‹ Le moyen âge (395-1270) Choix de lectures historiques, accompagnées de résumés, d'analyses, de notes explicatives et bibliographiquesChapitre 5 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le monde barbare. — Quand, après avoir conquis les pays méditerranéens, le? Romains s'étaient engagés au delà des Alpes, ils s'étaient arrêtés un moment devant le double fossé du Rhin et du Danube, comme si ces deux grands fleuves marquaient pour eux la limite du monde. Ils sentaient vaguement qu'il y avait de ce côté un danger redoutable.

Les peuples qui habitaient ces régions encore inconnues étaient des barbares, c'est-à-dire des hommes qui n'étaient plus précisément sauvages, mais n'étaient pas encore complètement civilisés. Les Germains étaient les barbares les plus rapprochés du Rhin et du Danube, mais au delà s'en trouvaient d'autres, les Slaves, et plus loin encore d'autres plus nombreux et plus terribles, les Tartaro-Finnois, dont faisaient partie tes Huns.

Les Germains. — Les Germains formaient plusieurs nations, dont les principales étaient celles des Goths, des Vandales, des Burgundes, des Suèves, des Alamans, des Lombards, des Francs, des Saxons, des Angles, des Hérules, etc. En général les Germains se distinguaient par leur haute stature, leurs yeux bleus, leurs cheveux blonds ou roux. Us n'habitaient point des villes, mais des cabanes dispersées dans les campagnes. Us vivaient des produits de leur chasse et plus souvent encore des profits de leur pillage. Les mœurs germaines autorisaient tout homme qui aimait la guerre ou en convoitait les bénéfices à se faire soldat, sous un chef à son choix. Souvent, au milieu de l'assemblée de la nation, on voyait un homme se lever, et annoncer qu'il allait faire une expédition contre tel ou tel ennemi. Ceux qui avaient confiance en lui et qui désiraient faire du butin l'acclamaient pour chef et le suivaient. Il se formait ainsi, sans l'autorisation du roi, sans l'assentiment du peuple, une bande guerrière qui allait combattre et piller où elle voulait.

Infiltration des Germains dans l'empire. — C'était presque toujours sur le territoire romain, si riche en villes, en villages et en fermes, que les chefs de bandes dirigeaient leurs expéditions. Quelquefois ils en rapportaient un butin considérable, mais le plus souvent ils s'y fai- ^ saient exterminer par les légions. Les prisonniers que faisaient les Romains (on les appelait dedititii parce qu'ils s'étaient rendus à leurs vainqueurs) étaient alors expédiés vers les parties de l'empire où l'on

manquait de bras, et ils étaient condamnés â labourer la terre comme colons. — Parfois aussi les barbares demandaient à servir Rome en (jaalité de fédérés ou soldats auxiliaires. S'il acceptait leurs services, 1 empereur les cantonnait sur les frontières. Leurs chefs, tout en gardant le titre de roi qu'ils portaient en Germanie, devenaient sur le sol romain de vrais officiers romains et recevaient le grade soit de comte, soit de duc, soit de maître de la milice. C'est ainsi qu'en 375 les Wisigoths (Golhs de l'Ouest) avaient été établis le long du Danube, dans la province de Mésie (aujourd'hui Bulgarie) à la charge de la défendre contre les autres barbares.

Révolte des wisigoths. — Ces soldats fédérés étaient parfois bien indisciplinés. En 378, les Wisigoths se révoltèrent une première fois, battirent et tuèrent l'empereur Valens à Andrinovle, Theodose le Grand les fit rentrer dans le devoir; mais, à sa mort (395), ils se révoltèrent de nouveau à la voix de leur chef Alaric^ qui réclamait le titre de maître de la milice. Pour arrêter ses ravages, l'empereur Arcadius dut lui accorder ce titre qui était le plus hHut grade militaire de l'empire.

La grande invasion (406). — Arcadius qni régnait sur l'Orient ne vivait pas toujours en bonne intelligence avec son frère Honorius qui ré- CTaitsur l'Occident .-c'est ce qui favorisait les attaques des barbares. En 406, les peuples germains, pressés par les Huns, se précipitèrent sur l'empire. 200 000 Suèves furent exterminés en Italie, sur les rochers de Fésules, par les légions de Slilicon; mais les Vandales^ les Burgundes, les Alains ravagèrent horriblement la Gaule et l'Espagne. Quelques années après, les Wisigoths d'Alaric se jetèrent sur l'Italie, prirent Rome et la pillèrent (410). C'en était fait de l'empereur Honorius, si Alaric n'était mort l'année suivante.

Premiers établissements des barbares. — Ne pouvant chasser les barbares de ses Etats, Honorius légitima leur présence dans l'empire en leur accordant le titre de soldats fédérés. Les Wisigoths furent cantonnés dans l'Aquitaine et en Espagne, les Burgundes dans la vallée du Rhône et de la Saône, les Francs sur les bords du Rhin.

Les Vandales en Afrique* — Les Vandales^ qui s'étaient établis dans cette partie de l'Espagne qui a gardé leur nom, VAndalousie, passèrent de là en Afrique, sous la conduite de leur roi Genséric. Loin de se soumettre à l'empereur comme les barbares fédérés, ils conquirent la Sicile, les iles de la Corse et de la Sardaigne, et saccagèrent Rome en 455.

C'étaient les plus sauvages des Germains. Partout où ils passaient, ils détruisaient les monuments, les statues, les tableaux, pour le seul plaisir de détruire. De là est venu le nom de vandalisme pour désigner toute espèce de destruction stupide.

Les Huns. — En 451, les Huns envahirent la Gaule. Partout on fuyait devant ces hideux cavaliers au crâne pointu et au teint livide, Ils ne î^aisaient grâce à personne, et leur chef Attila^ qui se faisait appeler le fléau de DieUj se vantait que l'herbe ne repoussait pas là où son cheval avait passé. Tous les peuples de la Gaule, Francs, Wisigoths, Burgundes et Romains, vinrent se ranger sous les ordres du dernier grand général de l'empire, Aétius. Une grande bataille s'engagea dans les plaines de Méry-sur-Seine. Attila vaincu opéra sa retraite sur la Germanie et monrot en 453, à la suite d'une expédition en Italie.

Pin de l'empire d'Occident (476). — Depuis la mort d'Aétius, il n'y avait plus pour défendre l'empire que des armées de barbares commandées par des chefs barbares. Ceux-ci eurent bientôt toute l'autorité

18 fi^ LECTURES HISTORIQUES.

entre les mains. En 476, Odoacre, chef des barbares fédérés établis en Italie,* déposa le jeune empereur Romulus Augnstule et mit fm ainsi à l'empire d'Occident. Les chefs barbares prirent alors leur titre de roi an sérieux et transformèrent leurs commandements militaires en véritables monarchies.

Nouvelles invasions. — Les invasions toutefois n'étaient pas terminées. Les Saxons et les Angles, venus par mer des bords du ^ser et du Danemark sur les côtes de la Grande-Bretagne, se rendirent maitres d*uii

Ïiays que les légions avaient évacué pour venir au secours de Rome. Ils y ondèrent sept royaumes (455-484).

En 489, le chef des Ostrogoths (Goths de l'Est), Tkéodoric, se jeta sur l'Italie qu'il enleva à Odoacre (493) et qu'il gouverna à la façon des anciens empereurs romains. Le royaume des Ostrogoths fut, de son vivant, le plus puissant de tous les royaumes barbares.

Ainsi, à la fin du cinquième siècle, l'ancien empire d'Occident avait donné naissance à une douzaine d'Etats barbares :

Les sept royaumes Anglo-Saxons, en Bretagne ;

Les royaumes Francs^ en Belgique;

Le royaume des Burgundes, en Gaule ;

Le royaume des Wisigoths, en Gaule et en Espagne;

Le royaume des Vandales, en Afrique;

Le royaume des Ostrogoths, en Italie.

Seul le pays situé entre la Loire et la Somme obéissait à un chef romain, Syagrius, et encore celui-ci n'était-il pas reconnu par l'empereur de Gonstantinople pour son représentant.

20 EXTRAITS ET ANALYSES lia Cïerinaiile et la mer du IVord*

« La Germanie est séparée des Gaules, de la Rhétie et de la Pannonie par le Rhin et le Danube, des Sarmates et des Daces par une crainte mutuelle ou des chaînes de montagnes. Le reste est environné de l'Océan, dont les rivages forment de grandes sinuosités et qui enferme des îles spacieuses, séjour nouvellement découvert de nations et de rois que la guerre nous a révélés...

» Quant à la population, je suis porté à la croire indigène et moins mélangée qu'ailleurs par l'établissement ou le passage de races étrangères. Ce n'était pas en effet par terre, mais par mer que se faisaient les anciennes migrations, et rarement des vaisseaux de nos contrées remontent pour ainsi dire cet immense et lointain Océan. Aussi bien, sans compter les périls d'une mer orageuse et inconnue, qui voudrait quitter l'Asie, l'Afrique ou

lltalie, pour le pays affreux des Germains, leur ciel âpre, leur sol enfin, dont la culture et Taspect attristent les regards, à moins que ce ne soit la patrie ?

» Le pays, quoique offrant des aspects divers, est en général hérissé de forêts ou noyé de marécages, plus humide vers les Gaules, plus battu des vents du côté de la Norique et de la Pannonie. Favorable aux grains, il repousse les arbres à fruits. Le bétail y abonde, mais l'espèce en est petite; les bœufs même y semblent dégénérés, et leur front est privé de sa parure. »

Tel est le tableau que Tacite nous trace de la Germanie : il nous la peint sous des couleurs bien sombres. C'est que ce pays avait une mauvaise renommée auprès des Romains et ne leur inspirait que de Thorreur : Ils redoutaient ses forêts à cause des embuscades qu'elles cachaient, ses mers à cause de leurs tempêtes et de leurs bas-fonds. Ils se rappelaient que dans les unes Varus avait perdu ses légions, que dans les autres Germanicus avait perdu une belle flotte. Tacite traduit plus d'une fois les émotions que causaient à ses contemporains l'aspect des Océans du Nord.

« Parmi les plus belles pages de cet historien il faut, dit M. Geffroy (Rome et les barbares)^ compter celle où il décrit l'orage qui assaillit la flotte de Germanicus au sortir de l'Ems. Humbold nous dit qu'il ne la relisait jamais sans un certain ravissement. Elle mérite cet hommage parce qu'elle est une admirable peinture à la fois pittoresque et morale. — Il y a au Musée de Dresde un paysage célèbre de Rembrandt, qui est d'un sombre et terrible effet ; il représente le moment qui précède l'orage : le vent du sud semble avoir pris possession de toute la nature, et une lumière blafarde s'échappe d'un immense enroulement de nuages obliques. Ajoutez à ce souvenir une mer furieuse de Bakhuysen, un ciel orageux de Ruysdael, et vous aurez une série de pages pittoresques à côté desquelles se place naturellement le poétique tableau que nous devons à Tacite. » Voici ce tableau :

« D'abord la mer, tranquille sous ces mille vaisseaux, ne retentissait que du bruit de leurs rames. Tout à coup, d'un sombre amas de nuages s'échappe une effroyable grêle. Au même instant les vagues tumultueuses, soulevées par tous les vents à la fois, ôtent la vue des objets, empêchent l'action du gouvernail. Le soldat sans expérience s'épouvante ; et, en trou-

blant les matelots ou les aidant à contre-temps, il rend inutile l'art des pilotes. Bientôt tout le ciel et toute la mer n'obéissent plus qu'au souffle du midi, dont la violence, accrue par l'élévation des terres de Germanie, la profondeur de ses fleuves, les nuées immenses qu'il chasse devant lui, disperse les vaisseaux, les entraîne au large, ou les pousse vers des îles bordées de rocs escarpés ou de bancs cachés sous les flots. On parvient à s'en éloigner un peu avec beaucoup d'efforts. Mais, quand le reflux porta du même côté que le vent, il ne fut plus possible de demeurer sur les ancres, ni d'épuiser l'eau qui entrait de toutes parts. Chevaux, bêtes de somme, bagage, tout jusqu'aux armes est jeté à la mer pour soulager les navires, qui s'entr'ouvraient par les flancs ou s'enfonçaient sous le poids des vagues. » Autant l'Océan est plus violent que les autres mers, et le ciel de la Germanie plus affreux que les autres climats, autant ce désastre surpassa par sa grandeur et sa nouveauté *tous les désastres semblables. On n'avait autour de soi que des rivages ennemis ou une mer si vaste et si profonde qu'on la regarde comme la limite de l'univers et qu'on ne suppose pas de terres au delà * . Une partie des vaisseaux fut engloutie. Un plus grand nombre fut jeté sur des îles éloignées où les soldats, ne trouvant aucune trace d'habitation humaine, périrent de faim ou se soutinrent avec la chair des chevaux échoués sur ces bords. La seule trirème de Germanicus prit terre chez les Cauques. Pendant tous les jours et toutes les nuits qu'il y passa, on le vit errer sur les rochers et sur les pointes les plus avancées, s'accusant d'être l'auteur de cette grande catastrophe; et ses amis ne l'empêchèrent qu'avec peine de chercher la mort au sein des mêmes flots. Enfin la marée et un vent favorable ramenèrent le reste des navires, tous délabrés, presque sans rameurs, n'ayant pour voiles que des vêtements étendus, quelques-uns traînés par les moins endommagés. Germanicus les fit réparer à la hâte et les envoya visiter les îles. La plupart des naufragés furent ainsi recueillis. Plus chacun revenait de loin, plus il racontait de merveilles, bourrasques furieuses, oiseaux inconnus, poissons

1. « Au delà des Suiones est une mer dormante et presque immobile. On croit que c'est la ceinture et la borne du monde, parce que les dernières clartés du soleil y durent jusqu'au lever de cet astre, et jettent assez de lumière pour effacer les étoiles. La crédulité ajoute qu'on entend même le bruit qu'il fait en sortant de l'onde, qu'on aperçoit la forme de ses chevaux, les rayons de sa tète. La vérité est que la nature finit en ces lieux. » (Tacite, Germania, 45.)

prodigieux, monstres d'une forme indécise entre l'homme et la bête : phénomènes réels ou fantômes de la peur * . » (Tacite, Annales, II, 23, 24, traduction Burnouf, Hachette et G*®.)

lies anciennes forêts de la Ciermanie.

