parti réformiste, que représentait saint Bernard. En somme, ces deux hommes ont rempli, chacun à leur manière, un rôle glorieux. Si l'un fut un grand saint, l'autre fut un grand ministre et un bon Français.

lies deux g^randes fautes de liouis TH.

Louis VII commit deux grandes fautes, qui faillirent compromettre la monarchie capétienne : il alla se ruiner en Terre Sainte et fit annuler son mariage avec Aliénor (Eléonore) d'Aquitaine.

Suger, qui avait désapprouvé son départ pour la croisade, eut du moins la consolation de lui remettre, à son retour, un royaume prospère et pacifié*. Mais, à peine fut-il mort, que le roi demanda que son union avec

1. Sager, dans sa somptueuse abbaye, se contentait d'une très petite cellule, dix pieds de large sur quinze de long. Là, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la paille sur laquelle était étendue une couverture grossière de simple laine que recouvraient, pendant le jour, des tapis décents. C'était là aue, dans les heures que lui laissait le gouvernement de l'Etat, il s'adonnait à la lectaré et à la méditation.

2. Voici la lettre qu'il lui adressait pour presser son retour en France. « Les

* perturbateurs du repos public sont revenus, tandis que, obligé de défendre vos » sujets, vous demeurez captif en une terre étrangère. A quoi pensez-vous, sei- » gneur, de laisser ainsi à la merci des loups les brebis qui vous sont confiées? 1* Non, il ne vous est pas permis de vous tenir plus longtemps éloi^é de nous. » Nous supplions donc votre grandeur, nous exhortons votre piété, nous inter-

* pelions la bonté de votre cœur, enfin nous vous conjurons par la foi qui lie » réciproquement le prince et les sujets, de ne pas prolonger votre séjour en " Syrie, de peur qu'un plus lon^^ délai ne vous rende coupable, aux yeux da

Âliénor fût rompue. Celle-ci ne demandait pas mieux. Au su de tout le monde, les deux époux vivaient en mauvaise intelligence. Fidèle écho des bruits populaires, le ménestrel de Reims prête ce langage à la reine : « Je veux vous quitter, ô roi, pour votre mauvaiseté, car vous ne valez » pas une pomme pourrie. >» Le prince en ayant conféré avec ses barons : « Par foi, dirent-ils, le meilleur conseil que nous puissions vous donner, » c'est de la laisser aller, car c'est un diable, et, si vous la gardez plus » longtemps, nous craignons qu'elle ne vous fasse mourir. Après tout, » vous n'avez pas d'enfant d'elle. » Le ménestrel se trompait. Aliénor avait donné deux filles à Louis le Jeune.

« Il se tint à Beaugency-sur-Loire un concile devant lequel la reine de France fut obligée de comparaître. L'évêque, qui portait la parole, annonça que le roi demandait le divorce. Le concile déclara le mariage nul, sous prétexte de parenté, s'apercevan t un peu tard qu'Eléonore était cousine de son mari à Tun des degrés prohibés * . L'épouse répudiée se mit en route pour retourner dans son pays et s'arrêta quelque temps à Blois. Durant son séjour, Thibaut, comte de Blois, tâcha de lui plaire et d'obtenir sa main. Indigné du refus qu'il essuya, le comte résolut de la tenir en prison. Elle soupçonna ce mauvais dessein et, partant de nuit, descendit la Loire jusqu'à Tours, ville qui faisait alors partie du comté d'Anjou. Au bruit de son arrivée, le secopd fils du comte d'Anjou et de l'impératrice Mathilde, nommé Geoffroy, épris de la même ambition que Thibaut de Blois, vint se placer en embuscade à un port de la Creuse, qu'on appelait le port de Piles, sur la limite commune du Poitou et de la Touraine, pour arrêter le cortège de la duchesse, l'enlever elle-même et l'épouser ; mais Eléonore, dit l'historien, en fut avertie par ses anges gardiens et prit subitement un autre chemin pour aller à Poitiers.

» C'est là que Henri, fils aîné de Mathilde et du comte d'Anjou, plus courtois que son frère, se présenta à la fille des ducs d'Aquitaine. Il fut agréé, conduisit sa nouvelle épouse en Normandie,

» Seigneur, de manquer au serment que vous avez fait en recevant la couronne. N — Vous avez lieu, je pense, d'être satisfait de notre conduite. Nous avons mis » en dépôt, entre les mains des Templiers, votre argent, et payé ce que vous » deviez. Vos terres jouissent, en ce moment, d'une heureuse paix. Vous tronn verez vos maisons et vos châteaux en bon état. — Me voici présentement sur » le déclin de l'àge; mais j'ose dire que les occupations où je me suis engagé » pour l'amour de Dieu et par l'attachement pour votre personne ont beaucoup » avancé ma vieillesse... » (Lettres de Suger, traduction Guizot.)

i. Hugues Capet, bisaïeul du grand-père de Louis VII, avait épousé une sœur de Guillaume Fier-à-Bras, trisaïeul d'Aliénor. Cela faisait six générations. t«s canons n'admettaient de mariages légitimes qu'après la septième.

