‹ Le moyen âge (395-1270) Choix de lectures historiques, accompagnées de résumés, d'analyses, de notes explicatives et bibliographiquesChapitre 6 sur 66 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

JLES FRANCS MÉROVIlVttlEllfli

La Gaule en 481 • — En 481, quatre armées vivaient sur le sol gaalois. Trois étaient composées de Germains fédérés : les Wisigoths en Aquitaine, les Burgundes dans la vallée du Rhône et de la Saône, les Francs en Belgique. Une quatrième était formée de plusieurs corps de soldats romains, sous un chef militaire nommé Syagrius. Elle occupait les pays entre la Loire et la Somme.

Conunencements de Clovis. — Ces armées, qui n'avaient aucun intérêt commun, étaient jalouses les unes des autres. Chacune enviait les cantonnements de sa voisine. Les Francs, qui se voyaient les moins bien partagés, étaient portés à sortir de leurs frontières. En 486, Syagrius, attaqué par Clovis, chef des Francs saliens, fut défait à Soissons et, peu de temps après, mis à mort.

Clovis, quoique païen, fut accueilli par Tépiscopat gaulois, qui espérait qa'il se ferait chrétien. Les évoques éprouvaient en effet une vive antipathie pour les autres chefs barbares, qui professaient ïarianisme et persécutaient les populations catholiçiues de la Gaule. Ils préparèrent la conversion de Clovis en lui faisant épouser la catholique Clotilde, nièce de Goodeband, roi des Burgundes. On sait comment, après la bataille de Tolbiac (496), le roi se fit baptiser par saint Remy avec une partie de son armée. Cette conversion, qui rassura les populations, lui valut la soumission «e la vallée de la Seine et du pays jusqu'à la Loire.

Clovis maître de la 6aule« — Clovis, chef des Francs et des Romains, se trouvait ainsi plus puissant que les rois des Burgundes et des wisigoths. Il tomba d'abord sur le Burgunde Gondebaud, pour régler un

différend de famille, et le rendit tributaire. Il attaqua ensuite le Wisigoth Alaric II, brouillé avec ses évoques d'Aquitaine ; il le battit et le tua à Vouillé (507). — L'empereur Anastase, qui régnait à Constantinople, et qui, en ce moment, avait besoin de Glovis contre le polissant roi des Ostrogoths, Tbéodoric, dont la puissance Teffrayait, s'empressa de lui donner les titres de patrice et de consul. Ce n'était pas là une vaine Tormalité. L'empereur le déclarait officiellement son représentant en Gaule et lui accordait une préséance incontestable sur les autres chefs barbares. Les Gaulois savaient du moins à qui obéir.

Clovis consolida son pouvoir en faisant périr les principaux chefs francs, ses parents, et il réunit sous son commandement direct toutes les tribus franques. Bien que revêtu de la pourpre romaine, le roi des Francs n'était encore qu'un barbare.

La barbarie en Gaule. — Peu à peu, les faibles liens qui rattachaient encore la Gaule à Tempire finirent par se rompre, et les rois barf\ bares, de simples chefs militaires romains qu'ils étaient précédemment, devinrent de véritables rois gaulois.

Au contact des Romains civilisés, les Germains devinrent peut-être un peu moins barbares; mais, en revanche, au contact des Germains, les Romains désapprirent peu à peu la civilisation. La sécurité disparut; les beaux monuments élevés par les Romains tombèrent en ruines ; les routes cessèrent d'être entretenues ; les villes se dépeuplèrent, les écoles se fermèrent. Les terres furent si mal cultivées que les broussailles et les forêts en recouvrirent une partie.

Les successeurs de Clovis* — Il était impossible qu'il en fût autrement sous les singuliers maîtres^ qui s'étaient attribué le gouvernement de la Gaule.

Les fils de Clovis furent souvent en guerre les uns avec les autres. Thierry, conquérant de la Thuringe, essaya d'assassiner son frère Clotaire ; — Clotaire et Childebert massacrèrent les enfants de leur frère Clodomir, tué dans une bataille contre les Burgundes. — Clotaire^ qui survécut à ses frères, brûla dans une cabane son fils Chramm avec toute sa famille.

La confusion augmente sous les fils de Clotaire. Childéric tente de frustrer ses frères de l'héritage paternel, mais ceux-ci le forcent à un partage.—CMpéWc répudie sa femme Audowère pour épouser Frédégonde ; il renvoie Frédégonde pour épouser Galswinthe; il assassine Galswinthe pour reprendre Frédégonde. Érunehaut met les armes aux mains de son mari, Sigebert, pour venger sa sœur Galswinthe. Frédégonde fait assassiner tour à tour Sigebert,Chilpéric, Audowère, les enfants d'Audowère, révêque Prétextât. Elle essaie de faire assassiner son beau-frère Gontran, roi d'Orléans, sa belle-sœur Brunehaut, son neveu Childebert lï, roi d'Austrasie. En même temps, les grands se soulèvent et veulent faire périr leurs rois. Clotaire II, fils de Frédégonde, fait Brunehaut prisonnière et rattache à la queue d'un cheval indompté. — Dagobert, qui lui succède, veut ravir 1 Aquitaine à son frère Garibert. Il accueille dans ses Etats dix mille familles bulgares et les fait égorger. Le désordre devient si grand sous ses fils, qu'on croit le règne de l'Antéchrist arrivé.

Les institutions. — Les rois mérovingiens avaient pourtant adopté en grande partie les mœurs et les institutions romaines. Ils s'habillaient à la façon des anciens empereurs, portaient le sceptre et le diadème, avaient une cour, se faisaient traiter di* Excellence, de Sublimité et de Majest€, Ils continuaient de faire lever les impôts, comme au temps des empereurs;

ils faisaient administrer les provinces par des ducs et des comtes investis des fonctions judiciaires, financières et militaires. Sans doute, chaque peuple barbare était jugé par sa loi nationale, le Franc par la loi Saliqite ou la loi Ripuaire, le Bnrgunde par la loi Gambette^ le Wisigoth par le Forum judicum; mais le Gallo-Romain continuait de l'être par la loi Romaine.

Aux yeux des hommes d'origine germanique, un homme romain ne valait pas un hbmme franc. Taudis que le meurtre d'un Franc convive du roi se payait 600 sous d'or et celui d un Franc libre 200 sous, celui d'un Romain n'allait qu'à 100 sous, s'il était propriétaire, et 45 sous seulement, s'il était tributaire ou colon.

L'état social s'était singulièrement modifié et compliqué depuis la domination franque. Jadis on ne distinguait que des hommes libres, des colons et (les esclaves; à l'époque mérovingienne on distinguait, rien que parmi les hommes libres, des antrustions, des leudes, des ingénus francs, wisigolhs, burgundes ou romains. Les uns possédaient leur patrimoine héréditaire en toute propriété, sans redevance ni obligation ; ce bien s'appelait un alleu; les autres n'occupaient leurs terres qu'à titre de bénéfices^ c'està-dire qu'ils devaient an prmce ou au seigneur dont ils les avaient reçues des obligations et des redevances déterminées. Aux huitième et neuvième siècles, la plupart des alleuœ disparurent. Les terres bénéficiaires, au contraire, ne cessèrent de s'accroître. Au neuvième siècle, elles commencèrent â prendre le nom de fiefs. On entrait dans le régime féodal.

Ii*orlgine des Francs d*après les chroniques de Saint-Oenls.

« Quatre cent et quatre ans avant que Rome fût fondée régnait Priam en Troie la Grande. Il envoya Paris, l'aîné de ses fils, en Grèce, pour ravir la reine Hélène, la femme au roi Ménélas, pour se venger d'une honte que les Grégeois lui avaient faite. Les Grégeois, qui moult furent courroucés de cette chose, s'émurent pour aller et vinrent assiéger Troie... La cité fut arse {brùUe) et détruite, le peuple et les barons occis. Mais aucuns échappèrent de cette pestilence, et plusieurs princes de la cité qui s'espandirent es diverses parties du monde pour querre nouvelles habitations, comme Helénus, Enéas et Anthenor, et maint autres.

» Turcus etPrancion, qui étaient cousins germains et petitsfils au roi Priam, allèrent habiter une terre appelée Thrace; mais Turcus se départit de son cousin Francien et s'en alla en une

contrée nommée Scice, où habita si longtemps lui et sa gent qu'ils créèrent d'eux quatre manières de gens, Austpogothes, Ypogotbes, Wandes et Normans. Francion et ses compagnons fondèrent une cité qu'ils appelèrent Sicambre, et longtemps furent appelés Sicambriens pour le nom de cette cité. Tributaires étaient aux Romains ausgi comme autres nations. Quinze cent sept ans demeurèrent en cette cité, après qu'ils l'eurent fondée. Aucuns des auteurs racontent qu'ils furent appelés Francs du nom de ce prince qui s'appelait Francion.

» Un jour, leur cité guerpirent (quittèrent)^ car ils ne voulaient plus être tributaires ; en Germanie descendirent et pourprirent les rivages du fleuve qui est appelé le Rhin... Leur peuple était jà si fortement multiplié et accru, que les Germains et les Mamans, qui, en quantité et en force, sont puissants, avaient merveilleusement grand peur d'eux. Parmi la terre s'espandirent et firent grande occision des Romains sous le règne de l'empereur Théodose.

» Toute cette gent ne demeura mie en ce pays. . . Ils guerpirent Allemagne et Germanie, pour querre nouvelle habitation. En Gaule arrivèrent : le païs et la terre leur plut moult, et moult leur sembla délectable à demeurer. Sur le fleuve de Seine habitèrent et fondèrent une cité, que ils nommèrent Lutèce, qui ore est appelée Paris, 895 ans devant l'incarnation de Notre Seigneur; là habitèrent, après que leurs ancêtres se furent partis de Sicambre, 1279 ans.

» ... En ce temps-là, un chef du nom de Marchomîr entra en France. Ce Marchomir avait un fils qui avait nom Pharamont : noble chevalier était et preux aux armes. Les Francs, qui voulurent avoir roi aussi comme les autres nations, prirent ce Pharamont par le conseil de Marchomir, son père ; seigneur et roi le firent sur eux et lui donnèrent le pays à gouverner. Ce Pharamont fut le premier roi de France... Pour ce que Marchomir voulait avoir leur grâce et leur amour, mua le nom de la cité qui était appelé Lutèce, qui vaut autant comme ville pleine de boue, et lui mit nom Paris, à cause de Paris, l'aîné fils du roi Priam *... » (D'après les Chroniques de Sainte-Denis^ I, 1, 3, 4.)

1. Voilà eomment on enseignait l'histoire de France an moyen &ge} si toutefois il arrivait qu'on renseignât dans quelaues couvents. Les moines de Saint- Denis racontaient Thistoire deà origines de ta France telle qu'ils Tavaient apprise d'Aimoin, lùainade Fleury-snr-Loire, à la fin du dixième siècle. Aimoin tenait les contes qnUl rapportait d'une chronique du huitième siècle intitulée Gesta regtm

Apparition des Francs dans riiistoire.