« Le principal épouvantail qu'offrait la Germanie aux Romains, c'étaient ses forêts épaisses. On se rappelle quelle barrière longtemps infranchissable la forêt Giminienne avait élevée entre Rome primitive et l'Etrurie. Tite Live, en racontant sous le règne d'Auguste l'histoire de ces premiers siècles, ne croit pas pouvoir mieux décrire ce que jadis cet obstacle inspirait de frayeur qu'en le comparant à ce qu'avait été, de son propre temps, Vimmeiîse forêt Eercynienne, Gésar paraît comprendre sous ce nom le Schwarzwald ou Forêt-Noire, le Rauhe-Alp, et peut-être le Jura de Franconie. Elle a, suivant lui, une largeur de neuf journées de marche, et soixante journées ne suffiraient pas pour la parcourir dans toute sa longueur. Gomme dit le proverbe allemand, l'écureuil, sautant d'arbre en arbre, y pourrait courir sept milles sans toucher terre.

» Pline r Ancien a sur elle d'étranges expressions toutes poétiques. Il admire ces chênes énormes a contemporains du' monde », dont les branches, s'inclinant jusqu'à terre, enfantent de nouvelles pousses qui forment à leur tour d'immenses arcades ou s'entrecroisent en murailles inextricables. 11 connaît d'autres forêts encore qui couronnent des falaises sur les côtes de l'Océan. Souvent les arbres de l'extrême bord se détachent, avec la motte de terre végétale qu'ont enserrée les racines et glissent vers la mer; on les voit, debout sur cette sorte d'île, flotter à la surface des eaux, et les vaisseaux romains, que leur choc menace, sont tout étonnés d'avoir à livrer des batailles navales contre des troncs et des feuillages. Des animaux jusqu'alors inconnus errent dans ces bois. César y cite un bœuf unicorne qui ne serait, au dire de Guvier, qu'un renne mal

1. Tacite voudrait ne pas croire à tant de rapports effrayants ; il se contente de

Sermettre le doute. Pline l'Ancien, lui, enregistre sans scrupule, à propos de ces es septentrionales, les plus bizarres légendes. Il en connaît où les hommes naissent avec des pieds de cheval ; il mentionne des tribus qui se nourrissent exclusivement d'œufs d'oiseaux et d'avoine, et des indigènes qui vivent nus, n\ais avec de si vastes oreilles qu'ils peuvent s'en couvrir le corps.

décrit, et ce bœuf urus^ gros comme un éléphant, dont les cornes, montées en argent, servaient dans les festins barbares pour boire Thydromel : c'est sans doute Taurochs actuel de Lithuanie. César y désigne aussi des élans aux jambes sans articulations ni jointures, à ce qu'il croit ; ces animaux ne se couchent pas pour dormir, et, si quelque accident les fait tomber, ils ne peuvent ni se soulever, ni se redresser. Pline répète quelques-unes de ces fables et les augmente, par exemple lorsqu'il mentionne dans la forôt Hercynienne un grand nombre d'oiseaux extraordinaires, dont les plumes brillent comme le feu dans les ténèbres. Est-ce le ver luisant qui a donné lieu à ce conte, ou bien le regard étincelant d'oiseaux de nuit?

» Comme César et Pline, Tacite redoute les forêts germaniques. Quand il nous raconte que le sol était sillonné de nombreux souterrains recouverts de broussailles, où les barbares se réfugiaient contre le froid ou bien cachaient leurs grains, il est clair qu'il entend aussi que ces cavernes deviendront de secrets et dangereux asiles pour leurs soldats et concourront à leur système de défense nationale. Il a en mémoire les désastres que les armées romaines y ont déjà subis. Qu'on relise au premier livre des Annales l'incomparable scène de Germanicus rendant les derniers honneurs aux restes mortels de Varus et de ses trois légions, dans les mêmes lieux où, cinq ans auparavant, ils avaient succombé. Incedunt mœstos locos, visuque ac memoria déformes... Quelle intraduisible expression d'un sentiment de terreur toujours subsistante ! Peu de temps encore avant l'époque où Tacite écrivait, n'était-ce pas dans une forêt de Germanie que le Batave Civilis, instigateur et chef d'une vaste coalition entre les Germains et les Celtes, avait réuni en un repas funèbre ceux qui consentaient à le suivre et leur avait fait prêter le serment d'une haine mortelle contre Rome?... Au fond de leurs bois, les Germains adoraient ces divinités dont Rome elle-même commençait à croire l'intervention puissante. Là se célébraient les sanglants sacrifices ; là étaient déposés ces symboles guerriers, ces simulacres de monstres qui servaient aux barbares de signes de ralliement pendant les batailles. De plusieurs d'entre ces forêts, on racontait des choses mystérieuses. 11 y en avait une dans laquelle, par une prescription religieuse, on ne devait entrer que les mains liées; si on tombait à terre, il n'était plus permis de se relever. Dans une autre, la divinité venait à une certaine époque visiter ses adorateurs ; des

chevaux blancs étaient attelés à son char, et les témoins de ce qui se passait au fond du sanctuaire payaient ensuite de la vie ce privilège : on les noyait dans un lac consacré. L'Allemagne du moyen âge et celle de nos jours ont gardé de curieuses traces du culte même qui était réservé aux arbres. On remarque aujourd'hui, sur les places de beaucoup de villes allemandes, surtout dans le Nord, des statues dites de Roland. Elles représentent en effet le neveu de Gharlemagne tenant en main sa bonne épée. Par quelles voies le souvenir du paladin a-t-il dominé de la sorte dans une contrée si éloignée de la scène de ses exploits? On a pensé que la légende de Roland n'avait eu d'autre raison de paraître ici qu'une simple confusion de noms. Les seigneurs féodaux, dès le commencement du moyen âge, avaient suspendu aux troncs de certains arbres le bouclier et l'épée, signes de haute justice. C'était là qu'ils faisaient exécuter leurs sentences, de manière que le sol, tout à l'en tour, avait pris le nom de teire rowge, c'est-à-dii*e arrosée de sang, rothes-land ; la ressemblance de ce dernier nom avec celui de Roland expliquerait toute l'énigme. Quant aux arbres de justice, ils avaient eux-mêmes remplacé des arbres que consacrait une antique tradition religieuse.

» Rien d'étonnant si, du milieu de cette Germanie hostile, de terribles visions s'étaient dressées au-devant des Romains envahisseurs. Ils avaient franchi les premiers obstacles à la voix de leurs chefs, et s'étaient courageusement avancés au travers du pays inconnu ; mais, quand ils parvinrent aux rives de l'Elbe et qu'ils s'apprêtèrent à le franchir, le jeune et ardent Drusus, frère de Tibère, qui les commandait, vit apparaître en avant du fleuve une femme d'une taille plus qu'humaine; elle lui dit en langue latine, suivant l'expresse et naïve remarque de Suétone, que son insatiable ambition devait avoir un terme, qu'il était parvenu à la fin de sa course et à la fin de sa vie. Quelques jours après, Drusus, qui s'était immédiatement résigné au retour, tomba de cheval, se blessa et mourut. Nul ne douta dans l'armée que la Germanie ne lui eût apparu elle-même pour défendre l'accès de ses solitudes et revendiquer son indépendance*. » (A. Geffroy^, Rome et les barbares, in-12 ; Paris, 1874, Perrin et C^^.)

1. Après avoir construit quelques places et une ligne fortiflée qui devait plus tard aller d'Âugsbourg à Cologne, les légions se retirèrent derrière le Rhin. On

lies armées romatees a« temps des i^randesi inwasioas.

Au moment des grandes invasions, Tannée romaine se composait en grande partie de troupes barbares : Ce fut Tune des principales causes de la chute de lempire.

Admission des auxiliaires germains. — Il semble que Tempire ait eu toujours quelque peine à recruter ses armées. L'agriculture périssait faute de bras, et les propriétaires, astreints jusqu'alors aux charges militaires, faisaient effort pour garder leurs meilleurs serviteurs et ne cessaient de demander qu'on leur permît de fournir de l'argent au lieu d'hommes. Le gouvernement songea naturellement à enrôler des Germains. L'empire n'avait aucune haine pour ces hommes, il ne leur sentait aucune haine contre lui. Ils demandaient à le servir ; ils étaient robustes, braves, disciplinables ; il les prit à son service. César avait déjà des Germains dans son armée. Auguste en eut dans sa garde. Dès les premiers temps de l'empire, il y eut des cohortes de Frisons, de Bataves, d'Ubiens, de Caninéfates dans les camps romains. On vit plus tard, à côté des légions, des

se contenta de découper dans la circonscription de la Gaule Belgique, sur la rive gauche du Rhin, deux étroits territoires qu'on décora du nom de Germanies supérieure et inférieure. L'amour-propre des Romains était ainsi satisfait : on avait ajouté soi-disant deux provinces nouvelles à l'empire. En somme elles avaient été prises sur le territoire gaulois, sauf quelaues points de la rive droite du fleuve.

N ayant pu dompter le pays barbare par les armes, les Romains s'appliquèrent à l'exploiter au profit de leur commerce. « La volupté romaine fut très ingénieuse à profiter des ressources inattendues que lui olfrait la région rhénane. Les matrones achetèrent avidement les chevelures dorées des femmes germaines, ou, pour teindre leurs propres cheveux, les pommades fabriquées dans le pays des Mattiaques. Les légions se familiarisèrent avec le voisinage de leur ancien ennemi : Pline rapporte que sur les bords du Rhin les officiers avaient grand'peioe à empêcher leurs soldats de poursuivre une espèce de canard dont la plume faisait d'excellents oreillers et le foie d'excellents pâtés. On ouvrit les mines et les carrières du Siebengebirge et de l'Abnoba. Nul n'ignore avec quel empressement les Romains voulurent jouir des eaux minérales qu'ils rencontraient dans le Taunus. La contrée se couvrit de villes florissantes, dont les ruines ou de précieux débris nous rappellent aujourd'hui l'ancienne richesse. «

2. Geff'rojr (Auguste), né à Paris en 1820, professa successivement l'histoire aux lycées de Dijon, de Clermont, de Louis-le-Graod, à la Faculté des lettres de Bordeaux, à l'Ecole normale supérieure, à la Faculté des lettres de Paris, remplaça Amédée Thierry à l'Académie des sciences morales, et fut appelé à la direction de l'école française de Rome. Ses principaux ouvrages sont : Histoire des Etats Scandinaves (1851); Lettres inédites de Charles XII; Lettres inédites de Madame des Ursins (1850); Gustave III et la cour de France (1867); Marie-Antoinette, correspondance secrète (1874) avec d'Arnelh; Home et les barbares (1874), etc.

troupes d 'Mamans, de Francs, de Saxons, d'Hérules et de Goths ; on vit même des Alains et des Huns. C'était une innovation de peu d'importance en apparence. Les légions de la république n'étaient-elles pas secondées dans leurs expéditions militaires par des auxiliaires italiens et provinciaux ?

L'empressement des barbares était grand à se mettre à la solde de l'empire. La Germanie offrait plus de soldats que Rome n'en demandait. En 370, l'empereur Valentinien appela quelques milliers de Burgundes; il s'en présenta quatre- vingt mille; on jugea prudent de les renvoyer chez eux. Les solliciteurs, en nombreuses bandes armées, se pressaient à la frontière, tendant les bras pour qu'on les admit sur l'autre rive. 11 arrivait parfois que, poussés par la faim plus que par la haine, ils voulaient entrer de force au service de l'empire; plusieurs de leurs incursions n'ont pas eu d'autre cause.

