‹ Le moyen age et la réformeChapitre 13 sur 35 · AtUqncs contre l'idée de l*É^lMe · texte numérisé non relu

AtUqncs contre l'idée de l*É^lMe

La haine des laïques contre le ciei^é n'était pas le plus grand danger du catholicisme. Si, comme il le prétend, le droit divin eût été pour lui, le fait brutal ne Taurait jamais emporté; les violences auraient été un martyre, et les souffrances des martyrs sont la semence de la foi. Mais en même temps que les barons et les vilains s'attaquaient aux biens et aux personnes des clercs, un mouvement bien plus dangereux se produisait dans le domaine de la pensée. Uidée même de TÉglise fut mise en question. Ceci était plus grave que des crimes individuels; il ne s'agissait plus d'une émeute, mais d'une révolution. Les réformateurs ont accompli cette révolution; le moyen âge Ta préparée. On peut distinguer, dès le onzième siècle, deux courants d'idées hostiles à TÉglise. L'un procède des hérésies et aboutit à Luther. L'autre procède des hommes politiques et aboutit aux légistes et à la révolution de 89. Les sectaires restent dans les limites du protestantisme; les hérétiques politiques dépassent la doctrine chrétienne.

N® 1. Les hérétiques.

Les sectes du moyen âge sont une réaction contre l'Église extérieure. Cette opposition devait les amener à attaquer le pouvoir temporel de l'Église, car c'est précisément en devenant un pouvoir temporel, qu'elle avait cessé en quelque sorte d'être un pouvoir spirituel. La papauté prétendait que Constantin avait abdiqué entre les mains de Sylvestre, en investissant les successeurs de saint Pierre de la plénitude de la souveraineté. De là datait la décadence de l'Église, au dire des hérétiques; c'est pour ce motif qu'ils poursuivaient de leur haine le malheureux Sylvestre à qui un faussaire a fait une réputation imméritée : ils appelaient ce pape l'antechrist, « le fils de la perdition qui s'est assis comme un dieu dans le temple de Dieu, voulant passer hii-méme pour un dieu ^ » La

1 Schmidt, Histoire des Cathares, t. II, pag. 106.

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donation de Constantin était, au point de vue de leur doctrine , le renversement complet du christianisme évangélique. Ils croyaient avec saint Paul que tout chrétien est prêtre; en repoussant la distinction des laïques et des clercs, ils attaquaient la puissance de TÉglise dans son fondement religieux. S'il n'y a pas de différence entre la vie laïque et la vie cléricale, il n'y en a pas davantage entre l'ordre temporel et l'ordre spirituel, il n'y a qu'une seule société, un seul pouvoir. Ainsi s'écroule tout l'édifice de l'Église, sa liberté et ses immunités, ses privilèges et sa domination *.

L'élément politique des hérésies du moyen âge a été peu remarqué; il disparait dans l'importance des dissentiments religieux qui divisent les sectes et l'Église orthodoxe. Cependant il a aussi son importance, car c'est la première manifestation de l'idée de l'Étal. Il y eut des hérétiques auxquels l'Église ne reprocha rien que leurs attaques contre son pouvoir temporel. Dès le milieu du douzième siècle , des laïques s'élevèrent contre les excommunications ; ils prétendaient que ceux qui étaient excommuniés par l'Église devaient être soumis de nouveau à un tribunal séculier, qui jugerait de ia légitimité de la sentence ; ils disaient que donner un effet civil à l'excommunication, c'était détruire l'empire, en mettant le sacerdoce au dessus de l'empereur *. Cette doctrine tendait à subordonner l'Église à l'État, tandis que, au moyen âge, l'État était subordonné à l'Église. La papauté eut raison de prendre Talarme '; mais ses censures ne pouvaient réprimer un mouvement qui avait son principe dans les excès mêmes des souverains pontifes.

