Edmond Biré. V. Hugo après i83o, II, p
la littérature allemande. N'allons pas jusqu'à cette accusation d'ignorance. Que, dès i84i, V. Hugo ait rompu avec Henri Heine, et déclaré que « depuis la mort du grand Gœthe, la pensée allemande était rentrée dans l'ombre'», cette boutade prouve seulement l'incompatibilité du lyrisme romantique avec la sécheresse aiguë et l'aigreur ironique de H, Heine ; elle n'implique pas qu'à cette époque Hugo ne partageait en rien le goût public.
Ce qu'il y a de vrai, c'est que Tinfluence de l'Allemagne fut momentanée chez lui. Dans William Shakespeare, il exclura Gœthe, trop égoïste et trop froid, des souverains maîtres de la pensée et de l'action, et le grand Allemand, ce sera pour lui Beethoven. Après le Rhin et les Burgraves, Hugo n'a conservé de son contact avec la littérature allemande qu'un goût plus grand pour le moyen âge. C'est exclusivement le Rhin, ses burgs et ses légendes qui ont inspiré Victor Hugo: il y a mêlé, pour le décor de son drame des Burgraves, des souvenirs d'études historiques superficielles et mal digérées. Mais Victor Hugo n'a pas compris le génie allemand, il n'a pas été attiré par lui; il n'a pas franchi les limites de la vallée du Rhin, où il s'est complu seulement à ce qui était de caractère français. Il y a aussi loin de Hugo conteur à Hoffmann ou à Grimm, qu'il y a loin de Hugo philosophe à Kant. La sentimentalité, la songerie, le surnaturel des lutins et des fées et, en même temps, le côté bas et « pot au feu » du réalisme allemand répugne au poète Hugo: esprit clair et pompeux, Hugo a exclu des légendes qu'il" utilisait, presque tout le merveilleux magique et tout le décor de la famille et de la taverne allemande qui, chez Hoffmann aussi bien que chez Gœthe {Gœtz de Berlichingen), occupent une place prépondérante. Le conte du Beau Pécopin est une fantaisie en prose que le poète ne renouvellera point, une sorte de mosaïque où, dans l'in-
I. Heines Bezichungen zur V. Hugo, par P. Bessox. Stiidien zur vergleichenden Literaturgeschichte, V, i, pp. 125-26.
vention, l'écrivain n'a presque rien mis de lui-même. Le moyen âge du Rhin et des Burgraves a dû à cette absence de caractère franchement germanique, de pouvoir s'acclimater très facilement, au choix, en Espagne ou en Italie. Lorsqu'il plaira à V. Hugo poète épique de replacer ce moyen âge dans le pays même où il est allé recueillir des notes pour le Rhin, on s'apercevra que ce moyen âge reprend mal racine sur sa terre natale. Evir admis et Welf sont encore moins allemands que ces Burgraves que Heine traitait, bien à tort, de choucroute germanique. Etl'une des conséquences vérifiées de cette absence de couleur allemande, c'est qu'en réalité on fait fausse route, et môme s'il s'agit exclusivement du moyen âge rhénan, en allant chercher les sources de ce moyen âge, chez ceux des Allemands qui, antérieurement à Hugo, l'ont évoqué et marqué de leur personnalité.
Non, ni les vulgarités plébéiennes du réalisme intermittent de Gœthe [Goetz de Berliclnngen), ni le lyrisme grimaçant ou la science narquoise d'H. Heine [Reisehilder), non plus même que les ténèbres inexpliquées du merveilleux d'Hoffmann, ne pouvaient retenir longtemps Hugo. Ils s'accommodait mal des rêveries nébuleuses ; il était ennemi, par habituelle magniloquence, du terre-à-terre bourgeois dans le conte ou dans l'épopée : il n'était pas curieux d'impressions suggérées par le sentiment personnel de tel visiteur, ou par la peinture générale des mœurs d'un pays. Il recherchait des visions précises et fortement accusées qui, pareilles au cliché d'un bon appareil photographique, peuvent être reproduites et agrandies d'autant plus facilement que la première image a été fixée avec plus de netteté.