Les fédérés. — L'empire ne crut donc pas qu'il y eût de danger à employer ces auxiliaires. Il ne prit pas la précaution de les disséminer au milieu des troupes nationales, et cela n'eût pas été possible. Ils formaient de petits corps spéciaux ; on les appelait fédérés ou létes. Le premier de ces deux mots rappelait l'engagement qu'ils avaient contracté envers l'empire; le second était un terme de leur langue qui marquait leur sujétion et par lequel ils voulaient dire qu'ils étaient les hommes de l'empereur.

Chaque troupe était ordinairement composée d'hommes originaires du même pays. Elle obéissait à un chef de sa nation, et le gouvernement impérial lui laissait le droit d'élire elle-même ce chef. Elle gardait sa langue, ses coutumes, et même, si elle voulait, sa religion. Elle n'était astreinte qu'à l'obligation de combattre pour l'empire. En guise de solde, on lui donnait des terres de l'Etat. Elle s'y établissait d'une manière à peu près fixe ; elle cultivait ses champs ou les faisait cultiver par ses esclaves ; elle y vivait avec ses femmes et ses enfants. Elle était à la fois une garnison et une colonie.

Les légions romaines, qui étaient composées de provinciaux, avaient toujours le pas sur ces troupes barbares : celles-ci ne remplissaient, la plupart du temps, que l'office des anciennes troupes auxiliaires des armées romaines; les grands coups étaient ordinairement portés par les légions. Ces barbares n^'étaient pas appelés proprement milites (ce titre était réservé aux soldats indigènes), mais auxiHa, numeri, gentiles. On leur repro-

chait d'ailleurs leur goût pour le pillage; il leur arrivait trop souvent de se jeter sur une ville ouverte et de la mettre à rançon * .

Tant que Tempire eut soin de n'admettre les barbares qu'en petites troupes et de les disséminer sur l'étendue du territoire, il ne courut aucun danger ; mais il en fut autrement, quand il commit l'imprudence de les accueillir en troupes nombreuses et compactes ; chaque corps de fédérés devint à la fois, sur le sol romain, un peuple et une armée. Sans doute, le recrutement des mercenaires barbares dans Un seul peuple par l'intermédiaire d'un chef ou roi, généralissime romain, offrait de grands avantages de facilité et de cohésion ; mais il était bien difficile au gouvernement de se faire obéir de ces chefs qui, sentant leur force, n'étaient que trop disposés à parler en. maîtres. Sans cesse, il fallait veiller sur leurs mouvements : ils se trouvaient à l'étroit dans leurs cantonnements et voulaient en étendre les limites. Il fallait aussi se défendre contre leur cupidité, car jamais ils n'étaient satisfaits des faveurs impériales qu'on leur accordait. Ce fut pour n'avoir pas été nommé, aussitôt qu'il l'aurait voulu, maître de la milice qu'Alaric leva son camp et ravagea l'empire d'Orient.

Les armées de mercenaires. — Le remède à ce mal, remède bien impuissant encore, consistait à changer le mode de recrutement, au moins pour une portion des troupes, à diviser les commandements, à créer entre les chefs des rivalités de position, en un mot à détruire, au profit de l'empereur, cette unité et souvent cette hérédité du commandement qui constituait la force des chefs barbares et faisait d'eux comme de grands entrepreneurs d'armées romaines.

Telle était l'armée que Stilicon pouvait opposer aux Goths fédérés, Claudien dans son langage ampoulé nous en donne la composition. « Là se mêlent confondus l'Ibérien et l'habitant de la Golchide, l'Arabe coiffé d'une mitre, l'Arménien à la belle che^ velure; là se dressent les tentes du Mède et du Sace; là l'Indien au visage basané a fixé ses pavillons enrichis de pierreries. Là aussi se font remarquer par leur haute stature les guerriers du Rhin et les belliqueux enfants des côtes de l'Océan. Un seul chef, Stilicon, commande à autant de nations que le soleil

1. FusTEL DE CouLANGES, Histoire défi institutions politiques, 1875.

éclaire de ses premiers et de ses derniers rayons. — Au milieu de cette tumultueuse diversité de langues et de races, tu sus maintenir un si grand calme, une si grande discipline, un si grand respect des droits de chacun, que pas une seule vigne ne fut en butte au pillage et pas un champ dévasté ne dépouilla le laboureur de sa moisson ; la colère ne poussa personne à des actes de cruauté, ni la passion à de honteux excès. C'est que l'exemple des chefs exerce son influence sur les masses et que le soldat, docile à leurs ordres, imite aussi leurs mœurs. »

Anthemius, à Rome, composa l'armée italienne de Ruges, de Hérules, de Scyres, de Turcilinges, d'Alains, enrôlés individuellement et par petits groupes isolés. Ces bandes de races différentes, soumises au commandement d'officiers romains, formaient ce qu'on appelait la nation. Ce n'était pas une masse homogène, un peuple que son roi louait à l'empereur, mais une troupe stipendiée directement par l'empereur. Il pouvait aussi arriver que le généralissime romain, connu seul des soldats, profitât de sa situation pour accomplir un coup d'Etat. C'est ce que fit Oreste, quand il déposa Julius Nepos et lui substitua son propre fils Romulus Augustule. Ces ramas d'étrangers, formidables en apparence, étaient faibles en réalité. Les soldats ne s'aimaient pas, les chefs se jalousaient et se soupçonnaient mutuellement ; des discussions ardentes éclataient à tout propos : il y avait là une agglomération d'éléments discordants plutôt qu'une armée. Ce furent, en effet, les discordes de l'armée et la rivalité des chefs qui précipitèrent la chute de l'empire d'Occident.

Il ne semble pourtant pas que l'empire d'Orient ait eu à se plaindre de ce mode de recrutement. C'est même à ces mercenaires, choisis parmi les différents peuples barbares et habilement distribués dans les divers corps de son armée, queBélisaire dut en grande partie ses succès militaires. Montesquieu fait très bien ressortir ce que ce système pouvait avoir d'avantageux.

« Les Romains, surtout sous Justinien, tirèrent de grands services des Huns, peuples dont étaient sortis les Parthes et qui combattaient comme eux. Depuis qu'ils eurent perdu leur puissance par la défaite d'Attila et les divisions que le grand nombre de ses enfants fit naître, ils servirent les Romains en qualité d'auxiliaires et ils formèrent leur meilleure cavalerie.

» Toutes ces nations barbares se distinguaient chacune par leur manière particulière de combattre et de s'armer. Les Goths

et les Vandales étaient redoutables Tépée à la main ; les Huns étaient des archers admirables; les Suèves, de bons hommes d'infanterie ; les Alains étaient pesamment armés, et les Hérules étaient une troupe légère. Les Romains prenaient, dans toutes ces nations, les divers corps de troupes qui convenaient à leurs desseins et combattaient contre une seule avec les avantages de toutes les autres. »

Alaric à Athènes.

La période des grandes invasions s'ouvre en 395 par une révolte niilitaire. Les Wisigoths fédérés se soulèvent contre Tempereur Arcadius, poussés à bout par ses ministres qui ont diminué leurs subsides et refusé à leur chef Âlaric le titre de maître des milices. Abandonnant leurs cantonnements de Mésie, les Wisigoths se répandent dans la péninsule des Balkans. Us ont toutefois des ménagements pour les Romains. La Grèce leur eu impose par sa gloire passée. Le pèlerinage des Goths à Athènes n'est pas l'épisode le moins curieux de cette première incursion d'Alaric dans 1 empire.

i' (( Alaric était issu de la race sacrée des Balthes ou hardis, dans laquelle les Wisigoths prenaient leurs rois, et, dès son enfance, comme pour qualifier le caractère aventureux qui se développait en lui, on ne le nommait que le Balthe, le hardi par excellence. Tout jeune encore, il avait assisté aux grandes tragédies de sa nation : à sa fuite devant les Huns, à son passage sur les terres romaines, à ses misères, à ses vengeances, à ses défaites; il l'avait accompagnée dans ses courses jusqu'au jour où les bras puissants de Théodose l'avaient enfermé dans un canton de Pannonie. Cet empereur le distingua et lui donna un commandement important dans sa guerre contre Eugène, puis il l'oublia. Le Balthe se retira le cœur blessé, et son dépit ne fit que s'aigrir quand il vit les faveurs impériales tomber sur des barbares qui ne le valaient pas, sur Saûl, sur Sarus; il songea dès lors à se payer lui-même de ses services.

» En 395, il était en pleine rébellion contre l'empire, et, ce qui donne une triste idée de la moralité de l'époque, le principal ministre de l'empereur, Rufin, encourageait sa rébellion. — A la mort de Rufin, il était en Thessalie. Poursuivant sa marche vers le sud, il franchit les Thermopyles sans qu'on songeât à l'y arrêter, négligea Thèbes et entra en Attique.

» Athènes l'attirait : le roi goth avait hâte d'arriver à cette ville fameuse qui occupait dans le domaine de l'intelligence et

LES BâRBâHëS. 29

des arts une place comparable à celle de Rome dans le domaine des conquêtes ou de Jérusalem dans celui des traditions religieuses. Athènes, nous dit un contemporain, n'était plus qu'un mot; mais ce mot plein d'enthousiasme dominait toujours le monde. La gloire passée de l'institutrice des nations survivait à son abaissement actuel. On faisait des pèlerinages à Athènes, comme on en fit plus tard en Palestine, pour visiter une terre sacrée, et le voyageur, rentré dans ses foyers, était fier de luimême et envié des autres. « Ce n'est pas qu'on en comprenne » mieux Aristote ou Platon, disait un de ces pèlerins de la » science, mais on a foulé le pavé du Portique et senti sur son » front l'ombre des jardins d'Académus. »

» Sans être, comme Stilicon, un barbare civilisé par l'étude, et sans nourrir à cet égard aucune prétention, Alaric avait assez entendu parler d'Athènes pour éprouver un vif désir de la voir; mais, quoique chrétien, il ressentait en même temps une secrète frayeur à l'idée de la profaner. En vain des fanatiques en manteau noir (c'est ainsi que les païens désignaient les moines) vinrent le trouver dans son camp pour l'exciter à détruire ce dernier habitacle des démons, le Balthe s'y refusa, et d'ailleurs les magistrats de la cité surent à propos le désarmer par leur soumission... Ils consentaient à recevoir Alaric, mais seul ou suivi d une simple escorte.

» Reçu en grande pompe par les magistrats, le roi goth fut installé dans la splendide demeure, qu'on lui avait préparée. Il lui prit alors la singulière fantaisie de mener pendant une journée dans les rues d'Athènes la vie d'un véritable Athénien. S'étant fait conduire d'abord au bain, il voulut visiter ensuite les monuments les plus renommés, puis l'Académie, le Lycée, le Portique, oh le barbare intelligent et curieux se fit expliquer ce qu'on appelait les merveilles des arts. A l'heure du dîner, on l'amena au Prytanée, oh, sur l'invitation des archontes, les principaux citoyens lui offraient un grand repas. Le barbare, qui avait à peine connu la cour de Constantinople, alla sans doute, dans cette visite, d'ébahissement en ébahissement ; toutefois, suivant sa promesse, il partit le lendemain au point du jour. Les païens zélés, rhéteurs ou sophistes, compromis dans l'enseignement de l'hellénisme, avaient eu soin de s'esquiver, soit que la mansuétude du barbare ne les rassurât pas complètement, soit que le voisinage des hommes au manteau noir fût un épou vantail pour eux. La plupart se dirigèrent vers Mégare;

mais ils rencontrèrent en route les soldats goths qui les arrêtèrent et en tuèrent plusieurs. Parmi ces derniers se trouva le sophiste Priscus, initiateur de l'empereur Julien aux mystères de la magie : Thellénisme le compte parmi ses martyrs.

» Ainsi se passa la prise d'Athènes ou, pour parler plus exactement, la visite du roi goth dans la cité de Minerve. Au lieu d'attribuer à des causes naturelles la modération du barbare, le peuple athénien, toujours léger et entêté de ses folles superstitions, imagina une fable qui, flattant son orgueil, devint pour tout véritable hellène l'explication incontestable de l'événement. Les Athéniens racontèrent qu'au moment de donner l'assaut, le roi ennemi, poussant une reconnaissance au pied des murailles, avait aperçu un être surhumain qui en faisait le tour, comme une sentinelle attentive et dont la forme, la taille, le visage, l'armure rappelaient à s'y méprendre les statues de Pallas. Troublé de cette vision, Alaric avait porté ses regards au haut des murs, et là s'était montrée à lui la figure d'un guerrier gigantesque, agitant une énorme pique et lançant du feu par ses prunelles : c'était, disaient les Athéniens, le divin Achille lui-même, dans l'attitude oii le représente Homère, lorsqu'il court venger sur les Troyens la mort de Patrocle. Cette vue ayant fait perdre à Alaric toute envie d'attaquer une ville si bien gardée, il avait de son plein gré offert la paix aux magistrats. » (Amédée Thierry*, JSouveaiix Récits d'histoire romaine; Perrin et C*«.)

lie sac de Rome par Alaric.