Les Francs n'apparaissent que très tard dans l'histoire. Ni Tacite, ni Strabon, ni Pline n'ont connu leur nom. C'étaient les restes de peuples autrefois puissants, les Bructères, les Tenctères, les Sicambres, etc. On a dit que, pourchassés par leurs voisins, ils s'étaient retirés dans les marais du Wéser et que, grossis dans la suite d'une foule de proscrits, ils étaient devenus à leur tour un objet de terreur pour leurs voisins. On les traitait alors de warg^ de wrac^ de wrang^ ce qui, dans la langue des vieux Germains, voulait dire indifîéremment « loup, brigand, banni ». Quand ils eurent acquis une haute réputation de bravoure, le nom dont on avait voulu les flétrir devint une dénomination honorable : il signifia <« féroce, intrépide, prompt à frapper » ; il devint synonyme d'indépendant, d'homme libre, et en arriva même à désigner toutes les qualités nobles et généreuses de l'âme 1. (Leuuérou, Histoire des institutions mérovingiennes, p. 93.)

C'est à la date de 241 que les écrivains romains font pour la première fois mention des Francs dans l'histoire. « Près de Mayence, dit Flavius Vopiscus, Aurélien, tribun de la sixième légion gauloise, battit complètement les Francs qui avaient envahi l'empire. Il en tua sept cents et fit vendre à l'encan trois cents de leurs prisonniers. Cet exploit fut l'occasion d'une chanson militaire : « Nous avons tué en une seule fois mille Francs et mille Sarmates. Nous cherchons mille, mille, mille, mille Perses. »

Les historiens qui nous ont raconté les incursions des Francs sur la rive romaine ne nous présentent pas ces barbares comme un grand peuple. En général, ceux-ci se montrent en petites bandes; jamais ils n'agissent de concert. Les uïis demandent à être admis sur le sol romain comme serviteurs, les autres essaient d'y entrer de force et le plus souvent s'y font rudement châ-

Francorum. Au seizième siècle, ces fables étaient encore en honneur; elles firent l'objet de la Franciade de Ronsard ; le poète du moins fut assez honnête po^^ avertir ses lecteurs qu'il ne croyait qu'à demi à l'existence de Pranèus ou Francion. Vers la même époque parurent ces petites histoires populaires avec portraits des rois en médaillon. Si ellea n'osaient affirmer catégoriquement l'origine troyenne des Francs, elles racontaient du moins en détail les exploits de Marc(>mir et de Faramond. Ces opuscules, rédigés tout d'abord d'après la chroniq^p d'Aimoin, ont servi de prototype à ces petits manuels à images, qui s'impHm aient il 7 a quelques années encore à l'usage des classes, et qui ont si longtemps faussé l'esprit des Français sur l'histoire de leur pays.

1. D'antres étymoiogistes font dériver le nom de Francs du mot framja ou framea (framée) ; d'autres prétendent qu'il signifie tout simplement « porteurs de francisques ». Libanius le fait dériver de ç^âxTot, « habiles à se fortifier ». Du Tillet dit qu'il vient de deux mots teutons, freien ausen (j.eapes hommes libres), prononcés par synérèse fransen.

tier. C'étaient néanmoins de rudes batailleurs, comme il ressort d'un passage de Sulpice Alexandre, cité par Grégoire de Tours. « Au temps de Tusurpateur Maxime, les Francs, conduits par leurs ducs Gennobaude, Marcomer et Sunnon, firent irruption dans les Germanies (provinces romaines sur la rive gauche du Rhin) et y massacrèrent beaucoup d'habitants. Dès que la nouvelle en fut parvenue à Trêves, Nannenus et Quintinus, maîtres de la milice, réunirent une armée et vinrent à Cologne. Mais les ennemis chargés de butin avaient repassé le Rhin. Les Romains toutefois en tuèrent encore un grand nombre dans la forêt de la Charbonnière. Comme on délibérait si Ton se jetterait sur la Francie, Nannenus s'y refusa, persuadé que les Francs seraient certainement plus forts chez eux. Quintinus était d'un avis différent. Nannenus étant retourné à Mayence, Quintinus passa le Rhin près de Nuits et arriva, après deux jours de marche, au milieu de villages abandonnés. Simulant l'épouvante, les Francs s'étaient retirés dans les bois. Après avoir incendié les villages et passé la nuit sous les armes, les soldats romains s'engagèrent, à la pointe du jour, dans la forêt où ils s'égarèrent. Arrêtés par une rangée de fortes palissades, ils se jetèrent dans les marais qui bordaient la forêt. Les ennemis se montrèrent alors. Montés sur des troncs d'arbres entassés ou sur des abattis, ils lançaient, de ces tours improvisées, des flèches empoisonnées qui donnaient la mort rien qu'en effleurant la peau. Bientôt l'armée, environnée d'un grand nombre d'ennemis, se précipita vers une plaine basse que les Francs ne gardaient pas. Les cavaliers, s'y étant engagés, y périrent avec leurs chevaux. Les fantassins, se dégageant avec peine de la vase, regagnèrent les bois qu'ils venaient de quitter. Les légions, ayant rompu leurs rangs, furent exterminées. Héraclius, tribun des Joviniens, fut tué avec la plupart des officiers; un petit nombre trouva son salut dans Tobscurité de la nuit et parmi les retraites de la forêt. » (Grégoire de Tours, II, 9.)

Arbogast arrêta les progrès des Francs. Profitant de la saison où les forêts dépouillées de leurs feuilles ne peuvent receler d'embuscades, il pénétra en plein hiver sur le territoire des Bructères et le ravagea, sans que personne ne se présentât, si ce n'est un petit nombre d'Ampsuaires et de Gattes commandé par Marcomer i qui se montra de loin sur les collines.

1. Ce Marcomer ou Marcomir semble avoir joué en ce temps-là le rôle d'Arminias. Les Gesta regum Francorum, chronique du huitième siècle que les Chro-

LES FRANCS MÉROVINGIENS. 6i

lie Ya«e de )iols«ons.

Les Francs ne commenceDt guère à compter dans l'histoire qu'avec Clovis. C'est alors seulement qu'ils forment un peuple redoutable; encore est-il parfois bien difficile de distinguer ce qui appartient à Thistoire ou à lalégende.Les savants eux-mêmes ont contribué, par leurs commentaires, à embrouiller cette époque déjà si confuse. Il n'est pas jusqu'à l'anecdote si simple dn vase de Soissons qui n'ait donné lieu aux interprétations les plus contradictoires.

Noos reproduisons ici le texte de Grégoiie de Tours, non pour donner le récit d'un fait déjà connu, mais pour montrer combien le fait a été dénaturé par la plupart des historiens.

« Des soldats avaient enlevé d'une église, avec d'autres orne^ ments du saint ministère, un vase d'une grandeur et d'une beauté merveilleuses. L'évêque de cette église dépêcha au roi des messagers pour lui demander que, s'il ne pouvait obtenir de recouvrer les autres vases, on rendît au moins celui-là. Le roi répondit au messager : « Suis-moi jusqu a Soissons^ parce que » c'est là qu'on partagera le butin; et si le sort me donne ce » vase, je ferai ce que désire le pontife. » Etant arrivé à Soissons, on réunit au milieu de la place tout le butin, et le roi dit en montrant le vase : « Braves guerriers, je vous prie de vouloir » bien m''accorder, outre ma part, le vase que voici ^ » Les plus sensés répondirent : « Glorieux roi, fout ce qui est ici est à

mues de Saint-Denis reproduisent en partie, font d'un certain Faramond le fils de Marcomir et le premier roi des Francs. Ce personnage a longtemps Cguré sorla première page de nos histoires de France. Et pour qu'il n'y eût pas de doute sor son existence, elles ont été jusqu'à nous donner son portrait en médaillon i une tête imberbe coiffée d'une sorte de turban surmonté d'une couronne. Elles opt aussi fixé la durée de son règne, de 420 à 428. — Il est bien étonnant que ni Gré- |oire de Tours, ni Frédégaîre ne nous aient parlé de Faramond. La chronique de Prosper Tyron, écrivain du cinquième siècle, en fait seule mention, Faramundu^ regnabat in Francia; et encore n'est-on pas bien sur ^ue ces mots n'aient été interpolés par un scribe qui aurait cru corriger une omission de l'auteur. Quand oti lit, dans Âimoin et dans les Chroniques de Saint-Denis^ les mystérieuses aven-^ tares de Francioa et de son cousin Turcus, on peut bien être autorisé à placer Faramond sur la même ligne que ces personnages légendaires.

1. « Voyez, disent certains auteurs, comme la puissance royale était bornée JQx premiers temps de l|i conquête franque ; le roi n'était puissant qu'en temps de guerre. Après là victoire, dans l'assemblée dû peuple franc^ il se trouvait fMoit à une ég<^it^ complète vis-à-vis ses compagnon^. Les mêmes fatigués eproovées donnaient liea à une part égale. Le rqi était obligé, comme tous les

8?, égalité «omplèia.entrft' le roi et les soldats? De, ce qu |l y avait part 'e butin, il ne s'ensuit pas nécessairement que les parts aient été é|fales,

» toi, et nous-mêmes fious sommes soumis à ton pouvoir. Fais donc » ce qu'il te plaît, car personne n'est assez fort pour te résister ' . » Lorsqu'ils eurent ainsi parlé, un guerrier présomptueux, jaloux et emporté, éleva sa francisque et en frappa le vase, s'écriant : a Tu ne recevras ici que ce que le sort t'aura vraiment donné. » Tous restaient stupéfaits^. Le roi dissimula le ressentiment de cet outrage, et, après s'être fait donner le vase, il le remitau messager de l'évéque, gardant au fond du cœur une secrète colère. Un an s'étant écoulé, Clovis ordonna à tous ses guerriers de venir au champ de mars revêtus de leurs armes, pour les montrer brillantes et en bon état. Tandis qu'il examinait tous les soldats en passant devant eux, il arriva à celui qui avait frappé le vase et lui dit : « Personne n'a des armes aussi mal soignées » que les tiennes ; ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache, ne sont I» bien entretenues, » et lui arrachant sa hache, il la jeta à terre. Le soldat s'inclinant pour la ramasser, le roi leva sa francisque et la lui abattit sur la tète en disant : « Voilà ce que tu as fait au » vase de Soissons. » L'ayant tué, le roi congédia les autres et ils se retirèrent saisis de crainte^. » (Grégoire de Tours*, II, 27.)

Etes petlts-flls de dovis.

Clovis, quoique cbrétien catbolique, est le plus barbare des chefs barbares qui se sont établis dans Tempire. Aucun crime ne lui coûte pour accroître sa puissance et ses trésors. On sait comment il mit à mort tous

1. Ces paroles nous montrent la haute idée que les soldats, même après la tIctoire, avaient de la puissance de leur chef. Où donc est cette égalité qui régnait entre le roi et ses sujets?

2. Ne voit-on pas qu'il s^agit plutôt d'un acte d'insubordination que d'indépendance chez un soldat mal appris? Un fait de ce genre devait être si rare que tons ses camarades en demeurèrent stupéfaits.

3. Les historiens qui ont représenté les assemblées du champ de mars comme les assemblées nationales du peuple franc out été assez mal inspirés. Il est ici question d'uno assemblée du champ de mars et Ton n'y découvre aucun trait qui convienne à une assemblée nationtde. Nulle question d'intérêt public n'est posée ni discutée. C'est une simple revue des armes. « Même ce qui est bien significatif, c'est que ces soldats que l'imagination moderne se représente comme des caractères ners et farouches, laissent égorger l'un des leurs sans aucune forme de procès, sans aucune faute commise et ne font entendre aucune protestation. Se peutil voir des soldats plus soumis, et cela ressemble-t-il à un peuple libre? » (Fustei. DE CouLANGES, la Monorchte franque, p. 65.)