La longue guerre du sacerdoce et de l'empire était au fond une

« Rainera, contra Waldenses, cap. 5 [Bibliolheca maxima Patrum, t. XXV, pag. 265) : « Quod Episcopi etabbale? non debeanljura regalia habere. — Quod lestamenta non sint Ecclesiis ordinanda. — Quod nullus debeat fieri Ecdesia} censualis. — Immunilatem Ecclesiab et personarum et rerum eccleslaslicarum spemunl. — Judicia ecclesiastica qu£B habent sacerdoles, fleri dicunl, non correctiODÎs causa, sed propter quœstum. »

2 Fasti Gorbejenses Henrici monachi {Gieseler, Kirchengescblcbte, t. Il, pag. 2, § 84, note fl.

» Epist. Eugenii III, Papge ad Wibaldum abbaiem, a. 1183 [Mar Une, CoU lect. ampliss., t. II, pag. 553) : « Disciplina cessante , peribit religio christiana... »

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lutte pour le pouvoir souyerain ; plus les papes mettaieot de hauteur daus leurs orgueilleuses prétentions, plus ils devaient blesser le sentiment de la société civile ; tous ceux que Tintérét n'enchainait pas au saint-siége se sentaient frappés dans la personne de Teropereur. Il y eut des laïques qui dénièrent aux papes le pouvoir de frapper les princes dlnterdit; à leurs yeux, les Hoheastaufen, excommuniés, poursuivis par TÉglise, étaient des saints ^ Dans cet ordre d'idées, Frédéric II , Tennemi mortel de TÉglise , devint un martyr, Tespoir de la société laïque contre les envahissemenL«( des clercs. D'abord on ne voulut pas croire à sa mort ; on prétendait qu'il ne pouvait pas mourir, attendu qu*il avait pour mission de chasser les prêtres. Puis on prophétisa qu'il s'élèverait de ses cendres un vengeur, un Frédéric III, qui renverserait le pape et son clergé'. Cette croyance se maintint pendant des siècles; elle acquit une force nouvelle pendant les querelles de Louis de Bavière et de Jean XXII : les hommes de toutes les classes, dit un chroniqueur, a*oyaient que Frédéric II reviendrait dans toute sa puissance. Les espérances que Ton attachait au retour du grand empereur dépeignent bien les passions de la société laïque; on disait que Frédéric poursuivrait l'Eglise avec une telle fureur, que les clercs couvriraient au besoin leur tonsure de ûente de boeuf, pour cacher leur couronne cléricale ; quant aux religieux, on disait quils seraient mariés, ainsi que les religieuses '.

Tous les ennemis de TÉglise partageaient ces espérances et ces haines. Au quatorzième sièciCi il se forma dans Tordre puissant de saint François un parti dit des spirituels. Ils professaient la doctrine de la pauvreté absolue de Jésus-Christ et de ses disciples. Condamnés par le pape, ils furent d'autant plus portés à se prononcer contre ses prétentions. Ils prouvèrent, l'Évangile à la main, que lésus-Christ n'a pas été roi dans le sens temporel , puisque luimême dit que son royaume n'est pas de ce monde; il a voulu, au contraire, naître pauvre, et il a enseigné le mépris des richesses et

» Albertus Stadetusts, ad. a. 1248. (GieseUr, t. II, pag. 2, § 88, note mm),

* Gieseler, t. II, pag. 3 § 88, note nn,

> Victoduranus, ad a. 1348, pag. 85 [Gieseler, t. Il, pag. 3, § 88, note nn).

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de toute domination terrestre. De là la séparation absolue du pouvoir temporel des papes et de l'Église ^ Les spirituels étaient aussi hostiles aux clercs qu'à la cour de Rome. Un frère mineur prophétisa, au quatorzième siècle, un soulèvement des laïques contre le clergé ^. Les apostoliques héritèrent de ces illusions et de ces animosités; Dulcino attendait aussi la venue d'un empereur qui détruirait tout le clergé de Rome, depuis le pape jusqu'au dernier clerc '• Tant que l'opposition contre l'Église resta à l'état de vague rêverie, de prophétie apocalyptique, elle était peu dangereuse pour la papauté ; pour lui donner l'importance d'une doctrine, il fallait que les sentiments des sectaires s'incorporassent dans une race positive et politique par excellence. L'Angleterre et Wiclef étaient la nation et l'homme prédestinés.

