‹ Le moyen âge (395-1270) Choix de lectures historiques, accompagnées de résumés, d'analyses, de notes explicatives et bibliographiquesChapitre 34 sur 66 · LES PREMIERS CAPÉTIENS · texte numérisé non relu

LES PREMIERS CAPÉTIENS

lie domaine royal au onzième siècle.

Les quatre premiers Capétiens n'ont eu, durant une période de cent vingt et un ans (987-1108), qu'un rôle assez effacé, au milieu de la société féodale. Hugues Capet (987-996) parvint, sans doute, à fixer la couronne dans sa famille et à s'emparer du oernier Carolingien, Charles de Lorraine, qui finit ses jours dans la tour d'Orléans; mais il ne put se faire reconnaître roi par les seigneurs du midi.

Robert II (996-1031) n'est célèbre que par sa profonde piété et ses malheurs conjugaux.

Henril^r (1031-1060) ne l'est guère que par son mariage avec une princesse russe et une lutte malheureuse contre les ducs de Normandie.

Philippe /«' (1060-1108), qui dédaigna de prendre part à la première croisade et resta insensible pendant dix ans à l'anatheme pontincal, est représenté, par les historiens ecclésiastiques, comme un prince apathique. Des quatre premiers Capétiens, c'est pourtant celui qui a travaillé avec le plus ae méthode et de persévérance à 1 affermissement du pouvoir royal. S'ij ne partit pas pour la Terre Sainte, c'est que les intérêts de la royauté lui commandaient de rester en France. Son excommunication eut pour caase moins peut-être son union scandaleuse avec Bertrade d'Anjou que sa résistance à la réforme ecclésiastique de Grégoire VIL II pensait, en effet, que le succès de la réforme entraînerait nécessairement 1 amoindrissemeut

du pouvoir royal sur les évêchés et les abbayes de la France capétienne. Sur ce point il se montra d'une fermeté inébranlable, et ce fut la papauté

gui fut obligée de transiger. Ajoutons que Philippe entreprit, contre les arons de 1 Ile-de-France, la lutte que son fils Louis VI mena à si bonne fin, et qu'il inaugura Père des annexions en faisant entrer dans le domaine royal le Vexin français, le Gâtinais et la vicomte de Bourges.

Louis VI (1108-1137) qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros^ avait d'abord été surnommé t Eveille ou le Batailleur^. Son règne est, en effet, le réveil de la royauté. Plus vaillant et plus entreprenant que ses prédécesseurs, il entendit montrer, comme il le disait lui-même, que les rois avaient les mains longues. Tout d'abord il prétendit être le maître cbez lui.

« Les principaux groupes de possessions dont se composait le domaine royal se répartissaient d'une manière bien inégale entre douze de nos départements^. Chacun d'eux avait pour centre une cité épiscopale ou un bourg fortifié, assujetti au droit de gîte et possédant soit un palais royal, soit un château, soit une tour gardée au nom du souverain. Tels étaient : Paris, Mantes, Dreux, Etampes, Orléans, Bourges, Sens, Melun, Beauvais, Senlis, Noyon, Compiègne, Soissons, Laon, Montreuilsur-Mer. Certaines cités, Reims, Châlons-sur-Marne, Chartres, Arras, Tours, pouvaient être considérées comme des villes royales, en ce sens, que les liens intimes qui unissaient leurs évoques et leurs abbés à la couronne permettaient au roi d'y séjourner et d'y exercer certains droits.

» Ce n'était pas chose facile que de voyager entre ces diverses localités. Le sol capétien s'était couvert de donjons hostiles, entraves permanentes pour la sécurité et le commerce même des grandes cités, fléaux intolérables pour les habitants des campagnes. Le roi de France, malgré la dignité de son titre, en était arrivé à ne plus oser se mouvoir dans son étroit domaine... Celui, à qui les plus puissants seigneurs devaient l'hommage lige, ne pouvait sortir de Paris, sans se heurter aux forteresses construites par de nobles brigands, terreur des marchands, des clercs et des laboureurs. Dénuée d'argent et de soldats, végétant sur son patrimoine amoindri, la royauté qui avait conservé un certain prestige au dehors, dans les fiefs

1. Louis VI a eu bien d'autres surnoms. Les chroniques l'ont appelé tour à tour Pinguis « le Gras », Magnus « le Grand », Lippus « le Chassieux >, Senior « le Vieux ». — On l'a aussi surnommé « le Justicier ».

8. Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Eure-et-Loir, Loiret, Cher, Oise, Somme, Pas-de-Calais, Aisne, Marne, Yonne.

situés aux extrémités du territoire national, comme dans les Etats étrangers, n'obtenait plus chez elle, ni obéissance, ni respect. La terre ennemie commençait à deux pas de la capitale ; la grosse tour de Montlhéry suffisait à faire vieillir de chagrin Théritier de deux dynasties franques, le successeur de Gharlemagne? On pouvait prévoir le moment où le Capétien, ne possédant plus que Tautorité virtuelle attachée à la couronne, ombre royale plutôt que roi, finirait comme le dernier Carolingien.

» L'imminence du danger amena une réaction salutaire, dont les effets se manifestent déjà avant la fin du règne de Philippe P'". Ce prince était moins incapable et inerte qu'on ne l'a dit. Il eut le mérite de comprendre que, pour restaurer le pouvoir monarchique, il fallait lui donner un solide appui en reconstituant le domaine... Mais une telle œuvre ne pouvait s'accomplir uniquement par des moyens pacifiques. La guerre s'imposait, et une guerre ardente, impitoyable, faite à des ennemis aussi nombreux que redoutables par leur ténacité et leur perfidie. Cette action militaire n'était plus le fait du roi Philippe, envahi par l'obésité. Il se trouva que le prince royal convenait admirablement à la situation : c'était le plus énergique et le plus infatigable deà soldats.

» Louis se mit à cette rude besogne. Il est vrai qu'il se présenta dès le début, non pas comme le défenseur des intérêts royaux, chargé de revendiquer les droits de la monarchie contre l'usurpation et la turbulence féodales, mais comme le protecteur des faibles, des opprimés et surtout comme le vengeur des ministres de Dieu, clercs et moines dépouillés par les châtelains... Presque toutes les expéditions de Louis le Gros ont été entreprises pour donner satisfaction aux plaintes d'un évêque ou d'un abbé. Le roi combattait donc toujours, plus ou moins, pour une cause sainte. En oifrant le secours de son épée à ceux qui représentent Dieu ici-bas, il ne paraissait être que l'exécuteur de ses volontés et l'instrument de sa justice. Il faut reconnaître aussi que l'intérêt de la royauté se confondait ici presque toujours avec celui du clergé. Les spoliateurs des évoques et des abbés se trouvaient être d'ordinaire en même temps des vassaux rebelles, des contempteurs de l'autorité royale. Il ne faut pas oublier surtout que les biens des chapitres et des monastères étaient en grande partie des biens royaux... Les évêques et les abbés suppléaient à l'insuffisance des revenus

domaniaux; ils peuplaient Tost royale de leurs soldats. Il ne s'agissait point pour eux d'une concession bénévole, mais d'un devoir, correspondant au droit de suzeraineté et de patronage, que le roi exerçait sur ses églises... En défendant contre la féodalité les terres et les revenus des églises royales, Louis ne faisait donc que satisfaire aux intérêts les plus pressants de sa domination et de son trésor. 11 combattait pour son propre bien. » (Luchaire*, Louis VI le Gros; introduction ; V&ris, 1889, in-8°, chez A. Picard.)

lies brigands féodaux.

« On connaît, dit M. Luchaire, les méfaits ordinaires de ces ennemis de l'Eglise et du roi. Venir ceucher et prendre des repas dans l'abbaye ou dans le cloître; enlever aux paysans des moines le vin, le blé et les bestiaux; dévaliser les marchands qui se rendent aux foires royales ou ecclésiastiques : telle est leur existence de tous les jours. Mais il n'en est point qui aient exercé le brigandage avec autant d'éclat et dans des proportions aussi extraordinaires, que Hugues du Puiset et Thomas de Marie. »

Thomas de Marie. — « Ce seigneur, fils d'Enguerrand de Coucy, avait, dès sa première jeunesse, augmenté incessamment ses richesses par le pillage des voyageurs et des pèlerins, et il avait étendu sa domination par des mariages incestueux avec de riches héritières ses parentes. Sa cruauté était tellement inouïe, que les bouchers, quicependant passent pour insensibles, épargnent plus de douleur au bétail en l'égorgeant qu'il n'en épargnait aux hommes ; car il ne se contentait pas de les punir

1. Luchaire (Achille), né en 1846, était professeur au lycée de Bordeaux, quand, en 1877, il soutint, pour le doctorat es lettres, deux thèses fort remarquables sur la langue et l'histoire du midi de la France (De lingua Aquitanica, — Alain le Grand, sire d'Albret), Devenu professeur à la Faculté des lettres de Bordeaux, il passa à celle de Paris, d'abord comme professeur complémentaire de sciences auxiliaires de l'histoire, puis comme titulaire d'histoire du moyen ùge. — Bien qu'ancien élève de l'Ecole normale, M. Luchaire est un ohartisle aussi puissamment armé et informé qu'un ancien élève de l'école des Chartes. Quand il traite une question, on peut être sûr qu'auparavant il a manipulé, compulsé, dépouillé, annoté avec un soin minutieux toutes les chartes, diplômes, brefs, mandements, chroniques qui s'y rapportent. Il a fait son domaine de l'histoire des Capétiens, et il faut s'en féliciter, car nul n'était plus propre que lui à éclairer et à ordonner une époque aussi obscure et aussi confuse. — Ses principaux ouvrages sont : Histoire des institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens^ 2 vol. ; — Louis VI le Gros, annales de sa vie et de son règne ; — Etudes sur l'administration de Louis VII et catalogue de ses actes; — Philippe-Auguste; — Les communes françaises à l'époque des Capétiens directs, etc.

par le glaive, pour des fautes déterminées, comme on a coutume de le faire ; il les déchirait par les plus horribles supplices. Lorsqu'il voulait arracher une rançon à ses captifs, il les suspendait par quelque partie plus délicate de leur corps, ou bien il les couchait par terre ; et, les couvrant de pierres, il marchait dessus, les frappant en même temps jusqu'à ce qu'ils eussent promis tout ce qu'il demandait ou fussent morts à la peine.

» Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans ses cachots par la faim, la pourriture et les tortures. Il y a deux ans, trois paysans qu'il poursuivait sur la montagne de Soissons se cachèrent dans une caverne; il arriva à l'entrée, enfonça sa lance dans la bouche de l'un d'eux, et le fer traversant le corps tout entier sortit par le fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour, un de ses prisonnier^ ne pouvant marcher à cause d'une blessure : — Pourquoi ne marches-tu pas? lui dit Thomas, et sur sa réponse qu'il ne pouvait pas le faire : — Attends, lui dit-il, tu vas marcher plus vite. Alors il saute de cheval et coupe les pieds à ce pauvre homme qui en meurt incontinent. A quoi sert, d'ailleurs, de raconter de pareilles abominations? » (Guibert de "NoGEfiT, Histoire de sa vie,)

Siège du Puiset. — Ce n'était pas chose facile que de forcer ces brigands dans leurs repaires. Le siège du château du Puiset par Louis VI en donnera une idée.

« Le roi fait approcher des murs ses chevaliers et ses fantassins. Ses nombreuses balistes, les arcs, les écus, le glaive et la guerre, tout est déployé contre les coupables... Les ennemis repoussés d'abord par la grande porte dans l'intérieur du château, combattent les nôtres du haut des remparts, font pleuvoir sur nous une grêle horrible et presque intolérable, jetant des poutres et des pieux, et commencent à nous tenir en échec. Les boucliers brisés, nos chevaliers se servent d'ais, de poutres, de toutes les planches qu'ils peuvent trouver pour se protéger et enfoncer les portes. Des chariots, chargés d'une grande quantité de bois sec mêlé de graisse pour servir à brûler ce repaire (car c'étaient tous des excommuniés et de vrais fils du diable), sont poussés contre les portes, pour allumer un incendie que rien ne pourra éteindre. Pendant que tous rivalisent, les uns à qui allumera le feu, les autres à qui pourra l'étouffer, le comte Thibaut attaque le château par le côté qui regarde Chartres. Un grand nombre de gens achevai et à pied l'accompagnent. II

excite les siens à monter sur la pente déclive du fossé, mais il gémit de les voir descendre et même tomber ; la plupart restent étendus sur le dos. 11 cherche à reconnaître ceux qui, dans cette chute dangereuse, écrasés par les pierres qui roulent, ont perdu la vie. En eflfet, des chevaliers, montés sur de rapides chevaux, faisaient le tour du château pour le défendre, et tuaient ceux que surprenait leur arrivée inopinée, les mutilaient et précipitaient du haut des fossés ceux qu'ils avaient gravement blessés...

» L'assaut faiblissait, lorsque la main forte du Dieu omnipotent voulut prendre sur soi la cause d'une si grande et si juste vengeance. Elle suscita le courage et le souffle robuste d'un prêtre chauve qui était venu avec les communautés des paroisses de la patrie française. Elle rendit possible pour lui, contre toutes atteintes humaines, ce qui était impossible pour le comte et pour ses hommes d'armes. Ce prêtre montant avec rapidité, nu-tête et n'ayant devant lui pour le protéger qu'une mauvaise planche, arrive jusqu'à la palissade : se couchant sous les bois qui en masquaient les ouvertures, il l'arrache pièce à pièce. Tout joyeux de voir qu'il réussit aussi facilement, il fait signe aux hommes du roi qui hésitaient à venir et restaient inactifs, dans la plaine. Ceux-ci, voyant ce prêtre sans armes détruire la palissade, font un bond jusqu'à lui les armes à la main : ayant avec eux des haches et des outils de fer, ils les appliquent à la clôture, la coupent, la brisent, et, comme si c'étaient les murs d'un autre Jéricho qui tombaient, la même heure vit la barrière s'abaisser et les troupes du roi et du comte pénétrer enfin dans l'enceinte. Un grand nombre des assiégés, pris entre les deux troupes armées, furent vite pris et livrés à la sévérité des vainqueurs. Les autres, et parmi eux le châtelain Hugues, voyant que le mur intérieur du château ne suffir ^ait plus à les protéger, se retirèrent dans la plus haute tour en bois élevée sur la motte. Mais bientôt, frappé de terreur à la vue de la troupe qui le poursuivait, le sire finit par se rendre. Il reconnut alors avec tristesse, quand il fut dans les fers, quelles calamités enfante l'orgueil. Le roi emmena ses nobles captifs, fit vendre à l'encan tout le matériel et toutes les richesses du château et ordonna que le château lui-même, sauf le donjon, fût livré aux flammes. » (Suger \ Œuvres complètes.)

• 1. Suger (1081-1151), abbé de Saint-Denis, ne se contenla pas d'être un grand

Ainsi furent mis à la raison les sires de Montmorency, de Kiersy, de Coucy, de Crécy, de Monthléry, etc. — A la fin du règne de Louis VI, le « déblaiement » du domaine "royal était complet ; toutes les communications entre les villes étaient rétablies.

liouis VI et les grrands vassaux.

AIRtlres de Flandre.