. 4. Grégoire de Tours, né en Auvergne vers 540, mort vers 595, fut élu évêque de Tours en 577. Il joua un rôle important à la cour de Neustrie, où il sut résister énergiquement à Chilpéric et à Frédégonde. Il a laissé de nombreux ouvrages, dont le principal est Vaistoire ecclésiastique des Francs^ où il retrace, avec talent, es événements de son temps. C'est notre principale source pour l'histoire des temps mérovingiens.

]es rois francs ses parents et réunit toutes les tribus franques sons son commandement. L'Eglise Texcuse; ces rois n'étaient (]ne des païens, et il a fait triompher le catholicisme en Gaule. « Et tout lui réussissait, dit Grégoire de Tours, parce qu'il marchait le cœur droit devant le Seigneur. »

Ses fils le dépassent en férocité et en perfidie. Ce n'est plus à des parents éloignés qu'ils s'en prennent; c'est à leurs neveux en bas âge, à leurs fils. Ils avaient pourtant pour mère une femme ane l'Eglise a canonisée, sainte Clotilde ; mais celle-ci était la première a leur faire considérer la vengeance comme le pins pieux des devoirs. « Mes enfants, leur dit-elle un jour en leur montrant la Bourgogne, que ie n'aie jamais à me repentir de vous avoir nourris avec tendresse. Vengez la mort de mon père et de ma mère. » Il y avait près de quarante ans que le meurtre avait été commis; le meurtrier était mort, mais son fils vivait : c'était un catholique fervent, presque un saint. Rien ne désarmait la vieille Clotilde. Chez les barbares, I Evangile ne modifiait que bien faiblement le fond du cœur ; le christianisme n'existait qu'à la surface.

Les petits-fils de Clovis, qui ont grandi au milieu de la société galloromaine, ne valent guère mieux que leurs pères. Aux vices brutaux du Germain ils ont même ajonté ceux du Gailo-Romain dégénéré. Trois d'entre eux ont trouvé grâce devant le pieux Grégoire de Tours qui leur accorde quelques éloges, mais le quatrième reste chargé de toutes les bontés et de tous les crimes de la famille mérovingienne. Voici le portrait de ces singuliers personnages.

« Au lieu de Taip rude et guerrier de ses ancêtres, le roi Caribept affectait de prendre la contenance calme et un peu lourde des magistrats qui, dans les villes gauloises, rendaient la justice selon les lois romaines. Il avait même la prétention d'être savant en jurisprudence, et aucun genre de flatterie ne lui était plus agréable que Téloge de son habileté comme juge dans les causes embrouillées et de sa facilité à discourir en latin. Il rendait la justice à Paris selon le droit romain comme eût pu faire un président impérial.

» Gontran n'était guère moins pacifique et montrait généralement assez de douceur et de bonhomie : son respect pour les choses de la religion le faisait regarder comme un saint«homme ; cependant le naturel tudesque reprenait parfois le dessus, et il se livrait à des emportements incroyables. 11 fit mettre à mort un de ses leudes sur le simple soupçon d'avoir tué un buffle sur le domaine royal, et il accéda sans scrupule au désir d'une de ses femmes qui l'avait prié, en mourant, de tuer les médecins coupables de n'avoir pu la sauver. La légitimité de cette dernière action parut pourtant douteuse aux casuistes de l'époque.

» Chilpéric et Sigebert avaient au contraire l'humeur très batailleuse. Sigebert, brave, éloquent, habile, réunissait toutes les qualités convenables au chef d'un peuple guerrier, sans les

inclinations féroces trop ordinaires aux Mérovingiens : c'était une de ces natures héroïques qui servent de types aux époques primitives.

» Quant à Chilpéric, c'était le plus étrange caractère de ce temps étrange ; féroce, cupide, luxurieux, vorace, ne se plaisant qu'au milieu des pillages et des incendies, il joignait, aux vices brutaux de son père Clotaire, des prétentions d'homme civilisé, analogues à celles de son frère Caribert, si ce n'est qu'il les faisait porter sur la théologie et les belles-lettres, plutôt que sur la jurisprudence. Aussi remuant d'esprit que de corps, il voulait toucher à tout et tout bouleverser : effarouché par les obscurités de la métaphysique chrétienne et trouvant mauvais qu'on partageât Dieu en trois personnes, il tenta un beau jour d'abolir, sans plus de façon, le dogme de la Trinité par une simple préception royale, disant que mille différences existaient entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et défendit de donner dorénavant à Dieu cette triple qualification. L'excès d'indignation que témoignèrent les premiers évêques auxquels il montra son ordonnance lui fit peur et l'obligea à renoncer à cette fantaisie*... Il se rejeta sur la poésie et se mit à composer deux livres de prétendus vers latins, boiteux et informes, où les syllabes brèves usurpaient la place de longues, et réciproquement : il écrivit encore d'autres opuscules, des hymnes et des offices divers, entièrement dépourvus de raison, dit Grégoire de Tours ; puis il tenta de réformer

1. Il ne perdit pas pour cela son humeur théologique. Grégoire de Tours nous raconte en détail les efforts qu'il fit pour convertir le juif Priscus, son banquier. Un jour qu'il se préparait à partir pour Paris, le roi reçut simultanément la visite de révêque Grégoire et du banquier juif. Comme, ce jour-là, il était en veine de bonhomie, il prit, en badinant, le juif par les cheveux et, le tirant doucement pour lui faire incliner la tète, il dit à Grégoire : « Viens, prêtre de Dieu, et impose-lui les mains. » — Comme Priscus se défendait et reculait devant une bénédiction qui, selon sa croyance, l'eût rendu coupable de sacrilège, le roi lui dit : « Oh ! esprit dur, race toujours incrédule qui ne comprend pas le fils de Dieu que lui a promis la voix de ses prophètes, qui ne comprend pas les mystères de TEglise figurés dans ses sacrifices ! » En proférant cette exclamation, Chilpéric lâcha les cheveux du juif et le laissa libre; aussitôt, celui-ci, revenu de sa frayeur et rendant attaque pour attaque, répondit : « Dieu ne se marie pas, il n'en a aucun besoin, il ne lui nait point de progéniture, et il ne souff're point de compagnons de sa puissance, lui qui a dit par la voix de Moïse : u Voyez, voyez, je suis » le Seigneur, et il n'^ a point d'autre Dieu que moi ! C'est moi qui fais mourir » et qui fais vivre, moi qui frappe et qui guéris. » — Loin de se sentir indigné d'une telle hardiesse, Chilpéric fut charmé que ce qui n'avait d'abord été qu'an jeu lui fournît l'occasion de faire briller sa science théologique. Prenant l'air grave et le ton reposé d'un docteur ecclésiastique instruisant ses catéchumènes, il essaya d'évangéliser son banquier ; mais, malgré l'appui que lui prêta en cette circonstance le saint évèque de Tours, ce fut peine complètement perdue.

Talphabet latin et d'y introduire quatre caractères nouveaux, destinés à exprimer quelques intonations particulières à la langue tudesque, langue qui ne s'écrivait point encore. Cette dernière invention n'était pas si dénuée de raison. Après ou avant Tinquiétude d'esprit, la qualité la plus saillante de Chilpéric était l'avidité, mais une avidité accompagnée d'une certaine intelligence : il visait à relever la fiscalité romaine, s'efforçait d'arrêter l'accroissement de la richesse ecclésiastique, et se plaisait à casser les testaments faits au profit des églises et des monastères, ou même à reprendre les dons que leur avait octroyés son père. — « Voilà que notre fisc est appauvri ! s'écriait-il souvent. Voilà » que nos biens s'en vont aux églises ! Nul ne règne en vérité, » si ce n'est les évoques des villes ! »

» Incrédule et superstitieux tour à tour, tantôt il injuriait et maltraitait le^ évoques, tantôt il tremblait devant eux. Incapable, au reste, d'ordre et de suite, turbulent sans énergie, fourbe sans habileté, Chilpéric* était destiné à devenir l'instrument d'un être plus puissamment organisé que lui pour le mal, de la terrible Frédégonde! (Henri Martin*, Histoire de France, liv. 111, ch. n.)

1. Explication des noms francs, d'après les racines de l'idiome tudesque. / '

— Hlodio, Hlod (Clodion), célèbre; — Méro-wig (Mérovée), guerrier éminent; — 1 , Hîlde-ric (Childéric), brave dans la bataille;— Hlodo-wig (Clovis ou Louis), guer- \ rier fameux; — Théode-rik (Thierry), brave ou puissant sur le peuple; — Hlodo- l mir (Clodomir), chef célèbre; — Hilde-bert (Childebort), brillant dans le combat; )

— Dago-bert, lumineux comme le jour; — Hloler (Clotaire), célèbre et éminent;

— Theode-bert, resplendissant parmi le peuple ; — H&rï-heTi (Cariberl), éclatant y dans tannée; — Gont-hramm (Gontran), fort au combat; — Hilpe-rik (Chilpério), \ puissant à secourHr: — Sigbe-bert (SigeberO, brillant par la victoire; — Land-rik ) (Landry), pumant dans le pays; — Wama-her (Varnaohaire), éminent par la pro- \ tection; — Ega, subtil; — Ebro-win (Ebroïn), vainqueur en rapidité; — Karle/ (Charles), robuste; — Karlo-man, homme robuste; — Ode (Eudes), riche ou heu-i\ reux; — Rod-bert (Robert), brillant par la parole; — Radulf, prompt au secours; — Hug, intelligent. — D'après la Deutsche grammatick de Grîmm.

2. Henri Martin, né à S&int-Quentin en 1810, mort en 1883, débuta dans les lettres par des romans, puis se consacra uniquement à l'étude de l'histoire. Il a laissé une Histoire de PVance qui est assurément la meilleure que nous ayons jusqu'à présent. Moins brillant et moins coloré que Michelet, H. Mariin est plus exact, plus précis dans ses informations, plus sage dans ses jugements ; il possède à un degré remarquable l'accent convaincu et contenu qui donne la vie au récit, la ligne sobre et sévère qui encadre l'action dramatique et donne au lecteur une Tision très distincte des choses et des gens du passé. — Henri Martin professa l'histoire de France à la faculté des lettrés de Paris (1848) ; plusieurs fois lauréat de l'Institut, il devint membre de l'Académie française (13 nov. 1879). Maire du XVI* arrondissement (1870) ; député de l'Aisne (1871), sénateur (1876), il se montra toujours un patriote éclairé, consciencieux et impartial. La ville de Saint-Quentia lui a dressé une statue.

lia reine Frédétonde.

Frédégonde, ancienne servante du palais, dont Chilpéric fit une reine des Francs, eti assurément l*une des femmes les plus épouvantables de Thistoire. Epouse, reine et mère, elle érige l'assassinat en principe. Elle assassine pour garder sa couronne, pour se débarrasser d'une rivale, pour sauver sa vie, pour satisfaire ses passions et ses vengeances, pour accroître Théritage de ses enfants, pour assurer la police dans ses Etats, pour dénouer des situations embrouillées. C'est par l'assassinat «qu'elle règne et elle ne semble vivre que pour l'assassinat. Cette furie était pourtant capable de bons sentiments : elle aimait ses enfants comme la plus tendre des mères ; mais c'était d'un amour de fauve, qui ne lui inspirait pour autrui que de la férocité. Il arriva cependant un jour qu'elle se sentit prise de commisération pour les souffrances des autres. Son mari ayant écrasé la Neustrie sous le poids des plus lourds impôts, une épidémie de petite vérole s'abattit sur la Gaule et ses deux jeunes nls tombèrent malades.

