‹ Le moyen âge dans La légende des sìecles et les sources de Victor HugoChapitre 277 sur 303 · Ibid.. p · texte numérisé non relu

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2. Ibid., p. 499- Les emprunts faits par V. Hugo à Pauthier sont nombreux : ce devait être un de ses livres de chevet; à Guemesey, j'ai constaté ce détail curieux : la page 229 était marquée d'une oreille ; V. Hugo y avait trouvé cette justification des Châtiments :

« Le roi dit : « Un ministre ou sujet a-t-il le droit de détrôner et de « tuer son prince ? »

« Meng-tsen dit : « Celui qui fait un vol à l'humanité est appelé vo- « leur, celui qui fait un vol à la justice (qu'il outrage) est appelé tyran.

De lexameii de ses sources, il résulte que pour Tinspiration générale, la pièce de Sultan Mouracl tient, d'une part, aux thèmes favoris de Victor Hugo sur les princes du moyen âge, et, de l'autre, à son idée de mettre en parallèle la religion chrétienne et la religion mahométane. L'Islam, VAn Neuf de VHégiie, Mahomet faisaient déjà pendant à tout le livre biblique d'Eve à Jésus; la pièce de Sultan Mourad complète la comparaison entre les deux religions.

Conclusion. — Les sources de détail sont, cette fois, très précises; c'est qu'il ne s'agit plus d'une civilisation dont V. Hugo avait connaissance avant ses lecturesde Guernesey; tout le reste de son moyen âge émanait plus ou moins d'œuvres antérieures, les Burgraves ou le Hliin. Mais c'est seulement à Guernesey que Victor Hugo a fait connaissance avec les étrangetés, destinées à lui plaire, de l'histoire des cultes de l'Orient : il ne remonte plus à des souvenirs agrandis, déformés et amalgamés par sa mémoire : le travail de son imagination est là de fraîche date, et l'on peut encore détisser sûrement fil à fil les éléments de la tapisserie, nette de contour et de coloris, qu'il vient d'achever.

Tout l'Orient de la Légende des Siècles doit à ces conditions particulières des sources où il a été puisé, une vive intensité de couleur.

Mais, cependant, tout autant que la nature italienne, le décor des paysages d'Orient a fait défaut à cette partie de la Légende des Siècles, parce que sur ce point Victor Hugo n'avait ni souvenir de vision personnelle, ni livres qui fussent capables de les évoquer sûrement à ses yeux.

0 Or uu voleui" et un tyran sont des hommes que l'on appelle isolés, « réprouvés (abandonnés de leurs parents et de la foule). J'ai entendu dire « que Tchingthang avait mis à mort un isolé, réprouvé, nommé Cheou-siu : « je n'ai pas entendu dire qu'il ait tué son prince » (Meng-tsen, I, 2).

C'est également au livre de Pauthier que Hugo doit tous les détails qu'il donne sur le paradis de Mahomet dans la pièce intitulée : L'Islam, et le texte en prose qu'il a versifié dans Suprématie, comme jadis il versifiait pour le moyeu Age français les articles de Jubinal.

CONCLUSION

De l'étude que nous venons d'achever ressortent des conclusions qui éclairent d'un nouveau jour l'œuvre de la Légende des Siècles — nous renseignent plus exactement sur les méthodes de travail du poète — et nous révèlent l'idéal qu'il se proposait de réaliser dans l'épopée.

i" La Légende des Siècles n'est pas une épopée objective. Tout d'abord la Légende des Siècles ne nous apparaît plus comme une épopée objective dans laquelle le poète se serait exclusivement proposé de ressusciter, par la puissance de son verbe épique, les mœurs, les traditions et le décor géographique et historique de la vie humaine à ses différentes époques : elle ne paraît plus même avoir pour but particulier et immédiat de nous montrer la progression de la conscience et de l'intelligence des hommes, les étapes de leur progrès moral et intellectuel à travers les âges.