Hors de son domaine, Louis VI joua le rôle de roi justicier avec la même constance et la même activité, sinon toujours avec le même bonheur. Il fit une guerre de vingt-quatre ans (llH-1135) à Thibaut IV *, comte palatin de Champagne et de Blois. Il mit à la raison Guillaume VI, comte d'Auvergne, qui se croyait assuré de l'impunité parce qu'il se sentait soutenu paf son suzerain le duc d'Aquitaine (1126). Il intervint dans les affaires de Flandre, à la suite du meurtre du comte Charles le Bon. Voici ce qui s'était passé dans ce pays.

a Le fameux et très puissant comte, Charles,. fils du roî de Danemark et de la sœur de Taïeule du roi Louis, gouvernait le comté avec noblesse et habileté et se montrait protecteur des églises, libéral, charitable et bon justicier. Quelques hommes puissants par leurs richesses, quoique de bas lignage' et même d'origine servile, voulaient lui ravir la dignité qu'il possédait selon le droit. Il les avait cités à comparaître devant sa cour, mais ces hommes, parmi lesquels se trouvaient le prévôt de l'église de Bruges, avaient tramé de noirs complots contre lui. Un jour que le comte était à Bruges en prière dans l'église et prosterné sur le pavé, Bouchard, neveu du prévôt, vient traîtreusement se placer derrière le comte. Il tire son épée et en pique légèrement le cou de ce bon seigneur étendu jusqu'à terre, afin de le faire redresser ; et, comme celui-ci levait la tête, il la lui tranche du premier coup. En même temps, ses complices se jettent sur son corps, le mettent en pièces et se vantent audacieusement d'avoir commis le crime. Pour mettre le comble à leur scélératesse, ils égorgèrent les châtelains et les nobles barons du comte qu'ils purent surprendre, les tuant sans qu'ils fussent prêts à la mort ni confessés. Ils enterrèrent le

ministre, il fut encore un écrivain fécond. Il a laissé : !• une Histoire de Louis le Gros; 2» des Mémoires sur son administration abbatiale; 3" des Lettres, etc. Ce sont des documents précieux pour Thistoire; malheureusement, le style de Suger est obscur, pénible et entortillé. 1. Thibaut IV comme comte de Blois, Thibaut II comme comte de Champagne.

comte dans Téglise même, de peur qu'il ne fût enseveli au dehors avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa mort, plus glorieuse encore, n'excitassent ses fidèles sujets à le venger. Puis, transformant la maison de Dieu en un repaire de brigands, les misérables s'y retranchèrent ainsi que dans le palais. Ils y rassemblèrent des vivres et s'y mirent en état de défense.

» A la nouvelle de ce crime, les barons furent saisis d'horreur ; ils dénoncèrent le fait au roi. Poussé, par son amour pour la justice et par son affection pour un prince de sa famille, à punir cette horrible perfidie, Louis, sans prendre souci de la guerre qu'il faisait au roi d'Angleterre, entra en Flandre et employa toute son activité à tirer vengeance d'un meurtre aussi exécrable.

» Tout d'abord il établit comte de Flandre, Guillaume le Normand (Guillaume Gliton), fils du comte Robert de Normandie; puis, arrivé à Bruges, il assiégea les assassins dans l'église et dans la tour, empêchant qu'ils ne reçussent des vivres, les réduisant à ceux qu'ils avaient rassemblés et que la main de Dieu avait déjà gâtés et corrompus. Quand ils eurent souffert pendant quelque temps de la faim et des maladies, ces misérables évacuèrent l'église et ne gardèrent que la tour où ils espéraient trouver le salut; mais bientôt ils commencèrent à désespérer, et leurs chants de victoire se changèrent en cris de désolation. Alors, le plus coupable de la bande, Bouchard, s'enfuit espérant gagner l'étranger ; mais, arrivé dans le château d'un de ses amis, il y fut arrêté par ordre du roi. II fut soumis à un horrible supplice. On lui creva les yeux, on le lia surime roue qu'on dressa en l'air, on le cribla de flèches et on l'abandonna à la voracité des corbeaux. Après sa mort, on le jeta dans un égout.

» Berthold, l'instigateur du crime, essaya aussi de s'enfuir; après avoir erré quelque temps, il revint poussé par son orgueil, disant : « Qui suis-je? En quoi ai-je forfait? » Pris et livré au roi, on le pendit à une fourche avec un chien, de telle manière que, chaque fois qu'on frappait le chien, la bête furieuse lui déchirait et lui mangeait tout le visage. Quelquefois il arrivait, ce qui fait horreur à dire, qu'elle le couvrait de ses ordures. Tous les autres que. le roi Louis bloquait dans la tour éprouvèrent de si rudes souffrances qu'ils furent contraints de se rendre. Ils furent jetés les uns après les autres du haut de la tour à la vue de leurs parents et se brisèrent la tête. Un d'eux,

dant, quelqu'un était privé de cette consolation, je ne lui conseillerais pas pour cela d'aller se pendre. Bon ou mauvais, buvons le vin tel que Dieu nous Ta donné. » (Le Grand d'Aussi, Contes des XIP et XIIP siècles, t. II, p. i 56.)

Testament de Philippe- Auguste.

En 1190, Philippe-Auguste partit pour la Terre Sainte. S'il n'eût consulté que les intérêts de son royaume, il serait resté dans ses Etats; mais l'opinion publique réclamait son départ; il mit donc à la voile. Il voulut auparavant pourvoir aux intérêts de son royaume. Dans un testament célèbre, qui est un monument de sagesse politique, il donna les règles de l'administration qu'il entendait qu'on suivit pendant son absence.

« Au nom de la Trinité sainte et indivisible, ainsi soit-il ! Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français.

» C'est le devoir d'un roi de pourvoir à tous les besoins de ses sujets et de préférer le bonheur général à ses intérêts particuliers. Comme nous brûlons du désir d'accomplir le vœu de notre pèlerinage en Terre Sainte, nous avons résolu de régler, avec l'aide du Très-Haut, la manière dont on devra traiter en notre absence les affaires de notre royaume et de faire nos dernières dispositions en cette vie, dans le cas où il nous arriverait malheur...

» Nous ordonnons donc en premier lieu que nos baillis^ choisissent pour chaque prévôté*^ et, comme chargés de nos pouvoirs, quatre hommes sages, loyaux et de bonne renommée. Les affaires de la ville ne pourront se traiter sans leur conseil ou sans le conseil de deux au moins d'entre eux. Quant à Paris, nous voulons qu'il yen ait six, tous pieux et loyaux...

» Nous avons aussi placé des baillis dans nos terres qni sont distinguées par des noms propres 8. Tous les mois ils fixeront dans leurs bailliages un jour, dit jour d'assise^ où tous ceux qui auront à faire quelque plainte recevront d'eux, sans délai, justice et satisfaction...

» Nous voulons et ordonnons que notre très chère mère la reine et notre cher et fidèle oncle Guillaume, archevêque de Reims ^, fixent tous les

3uatre mois un jour à Paris, où ils entendront les réclamations des sujets e notre royaume et y feront droit pour l'honneur de Dieu et Tintérét du royaume.

» Ordonnons encore que ce jour-là viendront devant eux des hommes de

1. Les baillis étaient probablement les successeurs des anciens comtes carolingiens. Ils avaient, comme eux, les fonctions militaires, judiciaires et ûnancières.

2. Les prévôts étaient subordonnés aux baillis. Ils étaient chargés de la garde des châteaux et des villes royales. Leur juridiction s'étendait sur tout le territoire dépendant de la ville et du château.

3. Ce n'est probablement pas Philippe- Auguste qui a institué les baillis; ils semblent avoir existé avant lui ; mais il a dû régler d'une façon nette et précise leurs circonscriptions et en créer de nouvelles.

4. Réconcilié avec son neveu, l'archevêque Guillaume devait, pendant r»l>sence du roi, remplir les fonctions de régent, comme jadis Tabbé Suger.

chacune de nos villes et nos baillis tenant assise, pour exposer en leur présence les affaires de notre terre.

» Si un de nos baillis s'est rendu coupable d*un délit... et qu'il en soit convaincu devant Tarchevêque, la reine et les autres juges nommés pour entendre les forfaitures de nos baillis, nous voulons qu'il nous soit envoyé trois fois par an des lettres pour nous informer du bailli qui a forfait et de la nature du délit, et de l'homme dont les présents lui ont fait sacrifier le droit de nos ^ens ou le nôtre.

» Nos baillis nous feront le même rapport sur nos prévôts. » La reine et l'archevêque ne pourront destituer nos baillis que pour crime de meurtre, de rapt ou de trahison. Les baillis ne pourront en faire autant aux prévôts que dans les mêmes cas. A nous il est réservé avec le conseil de Dieu, quand nous en aurons connaissance, de prendre une telle vengeance qu'elle serve de leçon aux autres.

^ » La reine et l'archevêque nous rendront compte aussi trois fois l'an de l'état et des affaires du royaume.

» Si un siège épiscopal ou une abbaye vient à vaquer, nous voulons que les chanoines de l'église ou les moines du monastère vacant viennent devant la reine et l'archevêque, comme ils seraient venus devant nous, ponr leur demander le droit de libre élection ^ et nous voulons qu'on le leur accorde sans contradiction...

» Défendons à tous prélats des églises et à nos barons de mettre taille et impôt tant que nous serons au service de Dieu; mais si Dieu, notre Seigneur, venait à disposer de nous et qu'il nous arrivât de mourir, nous défendons expressément à tous les hommes de notre terre, clerc ou laïque, de mettre taille et impôt jusgu'à ce que notre fils (que Dieu daigne conserver sain et sauf pour son service I) ait atteint l'âge où il pourra, avec la grâce du Saint- Ksprit, gouverner le royaume.

» Mais si quelqu'un voulait faire la guerre à notre fils et que ses revenus ne fussent pas suffisants, alors que tous nos sujets l'aident de leur corps et de leur avoir, et que les églises lui donnent le même secours qu'elles sont dans Tusage de nous donner.

» De plus, nous défendons â nos prévôts et baillis de saisir un homme ni son avoir quand il fournira de bonnes cautions, pour poursuivre son droit devant notre cour; excepté dans le cas d'homicide, de rapt ou de trahison. » Voulons encore que tous nos revenus, services et rentes soient apportés à Paris à trois époques : 1» à la Saint-Bémi; 2o à la Purification de la sainte Vierge; S® à l'Ascension, et remis à nos bourgeois désignés et au vice-maréchal...

» Adam, notre clerc, assistera aux recettes de notre avoir et les enregistrera. Chacun d'eux aura une clef de tous les coffres où l'on déposera notre avoir au Temple. Le Temple en gardera une aussi. On nous enverra de cet avoir ce que nous demanderons dans nos lettres *, etc. y (Rigord, Philippe-Auguste, 70.)

1. Les rois tenaient fort à cette formalité. En 1122. lorsque les envoyés de l'abbaye de Saint-Denis vinrent apprendre à Lonis VI l'élection de Suger, le roi les accabla d'injures et les fit enfermer dans la tour d'Orléans. Comme il s agissait d'un familier du roi, les religieux^ ne s'étaient pas crus obligés de demander préalablement la permission d'élire. Louis accueillit Suger d'un front sévère, mais il ne tarda pas à se rasséréner, satisfait d'avoir montré aux gens d bgiise qu'il entendait bien ne pas se dessaisir de ses droits. y

8. Voy. cette pièce plus complète dans la petite collection B. ZeUer, x. aiv.

l4*épopée de Ricbard Cœur de Eiion.

Richard Cœur de Lion est tout l'opposé de Philippe. II ne songe pas à régner, encore moins à gouverner. C'est moins un roi qu'an paladm ea quête d'aventures; sa vie est un vrai roman de chevalerie. — Richard résume en sa personne toutes les qualités et tous les défauts du monde féodal.

Chevalier incomparabiCt Richard traite la politique comme la guerre. Jamais il ne compte ses ennemis. Il se plait, au contraire, à braver tout le monde, surtout les plus puissants. Il sème à pleines mains l'outrage, saos s'inquiéter des haines gu'il accumule sur sa tète.

L orgueil va chez lui de pair avec la violence. Une peut supporter, sans être pris d'une sorte de folie furieuse, le moindre affront, la moindre remontrance, la plus légère contradiction. Un légat du pape fait mine de l'excommunier, il tire son épée et celui-ci n'a que le temps d'enfourcher sa mole et de se sauver à toute bride. — Il s'attaaue, dans un combat, à Guiilaame des Barres, la fleur de la chevalerie française. Ne pouvant le vaincre loyalement, il plonge, contre les règles de la chevalerie, son épée dans le poitrail du cheval de son adversaire. Guillaume, sautant à terre, porte on coup si furieux au prince qu'il lui fait quitter les arçons et rouler dans la poussière, Richard avait trouvé son maître; jamais il ne le pardonnait Guillaume.

(( Un jour qu'il chevauchait dans Messine, accompagné de plusieurs chevaliers normands, il rencontra un paysan avec un âne chargé de ces longs roseaux qu'on nomme des « cannes ». Le roi d'Angleterre et ses compagnons en saisissent et se mettent à lutter entre eux. Or, il arriva que Richard et Guillaume des Barres, joutant Tun contre l'autre, brisèrent leurs cannes et que la cape du roi en fût déchirée. Celui-ci, furieux, fondit sur Guillaume, qu'il fit chanceler, lui et son cheval, mais sans pouvoir parvenir à le renverser. Guillaume s'attacha au cou de son cheval et ne tomba point. Robert de Breteuil mit la main sur le Français pour venir en aide à son roi. « Arrête, s'écria le prince, et » laisse-nous seuls. » La lutte continua de plus belle, de la voix et du geste, jusqu'à ce que Richard, éclatant de colère, dît à son adversaire : a Va-t'en d'ici et ne te présente jamaûs devant moi, » car je serai dorénavant l'éternel ennemi de toi et des tiens. » Le roi Philippe intercéda vainement en faveur de son vassal. Il fallut l'intervention des prélats et des principaux chefs de l'armée, qui se jetèrent par deux fois à ses genoux, pour que Richard promît de ne point chercher à tirer vengeance de Guillaume. » (Benoît de Péterborough ^^ Vie de Richard P'.)

1. Le moine anglais Benoit de Péterborough, mort vers 1300, doit être considéré comme l'un des historiens les plus exacts et les plus complets de son temps-

En passant en Terre Sainte, Richard trouva le moyen de se quereller avec Philippe et avec Tancrède, roi de Sicile, et, s'il se réconcilia avec ce dernier, ce fut pour se brouiller ensuite avec le roi des Romains, Henri VI. A Saint-Jean d'Acre, il outragea grossièrement le duc d'Autriche, Léopold, en faisant arracher de la tour, où celui-ci l'avait planté, le pennon autrichien, et en l'envoyant jeter dans un cloaque. — Pousse, à son retour de Terre Sainte, par la tempête sur les côtes de l'Istrie, il essaya de traverser incognito les terres du duc d'Autriche. Pour mieux passer inaperçu, il avait fait revêtir à ses compagnons le costume de templier, et s'était soumis aux fonctions les plus humiliantes, « tournant la broche pour cuire les chapons », et allant au marché avec un grand panier ; mais la dépense qu'il fit excita la défiance, d'autant plus au'on avait remaraué à sa ceinture une brillante escarboucle. Reconnu, il rut livré à Léopold, qui bientôt le remit entre les mains de Henri YI. C'était le droit du moyen âge. L'étranger qui passait sur les terres d'un seigneur, sans son consentement, lui appartenait.

C'était finir bien piteusement une héroïque équipée. Heureusement que les ménestrels (Richard était, comme eux, un ami de la gaie science) se chargèrent de donner au poème un tout autre dénouement. Ils inventèrent la touchante légende du roi mystérieusement disparu, et retrouvé par le dévouement et rintelligence du gentil trouvère Rlondiau. Voici cette légende telle que la rapporte le ménestrel de Reims.

« Le duc d'Autriche tenait en prison le roi Richard ; nul ne savoit nouvelles de lui, fors seulement le duc et ses conseillers*. Or, advint que le roi avoit nourri un ménestrel d'enfance, qui avait nom Blondiau. Celui-ci se mit en tête de le chercher jusqu'à ce qu'il en eût nouvelles. Il se mit en chemin, mais il eut beau aller par les contrées étrangères, où il demeura bien un an et demi, il ne put oncque avoir vraies nouvelles du roi.

» Tant aventura qu'il entra eh Autriche, ainsi comme aventure le menoit et vint droit au château où le roi était en prison. Il se logea chez une veuve et lui demanda à qui estoit ce château qui estoit si beau, si fort et bien assis. Son hôtesse lui dit qu'il était au duc d'Autriche. « Belle hôtesse, dit Blondiau, n'y a-t-il » nul prisonnier dedans? — Certes oui, dit la bonne femme. Il )> y en a un qui y est bien depuis quatre ans ^ . Mais nous ne » pouvons savoir qui il est, mais nous vous dirons qu'on le garde » bien soigneusement, et bien croyons qu'il est gentil homme et » grand sire. »

» Quand Blondiau ouït ces paroles, il en fut bien joyeux et il

1. Richard était prisonnier, non plus de Léopold d'Autriche, mais de l'empereur Henri VI. Sa captivité n'était pas aussi secrète que le dit le ménestrel.

