IV. La fin
Puis, peu à peu, cette vaste matière anonyme des doléances de l'Italie se répartit entre des orateurs et des victimes, dont là physionomie se précisa dans l'esprit du poète; il se proposa des titres moins vagues :
Les Quatre Romances de Ratbert :
Le Conseil.
Elciis.
Onfroy.
Fabrice.
Onfroy devait glorifier le vieil esprit de liberté des cités féodales ; Fabrice flagellait le vol et l'assassinat. Le réquisitoire d'Elciis étendait ses invectives à toutes les fautes, à tous les crimes des papes, des empereurs et de l'église, à toutes les scélératesses des rois et des barons.
Matière extensible presque à l'infini : le poète pouvait y incorporer toute l'histoire médiévale. Aussi bien les développements débordèrent-ils souvent le cadre qu'il se proposait de remplir. Les uns naquirent des autres par une sorte de diff'usion spontanée : certains se «rencontrèrent, sous la plume du poète, semblables à d'autres thèmes antérieurement achevés sans destination, et agglomérèrent, par contagion, ces essais sporadiques. 11 est facile de s'en rendre compte par
Fétat du premier feuillet du manuscrit d'Onfroy, et par l'ensemble de celui à'Elciis, où abondent les additions marginales ainsi que les fragments écrits d'abord, sans dessein précis, sur des bouts de papier à la Pascal', sur des enveloppes de lettres'^, ou des notes de fournisseur^.
Ce dernier manuscrit à'Elciis en son état final ne comprit pas moins de 1062 vers*. Alors Elciis parut à Hugo disproportionné avec les autres parties". 11 lui sembla que les reproches du vieux Pisan — c'est ainsi que V. Hugo avait nommé son grand et premier orateur — risquaient quelquefois de faire double emploi avec ceux du baron de Carpi, ou ceux du marquis de Final. Il détacha donc de l'ensemble le discours d'Elciis, et la publication de cette pièce fut ajournée à la légende de i883.
1. Cf. pp. 18, 24 du ms. : et les ver.'* i à 34 — 821 à 824 — 1092 à 1096.
2. Onfroy, fragment 817. — Elciis, fragment 272, vers 221 à 242, écrits sur une lettre portant le timbre de la poste du 26 décembre 1857 (recopie dans l'état B. du Ms.).
3. Ms., p. 21 : V. 571 à 586, écrits sur une noie de gaz de la Tlie Guernsey Gaz-light C°, datée du 3i décembre i856, et collée sur une page bleue qui porte aussi la date du 27 juillet 1857.
A en considérer l'ensemble, tout le développement d'Elciis révèle trois états d'amplifications successives.
1° Seules, les pages écrites sur papier bleu pâle de o'",24 sur 34 et dont la première porte en coin le titre Petites Epopées appartiennent au développement primitif : ce sont les pages 2, 3, 4> 5, 20, 21 (cette page 21 porte la date du 27 juillet 1857I, 3i, 32, 37, plus un fragment collé sur la page 7. Encore ces pages sont-elles la plupart du temps encombrées d'additions marginales plus développées que le texte lui-même (Cf. pp. 2, 4. 5). C'est l'état A du manuscrit.
2° Le reste des pages (papier gris de o,3oX!o,35), de 2 à 4i, appartient à une seconde période du développement : des raccords apparents ont été faits avec le développement primitif, pp. 2, 37, 33. C'est l'état B du Ms.
3° Enfin, il faut considérer un état C, constitué par les deux feuilles (papier crème o,35 X o,53) du début du Ms. et peut-être aussi par l'addition du raccord, v. 821-824, qui Semble postérieure aux autres.
4. Sans compter les 34 vers au début écrits plus tard à Paris pour l'édition de i883.
5. Les Conseillers prohes et libres, 258 vers; La Défiance d'Onfroy, 128. La Confiance de Fabrice, 770.
Permanence des allusions contemporaines dans les Quatre Romances. — Mais Elciis, Onfroy, Fabrice émanent tous trois (l'une même conception du sujet. Les Quatre Romances de Ratbert constituaient primitivement une sorte de vaste romancero italien ; là s'exhalaient non seulement les doléances de toute Tltalie du moyen âge, mais encore, et par allusion constante, la plainte de l'Italie contemporaine, écrasée sous le talon de l'Autriche : c'était le dernier « avertissement » de l'exilé de Guernesey au peuple italien qui aurait commis, pensait-il, une Iblie pareille à celle de Fabrice, en ouvrant ses portes à Napoléon-Ratbert. L'intention du poète éclate d'une façon manifeste dans la prophétie finale à' Elciis :
5G. L'Italie, ô tyrans, sortira de vous tous... De votre monstrueuse et cynique mêlée Elle s'évadera, la belle échevelée, En poussant jusqu'au ciel, ce cri : la liberté !