La Légende des Siècles nous apparaît pour une large part comme la continuation des Châtiments.

Si l'on excepte Aymerillot^ le Mariage de Roland, versifiés docilement sur un texte, et les parties descriptives du Petit Hoi de Galice et A'Eviradnus, c'est-à-dire l'inspiration issue des souvenirs de voyages, tout le reste de la légende reflète l'histoire contemporaine ; elle est le cahier des doléances et des confidences de l'exilé.

On ne saurait comprendre la portée du poème de Montfaucon sans le replacer au milieu des persécutions subies par la presse en i858.

Dans le Romancero du Cid, et dans le Cid exilé, le proscrit de Guernesey s'est peint tout entier intus et in nspvis, avec ses colères et ses manies.

Sa conception, autoritaire et sentimentale à la fois, de la famille s'explique dans Bivar et dans Paternité.

Ratbert n'apparaît sous son véritable jour que si Ton saisit son étroite parenté avec Napoléon III, et le meurtre d'Isora n'a toute sa portée symbolique que si on le confronte avec V Enfant de la Nuit du Quatre.

Fabrice répète les invectives de la victime du coup d'État.

Les développements de Ratbert^ d'Elciis et de Félibien, plongent de toutes leurs racines dans les événements contemporains de la guerre d'Italie, et toutes les cruautés des Autrichiens se lisent entre les lignes qui décrivent celles des tyrans du moyen âge.

Faut-il dire que toutes les apostrophes de Masferrer et de Welf sont l'expression directe de l'attitude indignée et héroïque du poète sur son rocher d'exil? Il va jusqu'à mettre en vers une lettre qu'il adressait à M"® Ratazzi*.

2° Victor Hugo est un travailleur documenté plus encore qu'un poète inspiré. La conception romantique du génie hugolien disparait. Hugo n'est plus cet homme divin à qui une inspiration primesautière apporte à la fois la science et la forme impeccables.

Il est semblable à tous les travailleurs et il n'échappe point à la règle commvme, qui veut que le génie ne soit qu'une longue patience.

La légende même, créée par lui, de sa prodigieuse mémoire s'évanouit. Nous ne croyons plus à l'affirmation de sa préface du Rhin : « Ces lettres, dit-il [et telle d^entre elles contient soixante-deux dates et quatre cent soixante noms

I. Si ces considérations n'établissaient surabondamment le caractère de la Légende des Siècles, nous pourrions leur donner une confirmation matérielle : telle pièce, comme la Conscience, la Vision de Dante, a été transportée tour à tour par V. Hugo lui-même du Recueil des Petites Épopées à celui des Châtiments .

propres], ont été écrites sans livres et les faits historiques qu'elle contiennent sontcités de mémoire. » Car rien, dans sa connaissance des légendes ou de Thistoire du moyen âge, ne nous a fourni la preuve d'une extraordinaire précision de souvenirs, lorsque nous avons constaté que le poète faisait appel à sa seule mémoire ; bien au contraire, lorsque la source de son érudition n'était pas sous sa main et dans ses livres mêmes de Guernesey, ses réminiscences n'ont abouti la plupart du temps qu'à des contaminations confuses, à des à-peu-près ou à des erreurs.

La vérité est que V. Hugo s'est la plupart du temps documenté immédiatement avant d'écrire, le plus qu'il le pouvait et dans des conditions difficiles. Il n'y avait point de bibliothèque publique à Guernesey, et la sienne était une bibliothèque de fortune, qui ne contenait pas plus de deux mille volumes achetés au hasard ou envoyés par Paul Meurice quand la nécessité d'une étude trop spéciale se faisait sentir.

Sans doute, V. Hugo voulut faire croire à son démon. A Guernesey il s'enfermait pour l'écouter, de six heures du matin à onze heures, dans le look-out qui lui servait de cabinet de travail : on l'en voyait revenir encore « plein du Dieu » et majestueux comme un Numa au sortir de la grotte.