et envoya dans les cités de la Gaule méridionale des baillis et des hommes d'armes normands. Au titre de duc de Normandie, il joignit dès lors ceux de duc d'Aquitaine et de comte de Poitou, et, son père ayant déjà l'Anjou et la Touraine, leur souverai-, neté s'étendait sur toute la partie occidentale de la Gaule, entre la Somme et les Pyrénées, à l'exception de la pointe de Bretagne. Les terres du roi de France, bornées par la Loire, la Saône et la Meuse, étaient loin d'avoir une pareille étendue. Le roi s'alarma, il avait fait de grands efforts pour prévenir l'union du jeune Henri avec Eléonore et l'avait sommé, comme son vassal, de ne point contracter mariage sans l'aveu de son suzerain. Mais les obligations de l'homme lige envers son suzerain n'avaient guère de valeur entre gens d'égale puissance. Henri ne tint nul compte de la défense de se marier. » (Augustin Thierry, Conquête de l'Angleterre, t. HL)

Une famille maudite.

« C'est un diable que vous tenez dans votre maison, » disaient les barons français à Louis VII en lui parlant d'Aliénor. Il semble qu'en l'épousant, Henri II ait introduit, à son tour, le diable dans la maison d'Angleterre.

Henri, jadis, ne l'avait aimée et épousée que pour sa dot. Plus tard, il la dédaigna. La duchesse d'Aquitaine, passionnée et vindicative comme une femme du midi, s'efforça d'inspirer à ses fils de l'éloignement pour leur père, et les entoura de soins et d'affections pour s'en faire un soutien contre lui. Henri II ne devait pas trouver d'ennemis plus cruels.

C'était encore une dot bien fatale que lui avait apportée Aliénor. L'Aquitaine, éprise d'indépendance, était aussi ingouvernable que sa duchesse. Henri s'en aperçut quand, pour empêcher les menées coupables de sa femme, il s'avisa de la retenir en prison. Les Aquitains, qui ne voulaient reconnaître de droits sur eux qu'à la fille de leur dernier duc national, se soulevèrent et prirent parti pour les fils, que la mère avait armés contre le père. Le trompette de cette guerre était Bertram de Born, sire de Hautefort, en Périgord, le plus célèbre des troubadours : c'était un homme plein de feu et de mouvement, la tête aussi active que la main, ne respirant que la guerre, le bruit, le sang, les armes ; appelant tout le monde au combat par des sirventes^ hardis, sonores, impétueux, où l'on sent l'odeur du carnage. Si les rois avaient paix ou trêve, il se peinait et travaillait jusqu'à ce qu'on eût défait cette paix; il mettait en lutte les fils contre le père, les frères entre eux, les rois ensemble. Le midi apparaissait, au milieu de ces querelles, avec sa turbulence, son ardeur belliqueuse, sa passion d'indépendance, ses poésies incisives et harmonieuses, expression des sentiments et des idées populaires.

On retrouve l'empreinte de ces émotions dans les écrits, ordinairement peu animés, des chroniqueurs en langue latine. L'un d'eux, habitant ignoré d'un monastère obscur, ne peut s'empêcher d'interrompre son récit pour

entonner, en prose poétique, le chant de guerre des partisans de Richard, qui s'était fait le champion de sa mère.

« Réjouis-toi, pays d'Aquitaine, réjouis-toi, terre de Poitou;

» car le sceptre du roi du Nord * s'éloigne. Grâce à Torgueil de

» ce roi, la trêve est enfin rompue entre les royaumes de France

» et d'Angleterre; l'Angleterre est désolée et la Normandie est

» en deuil. Nous verrons venir à nous le roi du Sud^ avec sa

» grande armée, avec ses arcs et ses flèches. Malheur au roi du

» Nord, qui a osé lever la lance contre le roi du Sud, son sei-

» gneur, car sa ruine est proche, et les étrangers vont dévorer

» sa terre. »

Après cette effusion de joie et de haine patriotique, l'auteur s'adresse i Aliénor, la seule personne de la famille de Henri II, qui fut vraiment chère aux Aquitains, parce qu'elle était née parmi eux.

« Tu as été enlevée de ton pays et emmenée dans la terre » étrangère. Elevée dans l'abondance et dans la délicatesse, tu » jouissais d'une liberté royale, tu vivais au sein des richesses, » tu te plaisais aux jeux de tes femmes, à leurs chants, au son » de la guitare et du tambour ; et maintenant tu te lamentes, » tu pleures et tu te consumes de chagrin. Reviens à tes villes, » pauvre prisonnière...

» Où est ta cour? oii sont tes jeunes compagnes ? oii sont tes » conseillers? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une » mort ignominieuse ; d'autres ont été privés de la vue ; d'autres » bannis, errants en différents lieux. Toi, tu cries, et personne » ne t'écoute, car le roi du Nord te tient resserrée comme une » ville qu'on assiège ; crie donc, ne te lasse pas de crier ; élève » ta voix comme la trompette, pour que tes fils t'entendent, car » le jour approche oiî ils te délivreront, oii tu reverras ton pays » natal...

» Malheur aux traîtres qui sont en Angleterre ! car le jour du » châtiment est proche... Fuyez devant Richard, duc d'Aqui- » taine, vous qui habitez ces rivages ; car il renversera les glo- )) rieux, il brisera les chars et ceux qui les montent , il anéantira, » depuis le plus grand et le plus petit, tous ceux qui lui refuse-

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