II. Ernaut s'enfuit encore et Raoul le serre de près
Mais voilà que son destrier est abattu et va être atteint. Effrayé alors, il s'arrête un moment au milieu du chemin, et s'écrie à haute voix :
— « Grâce, Raoul, grâce au nom de Dieu le créateur, si lu m'en veux de l'avoir frappé, eh bien, je serai Ion hommelige; si cela le plaît, je t'abandonne Brabant et llainaut — Mes hoirs n'y pourront désormais prétendre l'espace d'un demi-pied. »
Raoul a juré de ne rien écouter tant qu'il ne l'ail mis h mort [et il s'élance vers liii^].
III. Ernaut s'enfuit [de nouçemi-] à grands coups d'éperons, et Raoul, au cœur félon, le poursuit et le presse — Il regarde au loin et aperçoit le noble baron Rocoul [Raoul] de Soissons, aussi neveu du comte Dernier. Il tourne vers lui sa course et l'appelle à grands cris, car il a peur de mourir.
— « Beau neveu! protégez-moi contre la fureur de Raoul! Il m'a coupé le poing dont je tenais mon écu, et qui seul pouvait me défendre ; il me menace de m'arracher la tête. »
j . Ajouté par Jubinal.
i. Ajouté par Jubinal.
Rocoul {Raoul) frémit à ces mots :
— Oncle! dit-il, point ne vous sert de fuir; llaoulaura bataille.
Elle vaillant chevalier pique son coursier de ses éperons d'or, brandit sa lance à manche de pommier, et frappe Raoul sur son écu. Raoul riposte, et les lances se cassent sur les hauberts, sans que les deux chevaliers aient perdu les arçons.
A cette vue, le comte de Cambrai entre en fureur, il saisit sa grande épée d'acier, brise le heaume de Rocoul [Raoul], et, le rabattant sur Tétrivière gauche, lui tranche le pied qui tombe avec l'éperon.
Raoul se réjouit à cet aspect, et d'un ton dédaigneux :
« Vois, dit-il, Ernaut est manchot, et toi boiteux; vous voilà bons à devenir, l'un garde, et l'autre portier.
— Mon oncle, dit Rocoul [Raoul) au comte de Douai, j'espérais vous venir en aide ; mais, hélas! mon secours ne pourrait plus maintenant vous sauver.
IV. Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons et Raoul au coeur félon le presse par arrière. Il jure par le Dieu qui souffrit mort et passion, qu'il ne le quittera qu'après lui avoir coupé la tète sous le menton.
Ernaut regarde de côté et aperçoit le sire Herbert d'Ireçon, Wedon de Roie [Boil), Loys, Sanson, et le comte Ybert, le père de Bernier. Il tourne vers eux sa course et les appelle à grands cris, car il a peur de mourir.
— Seigneurs, dit-il, bien devez me protéger de la fureur du comte Raoul qui a tant tué de vos amis. Il m'a coupé le poing dont je tenais mon écu, et qui seul pouvait me défendre, et il menace de m'arracher la tête.
Ybert l'entend et pense en perdre la raison. Il lance son bon destrier, brandit sa haste, déroule le gonfalon, frappe
et brise Fécu de Raoul. Le fer a percé les mailles du haubert et glisse sur le côté.
Ce fut merveille, s'il ne fut pas occis alors ou bien fail prisonnier; car plus de quarante chevaliers ennemis l'entouraient déjà, quand, à toutes brides, accourut Geri [Gery] d'Arras en compagnie de quatre cents guerriers.
Alors recommence un, choc terrible, et Ton vit la terre se joncher de pieds, de poings, de têtes coupées. Les cadavres et les blessés sont là, étendus, la bouche béante, et l'herbe est tout ensanglantée. L'épée à la main, le comte Raoul est toujours au plus fort du combat, et, en ce jour, il a sevré bien des âmes de leurs corps ; il a fait veuves bien des dames, car plus de quatorze barons sont tombés sous ses coups.
Ernaut a vu cela le cœur dolent, et il a réclamé Dieu, le sauveur des âmes : « Sainte-Marie, mère couronnée, ayez pitié de moi !»
V. Et il se remet à fuir dans la vallée. Raoul a levé la tête, Ta aperçu et déjà s'est précipité sur ses pas, en lui criant de toute la force de ses poumons :
« Ernaut! j'ai désiré ta mort, et ce glaive va me satisfaire.
■ — Je n'en puis mais, sire, puisque telle est ma destinée, répond Ernaut, pour qui toute joie et tout espoir sont perdus. Hélas! point ne me sert de me défendre! »
Et il s'enfuit, ne sachant où se blottir. Telle peur il a qu'à peine il se peut soutenir, et il sent que Raoul approche et va l'atteindre.
« Grâce! Raoul, merci! lui crie-t-il; je suis jeune encore, et ne veux pas mourir; je me ferai moine et servirai Dieu... tous mes fiefs seront à toi —
— Non, dit Raoul, il est temps d'en finir; ce fer va te couper le cou... »
Dans l'article de Jubinal qu'il avait conservé à Guernesey
dans ses dossiers', Hugo a donc pu trouver les premiers éléments de « l'âpre poursuite ». Il suffît, pour s'en rendre compte, de comparer dans Raoul de Cambrai et dans V Aigle du Casque, les reprises de développement qui accompagnent chaque reprise de « la chasse affreuse ».
— Éperdu, Ernaut remonte à cheval et s'enfuit à travers les bruyères...
Raoul se précipite sur ses pas —
— Ernaut s'enfuit encore et Raoul le serre de près. « Grâce, Raoul, grâce au nom de Dieu.... »
— Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons et Raoul au cœur félon le poursuit et le presse....
« Sainte-Marie, ayez pitié de moi... »
— Et il se remet à fuir dans la vallée — « Je n'en puis mais, sire —
— Et il s'enfuit, ne sachant où se blottir. Telle peur il a qu'à peine il se peut soutenir et il sent que Raoul approche et va l'atteindre. Grâce, Raoul, je suis jeune encore et ne ceux pas mourir. »
a5o. Alors commença l'âpre et sauvage poursuite.... Et vous ne lirez plus ceci qu'en frémissant. Tremblant, piquant des deux, du côté qui descend, Devant lui, n'importe où, dans la profondeur fauve. Les bras au ciel, l'enfant épouvanté se sauve...