1. La captivilé de Richard n'a pas duré quatre ans. Arrêté en décembre 1198, le roi fut remis en liberté en février 1194.

lui sembla en son cœur qu'il avoit trouvé ce qu'il cherchoit, mais oncque n'en fit semblant à son hôtesse. La nuit, il fut moult aise et dormit jusqu'au jour; et quand il ouït le guetteur corner le jour, il se leva et alla au moùtier prier Dieu qu'il lui vînt en aide. Et puis vint au château et en alla trouver le châtelain, disant qu'il étoit ménestrel et demeureroit volontiers avec lui s'il vouloit. Le châtelain étoit un jeune et joli chevalier; il dit qu'il le retiendroit volontiers.

» Alors fut joyeux Blondiau et alla chercher sa vielle et ses instruments, et tant servit le châtelain qu'il lui plut fort et fut bien vu de tous les serviteurs. Ainsi demeura Blondel tout l'hiver en ce château, et ne put savoir quel étoit le prisonnier jusqu'à ce qu'il alla un jour par les fêtes de Pâques tout seul en un jardin qui étoit près de la tour et regarda de ce côté pensant que, par aventure, il pourrait voir le prisonnier. Comme il étoit en cette pensée, le roi regarda par une meurtrière et vit Blondel. 11 se pensa comment il se feroit connoître à lui et se souvint d'une chanson qu'ils avaient faite à eux deux et que nul ne savoit qu'eux.

» 11 commença à chanter le premier mot haut et clair, car il chantoit très bien ; et, quand Blondiau l'ouït, il eut la certitude que c' étoit son sire. Il en eut en son cœur la plus grande joie qu'il eut oncques eue. Alors il partit du verger et vint en la chambre oil il couchoit et commença à vieller une note, et en viellantse délectait de ce qu'il avoit trouvé son seigneur. Blondiau demeura jusqu'à la Pentecoste, et dissimula si bien que personne du château ne s'apçrçut de son affaire.

» Alors Blondiau vint au châtelain et lui dit : « Sire, s'il » vous plaisoit, je m'en irais volontiers en mon pays, car il y a » longtemps que je l'ai quitté. — Blondiau, beau frère, vous » ne ferez pas cela, si vous m'en croyez, mais vous demeurerez » encore, et je vous ferai grand bien. — Certes, sire, dit Blon- » diau, je ne demeurerai en aucune manière. » Quand le châtelain vit qu'il ne pourroit le retenir, il lui octroya congé et lui donna roncin et robe neuve.

» Blondiau quitta donc le châtelain et alla tant par ses journées qu'il arriva en Angleterre et dit aux amis du roi et aux barons qu'il avait trouvé le roi et leur dit où il étoit. Quand ils apprirent la nouvelle, ils en furent très joyeux, car le roi étoit l'homme le plus large qui oncques chaussât l'éperon. Ils décidèrent qu'ils enverroient en Autriche au duc pour racheter le

roi. Ils élurent deux chevaliers des plus vaillants et des plus braves qui iroient là.

» Tant errèrent par leurs journées qu'ils arrivèrent en Autriche où ils trouvèrent le duc en un sien château. Ils le saluèrent de par les barons d'Angleterre et lui dirent : « Sire, nous sommes » envoyés ici par les barons d'Angleterre, car nous avons appris » que vous tenez en prison le roi Richard. Sire, ils vous man- » dent et vous prient que vous en preniez rançon, et ils vous » en donneront autant que vous voudrez. » — Le duc répondit qu'il prendrait conseil, et quand il fut conseillé, il leur dit : a Beaux seigneurs, si vous voulez avoir votre roi, il faudra le » racheter deux cent mille marcs d'esterlings ; n'ajoutez pas un » mot, ce seroit peine perdue. »

» Alors les messagers prirent congé et dirent qu'ils en référeroient aux barons. Ils s'en revinrent en Angleterre et dirent aux barons ce que le duc leur avait dit. Ceux-ci firent apprêter la rançon et la firent porter au duc. Le duc leur délivra le roi et auparavant se fit donner bonne garantie que jamais ils ne lui feraient de mal. » {Récits d'un ménestrel de Beims au treizième siècle*,)

Episodes de la guerre franco-normande.

Pendant la captivité de Richard, son frère, Jean sans Terre, et Philippe- Auguste s'étaient entendus pour lé dépouiller, l'un de son trône, l'autre d'une partie de ses tiefs français. Les deux larrons furent frappés comme d'un coup de foudre, lorsqu'ils reçurent cet avis de l'empereur : « Le diable est déchaîné. »

Richard pardonna à son frère qu'il jugeait trop lâche pour être dangereux. Tout le poids de sa colère tomba sur Philippe. Alors commença une guerre pleine d'incidents curieux, qui nous donnent une bien triste idée des mœurs chevaleresques à la fin du douzième siècle. Voici comment Jean acheta le pardon de son frère.

Le massacre d'Evreux. — <c Jean invita à un repas tout ce qu'il y avait de Français dans Evreux, chevaliers et

1 . On attribue ces récits à Tun de ces nombreux conteurs du moyen âge qui 8*en allaient chantant de province en province leurs histoires rimées de chevalerie et les faits contemporains qu'ils avaient appris la veille et qu'ils ne croyaient pas défigurer par des ornements semblables à ceux dont ils revêtaient les traditions les plus accréditées et les plus saintes légendes. Le ménestrel de Reims n'est pas un. nislorien, c'est un faiseur d'histoires très agréables, qui a des titres sérieu^^ à l'indulgence de ses lecteurs, mais qui n'en a aucun à leur confiance.

sergents d'armes. Il n'y eut d'exception que ceux que leur bonne fortune retint dans la citadelle. Quand ils eurent déposé leurs armes et qu'il les vit tous rassemblés dans un même local où ils croyaient se rendre pour dîner, le prince appela tout à coup, du fond de leur retraite, des Anglais armés et enveloppa ces trois cents hommes dans un môme massacre. Puis, ayant fait attacher leurs têtes à des piques brûlantes, il les fit promener tout autour de la ville (spectacle épouvantable), pensant, par cet acte monstrueux, mieux torturer l'esprit du roi. C'est ainsi que jadis, lors de l'invasion des Angles, Horsa et Hengist massacrèrent les barons bretons invités perfidement à un repas. » (Guillaume le Breton * , la Philippide, IV, v. 452 à 466.)

Philippe s'en vengea en saccageant Evreux ; mais bientôt il se trouva aai prises avec Richard. La fortune ne lui fat pas toujours favorable : en 1195, il fut surpris par son rival à Fréteval, en Blaisois, car la guerre se faisait partout à la fois, sans plan et sans méthode.

Affaire de Fréteval. — « Entre Fréteval et le château de Blois est un lieu célèbre nommé Belfou, perdu au milieu des bois et enfoncé dans de noires vallées. Le roi était par hasard en ce réduit avec ses barons, et, vers la matinée, il prenait son repas, tandis que les troupes cheminaient avec les chariots et les chevaux chargés d'armes, de vases et de toutes les choses nécessaires pour l'usage d'un camp. Tout à coup le roi anglais s'élance de sa retraite et disperse facilement cette bande désarmée et chargée d'ustensiles et de vivres. Il tue, emmène les chariots, les bêtes de somme, les chevaux, les corbeilles, la batterie de cuisine, la vaisselle royale. Le ravisseur n'épargna pas davantage les tonnelets tout remplis d'écus, non plus que les sacs qui renfermaient les ornements, les registres des impôts et les papiers du fisc ; le sceau royal fut enlevé et le roi éprouva, dans cette circonstance, une perte incalculable.

» On n'était pas encore au premier moment du repas, quand tout à coup on crie : aux armes ! Tous les chevaliers s'arment pêle-mêle, sans s'inquiéter si les armes qu'ils prennent sont

1. Guillaume le Breton, chapelain de Philippe- Auguste, a écrit une Chronique ou Vie de Philippe-Auguste, qui complète et continue celle de Rigord, et on poème latin, la Philippide, (jui contient les renseignements les plus curieux sur la topographie, les productions, les mœurs, les usages guerriers ou pacifiques des pays qui ont Joué un rôle dans l'histoire du roi, son héros.

bien les leurs. Mais, déj^ chargés de dépouilles, les ravisseurs s'étaient prudemment dispersés dans les bois et dans les vallées lointaines, où le roi ne pouvait conduire ses hommes d'armes *.» (Guillaume le Breton, la Fhilippide, 1. IV).

Les peuples, horriblement foulés par ces guerres, demandaient la paix. Prélats et barons s'entremettaient pour la faire conclure : les belligérants consentaient à des entrevues, mais il arrivait parfois qu ils cherchaient à les éviter.

L'entrevue de Vemeuil. — «... Au jour fixé, Richard se rendit à Vemeuil ; en entrant sous la tente du roi, il fut reçu par l'archevêque de Rouen, qui lui dit : « Seigneur, tu ne peux » pénétrer dans cette enceinte; le roi tient conseil avec ses ba- » rons. » Richard s'en retourna et ne revint que le soir; Tévôque de Beauvais, allant précipitamment à sa rencontre, l'aborda en lui disant : « Richard, ton suzerain te trouve coupable de par- » jure ; tu avais promis, par serment, de venir à l'heure] de » tierce (environ neuf heures du matin) et tu n'arrives qu'à » l'heure de none (vers trois heures après midi). Voilà pourquoi » je te déclare la guerre en son nom. » — « C'est ce que je dé- » sire, répondit Richard. » (Roger de Hoveden^, Annales,)

Quoiqu'il se considérât comme le roi des chevaliers, Richard ne comptait pas, dans son armée, que des armures de fer. Il avait enrôlé des bandes mdisciplinées de Gallois, sorte de sauvages, dont la barbarie excitait Tétonnement et la terreur des populations.

Les Gallois. — « Les Gallois, dit Guillaume le Breton, ont cela de particulier qu'ils conservent les mœurs des premiers âges; leurs demeures sont de bois; ils préfèrent la guerre à la paix ; ils sont prompts à la colère et légers à la course dans les lieux où il n'y a pas de chemins. Leurs pieds ne sont point garnis de semelles, ni leurs jambes de bottines. Ils sont habitués à souffrir le froid et ne reculent devant aucune fatigue. Ils portent des vêtements courts et ne sont chargés d'aucune espèce d'armure ; ils n'ont ni casque ni cuirasse ; ils ne con-

1. Ce fut à la suite de cet événement que Philippe fit déposer ses archives dans un lieu fixe. Le trésor des chartes^ conservé au Temple, fut ensuite transporté à la Sainte-Chapelle.

2. Roger de Hoveden, chroniqueur anglais du douzième siècle, a écrit des Annales qui font suite à celles de Bède. Elles vont de 731 à 1202.

naissent que les armes offensives : la massue avec le javelot, la pique, la hache à deux tranchants. Tare et le carquois, des dards noueux ou la lance. Ils n'aiment qu'à piller et massacrer. Si quelqu'un est en droit de reprocher à un autre que son père est mort sans être vengé par la mort, c'est pour lui l'excès du déshonneur. Le fromage, le beurre et les viandes mal cuites sont réputés le festin le plus délicieux. Ils pressent la viande, à plusieurs reprises, dans le tronc entp 'ouvert d'un arbre, et la mangent souvent après en avoir exprimé le sang. Ces barbares ravageaient notre territoire partout oh. ils trouvaient un libre accès, mettant à la torture vieillards et jeunes gens, parents et petits enfants. Mais à l'entrée de la vallée des Andelys, notre armée, ayant habilement disposé ses lignes en avant et en arrière du vallon, resserra tellement les Gallois, qu'un seul jour en vit périr jusqu'à cinq mille quatre cents. » (Guillaume le Breton, PhilippidCj 1. V.)

Cruautés réciproques. — « Richard en conçut un vif ressentiment. Il tenait enchaînés dans ce moment trois prisonniers français ; à la nouvelle du massacre des siens, il les fit précipiter dans la Seine, du haut d'une roche oh. fut élevé depuis le Château-Gaillard. Ces malheureux, qui n'avaient rien mérité de tel, eurent ainsi tous les os et les nerfs du corps brisés. Il fit ensuite arracher les yeux à quinze autres prisonniers, leur donnant pour guide un de leurs compagnons à qui il laissa un œil pour les conduire, en cet état, au roi de France. Celui-ci, rempli d'une juste colère, condamna, par une réciprocité barbare, un pareil nombre d'Anglais au même supplice, leur donna un guide borgne et les envoya au roi d'Angleterre. Il fit aussi précipiter trois autres prisonniers du haut d'une roche, afin que nul ne pût le croire inférieur à Richard en force et en courage ou penser qu'il le redoutât. » (Gulllaume le Breton, Philippide,)

Richard en bonne humeur. — Richard n'avait pas toujours d'aussi cruelles fantaisies. Quand ses affaires allaient bien, il aimait volontiers à rire et à se gausser. Un prélat du parti français, Philippe, évêque de Beauvais, ayant été pris dans un combat où il avait fait un grand massacre d'Anglais, le pape Clément III écrivit à Richard pour qu'il le remît en liberté. Le roi, pour toute réponse, lui envoya la cuirasse et la lance de l'évoque toute couverte de sang, avec ces seuls mots empruntés

à la Bible : a Reconnaissez- vous la robe de votre fils ? » Le pape ne réclama plus*.

En 1198, Philippe tomba, avec cinq cents chevaliers seulement, au milieu de Tarmée de Richard qui comptait bien quarante mille hommes. Quand il s'aperçut du péril, le point d'honneur chevaleresque Tempêcha de tourner bride : « Si nous sommes entourés, voici, dit-il en montrant son épée, une clef pour sortir de cette enceinte de fer. » Il parvint, en eflfet, à s'ouvrir un passage jusqu'au bout de TEpte, près Gisors; mais, au moment où il la franchissait, le pont s'écroula et le roi tomba dans TEpte ainsi que plusieurs chevaliers. Il se tira de là grâce à la vigueur de son cheval, mais le plus grand nombre des barons de l'escorte restèrent entre les mains de l'ennemi. Richard s'amusa fort de la chute de son rival et il écrivit tout joyeux à Tévêque de Douvres :

a ... Comme le roi de France s'avançait sur Gisors avec ses » hommes, je l'ai attaqué avec courage et nous avons contraint » les Français à prendre une fuite si rapide vers le pont de » Gisors, que le pont se rompit sous eux; le roi de France, » nous a-t-on dit, a bu des eaux de la rivière et en a bu copieu- » sèment (Rex Frandœ, ut audivimuSy bibit de river ia, bibit et » copiose bibit), près de vingt de ses chevaliers se sont noyés. » Notre lance a renversé Mathieu de Montmorency, Alain de » Roucy et Foulques de Gilervat que nous avons pris avec » environ cent autres chevaliers. Nous vous en envoyons les m noms. » (Roger de Hoveden, Annales.)

Ce succès fut plus flatiear pour Torgueil de Richard que fécond en résaltats. Le 13 janvier 1199, les deux rivaux convinrent d'une trêve de cinq ans, durant laquelle chacun d'eax garderait ce qu'il avait en sa possession.

Incapable de repos, Richard s'en alla guerroyer dans le Limousin. Il réclamait un trésor trouvé dans le château de Chalus, dont on ne voulait lui céder qu'une partie. Comme il explorait les abords de la place, un arbalétrier, nommé Bertrand de Gourdon, lui envoya une flèche dans l'épaule. La blessure s'envenima, la gangrène s'y mit.

1. En général, Richard se montrait peu respectuenx pour les gens d'église, surtoat s'il lear arrivait de le prendre à partie. Un jour qu'il prêchait à Roaen, Fonlqnes de Neuilly, s'adressant à Richard, eut la fâcheuse idée de lui dire : « O prince, tu as trois filles dangereuses, qui te conduiront à ta perte. — Tu te trompes, homme de Dieu, répondit le roi, je n'ai pas d'enfants. — Hélas ! tu les méconnais : ces filles sont l'orgueil, l'avarice, la luxure. Il faut t'en défaire. — < Eh bien ! dit le roi, je donne mon orgueil aux templiers, mon avarice aux moines de Citeanx et le reste aux prélats de mon royaume. » A ces mots on entendit im tire grossier éclater sons le casque des chevaliers qui raccompagnaient.