Mais, en réalité, dans ce look-out Y. Hugo n'écrivait pas seulement des vers, il compulsait des dictionnaires, il prenait des notes sur des manuels d'histoire. Le labeur et le goût de la documentation sont allés croissant chez lui jusqu'à Quatre-vingt-Treize. Pour écrire les Travailleurs de la mer 1866), il s'est procuré des livres sur les phénomènes météologiques, sur les tempêtes : il a dressé des listes de conchyologie, d'ichtyologie et de flore marine d'après ses dictionnaires. L'Homme qui rit (1869) n'a pas été fait sans de longues études préalables sur l'histoire, la pairie, l'aristocratie et la plèbe anglaises ; à cette date, Hugo s'est acheté un dictionnaire des termes techniques ; il a consulté un

lexique de patois guerneysiais. Avant de composer Qaatrevingt-Treize il a dépouillé et annoté toute une bibliothèque d'histoires et de mémoires sur l'époque de la Révolution.

11 étudiait avec la même minutie au temps où il se mit à composer les Peliles Épopées.

V. Hugo a curieusement préparé la matière delà Légende des Siècles.

Il a revu, et médité de nouveau ses notes du Rhin, des Bai graves., de Napoléon le Petit; il a utilisé jusqu'à la dernière ligne ses Albums de voyages.

Il a consulté des histoires: UHistoire d'Allemagne de PfefFel, V Histoire universelle de Dom Galmet, Le Grand Théâtre hislori(jue de Nicolas Gueudeville, Y Histoire de l'Eglise et de l'Empire de Lesueur ; il a ouvert des atlas : Ansart, Hermann Moll ; il a fouillé des Encyclopédies, le Grand Dictionnaire de Moreri, sa source de prédilection, X Encyclopédie du xix" siècle de Renier, le Dictionnaire de la Conversation de Belin-Mandar, le Glossariu/nmediielatinitatis de Du Ca.ngc^; il a exploré des annuaires : les Dehrett's peerages ; il s'est procuré des livres de voyages : le Voyage au Pyrénées du Baron Taylor; les Délices de V Ecosse de Beewerell, les Lettres sur le Nord de X. Marmier;il a lu des récits de légendes dans les livres du comte de Tressan, de Walter Scott, de Marie Aycard, d'Emile Deschamps. 11 s'est inspiré du tour d'esprit de pamphlétaires, ou d'historiens militants : La Vicomterie, Louis Blanc. Il amis à profit, pour l'Orient, des livres de vulgarisation comme les Livres sacrés de VOrient de Pauthier, et des libelles contemporains comme VIslamismede Vaillant.

II faut ajouter à cette liste les nombreuses revues et les nombreux journaux qui lui parvenaient à Guernesey.

I. Saus compter les dictionnaires que nous n'avons pas eu l'occasion de citer au cours de cette étude, Furetière, Trévoux, VEncyclopédie de Diderot, Chaudon et Delandine, le Dictionnaire des Synonymes de Levizac (1807), Napoléon Landais. Littré. Lachâtre, Watkins, etc.

Deux raisons dissimulent aux yeux du lecteur le travail préalable de documentation. Mais deux raisons masquent à nos yeux les labeurs préalables du poète. C'est, d'une part, l'incobërence de sa méthode de recherche et, de l'autre, l'étrange emploi (|u'il a l'ait de ses sources.