En 410, les Wisigoths n'ont plus aucun ménagement pour les Romains. Eux qui étaient entrés avec recueillement dans Athènes sont insensibles à la gloire et à la majesté de la reine du monde. Ils saccagent Borne de fond en comble.

L'bistoire nous dit que le siège fut long*... Après avoir consommé tout ce qui pouvait se manger, les malheureux assiégés

i. Thierry (Amédée), né à Blois en 1797, mort à Paris en 1873, quitta l'enseignement pour la littérature et l'administration. Successivement préfet, conseiller d'Etat, sénateur, il mourut membre de l'Institut et grand officier de la Légion d'honneur. Il fut, comme historien, le digne émule de son frère Augustin. Ses principaux ouvrages sont : Histoire des Gaulois jusqu'à la domination romaine^ Histoire de la Gaule pendant la domination romaine^ Histoire d Attila, Tableau de l'empire romain^ Récits de l'histoire romaine au cinquième siècle^ Nouveaux Récits de Vhistoire romaine.

2. Quoique abandonnée par les empereurs pour Milan et Ravenne, Rome

eurent recours aux viandes les plus impures, puis à la chair humaine. « On s'entre-déchira pour se nourrir » , nous dit un contemporain avec un sang-froid horrible. Une mère mangea Penfant qu'elle allaitait. La dernière populace, celle qui ne savait même pas finir sous les traits de l'ennemi, s'éteignait dans un abattement stupide : elle ne se révoltait pas, elle périssait. Il n'y avait pas de tombeaux pour les morts. Les cadavres étaient jetés dans les rues ou empilés dans les recoins des places, qu'ils empestaient, et les maladies contagieuses vinrent aider aux ravages de la famine. Au milieu de cette agonie arriva la nuit du 24 août 410, la plus néfaste de toutes. Quand les habitants étaient plongés dans le sommeil, la porte Salaria s'ouvrit en cachette, et Alaric, aux aguets, y précipita ses troupes : la trahison lui livrait la ville.

Si l'on en croit Procope, une noble matrone, Proba Faltorna, épouse et mère de sénateurs, voyant les habitants de cette ville se consumer dans les angoisses de la guerre et de la faim, sans aucun espoir de salut, avait imaginé de les livrer à l'ennemi par compassion, comme on tue un agonisant sur le champ de bataille pour mettre un terme à sa souffrance.

... Les Goths firent leur entrée au son des trompettes et au bruit des chants sauvages qui d'ordinaire signalaient leur

n'en était pas moins la vraie capitale du monde. Son enceinte avait alors 21 milles de circuit; on y entrait par 37 portes, auxquelles correspondaient autant de faubourgs semblables à dos villes; 7 ponts sur le Tibre, 27 rues principales, 8 champs d'exercices, 17 places, outre de nombreuses ruelles, facilitaient les communications intérieures. 19 aqueducs, dont chacun était assez large pour que Ton pût aller dessus à cheval et le parcourir en bateau à l'intérieur, apportaient de 30 ou 40 milles une eau abondante à 1352 fontaines; en outre, on en comptait 15 plus splendides que les autres, sans parler des citernes particulières et des sources.

Deux Capitoles, 424 temples, 14 bois sacrés, 3 curies pour le sénat, 17 basiliques pour les affaires publiques et le jugement des contestations privées, 29 bibliothèques, 8 cirques, 2 amphithéâtres, 6 arènes pour les gladiateurs, 5 pour les naumachies, 16 thermes publics, 856 bains non gratuits, attestent la grandeur de la ville reine du monde. N'oublions pas que le thé&tre de Marcellus et celui de Balbus pouvaient contenir 30000 spectateurs chacun ; celui de Pompée, 40000; le Grand Cirque, 200000; et que les thermes deDioclétien mettaient à la disposition des citoyens 3200 baignoires de marbre.

Les 46602 maisons particulières et les 1780 palais, tellement élevés que les empereurs défendirent de leur faire dépasser 23 mètres, étaient répartis en 484 quartiers. 254 moulins et fours, 268 magasins préparaient ou conservaient les vivres nécessaires à l'approvisionnement public ; 400 cloaques, constructions d'une telle solidité que des chariots chargés pouvaient passer dessus, maintenaient la propreté des rues et des places. Ces cloaques étaient sous la surveillance des personnages du premier rang et l'on dépensait en une fois, pour les curer, jusqu'à 1000 talents. — Quant à la population, on l'évaluait à plus de deux millions d'individus.

approche. Tout en marchant, ils mettaient le feu aux maisons, et les jardins de Salluste, cette merveille des arts, disparurent bientôt sous des monceaux de cendres. Réveillés en sursaut par le tumulte, les habitants comprirent, à la lueur croissante de rincendie, que la ville était au pouvoir de l'ennemi. Au moment de franchir la porte Salaria, Alaric, à ce qu'il parait, ressentit en lui-même une terreur secrète !

La Rome qu'il allait saccager n'était pas seulement la métropole du monde, c'était aussi la ville des apôtres. 11 envoya l'ordre à toutes les divisions de son armée de respecter les basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul avec ce qu'elles renfermeraient de peuple et de richesses. Hors de ces deux asiles, situés d'ailleurs à l'extrémité opposée de la ville, il abandonnait tout à la rapacité du soldat.

Cependant la flamme, poussée par un vent d'orage, gagnait de proche en proche, plus rapide que la marche de l'ennemi, et dévorait indistinctement les demeures des pauvres et celles des riches, les ergastules d'esclaves et les palais. Il s'élevait, des îlots de maisons que l'embrasement atteignait ou menaçait, comme un concert de clameurs sinistres et de lamentations qui couvraient le bruit de la bataille. Les habitants se précipitaient dehors pèle-mêle, hommes, femmes, enfants, esclaves et maîtres, s'appelant par leurs noms, s'entraînant, se heurtant les uns les autres, et ceux qui échappaient aux flammes rencontraient dans la rue l'épée des Goths. Au plus fort de l'incendie, l'orage qui s'annonçait éclata avec une violence inexprimable, dominant de sa voix toutes les clameurs; la foudre, à coups répétés, sillonnait l'obscurité de la nuit.

Où le feu ne sévissait pas, le meurtre, le pillage s'avançaient comme un troisième fléau d'un quartier à l'autre. Les Goths avaient la passion de l'argent et les palais dorés des patriciens devinrent le théâtre de lamentables tragédies. Une veuve de naissance illustre, amie de saint Jérôme, Marcella, habitait sur le mont Aventin la demeure de ses ancêtres, en compagnie d'une jeune fille qu'elle avait adoptée. Cette jeune fille s'appelait Principia. Avec des apparences de richesse en dehors, la maison de Marcella était simple au dedans, car la veuve avait distribué tout son bien aux pauvres; elle et sa compagne ne portaient même que des habits de bure. Surprises par la brusque irruption de l'ennemi, elles n'avaient pu ni fuir ni se cacher, et elles étaient seules lorsqu'une troupe de barbares tout souillés de

sang pénétra jusqu'à leur appartement. Ces hommes voulaient de l'argent; ils demandaient avec menaces des trésors que Marcella ne pouvait leur livrer; ils la frappèrent si cruellement qu'elle défaillit. Au milieu de ses souffrances, elle ne faisait entendre qu'un cri : « Grâce pour Principia ! » Elles furent enfin transportées dans l'église Saint-Paul, qui était à la fois un hôpital et un lieu de refuge; Marcella expira quelques jours après. Ainsi périrent beaucoup de femmes chrétiennes sous les outrages de ces barbares qui étaient chrétiens, et dont elles avaient peut-être souhaité le triomphe.

L'ardeur du pillage avait entraîné un officier goth dans un quartier retiré. 11 y remarqua une maison d'assez belle apparence, il y entra et la trouva à peu près déserte : son gardien était une vieille femme, vêtue du costume des vierges, qui accueillit l'étranger avec dignité. A la sommation ordinaire : « Apporte-moi tout ce que tu as d'or », la femme s'approcha d'une cachette dont elle ouvrit la porte et elle en tira des objets précieux qu'elle étala successivement devant le barbare. « C'est le trésor de l'apôtre Pierre, dont je suis dépositaire, réponditelle; ces vases sont ceux qu'on emploie aux mystères dans sa basilique. Prends-les, si tu veux, cela te regarde, et tu sais à qui tu en rendras compte : pour moi, je les abandonne à ta discrétion, car je n'ai ni la force de les défendre, ni le droit de les donner. »

Emu de ce qu'il entendait, le Goth envoya prévenir Alaric, s'enquérant de ce qu'il devait faire : Alaric, effrayé à son tour, ordonna que tout fût réintégré dans la basilique de Saint-Pierre, sans que personne osât en détourner la moindre parcelle. Il recommanda aussi que le transport se fît avec toute la vénéralion et la pompe convenables. L'officier eut bientôt réuni des soldats de sa nation, des Romains esclaves ou libres; des chrétiens se joignirent volontairement à cette troupe, et il se forma une procession qui s'achemina lentement vers le sanctuaire de l'apôtre. Les uns portaient au-dessus de leur tète les divers meubles du trésor, les autres formaient le cortège et des files de soldats les environnaient ou les précédaient l'épée au poing. On entonna des psaumes et des hymnes où la voix des Goths se mêlait à celle des Romains par une harmonie bizarre, chacun chantant dans sa langue. Gomme ceux qui faisaient partie de la procession n'étaient ni rudoyés ni volés, des polythéistes s'y

* sèrent pour sauver leur vie et leur argent. Il parait qu'à

3i LECTURES HISTORIQUES.

rentrée de la basilique de Saint-Pierre, comme à celles des autres églises transformées en asiles, il fallait déclarer sa religion aux gardiens sous peine d'exclusion ; beaucoup de païens firent alors des professions de foi, ou simulèrent par leur attitude une croyance qu'ils se hâtèrent de renier quand le péril fut passé.

Il s'établit ainsi un courant qui, pendant plusieurs heures, entraîna la foule vers le pont Milvius et vers les collines du Vatican : la basilique de Saint-Pierre et ses dépendances en furent bientôt encombrées... Un second courant, presque égal à l'autre par son intensité, se dirigeait vers le pont d'Adrien et la basilique de Saint-Paul, qui se trouva bientôt remplie comme la première. L'une et l'autre offrirent alors par la quiétude l'image de deux îles paisibles au milieu d'une mer en courroux.

Ailleurs sévissait la barbarie dans ce qu'elle avait de plus hideux. Non seulement on pillait, mais on tuait, on massacrait partout, hors de la ville comme au dedans. Les distinctions de la naissance et du rang n'étaient qu'un aiguillon de plus à la brutalité des vainqueurs ; beaucoup de sénateurs périrent dans les tortures : on sait quel supf)lice était réservé trop souvent à leurs femmes et à leurs filles, même chrétiennes. Cette catastrophe, à laquelle personne n'avait sérieusement songé (tant l'éternité de la ville de Romulus était devenue une croyance religieuse), sembla ébranler l'univers entier. On crut que la société humaine allait crouler avec cette fière cité, qui en avait été pendant six siècles la lumière et la tête. « Rome, s'écria saint Jérôme, est devenue le tombeau des nations dont elle a été la mère ! »

Le sac de Rome dura trois jours et trois nuits, puis Alaric donna à son armée le signal du départ. Les bagages des Goths étaient pleins d'un butin immense ; le chef, pour sa part, obtint les objets les plus rares. Il emmenait avec lui la jeune sœur d'Honorius, Placidie, qu'il gardait comme un otage réservé pour des événements imprévus. Pendant que ces choses se passaient à Rome ou autour de Rome, que faisait Honorius ? On raconte qu'un matin, l'eunuque chargé de la volière impériale l'aborda le visage décomposé en annonçant que Rome était perdue. « Comment cela se peut-il ? s'écria l'empereur hors de lui, tout à l'heure encore je lui donnais à manger dans ma main. » Il voulait parler de sa poule favorite, oiseau d'une grandeur et d'une beauté singulière, à laquelle, par honneur, il avait donné le nom

de la reine du monde. L'eunuque s'expliqua et l'empereur parut se consoler. Il est difficile de prendre au sérieux cette anecdote, quoiqu'elle nous soit donnée par un historien grave et quoique tous les historiens l'aient répétée depuis lors. Elle sert du moios à nous faire comprendre le mépris profond des contemporains pour Honorius, mépris que l'histoire a confirmé. (D'après Amédée Thierry * , Nouveaux Récits de l'histoire romaine ; Perrin et C>«.)

lies Huns.

En moins d'un demi-siècle, les Romains avaient déjà reçu la visite des Wisigoths, des Suèves, des Alains, des Burgundes, des Francs, des Vandales, etc. 11 semblait que toute la Germanie se fût déversée dans l'empire. Mais derrière les Germains allaient venir les Huns, plus terribles et plus barbares encore que les peuples qui s'étaient rués jusqu'alors sur le territoire romain.