Mort de Richard. — « Quand il sentit venir la mort, il commença à regretter la vie : « Hé ! roi Richard, disait-il, tu » mourras donc? Ah I mort, comme tu es hardie quand tu oses » assaillir le roi Richard, le chevalier le plus accompli, le plus » courtois et le plus large du monde. Ahl chevalerie, comme tu » iras à déclin ! Hé ! pauvres dames, pauvres chevaliers, que » deviendrez- vous? Ah! Dieu, qui retiendra jamais chevalerie, )) largesse et courtoisie? »

» Ainsi se lamentait le roi, et, quand il vit qu'il lui fallait mourir, il commanda que son cœur fût enfoui à Rouen, que son corps fût porté à Londres et enfoui en la mère église. » (Le Ménëstkel de Reims.)

Il ordonna d'épargner Thomme qui l'avait frappé, mais, en revanche, il fit pendre toute la garnison du château. Il expira le 6 avril 1199. Adoré des uns, détesté des autres, les épitaphes qu'on lui fit témoignent des sentiments divers qu'il inspirait.

« Hélas ! disaient les chevaliers, en cette mort une fourmi » a occis un lion. En si grandes funérailles, le monde entier » semble trépasser. »

a L'adultère, répliquaient les clercs, l'avarice, le crime, la » licence effrénée, l'inaltérable rapacité, l'orgueil farouche, » l'aveugle concupiscence ont régné dix ans : l'adresse d'un » arbalétrier a détruit tout cela d'un seul coup. »

« Il est mort, disaient les troubadours, il est mort, le chef » et le père de la vaillance! il est mortl hélas! que deviendront » jamais les combats héroïques, les brillants tournois, les cours » splendides? »

Toute la splendeur des Plantagenets était morte, en effet, avec Richard.

Crimes et punition de «iean sans Terre.

A l'aventureux chevalier, qui avait arrêté nn moment les progrès de It rojauté française, succéda un prince lâche, débauché, capable de tous les crimes. Jean sans Terre, gui jadis avait trahi son père, tenté de détrdDcr son frère, devint roi en dépouillant son neveu, Arthur de Bretagne, fils d'aa de ses frères atnés. Plus tard, il répudia sa femme pour enlever Isabelle d'Ângoulème, fiancée du comte de La Marche, Hugues le Brun. Arthv étant tombé entre ses mains, il Tassassina, dit-on, de sa propre main. U chapelain de Philippe-Auguste raconte la chose comme s'il Tavait vae.

<( Se dérobant à ses chevaliers, Jean se cache pendant trois jours dans la vallée boisée de Moulineau. De là, quand la qua-

trième nuit est venue, il monte dans une petite barque et traverse le fleuve. Il aborde à Rouen devant une poterne de la grosse tour que la Seine inonde du reflux de ses eaux. Debout sur le haut de la barque, il ordonne que son neveu sorte du château et lui soit amené par un page, puis, Tayant placé près de lui dans la barque, il s'éloigne de la rive. Le malheureux enfant, comprenant que sa dernière heure est proche, s'écrie : « Mon oncle, aie pitié de ton jeune neveu, épargne ton sang, » épargne le fils de ton frère. » Pendant qu'il se lamentait ainsi, l'impie le saisit par les cheveux, lui enfonce son épée dans le ventre jusqu'à la garde, et, la retirant toute humide de ce sang précieux, la lui plonge de nouveau dans la tète et lui perce les deux tempes. Le meurtre consommé, il s'éloigne et jette le cadavre dans les eaux qui roulent devant lui. » (Guil- TAUME LE Breton, la Philippide, 1. VL)

Ce récit est trop circonstancié pour être bien authentique : personne ne sut exactement comment Arthur périt. L'opinion générale était qu'Arthur avait fini de mort violente. En sa qualité de suzerain du meurtrier et de la victime, Philippe cita Jean à comparaître devant sa cour des pairs ^.

« Jean envoya à Philippe, Eustache, évêque d'Ely et Hubert du Bourg, hommes éloquents et discrets, les chargeant d'annoncer qu'il comparaîtrait de Son plein gré à la cour du roi, pourvu qu'on lui accordât un sauf-conduit. Le roi de France

1. Nous nous servons ici du terme employé par la plupart des historiens. Qu'était celte cour des pairs? On a dit qu'elle se composait de six pairs ecclésiastiques (archevêque de Reims, évéques de Beauvais, Noyon, Laon, Ch&lons et Langres) et de six pairs laïques (ducs de Normandie, d'Aquitaine et de Bourgogne, comtes de Flandre, de Champagne et de Toulouse.) Il est peu probable que ce soit une cour ainsi constituée qui ait condamné Jean sans Terre. La Flandre a(>partenait à une femme, la Champagne à un enfant ; le duc de Bour-

Sogne était tiède, le comte de Toulouse était hostile ; le duc de Normandie et 'Aquitaine n'était autre <jue l'accusé. Du reste, il faut remarquer que ce n'est guère qu'à la fin du treizième siècle qu'il est fait mention des douze pairs du royaume. Les chansons de gestes prêtaient douze pairs à Charlemagne, les romans de la Table-Ronde donnaient douze compagnons à Arthur, il semblait tout naturel qu'un roi capétien eût aussi ses douze pairs. La cour des douze pairs n'existant pas sous Philippe-Auguste (les historiens contemporains ne font pas mention, en effet, de cette création importante), il est probable que l'affaire du roi Jean fut portée à la cour du roi {euria régis) composée des vassaux directs du domaine. — Notons cependant crue, vers cette époque, certains grands feudataires réclamaient et obtenaient pour la première fois, à titre de pares majores^ le privilège d'une juridiction spéciale, c^est-à-dire le droit d'être convoqués quand.il s'agissait de juger l'un d entre eux. Ce fut probablement l'origine de la cour des douze pairs. (Voy. V. Langlois, les Origines du Parlement de PariSy dans la Bévue kisloriqve^ janvier 1890.)

répondit, mais sans sérénité ni dans le cœur ni dans le visage : — « Volontiers, qu'il vienne en paix et en sûreté. — Et s'en » retourne de môme, n'est-ce pas, seigneur? répliqua l'évêque » d'Ely. — Oui, si le jugement de ses pairs le lui permet. » Et, comme les ambassadeurs insistaient pour qu'il lût accordé à leur seigneur de venir et de repartir en sûreté, le roi de France irrité reprit, avec son serment habituel : « Non, de par tous les » saints de France, à moins que le jugement n'y consente. — » Mais, poursuivit l'évêque, le duc de Normandie, seigneur roi, !> ne peut venir sans que le roi d'Angleterre y comparaisse » aussi, puisque le duc et le roi ne sont qu'une même personne. 0 Le baronnage anglais ne le permettrait pas, car son maître » courrait, comme vous le savez, péril de prison ou de mort. — » Eh quoi ! seigneur évêque, s'écria Philippe, on sait bien que n le duc de Normandie, mon homme, a acquis, par violence, » l'Angleterre; mais parce qu'un sujet croît en honneur, son » seigneur et suzerain perdra-t-il ses droits? Impossible. » Les envoyés, n'ayant rien à répondre, retournèrent vers le roi Jean et lui rapportèrent ce qu'ils avaient vu et entendu ; mais le roi ne voulut point se confier au hasard douteux du jugement des Français qui ne l'aimaient pas. Les grands de France procédèrent néanmoins au jugement. » (Matthieu Paris, Graiide Chronique,)

Jean, déclaré coupable de meurtre par trahison, fut proclamé déchu de tous ses fiefs, et condamné à mort par contumace i. Le roi de France s'empressa d'exécuter la première partie de la sentence en emportant le Cbàteaii- Gaillard (oct. t203), en soumettant la Normindie (juin 1204), TAnjou, la Touraine, le Maine et le Poitou (1204-1207). Le domaine royal avait ainsi triplé d'étendue. Léquilibre féodal était détruit au profit de la maison de France.

1. Le texte de cet arrêt n'a jamais été retrouvé. C'est singulier, alors que nous possédons tant d'autres actes moins importants du règne de Philippe- Auguste. — On ne sait pas même à quelle date il faut placer ce procès célèbre ; les uns le fixent immédiatement après l'enlèvement dlsabelle d^Angouléme par Jean sans Terre; d'autres le reculent jusqu'en 1205. Suivant M. Bémont {Bévue historiqve, sept. 1S86), il n'y aurait pas eu de procès criminel, de condamnation à mort, de déposition de Jean. La conûscalion aurait été prononcée en 1802, après l'enlèvement d'Isabelle; l'exécution de la sentence aurait eu lieu après le meurtre d'Arthur, le meurtrier s'étant rendu indigne de pitié. — Enfin, le procès criminel aurait été imaginé en 1216, au moment où Louis de France se préparait à passer en Angleterre pour détrôner le roi Jean. Il appuyait ses droits sur une prétendue condamnation antérieure du prince assassin.

lia Ttctotre de Bouvtnes.

Jean ne fit rien pour empêcher de tomber ses terres entre les mains dn roi de France. » Laissez-le faire, disait-il à ses barons, qui le pressaient de s'armer, tout ce qu'il me ravit en détail, je le lui reprendrai en bloc. » Il ne reprit rien. Bien plus, il trouva moyen de se brouiller avec le pape Innocent III en s'obstinant à écarter du siège primatial de Cantorbéry le savant Etienne Langton. En vain il menaça de faire fustiger les évêques récalcitrants, et jura, « par les dents de Dieu », de faire couper le nez aux légats, de jeter tout son clergé à la mer, de se faire musulman; le pape l'excommunia et donna son royaume à Philippe. — Celui-ci tint une grande assemblée à Soissons où il informa ses barons qu'il allait passer le détroit.

Ce fut en ce moment que le légat Pandolphe vint trouver Jean, le sommant une dernière fois de se soumettre. « Emu jusque dans la moelle des os », le roi se mit à genoux devant le légat, déclarant se reconnaître l'homme-lige du pape, et promettant, en signe de vassalité, de payer un tribat annuel de mille marcs d'argent.

Pandolphe revint en France informer Philippe qu'il n'avait plus besoin de ses services. Celui-ci entra « en grande ire », car il s'était armé en pure perte. Ce fut la Flandre qui paya pour l'Angleterre. Le comte ayant refusé de répondre au ban royal, il envahit et saccagea ses Etats.

Cette expédition déchaîna contre Philippe de nouvelles colères. Les sei- . gneurs belges, inquiets pour leur indépendance, le comte de Flandre, si durement molesté, Renaud de Boulogne, que le roi venait de dépouiller de son comté, Jean sans Terre et son parent, Otton IV de Brun3wick,!formèrent contre le roi de France une redoutable coalition. Ils ne parlaient pas moins que « de conquêter » la France, et de se la partager. La bataille de Bouvines mit fin à leurs illusions. Quatre-vmgt-dix ans auparavant, l'invasion allemande n'avait eu garde d'attendre l'armée française de Louis VI ; cette fois, la confiance des agresseurs était si grande à' la vue de leur nombre, qu'on eût cru que « toute la terre allait crouler dessous eux ». Ouillaume le Breton, chapelain de Philippe, qui resta derrière lui durant toute la bataille, a raconté en détail les prmcipaux actes de cette journée mémorable (27 juillet 1214).

Xj'engagrement. — a Pendant que le roi, un peu fatigué, prenait du repos sous un frêne, près d'une église consacrée à saint Pierre, des messagers vinrent lui annoncer que les ennemis arrivaient et que déjà le combat était engagé sur les derrières de l'armée... A cette nouvelle, le roi entra dans Téglise et, adressant au Seigneur une courte prière, il ressortit pour revêtir ses armes, et, avec une joie aussi vive que si on l'eût appelé à une noce, il sauta sur son cheval. Le cri de : AiuB armes! aux armes! retentit 'partout dans les champs, et les trompettes résonnent; les troupes qui avaient déjà passé le pont de Bouvines reviennent sur leurs pas. On rappelle l'étendard de Saint-Denis qui devait marcher en avant, et, comme il

ne revient pas assez vite, on ne l'attend psis. Le roi se place sur le premier front de bataille.

Disposition des deux armées. — » Les ennemis voyant le roi contre leur espérance, frappés, je crois, de stupeur, inclinèrent vers la droite du chemin et, se tenant du côté du nord, occupèrent la partie la plus élevée de la plaine, ayant dans les yeux le soleil, plus ardent ce jour-là qu'à l'ordinaire. Le roi déploya ses ailes du côté contraire et se rangea au midi avec son armée qui s'étendait sur une seule ligne dans l'immense étendue de la plaine, de façon que ses soldats eussent le soleil à dos... L'évêque Guérin de Senlis, qui était l'ordonnateur des batailles, criait : « Chevaliers, le champ est grand : élargissez vos rangs » pour que l'ennemi ne vous entoure. Il n'est pas décent qu'un » soldat se fasse un bouclier du corps de son camarade. Ordonï> nez-vous de telle sorte que vous puissiez combattre tous « ensemble et d'un même front. »

« En face se tenait Otton, au centre des rangs épais de son armée. En guise d'étendard, il avait fait arborer sur un grand char une aigle en bronze doré perchée sur un dragon qui tournait vers les Français une gueule béante comme s'il voulait tout dévorer. »

Au moment d'en venir aux mains, le roi adressa à ses chevaliers une simple et modeste harangue; les exhortant à mettre toute leur confiance dans le Dieu miséricordieux *.

La mêlée. — Cent cinquante sergents à cheval du Soissonnais engagèrent l'action en chargeant les chevaliers de Flandre qui s'Indignèrent fort d'être attaqués par des roturiers; ils les repoussèrent; mais aussitôt les chevaliers bourguignons, champenois et français entrèrent en ligne. L'ordre de bataille fut rompu; les rangs se mêlèrent en un effroyable tourbillon d'hommes et de chevaux. Un chevalier flamand, Eustache de Maquilin, vociférait avec orgueil le cri de « mort aux Français! » Les Français l'entourèrent, et l'un d'eux l'ayant saisi et prenant sa tête contre son coude et sa poitrine, lui arracha son casque tandis qu'un autre lui fourrant un couteau entre le

1. Un tableau du peintre Blondel représente Philippe déposant une cooronne d'or sur l'autel où l'on célèbre la messe pour Tarmée et proposant aux soldats d'adjuger la couronne au plus digne. L'impossibilité d'une pareiUe cérémonie, au moment où l'armée en marche est attaquée par l'ennemi se démontre d'elte* même. Cette tradition, oui a joui jadis d'une immense popularité, se trouve dans les récits du ménestrel ae Reims. Le témoignage de Guillaume le Breton, qui ne quitta pas le roi à Bouvines, a une bien autre valeur.

menton et la cuirasse, par le gosier, le força de subir avec horreur le sort dont il menaçait ses adversaires... Le comte Ferrand lui-même, accablé de blessures et renversé à terre, fut emmené prisonnier avec un grand nombre des siens...

Pendant ce temps, arrivaient avec la bannière de Saint-Denis les milices des communes qui s'étaient avancées jusqu'à Bouvines.

« Ces milices, s'étant portées en avant, reçurent le choc des soldats d'Otton qui, les ayant un peu dispersées, parvinrent presque jusqu'au roi. A cette vue, les chevaliers français se postèrent en première ligne, s'opposant à Otton et aux siens qui, dans leur fureur teutonique, ne cherchaient que le roi seul. Pendant qu'ils étaient devant, des fantassins, passant par derrière, entourèrent le roi et le jetèrent à bas de son cheval avec des crochets et des lances minces ; et, s'il n'eût été protégé par la main de Dieu et une armure impénétrable, ils l'eussent certainement tué. Un petit nombre de chevaliers restés avec lui, parmi lesquels était Galon de Montigny qui élevait et agitait la bannière royale pour appeler au secours, dispersèrent et tuèrent ces hommes de pied, et le roi, se relevant plus vite qu'on ne l'espérait, sauta sur son cheval avec une étonnante agilité. »

Otton, à son tour, faillit être pris. Pierre de Mauvoisin parvint à saisir les rênes de son cheval, s'efforça de le tirer du milieu de la mêlée, mais il fut obligé de lâcher prise. Gérard La Truie porta un coup terrible à l'empereur, mais il ne put que blesser mortellement son cheval qui roula avec son cavalier dans la poussière. Remonté sur un autre cheval, Otton est poursuivi par Guillaume des Barres qui le saisit par le casque et le cou. Ses compagnons ne le sauvent qu'en tuant le cheval de Guillaume. Dès lors, Otton jugea prudent de ne plus reparaître sur le champ de bataille. Il s'enfuit, abandonnant son aigle et son char impérial.

