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CHAPITRE III l'église et l'état pendant l'époque barbare

§ 1. Les BwlMtfct et L*Églne.

Sous les empereurs chrétiens, TÉglise est comblée de privilèges, et néaumoins elle est dépendante de TÉtat; sa dépendance va, pour ainsi dire, croissant, à mesure que ses privilèges augmentent. Dans les royaumes fondés par les Barbares, la position de TÉglise est toute autre. En apparence, les évéqnes sont dans la main des rois, et comme Tinfluence de la papauté est encore nulle. Ton peut dire que c'est TÉtat qui domine sur l'Église. Mais quand on pénètre au fond des choses, Ton s'aperçoit, qu'une grande révolution se prépare. Le pouvoir royal, quoique s'appuyant sur la conquête, n'^ point de force véritable : il a contre lui le génie des classes barbares, génie porté à la division, à la séparation, à l'individualisme. C'est le contre-pied du génie romain, tendant à l'unité, et la réalilisant sous la forme la plus absolue, le despotisme impérial. Sous l'influence de l'esprit barbare, l'État tel qu'il existait sous l'empire, ne pouvait subsister. En vain Charlemagne prit-il le nom d'empereur, la base de l'autorité qu'il revendiquait lui faisait défaut. Les Germains n'avaient aucune idée de l'État, ils ne comprenaient que

Ht l'église et l'état.

les droits de Pindividu. Voilà pourquoi la tentative de Charlemagoe fut impuissante. A la fin de l'époque barbare, il n y a plus d'État : ce sont les forces individuelles qui règoent, sous le nom de régime féodal.

Comme l'Étal disparut insensiblement pendant l'époque barbare» pour faire place à la féodalité, il est évident que la position de l'Église devait changer également. Pourquoi fut-elle de plus en plus dépendante sous le régime impérial? Parce que les empereurs étaient l'incarnation de l'État antique; ils concentraient eu eux la toute-puissance, et ne reconnaissaient de droit à personne, pas plus à l'Église qu'aux individus. Dans une pareille société, il ne pouvait être question ni de liberté de l'Église, ni de pouvoir spirituel, il n'y avait qu'un homme qui fut libre, l'empereur : il n'y avait qu'un homme qui fût souverain, l'empereur. Chez les Barbares, cet État absorbant se dissout et s'efface; la main de fer qui s'appesantissait sur l'Église « s'affaiblit au point que son action devient presque insensible. Sous un régime où toutes les forces individuelles se font jour, il y avait place aussi pour la liberté de TÉglise, et pour son pouvoir.

Ajoutons que là société ne saurait exister sans une direction queteonqne» L'État disparaissant, il fallait qu'une autre action le remplaçât* Le pouvoir qai devait prendre en main le gouvernement des peuples s'était formé lentement pendant les cinq siècles qui précédèrent Tinvasion des Barbares : c'était l'Église. Il faut dire plus, e'etst que l'Église, ainsi que le catholicisme dont elle est l'or^ gane, avaient pont mission particulière de présider à l'éducation des races germaniques. Jésus-Christ n'est pas vetiu pour régénérer 1% monde romain : témoin le débris qui en subsista à Constant!» nople. Malgré le christianisme, l'empire grec s'éteignit dans une honteuse décadence; la décrépitude infecta même la religion dn Christ. La 6onne nouvelle s'adressait aux peuples barbares qu^elle était appelée b élever. De là l'influence croissante que TÉglise exerça dans h monde germanique. L'influence devint un pouvoir, par la nature des choses. D'une part, l'Église prétendiiit qu'elle avait reçu de Dieu tin pouvoir spirituel; d'autre part, il fallait aux peuples du Nord un pouvoir éducateur. tJne puissance purement spirituelle

|«'t»0Q9K BÀlUIAliK. 113

n'aurait pas saffi ; car Ws peuples que TÉgliie devait moraliser, étaient danç cet éiat de barbarie où la force seute domine. Dans une époque où les forts opprimaient les faibles, PÉgUse devait être forte pour ne pas être opprimée.