Incohérence de la méthode de recherche. — V. Hugo ne semble jamais avoir consulté ses notes, ses albums ou ses livres-, avec le souci d'y étudier logiquement et chronologiquement une période historique. Il collectionnait des anecdotes, des noms propres sonores, des détails ignorés et rares ; sa recherche tendait à glaner du pittoresque : pittoresque dans les événements, dans les vocables, dans l'érudition même qui lui plaisait en raison directe de l'étonnement que tel détail savoureux et inconnu pourrait provoquer chez le lecteur. N'ayant jamais eu le but de s'assimiler un ensemble, il ne s'est astreint à aucune méthode de recherche. 11 a fait dans ses dictionnaires des enquêtes au hasard, des investigations capricieuses à seule fin de satisfaire la fantaisie momentanée de son imagination. Un jour il compile dans Moreri une série de noms et de faits en consultant à la suite les colonnes de la lettre V ; une autre fois, il extrait dans ses notes, moitié en prose, moitié en vers, tout le détail de l'article Malespixe. S'agit-il de l'Espagne, il exécute en zigzag, dans son dictionnaire, une course rapide de Bilbao à Léon., Galice, Biscaye e{ relève, chemin faisant, sans s'en apercevoir des noms qui appartiennent aux Etats d'Amérique ; il confond les Jean, les Mahomet de divers pays, il amasse, au gré du hasard, les anecdotes sans noms et les noms sans dates.

Fantaisie dans l emploi des documents consultés. — Et, en réalité, ce sont là pour lui des éléments de placement facile, qu'il se propose d'employer les uns pour le cycle espagnol, les autres pour le cycle de l'Europe centrale, les autres

encore pour le cycle oriental; ce sont des matériaux amenés à pied d'œuvre pour une destination très large et très vague.

A Guernesey, Hugo achetait chez les paysans et les brocanteurs de Fîle des pièces de bois sculptées de toute provenance, la plupart du temps de provenance inconnue pour lui; puis, cédant à une sorte d'intuition spontanée, il imaginait et construisait des buffets, des secrétaires, des cheminées, des baldaquins, des banquettes : telle pièce passait d'un tiroir de secrétaire à un fronton de lit. Le petit-fils du menuisier de Nancy avait fait de sa seule fantaisie la maîtresse de son atelier.

Il ne procéda pas autrement dans la Légende des Siècles; maître-menuisier en poésie, il fit d'admirables marqueteries sans souci de la provenance des éléments. Certes, il n'a rien inventé des noms et des faits qui figurent dans la Légende des Siècles. Chacun des détails insérés dans le développement est vrai, considéré absolument, mais le déplacement constant de ces détails, à travers le temps et l'espace, aboutit à une multiplicité d'erreurs énormes. Il est vrai qu'il y a eu une forteresse des Sarrasins, qu'on nommait le Fraxinet ; il est vrai que les Sarrasins ont envahi le Dauphiné; il est vrai qu'il y a eu des dauphins qui s'appelaient Humbert. Mais c'est une bévue historique d'affirmer que les Sarrasins du Fraxinet ont menacé le dauphin Humbert. C'est une sottise d'imaginer qu'un Fabrice ait pu connaître à la fois Requescns et Chandos, de parler des spectres d'Orcagna au temps d'Othon. ou de la Sorbonne au temps de Charlemagne.

Comment soupçonner le travail d'investigation du poète, quand ce travail donne, en fin de compte, un pareil résultat? Comment croire que Y. Hugo a étudié l'histoire, dans ses livres et ses dictionnaires, pour aboutir à un amalgame étjrange qui est au premier abord le contre-pied même de la vérité historique ?

Idéal du poète : faire à lui seul l'œuvre de la foule et du temps, créer la légende, plus vraie et plus puissante, à son sens, que 1 histoire même. De pareilles erreurs sont, au fond, la plupart du temps volontaires, et, s'il en est qui viennent de la méprise ou de l'inattention, le poète a pensé que l'inattention et la méprise pouvaient ne point nuire à l'idéal qu'il se proposait.

Cet idéal, c'était de créer, à lui seul, la légende : c'était, à lui seul, d'élaborer dans son esprit tout le travail que les foules font lentement, aux temps primitifs, autour des grands faits historiques. Or ce travail se fait-il sans agrandissement et sans déformations même de la vérité ?