L'évêque de Beau vais. — Les Allemands étaient en fuite, mais les Anglais et les Brabançons tenaient bon sous Henaud de Boulogne. Ils avaient fait plier tous ceux qui étaient venus les assaillir.

« A cette vue, le bouillant évêque de Beauvais * s'afflige, et

1. C'était le même prélat que Richard avait pris dans un combat. H se servait, cette fois, non plus d'une épée, mais d'une masse d'armes, afin de mettre sa conscience en règle. L'Eglise défendant aux clercs de verser le sang, il assommait ses ennemis au lieu de les pourfendre.

comme par hasard il tenait ime massue à la main, oubliant sa qualité d'évêque, il frappe le chef des Anglais (le comte de Sarisbury), et d*un coup de massue brise son casque et lui fait mesurer la terre de toute la longueur de son corps. Près de lui était un certain Jean de Nivelle : « Jean, lui dit-il, enchainemoi Sarisbury : tu diras que c'est toi qui las frappé, car je fais une action illicite ; un prélat ne peut porter les armes. » Il en abattait bien d'autres avec sa massue, mais il faisait aux chevaliers Thonneur de ces beaux faits d'armes, ne voulant pas qu'on l'accusAt d'avoir violé les canons qui défendent aux prêtres de souiller par le meurtre leurs bras et leurs yeux. »

Le comte de Boulogne tenait encore ; il s'était fait comme un rempart d'hommes très serrés sur deux rangs, en forme de tour, à l'instar d'un château assiégé, où il y avait une entrée comme une porte par laquelle il entrait toutes les fois qu'il voulait reprendre haleine, ou quand il était pressé par les ennemis; et, il eut souvent recours à ce moyen. A la fin, son cheval fut blessé, et il dut, malgré son énergique résistance, aller rejoindre les prisonniers.

Retour triomphal du roi. — « Qui pourrait dire, au retour du roi, les joyeux applaudissements, les hymnes de triomphe, les innombrables danses des peuples, les doux chants des clercs, les sons harmonieux des instruments dans les églises, les rues, les maisons, les chemins tendus de courtines et de tapisseries de soie, couverts de fleurs, d'herbes et de branches vertes, tous les habitants de toutes classes, de tout sexe et de tout âge accourant voir un si grand triomphe? Des paysans et des moissonneurs, interrompant leurs travaux (c'était alors le temps de la moisson), se précipitaient en foule vers les chemins pour voir dans les fers ce Ferrand dont auparavant ils redoutaient les armes. Les vilains, les vieilles et les enfants ne craignaient point de se moquer de lui et de se jouer sur le sens équivoque de son nom qui pouvait s'entendre aussi bien d'un homme que d'un cheval. Par un merveilleux hasard, les deux chevaux qui le traînaient dans une litière étaient de ceux auxquels leur couleur a fait donner ce nom. Aussi ils lui disaient : « Eh! Ferrand, te voilà enferré; tu ne pourras plus » regimber, toi qui auparavant, gonflé d'embonpoint, ruais et » levais le talon contre ton maître. » Toute la route se passa ainsi jusqu'à Paris. Les bourgeois et par-dessus tout les écoliers allèrent à la rencontre du roi, en chantant des hymnes et des

cantiques et montrèrent par leurs gestes la grande joie de leurs cœurs. Ils firent une fête sans égale et, comme si le jour ne leur suffisait pas, ils prolongèrent leurs plaisirs durant la nuit, et même pendant sept nuits consécutives, au milieu de nombreux flambeaux, en sorte que la nuit paraissait aussi brillante que le jour. Les écoliers surtout ne cessaient de faire de somptueux festins, chantant et dansant continuellement. » (D'après Guillaume le Breton : Yic de Philippe Auguste et Philippide.)

Pendant que les Allemands envahissaient la France par le nord, Jean sans Terre, avec ses Anglais, débarquait à La Rochelle, reprenait le Poitou, et s'avançait jusqu'à Angers. Battu par Louis de France près de la Rocheaux-Moines, il fut obligé de repasser la Loire.

La bataille de Bouvines eut un double résultat. Elle abattit, en Allemagne, le prestige d'Otton IV, qui vit la plupart de ses barons passer à son rival, le jeune Frédéric II. Elle provoqua une révolution en Angleterre. Las des hontes et des violences de leur roi, les Anglais prirent les armes, et lui imposèrent la grande charte. Jean ayant voulu se soustraire à ses obligations, ses sujets le déposèrent, et offrirent la couronne à Louis de France, fils de Philippe-Auguste. Louis passa le détroit, mais la mort de Jean changea les dispositions des barons anglais. Le his de Jean n'avait que dix ans. Ils préférèrent cet enfant, qu'ils espéraient gouverner, à un prince étranger, nui ne s'entourait que de Français. Louis, abandonné, fut battu à Lincoln (1217), et quitta l'Angleterre.

Ce fut le seul échec de ce lonç règne. Après Bouvines, Philippe ne reparut plus sur les champs de bataille. Tout en prêtant une grande attention aux atfaires du Midi, il refusa d'y intervenir personnellement. Il permit seulement à son fils d'aller promener, dans le pays des Albigeois, Tétendard royal. Il mourut à Mantes le 14 juillet 1223.11 a mérité le surnom d'Auguste^

Plitltppe-Aai^aste et Ini^eburi^e.

Un divorce royal. — La vie si glorieuse de Philippe-Auguste fut assombrie, pendant de longues années, par ses démêlés avec la cour de Rome. En 1193, il avait épousé Ingeburge, sœur du roi Canut IV de Danemark. La jeune princesse était, au dire des contemporains, un modèle de vertu et un prodige de beauté ; mais, le lendemain même de ses noces, il la renvoya et fit casser son mariage par des évêques qui lui étaient dévoués. « Il y avait, dit M. Duruy, à la fois scandale et cruauté. Un homme, parce qu'il était roi, se jouait de l'bonneur d'une femme, d'une pauvre étrangère, sans appui, sans défense. » Quand on signifia à la jeune reine la sentence de répudiation, elle s'écria tout en pleurs : Mole France! Maie Finance! et poussa le cri que tous les opprimés et les faibles prononçaient : Rome !

1. On a prétendu qu'il devait ce suraom au mois de sa naissance (août, augustus). Rigord prétend qu'il le mérita pour avoir augmenté la puissance royale (augustus venant du mot augeo).

Rome! Mais déjà Philippe avait épousé une Allemande, Agnès de Méran, fille d'un seigneur tyrolien. Il croyait triompher facilement de l'oppositioû du pacifique Céleslin III. Le légat Melchior avait tenté de réunir un concile, mais le roi avait tellement effrayé les clercs, qu'ils « furent tous comme des chiens muets, et qu'aucun d eux n'osa japer, tant ils craignaient pour leur peau ». — Tout changea à l'avènement d'Innocent lll. Il somma Philippe de renvoyer Agnès, puis dépêcha en France le cardinal Pierre de Capoue, avec injonction de mettre 1 interdit sur tout le domaine royal, si Philippe ne reprenait Ingeburge. Après une année entière de négociations, le légat réunit à Vienne un coneile de prélats français, et publia l'interdit en leur présence.

Un interdit. — « Jamais pareille sentence n'avait été lancée sur h France : l'excommunication de Robert et de Berthe n'avait atteint que leurs personnes ; l'interdit fulminé contre Philippe 1er et Bertrade ne s'était étendu qu'aux lieux habités par le couple excommunié. Cette fois, Innocent III n'excommuniait pas nominaleùaent Philippe-Auguste et Agnès; mais, en interdisant l'exercice du culte dans tout le domaine direct de la couronne, le pontife romain frappait tout un peuple, afin d'arriver jusqu'à son chef. Il faut se rappeler à quel point la vie civile était enveloppée et absorbée par la vie religieuse, pour se rendre compte de la désolation universelle qu'un tel arrêt jetait dans le pays ; partout cessaient les pompes de la religion, seule consolation et seul plaisir des âmes souffrantes et des classes opprimées ; les portes des églises étaient fermées, les autels dépouillés de leurs ornements, comme au jour du vendredi saint, les croix renversées, les cloches dépendues, les reliques étendues sur les dalles ; un silence lugubre remplaçait ces mille voix des églises, ces carillons, tour à toar joyeux et graves, qui, s'élevantdans le ciel du milieu des villes populeuses, comme du fond des bois les plus solitaires, réjouissaient le bourgeois dans sa sombre boutique, et allégeaient le cœur du serf courbé sur son sillon ; plus d'offices publics, d'absolution de péchés, ni de participation à la table sainte, plus de sacrements, sauf l'extrême-onction pour les mourants, et le baptême pour les petits enfants; les croisés seuls étaient autorisés à se faire dire des messes basses par les prêtres ; plus de mariages ; le mariage était interdit comme tous les autres sacrements, et le roi fut obligé d'afier marier son fils sur la terre de Normandie pour échapper à la sentence papale ; plus de funérailles, ni d'inhumations en terre sainte ; les corps des trépassés restaient exposés dans leurs bières, comme si la terre les eût rejetés de son sein. Le pontife de Rome semblait croire que Dieu lui eût accordé le pouvoir de suspendre, à son gré, la vie des nations. » (Henri Martin, Histoire de France.)

Philippe chassa en vain de leurs sièges les évêques qui observaient l'interdit, persécuta ses barons, et accabla d'exactions toutes les classes da peuple pour les punir de l'appui qu'elles prêtaient aux gens d'église : la force morale était contre le roi. II céda, l'àme ulcérée et le cœur brisé; il se sépara d'Agnès et alla reprendre Ingeburge. L'interdit fut levé. Aussitôt les cloches reprirent leurs volées, les églises s'ouvrirent et on s'y précipita avec tant d'afuuence, que trois cents serfs furent écrasés.

LOUIS IX Tbibaat IT le Cbansonnier.

Louis VIII (1223-1226) n'avait pas les talents de son père, Philippe- Auguste. Il eut néanmoins assez de bon sens pour continuer la politique paternelle, et son règne de trois ans fut marqué par deux brillantes conquêtes. Il enleva aux Anglais le bas Poitou, TAunis, la Saintonge, le Limousin et le Périgord. Il accueillit l'offre qu'Amaurv de Montfort lui faisait de céder à la couronne le comté de Toulouse et les pays albigeois. C'était moins une annexion qu'on lui offrait qu'une conquête à faire. Le roi prit le chemin du Midi, enleva Avignon, soumit le pays de Beaucaire et de Carcassonne, mais mourut en Auvergne au retour de cette expédition (1226).

La mort subite de Louis VIII fit courir un grand danger à la royauté. Son fils aine, Louis IX, n'avait que douze ans. Les grands vassaux voulurent en profiter pour ruiner le pouvoir du roi; ils formèrent contre sa mère. Blanche de Castille, qui s'était emparée de la régence, une coalition redoutable. Mais Blanche était une femme remarquable. A force d'activité, de courage et d'adresse féminine, elle parvint à diviser les révoltés, séduisit les uns, désarma les autres et écrasa sans pitié les récalcitrants. L'àme de toutes les coalitions était Pierre Mauclerc, comte de Bretagne. La reine trouva dans Thibaut IV de Champagne un utile auxiliaire pour rompre toutes les trames que le Breton ourdissait contre elle.

Les premiers actes de Thibaut IV. — Thibaut IV est le plus connu des comtes de Champagne. Ce ne fut pourtant ni un grand politique, ni un grand homme de guerre. S'il n'eût été que comte et roi, il eût pu laisser le souvenir du plus brouillon et du plus inconstant de tous les princes; mais il eut le bonheur d'être le favori des muses, et celles-ci lui façonnèrent si gracieusement l'esprit qu'on lui pardonne ses défauts en faveur de ses jolis vers.

Thibaut fut poète et ce mot le résume en entier. Il fut cette « chose légère » qui va de fleur en fleur, et jamais ne se pose. Versatile en politique, inconstant dans ses désirs, Thibaut « vola » à tout sujet », sans pouvoir un seul jour fixer ses idées vagabondes.

Élevé à la cour de France, le jeune comte fut armé chevalier de la main de Philippe-Auguste. Il prit part aux campagnes de Louis VIII contre les Albigeois. En 1226, il assista au siège

d'Avignon; mais le trouvant trop long, il s'échappa nuitamment du camp, sans demander congé à son souverain, sans emmener avec lui ses chevaliers, qui, le lendemain, quittèrent tout confus Tarmée royale au milieu des insultes de la valetaille. Le comte poursuivit sa course vers le nord avec une telle rapidité qu'en un jour il fit, dit-on, trois jo;arnées de marche.

Cette honteuse retraite lui valut les imputations les plus malveillantes. On Taccusa de trahison ; on prétendit qu'amoureux de la reine Blanche de Castille, il avait empoisonné Louis VIIL En pareille circonstance, un autre se fût ému et en eût appelé, suivant les usages du temps, au jugement de Dieu. Thibaut crut se venger suffisamment en lançant une violente satire contre ces pus oiseaux qui ont venin es bec.

Cette satisfaction donnée à son ressentiment, il prétendit paraître la tète haute au sacre de Louis IX. Déjà ses fourriers avaient retenu son logement dans la cité de Reims, quand le prévôt sur un ordre vrai ou supposé de la reine mère, ajoutant l'action à la parole, envoya ses sergents occuper la maison et jeter dehors tous les bagages.

Thibaut et la reine Blanche. — Cet affront jeta Thibaut sous l'influence du redoutable Pierre Mauclerc, qui venait d'organiser une grande ligue féodale contre la régente. 11 arma ses vassaux et partit de Champagne pour joindre les coalisés en Poitou.

Chemin faisant, son courroux fit place à d'autres sentiments. Thouars, le rendez- vous général des rebelles, lui semblait bien loin. Tours, oîi Blanche de Castille avait convoqué le ban royal, était presque sur son chemin. Il s'y rendit et vint offrir son hommage au jeune roi et à la régente. — « Par Dieu, » comte Thibaut, lui dit la reine, vous ne deussiez point nous » être contraire. Il vous deeust bien remembrer de la bonté » que le roi mon fils vous fist... Le comte regarda la roinequi » tant estoit tant belle et tant sage que de la grande biauté » d'elle il fust tout esbahi... » 11 l'assura de sa fidélité. « Dillec » se partis toutpensis, et lui venait souvent en remembrance du » douls regard de la roine et de sa belle contenance. » Il en fit, à la manière des troubadours provençaux, la dame de ses pensées, se donna à elle tout entier et, en son honneur, « fist les » plus belles chansons et les plus délitables et mélodieuses qui » oncques fussent ouïes. »

La défection de Thibaut jeta le trouble parmi les barons, qui firent leur paix avec la régente. Ils ne se découragèrent pas. A deux reprises ils tentèrent de mettre la main sur la personne du jeune roi ; mais chaque fois le comte de Champagne se mit de la partie pour faire échouer leurs complots.

Furieux de son intervention intempestive, ils tournèrent leur vengeance contre lui. Ils conçurent le projet de faire venir en France sa cousine Alix, reine de Chypre, fille aînée de Henri II, veuve depuis 1218, de lui donner pour époux Pierre Mauclerc et de l'opposer à Thibaut IV, comme souveraine légitime de Champagne.

Tout d'abord ils envahirent les Etats de Thibaut et assiégèrent Bar-sur-Seine. Le roi vint au secours de son fidèle vassal et les força de consentir à une trêve (1229). Ce n'était que partie remise. En 1230, au moment d'une expédition contre le roi d'Angleterre et Pierre Mauclerc qui persistait dans sa rébellion, les barons français, leurs quarante jours de service expirés, quittèrent le camp royal, sans qu'on pût les retenir, et tombèrent sur la Champagne.

Un combat de chiens. — Cependant Thibaut s'était mis en état de défense. 11 avait brûlé Sézanne qu'il désespérait de sauver et avait concentré ses Iroupes dans une forte position près de Provins. Les barons marchèrent à lui et le battirent complètement. La ténacité n'était pas la vertu dominante du malheureux comte. Laissant à ses sujets le soin de se tirer d'aflPaire comme ils pourraient, il courut tout d'une traite à Paris implorer l'assistance du roi.