Frédégonde et ses enfants. — « A la vue de ses deux fils en péril de mort, Frédégonde fut saisie des cruelles angoisses de cœur que la nature fait souffrir aux mères, et, sous le poids de Tanxiété maternelle, quelque chose d'étrange se passa dans cette âme si brutalement égoïste. Elle eut des éclairs de conscience et des sentiments d'humanité. Le mal qu'elle avait fait ou conseillé jusque-là, surtout les sombres événements de cette année, se représentaient à elle, troublaient son imagination et lui causaient un repentir mêlé d'effroi.

» Elle se trouvait un jour avec le roi dans la pièce du palais où leurs deux fils étaient couchés, en proie à l'accablement de la fièvre. Il y avait du feu dans l'âtre, à cause des premiers froids de septembre. Chilpéric, silencieux, donnait peu de signes d'émotion ; la reine, au contraire, soupirant, promenant ses regards autour d'elle et les fixant tantôt sur l'un tantôt sur l'autre de ses enfants, montrait, par son attitude et ses gestes, le trouble des pensées qui l'obsédaient. Dans un pareil état de l'âme, il arrivait parfois aux femmes germaines de prendre la parole en vers improvisés ou dans un langage plus poétique et plus modulé que le simple discours. Frédégonde se tourna vers le roi, et, attachant sur lui un regard qui commandait l'attention, elle prononça les paroles suivantes :

« Il y a longtemps que nous faisons le mal et que la bonté » de Dieu nous supporte ; souvent elle nous a châtiés par des » fièvres et d'autres maux, et nous ne nous sommes pas amendés.

» Voilà que nous perdons nos fils ; voilà que les larmes 4es

» paavres, les plaintes des veuves, les soupirs des orphelins les » tuent et nous n'avons plus l'espérance d amasser pour » quelqu'un.

» Nous thésaurisons sans savoir pour qui nous accumulons » tant de choses ; voilà que nos trésors restent vides de posses- » seurs, pleins de rapines et de malédictions.

» Est-ce que nos celliers ne regorgent pas de vin? Est-ce que » nos greniers n'étaient pas combles de froment? Est-ce que nos » coffres n'étaient pas remplis d'or, d'argent, de pierres pré- » cieuses, de colliers et d'autres ornements impériaux? Ce que » nous avions de plus beau, voilà que nous le perdons. »

» Ici les larmes étouffèrent sa voix. Elle se tut et resta la tête penchée, sanglotant et se frappant la poitrine ; puis elle se redressa comme inspirée par une résolution soudaine et dit au roi : « Eh bien ! si tu m'en crois, viens et jetons au feu tous ces rôles » iniques ; contentons-nous pour notre fisc de ce qui a suffi à ton » père, le roi Clotaire. » Aussitôt elle donna l'ordre d'aller chercher dans les coffres les registres de recensement. Lorsqu'elle les eut sous la main, elle les prit l'un après l'autre et les jeta dans le large foyer. Ses yeux s'animaient en voyant la flamme envelopper et consumer ces rôles à grand'peine ; mais le roi Chilpéric, étonné de cette action inattendue, regardait sans prononcer un seul mot d'acquiescement. « Est-ce que tu hésites? » lui dit la reine d'un ton impérieux. « Fais ce que tu me vois » faire, afin que, si nous perdons nos fils, nous échappions du » moins aux peines éternelles. »

» Obéissant à l'impulsion qui lui était donnée, Chilpéric fit extraire de la salle du palais, où ils étaient réunis, tous les rôles dressés pour la perception des nouvelles taxes et commanda qu'ils fussent jetés au feu.

» Cependant la maladie nouvelle suivait son cours ; le plus jeune des deux enfants succomba le premier. Les parents voulurent qu'il fût enseveli dans la basilique de Saint-Denis et ils firent transporter son corps de Braine à Paris, sans l'accompa- ^er eux-mêmes. Tous leurs soins se portaient dès lors sur Clodobert, dont l'état ne donnait plus qu'une faible espérance. Renonçant pour lui à tout secours humain, ils le placèrent sur un brancard et le conduisirent à pied jusque dans Soissons, à la hasilique de Saint-Médard. Là, suivant une des pratiques superstitieuses du siècle, ils l'exposèrent couché dans son lit près de ia tombe du saint et firent un vœu solennel pour le rétablisse-

ment de sa santé. Mais le malade, épuisé par la fatigue d*un trajet de plusieurs lieues, entra en agonie le jour même et il expira vers minuit... » (Augustin Thierry*, Récits mérovingiens; septième récit.)

■ Il ne restait plus qu'un héritier à Chilpéric^ et c'était Giovis, le fils de cette Audowère que Frédégonde avait supplantée et fait enfermer dans un monastère. Ce nouveau tourment d'âme rendit à la reine ses fureurs, d'autant plus que le jeune prince affectait à son égard des airs de fierté méprisante. La perte de Clovis fut dès lors résolue, et il ne tarda pas à tomber sous le couteau d'un sicaire de Frédégonde. On raconta à son père qu'il s'était donné la mort et celui-ci n'en conçut aucun doute.

« Après la perte de tant d'enfants, il naquit un fils à Chilpéric. En réjouissance, le roi ordonna de rendre la liberté à tous les prisonniers et de faire remise des sommes dues à son fisc... Mais ce fils fut pris de la dysenterie Tannée suivante et rendit l'âme. Le roi et la reine revinrent à Paris avec une douleur infinie et ensevelirent l'enfant. Sur ces entrefaites, on vint dire à Frédégonde que le pauvre petit avait succombé à des maléfices, et que le préfet Mummolus, qui depuis longtemps lui était odieux, était complice de ce crime. A cette nouvelle, la reine fut prise de fureur : elle fit saisir des femmes de la ville de Paris, les livra à la torture et les força à déclarer ce qu'elles savaient. Elles avouèrent avoir employé des maléfices et déclarèrent avoir fait mourir beaucoup de gens ; ajoutant, ce qui semble incroyable : « 0 reine, nous avons sacrifié la vie de ton fils pour celle du » préfet Mummolus. » Mais la reine, les livrant à des tourments encore plus cruels, fit assommer les unes, brûler les autres, attacher d'autres à des roues qui leur brisaient les os, et se retira avec le roi dans sa ville de Compiègne, où elle lui révéla tout ce qu'elle avait entendu dire du préfet. Le roi envoya des servi-

1. Thierry (Jacques-Augustin), né à Blois (1795), entra à TEcole normale (1811), quitta rUniversité en 1815, et s*adonna tout entier aux travaux historiques. Se» principaux ouvrages sont : Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (1825); Lettres sur l'histoire de France (1827); Dix ans d'études historiques (1834); Récits mérovingiens (1840); Recueil des monuments de l'histoire du tiers état (1849-1856»; Essai sur la formation du tiers état (1853). « Ses ouvrages, dit M. Ouigniaut, popularisés par son style, par ce feu intérieur qui circule avec sa pensée, sous la forme pure et correcte de ses récits ou de ses considérationsr ont exercé une action singulière sur le développement des études historiques dan» noire pays. »

leurs ordonner à Mummolus de venir le trouver, et, après Tavoir interrogé, le fit charger de chaînes et livrer à divers tourments. On le suspendit à un poteau, les mains liées derrière le dos, et on lui demanda ce qu'il savait de ces maléfices ; mais il n'avoua rien. Cependant il confessa avoir pris souvent, de ces femmes, des onguents et des breuvages dont l'effet devait être de le mettre en grâce auprès du roi et de la reine. Lorsqu'il fut détaché du poteau, il rappela l'exécuteur et lui dit : « Allez annoncer au » roi que je ne sens aucun mal des tourments qu'on m'a infli- » gés. » A ces mots, le roi s'écria : « Ne faut-il pas qu'il soit » sorcier pour n'avoir pas souffert de tant de tourments? » Alors on retendit sur des roues et on le frappa de tant de coups de courroies triples, que les exécuteurs en étaient fatigués ; ensuite on lui entra des bâtons pointus dans les ongles des pieds et des mains, et, comme l'épée était déjà levée pour lui couper la tête, il obtint de la reine qu'on lui laissât la vie. Il fut envoyé, dépouillé de tout ce qu'il avait, dans la ville de Bordeaux, mais, à peine arrivé à sa destination, il rendit l'esprit. Ensuite la reine prit le trésor de son enfant, tant les vêtements que les autres effets, même les étoffes de soie, et les fit jeter dans le feu. On dit qu'il y en avait la charge de quatre chariots. Elle fit fondre lor et l'argent dans une fournaise, afin qu'il ne lui restât rien d'entier qui pût lui rappeler la mort de son fils. » (Grégoire de Tours, VI, 23,34, 35.)

Une ambassade de seigneurs goths étant venue demander à Chilpéric sa fille Rigonthe pour Récarède, fils de leur roi Leu\igild, il s'écria tristement : u Voici que nous sommes dans le deuil, comment pourrais-je célébrer les noces de ma fille? » Il se décida néanmoins à accorder la main de

Les aventures de Rigonthe. — «Vers les calendes de septembre, une grande députation de Goths vint trouver Chilpéric. Ce roi ordonna de prendre beaucoup de serviteurs appartenant aux maisons de fiscalins et de les mettre dans des chariots. Gomme un grand nombre pleurait et ne voulait pas partir, il les fit retenir en prison pour pouvoir plus facilement les obliger à accompagner sa fille. Plusieurs, désespérés ^e se voir enlevés ainsi à leurs parents, s'étranglèrent dans leur douleur. Le fils était séparé du père, la mère de la fille, et ils s'en allaient avec de profonds gémissements; on entendait tant de pleurs dans Paris, qu'on les a comparés aux lamentations d'Egypte.

Plusieurs personnes des meilleures familles, contraintes de s'en aller ainsi, firent leur testament, donnèrent leurs biens aux églises, et demandèrent qu'au moment oii la fille de Chilpéric entrerait en Espagne, on ouvrît ces testaments, comme si elles étaient déjà dans le tombeau...

» Le roi, ayant convoqué les principaux Francs, célébra les noces de sa fille. Elle fut remise aux envoyés gotbs, et le roi lui donna de grands trésors; sa mère y ajouta une telle quantité d'or, d'argent et de vêtements, que le roi, à cette vue, crut qu'il ne lui resterait plus rien. La reine, s'apercevant de son mécontentement, se tourna vers les Francs et dit : « Ne croyez pas, » ô Francs, qu'il y ait rien des trésors des anciens rois. Tout ce » que vous voyez provient de mes propriétés; j'y ai ajouté le » fruit de mes travaux... Vous-mêmes, vous m'avez fait beau- » coup de présents desquels j'ai composé ce que vous voyez de- » vant vous, car il n'y a rien là des trésors publics. » De la sorte, elle abusa l'esprit du roi. Il y avait une telle immensité d'objets d'or, d'argent et d'effets précieux, qu'on en chargea cinquante chariots.

» La jeune fille fit ses adieux avec beaucoup de larmes et d'embrassements : au moment où elle franchissait la porte, l'essieu d'une des voitures cassa; tous s'écrièrent alors malheur! ce qui fut interprété comme un funeste augure.

