CHAPITRE iXIII
liA BOYAUTÉ FBAIVÇAIliE
Comment la royauté survécut aux Carolingiens. — La
royauté française, sous les derniers Carolingiens, fut un moment si faible que la société féodale aurait pu la supprimer, sans que la situation de la France en fût profondément modifiée. Il y avait si longtemps que le roi ne comptait plus ! Si les seigneurs maintinrent la royauté, c'est peut-être qu'ils sentirent la nécessité d'avoir un chef national autour duquel ils pussent se grouper en cas de guerre ou d'invasion étrangère. Du reste, les barons ne constituaient pas seuls la nation. Le clergé tenait à la royauté, parce que, à ses yeux, elle était d'institution divine ; qu'elle faisait revivre, dans la personne du chef de l'Etat, les saints rois du peuple juif. Quant m aeuple, il voyait dans le roi le protecteur naturel qui pourrait mettre un rein aux guerres civiles et aux violences des seigneurs.
La féodalité cherche à affaiblir la royauté. — La féodalité maintint donc la royauté, mais s'étudia à la rendre impuissante, et, pour cela, elle la rendit élective. Il faut remarquer, en effet, qu'à partir de la mort de Louis III et Carloman, les seigneurs s'arrogèrent le droit d'élire et de déposer les rois. Ils élurent et déposèrent Charles le Gros; — ils élurent Eudes ; — ils élurent et déposèrent Charles le Simple ; — ils élurent Robert, Raoul, Louis IV; ils laissèrent la royauté à Lothaire et à Louis V, mais ils repoussèrent Charles de Lorraine et élurent Hugues Capet. Tous ces princes s'intitulaient « rois par la grâce de Dieu et l'élection du peuple ».
Comment la royauté parvint à ressaisir le pouvoir. — Hugues Capet chercha à soustraire son fils Robert aux dangers de l'élection en l'associant de son vivant à la couronne ; Robert y associa de même son fils Henri /«r qui, à son tour, fit couronner sous ses yeux son fils Philippe /er. Celui-ci en usa de même à l'égard de son fils Louis F/, Louis VI à l'égard de son fils Louis VII et Louis VII à l'égard de Philippe- Auguste. 9hi\ïi^iûe trouva sa dynastie si solidement établie, qu'il ne jugea plus à propos de prendre la même précaution pour son fils. La cause du principe d'hérédité monarchique était gagnée.
L Eglise contribua à affermir la couronne sur la tête des Capétiens par la cérémonie du sacre. En sacrant les princes, elle rendait leur personne sacrée et inviolable. Qui eût osé mettre la main sur un roi aurait commis an sacrilège.
Quand il n'était que duc de France, Hugues Capet n'était que Tégal des
autres j:rands vassaux du royaume : les ducs de Normandie ^ de Bourgogne et à'Aquitaine, les comtes de Flandre^ de Champagne^ de TouLoxise. C'étaient ses pairs^ ses égaux. Devenu roi, il se trouva le suzerain de suzerains. En vertu des usages féodaux, il eut Je droit d'exiger d'eux le serment de fidélité, le service militaire, le service de justice: il eut le droit de reprendre les fiefs restés sans héritiers et de les conférer à d'autres titulaires, de punir les manquements au devoir féodal par la saisie du fief.
Les premiers Capétiens servis par leur faiblesse. — Sans doute il ne put user tout d'abord de ses droits dans toute leur étendue. Les seigneurs ne l'avaient pas fait roi pour qu'il en fit usage. Ils savaient bien qu'ils étaient plus puissants que lui. Très prudemment la royauté sommeilla sous les quatre premiers Capétiens. Elle se garda bien d'éveiller l'attention du monde féodal. Elle resta étrangère aux grands événements qui agitèrent la France et l'Europe. Ce furent les feudataires et non les souverains qui remplirent la chrétienté du bruit de leur nom. Les rois Robert, Henri et Pnir lippe ne quittèrent guère leurs domaines, tandis qu'Eudes le Champenois allait se faire tuer en Lorraine, que les Normands conquéraient l'Italie méridionale et l'Angleterre, et que toute la chevalerie se croisait et partait pour Jérusalem. Il est vrai que, pendant que la féodalité s'épuisait et se ruinait dans ces aventureuses expéditions, la royauté se recueillait et se préparait à jouer dignement son rôle.