Les Champenois, qui se considéraient comme les premiers guerriers du monde, ne purent se résigner à faire l'aveu de cette défaite, et, quand on leur en parlait, ils disaient avec un dédain moqueur qu'en 1230 c'était un combat de chiens qu'avait vu la Champagne. On ne sait comment ils présentèrent le fait; mais, ce qui est certain, c'est qu'ils déguisèrent si adroitement la vérité, que les naïfs se laissèrent duper et crurent à la réalité d'un véritable combat de chiens. Voici ce qu'en dit le chroniqueur Philippe Mouskes. « Il n'y a pas long- » temps que de cent lieues s'assemblèrent tous les chiens, et » que, petits et grands, ils se dirigèrent vers le mont Aimé. Et » sachez qu'il y en eut tant que les paysans étonnés les esti- » mèrent à cent mille. Une fois arrivés, ils se livrèrent un » combat si vif, qu'ils s'étranglèrent l'un l'autre. Dix seule-

lui sembla en son cœur qu'il avoit trouvé ce qu'il cherchoit, mais oncque n'en fit semblant à son hôtesse. La nuit, il fut moult aise et dormit jusqu'au jour; et quand il ouït le guetteur corner le jour, il se leva et alla au moùtier prier Dieu qu'il lui vînt en aide. Et puis vint au château et en alla trouver le châtelain, disant qu'il étoit ménestrel et demeureroit volontiers avec lui s'il vouloit. Le châtelain étoit un jeune et joli chevalier; il dit qu'il le retiendroit volontiers.

» Alors fut joyeux Blondiau et alla chercher sa vielle et ses instruments, et tant servit le châtelain qu'il lui plut fort et fut bien vu de tous les serviteurs. Ainsi demeura Blondel tout l'hiver en ce château, et ne put savoir quel étoit le prisonnier jusqu'à ce qu'il alla un jour par les fêtes de Pâques tout seul en un jardin qui étoit près de la tour et regarda de ce côté pensant que, par aventure, il pourrait voir le prisonnier. Comme il étoit en cette pensée, le roi regarda par une meurtrière et vit Blondel. Il se pensa comment il se feroit connoître à lui et se souvint d'une chanson qu'ils avaient faite à eux deux et que nul ne savoit qu'eux.

» 11 commença à chanter le premier mot haut et clair, car il chantoit très bien ; et, quand Blondiau l'ouït, il eut la certitude que c'étoit son sire. Il en eut en son cœur la plus grande joie qu'il eut oncques eue. Alors il partit du verger et vint en la chambre où il couchoit et commença à vieller une note, et en viellantse délectait de ce qu'il avoit trouvé son seigneur. Blondiau demeura jusqu'à la Pentecoste, et dissimula si bien que personne du château ne s'apçrçut de son affaire.

» Alors Blondiau vint au châtelain et lui dit : « Sire, s'il » vous plaisoit, je m'en irais volontiers en mon pays, car il y a » longtemps que je l'ai quitté. — Blondiau, beau frère, vous » ne ferez pas cela, si vous m'en croyez, mais vous demeurerez » encore, et je vous ferai grand bien. — Certes, sire, dit Blon- » diau, je ne demeurerai en aucune manière. » Quand le châtelain vit qu'il ne pourroit le retenir, il lui octroya congé et lui donna roncin et robe neuve.

» Blondiau quitta donc le châtelain et alla tant par ses journées qu'il arriva en Angleterre et dit aux amis du roi et aux barons qu'il avait trouvé le roi et leur dit où il étoit. Quand ils apprirent la nouvelle, ils en furent très joyeux, car le roi étoit l'homme le plus large qui oncques chaussât l'éperon. Ils décidèrent qu'ils enverroient en Autriche au duc pour racheter le

roi. Ils élurent deux chevaliers des plus vaillants et des plus braves qui iroient là.

» Tant errèrent par leurs journées qu'ils arrivèrent en Autriche où ils trouvèrent le duc en un sien château. Ils le saluèrent de par les barons d'Angleterre et lui dirent : « Sire, nous sommes » envoyés ici par les barons d'Angleterre, car nous avons appris » que vous tenez en prison le roi Richard. Sire, ils vous man- » dent et vous prient que vous en preniez rançon, et ils vous » en donneront autant que vous voudrez. » — Le duc répondit qu'il prendrait conseil, et quand il fut conseillé, il leur dit : <( Beaux seigneurs, si vous voulez avoir votre roi, il faudra le » racheter deux cent mille marcs d'esterlings ; n'ajoutez pas un » mot, ce seroit peine perdue. »

» Alors les messagers prirent congé et dirent qu'ils en référeroient aux barons. Ils s'en revinrent en Angleterre et dirent aux barons ce que le duc leur avait dit. Ceux-ci firent apprêter la rançon et la firent porter au duc. Le duc leur délivra le roi et auparavant se fit donner bonne garantie que jamais ils ne lui feraient de mal. » [Récits d'un ménestrel de ReUns au treizième siècle ^ .)

Episodes de la i^uerre rraneo-normande.

Pendant la captivité de Richard, son frère, Jean sans Terre, et Philippe- Auguste s'étaient entendus pour lé dépouiller, Tun de son trône, l'autre d'une partie de ses fiefs français. Les deux larrons furent frappés comme d'un coup de foudre, lorsqu'ils reçurent cet avis de l'empereur : « Le diable est déchaîné. »

Richard pardonna à son frère qu'il jugeait trop lâche pour être dangereux. Tout le poids de sa colère tomba sur Philippe. Alors commença une guerre pleine d'incidents curieux, qui nous donnent une bien triste idée des mœurs chevaleresques à la fin du douzième siècle. Voici comment Jean acheta le pardon de son frère.

Le massacre d'Evreux. — a Jean invita à un repas tout ce qu'il y avait de Français dans Evreux, chevaliers et

1 . On attribue ces récits à Tun de ces nombreux conteurs du moyen &ge qui s'en allaient chantant de province en province leurs histoires rimées de chevalerie et les faits contemporains qu'ils avaient appris la veille et qu'ils ne croyaient pas défigurer par des ornements semblables à ceux dont ils revêtaient les traditions les plus accréditées et les plus saintes légendes. Le ménestrel de Reims n'est pas un historien, c'est un faiseur d'histoires très agréables, qui a des titres sérieu:^ à l'indulgence de ses lecteurs, mais qui n'en a aucun à leur confiance.

mesie qu'il avait faite de partir pour la Terre Sainte, Thibaut commença ses préparatifs de croisade. Il mit quatre ans là les terminer. Pour attirer la bénédiction de Dieu sur son expédition, il ne crut pouvoir mieux faire que d'offrir en holocauste ses sujets hérétiques. En ce temps-là, on venait de découvrir en Champagne un foyer de manichéisme albigeois. L'inquisition eut bientôt mis la main sur les coupables. Ceux-ci, au nombre de cent quatre-vingt-trois, hommes et femmes, furent condamnés au feu. L'exécution eut lieu le 13 mai 1239 sur le Mont-Aimé (près Vertus). La curiosité attira sur l'endroit du supplice une foule de tout sexe, de tout âge et de toute condition (sept cent mille personnes ! a-t-on dit). Thibaut figurait au premier rang. Il avait sans doute oublié que, quelques années auparavant, il avait prêché la tolérance et flétri dans ses chants les papelards qui laissent sermons pour guerroyer et tuer les gens ; mais Thibaut tournait à tous les vents, et, pour le moment, le vent était au fanatisme le plus violent.

Quand les condamnés furent réunis, leur chef, qu'ils désignaient par le titre d'archevêque de Moranis, leur donna le consolamentum et bientôt après la flamme monta jusqu'aux victimes. Thibaut entendit les cris, puis enfin les gémissements de l'affreuse agonie que suivit le silence de la mort... Et il sortit de là pour aller chanter dans des vers gracieux son amour pour sa dame et les tendres regrets que lui inspirait la pensée d'une séparation prochaine.

Cette terrible exécution terminée, le comte-roi songea enfin au départ. Il alla s'embarquer à Marseille avec son nouvel ami Pierre Mauclerc, Hugues IV de Bourgogne, Amaury de Montfort et une foule d'autres illustres barons qui l'avaient, à cause de son titre de roi, pris pour «maître et général de l'armée».

La croisade du roi Thibaut. — La croisade ne fut pas heureuse. L'indiscipline de la chevalerie amena le désastre de Gaza (nov. 1239). Thibaut n'était pas homme à vouloir reprendre une revanche par les armes. Ses velléités poétiques l'avaient repris; il chercha dans les muses une consolation à ses infortunes militaires et se prit à faire retentir le palais d'Acre de nouveaux chants d'amour.

Pendant ce temps, les prisonniers de Gaza faisaient leur

entrée au Caire montés sur des mulets et des chameaux, et les

Turcs agitaient devant eux par dérision des encensoirs pleins

- de fumier ; puis le sultan ne se faisait aucun scrupule d'em-

ployer leurs mains aristocratiques à élever dans sa capitale un bazar et un collège. Thibaut sortit enfin de son apathie et négocia avec assez de succès la mise en liberté de ses compagnons d'armes. Quand il crut avoir fait ce qu'exigeaient de lui Courtoisie et Honneur, il s'embarqua pour ses Etats. Au commencement de 1241, il était en Champagne.

Thibaut dès lors ne joua plus qu'un rôle effacé. On aime à croire qu'il se sera corrigé de ses défauts de jeunesse. Nous le voyons en effet adopter des sentiments fort chrétiens et montrer dans ses vers qu'il ne veut plus pour dame de ses pensées que la Vierge Marie. Il composa en son honneur des poésies qui ressemblent fort à des cantiques. Cependant est-ce une erreur du copiste dans le classement de ses pièces? on ne sait; mais quelques vers d'amour, placés après ses chansons dévotes, feraient craindre que le bon roi n'eût cédé vers la fin de sa vie à ses tentations du jeune âge.

Thibaut IV mourut en 1252 au palais épiscopal de Pampelune.

Saint liOiiis et l'Orient t les Tartares.

Quand, eu 1236, Blanche de Castille remit â son fils les rênes du gouvernement, la plupart des barons révoltés étaient soumis, la guerre des Albigeois terminée (traité de Paris, 1229), les comtés de Blois et de Chartres, les sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne réunis à la conronne. Henri III, roi d'Angleterre, essaya bien, en 1241, de concert avec quelques seigneurs mécontents, de trouoler la paix du royaume; il fut mis à la raison par le roi en personne, qui le battit à Taillebonrg et à Saintes (1242) et lui imposa la trêve de Bordeaux.

Jamais la royauté n'avait été aussi forte; il lui eût été facile alors d'en finir avec ses ennemis ; mais la destinée du jeune Louis IX fut d'être l'héritier de Philippe-Auguste et des Montfort. La dépossession de Jean étaitelle bien légitime? Les massacres de Béziers et ne Carcassonne, dont son père avait profilé, étaient-ils excusables? Cette grande puissance, bien ou mal acquise, nui se trouvait dans ses mains, c était par la croisade qu'il croyait devoir l'expier. De ce côté, il y avait tout au moins la chance d*une mort sainte.

Jamais du reste, la croisade n'avait été plus nécessaire. Les Mongols s'étaient ébranlés du Nord, et peu à peu descendaient par toute l'Asie. « Ces pasteurs, entraînant les nations, chassant devant eux l'humanité avec leurs troupeaux, semblaient décidés, dit MIchelet, à effacer de la terre toute ville, toute construction, toute trace de culture, à refaire du globe un désert, une libre prairie où l'on pût désormais errer sans obstacle. »

a ... Les Tartares avaient ravagé et dépeuplé la grande Hongrie : ils avaient envoyé des ambassadeurs avec des lettres

menaçantes à tous les peuples. Leur général se disait envoyé du Dieu très haut pour dompter les nations qui lui étaient rebelles. Les têtes de ces barbares sont grosses et disproportionnées avec leurs corps : ils se nourrissent de chair crue et même de chair humaine; ce sont des archers incomparables; ils portent avec eux des barques de cuir, avec lesquelles ils passent tous les fleuves ; ils sont robustes, impies, inexorables ; leur langue est inconnue à tous les peuples qui ont quelque rapport avec nous.

Bataille de Taillebourg (tableau d'Eugène Delacroix).

Ils sont riches en troupeaux. Leurs chevaux sont si rapides, qu'ils font trois jours de marche en un jour. Ils portent devant eux une bonne armure, mais aucune par derrière, pour n'être jamais tentés de fuir. Ils nomment Khan leur chef dont la férocité est extrême. Habitant la plage boréale, les Caspiennes, et celles qui leur confinent, ils sont nommés Tartares, du nom du fleuve Tar. Leur nombre est si grand, qu'ils semblent menacer le genre humain de sa destruction. Quoiqu'on eût eu déjà à souffrir de leurs invasions, la terreur était plus grande cette année.

parce qu'ils semblaient plus furieux que de coutume; aussi les habitants de la Gothie et de la Frise, redoutant leurs attaques, ne vinrent point cette année, comme à Tordinaire, sur les côtes de l'Angleterre, pour charger leurs vaisseaux de harengs : les harengs se trouvèrent en conséquence tellement abondants en Angleterre, qu'on les vendait presque pour rien... Un messager sarrasin qui était venu en ambassade solennelle auprès du roi de France, principalement de la part du Vieux de la Montagne, annonçait ces événements au nom de tous les Orientaux et il demandait du secours aux Occidentaux. Il envoya un de ses C/Ompagnons d'ambassade au roi d'Angleterre pour lui exposer les mômes choses, et lui dire que, si les musulmans ne pouvaient soutenir le choc de ces ennemis, rien ne les empêcherait d'envahir tout l'Occident. L'évêque de Winchester, qui était présent à cette audience, prit d'abord la parole en plaisantant : « Laissons, dit-il, ces chiens se dévorer les uns » les autres^ pour qu'ils périssent plus tôt. Quand ensuite nous » arriverons sur les ennemis du Christ qui resteront en vie, » nous les égorgerons plus facilement et nous en purgerons la » surface de la terre. Alors le monde entier sera soumis à » l'Eglise catholique et il ne restera plus qu'un seul pasteur et » une seule bergerie. »

Uévêque de Winchester ignorait sans doute qu'en ce moment les Mongrols, vainqueurs des Hongrois, envahissaient la Bohême, et que Tempereur Frédéric II faisait appel à tout le monde chrétien.

« Quand la reine Blanche, mère du roi des Français, matrone vénérable et chère à Dieu, ne douta plus, en lisant ces lettres, du fléau formidable qui menaçait les peuples, elle poussa de profonds soupirs et éclata en longs sanglots. — « Que faire, dit-elle » au roi, mon très cher fils, en présence des lugubres événements » dont la rumeur parcourt nos frontières ! Hélas, la venue des » Tartares nous promet, à nous tous et à la sainte Eglise, une » ruine lamentable! — Ma mère, répondit-il, d'une voix » dolente, mais inspirée, qu'une consolation divine relève votre 0 courage ! Si ces Tartares viennent sur nous, ou nous les rejet- » terons dans le Tartare (l'enfer) d'où ils sont sortis, ou ils » nous enverront tous au ciel ! »

» Cette belle et louable parole ranima et fortifia, non seulement la noblesse française, mais les peuples des pays voisins. » (Matthieu Paris, Grande Chronique,)

466 LKCTURËS HISTORIQUES.

Il ne fui pas nécessaire de se croiser contre les Mongols. Un échec sur les bords du Danube, où ils furent rudement reçus par les chevaliers allemands, arrêta leur marche triomphale. Ils furent, du reste, rappelés en Orient par les révolutions d'Asie.