)) A huit milles de Paris, Rigonthe fit dresser ses tentes. Pendant la nuit, cinquante hommes de sa suite se levèrent, prirent les cent meilleurs chevaux, tous les freins d'or, deux grands plats et s'enfuirent vers le roi Childebert. Durant la route, ceux qui pouvaient s'échapper prenaient la fuite, emportant avec eux tout ce qu'il leur était possible de saisir.

» Comme le roi craignait que son frère Gontran et son neveu Childebert ne tendissent quelque embûche à sa fille, il lavait fait suivre d'une armée. Avec elle étaient des hommes du premier rang : le duc Bobon, accompagné de sa femme, pour servir à la jeune fille de paranymphe; Domégésile, Ansovald, le maire du palais Waddon. Une partie des chefs et camériers quittèrent l'armée à Poitiers. Les autres poursuivirent leur route : ils se livrèrent à tant de brigandages qu'on pourrait à peine les raconter. Ils dépouillaient les cabanes des pauvres, ravageaient les vignes, emportaient les sarments avec les raisins, enlevaient les troupeaux et tout ce qu'ils pouvaient trouver et ne laissaient rien dans les lieux qu'ils traversaient, accomplis-

sant ce qui a été dit par le prophète Joël : « La sautei'elle a » mangé les restes de la chenille^ le ver les restes de la sautei^elhy îi etla nielle les restes du ver, »

n Cependant Rigonthe arriva à Toulouse avec ses immenses trésors; se voyant près des frontières des Goths, elle ralentit sa marche d'autant plus que les siens lui disaient qu'il fallait s'arrêter, parce que leurs vêtements et leurs chariots étaient en mauvais état, et qu'il fallait d'abord remettre en bon ordre toutes ces choses, pour paraître avec élégance devant le prince des Goths.

» Tandis qu'ils s'arrêtaient pour ce motif, la mort du roi Chilpéric parvint aux oreilles du duc Didier. Réunissant des hommes déterminés, il entre dans Toulouse, enlève les trésors de Rigonthe, les dépose dans une maison sous la garde de soldats bien armés, et laisse à la princesse à peine de quoi vivre, jusqu'au moment de son retour dans la ville. Elle trouva un asile dans la basUique de Sainte-Marie, où se trouvaient des proscrits du roi son père.

» Prédégonde, après la mort de son mari, s'était réfugiée dans l'église de Paris. Ce fut là que Léonard, naguère domestique du palais, arrivé de la ville de Toulouse, vint la trouver et lui raconta les injures dont sa fille avait été l'objet... A cette nouvelle, Prédégonde, saisie de fureur, ordonna qu'on le mît à nu dans l'église même, et qu'après l'avoir dépouillé de ses vêtements i^insi que d'un baudrier qu'il avait reçu en présent du roi Chilpéric, on le chassât de sa présence. Elle fit également battre, dépouiller et mutiler les cuisiniers et les boulangers, et tous ceux qu'elle sut de retour de ce voyage.

» Elle envoya ensuite Cuppa à Toulouse, pour lui ramener sa fille Rigonthe. Celle-ci, déçue de ses espérances de grandeur, ne savait sur qui faire retomber le poids de sa mauvaise humeur. Elle s'en prit à sa mère Frédégonde, si bien qu'elle l'accablait d'outrages, disant qu'elle était la maîtresse et que sa mère devait la servir; les deux reines en venaient souvent aux coups de poing et aux soufflets. Sa mère lui dit enfin : a Pourquoi me » tourmentes-tu, ma fille? Voilà les trésors de ton père; prends- » les et fais-en ce qu'il te plaira. » Et étant entrée dans le cabinet du trésor, elle ouvrit un coffre rempli de colliers et de joyaux précieux, et, après en avoir tiré pendant longtemps des joyaux qu elle remettait à sa fille, elle lui dit : a Je suis fatiguée, mets » la main dans le coffre et sors-en ce que tu trouveras. » Celle-ci

ayant enfoncé son bras dans le coffre pour en tirer des objets précieux, sa mère prit le couvercle et le lui appuya sur la tête ; puis, pressant de toutes ses forces, elle lui serrait la gorge contre la planche inférieure, de telle sorte que les yeux étaient prêts à lui sortir de la tête. Une servante, qui était dans le cabinet, se mit à crier de toutes ses forces en disant : « Accourez, accourez; » voilà ma maîtresse que sa mère étrangle. i> Aussitôt ceux qui étaient restés devant la porte à les attendre se précipitèrent dans le cabinet, et, sauvant Rigontbe d'un péril imminent, la conduisirent dehors. De tout cela, il s'engendra entre elles de violentes inimitiés, et il y avait sans cesse entre elles des querelles et des coups. » (Grégoire de Tours, VI, 34, 45; VII, 9, 10, 15; IX, 34.)

De la politique de Frédégonde. — « Veuve de Ghilpéric, qu'elle avait fait assassiner, et reléguée dans sa villa de Rueil, Frédégonde était profondément affligée de se voir en partie dépouillée de son pouvoir, et, se trouvant inférieure à Brunehaut, elle envoya secrètement un clerc de ses familiers pour l'entourer de pièges et la tuer. Il devait s'introduire adroitement à son service, gagner sa confiance et la frapper en secret. Le clerc, s'étant rendu auprès de Brunehaut, gagna ses bonnes grâces en disant : <c Je fuis loin de la reine Frédégonde et viens » te demander ta protection, » puis il s'étudia à se montrer humble, attaché, soumis et serviteur dévoué de la reine. Mais peu après on reconnut que ce transfuge n'était qu'un traître. On l'enchaîna, on le battit de verges et, après lui avoir fait avouer son dessein, on le renvoya à sa maîtresse. Celle-ci, apprenant de sa bouche ce qui s'était passé, et comment il n'avait pu exécuter ses ordres, lui fit couper les mains et les pieds. » (GréooiRE DE Tours, VII, 20.)

a Frédégonde n'était pas femme à se décourager pour si peu. Elle fit fabriquer deux couteaux de fer dans lesquels elle ordonna de pratiquer des entailles assez profondes pour recevoir du poison, afin que, si le coup n'était pas mortel, l'action du poison arrachât promptement la vie. Elle remit ces couteaux à deux clercs et leur donna ainsi ses instructions : « Prenez ces glaives » et rendez- vous au plus vite près du roi Ghildebert, sous l'ap- » parence de mendiants, puis, vous jetant à ses pieds, comme » pour lui demander l'aumône, percez-lui les deux flancs, afin » que Brunehaut, qui le gouverne avec arrogance, se trouve par » sa chute soumise à mon pouvoir. Si le jeune homme est si » bien gardé que vous ne puissiez arriver jusqu'à lui, tuez mon

» ennemie elle-même. La récompense qui vous attend pour » cette action, c'est que, si vous y trouvez la mort, je donnerai » des biens à vos parents, je les enrichirai et les rendrai les » plus heureux de mon royaume. Bannissez donc toute crainte, » et que les terreurs de la mort n'entrent pas dans votre sein, » car vous savez que tous les hommes sont mortels. Armez vos » âmes et considérez tout ce que vous voyez d'hommes vail- » lants se précipiter dans les combats, d'oii il résulte que leurs » parents sont anoblis, surpassent tous les autres en richesses » et sont élevés au-dessus de tous. » Tandis que cette femme parlait ainsi, les clercs commencèrent à trembler. Les voyant incertains, elle leur fit prendre un breuvage. Aussitôt la vigueur rentra dans leurs âmes, et ils promirent d'accomplir tout ce qu'elle avait commandé. Néanmoins, elle leur ordonna d'emporter un vase plein de ce breuvage, disant : a Lorsque vous » voudrez faire ce que je vous ordonne, le matin, avant de » commencer votre entreprise, prenez cette boisson, elle vous » donnera la résolution nécessaire. » Après les avoir ainsi instruits, elle les fit partir. Ils se mirent en route, mais, en arrivant à Soissons, ils furent pris par le duc Rauchingue; interrogés, ils firent un aveu complet et furent jetés en prison. Peu de jours après, Frédégonde, inquiète de savoir si ses ordres avaient été accomplis, envoya un serviteur s'informer dans le publie si Childebert avait été tué. Le serviteur vint à Soissons; là, ayant entendu dire que les clercs étaient détenus en prison, il s'approcha de la porte; mais, comme il commençait à s'entretenir avec les gardiens, il fut pris lui-même et retenu. Alors tous ensemble furent envoyés au roi Childebert. Interrogés, ils découvrirent la vérité. « La reine, dirent-ils, nous avait ordonné » de nous présenter sous l'apparence de mendiants, et nous » voulions te percer d'un poignard au moment où nous au- » rions embrassé tes pieds, et, si le fer ne s'enfunçait pas assez » vigoureusement, le poison dont il était empreint devait plus » rapidement pénétrer jusqu'à ton âme. » Lorsqu'ils eurent ainsi parlé, on les appliqua à divers tourments, on leur coupa les mains, les oreilles et les narines, et ils moururent chacun d'une mort différente. » (Grégoire de Tours, VIII, 30.)

« Frédégonde employait aussi le fer pour la bonne police de ses Etats. Il s'éleva, un jour, une grande discorde parmi les Francs de Tournai, parce que le fils de l'un d'entre eux repre-

CARi:É. — LECT. HIST. 5

nait souvent avec colère le fils d'un autre, qui, ayant reçu sa sœur en mariage, l avait ensuite délaissée. Ils en vinrent, à ce point, que le jeune homme se jeta sur son beau-frère et le tua avec l'aide des siens; lui-même fut tué par les gens avec lesquels était venu son adversaire, et des deux troupes il n'en resta qu'un seul homme, faute d'un bras pour le frapper. Les parents des deux côtés s'élevèrent alors les uns contre les autres. Plusieurs fois, la reine Frédégonde les pressa de renoncer à leur inimitié et de faire la paix, mais, ne pouvant les apaiser par des paroles de douceur, elle les réprima avec la hache. Ayant invité un grand nombre de gens à un festin, elle fit asseoir les trois adversaires sur un même banc. Lorsque le repas se fut prolongé un certain temps, comme la nuit obscurcissait la terre, les tables emportées selon la coutume des Francs, les convives demeuraient assis sur le banc où ils avaient été placés. On avait pris tant de vin que tous les convives en étaient appesantis, les serviteurs ivres étaient tombés et s'étaient endormis; alors Frédégonde ordonna à trois hommes de venir, avec des haches, derrière les trois convives, et, pendant que ceux-ci conversaient, ils les frappèrent au même moment, et, pour ainsi dire, d'un seul coup. Tous trois furent tués et le festin finit. » (Grégoire de Tours, X, 27.)

Une forêt qui marcbe.

Frédégonde vécut plusieurs années encore pour le malheur de ses voisins. Contran étant mort, Childebert II, fils de Brunehaut, hérita de ses Etats; il se crut alors assez fort pour se venger de son ennemie et réunir la Neustrie à ses deux royaumes d'Austrasie et de Bourgogne. L'auteur anonyme des Gesta Francorum nous raconte l'histoire de la lutte avec des circonstances empreintes, il est vrai, d'une couleur romanesque, mais où l'on pourrait voir une tradition conservée par le peuple neustrien.