Hugo fut donc amené à procéder pour son voyage au Rhin comme il devait faire, l'année suivante, pour son voyage en Espagne. Des Guides, rédigés par des gens experts qui avaient vu le pays et ressenti, en présence même des sites, des émotions très générales et facilement démarquables, des Manuels et des Albums, qui conte-
nnient des légendes locales contées sans souci de lyrisme, lui parurent être d'utiles instruments de travail. Ces livres donnaient dans la note voulue, c'est-à-dire sans originalité gênante, les faits, les sentiments et les idées les plus aisément adaptables. C'était la matière dégrossie : l'amplification et le style manquaient, mais Hugo s'en chargeait.
La littérature des voyages au Rhin. — Un des vulgarisateurs les plus compétents de Tart et de la littérature allemande, Alfred Michiels, se montre bien sévère pour la littérature des bords du Rhin à l'époque du voyage de Victor Hugo.
u Sur la vallée du Rhin, écrit-il, il n'existe que trois ouvrages à peu près nuls; celui de BuKver, longue file de babillages fort joliment caparaçonnés, qui trottent le long du fleuve sans nous rapporter un seul document; le guide de M. Aloyse Schreiber, un pauvre garçon d'auberge, assez peu malicieux pour indiquer la bonne route aux badauds, mais trop ignorant pour marcher à la suite d'un antiquaire; enfin les lunettes du docte Paulus, bonnes seulement à trouver les restes de voie romaine, les tronçons de dieux et les figurines de bronze*. »
André Michiels, qui se pique de n'être ému que par les cathédrales gothiques et par la littérature contemporaine, a pour le bavard Buhver- et pour l'aride Paulus une sévérité méritée, mais il est injuste à l'égard de Schreiber, chez qui l'on peut beaucoup apprendre, et, de plus, A. Michiels laisse dans l'ombre une quantité de guides spéciaux, qui ne sont ni sans prétention ni même sans talent, et où Y. Hugo, dénicheur habile, a pu trouver sinon des modèles, du moins des stimulants d'inspiration.
1. Alfred Michiels. Etudes sur l'Allemagne. Paris 1840, tome i, p. 17.
2. Bien que les traductions françaises du Rhin, de Buhver Lytton, aient été répandues et presque populaires, rien ne suggère l'idée de les compter au nombre des sources de Hugo. Constatons cependant que l'ouvrage de Buhver Litton est de ceux qui ont en France encourage le goût des voyages an Rhin, en même temps que les stances, chères aux romantiques, de Byron.
Aux uns, il a demandé des faits historiques ; tout le chapitre à' Heidelberg dans le lihin n'est pour la partie historique qu'un démarquage, pour ne pas dire une copie du guide de professeur Léger*.
La lecture des autres a pu provoquer ou renouveler en lui des impressions. La parenté est en pareille matière plus difficile à établir. Tout d'abord le style de Victor Hugo est un merveilleux instrument de transformation; de plus, nous venons de le dire, l'admiration professionnelle des auteurs de manuels est dépourvue le plus souvent de personnalité : la banalité du fond n'a d'égale chez eux la plupart du temps que celle de la forme. Gomment donc préciser l'emprunt, quand c'est le style môme de l'emprunteur qui crée l'originalité et la marque distinctive des développements ? Il ne se présente presque jamais de cas où V. Hugo décèle nettement sa source par l'adoption de traits précis, puisque ses modèles en sont dépourvus. C'est à peine si l'identité continue des mômes impressions pourra constituer un commencement de preuves, puisqu'il n'est pas impossible que ces impressions banales se soient groupées d'une façon semblable chez un assez grand nombre de touristes, pour peu que leur esprit fût cultivé.