Telle est la nécessité providealielle du pouvoir de TÉgUse, sous le régime barbare. Pourquoi le pouvoir de TÉglise ne fttt>-il pas reconnu dès l'origine? Pourquoi est-ce plutôt l'État qui du v^ au X* siècle semble gouverner l'Église, et la gouverne réellement en un certain sens? Il y a de cela plus d'une raison. Les rois barbares commencèrent par continuer le régime impérial ; un homme, grand parmi les grands, essaya même de le constituer définitivement. Ces tentatives impuissantes remplissent les cinq siècles qui séparent l'invasion de la féodalité. Elles eurent leur contre-coup dans le gouvernement de l'Église. C'est le régime romain qui continue, autant que les rudes chefs des Germains étaient capables de le comprendre et de |e pratiquer. Puis, les évéques prirent place, dès le principe de la conquête, dans Taristocralie territoriale qui fut le premier germe de la vassalité féodale. Détenteurs d'une partie du sol, les évéques étaient, aux yeux des rois barbares, sur la même ligne que les grands du royaume. Voilà pourquoi les chefs germains intervenaient plus encore que les Césars de Constantinoplc dans ta nomination des évéques.

Le rang que les évéques tenaient dans l'aristocratie territoriale compliquait singulièrement la position de l'Église, en lui donnant des intérêts contradictoires. Quel est le plus solide fondement de sa puissance? C'est qu'elle est un pouvoir' spirituel. A ce titre, elk devrait rester étrangère aux intérêts comme aux passions de ce monde. Mais si elle s'était renfermée dans ces limites puremen) spirituelles, elle eût été emportée par le flot de l'invasion, et par le débordement de violence qui suivit la conquête et qui resta le trait earactéristique du moyen âge. Il lui fallait un fondement aussi iné- Iptanlable que le sol pour être maintenue et obéie par les Barbares. Mais la possession du sol imposait des obligations, tout à fait Âoeompatibles avec le caractère spirituel du dei^é. Les évéques devaient le service militaife^ non en personne, mais comme déiCftleurs du sol. Comment concilier ces devoirs envers l'État avec la

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liberté de TÉglise? La contradiction était évidente. Hommes de Tesprit, obligés comme tels de fuir le monde, les évéqnes étaient à la tète de raristocratie territoriale^ et impliqués dans toutes les affaireSy dans toutes les passions du monde, dans celles-là même qui étaient les plus antipathiques à leur caractère spirituel. Tenus au service militaire, les évéques étaient dans la dépendance légale de la société laïque, tandis qu'ils revendiquaient, comme successeurs des apôtres une liberté entière et même une puissance sur les laïques, fussent-ils rois ou empereurs. C'est que la liberté de TÉglise ne pouvait être entière, absolue, comme Taurail voulu la logique des principes. Ce n'est pas la logique qui régit la vie réelle. Eu apparence, TÉtat gouverne FÉglise du v^" au x* siècle. En réalité, les Barbares jettent les fondements de la puissance ecclésiastique, telle qu'elle se développe sous le régime féodal. La vassalité qui régit la société après le x"" siècle s'est formée des grands propriétaires et des officiers royaux. A ce titre, les évéques y avaient une place naturelle. Or ce sont les libéralités des rois et des grands qui donnèrent à TÉglise ces immenses possessions qui en firent une puissance. En même temps , son influence morale s'étendait avec l'ignorance et la superstition de la société laïque. L'Église avait un élément de force qui devait lui donner la supériorité sur les Barbares, c'est l'unité. Pendant que la royauté allait en déclinant, pour faire place aux mille et un souverains féodaux, l'Église concentrait ses forces. Or ce sont encore les Barbares qui fondèrent la papauté ; les fameuses donations des princes carlovingiens donnèrent aux papes l'indépendance qui leur était nécessaire pour remplir leur mission.