Qu'on y prenne garde, ^'. Hugo insiste sur cette idée dans sa Préface : « La légende est aussi vraie que Vhistoire. »

<' Le genre humain, écrit-il, a deux aspects : l'aspect M historique et l'histoire légendaire. Le second n'est pas « moins vrai que le premier, le premier n'est pas moins « conjectural que le second. Qu'on ne conclue pas de cette « dernière ligne, disons-le en passant, qu'il puisse entrer « dans la pensée de l'auteur d'amoindrir la haute valeur de « l'enseignement historique. Pas une gloire, parmi les splen- « deurs du genre humain, ne dépasse celle du grand histo- « rien philosophe. L'auteur seulement, sans diminuer la « portée de l'histoire, veut constater la portée de la légende, « Hérodote fait l'histoire, Homère fait la légende.

« C'est l'aspect légendaire qui prévaut dans ce volume « et qui en colore les poèmes. »

V. Hugo va plus loin : il ne recule pas devant cette affirmation hasardeuse qui justifiera toutes les fantaisies de ses généralisations historiques.

« Un rudiment imperceptible perdu dans la chronique ou la tradition, à peine visible à l'œil nu, lui a souvent suffi. Il n'est pas défendu au poète et au philosophe d'essayer sur les faits sociaux ce que le naturaliste essaye sur les faits zoolo-

giques : la reconstruction du monstre d'après l'empreinte de Tongle ou l'alvéole de la dent. »

Assimilation vraiment sophistique! Comme si Tagglomération des menus laits hétérogènes à l'aide desquels Hugo amplifie son « rudiment imperceptible », pouvait en quelque chose rappeler l'identification d'un fragment de fossile avec un type animal ou végétal, classé, analysé et délimité scientifiquement !

L'histoire seule a des méthodes scientifiques, logiques et assurées de reconstitution; la légende n'en a point; elle représente le travail de l'imagination de l'homme sur les faits, et les résultats de ce travail varient à l'infini, suivant les individus, les siècles et les races.

De pareilles affirmations « L'histoire est aussi vraie que la légende : On construit une légende, d'après un rudiment imperceptible, comme on reconstruit un animal d'après un débris fossile » montrent bien quels étaient la prétention et l'idéal du poète.

Cette prétention et cet idéal ont leur point de départ dans un raisonnement plus que contestable.

Qui plus est, la légende populaire elle-même s'est le plus souvent créée par des procédés que le poète de 1807 ne connaissait point et ne pouvait point connaître.

Hugo et ses contemporains croyaient à l'épopée populaire spontanée, issue d'une sorte de création collective : conglomérat d'événements, d'images et d'idées morales qui aurait soudainement pris vie et forme sur le luth des trouvères. Les livres récents de M. Bédier ont montré qu'il ne fallait point ajouter foi à ces éclosions merveilleuses. La réalité est autre : des moines, qui avaient des connaissances imprécises et peu nombreuses, ont travaillé sur la matière pour une fin toute particulière : retenir les pèlerins et peut-être aussi leur inspirer le respect de l'Église et du suzerain féodal. Ils ont travaillé naïvement, répandant, à pleines mains et bien malgré eux, l'anachronisme et les erreurs historiques et

géographiques «le tout genre ; leur intention, cétail, dans un but pieux ou intéressé, de frapper des esprits simples et d'émouvoir des cœurs naïfs.

Vouloir s'assimiler leurs procédés inconscients et les justifier, ce serait vouloir justifier l'ignorance.

Conclusion. — Faut-il donc conclure que le moyen âge de la Légende des Siècles est dépourvu de toute espèce de réalité historique?

L'histoire. — Mettons à part des pièces directement versifiées sur des textes comme Aymerillot et le Mariage de Roland. Si l'on se place au point de vue exclusif des événements de l'histoire, le moyen âge de Y. Hugo ne donne à l'érudit qu'une illusion de courte durée, V. Hugo n'a pas traité les noms et les faits de l'histoire comme traduisant des idées précises et à compréhension délimitée, il les a considérés seulement comme représentatifs de la teinte générale d'une époque ou d'une contrée. Il s'est constitué une palette au hasard de ses trouvailles ; puis, au gré de son goût du pittoresque et avec le seul souci des tonalités, il a mélangé toutes les couleurs qu'il avait recueillies au cours de ses lectures. Il a donc abouti par là, selon le plus ou moins de bonheur de son inspiration, à une certaine coloration d'ensemble, mais non à une évocation réelle et précise des divers temps et des divers pays féodaux.