Dans ces conditions, on n'oserait affirmer que Victor Hugo ait eu connaissance du livre de l'abbé Libert-. Sans doute, le plan de ce Voyage sur le Rhin est analogue à celui du Wiin de V. Hugo, et l'extase lyrique provoquée chez l'auteur par la vue des ruines et de la nature est exprimée par lui avec une manière de naïveté pompeuse et désuète, mais pittoresque et spontanée, où Hugo, transformateur habile, a pu trouver son profit. La fuite de la nuit et le lever
I. Traduction par Graimberg dans : Le Guide des voyageurs dans la mine d'IIeidelberg. Heidelberg, in-12. G. Richard. Ce volume m'a élé communiqué par le bibliothécaire d'IIeidelberg.
a. L'abbé Libert. Voyage pittoresque sur le Rhin, traduit de l'allemand de M. le professeur Vogt. Francfort-sur-le-Mcin, Levrault, et Paris 1804.
du jour sur l'Altkônig, l'évocation du héros Sickingen dans le Saùerthal, la description des jeux de lumière et d'ombre sur les burgs de St-Goar, la légende de Liebenslein et de Steinfelds, le conte de la Lorley, sont des développements qui offrent plus d'un lien de parenté générale avec la manière du Rhin, si Ton veut bien ne pas tenir compte, dans la forme, des vestiges de fausse élégance napoléonienne'. Mais rien ne vient souligner l'emprunt : les impressions semblables sont dispersées et n'émanent point toujours des mêmes spectacles.
Elmine de Chézy. — Est-il plus probable que V. Hugo ait lu le Guide des voyageurs à Heidelberg de M"' Elmine de Chézy-?
Le Schreiber que nous avons déjà eu l'occasion de citer à propos de Ratbert, et qui fut le livre de sac du touriste, indiquait à Hugo les monographies particulières publiées en français sur chaque ville. Ce Schreiber louait fort le Guide des voyageurs, à Heidelberg de M'"*^ Elmine de Chézy :
o Elle a su donner l'àme et la vie, disait-il, à ses tableaux, et la o partie des antiquités et celle purement historique, hors de la « sphère du sexe, ont été travaillées par des écrivains d'un mérite « connu ».
Il y a, entre le texte du Rhin et celui d'Elmine de Chézy, des apparences fugitives de parenté.
I. Nous ne citerons que pour mémoire les autres guides : Voyage sur le Rhin, depuis Mayence jusqu'à Bûsseldorf (y voir la description de Bacharach), Neuvied 1791. — ■ Voyage sur les bords du Rhin dans l'automne de 181 7 (intéressant au point de vue des mœurs), traduit de l'anglais par le traducteur du voyage de Maxwell en Chine, Defaucompret.
•1. Traduction de l'abbé Henry, 1818, in-i8. Treultel et Wurtz, Heildeberg. Strasbourg et Paris.
Le Rhin.
Quide d Heidelberg.
Les sources et la végétation dans les ruines.
La moiilagiic (ilcinc de sources coiiliuuc de suinter goulte à'groulle dans la citerne à demi comblée. Les fraisiers en fleurs s'épanouissent entre les dalles. Aux fenêtres inaccessibles du donjon apparaissent des eliâtclaincs sauvages : les fougères, qui y agitent leur éventail, et les ciguës qui y penchent leur parasol.
(Lettre XXVIII. Heidelberg, Le Schwalbenvest.)
L'effroi de ces ruines menaçantes est tempère' surtout à la floraison par les dons qu'y répand la nature. Des fleurs, des arbustes s'élancent de toutes les fentes de la maçonnerie bravant les ravages du temps et ne paraissant naître des ruines que pour relever l'éclat de leur parure. On y entend le murmure d'une source inépuisable.
(Heidelberg, La Tour Sautée, p. 10.)
La vallée vue du Geissberg.