Quand les Mongols cessèrent de menacer l'Occident, quand on les vit surtout s'acharner contre les Seldjoucides et les princes musulmans qui menaçaient les principautés d'Orient, les chrétiens crurent que les intérêts de la foi leur faisaient un devoir de se rapprocher de ces nouveaux ennemis du croissant. Le bruit courait, en effet, que les Mongols ne reconnaissaient pas Mahomet, qu'ils persécutaient les musulmans et protégeaient les chrétiens. A cela se joignait l'histoire miraculeuse d'un certain prêtre Jean, un de leurs souverains, qui se serait converti avec une grande partie de ses sujets. Il n'en fallut pas davantage, au milieu d'un âge crédule, poor les supposer bien avancés dans la foi. Les papes se flattèrent de les gagner à la civilisation et à la religion du Christ. Innocent IV décida Tenvoi de missionnaires en Tartarie. Jean Piano de Carpi (dit Jean de Plancarpin) et deux franciscains allèrent en Russie. Nicolas Ascelin et cinq autres frères prêcheurs allèrent en Arménie et en Perse.

Ceux-ci, malheureusement, ne connaissaient ni les habitudes, ni la religion des Mongols, et ne portaient avec eux ni présents, ni tributs. Batchoui Nouyan, général des Mongols, fut assez mécontent des paroles sonores et des mains vides de ces envoyés d'Europe. Il leur donna toutefois une solennelle audience ; mais Taudience faillit mal tourner pour eux. Le boa frère prêcheur n'imagina rien de mieux, pour se faire valoir, que d'annoncer d'abord à Batchoui Nouyan la suprématie incontestable du pa|)e et l'obéissance à laquelle tous les souverains étaient tenus envers loi. Batchoui Nouyan avait peine à comprendre. — « Mais ton pape, disait-il, » ne sait donc pas que c'est moi qui suis le fils du ciel? — Hélas! sire, » répondait le religieux, nous ne le savions et ne connaissions mie votre » grande puissance. — Comment, reprit le khan, les oiseaux mêmes qoi » volent par les pays ne te dirent-ils rien, à toi, quand tu entras dans ce » pays-ci? — Pour cela, sire, repartit le Pl-ançais un peu embarrassé, il » peut bien être qu'ils me l'aient dit, mais je n^entends point leur parole » et leur langage... » Jusque-là, l'entretien n'avait été qu'inutile; mais Ascelin, fidèle à ses instructions ou entraîné par son zèle, essaya imprudemment d'aller plus loin, trop loin, sans doute; il proposa au khan d'abjurer et de se faire chrétien : « A ce prix, ajouta-t-il, le souverain pontife » vous accordera une indulgence générale et la rémission de toutes vos » fautes. » La proposition pensa coûter la vie au malheureux négociateur : on voulait l'écorcher vif et envoyer au pape sa peau empaillée. Vous jugex si la négociation échoua.

Celle que Jean de Plancarpin avait tentée en Russie n'obtint pas un succès meilleur. Mais la route était ouverte, les relations établies, et l'on avait bien reconnu que la diversion opérée par les Mongols, en arrière des possessions musulmanes, mettait les sultans en danger, et laissait le champ libre à l'agression des croisés.

Pendant son expédition en Eçypte, Louis IX négocia avec les Mongols. C'était moins leur alliance qu'il sollicitait que leur convertion au christianisme. Il se croyait bien près du but: car des imposteurs lui avaient foU entendre que le grand khan et les « évéques » du pays s'étaient faits chrétiens. Il envoya au chef tartare une chapelle avec tous les ornements nécessaires au culte divin, et un morceau de la vraie croix. On peut se figurer l'effet que ces dons durent produire à la cour du khan des Mongols. Déçu

dans ses espérances, le pieux roi ne se découragea pas. De retour en France, il envoya, en 1253, une autre ambassade à la tète de laquelle était Guillaume de Rubrouck (Rubrouck, canton de Casset, département du Nord). Le religieux se rendit en Crimée, et de là, s'engagea dans les contrées qui obéissaient aux Tartares. A ses premiers pas dans les steppes de la Russie, il crut entrer dans lin autre monde. Il n'avait Jamais vu tant de tribus nomades, tant de chariots, tant de troupeaux. Le Don ne lui sembla pas plus large « que la Seine à Paris ». Il rencontra le lieutenant du grand khan dans son campement des bords du Volga et parla de le convertir. Celui-ci, fort étonné, adressa ce curieux personnage a son souverain, Mangou-Khan, qui résidait à Karakorum, triste capitale des Gengiskanides, dont il ne reste plus que quelques débris insignifiants au sud du lac Baîkal. <i Pauvre ville, dit-il, qui ne vaut pas Saint-Denis! » Il y séjourna plusieurs mois et put étudier tout à loisir cette cour barbare où Ton rencontrait les envoyés de presque tous les peuples de l'Orient, ainsi que des aventuriers ou des captifs ramassés dans les différentes expéditions à travers TAsie et l'Europe. Il y vit une femme originaire de Metz, nommée Paquette; un orfèvre parisien, jadis établi sur le Pont-Neuf, et qui était en ce moment en grande faveur. H s'aperçut que les sorciers et les devins avaient en ce pays une influence considérable. « Rubrouck, dit Vidal- Lablache, revint, fort désabusé sur les projets d'une alliance avec les Mongols, mais plein de renseignements curieux et nouveaux sur ces contrées et ces populations inconnues avant lui. Sa relation en latin, adressée à saint Louis, est un des meilleurs morceaux géographiques que nous ait légués le moyen âge. »

lia croisade de saint IjOuIs.

Louis IX avait, depuis longtemps, conçu le projet d'une expédition en Terre Sainte, quand, dans le courant de Tannée 1244, le bruit se répandit que les Kharismiens, fuyant devant les Mongols, avaient fondu sur la Syrie, et que, à la faveur de la rivalité qui régnait entre les sultans de Daoïas et du Caire, ils étaient entrés dans Jérusalem et y avaient tout massacré. Sur ces entrefaites, le roi, dont la santé avait été toujours chancelante depuis sa campagne d'Aquitaine, tomba gravement malade.

Le vœu de saint Louis. — «... Il fut bientôt à tel meschief que Tune des dames qui le gardaient lui vouloit tirer le drap sur le visage, et disoit qu'il étoit mort. Et une autre dame qui étoit à l'autre part du lit ne le souffrit mie ; mais disoit qu'il avoit encore Tâme au corps. Pendant que duroit le discord de ces deux dames, Notre-Seigneur ouvra en lui et lui envoya santé tantôt ; car il étoit muet et ne pouvoit parler. Il requit qu'on lui donnât la croix et ainsi fit-on. Lors, la roine, sa mère, ouït dire que la parole lui étoit revenue, et elle s'en fit si grande joie, comme elle put plus. Et quand elle sut qu'il étoit croisé, comme lui-même le contoit, elle mena aussi grand deuil que si elle le voyoit mort. Après qu'il se fut croisé, se croisèrent Robert, le

comte d'Artois, Alphonse, le comte de Poitiers, Charles, le comte d'Anjou, qui, depuis, fut roi de Sicile, tous trois frères du roi ; et se croisa Hugues, duc de Bourgogne, Guillaume, comte de Flandre, le bon Hugues, comte de Saint-Pol, monseigneur Gaucher, son neveu, qui moult bien se conduisit outremer, et moult eût valu, s'il eût vécu. Y furent aussi le comte de la Marche et monseigneur Hugues le Brun, son fils, le comte de Sarrebruck, son frère Gobert d'Apremont, etc. » (Join-

Bien d'autres encore se croisèrent, mais Louis IX ne trouvait pas encore le nombre des croisés suffisant. Si l'on en croit Matthieu Paris, il s'y prit d'une manière malicieuse pour s'en procurer de nouveaux.

La chasse aux pèlerins. — « Suivant un vieil usage, le roi et tous les grands, le jour de Noël, donnaient des habits pour étrennes aux gentilshommes attachés à leur service ; c'est pourquoi le jour de Noël était dit « le jour des robes neuves ». La Noël était une des occasions où les rois tenaient chaque année leur cour plénière, et où les seigneurs affluaient autour du souverain. Le roi, ayant donc fait préparer une grande quantité de cottes et de chaperons neufs, invita tous les grands officiers de la couronne, les gentilshommes de la maison royale et les barons réunis à la cour, à assister à une messe avant l'aurore dans la Sainte-Chapelle du Palais, qui était à peine achevée. Les nobles hommes, en entrant au Palais, revêtirent les habits qui leur furent ofl'erts et se rendirent à la Sainte-Chapelle avec le roi. Quand les premiers rayons du jour se glissèrent à travers les vitraux peints, chacun vit avec étonnement le signe de la croix sur l'épaule de son voisin ; car le bon roi avait fait coudre en cachette des croix sur tous les chaperons. Ne voulant point déposer ces croix, ce qui n'eût été décent, ni honorable, ils rirent jusqu'aux larmes, disant que le Seigneur roi allait à la chasse aux pèlerins et qu'il avait trouvé une nouvelle manière d'enlacer les hommes. »

1. Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne, ami particulier de saint Louis, naquit en 1224, au ch&teau de Joinville, diocèse de Gu&lons-syr-Mame, et mourut en 1319, après avoir vu les règnes de Louis VIII, Louis IX, Philippe lU, Philippe IV et Louis X. 11 s'est rendu à jamais célèbre par sa charmante bio-

Sraphie de saint Louis, qui est en même temps la sienne. Dans ce livre, si plein e cœur et d'esprit, le bon sénéchal s'est montré le plus gracieux et le plos souriant de tous les prud'hommes de son temps.

Si le roi était obligé d'employer la ruse, c'est que les chevaliers ne s'armaient plus de leur plein gré, comme au temps de Pierre TErmite et de Godefroy de Bouillon. Si la foi était vive encore an fond des cœurs, Tenthousiasme pour les expéditions lointaines s'était singulièrement refroidi. Elles avaient coûté si cher et produit si peu de résultats! En 1248, la plupart des croisés qui accompagnèrent saint Louis en Terre Sainte cédèrent moins à un saint entraînement qu*à Tidéedu devoir. Joinville 1 avoue ingénument. Il se croisa parce que Thonneur Texigeait, mais, s'il n'eût écoulé que son cœur, il fût resté bien paisiblement dans sou château.

L'embarquement de Joinville. — « Le jour que je me partis de Joinville, j'envoyai chercher Tabbé Cheminon, qu'on témoignait être le plus preudhomme de TOrdre de Cîteaux. Cet abbé me donna mon écharpe et mon bourdon ; et lors je me*partis de Joinville, sans rentrer au château, pieds nus et en chemise, et ainsi j'allai à Bléchicourt et à Saint-Urbain, et, en repassant, je ne voulus oncques retourner les yeux vers Joinville pour ce que le cœur ne m'attendrisît du beau castel que je laissais et de mes deux enfants. » (Joinyili.e.)

Les incidents du voyage firent diversion à son chagrin. 11 descendit la vallée de la Saône et du Rhône et alla s'embarquer à Marseille, tandis que le roi s'embarquait à Aigues-Mortes ' .

« Au mois d'août nous entrâmes en nos nefs (vaisseaux) à la Roche de Marseille ; et fut ouverte la porte de la nef pour faire entrer dedans les chevaux que nous devions mener outré mer ; et, quand tous furent entrés, la porte fut reclouse et bouchée comme lorsqu'on noieyn tonneau, pour ce que, quand la nef est en la mer, toute la porte est dans l'eau. Quand les chevaux furent dedans, notre maître nautonnier cria à ses gens qui étaient au bec (à l'avant) de la proue : « Ça, votre besogne est-elle

1. Marseille appartenait au comte de Provence. Saint Louis, depuis le traité de Paris (1229), possédait l'es deux sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne; mais ces nouvelles acquisitions, sur une étendue de trente lieues de côtes, ne r«nr0rmaient pas un seul abri pour les navires. Le roi ordonna alors, dans la sénéehaossée de Beaucaire, la construction du port d'Aigues-Mortes {aqux mortux) «l y fit tracer l'enceinte d'une Villeneuve. Port et cité furent achevés en 1247, et, pour peupler cette ville neuve, il accorda de nombreux privilèges à ceux qui s'y établiraient.

L'extrême insalubrité de ce canton marécageux contraria les vues de Louis IX, quiavait espéré en faire une grande ville. Son ûls, Philippe III, flt élever ces fortifications formidables qui sont, avec la cité de Carcassonne, l'une des curiosités 'du Midi, mais la population d'Aigues-Mortes ne fut jamais nombreuse : le port a fini p^r être tout à fait abandonné ; il ne communiquait avec la haute mer que par ub Canal d'une lieue que les sables ont engtavé.

CARRÉ. — LRGT, HlST. 27

» prête ? — Oui, sire. — Viennent en avant les clercs et les » prêtres. » Quand ils furent venus, il leur cria: <( Chantez, de » par Dieu! » et ils entonnèrent tous à une voix: Veni^ Creator » spiritm, » Et il cria à ses nautonniers : « Faites voile, de par » Dieu ! » et ils le firent. Et en peu de temps le vent se férit en la voile et nous ôta la vue de la terre, si bien que nous ne vîmes plus que le ciel et Teau ; et chaque jour le vent nous éloigna des pays oïl nous étions nés. Et par ces choses vous montré-je que celui-là est bien fol et hardi qui ose se mettre en tel péril, retenant le bien d 'autrui ou étant en état de péché mortel; car, si l'on s'endort le soir, l'on ne sait si on ne se trouvera pas le matin au fond de la mer. »

Joinville n'avait pas toujours pensé de même....« — Séné- » chai, lui dit un jour le roi, lequel aimeriez-vous mieux être » lépreux ou avoir commis un péché mortel? — Et moi, dit » Joinville, qui oncques ne voulus mentir, je lui répondis que » j'aimerois mieux avoir fait trente péchés mortels que d'être » lépreux. Quand les frères furent départis de là, il me fit seoir » à ses pieds et me dit : — Comment avez-vous osé dire ce que » vous avez dit ? — Et je lui répondis que, encore je le dirois. » Et il va me dire : — Vous avez parlé sans réflexion comme un » étourdi, car nulle n*est si laide maladie comme d'être en péché » mortel, parce que l'âme qui est en péché mortel est semblable » au diable : par quoi nulle si laide maladie ne peut être. Or » donc, je vous prie, pour l'amour de Dieu et de moi, que vous » aimiez mieux que tout meschief en fait de maladie advînt à » votre corps que le péché mortel entrât en votre âme. »

Le séjour à Chypre. — « Quand nous vînmes à Chypre, le roi y étoit déjà, et nous trouvâmes à grand foison les approvisionnements du roi. Les celliers du roi étoient ainsi : ses gens avoient fait sur la rive de la mer grands tas de tonneaux de vin qu'ils avaient achetés deux ans avant que le roi vînt, et ils les avaient mis les uns sur les autres, si bien que, quand on les voyait devant, il sembloit que ce fussent granges. Les froments et les orges, ils les avaient mis par monceaux emmi les champs; et, quand on les voyoit, il sembloit que ce fussent montaignes; car la pluie qui avait battu les bleds de longtemps, les avoit fait germer par dessus, si bien qu'il n'y paraissoit que de Therbe verte. Or advint que, quand on voulut les menpr en Egypte, Ton abattit les croûtes de dessus avec l'herbe verte, et on trouva le froment et l'orge aussi frais que si on venoit de les battre. »

Le roi passa Thiver à Chypre, attendant que tous les croisés fussent venus le rejoindre : ce fut une perte de temps regrettable ; les approvisionnements furent épuisés, et une épidémie décima Tarmée. Louis IX employa ses loisirs à envoyer et à recevoir des ambassades. Il réconcilia le prince xl'Antioche et le roi d'Arménie, qui se faisaient la guerre ; il accueillit les envoyés d'Ercalthaï, lieutenant du « grand roi des Tarlarins», qui venaient lui proposer un pacte d'alliance contre les musulmans. 11 vit venir à lui l'impératrice de Conslanlinople, femme de Baudouin II, que les Grecs pressaient vivement dans sa ville impériale. La pauvre femme avait perau sa galère, et elle n'avait plus que «la chape dont elle était vêtue, et un surcot pour changer ». Il fallut que le sire de Joinville lui envoyât » drap et cendal » pour doubler sa robe, afin qu'elle se présentât convenablement au roi. Celui-ci la reçut fort bien, mais il ne voulut pas détourner la croisade (le son but en faveur de son mari. On remit à la voile dans le courant de mai 1249. Une violente tempête dispersa les vaisseaux, et la flotte n'était pas encore complètement ralliée lorsqu'on se trouva en vue de Damiette (3 juin).

Un guerrier du temps de saint Louis.