. L'on voit qu'il ne fout pas chercher dans l'époque barbare des principes bien arrêtés sur les rapports de l'Église et de l'État. C'est un temps de dissolution et de transition. L'État parait dominer sur l'Église, tandis que, en réalité, TÉtat perd et l'Église gagne. C'est cet accroissement insensible de la puissance ecclésiastique que nous devons suivre. Rien n'est plus difficile ; mais l'importance du résultat est en rapport avec la difficulté du travail. Nous voyons la puissance de l'Église se former progressivement. Nous avons dit d'avance quelle fut la légitimité providentielle de cette puis-

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sance : elle implique que TÉglise est un établissement humain qui a ses époques de grandeur et de décadence» comme toutes les choses humaines. L'histoire est la démonstration évidente de ce fait^et surtout rhistoire de la formation du pouvoir de TÉglise. Si Ton considère le majestueux édifice de la puissance ecclésiastique, alors qu'elle est à son faite. Ton pourrait être tenté d*y voir une institution divine; mais quand on remonte à ses origines, on voit qu'elle a subi l'influence des mille accidents qui constituent la vie de l'humanité : le surnaturel s'évanouit complètement, et il ne reste que l'action de la liberté humaine, dirigée par la Providence.

§ 2. La UberU de l*É^lMe.

N« 1 . les biens de V Église.

L Église était déjà riche lors de l'invasion des Barbares. Ses richesses prirent un accroissement considérable sous le nouveau régime. Maîtres d'immenses possessions, les rois furent prodigues de libéralités envers le clergé. On a accusé l'Église d'avoir abusé de son influence pour extorquer des donations par des moyens déloyaux. L'accusation n'est pas dénuée de fondement. Seulement, c'est à la doctrine qu'il faut s'en prendre autant qu'aux hommes. Consultons les actes. C'étaient bien des motifs religieux qui inspiraient les donateurs. Les rois croyaient qu'enrichir l'Église était le moyen le plus sur de travailler à leur salut dans la vie future et à leur prospérité dans ce monde-ci. Ce n'était pas un mobile très pur, très désintéressé ; il y avait du calcul dans la générosité des Barbares. On lit dans le préambule de la donation que fit Pépin d'Herstal au monastère de Metz : « Moi Pépin et mon épouse, préoccupés de notre salut, nous donnons..., a/?n de recevoir en retour de Dieu de grands biens pour les petits que nous lui offrons, des biens

m L'£GLI$B BT L*tTAT.

célestes en échange des biens terrestres \ p Cbarle3 Martel» dans une donation faite «q {iveur de Téglise d'Ulrecht, 3*exprima ainsi : « En réfléchi3saQt à la fragilité humaina et a^^ moyens de laver mes péchés» pçtur que, par la gràoe 4e Dien, je parviepn^ tu bonheur éternel, je me suis décidé k donner.., * » Cbarlemagne dit ^n termes généraux que tout ce que Ton donne à TÉglise» proile au salut de Tâme '. Un diplôme de Lotbaire nous apprend que les biens étaient censés donnés aux maints dont on voubiit se concilier la protection, etc^t appui profitait au denateqr, dans ce naondeH^i» aussi bien que dans Tautre ^ II y a de nombreuses libéralités faites par des malades, persuadés que leur mal était un châtiment dont ils pouvaient se racheter, en donnant une partie de leurs biens à rÉglise. On trouve des donations faites pourguérir du mal d'yeux!^. Ainsi les donations étaient des manches par lesquels les donateurs comptaient obtenir un avantage temporel ou gagner la béatitude dans la vie future. Qui nourrit cette croyance superstitieuse dans Tesprit des Barbares? L*Église; et elle y était trop intéressée pour qu'elle ne fût point poussée à abuser de Tignorante crédulité des rois et des fidèles. A peine les Germains sont-ils établis sur le sol de Tempire, que Ton entend des récriminations contre Tavidité du clergé. Clovis déjà disait que < les saints étaient des amis surs, mais UQ peu chers *. » Le roi Chilpéric répétait souvent : c Voilà que notre fisc est appauvri! Voilà que nos biens s'en vont aun églises! En vérité ce sont les évéques qui régnent \ » Écoutons l^ plaintes plus graves de Cbarlemagne : « Il demande aux évéques et aux abbés ce que veulent dire ces mots qu'ils ont toujours à la bouche ; renoncez au siècle. Renoooent-ilg au siècle ceux q^i travaillent chaque jour à accroitre leurs possessions, tantôt mena-

> Bouquet, Recueil des hislorieus, t. IV, pag. 666. «/d.,îWrf., t. IV,pag. 699.