« En ce temps-là, les Austrasiens, les Bnrgondes et les auxiliaires d'au delà du Rhin se réunirent en grand nombre. Avec leurs patrices Gondebald et Wintrion, ils traversèrent la Champagne et arrivèrent sur le territoire de Soissons qu'ils ravagèrent. A cette nouvelle, Frédégonde, Landry et tous les autres chefs des Francs neustriens rassemblèrent leur armée. Frédégonde vint à Braine et fit beaucoup de présents aux hommes de guerre, les exhortant à combattre avec courage contre leurs ennemis. Comme elle voyait que Tarmée des

LES FRANCS MÉROVINGIENS. 7p

Austrasiens était formidable, elle réunit les chefs neustriens et leur donna le conseil suivant : « Levons-nous pendant la nuit, » et, prenant avec nous des lanternes, marchons contre nos » ennemis. Pour que leurs sentinelles ne puissent nous voir, les » hommes porteront dans leurs mains des branches d'arbres; » des sonnettes seront attachées au cou des chevaux. Au point » du jour, jetez-vous sur cette armée, peut-être serez-vous vain- » queurs. » Le conseil plut, et le jour du combat fut désigné : on devait livrer bataille près du bourg de Droissy, sur le territoire de Soissons. Suivant Tavis qu'elle-même a donné, FrédégODde se lève pendant la nuit : on prépare les armes, on prend des branches d arbres, on monte à cheval et on arrive à Droissy. La reine portait son petit Clotaire entre ses bras.

» Les Francs avaient encore la vieille et barbare coutume de boire le vin ou la bière jusqu'à Tivresse, surtout les veilles de combat. Chez eux aussi s'était conservé l'usage d'attacher des clochettes au cou des animaux que l'on abandonnait dans les pâturages ; s'ils venaient à s'en écarter, on en était ainsi averti.

» Lorsque les hommes qui faisaient la garde autour du camp austrasien aperçurent les branches d'arbres et qu'ils entendirent le bruit des sonnettes, l'un d'eux dit à son voisin : a Est-ce » qu'il n'y avait point là-bas, hier soir, une vaste plaine? » Comment s'y trouve- t-il un bois aujourd'hui? » Mais l'autre se mit à rire en disant : « Tu étais ivre hier, tu es fou aujour- » d'hui ; n'entends-tu pas les clochettes de nos chevaux qui » paissent le long de ce bois? » Pendant ce temps le jour vint à paraître, les Neustriens se précipitèrent sur les Austrasiens au son des trompettes, et en exterminèrent la plus grande partie ; les hommes tombèrent en foule, depuis le plus petit jusqu'au pins grand. Gondebald et Wintrion eurent grande peine à fuir*. »

1. Ce stratagème a été employé plusieurs fois au moyen âge. Lorsque Guillaume, vainc^ueur à Haslings, marchait sur Londres, il aperçut une forêt mouvante : c'étaient les hommes de Kent portant devant eux un rempart mobile de branchages, ils tombèrent sur les Normands et arrachèrent à Guillaume la garantie de leurs libertés. — Shakespeare, dans Macbeth^ s'est inspiré de ce souvenir. L'assassin du roi Duncan, devenu roi à son tour, est allé consulter les sorcières sur sa destinée ; elles font apparaître un fantôme qui lui prophétise qu'il ne sera vaincu que lorsque la forêt de Birnam, s'avançant vers la haute montagne de Dunsinane, marchera contre lui. Macbeth s'écrie : « Cela n'arrivera jamais ; qui peut faire niooToir une forêt et forcer des arbres à détacher des racines enfouies sous terre ? » Qaelaues années plus tard, Malcolm, ûls de Duncan, marche sur Dunsinane, à la tète a'une puissante armée. — « Quelle est donc cette forêt? » dit le général Siwald.

lie roi DagoberC

C'est une bien triste famille que celle des Mérovingiens. De Clovis à ses arrière-petits-fils on ne compte que des criminels. Clutaire H, que les historiens considèrent comme un prince doux et pieux, se donne le plaisir de laire attacher sa tante Biunehaut à la queue d'un cheval indompté qui la met en pièces. Enfin nous arrivons à Dagobert. Si jamais roi a joui d'une bonne réputation, c'est assurément celui-là. Les moines de Saint-Denis en ont fait le meilleur des princes, la poésie populaire le meilleur des hommes. Malheureusement l'histoire n'est d'accord ni avec la chronique, ni avec la chanson. Le biographe anonyme de Dagobert, tout en voulant faire son éloge, nous le peint comme le digne petit-fils de Chilpéric et de Frédégonde.

Voici comme on racontait jadis la vie du bon roi Dagobert dans le monastère de Saint-Denis qu'il avait fondé.

« Le roi Clolaire eut un fils de la reine Bertrude qui eut nom Dagobert. Cet enfant était moult beau, moult gracieux et digne de gouverner le royaume. Le roi bailla au noble damoiseau un maître qui avait nom Sandragésiles pour le garder et lui enseigner ce qui était bon et loyal ; mais cet homme, dès qu'il fut monté de bas en baut, devint orgueilleux et monta en si grande folie qu'il tendait à avoir le royaume par le pouvoir que le roi lui avait donné. Tout fut conté à Tenfant Dagobert, qui, un jour que le roi Clotaire était allé chasser, appela son maître et commanda qu'il fût fortement battu, et prit un coutel et lui coupa la barbe. En ce temps, c'était la plus grande honte que Ton piM faire à un homme comme de la barbe couper.

» Au soir, le roi Clotaire revint de chasse et Sandragésiles s'en vint devant lui comme il était, en pleurant de ce qu'on lui avait fait. Moult fut le roi courroucé et commanda qu'on lui

— «« C'est le bois de Dunsinane. » — «« Que chaque soldai, ordonne Malcolm, coape une branche et la porle devant lui. Par là, nous cacherons la marche de notre armée et mettrons en défaut les rapports des espions sur pa force. » Ma-^belh, tranquille derrière les remparts de Dunsinane, attend le choc de Tennemi; il a foi dans la prophétie du fantôme. « Plantez, dit-il à ses soldats, notre étendard sur la muraille : je ne craindrai ni la mort ni le poison tant que la forêt de Birnam ne viendra pas à Dunsinane. » Un messager arrive : « Mon gracieux souverain, dit-il, je voudrais vous apprendre ce que je puis dire que j'ai vu ; mais je ne sais comment vous l'annoncer. » — « Allons, parle, te dis-je. » — « Comme je veillais à mon poste sur la coUme, j'ai jeté ma vue sur le bois de Birnam el il m'a semblé que la forêt se mettait en mouvement et marchait. » — « Menteur I coquin! > — M Déchargez sur moi votre courroux, si je ne dis pas la vérilé : à la distance de trois milles», vous pouvez vous-même le voir; oui, voir la forêt qui s'avance. » A ces mots, Macbeth se trouble, car il comprend que Torac^le va s'accomplir. Les soldats de Malcolm jettent les rameaux qui les couvrent et donnent Tassaut à la forteresse.

amenât Dagobert. L'enfant, sachant le mécontentement de son père, se sauva dedans la maisonnette des Martyrs.

» Quand son père sut qu'il s'était enfui là, il envoya des sergents pour qu'ils l'amenassent tout de suite; mais, quand ceux-ci furent à une demi-lieue près, ils ne purent aller en avant. Au roi retournèrent et racontèrent ce qui était advenu. Le roi s'approcha du lieu, mais la divine puissance le châtia aussi comme elle avait fait des sergents. Moult fut Clotaire ébahi de cette merveille, il mit bas sa grande ire {colère) et pardonna entièrement à son fils.

» 11 appela Dagobert peu de temps après et lui bailla tout le royaume d'Ostrasie à gouverner, mais en retint une partie. Le roi Dagobert épousa 4 Clichy la reine Gomantruz, mais, trois jours après les noces, sourdit contention entre lui et son père, car il le requérait que il le laissât jouir de toutes les appartenances du royaume d'Ostrasie. Les évoques et les prud'hommes mirent la paix entre le père et le fils.

» Le roi Dagobert était beau jouvenceau, noble et pieux, qui usait du conseil de saint Arnould et d'un noble prince qui était •maire du palais et avait nom Pépin.

» En son palais était un chevalier du plus grand lignage qui s'appelait Rodoalz, mais qui usa mal de l'honneur que le roi lui avait fait ; aussi Dagobert déclara qu'il le ferait occire. Rodoalz, qui eut peur, s'enfuit au roi Clotaire, qui pria son fils de lui pardonner. Ne sais combien de temps après, étant venu avec le roi en la cité de Trêves, Rodoalz s'approcha de la chambre de Dagobert; mais, quand celui-ci le vit, il commanda à un sien chevalier que il lui coupât la tète sans demeure.

» Le roi Dagobert était au royaume d'Ostrasie, quand le roi Clotaire, son père, trépassa. Il avait un frère qui avait nom Haribert. Un oncle, qui avait nom Bronulfe, voulait le mettre en possession du royaume contre Dagobert; mais la chose advint tout autrement. Toutefois, Dagobert en possession des royaumes, en donna à son frère une petite partie.

» Ja avait le roi Dagobert régné sept ans depuis la mort de son père, quand il visita la Bourgogne. Grande peur avaient de son arrivée les prélats et les barons du pays. Aux pauvres qui se complaignaient à lui il procurait joie et justice. Il avait si grande attention au peuple de son royaume que, par le désir qu'il avait de bien faire, ne prenait-il oncques le temps de dormir et de se saouler de viande. Etant à Lathone [Sainî-Jean de Losne), un

jour qu'il entrait dans un bain, il commanda à deux ducs et à un patrice que ils occissent en ce même lieu Toncle Bronulfe pour sa déloyauté ; et ceux-ci accomplirent son commandement.

» Le roi, qui si bon était et si droiturier, changea ses vertus en vices, car il prenait et tollait le bien des églises et des abbayes. En autres choses qu'il tollit aux églises pour noblement orner et enrichir Téglise Saint-Denis, — car ce fut toujours son étude, — il prit une porte de cuivre en l'église Saint-Hilaire de Poitiers, moult belle et moult riche.

» En ce temps-là, des marchands francs allant en Esclavonie furent dépouillés de leur avoir. Le roi envoya Sicaire à Samon, roi d 'Esclavonie. Pour ses paroles déshonnêtes, Samon fit bouter hors Sicaire. Dagobert, courroucé de cette honte, envoya ses osts (armées) contre les Escl avons, mais les Ostrasiens furent mis en fuite et les Esclavons s'étendirent par toute la Thuringe et es terres voisines.

» En ce temps-là aussi, les Bulgares, déconfits et chassés de leurs terres par les Avares, s'en allèrent au roi Dagobert et lui .requirent terres pour habiter. Il leur répondit que ils allassent en Bavière pour cet hiver. Tandis que ils demeuraient avec les Bavarois, le roi appela les Bavarois privément, et leur commanda que chacun occit celui qui avec lui demeurait, et femmes et enfants, tous en une nuit. Ainsi fut fait comme il le commanda. Tous furent occis en la nuit qui fut assignée pour faire si grande cruauté.