« Les Huns dépassent en férocité et en barbarie tout ce qu'on peut imaginer de barbare et de sauvage. Ils sillonnent profondément avec le fer les joues de leurs enfants nouveau-nés, afin que les poils de la barbe soient étouffés sous les cicatrices ; aussi ont-ils, jusque dans leur vieillesse, le menton lisse et dégarni comme les eunuques. Leur corps trapu, avec des membres supérieurs énormes et une tète démesurément grosse, leur donne une apparence monstrueuse : vous diriez des bêtes à deux pieds, ou quelqu'une de ces figures en bois, mal façonnées, dont on orne les parapets des ponts. Au demeurant, ce sont des êtres qui, sous une forme humaine, vivent à l'état des animaux. Ils ne connaissent, pour leurs aliments, ni les assaisonnements ni le feu : des racines de plantes sauvages, de la viande mortifiée entre leurs cuisses et le dos de leurs chevaux, voilà ce qui fait leur nourriture*. Jamais ils ne manient la charrue; ils n'habitent ni maisons ni cabanes, car toute enceinte de murailles leur paraît un sépulcre, et ils ne se croiraient pas en sûreté soua

1. Nous n'avons pu donner ici qu'un abrégé de ce beau récit auquel nous noua faisons un devoir de renvoyer le lecteur.

3. Les Cosaques Zaporogues, au dix-septième siècle, étaient restés ûdèles à celte sorte de cuisine nationale. Un voyageur de ce temps, Beauplan, écrivait : « Lorsqu'ils trouvent un cheval qui ne peut plus cheminer, ils l'égorgent, coupent la chair par rouelles, la mettent sur le dos du cheval qu'ils sellent, puis iprès trois heures de course l'arrosent de l'écume du cheval qu'ils recueillent wec leurs doigts et alors ils la mangent comme si c'était une étuvée. »

un toit * . Toujours errants par les montagnes et les forêts, changeant perpétuellement de demeures, ou plutôt n'en ayant point, ils sont rompus dès Tenfance à tous les maux, au froid, à la faim, à la soif. Leurs troupeaux les suivent dans leurs migrations, traînant des chariots où leur famille est renfermée. C'est là que les femmes filent et cousent les vêtements des hommes, élèvent leurs enfants. Demandez à ces hommes d où ils viennent, où ils sont nés, ils ne vous le diront pas : ils l'ignorent. Leur habillement consiste en une tunique de lin et une casaque de peaux de rats sauvages cousues ensemble. La tunique est de couleur sombre, et leur pourrit sur le corps; ils ne la changent point qu'elle ne les quitte. Un casque ou un bonnet rejeté en arrière et des peaux de bouc roulées autour de leurs jambes velues complètent leur équipage. Leur chaussure, taillée sans forme ni mesure, les gêne à ce point qu'ils ne peuvent marcher, et ils sont tout à fait impropres à combattre comme fantassins, tandis qu'on les dirait cloués sur leurs petits chevaux, laids mais infatigables et rapides comme l'éclair. C'est à cheval qu'ils passent leur vie, tantôt à califourchon, tantôt assis de côté, à la manière des femmes : ils y tiennent leurs assemblées, ils y achètent et vendent, ils y boivent et mangent, ils y dorpient même inclinés sur le cou de leurs montures. Dans les batailles, ils se précipitent sans ordre et sans plan, sous l'impulsion de leurs différents chefs, et fondent sur l'ennemi en poussant des cris affreux. Trouvent-ils de la résistance, ils se dispersent, mais pour revenir avec la même rapidité, enfonçant et renversant ce qui se rencontre sur leur passage. Toutefois, ils ne savent ni escalader une place forte, ni assaillir un camp retranché. Rien n'égale l'adresse avec laquelle ils lancent, à des distances prodigieuses, leurs flèches armées d'os pointus, aussi durs et aussi meurtriers que le fer. Ils combattent de près, avec une épée qu'ils tiennent d'une main et un filet qu'ils ont dans l'autre, et dont ils enveloppent leur ennemi tandis qu'il est occupé à parer leurs coups. Les Huns sont inconstants, sans foi, mobiles à tous les vents, tout à la furie du moment. Ils savent aussi peu que les animaux ce que c'est qu'honnête et déshonnête. Leur langage est obscur, contourné et rempli de métaphores. Quant à la religion, ils n'en ont point, ou, du

1. Au temps d^Attila, ils n'avaient plus cette horreur des toits. (Voir, plus loin, description du camp d'Attila.)

moins, ils ne pratiquent aucun culte; leur passion dominante est celle de Tor... » (Ammien Marcelun*, liv. XXXI, ch. ii.)

Les Huns ne devinrent un danger pour Tempire romain qu'avec Attila. Jusqu'alors ils avaient formé des hordes distinctes obéissant à des chefs issus d'une même famille royale, mais divisés par l'intérêt. Parmi ces chefs, c'était à qui obtiendrait d'être pris à la solde de Rome. Le roi Roua reçut de Tem- ^ pcreup un diplôme de général et un subside de 350 livres d'or. / Attila lui-même fit ses premières armes dans l'armée romaine. — Mais la situation changea quand Attila fut devenu roi de la principale tribu des Huns. Moitié combattant, moitié négociant, il rattacha à son empire non seulement le reste des tribus hunniques, mais aussi la plupart des peuples germains qui se trouvaient encore en Germanie. Maître de toute la barbarie, il songea à se jeter sur l'empire.

En 441, il franchit le Danube et impose aux Romains un traité désastreux. Voyant la peur qu'on a de lui, il en profite pour énoncer de nouvelles prétentions. L'empereur essaie en vain de le fléchir par ses prières et sa soumission. L'historien Priscus nous a conservé le souvenir d'une ambassade qu'il envoya un jour au camp des Huns.

Une ambassade a Attila.

Le départ des ambassadeuTB. — Les ambassadeurs partirent de Constantinople , suivis d'un nombreux cortège d'hommes et de chevaux, et se dirigèrent vers Sardique qu'ils trouvèrent en cendres : ils gagnèrent ensuite Naisse, patrie du ^nd Constantin, qui n'était plus qu'un monceau de décombres où quelques malades, qui n'avaient pu fuir, languissaient dans les ruines d'une église. Au delà de Naisse, la petite troupe eut à parcourir une plaine toute parsemée d'ossements humains, blanchis au soleil et à la pluie, restes des massacres et des batailles

1. Ammien Marcellio, le dernier des grands historiens latins, passa une bonne ! partie de sa vie dans les camps; il servit sous les empereurs Constance et * ialien. Retiré à Rome, sous le règne de Valens et de Théodose, il entreprit d'écrire l'histoire de l'empire depuis Nerva jusqu'à la mort de Valens {Berum gestanm libri XXXI), Les treize premiers livres sont perdus, mais ceux que nou» / «vons sont les plus précieux (353-378) parce que l'historien parle de faits oontem- / ponuns, dont il a été témoin et qu'il juge avec une remarquable impartialité.

CARRÉ. LRCT, HI8T. 3

qui avaient dépeuplé ce malheureux pays. A travers ces ruines et ce vaste cimetière, elle atteignit la rive droite du Danube, où elle trouva des bateliers huns en station avec leurs barques faites d'un seul tronc d'arbre creusé. La rive barbare était encombrée de ces barques empilées les unes sur les autres. Les Romains apprirent en effet qu'Attila campait dans le voisinage, et se disposait à ouvrir une grande chasse sur les terres de l'empire au midi du Danube, qu'il réclamait comme sa conquête.

Arrivée au camp des Huns. — De Tautre côté du Danube on entrait sur le territoire des Huns. A la grande contrariété de Maximin chef de la troupe, Édécon, dont la présence était une garantie pour l'ambassade, le quitta brusquement. Réduits aux guides qu'on voulut bien leur laisser, les Romains continuèrent à s'avancer vers le nord. Après deux jours de marche, ils aperçurent du haut d'une colline les tentes des Barbares qui se déployaient en nombre immense à leurs pieds, et, parmi elles, un pavillon qu'ils supposèrent être celui du roi. Le lieu paraissait bon pour camper, et Maximin y fit déposer les bagages. Tout à coup, des Barbares accoururent d'en bas à bride abattue. « Que faites-vous? criaient-ils; oseriez-vous placer vos tentes sur les hauteurs, quand celle de notre roi est dans le bas? » 11 fallut replier bagages et s'en aller camper ailleurs. Les Romains achevaient à peine leur installation, qu 'Édécon, Oreste, Scotta et d'autres personnages notables voulurent que Maximin montrât les instructions dont le chargeait son souverain ; il s'y refusa, mais il reconnut que l'ennemi en avait déjà eu connaissance par trahison. Après bien des difficultés, Maximin obtint qu'il serait présenté au roi des Huns. Scotta se chargea de l'y conduire. Les abords de la tente royale étaient obstrués par une multitude de gardes qui formaient une haie circulaire ; les ambassadeurs parvinrent à la percer grâce à la présence de Scotta, et ils trouvèrent, au milieu de sa tente, Attila qui les attendait assis sur un siège de bois.

Le foi les reçut assez mal. 11 s'adressa d'un ton irrité à l'interprète Vigilas, qu'il traita de a bête immonde », l'accusant d^avoir diminué à dessein le nombre des déserteurs dont il exigeait l'extradition, et il le renvoya à Constantinople * . Il garda

1. La colère d'Attila avait une autre cause; il avait appris que Vigilas, de coùcèrt avec le trésorier Chrysaphius, avaient voulu le faire assassiber par son ministre Edécon, qu'ils avaient cru gagner par la promesse d'une grosse somme d'argent.

néanmoins près de lui Tambassadeur et ses autres compagnons, leur disant de se tenir prêts à le suivre, et ceux-ci, au jour marqué, se mirent k l'arrière-garde de Tarmée des Huns.

L'ambassade égarée. — On n'avait pas encore fait beaucoup de chemin, quand les guides de l'ambassade changèrent brusquement de direction et, laissant l'armée continuer sa marche, s'engagèrent dans une route peu frayée. La contrée que Maximin et sa troupe avaient à traverser était basse, marécageuse, coupée de rivières qu'ils traversaient au moyen de bateaux que les habitants leur amenaient sur des chariots. Leur nourriture, durant la route, se composa principalement de millet, fourni par la population sur l'ordre des guides, et de deux espèces de boissons fermentées, l'une appelée médos (hydromel), l'autre camos (liqueur faite avec de l'orge). Surpris une nuit par une trombe de pluie et de vent qui balaya leurs tentes et leurs bagages, ils errèrent dans l'obscurité jusqu'à un village dont les habitants s'éveillèrent à leurs cris : ce village appartenait à la veuve de Bléda * , qui fit illuminer avec des roseaux tous les alentours, et procura aux envoyés romains ce dont ils avaient besoin. Le lendemain, à la pointe du jour, les voyageurs retrouvèrent leurs bagages épars le long du marais; il fallut môme en repêcher une partie. Ils ne voulurent pas quitter la reine sans lui exprimer leur reconnaissance. Ils joignirent à leurs remerciements trois coupes d'argent, des toisons teintes en pourpre, des fruits secs et du poivre d'Inde. Quelques jours après, ils arrivaient à la capitale du roi des Huns.

La capitale d'Attila. — Cette capitale d'un royaume qui ne possédait pas une seule ville, était un camp retranché entre le Danube, la Theiss et les Carpathes. Le palais du prince, placé sur une hauteur, dominait le camp et attirait au loin les regards par ses hautes tours. Le palais n'était lui-même qu'un vaste eti* clos circulaire renfermant plusieurs maisons, telles que celles du roi, de son épouse favorite Kerka, et de quelques-uns de ses fils. La maison d'Attila était encadrée dans de grands panneaux de planches d'un poli admirable et si exactement joints ensemble, qu'ils ne semblaient former qu'une seule pièce. Celle de la reine, d'une architecture plus ornée, présentait sur ses faces des des-^-

1. C'était un frère qu* Attila, pour succéder seul à son oncle Roua, avait fait assassiner.

sins en relief et des sculptures qui ne manquaient point de grâce. Sa toiture reposait sur des pilastres soigneusement équarris, entre lesquels régnait une suite de cintres en bois tourné, appuyés sur des colonnettes et formant comme les arcades d'une galerie. La maison d'Ogénèse, favori du roi, se voyait à peu de distance. Une curiosité y méritait l'attention des étrangers : il y avait des bains construits sur le modèle des thermes romains, et de l'architecte qui les avait élevés Ogénèse avait fait son baigneur.