Le décor. — Mais la Légende des Siècles ne contient pas qu'une compilation d'événements : elle nous présente un décor. V. Hugo a une vigueur merveilleuse de vision et, qu'il s'agisse des montagnes et des torrents de l'Espagne, des burgs de l'Allemagne ou de l'Italie, contemplés par le poète dans ses voyages, des armures et des costumes examinés par lui dans les musées d'outre-Rhin, on ne saurait contester sa puissance d'évocation. Là, il grandit, il colore avec intensité, mais ne déforme pas son modèle. Telles descriptions de la nature

arrivent donc à situer géographiquement ses poèmes. Ce qu'un costume, ce qu'une armure peut contenir de particulier à une époque, suffisent à les situer dans le temps.

Par un effet naturel de première impression, ce qu'il y a souvent de force et de netteté dans le dessin et dans la couleur du décor frappe assez vivement les yeux pour qu'on s'aperçoive moins de la déformation de la plupart des événements historiques.

Mais, somme toute, il y a plus encore de mirage que de réalité, dans l'impression de vérité que nous donne le moyen âge de la Légende des Siècles. Ce qui crée notre illusion, ce qui entraîne notre admiration ou notre indulgence, c'est précisément la part de sincérité que nous a révélée l'examen que nous venons de faire des sources du poète.

Qu'il s'agisse de la résurrection des mœurs médiévales ou de l'évocation des paysages, V. Hugo a été admirable là où il s'est inspiré sincèrement de ses souvenirs personnels de l'Espagne et du Rhin. Le Petit Roi de Galice., Eviradnus contiennent des pages qui défient toute improbation. Incontestablement encore V. Hugo a mérité l'admiration et l'estime, lorsqu'il s'est inspiré franchement et sans détours de textes complets du moyen âge en traduisant AymeiUlot ou le Mariage de Roland. Ce sont là les parties solides de 'la Légende des Siècles. Au contraire, partout où, pour faire croire à une érudition singulière ou poj^r faire éclater des couleurs étonnantes et inattendues, il a altéré, maquillé et contaminé des souvenirs de lectures, dont il dissimulait par ce procédé les sources, le résultat a été contestable et l'œuvre a prêté le flanc à la critique.

Par là, croyons-nous, il se dégage, en dernière analyse, de cet examen des sources du poète une grande leçon de probité littéraire.

C'est pour moi un devoir agréable à remplir, en terminant cette étude, que d'adresser mes meilleurs remerciements à tous ceux qui m'ont rendu la tâche plus facile :

A M. G. Simon, qui m'a donné Tautorisation de reproduire le texte de V. Hugo, dans toute la large mesure des citations nécessaires à un volume de ce genre ;

A MM. MoRTREuiL, ViENNOT, et Ledos, de la Bibliothèque nationale, qui m'ont secondé dans l'identification des volumes inscrits sur le catalogue de Guernesey;

A MM. les professeurs :

Baldensperger [(Université de Lyon); Besson (Université de Grenoble); Chabert (Université de Grenoble) ; Droz (Université de Besançon) ; DucHESNE (Lycée de Beauvais) ; GiRAUD (Lycée de Chaumont) ; Glachant (Lycée Louis-Ie-Grand) ; Grillet (Enseignement libre); Lanson (Université de Paris); Steenstrup (Université de Copenhague); Reynier (Université de Paris); Tanty (Lycée Hoche) ; Thomas {Lycée Hoche) ; ViANEY (Université de Montpellier),

qui m'ont fourni, au cours de mes recherches, des renseignements utiles.

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