» Le très noble roi Dagobert était bien morigéné et plein de bonnes grâces, car il était sage et de sens subtil, doux et débonnaire envers ses familiers, horrible et épouvantable aux mauvais et aux rebelles; aux églises et aux pauvres il était très large donneur. Et si il eut en lui aucuns vices pour ce que il greva les églises, pour son royaume gouverner, — car nul n'est parfait en toutes choses, — l'on peut croire que il put trouver légèrement miséricorde envers Notre Seigneur par les larges aumônes que il donnait, selon TEcriture qui dit que comme l'eau éteint le feu, l'aumône éteint le péché ; et par les prières des saints et des saintes pour lesquels il fonda des églises. » (D'après les Gestes de Dagobert et les Chroniques de Saint-Denis ^ ,)

1. hauteur des Gestes de Dagobert était un moine de Saint-Denis, dont on ignore le nom et qui vivait probablement dans le cours du neuvième siècle. — Les moines de Saint-Denis, au douzième siècle, commencèrent une immense publication dite

Les moines ont beaucoup pardonné à Dagobert parce quMl fut grand au- /mônier et grand bâtisseur d'éçlises. Certes, on ne voit pas trop ce qu'on [peut louer dans sa vie. Mauvais écolier, mauvais fils, mauvais frère, mau- I vais neveu, mauvais époux, roi inique et cruel, hôte perfide, il se rend I coupable de tous les crimes qu'un Mérovingien peut commettre. Mais les moines de Saint-Denis pouvaient-ils laisser aller en enfer le fondateur de ' leur abbaye? C'est à peine s'ils ont vu des peccadilles là où nous voyons des crimes, lis ont voulu avant tout lui assurer une belle fin et le conduire tout droit en paradis.

Ii*enfer méroirlnglen.

De même que Dante a placé dans le Paradis ceux qu'il avait aimés, et plongé dans l'Enfer ses ennemis politiques, les chroniqueurs et les légendaires monastiques ont mis infailliblement dans le ciel les bienfaiteurs des couvents et des églises et précipité impitoyablement dans les flammes éternelles les contempteurs des lois et des privilèges ecclésiastiques. Voici ce qui advint au roi Dagobert.

La légende de Dagobert. — Le jour où mourut ce prince, un

f)ie«x solitaire, qui vivait dans l'une des îles Lipari, fut invité à prier pour e repos de son àme. Tandis qu'il était en prière, il vit apparaître une barque pleine de diables qui accablaient de coups une pauvre âme qu'ils traînaient droit à la chaudière de Vulcain. La pauvre âme, qui n'était autre que celle du roi- Dagobert, se débattait et invoquait saint Denis, saint Martin, saint Maurice. Aussitôt le tonnerre gronde, la nue s'ouvre»et trois hommes vêtus de blanc s'élancent à la poursuite des diables, leur arrachent l'àrae prisonnière et l'apportent en la perdurable joie du Paradis en chantant des psaumes.

La légende d'EbroXn. — Un homme, qui avait été aveuglé par Tordre du maire Ebroïn, vivait retiré dans l'île Barbe, près de Lyon. Une nuit, comme il était en oraison aux bords de la Saône, il entendit le bruit d'un vaisseau qui remontait le fleuve à grSjide force de rames. Il demanda où allait ce navire et une voix terrible retentit à ses oreilles : « C'est Ebroïn que nous emportons à la chaudière infernale ! » Ebroïn ne s'était pas fait d'amis dans le ciel, comme jadis le roi Dagobert. Aucun saint ne descendit du paradis pour délivrer son âme et le persécuteur de l'évêque saint Léger fut précipité dans la chaudière de Vulcain.

La légende de Charles Martel. — Charles Martel qui, pour payer ses soldats, avait dépossédé plusieurs évèques et abbés de la NÎeustrie et de la Bourgogne, n'eut pas, dans l'autre monde, un meilleur sort qu'Ebroïn. Saint Enchère, évèque d'Orléans, s'étant mis un jour en prière, se laissa si bien absorber par (a méditation des choses célestes qu'il fut transporté dans l'autre vie; là, par la révélation du Seigneur, il vit Charles tourmenté au plus bas des enfers. Comme il en demandait la cause à l'ange aui le conduisait, celui-ci lui répondit que, par la sentence des saints, il était condamné aux peines éternelles pour avoir envahi leurs biens. De

Grandes Chroniqueb qui furent poussées jusqu'au règne de Charles VIL La première partie est une vaste et indigeste compilation d'ouvrages antérieurs au doazième siècle.

retour dans le monde des vivants, Enchère raconta ce qu'il avait vu à saint Boniface et à Fulrad, abbé de Saint-Denis, leur donnant pour preuve de la vérité de ce qu'il rapportait de Charles Martel que, s'ils allaienl à son tombeau, ils n'y trouveraient point son corps. En effet, ceux-ei ayant fait ouvrir le tombeau, il en sortit un serpent tout noir et le tombeau fut trouvé vide et noirci comme si le feu y avait pris.

Le palais méroirlngien.

La villa de Braine. — « A quelques lieues de Soissons, sur les bords d'une rivière, se trouve la petite ville de Braîne. C'était, au sixième siècle, une de, ces immenses fermes où les rois des Francs tenaient leur cour, et qu'ils préféraient aux plus belles villes de la Gaule. L'habitation royale n'avait rien de l'aspect militaire des châteaux du moyen âge : c était un vaste bâtiment, entouré de portiques d'architecture romaine, quelquefois construit en bois poli avec soin, et orné de sculptures qui ne manquaient pas d'élégance. Autour du principal corps de logis se trouvaient disposés par ordre les logements des officiers du palais et ceux des chefs de bande qui, selon la coutume germanique, s'étaient mis avec leurs guerriers dans la truste du roi, c'est-à-dire sous un engagement spécial de vasselage et de fidélité. D'autres maisons de moindre apparence étaient occupées par un grand nombre de familles qui exerçaient, hommes et femmes, toutes sortes de métiers, depuis l'orfèvrerie et la fabrique des armes jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeur, depuis la broderie en soie et en or jusqu'à la plus grossière préparation de la laine et du lin.

» La plupart de ces familles étaient gauloises, nées sur la portion du sol que le roi s'était adjugée comme part de la conquête, ou transportées violemment de quelques villes voisines pour coloniser le domaine royal; mais, si l'on en juge par la physionomie des noms propres, il y avait aussi parmi elles des Germains et d autres barbares dont les pères étaient venus en Gaule, comme ouvriers ou gens de service, à la suite des bandes conquérantes. D'ailleurs, quelle que fût leur origine ou leur genre d'industrie, ces familles étaient placées au même rang, et désignées par le même nom, par celui de lites en langue tudesque, et en langue latine par celui de fiscalins, c'est-à-dire attachés au fisc. Des bâtiments d'exploitation agricole, des haras, des élables, des bergeries et des granges, les masures des cultivateurs et les cabanes des serfs du domaine complétaient le vil-

lage royal, qui ressemblait parfaitement, quoique sur une plus grande échelle, aux villages de l'ancienne Germanie. Dans le site même de ces résidences, il y avait quelque chose qui rappelait le souvenir des paysages d'outre-Rhin ; la plupart d'entre elles se trouvaient sur la lisière, et quelques-unes au centre des grandes forêts mutilées depuis par la civilisation, et dont nous admirons encore les restes.

» Braîne fut le séjour favori de Chlothcr, le dernier des fils de Chlodowig. C'était là qu'il faisait garder, au fond d'un appartement secret, les grands coflfres, à triple serrure, qui contenaient ses richesses en or monnayé, en vases et en bijoux précieux; là aussi qu'il accomplissait les principaux actes de sa puissance royale. Il y convoquait en synode les évêques des villes gauloises, recevait les ambassadeurs des rois étrangers et présidait les grandes assemblées de la nation franke, suivies de ces festins traditionnels parmi la race teutonique, où des sangliers et des daims entiers étaient servis tout embrochés, et oiî des tonneaux défoncés occupaient les quatre coins de la salle. Tant qu'il n'était pas appelé au loin par ses guerres, Chlother employait son temps à se promener d'un domaine à l'autre. 11 allait de Braineà Attigny, d'Attignyà Compiègne, de Compiègne à Verberie, consommant à tour de rôle, dans ses fermes royales, les provisions en nature qui s'y trouvaient amassées, se livrant avec ses leudes de race franke aux exercices de la chasse, de la pêche ou de la natation... » (Aug. Thierry, Récits des temps mérovingiens.)

Les Palatins. — Dans la langue officielle des Mérovingiens, le mot palais ne signifiait pas seulement la maison royale, mais encore l'entourage du roi, la cour, aula. Les hommes qui faisaient partie du palais étaient appelés aulici, palatini.

Les principaux d'entre eux portaient le titre de convives du roi^. Un Romain pouvait être convive du roi aussi bien qu'un

1. On a souvent confondu les leudes, les antrustions et les convives du roi. Le Uude ne faisait pas partie du palais. Ce mot s'appliquait à Thomme qui, sans être de condition servile, avait contracté envers un autre un lien de sujétion personnelle. Chaque roi mérovingien avait ses leudes, ses fidèles, qui étaient pour lui plus que des sujets ordinaires.

Vantrustion était rattaché au roi par des liens plus étroits encore que le leude. pire d'un homme qu'il était dans la truste du roi, c'était dire d'une part qu'il était ïié au roi par des devoirs très rigoureux de fidélité ; de l'autre, que le roi lui devait une protection particulière, et le roi marquait cette protection en taxant sa vie au

Franc. C'était parmi ces personnages que le roi prenait les grands du palais, proceres palatii^ optimates; on les traitait de viri magnifici ou magnificentissimi. Quand on leur parlait, on disait : Votre Magnificence ^ Votre Ch^andeur.

La vie de cour commençait d'ordinaire dès la première jeunesse. Il y avait, au palais, une sorte d'école pour les jeunes gens, où Ton apprenait ce qu'il était nécessaire de savoir au palais, eruditionem palatinam^ aulicas disciplinas j c'est-à-dire l'art de servir le maître et les connaissances indispensables à la gestion des emplois administratifs.

Services domestiques. — Après quelques années de cette éducation, le jeune homme entrait dans les services du palais. Il y en avait deux catégories : les services domestiques et les services administratifs.

Dans la haute domesticité qui entoure la personne du prince, on trouve : les échansons, pincernœ ; les chambellans, cubicularii; les sénéchaux, senescalci; les chefs de l'écurie, marescald^ dont le chef est le connétable, cornes stabuli; les clercs de la chapelle ; les médecins, dont le premier porte le nom d'archiater; les musiciens, les chanteurs, etc.

Les bureaux. — Les services administratifs étaient encore plus nombreux. Le palais renfermait ce qu'on appellerait aujourd'hui les bureaux ou les ministères, ce qu'on appelait alors les scrinia, les portefeuilles. On écrivait beaucoup dans les palais mérovingiens. C'étaient des diplômes royaux, testamenta regalia; des ordres, prœcepta ; des ordonnances, décréta, edicta, capitula; toutes sortes de lettres, chartœ, lettres de donation, de vente, de jugement, etc. Pour tant de chartes, il fallait un grand nombre d'employés. Il y avait des notarii ou amanv£nses, des scriptores ou scribœ, des commentarienses. Tous ces noms sont latins; ils sont ceux qui étaient usités dans l'empire romain. En arrivant en Gaule, les rois francs n'ont fait que conserver ce qui existait avant eux dans les -palais impériaux. De même que, dans nos révolutions modernes, les chefs de l'Etat passent et les bureaux restent, de même, après la substitution des rois francs aux fonc-

aa triple de celle du simple homme libre. Ainsi, tandis oue le meurtre d'un ingénu se payait. 200 sons, celui d'un antrustion en valait ÔOO. Pour la plupart des historiens, antrustion et convives du roi sont deux mots synonymes. M. Fustel de Coulanges fait da second mot un titre d'honnear réservé aux principaux personnages du palais.