Prise de Damiette. — a Le jeudi après la Pentecoste arriva le roi devant Damiette, et nous trouvâmes là toute la puissance du Soudan sur la rive de la mer, moult belles gens à regarder ; car le soudan portoit des armes d'or, que le soleil en frappant faisait resplendir. Le tumulte que les Sarrasins menoient avec

leurs naccaires (timbales) et leurs cors sarrasînois étoit épouvantable à écouter :

» Là, il y avait bien six mille Turcs à cheval. Si tôt qu'ils nous virent à terre, il vinrent, faisant des éperons, vers nous. Quand nous les vîmes venir, nous fichâmes les pointes de nos écus dans le sable, et plantâmes également dans le sable le fût de nos lances, la pointe tournée vers eux. Aussitôt qu'ils nous virent disposés à leur donner de nos piques dans le ventre, ils tournèrent leur devant derrière et s'enfuirent... Quand le roi ouït dire que l'enseigne de Saint-Denis étoit à terre, il saillit en la mer, et fut dans l'eau jusqu'aux épaules. Il alla l'écu au col et le heaume en la tète et le glaive en la main, jusques à sa gent qui étoit sur la rive de la mer. Quand il vint à terre et qu'il aperçut les Sarrasins, il demanda quelle gent c'était, et on lui dit que c'étoient les Sarrasins. Aussitôt il mit le glaive dessous son aisselle et l'écu devant lui, et il eût couru sus aux Sarrasins, si ses preudeshommes qui étoient avec lui l'eussent souffert. »

Les musulmans, n'ayant pu enfoncer les croisés, évacuèrent la plage, puis Damiette, dont le roi prit possession sans combat (6 juin). Malheureusement, au lieu de marcner sur le Caire, qui était en pleine révolution, le roi perdit un temps précieux à attendre son Trère, le comte de Poitiers. Le courage revint aux Sarrasins, qui se mirent à harceler les chrétiens, sans jamais accepter le combat.

« Les Sarrasins à pied entraient toutes les nuits en Tost, et occraient les gens partout où ils les trouvaient dormant : dont il advint qu'ils occirentla sentinelle du sire de Courtenay, et la laissèrent gisant sur une table, et loi coupèrent la tête et remportèrent ; et ce firent-ils parce que le soudan donnait de chacune des têtes des chrétiens un besant d'or. »

Quand on se mit en marche, dans le courant de décembre >, les Sarrasins étaient en mesure de résister aux croisés, qui s'épuisèrent en vains travaux de terrassements pour franchir les canaux qui sillonnaient le ddta du Nil.

Le feu grégeois. — « Un soir advint que les Turcs amenèrent un engin que Ton appelle Perrière et mirent le feu

1. Napoléon juge ainsi la conduite de saint Louis : « Louis IX entra dans Damiette le 6 juin, n*en bougea pas jusqu'au 6 décembre. Le 6, il se mit ea marche, arriva le 17 à Mansourah, et y campa deux mois, parce que le canal était

Ïtlein d'eau. Le 12 février, les eaux ayant baissé, il passa ce bras du Nil et livra a bataille huit mois après son débarquement. S'il eût marché le 12 juin à la Mansourah, il fût arrivé le 16 au Caire, et, dans le mois de son arrivée, la basse Egypte était conquise. La consternation était générale, aucun moyen de résistanee n'était préparé. Mais, en huit mois, les vrais croyants eurent le temps de se préparer ; ils reçurent des renforts, et le roi fut vaincu et captif. On avait perdu huit mois à délibérer, on devait les employer à vaincre. » {Mélanges hisioriqva.

grégeois en la fonde de Tengin. Quand monseigneur du Cureil, le bon chevalier qui était avec moi, vit cela, il nous dit : a Sei- » gneups, nous sommes au plus grand péril que nous fussions Tè oncque mais; car, s'ils ardent nos châteaux en bois, nous » sommes perdus et brûlés, et si nous laissons les postes que » Ton nous a baillés à garder, nous sommes honnis. De ce » point nul ne peut nous défendre fors Dieu. Je vous conseille » que toutes les fois qu'ils nous jetteront le feu, nous nous met- » tiens sur le coude et à genoux et priions Notre-Seigneur qu'il » nous jette de ce péril. » La manière du feu grégeois était telle qu'il venait bien devant aussi gros qu'un tonneau de verjus et que la queue du feu qui en partait était bien aussi longue qu'un grand glaive. Il faisait tel bruit à venir qu'il semblait que ce fût la foudre du ciel ; il sembloit un dragon volant par l'air et jetait si grande clarté que l'on voyait parmi l'ost comme s'il fût jour. Toutes les fois que notre saint roi entendait qu'on nous jetait le feu grégeois, il se vêtait en son lit et tendait les mains vers Notre-Seigneur et disait en pleurant : « Beau sire Dieu, gardez-moi ma gent. »

L'affaire de Mansourah, qui coûta la vie au comte d'Artois, frère du roi, fat suivie de deux furieux combats, où « furent faits les plus beaux coups d'armes qui oncques furent faits au voyage d'outre mer ». L avantage resta aux croisés, qui, malgré les dangers qu'ils avaient courus, n'avaient rien perdu de leur vaillance et de leur gaité. Tandis que les coups pleuvaient de toutes parts, le comte de Soissons disait à son cousin Joinville, comme en se gaussant : « Sénéchaly laissons huer cette chiennaille. Par le » coi/fe-Dieu ! [c'éidiïi son juron favori) encore parlerons-nous de cette » journée en la chambre des dames. »

Le désastre. — « Après ces deux batailles, commencèrent à venir les grands malheurs en l'ost; car, au bout de neuf jours, les corps de nos gens qui avaient été tués, vinrent audessus de l'eau (on dit que c'était parce que les fiels en étaient pourris). Ils vinrent, flottant, jusqu'au pont qui était entre les deux osts, parce que le pont joignait à l'eau. Il y avait si grande foison de morts, que le fleuve en était plein d'une rive à l'autre... Nous ne mangions d'autres poissons en l'ost, tout le carême, que des barbots ; et les barbots mangeaient les gens morts, parce que ce sont des poissons gloutons. Et pour ce meschief, nous vint la maladie de l'ost, qui était telle que la chair de nos jambes séchait tout entière, et le cuir de nos jambes devenait tacheté de noir et de terre comme une vieille botte;

et à nous qui avions telle maladie, venait chair pourrie es gencives. Le signe de la mort était tel, que là où le nez saignait il convenait mourir. A la quinzaine après, les Turcs, pour noua affamer, prirent plusieurs de leurs galère» qui mouillaient audessus de notre ost, les firent traîner par terre et lancer bien au-dessous de notre ost dans le fleuve qui venait de Damiette, et ces galères nous donnèrent famine, car nul n'osait venir de Damiette nous apporter des provisions...

» Pour les blessures que j'avais reçues me prit (c'est Joinville qui parle) la maladie de l'ost, de la bouche et des jambes^ la fièvre et un rhume si grant en la tète, que le rhume me filait de la tète parmi les narines ; et pour la dite maladie, je me mis au lit en la mi-carême. Or, il advint aussi que mon prêtre, qui chantait la messe devant mon lit en mon pavillon, avait la maladie que j'avais et qu'en son sacrement il se pâma. Quand je vis qu'il allait choir, moi, qui avais vêtu ma cotte, saillis de mon lit tout deschaus, l'embrassai et lui dis qu'il achevât tout bellement son sacrement, que je ne le laisserais pas tant qu'il ne l'aurait pas achevé. Il revint à soi, fit son sacrement et parchanta sa messe tout entièrement et oncques puis ne chanta. » I Captivité du roi. — Le roi ordonna la retraite sur Da- ( miette : « il était monté sur un petit roncin, couvert d'une housse de soie. De tous ses chevaliers, il ne demeurait derrière lui que Monseigneur Geoffroy de Sargines, lequel mena le roi jusqu'à Casel. Monseigneur de Sargines le défendait contre les Sarrasins, comme le bon valet défend contre les mouches la coupe de son maître; car, toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il prenait son épée qu'il avait mise entre lui et l'arçon de sa selle, la mettait sous son aisselle, et leur courait sus et les éloignait du roi. Et ainsi, il mena le roi jusqu'à Casel où on le descendit en une maison et on le coucha sur le giron d'une bourgeoise de Paris, comme tout mort, et on cuidait qu'il ne devait pas voir le soir. Là, vint monseigneur Philippe de Monlfort qui dit au roi qu'il avait vu l'émir avec lequel il avait jadis traité de la trêve; que, s'il voulait, il irait vers lui pour refaire la trêve de la manière dont les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il y allât et qu'il le voulait bien. »

Pendant que Montfort négociait avec l'émir, un traître cria aux chevaliers que le roi leur ordonnait de se rendre. Ceux-ci déposèrent les armes et se trouvèrent, ainsi que le prince, aux mains des Sarrasins. L'émir déclara à Montfort qu'il ne pouvait

plus être question de trêve, puisque les croisés étaient pris.

Le chemin du Paradis. — Joinville essayait d'accomplir sa retraite par eau. Il fut bientôt cerné par quatre galères, où il y avait bien mille hommes.

« Lors, j'appelai mes chevaliers et ma gent, et leur demandai ce qu'ils voulaient que nous fissions, de nous rendre aux galères du soudan ou de nous rendre aux Sarrasins qui étaient sur le rivage. Nous fûmes tous d'accord qu'il fallait mieux se rendre aux marins du soudan, parce qu'ils nous tiendraient tous ensemble, tandis que ceux qui étaient à terre, nous éparpilleraient et vendraient aux Bédouins. Lors, un mien cellerier dit : « Sire, je ne partage pas cet avis. » Je lui demandai auquel il se rangeait : « Je suis d'avis que nous nous laissions tous tuer ; » et ainsi nous en irons tous ensemble en Paradis. » Mais nous ne le crûmes pas. »

Joinville était de ceux qui pensent qu'entre toutes les routes qui conduisent au Paradis, la plus longue est la meilleure. Ce fut celle qu'il prit. Il se rendit à l'ennemi et fit bien. Il put atteindre ainsi sa quatre-vingt-seizième année et se donner le loisir de parler tout au long de ses batailles « en la chambre des dames », et, ce qui valait mieux encore, de raconter les actions de son excellent prince dans ce livre charmant et inimitable connu sous le nom d'Histoire de saint Louis,

IaO, pollUiiiie pacifliiiie de saint lioals. Un roi d'Angleterre à Paris.

Après an séjour de quatre ans en Palestine, pendant leguel il négocia auprès du soudan le rachat des captifs, et releva les murailles des villes qni tenaient encore pour les chrétiens, saint Louis revint en France.

L'nn de ses premiers actes fat de terminer des querelles depuis longtemps pendantes. Il les régla parfois aux dépens de la France, mais toujours an grand soulagement de sa conscience. Par le traité de Corbeil (1258), avec le roi d'Aragon, il renonça à la suzeraineté des comtés de Roussillon, de Cerdagne et de Barcelone, mais obtint, en revanche, que son voisin abandonnât ses prétentions sur une foule de Hefs en Languedoc. Cet arrangement commençait à dégager TEspagne de la France. Le roi d* Aragon gardait pourtant encore sa seigneurie de Montpellier, pour laquelle il prêta hommage.

. Par le traité de Paris (1258)4, saint Louis restitua à Henri 111 d'Angle-

1 . Cette conventioD a été appelée & tort le traité d^Abbeville. Elle fat signée à Paris en 1258. En 1259, les ambassadeurs anglais vinrent à Abbeville apporter la ratification de leur roi.

terre le Périgord, le Limousin, TAgénois, et ce qu'il avait en Quercy et en Saintonge, à condition que Henri renonçât à l'Anjou, au Maine et au Poitou. Il n'était pas tranquille sur la validité d'es conquêtes de son père et de son aïeul, et il espérait, par des concessions, mettre sa conscience en repos. Depuis son mariage avec la sœur de sa femme, Henri III n'était-il pas devenu pour lui un frère et un ami? « La terre que je lui donne, disait-il à ses barons, je ne la donne pas comme une chose dont je sois tenu à lai, mais pour mettre amour entre mes enfants et les siens, qui sont cousins

Sermains. » En 1254, il avait montré quels étaient ses sentiments à l'égard e Henri III en le recevant à bras ouverts dans sa bonne ville de Paris. Citons à ce sujet le récit de Matthieu Paris.

... « Comme le seigneur roi d'Angleterre désirait ardemment, depuis longtemps, voir le royaume de France, le roi son beaufrère*, la dame reine de France, sœur de la dame reine d'Angleterre, les cités et les églises de France, les mœurs et Tintérieur des Français, il envoya au roi de France des députés solennels, et, quand il eut obtenu passage en toute sécurité, il rassembla son escorte et dirigea sa marche vers la ville d'Orléans.

» Le très pieux roi de France ordonna aux seigneurs de sa terre et aux citoyens des cités, par lesquelles le roi d 'Angleterre devait passer, de déblayer les rues des immondices, des souches de bois et de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre partout des lapis, des feuillages et des fleurs; de parer, avec tous les ornements qu'ils pourraient trouver, les façades des maisons; de le recevoir avec allégresse, au bruit des cantiques et des cloches, à la lueur des cierges, et revêtus de leurs habits de fête...

» Or, le roi de France, instruit de l'arrivée du roi d'Angleterre, alla au-devant de lui jusqu'à Chartres. En se voyant, ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. Le seigneur roi de France ordonna qu'on fournît, libéralement, à ses frais, despourvoieries opulentes et splendides au seigneur roi d'Angleterre. Celui-ci avait en sa compagnie propre, mille chevaux magnifiques, montés par des personnages de marque, sans compter les chariots et bêtes de somme, ainsi que les chevaux d'élite; le tout formant une multitude si nombreuse, que les Français étaient stupéfaits de cette nouveauté imprévue. En outre, pendant toute la journée, et de jour en jour, la compagnie des deux rois s'accrut immensément et merveilleusement, comme a cou-

1. Louis IX avait épousé Marguerite de Provence, sœur d'Eléonore, femme dd Henri III.

tume de le faire un fleuve grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec sa sœur, la comtesse d'Anjou et de Provence, vint au-devant d'eux pour trouver ses autres sœurs, la peine d'Angleterre et la comtesse de Cornouailles, pour se féliciter et se témoigner leur amitié par des entretiens familiers. Or, la mère, la comtesse de Provence, était aussi présente et pouvait se glorifier comme une autre Niobé, en considérant ses enfants.

» Cependant les écoliers de Paris, surtout ceux de la nation d'Angleterre, suspendirent leurs lectures et leurs disputations, retranchèrent quelque chose sur les portions communes de la semaine, achetèrent des cierges et allèrent au-devant des nobles visiteurs, emportant des rameaux, des fleurs et des couronnes, au son des instruments de musique. Or, le nombre de ceux qui arrivaient et de ceux qui venaient à leur rencontre était immense...

» Lorsque les rois furent arrivés à Paris, le roi de France dit au seigneur roi d'Angleterre : « Ami, voici que la ville de Paris » est à ta disposition; où te plaît-il de prendre ton logis? Là » est mon palais, au milieu de la ville* ; s*il t'agrée de t'y arrê- » ter, que ta volonté soit faite. Si tu préfères le Vieux-Temple, » qui est hors de la ville et où le local est plus spacieux, ou » tout autre endroit qui te plaise davantage, tu n'as qu'à vou- » loir. » Le seigneur roi d'Angleterre choisit le Vieux-Temple, parce qu'il y avait des bâtiments suffisants pour une nombreuse armée; mais, bien qu'il y eût de nombreux logements dans l'intérieur, la compagnie du roi était tellement nombreuse, que beaucoup furent forcés de dormir à la belle étoile.

» Le roi d'Angleterre ordonna que le lendemain, de grand matin, toutes les maisons du même Temple fussent remplies de pauvres que l'on ferait manger. Quoique leur nombre fût considérable, chacun de ces pauvres fut abondamment servi en viandes et en poissons, avec le pain et le vin.

» Ce même lendemain, le roi d'Angleterre, conduit par le roi de France, visita la très magnifique chapelle qui est dans le palais môme du roi de France, ainsi que les reliques qui s'y trouvent et qu'il honora par des prières et des offrandes royales.

» Ce même jour, le roi de France dîna avec le roi d'Angle-

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