Ailleurs, il est même arrivé à V. Hugo de révéler luimême sa préoccupation constante des événements contemporains : dans le manuscrit de V Aigle [& février iSSg : seconde partie du Baron Madruce) dont le développement semble avoir été, pour une part, emprunté à une page détachée du manuscrit à' Elciis ', Hugo, apostrophant le César autrichien
1. La marge du verso de la page 17 du manuscrit à' Elciis contient en effet ces neuf vers :
Voilà les clercs : quels sont les soldats, s'il vous plaît ? Des griffes d'épervier et des cœurs de poulet. Je vous l'ai déjà dit : tant mieux ! je le répète : Vous avez fait sans peine, ô sonneurs de trompette. Quoique faibles d'épaule et chétifs de cerveau. Avec le vieil empire un empire nouveau : L'empaillement d'un aigle est chose bien aisée, Davus remplace Alcide et Thersite Thésée... On peut vous affronter, rois, quoique ailiers et vains...
suivis de celte indication :
Si je coupe l'Aigle, mettre : »
O souffleurs de fanfare, ô sonneurs de trompette, On peut vous afifronter.
Quant à la page elle-même (en dehors de la marge), elle ne contient plus que les quatre pains à cacheler qui y maintenaient un feuillet, transporté
avec le lyrisme coutiimier du vieux Pisan, prédit la vengeance du peuple qui
Souffletera le groupe effaré des victoires,
et ajoute cette note significative :
Il y a aujourd'hui six ans, Jour pour jour^ une insurrection a éclaté à Milan.
Ne nous étonnons donc point s'il faut chercher dans les événements les plus récents et les plus voisins de Texilé de Guernesey les premières sources du vaste poème en quatre chants qu'il méditait sur Fltalie, menant de front le développement des quatre thèmes qu'il s'était proposés.
Le meurtre d'isora, qui provoque la catastrophe finale de la romance de Ratbert, n'est autre qu'un épisode des Châtijnents, adapté à un cadre nouveau.
La petite-fille du grand-père Fabrice constitue un pendant au petit-fils de la grand'mère de la Nuit du k Décembre.
Sans doute, Isora est différente par la grâce émue et la fraîcheur de son personnage : la petite victime de Décembre est un écolier quelconque, sage et studieux : Isora emprunte aux souvenirs d'enfance de Victor Hugo une physionomie
sans doute au Baron Madruce. Deux vers de raccord sont restés au bas, comme épave :
492. Par les brèches que fit le glaive, nous plongeons Nos yeux dans la noirceur lugubre des donjons.
Un développement de longueur égale à la page absente et appelé V Aigle a dû être coupé.
En effet, il ne peut être question dans la note de V. Hugo : Si je coupe l'Aigle, du seul vers :
L'empaillement d'un aigle est chose bien aisée.
Hugo n'eût pas, pouF un seul vers à couper, écrit une note aussi longue que le vers lui-même: ce n'est pas dans ses habitudes: de plus, une page entière manque. Nous supposons donc quele vaotV Aigle désignait une part du développement de la pièce qui porta plus tard le titre : A un Aigle. — Cf. aussi sur la source évidemment contemporaine du Baron Madruce, la note de la page 190.
plus distincte. Sur une feuille détachée' qui porte pour titre les Feuillantines, et dont l'écriture est très antérieure à i85o, on rencontre ce développement, réminiscence des premières années du poète :
La borne qui me voit à l'angle de la rue • Avec son cercle de fer...
... m'a vu passer pas plus grand qu'elle... Car, par un nœud étroit, toujours on voit s'unir Aux cœurs pleins de passé, les cœurs pleins d'avenir • L'enfant volontiers joue à l'ombre des ruines; Var : Un enfant volontiers joue avec les ruines ; La ruine et l'enfance sont des urnes divines. Où l'esprit peut puiser des rêves à pleins bords. Car le Seigneui- y met ce qui reste des morts.
Hugo a repris ces idées pour le compte d'isora; il a assimilé son enfance à la sienne :
i36. Parfois Isoretta, que sa grâce défend,
S'échappe dès l'aurore et s'en va jouer seule Dans quelque grande tour qui lui semble une aïeule. Et qui mêle, croulante au milieu des buissons, La légende romane aux souvenirs saxons.
I 'i6. Elle court, va, revient, met sa robe en haillons, Erre de tombe en tombe, et suit des papillons Ou s'assied, l'air pensif, sur quelque âpre architrave; Et la tour semble heureuse et l'enfant paraît grave; La ruine et l'enfant ont de secrets accords, Car le temps sombre y met ce qui reste des morts ^.
Et voilà les rêves et les jeux d'Isora apparentés à ceux du jeune Hugo dans le jardin des Feuillantines.
Mais cette physionomie particulière de la victime de Ratbert une fois mise à part, les circonstances du meurtre, l'attitude de l'aïeul, les réflexions provoquées par le crime restent les mêmes, et le poète s'imite textuellement.