Attila fit son entrée dans sa capitale avec un cérémonial qui intéressa vivement les Romains. Une nombreuse troupe de femmes vint à sa rencontre sur deux rangs, soutenant en l'air, d'un côté à l'autre, des voiles de lin blanc en manière de dais, sous lequel chantait un chœur de jeunes filles. La femme d'Ogénèse attendait devant sa demeure le héros auquel elle rendit hommage en lui offrant du vin et des mets qui avaient été préparés pour lui. Au signe qu'il fit, les esclaves élevèrent à sa hauteur (car il restait à cheval) une table d'argent sur laquelle Attila prit une coupe qu'il approcha de ses lèvres ; puis il entra dans son palais.

L'enclos du palais d'Attila était une sorte de promenoir où les ambassadeurs pouvaient aller, venir, tout observer sans qu'aucun garde les gênât. Priscus y fut abordé par un étranger, vêtu comme un Scythe de distinction, qui le salua en grec; il lui apprit qu'après avoir perdu dans les invasions précédentes sa fortune et sa liberté, il était devenu esclave d'Ogénèse et s'était élevé par ses bons services au niveau des Huns avec lesquels il avait contracté alliance. Il mangeait à la table de son maître, et sa condition parmi les Barbares lui semblait bien préférable à celle qu'il avait en Grèce, où les empereurs, incapables de protéger leurs sujets, grevaient le peuple d'impôts, sans parler d'une multitude de lois obscures, de procès sans fin et de la corruption générale.

Priscus fut chargé d'offrir les présents destinés à la reine Kerka. Celle-ci le reçut couchée sur un lit moelleux, dans une chambre élégante couverte de tapis ; elle était entourée de ses femmes et de ses serviteurs accroupis en cercle autour d'elle, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre; celles-ci travaillaient à passer des fils d'or et de soie dans des pièces d'étoffes destinées à relever les vêtements des hommes.

En sortant du palais de la reine, Priscus entendit un grand

bruit et vit une grande foule à laquelle il se mêla. Il aperçut bientôt Attila qui, placé devant la porte de sa maison, rendait la justice. Sa contenance était grave ; ceux qui avaient des procès à faire juger s'approchèrent à tour de rôle : il les jugea tous, puis il rentra pour recevoir les députés qui lui arrivaient de plusieurs pays barbares.

Le banquet royal. — Parmi les ambassadeurs venus au camp d'Attila, Priscus rencontra le comte Romulus qui négociait pour l'empereur d'Occident avec aussi peu de succès que Maximin pour celui d'Orient. Les députés des deux empires furent invités à la table d'Attila. Certes ce fut un grand spectacle de voir les ambassadeurs romains s'asseoir au banquet bien après les Huns de distinction. La salle du festin était une grande pièc« garnie à son pourtour de sièges et de petites tables, mises bout à bout, pouvant recevoir chacune quatre ou cinq personnes. Au milieu s'élevait une estrade qui portait la table d'Attila et le lit sur lequel il avait déjà pris place. Au moment où les convives entraient, des échansons, apostés près de la porte, leur remettaient des coupes pleines de vin dans lesquelles ils devaient boire en saluant le roi. Quand tout le monde fut assis, l'échanson d'Attila présenta à son maître une coupe remplie de vin, et celui-ci but en saluant le convive d'honneur qui se leva aussitôt, prit une coupe des mains de l'échanson posté derrière lui, et rendit le salut au roi. Ce fut ensuite le tour des ambassadeurs, puis d'autres convives qui, salués l'un après l'autre suivant leur rang, répondirent au roi de la même manière; un échanson, muni d'une coupe pleine, se tenait derrière chacun d'eux. Les saluts finis, les maîtres d'hôtel déposèrent sur les tables des plats chargés de viandes ; on ne mit sur celle d'Attila que de la viande dans des plats de bois. Sa coupe aussi était en bois, mais ses convives étaient servis dans des plats d'argent et buvaient dans des coupes d'argent ou d'or. Quand les tables furent desservies, le vin resta, et chacun lutta d'intempérance. Pendant ce temps, deux Scythes célébrèrent en vers hunniques les exploits de leur chef, et leurs chants jetèrent les Huns dans les transports bruyants d'un belliqueux enthousiasme. Vinrent ensuite les bouffons, qui excitèrent dans la salle de bruyants éclats de rire. Seul, entre tous, Attila restait grave ; il ne faisait trêve à ses pensées que pour caresser les joues d'Irnak, le plus jeune et le plus cher de ses fils.

La reine Kerka voulut traiter les ambassadeurs à son tour;

42 LECTURES HISTOKIQUES.

elle les invita, dans la maison (Je son intendant, à un repas magnifique et fort gai où les convives, en dépit de la gravité romaine, durent boire et s'embrasser à la ronde.

Après un second repas qu'il leur offrit, Attila renvoya les ambassadeurs sans avoir voulu rien entendre du sujet de leur ambassade : ceux-ci partirent comblés de politesses et de présents, mais les incidents de leur retour furent loin de leur plaire, et leur montrèrent, au sortir des fêtes, un côté plus sérieux du gouvernement d'Attila. A quelques jours de marche, ils virent crucifier un transfuge saisi près de la frontière romaine. Un peu plus loin, ce furent deux prisonniers fugitifs qu'on clouait à un poteau . . . (D'après Priscus * . )

Attila en Caule.

En 451, Attila franchit le Rhin et se précipita sur la Gaule. Tout fuyait ou se disposait à fuir devant cette tempête de nations que précédait l'incendie et que suivait la famine. Seuls les évêques osaient lui résister.

« Au milieu de la désorganisation générale, dit Amédée Thierry, les magistrats civils et militaires faisaient souvent défaut ; mais l'évêque demeurait enchaîné à son troupeau par un lien spirituel. C'était donc lui que les barbares trouvaient toujours en face d'eux, comme le seul fonctionnaire qui représentât la hiérarchie romaine; c'était lui seulement que les citoyens pouvaient invoquer comme leur conseil et leur guide. Des lois nées des besoins du temps conféraient à l'évêque des attributions civiles qui en firent peu à peu le véritable magistrat de la cité; mais la force des choses lui en conférait bien d'autres : elles faisaient de lui, suivant les cas, un duumvir, un préfet, un intendant des finances, un général d'armée. Cet état de choses, mal compris par les siècles suivants, donna lieu à

1. Priscus est le seul hislorien qui nous représente Attila sous son véritable jour. L' Attila de Jornandès, plus sauvage, plus barbare, a quelque choise de théâtral ; on sent que la légende commence. Les hagiographes chrétiens, de leur côté, ont fait d'Attila un personnage providentiel, un messie de douleurs et de ruines envoyé pour châtier les vices de Rome. L'homme s'efface pour faire place à un symbole, à un mythe : le fléau de Dieu. — Les extraits de Priscus ont été insérés dans le l»"" vol. des Byzantins historix scriptores (Paris, 1648) et dani les Fragmenta Aistoricorum grxcorum, t. IV, p. 77, de la collection Didot. (Paris, 1851.)

œlte multitude de martyrs que mentionnent les légendaires daos les guerres barbares du cinquième siècle ; tout évoque rais à mort était naturellement à leurs yeux mis à mort par sa foi. »

Partout où il passa, Attila trouva des évéques devant lui : à Metz, à Dieuze, à Reims, à Châlons, à Troyes, à Orléans. Dans cette dernière ville, c'était Tévêque saint Aignan en personne qui dirigea la résistance.

L'élection populaire, qui était alors le mode de recrutement de l'Église, savait démêler dans les candidats à Tépiscopat les qualités qui devaient les rendre utiles en toute circonstance. Les peuples suivaient avec une confiance que ne leur inspiraient pas toujours les généraux de profession ces capitaines improvisés, qui avaient le bâton pastoral pour arme, qui rangeaient leurs troupes au chant des psaumes et commandaient la charge au cri à'AUeluia, De leur côté, les barbares ne voyaient qu'avec une certaine appréhension ces généraux sans cuirasse et sans épée, dont ils ne calculaient pas bien toute la puissance ; ils tremblèrent plus d'une fois devant eux, et plus d'une fois des négociations, poursuivies par les maîtres des milices ou les préfets, se terminèrent par l'intervention d'un évéque.

Saint Aignan sut inspirer à son peuple assez de courage pour résister aux Huns. Quand les Orléanais se virent près d'être forcés, ils demandèrent à leur évêque ce qu'ils avaient à faire.

« 11 les engagea à se prosterner tous pour prier et implorer avec larmes les secours du Seigneur ; il célébra en outre des processions sur les murailles. Les assiégés se mirent donc à prier et le pontife leur dit : « Regardez du haut du rempart si la miséricorde de Dieu ne vient pas à notre secours ; » car il espérait voir Aétius que, dans sa prévoyance de l'avenir, il était allé trouver dans Arles. Mais regardant du haut des murs, ils n'aperçurent personne. L'évêque leur dit encore : « Priez avec zèle, car le Seigneur vous délivrera aujourd'hui. » Ils se mirent à prier et le saint ajouta : « Regardez de nouveau. » Mais ayant regardé ils ne virent personne qui leur apportât secours. Le bienheureux Aignan reprit pour la troisième fois : « Si vous le suppliez sincèrement, Dieu va vous secourir. » Leur prière finie, ils vont, par l'ordre du vieillard, regarder pour la troisième fois du haut des remparts, et ils aperçoivent de loin comme une nuée s'élevant de la terre. « C'est le secours du Seigneur, » s'écrie le peuple. Cependant les remparts ébranlés sous les coups du bélier allaient s'écrouler, lorsque voici Aétius qui arrive, et

44 LECTURES HISTORIOUES.

Théodoric, roi des Goths, ainsi que Thorismund son fils, qui accourent vers la ville à la tète de leurs armées, renversant et rejetant Tennemi. La ville fut ainsi délivrée par l'intervention du saint évèque. Mis en fuite, Attila se jette dans les plaines de Méry et s'y dispose au combat. Les nôtres, à cette nouvelle, se préparent à le combattre avec courage. » (Grégoire de Tours, liv. II, ch. VII.)

« Aux Romains et aux Wisigoths s'étaient joints les Francs, les Sarmates, les Armoricains, les Létiens, les Burgundes, les Saxons, les Ripuaires et quelques autres nations celtiques ou germaniques. On se rencontra dans les champs Gatalauniques, appelés aussi champs Mauriciens, qui s'étendent sur cent lieues de long et soixante-dix de large. La lieue gauloise est de quinze cents pas.

» Attila était inquiet pour l'avenir; il résolut de consulter ses devins. Geux-ci, après avoir interrogé, selon leur coutume, les entrailles des victimes et les veines qui se montrent sur les os mis à nu, présagèrent aux Huns des destins contraires; la seule et faible consolation qu'ils purent prédire, c'est que, du côté des ennemis, le plus élevé des chefs succomberait. Attila, désirant la mort d'Aétius, même au risque de se perdre lui-même, engagea le combat.

» Il y avait une position s'élevant en forme de colline. L'une et l'autre armée désirait s'en emparer, parce que cette position assurait l'avantage à qui l'occuperait... Théodoric et ses Wisigoths formaient l'aile droite, Aétius la gauche avec les Romains ; Sangiban le centre avec ses Alains ; mais, par une précaution bien justifiée, Aétius et Théodoric l'avaient entouré de troupes d'une fidélité éprouvée, car ils se défiaient de ce chef. L'ordre de bataille des Huns fut différent : Attila occupa le centre avec ses plus vaillants guerriers... Les deux ailes de son armée étaient formées par les nombreux peuples qu'il avait soumis à sa domination. Parmi ceux-ci on remarquait les Ostrogoths, commandés par Walamir, Théodemir et Widemir, trois frères plus nobles que le roi auquel ils obéissaient, car ils étaient de l'illustre race des Amales. On y voyait aussi, à la tête d'une bande innombrable de Gépides, le roi Ardaric, si fidèle à Attila, qu'il assistait à tousses conseils... On combattit d'abord pour occuper la position dont nous avons parlé : Attila lança l'élite des siens pour s'en emparer, mais il fut devancé par

Thopismund et Aétius, qui repoussèrent facilement les Huns. » Attila, voyant son armée troublée par ce premier échec, harangua ses soldats pour leur rendre courage... La lutte corps à corps s'engagea; bataille affreuse, multiple, épouvantable, opiniâtre, telle que lantiquité n'en rencontre pas de semblable. . . Si Ton peut ajouter foi à nos pères, un petit ruisseau qui coule au milieu de cette plaine dans un lit profond, grossi non par la pluie, mais par un liquide inaccoutumé, s'enfla tellement, qu'il devint un torrent impétueux qui roula du sang; de sorte que les blessés qu'une soif ardente poussa sur f

ses bords y puisèrent une eau chargée de débris humains.

«Pendant que Théodoric parcourait son armée pour l'encourager, il tomba de cheval, fut foulé aux pieds des siens et perdit ainsi la vie dans unâgeavancé. . . Alors les Wisigoths, se séparant des Alain s, se précipitèrent avec fureur sur les Huns, et ils eussent exterminé Attila, si ce prince ne s'était prudemment enfui et enfermé avec les siens dans l'enceinte de son camp, qu'il avait entouré d'un retranchement de chariots. Quelque faible que fût cet abri, des guerriers, auxquels un instant auparavant nul rempart naturel ne pouvait résister, y cherchaient une retraite pour sauver leur vie...