Je m'étais assis au haut du Geissberg. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magnifique paysage. Ouelques nuées fuyaient vers l'Orient. Le couchant posait sur les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du spectre solaire. Une étoile brillait au plus clair du ciel... {Suit une évocation des guerres gui ont bouleversé le sol de la vallée).... Devant moi, dans l'espace, j'avais les fleuves toujours de nacre, les nuages toujours de pourpre, le vent toujours joyeux, les arbres toujours frissonnants cl jeunes. En ce moment-lù, j'ai senti dans toute leur immensité la petitesse de l'homme et la grandeur de Dieu.
(Ibid.).
On a devant soi des vallées éloignées nageant dans les nues obscures, les cimes bleuâtres des montagnes au-delà du Rhin, sous ses pieds les flols ondoxants du ÎVecker.... Ces riches lointains, cette agréable variété des objets plus rapprochés, l'a/ur du ciel qui semble percer à travers les ruines, la tendre lumière de l'aurore ou du créi)uscule d'une belle soirée se jouent parmi les gracieux mélanges d'arbrisseaux fleuris tiu vert foncé des rameaux de lierre, le |)arfuni du chèvrefeuille, des roses et des tilleuls, toutes ces antiques roches, ces murs surannés couverts du tissu de ce que tout le printemps produit et renouvelle de plus frais et de plus éclatant, le chant non interrompu des oiseaux jour et nuit, sous toute forme de modulation, relève avec douceur les âmes abattues, les enchante et répand de nouvelles grâces sur tous les envirojis. Ouelle impression: et tout ceci n'est qu'une faible esquisse de la magnificence des doux enchantements de cet ensemble qu'aucun lieu de la terre n'a jamais présenté.
Ibid., pp. 7 et S.
Sans doute, on pourrait dire à la rigueur : « Même couchant, même point de vue, même contraste de la ruine et delà végétation, même élévation finale de la pensée. » Mais, au fond, ce sont là des lieux communs familiers aux touristes de 1840 et à leur sentimentalité romantique. Seule, l'expression pourrait les marquer d'un caractère original. Or celle de V. Hugo ne souffre ici, pas plus qu'ailleurs, de comparaison avec aucune autre. 11 est donc bien difficile de préciser l'imitation ou de dénoncer la réminiscence quand il s'agit d'impressions provoquées par un paysage.
11 n'en va pas de même lorsqu'il s'agit des légendes.
— -^où —
En cette matière, V. Hugo a eu des pourvoyeurs évidents : Sclireiber, en premier lieu, dont il a consulté le Manuel.
Schreiber. Le Manuel du Rhin et le Recueil de Traditions. — Un récit de ce manuel, La Légende du Falkenùerg^ a fourni, dans le Rhin, non seulement le cadre général du conte du Beau Pécopin, mais encore nombre de traits de détail : le fil de la quenouille embrouillé, le départ du fiancé pour deux semaines, ses lointaines ambassades et sa longue absence; Ton pourrait même aller jusqu'à retrouver dans la bague de la princesse-fantôme du conte de Schreiber, l'idée première du talisman de la sidtane de Grenade dans le Beau Pécopin.
C'est la légende du Wisperthal- qui a introduit dans ce même conte du Beau Pécopin les oiseaux persifleurs et prophétiseurs, ainsi que la transformation finale de la jeune Bauldour en vieille édentée et toujours amoureuse".
Ailleurs*, le récit de la mort de l'archevêque Hatto est la reproduction presque textuelle de la prose de Schreiber dans La Tour dHatto'^.
Du Manuel au bord du fi/tin, Victor Hugo est allé au recueil complet de légendes publié par ce même Schreiber, et signalé dans la bibliographie du manuel. « Traditions du « Rhin, de la Forêt-Noire, de la i^allée du Necker, de la Moselle V et du Taunus, publié par M. le Conseiller aulique Schreiber « et autres^ ».
1. Schreiber. Manuel des voyageurs sur le Rhin, i83i (date de la préface), légende XXVI, p. 355.