Sur le terrain religieux, Wiclef est bien plus timide que les hérétiques du moyen âge; sur le terrain politique, il est plus qu'un précurseur de la réforme, il est un réformateur. Mais il procède comme Henri VIII, plutôt que comme Luther; c'est au parlement qu'il s'adresse; et que lui propose-t-il? La chose la plus agréable du monde pour les barons : il veut que l'État prenne les biens de l'Église pour les appliquer aux charges publiques ^ Les arguments théologiques ne lui manquaient pas pour justifier la sécularisation : « L'Église, dit Wiclef, se prévaut de l'Écriture, pour réclamer les dîmes; mais la même loi de Moïse qui donne les dîmes aux lévites, dit qu'ils ne posséderont rien dans la terre promise ; si les clercs montrent tant de zèle à observer une partie du précepte de Moïse, pourquoi n observent-ils pas l'autre *? » Wiclef maudit la donation de Constantin : c'est un poison pour l'Église, dit-il, car les richesses du clergé sont la source de sa corruption. Les seigneurs ont le droit et même le devoir d'enlever aux clercs des richesses dont ils abusent ^.

1 Voyez le tome VI« et le tome ¥!!« de mes Études,

* Joh. de Rupescissa, dans Gieseler, t. II, pag. 3, § 3, note r.

« Bistoria Dulcini, dans Muratari Scriptores, t. IX, Additat., pag. 453.

* Walsingham, Hist. Angl., pag. 383.

« Wiclef, Dialog., liv. iv, pag. 15.

* Idem, ibid,, pag. 18.

Jasquici Wiclef est d^accord avec les sectaires du moyen âge ; il veut, comme les vaudois, ramener TÉglise à sa pureté primitive. Mais le réformateur anglais ne s'arrête pas à ce point de vue tbéologique ; l'intérêt de TÉtat Finspire autant que Tintérêt de la religion; il revendique la souveraineté de la société laïque sur les clercs. Se fondant sur lautorité de Jésus-Christ, il soutient que la prétendue liberté de l'Église est une usurpation : « Jésus-Christ et les apôtres obéissaient aux rois et ils recommandaient à tous les hommes de leur être soumis, de les craindre et de les honorer. Notre Sauveur a payé tribut à Tempereur ; il a souffert une mort cruelle sous PilalCy sans contester sa juridiction. Saint Paul en appelle du grand-prêtre des Juifs à un empereur païen... Qui donc a soustrait notre clergé à la juridiction royale?... Ce sont les nouvelles décrétales qui ont décidé que les clercs ne paieront ni subsides, ni taxes, sans Tassentiment du prêtre mondain qui trône à Rome. Cependant le pape est souvent I ennemi de notre pays... Ainsi un prêtre étranger, et le plus orgueilleux des prêtres, est devenu le maitre de FÂngleterre ' ! » L'on voit que le hardi réformateur n'avait pas un grand respect pour le souverain pontife. Il nie que le pape soit le vicaire du Christ ; il appelle l'Église de Rome la synagogue de Satan : « N'ayons plus de pape, s'écrie-t-il, et vivons comme les Grecs, en suivant nos coutumes! » Wiclef n'a pas plus de respect pour le clergé : il trouve ses privilèges incompatibles avec la souveraineté nationale : « Il est impossible, dit-il, qu'il y ait un État, si dans son sein il existe un corps puissant qui est en dehors et au dessus de ses lois *. »

La conséquence qui résulte des principes de Wiclef est que TÉtat doit commander aux clercs comme aux laïques. Voilà bien tout le côté politique de la réforme; il appartenait à un Anglais d'en tracer le programme. Les idées de Wiclef se répandirent en Allemagne; la formule que les hussites leur donnèrent est la négation radicale de tout pouvoir de l'Église : « Nous sommes tous clercs, s'écrient

» Vaughan, The life of John de Wycliflfe, t. II, pag. 233. * Cest une des conclusion que les lollards présentèrent en 1394« au parlement {Leuns, Ihe hislory ofthe life of John WycUffe, pag. 298, n** 6).

300 l'égusb et l'était.

les Bohèmes. Il y a dans TÉglise divers ordres de miaistères ; mais tous sont également saints, car tous sont établis de Dieu : le laboureur est aussi saint que le prêtre. » Cétait séculariser TÉglise. Si tout laïque est prêtre , tout prêtre est aussi laïque : pour mieux dire, il n'y a plus ni de clercs ni de laïques; il n*y â qu'une seule société, une seule souveraineté. Nous allons voir que telle est aussi la doctrine k laquelle aboutissent les précurseurs politiques de la réfornalion.

N« 2. Les hommes politiques.

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