» Au point du jour, l'aurore montra les campagnes couvertes de cadavres; les confédérés, voyant que les Huns n'osaient sortir de leurs retranchements, jugèrent que la victoire leur était

Armes et bijoax trouvés sur le ohamp de bataille.

acquise... Malgré ses défaites, Attila n avait point une contenance abattue et, faisant sonner ses trompettes et résonner les cliquetis des armes, il menaçait de revenir à la charge. Tel un lion pressé par les chasseurs, adossé à sa caverne, n'ose pas s'élancer sur eux, et pourtant ne cesse pas de jeter l'épouvante aux alentours par ses rugissements; tel ce roi belliqueux, enfermé dans ses barricades, frappait d'effroi ses vainqueurs. Les Goths et les Romains tinrent conseil pour savoir ce qu'ils devaient faire d'Attila vaincu. Ils résolurent de le bloquer dans son camp, car il manquait de vivres; du reste ses archers, postés derrière les chariots, en défendaient les abords à coups de flèches. On dit que, dans cette situation critique, Attila fit dresser un bûcher formé de selles de chevaux, prêt à se précipiter dans les flammes, si les ennemis forçaient son retranchement*... » (JoRNANDÈs*, Histoire des Goths, ch. xii et xm.)

1. Ou s'est livrée la bataille dite des Champs Catala uniques? — C'est une question qui a été bien souvent agitée par les savants. — L'usage a fait donner à cette horrible mêlée de peuples, on ne sait trop pourquoi, le nom de bataille de Chàlons. Sur 17 textes originaux se rapportant à la campa^e d'Attila en Gaule, 2 désignent les plaines chàlonnaises, 5 les plaines mauriacennes ou mauriciennes, 2 hésitent entre les deux localités, 8 gardent le plus prudent silence. — Les historiens ^ui nomment Chàlons sont deux étrangers (1 Italien Cassiodore et l'Espaenol Isidore de Séville) ; ceux qui tiennent pour les champs Mauriciens sont des hommes qui ont appartenu à notre pays (Grégoire de Tours, Frédégaire, l'auteur de la vie de saint Aignan, le rédacteur de la loi Gombette, le continuateur de Prosper d'Aauitaine). Comme il n'y a pas lieu de tenir compte des textes de Jomandès et d'Idace de Séville qui flottent incertains entre les deux localités, il semble que la version à laquelle on doive se rallier soit celle des champs Mauriciens. Mais où fautril les placer ? Le continuateur de Prosper d'Aquitaine est très précis à cet égard : pugnatum est quinto millario de Trecis loco nuneupato Maurica in Campaniâ. La bataille semble donc s'être livrée très près de Troyes. On s'est mis alors en quête d'une localité, voisine de Troyes, qu'on pût identifier à Maurica, La plupart des historiens ont, pour d'excellentes raisons, proposé Méry-sur-Seine ; M. D'Arbois de Jubainville a proposé Moirey (village aujourd'hui disparu). M. Girard, professeur au lycée de Troyes, a prétendu retrouver le lieu de la bataille dans la plaine qui s'étend au pied de la colline de Montgueux, juste à 5 milles de Troyes, dans une contrée qui portait effectivement le nom de Morica et où conduisait un chemin appelé naguère la voie des Mores. M. Leclert, de la Société académique de l'Aube, voit dans le mot Morica un dérivé du vieux mot mora, morut qui, d'après Ducange, signifie « «ndroit marécageux ■ . Ce serait donc dans la partie marécageuse de la Champagne, c'est-à-dire de Pont-sur-Seine à Troyes, que se serait livrée la bataille. M. Leclert pense que les auteurs ont voulu désigner un lieu topo^raphique, une région naturelle, une plaine d'une très vaste étendue et non une ville ou un village. Cette solution a l'avantage de ne contredire aucun des auteurs anciens, de laisser toute sa valeur au texte du continuateur de Prosper qui fixe le lieu de la bataille tout près de Troyes. et d'éclairer les légendes de saint Loup et du diacre Mémorius qui montrent Attila campé au village de Brolium (auj. Saint-Mesmin, à 20 kilomètres de Troyes).

2. Jomandès^ Jordanus ou Jordanis, qui passe pour avoir été évéque de Ravenne, était Goth d'origine et vivait au sixième siècle de notre ère. Il nous

lie moliie Séverln.

Saint Séverin. — Sur le revers occidental du mont Kalemberg (le Cettius des anciens), au penchant d'une riante vallée parsemée de vignobles, on montre les vestiges d'un vieil ermitage non loin duquel s'élèvent deux villages et deux églises qui portent le nom de Séverin. Séverin était un saint homme qui avait paru en Pannonie au plus fort des guerres qui avaient suivi la mort d'Attila. La mission qu'il croyait avoir reçue du ciel, et qu'il venait accomplir dans le pays le plus malheureux et le plus désorganisé de l'Occident, consistait à réveiller, sous le stimulant énergique de la pénitence, une société que gagnait déjà le froid de la mort, à y ramener la charité hannie des âmes par l'égoïsme, à commander le patriotisme au nom de Dieu, en un mot, à faire régner la loi religieuse là où la loi humaine n'avait plus de force.

A peine Installé chez le portier de Téglise d'Astures, il s'était mis à parcourir la ville en prêchant l'abstinence aux riches et en quêtant pour les pauvres des vêtements et du pain ; surtout il appelait à la pénitence et à la prière un peuple livré aux dissipations les plus insensées. Il lui montrait des messagers de la colère céleste dans ces barbares qui rôdaient nuit et jour autour de ses murailles ; il lui prédisait sa ruine prochaine.

Le nouveau Jonas déplut avec ses prophéties, et il dut se retirer à Comagènes, grande ville forte bâtie au pied du Cettius. Peu s'en fallut qu'on ne l'y traitât comme à Astures; mais cette cité ayant été surprise et pillée par les barbares, il passa aussitôt pour un saint et un prophète. Les villes se disputèrent la faveur de le posséder, ne fût-ce qu'un jour. Favianes fut l'une des premières à l'appeler; voici dans quelles circonstances.

Séverin à Favianes. — Favianes attendait des provinces du midi un grand convoi de blé; mais, l'Inn étant gelé, la famine s'était fait bientôt sentir dans la ville. Les magistrats, impuissants à maintenir l'ordre parmi les affamés, supplièrent Séverin de venir; il y consentit. Sa présence rétablit le calme aussitôt.

jwte de lui : 1* De la sueeetsion des royaumes et des temps; 2« De Vorigine et «^ actes des Goths. Ce dernier ouvrage n'est pas sans valeur ; il nous fournit ith détails précieux sur les Huns et les Goths. Toutefois on y relève plus d'une QMzaelitude. Àjoatons qu'il est incomplet et partial.

Il ordonna d'abord aux habitants de déclarer ce que chacun d'eux possédait encore de grain, et de mettre les provisions en commun. Les vivres reparurent sur le marché. C'était au nom de Dieu que Séverin faisait exécuter ses ordres. Malheur au mauvais riche qui dissimulait ses richesses ! Le saint personnage, par des révélations d'en haut, connaissait le coupable et le dénonçait à l'indignation publique. « Écoute, Procula, dit-il un jour à une riche veuve qui était parvenue à dérober à la connaissance de tout le monde un riche amas de blé, écoute ce que j'ai à te dire. Grâce au Seigneur, qui a pris pitié de ses enfants, tu ne sauras bientôt plus que faire de tout ton blé, à moins que, plus humaine pour les poissons que pour les hommes, tu ne le jettes dans le Danube. » Procula, confondue, court déterrer son blé et le fait porter au marché. Quelques jours après, l'inn était en plein dégel et les convois de grains venaient ravitailler la contrée.

Misérable condition des villes frontières. -^ Les villes du Norique et de la Rhétie présentaient toutes, plus ou moins, le spectacle de la plus violente anarchie. Les fonctionnaires civils et militaires, faisant retraite devant l'invasion, avaient regagné l'Italie avec la plus forte partie des garnisons, de sorte que le gouvernement restait tout entier aux mains des magistrats municipaux. Ce qui restait de soldats des anciennes garnisons, ne recevant plus de solde, désertaient et, appelant à eux des paysans affamés et des vagabonds de toute nation, donnaient naissance aux Scamares, brigands organisés, assez forts pour tenir tête aux troupes régulières.

A défaut de pouvoirs légaux régulièrement institués, des pouvoirs de fait s'établissaient dans les villes où régnaient sans contrôle, tantôt le bon sens, tantôt le caprice du peuple. L'autorité supérieure tombait le plus ordinairement aux mains du chef militaire représentant la force matérielle, quelquefois aux mains de l'évèque représentant la force morale; parfois aussi l'une et l'autre force venaient se cumuler sur la même tête : l'évèque ceignait l'épée et le tribun prenait la crosse. C'est ce qu'on vil dans Favianes, oti le peuple promut à l'épiscopat son commandant militaire, le tribun Mamertinus, pour prix de ses bons services. Mamertinus était un brave officier, homme juste et pieux, mais qui, on peut bien le croire, n'avait jamais touché un livre de liturgie. Il devint, dans la circonstance, un excellent évéque. Sollicité bien des fois d'accepter ce titre, Séverin s'y refusa toujours.

Une troupe de brigands s'abattit un jour sur la banlieue de

Favianes. Les maisons furent pillées, le bétail enlevé, les colons traînés en servitude avec leurs femmes et leurs enfants. A cette nouvelle, Séverin vint trouver Mamertinus. « Je n'ai qu'une poignée d'hommes, dit celui-ci, et encore sont-ils à peine armés. — Au nom de Dieu, pars à l'instant, dit Séverin, si tes soldats manquent d'armes, l'ennemi leur en fournira. » Le tribun part, surprend les voleurs au milieu d'une orgie, et l'on n'eut qu'à détacher les fers des captifs pour les passer au cou des brigands. Un jour, Séverin disparut pour se cacher dans une cellule qu'il s'était construite sur le mont Cettius ; mais il comprit que son devoir était de vivre au milieu d'une société qu'il s'était donné pour mission de régénérer. Il revint à Favianes où il fonda un premier monastère. Il en fonda bientôt un second à Passau. A partir de ces deux fondations, l'action du réformateur sur les provinces danubiennes prit la forme et la régularité d'un gouvernement. Ce furent surtout ses relations avec les peuples et les Pois barbares qui firent de Séverin l'un des principaux personnages politiques de son temps.

Séverin et les barbares du Danube. — Depuis la^ mort d'Attila et le démembrement de son empire, la vallée du | Danube était ainsi partagée : au nord du fleuve, les Gépides I campaient dans la ville d'Attila sur les ruines de son palais de V planches; les Ostrogoths campaient en face, sur la rive droite, I en Pannonie ; les Ruges occupaient la vaste plaine de la Morawa ; l plus loin, à l'occident et des deux côtés du fleuve, les Hérules, ) les Turcilinges, les Scyres, placés sous le patronage des Ruges; ( au nord-ouest, les Thuringiens ; au sud-ouest, les Alamans et les | Suèves. Toujours en guerre, toujours en quête de butin, ces f peuplades s'arrachaient la dépouille des provinciaux romains, bouleversant et ruinant à l'envi la contrée qui devait les nourrir.

Séverin avait affaire avec tous ces peuples, mais surtout avec les Ruges qui l'assiégeaient en quelque sorte dans son monastère de Favianes. La charité fut son grand moyen d'action sur les barbares ; il venait en aide à leurs pauvres et à leurs malades ; il leur prodiguait, dans leurs affaires temporelles, les lumières de sa sagesse et de son expérience ; aussi était-il devenu leur conseiller comme il était celui des Romains.

Il exerça une grande influence sur Flaccithée, roi des Ruges, qu'il put empêcher de molester les Romains du Norique ; mais la situation changea sous son successeur Fava, qui subissait trop volontiers les caprices de sa femme Ghisa. Transportée brus-

quement au sein de la civilisation, cette fille des forêts n'avait point vu sans une surprise mêlée d'envie le spectacle des riches campagnes du Norique, et surtout le produit des arts étalé dans les villes. Elle eût voulu emporter sur elle tout cela dans son Rugiland. Pour y réussir, elle imagina de faire enlever à main armée des troupes de colons et d'artisans romains qu'elle établissait sur ses domaines au delà du Danube. Séverin réclama énergiquement contre ces attentats. Ce" ne fut que lorsqu'elle eut failli perdre un fils chéri que Ghisa consentit à rendre la liberté à ses captifs.

