‹ Le moyen âge dans La légende des sìecles et les sources de Victor HugoChapitre 191 sur 303 · La nappe · texte numérisé non relu

La nappe

Vient de Frise, pays célèbre pour ses draps Et pour les fruits, brugnons, fraises, pommes, cédrats... Les pâtres delaMurg ont sculpté ces sébiles;

étonnés de voir figurer, en Lusace, sur la table servie à Mahaud une nappe de Frise, et des sébiles à fruits de la Murg, nous reportons notre pensée aux tables d'auberges rhénanes, où vraisemblablement le touriste eut sous les yeux ces nappes et ces sébiles, pendant que, sur les rives de Braubach-sur-Murg, les étudiants allemands chatouillaient son orgueil en chantant les couplets de Quasimodo.

Oîi trouver l'explication de cette singulière fresque :

368. Les anciens temps ont peint sur le mur leurs histoires : Le fier combat du roi des Vendes Thassilo Contre Nemrod sur terre et Neptune sur l'eau, Le fleuve Rhin trahi par la rivière Meuse, Et, groupes blêmissants sur la paroi brumeuse, Odin, le loup Fenris, et le serpent Asgar;

si' nous ne songeons pas à la fois aux récits de Schreiher, et à ce goût constant du poète de faire fraterniser au moyen âge la Bible, la Mythologie et l'Histoire féodale, depuis que la statuaire et la peinture des burgs et des munsters du Rhin lui ont présenté ce mélange anachronique et savoureux?

En effet, la mémoire de V. Hugo a contaminé deux récils de Schreiber' où figurent d'une part un Thassilo, duc de Bavière et de l'autre un Samo, roi des Vendes, dont il avait précédemment utilisé le nom-. Non moins audacieusement il a joint Neptune et Thassilo, comme le château d'Heidelberg associait Hercule, Nemrod, Josué et Frédéric Il '.

La salle où va souper Mahaud est éclairée tout entière par

i-Ci. ... Un (larnbeau sinistre allumé sur la table;

C'est le grand chandelier aux sept branches de fer Que l'archange Attila rapporta de l'Enfer, Après qu'il eut vaincu le Mainmon, et sept âmes Furent du noir flambeau les sept premières flammes.

I. Légende XXXVI : le duc Thassilo et légende LXXXI, Sainte Norbuge.

■1. Cf. Aymerillot, vers 199.

J. Odin, le loup Fenris et le serpent Asgard sont un appoint inattendu à la couleur locale : les Vendes ont, en effet, une mythologie commune avec les peuples Scandinaves. C'est sans doute une réminiscence confuse v du temps oii le jeune poète publinit dans le Conservateur Littéraire : Les Dieux du .\ord. de J.-B. Barjaud :

L'horrible loup Fenris ouvre sa gueule immense ; Plus loin rampe et se glisse en replis tortueux L'affreux serpent d'Asgard, dragon impétueux,

P. ia3.

Fenris présente encor sa gueule menaçante Et le serpent d'Asgard semble rouler encor Dans les flots lumineux de ce nuage d'or.

P. ia5.

La mémoire de Hugo est imprécise : Asgard est le nom du paradis Scandinave, le serpent s'appelle Midgard, ainsi que Victor Hugo aurait pu le vériûer en ouvrant à la page i83 le livre de Xavier Marmier, qu'il possédait dans sa bibliothèque et qui porte pour litre : L.ettres sur l'Islande. Paris, Bonnaire, i83-.

Né nous attardons point à la fantaisie, logique après tout, qui a poussé Hugo à profiter de l'anonymat des archanges de la Bible' pour placer parmi eux Attila, ancêtre de la reine Mahaud. Il prête à cet archange Attila le geste de saint Michel et lui fait tuer, non plus un dragon, mais une forme parallèle du diable Béhémoth, le Mammon-.

Cet archange Attila, c'est donc un saint Michel « hunnisé », si je puis dire, par nécessité de couleur locale. Mais, débarrassé du badigeon hunnique, le chandelier d'Eviradnus s'appareille nettement avec celui qui éclaire le festin de chasse du Beau Pécopin : « La lueur qui était au milieu de « cette salle prit des contours, des formes s'y dessinèrent; (( et au bout de quelques instants le chevalier vit se déve- « lopper dans l'ombre, au centre d'une forêt de colonnes « torses, une grande table lividement éclairée « par un « chandelier à sept branches, à la pointe desquelles trem- « blaient et vacillaient sept flammes bleues^, »

On peut même déterminer le mot qui a provoqué l'association des idées chez Hugo, et le retour aux souvenirs du Rhin', ce mot, c'est Nemrod.

Nemrod est éclairé sur la fresque de Gorbus par le même chandelier qui l'éclairé à la table du Beau Pécopin :

1, L'Écriture dit qu'il y a sept archanges, mais elle n'en nomme que trois : Gabriel, Michel et Raphaël.

' u. Il nous parait que c'est dans ce passage le sens de Mammon; Mammon est aussi le nom du démon de l'avarice ; mais on ne voit pas bien ce que représenterait la victoire d'Attila sur le démon de l'avarice. Victor Hugo dit le Mammon, comme on dit le dragon; il n'en fait point un nom propre. M. Ernault, dans une curieuse plaquette de ii pages, Notes sur Victor Hugo, Poitiers, igoS, étudie, entre autres, l'emploi des mots Béhémoth et Mammon dans V. Hugo. Hugo, qui fait figurer dans l'armée de Xerxès le singe Béhémoth, a consulté, selon lui, l'article Béhémoth, dans Collin de Plancy (Dictionnaire infernal). Je m'y suis reporté : on apprend là que Béhémoth, sous la forme de l'éléphant, c'est Satan luimême. Or, M. Ernault démontre clairement, p. lo, que Hugo usait du terme de Mammon (Dieu, 1891, p. 208. — Cromwell, acte V, scène iv. — La Fin de Satan, 2« éd., pp. 40, 43, 63) pour désigner le mammouth ou l'éléphant.

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