Progrès de l'autorité royale. — Louis VI (1108-1137) est, à pro-
f>rement parler, le premier roi de la dynastie capétienne. Il met à la raison es petits châtelains de son domaine et démolit leurs châteaux qui n'étaient que des repaires de brigands. Par là il se fait bénir du clergé et du peuple des campagnes. Maître chez lui, il veut l'être chez les autres. Il intervient dans les affaires de ses grands vassaux et prétend régler leurs diiïérends.
Sur la fin de son règne, il prépare la réunion d'un grand fief à la couronne en faisant épouser à son fils Louis, Eléonore, l'héritière du duché d'Aquitaine.
Louis VU (1137-1180) n'a pas la sagesse d'imiter ses prédécesseurs. Il va en Terre Sainte gaspiller les ressources de la France (deuxième croisade). A son retour, il se sépare de sa femme qui va porter son héritage à Henri II Plantagenet, qui, déjà roi d'Angleterre, duc de Normandie, comte du Maine et d'Anjou, devient en outre, par ce mariage, duc d'Aquitaine.
Philippe-Auguste (1180-1223) tente de réparer la grande faute de son père en brisant la puissance des Plantagenets sur le continent. Il use nabilement de ses droits de suzerain. Jean sans Terre, duc de Normandie et roi d'Angleterre, s'étant rendu coupable d'un grand crime, le roi le cite à comparaître devant sa cour des pairs, et, comme l'accusé ne comparaît pas, il fait prononcer la saisie de ses fiefs sur le continent. Il prend tout ce qu'il peut prendre. En 1214, il est assez fort pour triompher à Bouvines d'une coalition formée par trois redoutables souverains, l'empereur d'Allemagne, le roi d'Angleterre et le comte de Flandre. Il est bien certain que la France possède enfin un véritable roi et que la féodalité a trouvé son maître.
Les seigneurs féodaux tâchent de secouer le joug de l'autorité. Durant les premières années de Louis IX ils sont vaincus malgré l'appui de l'étranger. Cette fois la prépondérance royale est bien établie.
Agrandissements du domaine royal. — La puissance des Capétiens grandissait en proportion de leurs domaines. Hugues Capet ne possédait, en 987, que Paris et Orléans avec la meilleure partie de ï Ile-de-France et de V Orléanais,
Philippe I®' y ajoute le Vexin et la vicomte de Bourges (1100). Philippe- Auguste acouit, par mariage et par héritage : VAmiénois^ le Vermanctois et {Artois (H91); par confiscation : la Normandie^ le Maine j ï Anjou, la Touraine, le Poitou (1203), le Bourbonnais (1212).
Louis VIII y réunit VAunis, le Limousin et le Languedoc oriental.
Administration. — Quand le roi ne possédait que son domaine dllede-France, il lui était facile de Tadministrer lui-même. Ses revenus domaniaux suffisaient alors amplement aux frais peu élevés des dépenses administratives.
Quand le domaine eut triplé, quadruplé d'étendue, le prince dut augmenter le nombre de ses agents et étendre leurs attributions. Philippe- Auguste institua, dans les provinces du nord, des baillis, et dans celles da midi, des sénéchaux, hauts fonctionnaires investis de l'autorité militaire, judiciaire et financière. Pour bien les surveiller, saint Louis créa les enquesleurs royaux, qui, comme les missi de Charlemagne, s'en allaient deux par deux inspecter les provinces. Pour payer tous ces agents nouveaux, il fallait de l'argent. Les anciens revenus du domaine étant insuffisants, la royauté établit des impôts. Nous touchons ici à l'œuvre de Philippe le Bel.