Apparition d'Odoacre. — Du temps que Flaccithée vivait encore, des soldats ruges qui allaient chercher du service en Italie, passant près de la cellule de Séverin, voulurent visiter et saluer le saint. La cellule était basse, et l'un des soldats ne put y entrer qu'en courbant la tête. « Tu es grand et pourtant tu grandiras encore », dit Séverin à ce jeune homme dont la physionomie intelligente et hardie contrastait avec son misérable accoutrement de peaux de mouton. « Poursuis ta route, ajoutat-il, va en Italie sous les peaux grossières qui te couvrent; le temps n'est pas loin où le moindre des cadeaux que tu distribueras à tes amis vaudra mieux que tout le bagage qui fait maintenant ta richesse. » Ce soldat était Odoacre, fils d'Édecon.

Mort de Séverin. — En 476, Odoacre était devenu roi d'Italie, et l'empire d'Occident n'existait plus; seul le petit gouvernement de Séverin restait encore debout. Mais depuis trente-trois ans que cette dictature durait, elle s'était affaiblie comme tout le reste. Les barbares couvraient presqjae tout le Norique, et Séverin vieilli sentait ses forces décroître en même temps que les périls augmentaient.

Tout d'abord il fallut abandonner Passau qu'on ne pouvait plus défendre contre les Thuringiens et se retirer à Laureacum. Bientôt on s'aperçut qu'on ne pouvait pas même se maintenir dans Laureacum. Sous prétexte d'empêcher cette ville de tomber entre les mains de l'ennemi, k roi Fava prétendit transporter la population, corps et biens, dans le Rugiland. Il fallut obéir. Les hommes attelèrent en pleurant leurs chariots de bagages pour y placer leurs meubles ; les femmes prirent les petits enfants dans leurs bras, et tout ce peuple dit adieu à ses foyers. Campés sur la terre étrangère, les malheureux disaient à Séverin : « Père très saint, sommes-nous condamnés à mourir sur » cette terre d'Egypte? — Ayez confiance, répondait-il, vous

» reverrez tous cette Italie où reposent les ossements de vos » pères. »

Le 8 janvier 482, Séverin mourut. Aussitôt qu'il eut fermé les yeux, le frère du roi Fava envoya une troupe de soldats cerner le monastère, dont il fit le pillage en règle.

Ruine du Rugriland et abandon du Norique. — L'homme de Dieu n'étant plus là pour calmer les querelles, la famille royale des Ruges, divisée par les plus mauvaises passions, se combattit avec acharnement et s'extermina. Le désordre fut bientôt tel, que les malheureux provinciaux députèrent à Odoacre et lui firent savoir leur détresse. Le roi-patrice n'avait point oublié le pays de sa jeunesse. Il éprouvait du reste un vif ressentiment du mépris où on le tenait dans le Rugiland. Le soldat aux sales vêtements, devenu presque empereur, n'était aux yeux de Fava et de sa famillQ qu'un parvenu qu'ils eussent rougi de traiter à égal.

En 487, il franchit les Alpes, passa dans le Rugiland, enleva le camp royal, fit prisonnier le roi et la reine. De retour à Rome, il triompha à la façon des anciens empereurs. On traînait devant son char Fava enchaîné à côté de l'altière Ghisa. Pour être Romain jusqu'au bout, il fit frapper de la hache le roi vaincu ; Ghisa fut jetée au fond d'un cachot.

Quelques années après, un fils de Fava ralliait les Ruges fugitifs et les lançait à l'attaque des villes romaines. Les provinciaux invoquèrent de nouveau le secours d 'Odoacre. Celui-ci, comprenant qu'il ne pourrait tenir en permanence des garnisons dans le Norique, chargea son frère Aonulf de ramener les habitants au midi des Alpes; ceux-ci se soumirent à cette dure nécessité.

En 488, le convoi des émigrants partit de Favianes avec le corps de saint Séverin. A chaque station il ralliait les habitants formés en groupes sur le passage. Le char funèbre marchait en tète; autour et derrière venaient les moines, puis les hommes en état de faire une longue route; les femmes, les enfants, les vieillards étaient rangés dans les chariots près des provisions et des bagages. Des troupes sous les armes ouvraient et fermaient le cortège. On eût dit un peuple nomade retournant au désert. A Feltre, des commissaires vinrent chercher les familles émigrantes pour les répartir sur les divers points de l'Italie et leur distribuer des terres. Quant aux reliques de Séverin, elles forent transférées en 493 dans la villa de Lucullanum où Romu-

lus Augustule achevait sa vie épicurienne. (D après Amédée Thierry*, Redis de l'histoire romaine au F® siècle. Paris, 1862, Perrin.)

lie dernier Jour de l'empire d'Occident.

Au temps où Séverin se mourait, il y avait déjà plusieurs années qu'il n'y avait plus d'empire romain d'Occident. Le dernier empereur fut un tout jeune homme, presaue un enfant, Romulus Augustule que son père Oreste, ancien ministre d Attila, devenu tout-puissant à Rome, avait décoré de la pourpre. Gomme Oreste qui gouvernait pour son fils avait refusé de distribuer aux mercenaires barbares le tiers des terres de l'Italie, ceux-ci s'étaient soulevés, avaient proclamé Odoacre roi et, après avoir tué Oreste, étaient venus assiéger le malheureux Augustule dans Ravenne. Laissons raconter à Amédée Thierry cette dernière page de l'histoire de l'empire.

« Le jeune Romulus Augustule se tenait renfermé dans Ravenne, que son oncle Paulus se préparait à bien défendre, malgré leur fortune désespérée. Une petite troupe de soldats, probablement enfants de l'Italie, résolue aussi à mourir pour une cause qui se liait à la nationalité italienne, composait sous le commandement du frère d 'Oreste Tarmée du dernier empereur d'Occident. Odoacre, parti de Plaisance, arriva le 4 septembre devant Ravenne.

» Cette ville immense se divisait alors en cinq grands quartiers, formant comme autant de villes distinctes séparées par des canaux : d'où lui venait le surnom de Pentapole ou de Quintuple Ville. La principale de ces cinq villes était Ravenne proprement dite, la vieille cité grecque et étrusque, restée le quartier de la classe opulente. Ensuite venaient Cesarea, séjour des empereurs et des hauts fonctionnaires ; Palatiolum, quartier des jardins où les Césars possédaient une maison de plaisance; Tauresium et enfin Classe, quartier du port maritime» des artisans et du négoce. Une dérivation du Pô, des rivières et de profonds marais traversés par une étroite chaussée appelée le pont Candidien défendaient la Pentapole à l'ouest et au nord ; une forêt de pins, qui s'étendait sur les dunes de l'Adriatique, la couvrait du côté de la terre ferme vers le sud-ouest et le sud. Paulus, après avoir intercepté le pont Candidien, prit position

1. Nous engageons le lecteur à se reporter au récit original qui est Tun des plus beaux d' Amédée Thierry.

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du côté de la terre ferme, à trois milles de la ville, dans le bois de pins oiî il s*était 'fortement retranché. Odoacre l'y vint attaquer, le défit et le tua. C'est sans doute de ce côté qu'Odoacre entra dans Ravenne.

» Augustule attendait avec une mortelle anxiété le résultat de la journée : en apprenant que la ville était prise il détacha précipitamment son manteau de pourpre, le rejeta loin de lui et essaya de se cacher. Des soldats ruges le découvrirent dans la retraite où il s'était blotti. Amené devant son vainqueur, le pauvre enfant tremblait et pleurait. Odoacre eut pitié de son âge ; il eut aussi pitié de sa beauté, disent les historiens ; il lui répugnait de verser le sang de ce jeune homme dont il acclamait naguère, comme tant d'autres, la grâce enfantine sous le costume des Césars. Non seulement il ne lui fit aucun mal, mais il lui assigna une pension annuelle de six mille écus d'or, pour aller vivre librement, avec ce qui restait de sa famille, dans le château de Lucullanum, en Campanie...

» Qu'on ne croie pas du reste que cette chute de l'empire romain d'Occident fit chez les contemporains autant de fracas qu'elle en a fait depuis dans l'histoire. C'était un événement préparé par un siècle de revers constants, prédits par la religion, prévu par la poHtique et attendu, pour ainsi dire, à jour fixe.

» Une inexplicable fatalité plana sur Rome dès son berceau . La ville de Romulus, on ne peut le nier, connut presque en naissant ses futures destinées : elle sut qu'elle dominerait le monde, et que sa puissance s'éteindrait au bout de douze siècles. La légende des douze vautours, apparus à son fondateur dans l'augure du mont Palatin, fut l'expression de cette croyance instinctive, fortifiée de toute la science augurale. Les aruspices toscans avaient, en efTet, déclaré que les douze vautours signifiaient douze siècles de puissance, après lesquels le sort de Rome serait consommé.

» Cette foi politique, déjà en vigueur aux plus beaux temps de l'époque républicaine, se transmit de génération en génération, avec orgueil tant qu'on fut loin du terme, avec crainte quand on le vit approcher; et, comme on ne s'accordait point sur l'époque historique de la fondation de la ville, comme on différait également sur la durée du siècle, tel que le comprenaient les aruspices toscans, chacun supputait à sa guise, mais tous attendaient.

» D'après la chronologie la plus généralement reçue, Rome

avait dépassé le milieu de son onzième siècle, lorsque Alarie la prit et la saccagea. On put croire alors Tauçure acxjompli. Après le départ des Goths, on se remit à espérer et à calculer encore. Lors du sac de Rome par Genséric, en Tannée douze cent septième depuis sa fondation, on déclara l'heure fatale définitivement arrivée. « Le douzième vautour vient d'achever son vol ; ô Rome, tu sais ton destin ! » s'écriait Sidoine Apollinaire, chrétien convaincu, mais imbu, comme tout sujet romain, des traditions superstitieuses de la ville aux sept collines. Dès lors en effet commença la vraie agonie de l'empire, soumis à des maîtres barbares, passant des mains de Ricimer à celles de Gondebaud, puis de Gondebaud à Odoacre. Et lorsqu'on vit les noms de Jules et d'Auguste sortir des tombeaux de l'histoire, comme autant de spectres annonçant le dernier jour, et celui de Romulus expirer sur la tête d'un enfant, la frayeur publique n'eut plus de bornes. Ces rapprochements fortuits présentaient dans leur bizarrerie je ne sais quoi de surnaturel qui justifiait la crédulité et troublait jusqu'aux plus fermes esprits : on baissa la tête et on se tut.

» Les funérailles de Rome s'accomplirent donc au milieu d'un morne silence. Nous ne trouvons dans les écrivains contemporains ni accents de regrets et de joie, ni déclamations en proie et en vers ; quelques dates et une sèche mention du fait, voilà tout. On dirait qu'il ne s'était rien passé d'important en l'année 476. Le seul Jornandès, un peu plus tard, embouche sa trompette barbare sur le tombeau de l'empire, mais c'est pour chanter l'avènement des Goths. » (Amédée Thierry, Récits de V histoire romaine, ch. VU, Perrin.)

l. Principaux recueils. — !• Becueil des historiens des Gaules et de la France, commencé par les Bénédictins de Saint-Maur et continué par l'Académie des In8crii)tions, — t. I (Extraits considérables de Strabon, Plutarque, Dion Cassius, Tacite, Orose, etc. ; Chroniques dldace et de Prosper d'Aquitaine, extraits de Sidoine Apollinaire, etc. ).

2* Monumenta Germanix historica (en cours de publication), la plus complète et la mieux exécutée des collections de ce genre ; contient avec plus de déyeloppement que le Recueil des historiens des Gaules les documents relatifs à Thistoire des peuples çermains. Pour l'emploi de ces recueils, voir G.Monod; BihliO' graphie de l'histoire de France, Paris, 1888.

3» Extraits des auteurs grecs concernant l'histoire des Gaules publiée pour la Société de l'histoire de France par Edmond Cougny, 6 vol. in-8«, 1878-1893.

II. Ecrivains originaux. — Tacite, La Germanie^ les Annales. — Ammien Marcellin, Rertan Oestarum lihri XXXI qui supersunt. — JordaDes, De Getarum origine et rébus gestis. - Cassiodore, Opéra. — Claudien, Œuvres complètes {irsid. Héguin de Gaerle). — EoDodius, Panégyrique de Théodoric. — Eugippius, Vita S. Severini.

III. Livres de seconde main : Ozanam, Études germaniques^ t. I, 1845. — J. Zeller, Histoire d'Allemagne^ Paris, Didier, 1873, t. I. — Gibbon, Histoire du dédin et de ta chute de l'empire romain (trad. Guizot). — Geffroy, Home et les barbares, Paris, Didier, 1874. — Littré, Études sur les barbares et le moyen âge, Paris, Didier, 1867. — Fuslel de Coulanges, Histoire des Institutions politiques de l'ancienne France, t. I, liv. 3, Paris, Hachette, 1877. — Amédée Thierry, R^its de rkistoire romaine au V siècle, Didier, 1862. Nouveaux Récits, 1865. Histoire d'Attila, 2 vol. 1864. — B. Zeller, les Invasions barbares, 1 vol. in-16. Hachette, 1879.

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