LES FHANCS MÉROVINGIENS. 83

lionnaires impériaux, la chancellerie impériale servit les nouveaux maîtres.

Dans les bureaux, nous voyons figurer les cancellani et les référendaires, chargés de signer et de sceller les actes royaux ; les camerarii et les thesaurani, préposés à la garde du trésor. Le trésor comprenait trois choses : 1** le dépôt où s'entassaient Tor et Targent monnayés {œrarium, fiscuSj caméra)-, 2^ les chambres où s'accumulaient les objets précieux, et parfois les objets d'art; 3* le chartrier ou trésor des chartes, où était conservé ce qu'on appellerait aujourd'hui les archives du royaume.

Il y avait encore des officiers du palais qu'on appelait des dimestiques. C'étaient de très hauts fonctionnaires qui prenaient rang au-dessus des comtes, et portaient le titre de vir illuster. Les domestici avaient la surveillance et l'administration des villas royales; ils étaient ce que nous appellerions des directeurs du domaine. Plusieurs d'entre eux étaient attachés à la résidence royale. Les différents dignitaires de la cour passaient très souvent d'un service à un autre. Il n'était pas rare de voir un échanson devenir comte; un comte devenir chambellan; un chambellan, référendaire et même général d'armée.

Les rois mérovingiens n'avaient pas de capitales ; ils vivaient peu dans les villes. Le palais, c'est-à-dire le gouvernement, se déplaçait avec eux et les suivait de villa en villa; c'était une sorte de capitale mouvante, un gouvernement ambulant, un grand corps qui ne se séparait pas du roi, et duquel le roi ne pouvait se séparer ; car le palais seul était en état de suppléer à son insuffisance ; en cas de minorité, c'était lui qui gouvernait au nom du roi enfant, a On peut, dit Fustel de Coulanges * , regarder le palais comme l'institution capitale, l'institution maîtresse de l'époque mérovingienne. »

Le maire du palais. — Le chef de ce grand corps se nommait le maire du palais : il était chargé de maintenir l'ordre et Tobéissance parmi les fonctionnaires du palais; il jugeait et punissait leurs fautes. Son autorité s'étendait jusque sur les ducs et les comtes qui gouvernaient les provinces, et en général sur tous ceux qui exerçaient un emploi public.

Aucun écrivain du temps ne nous donne la liste de ses attributions, et sans doute cette liste n'existait pas. Elles étaient

1. On lira avec iotérêl les pages que cet historien consacre au palais méronogien dans sa Monarchie franque^ ch. viii.

84 LECTURES HISTORIQIÎES.

indéfinies et illimitées. Le maire était, suivant les circonstances, le premier juge, le premier chef militaire, le premier des trésoriers, le premier des administrateurs.

Le maire était nommé et choisi par le roi qui seul pouvait le révoquer, comme lui-même pouvait révoquer les ducs et les comtes, et en nommer d autres à leur place.

Le maire était le premier ministre et même le ministre unique de cette monarchie absolue. Le palais gouvernait le royaume, le maire gouvernait le palais et par lui le royaume ; c'est ainsi qu'il fut le maître de tout*.

Un plaifl royal sous le lion roi Ciontran.

Bien qu'ils fissent de leur mieux pour se conformer aux lois de l'urbanité romaine, les rois mérovingiens n'arrivaient pas toujours à réprimer leur naturel tudesque, et bien souvent ce fut au milieu des injures et des violences qu'ils rom{)irent des assemblées et des conférences convoquées dans un but tout pacifique. Grégoire de Tours nous a conservé le souvenir d'un 3 de ces réunions tumultueuses.

« L'époque fixée pour le plaid étant arrivée, Gh il debert envoya vers le roi Gontran l'évêque ^Egidius, Gontran-Boson, Sigivald et plusieurs autres. Lorsqu'ils furent en présence du souverain, l'évêque oit : « Nous rendons grâce au Dieu tout-puissant, roi très pieux, de ce qu'après bien des fatigues, il t'a remis en possession de tes pays et de ton royaume. » Le roi répondit : ce On doit de dignes actions de grâces au Roi des Rois dont la miséricorde a daigné accomplir ces choses; mais non à toi, qui par tes perfides conseils et tes fourberies, as fait, l'an passé, incendier mes Etats; toi qui n'as jamais tenu ta foi à aucun

1. Les circonstances aidèrent à faire passer le pouvoir des mains du roi dans celles des maires. La plupart des Mérovingiens moururent jeunes. Sur 28 princes dont on croit connaître la date de la naissance et de la mort, 31 sont appelés à régner avant leur 20« année. Sur ces 21 princes, 16 ne sont que des enfants qui n'ont pas atteint 15 ans. Bien peu d'entre eux atteignent leur 30* année. C'est un bon temps pour les régences : les maires s'habituent peu à peu à mettre la main sur l'autorité royale, et ils s'y habituent si bien qu'ils Unissent par la garder. — Le Mérovingien qui vécut le plus longtemps fut Gontran, qui alla jusqu'à 68 ans; vint ensuite Clolaire I", 63 ans; Clovis n'atteignit que 45 ans; Dagobert, 35. Les princes qui montèrent le plus lard sur le trône furent Caribert I", 40 ans; Chilpéric, 37; Gontran, 36; et un roi fainéant du nom de Chilpéric II, 44 ans. A part ce Chilpéric et Dagobert U, tous les fainéants étaient des enfants à leur avènement.

homme, toi dont l'astuce est fameuse, et qui te conduis partout, non en évêque, mais en ennemi de notre royaume. » A ces mots, l'évêque, pénétré d'un profond ressentiment, garda le silence. Un des députés reprit : n Ton neveu, Childebert, te supplie de lui faire restituer les cités dont son père était en possession. » Gontran répondit : « Je vous ai déjà dit que nos traités me confèrent ces villes, c'est pourquoi je ne veux point les rendre. » Un autre député dit à son tour : « Ton neveu te prie de lui faire remettre la cruelle Frédégonde, qui a fait périr tant de rois, pour qu'il venge sur elle la mort de son père et de ses cousins. » Gontran lui répondit : « Elle ne peut être remise en son pouvoir, parce qu'elle a un fils qui est roi ; et, d'ailleurs, je ne crois pas vrais tous les crimes que vous lui imputez. » Ensuite Gontran-Boson s'approcha du roi comme pour lui faire part de quelque événement; et, comme le bruit s'était répandu queGondowald venait d'être proclamé roi, Gontran, prévenant ses paroles, lui dit : « Ennemi de notre pays et de notre trône, tues allé récemment en Orient pour en ramener un Ballomer (le roi appelait ainsi Gondowald), homme toujours perfide et qui ne tiens aucune de tes promesses! » Boson lui répondit : <( Toi, seigneur et maître, tu es assis sur le trône royal, et personne n'ose répondre à ce que tu dis. Mais je soutiens que je suis innocent, et s'il y a quelqu'un, mon égal, qui m'impute en secret ce crime, qu'il vienne ici en public et se fasse entendre. Pour toi, très pieux roi, remets le tout au jugement de Dieu, et qu'il décide en nous voyant combattre en champ clos. » Comme tout le monde gardait le silence, le roi dit : « Un même intérêt doit exciter tous les guerriers à repousser de nos frontières un étranger dont le père a tourné la meule. Oui, je vous le dis en vérité, son père a manié la carde et fait de la laine. » — « Prétends-tu donc, répondit un député, que cet homme a eu deux pères, l'un cardeur et l'autre meunier, car on n'a point ouï dire qu'un seul homme, si ce n'est en matière spirituelle, puisse avoir deux pères. » A ces mots, l'assemblée éclata de rire. Un autre député dit : « Nous te disons adieu, ô roi! puisque tu ne veux pas rendre les cités de ton neveu, nous savons oîi est la hache encore affilée qui a tranché la tête à tes frères; elle te fera bientôt sauter la cervelle » ; et ils se retirèrent après ce bruyant débat. A ces mots, le roi, enflammé de colère, ordonna qu'on leur jetât au visage, pendant qu'ils se retiraient, du fumier de cheval, de la paille, du foin pourri et de la boue puante des

rues de la ville. Couverts d'ordures, les députés se retirèrent, avec cet immense outrage. » (Grégoire de Tours, Histoire de France, 1. Vil, xiv.)

lia loi sallque.

Les Francs ont beaucoup emprunté aux Romains. Ils tiennent d'eux la

f^lus grande partie de leurs services administratifs, financiers et même miitaires. Us ont adopté leurs mœurs, leur langue et leurs lettres. 11 est néanmoins un certain nombre d'institutions qu'ils ont apportées de Germanie en Gaule sans rien y changer; telle est, par exemple, leur justice qui, par ses principes et sa procédure, s'éloigne complètement de la justice romaine.

Chez les Francs, comme du reste chez les autres Germains, la plupart des crimes et des violences sont considérés non comme des délits publics, mais comme des offenses à des particuliers; le soin de poursuivre la vengeance d'un sévice quelconque est laissé aux parents de la victime; les offensés sont libres de poursuivre l'offenseur jusqu'à ce qu'ils lui aient fait subir la peine du talion. Si, se sachant découvert, l'offenseur a peur qu'on ne lui rende le mal pour le mal, il garde la faculté de composer avec les offensés, c'est-à-dire de les désintéresser en leur payant le wergeld ou argent du sang. Il ne s'agit que d'y mettre le prix. Ce prix est soigneusement tarifé par la loi, qui exige tant pour une blessure, tant pour une mutilation, tant pour le meurtre d'un homme libre, tant pour celui d'un convive du roi, etc. Les fragments suivants de la loi salique leront connaître, dans quelques-uns de ses traits principaux, l'état social des Francs aux premiers temps de la conquête.

Des blessures (titre XIX). — 1. Si quelqu'un a tenté de donner la mort à un autre, et qu'il n'ait pas réussi dans son projet; s'il a voulu le percer d'une flèche empoisonnée et qu'il ait manqué son coup, il sera condamné à payer 2,500 deniers, ou 62 sous* d'or et demi.

2. Quiconque aura blessé quelqu'un à la tête, de telle sorte que le sang aura coulé, sera condamné à payer 600 deniers ou 15 sous d'or.

3. Si quelqu'un a blessé un homme à la tête et qu'il lui en soit sorti trois esquilles, le coupable payera 1 200 deniers ou 30 sous d'or.

4. Si le cerveau a été mis à découvert et que trois fragments du crâne aient été détachés, le coupable payera 1 800 deniers ou 45 sous d'or.

5. Si la blessure a été faite au milieu des côtes et qu'elle ait pénétré dans l'intérieur du corps, 1200 deniers ou 30 sous d'or.

6. Si la gangrène se met dans la blessure et que le mal ne guérisse pas, 2500 deniers ou 62 sous d'or, outre les frais de maladie estimés 9 sous d'or.

7. Si un ingénu (homme libre) a frappé avec un bâton un autre ingénu, l'agresseur paiera pour chacun des trois premiers coups 120 deniers ou 3 sous d'or.

8. Si le sang a coulé, il paiera comme si la blessure avait été faite avec un instrument de fer, c'est-à-dire 600 deniers ou 15 sous d'or.

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