• /d., ibid., t. V, pag. 712.

* M., md,, t. VIII. pag. 407.

* Lobineau, Histoire de Bretagne. Preuves, pag. 64, 66, 72, 73, 100, 103, 300, 310.

• Bouquet, t. III, pag. 18.

' Voir le tome V« de mes Éludes.

L^ÉPOQbE BARBARB. 117

çant des supplices éternels de Tenfer, tantôt soûs le nom d'un g^int, dépouillant de ses biens quelque homme simple d'esprit et peu avisé, de sorte que ses héritiers légitimes eu soient privés, et que la plupart , à cause de la misère dans laquelle ils tombent, soient poussés à toute sorte de désordres et de crimes! Est-ce renoncer au monde que de brûler d'envie de s'approprier les biens d'afutrui et d'exciter les hommes au parjure et au faux témoignage à prix d'argent? *. »

Le témoignage est irrécusable^ et il est accablant. Ces saintes génsy qui renonçaient au siècle pour fuir la corruption du monde, abusaient de la simplicité d'esprit des laïques pour les dépouiller. Voilà donc à quoi servait la supériorité spirituelle du clerc! Ils fabriquaient de faux actes, et achetaient de faux témoignages pour confirmer un faux par un autre faux! Ceci n'est plus de la captation, c'est du brigandage. Que le crime soit Fexception, nous le croyons volontiers ; mais la cupidité qui inspirait les coupables devait être un mal bien général , puisque le législateur et les conciles mêmes intervinrent pour le réprimer. L'empereur qui a été «ippelé Pieux par excellence fut obligé de défendre aux évéques « de recevoir des donations au préjudice des enfants ' ou des parents, et de conférer les ordres dans le seul but de recevoir les biens du futur clerc. » Ce dernier crime a autant de gravité qu'un faux, puisque c'est le trafic des choses saintes, la simonie. Un concile de la même époque contient des dispositions analogues '.

Nous n'accusons pas l'Église d'enseigner le crime , nous l'accusons de professer une doctrine qui , fausse en son essence, devait fatalement allumer de mauvaises passions. Les maximes que l'oh trouve, dans les actes de donation ne datent pas de l'époque de barbarie, elles appartiennent aux saints Pères : « Tu as de l'argent, dit saint Ambroise, emploie-le à racheter tes péchés. Non

> Capitul. IL AquUgran., a. SU, c. 5, 6, 7 {Batuze, I, 479).

« Ibid,, a. 816, c. 7, 8 (Baluze, 1, 505).

* ConciL Cabilon., a. 813, c. 6 (Mansi, XIV, 93) : « Imputatur quibùsdam fratribus, eo quod avaritiae causa homfnibns pereuadeant, ut abrenuntiaDtes. secuto res suas ecclesis conférant. »

L'fc4LI8B BT L^ÉTAT. 8

118 L*ÉGUSB ET L'ÉTAT.

qiiG Dieu soit vénal» mais toi-même tu es vénal : rachète-loi par tes bonnes œuvres, rachète-toi par ton argent ^ » Le pape Léon le Grand apprend aux heureux de ce monde que Dieu leur a donné la richesse pour qu'ils puissent se libérer de la multitude de leurs péchés, en faisant des aumônes : La charité, dit-il, efface les péchés*. Cette maxime passa^ pour ainsi dire, en axiome; on lit dans les livres pénitentiaux : « De même que l'eau éteint le feu , Taumône efface les péchés '. » Cette belle morale remplit les trésors de rÉglise, mais les hommes en devinrent-ils meilleurs? On peut dire sans exagération qu*elle pervertit la conscience. L'auteur de la vie de Dagobert, après avoir dit que le roi commit des actions répréhensibles selon la religion, ajoute : « Cependant il est à croire que tant d'aumônes et les prières des saints [dont il enrichit les églises plus qu'aucun des rois ses prédécesseurs, afin de racheter son âme, lui auront sans peine obtenu le pardon du Dieu très miséricordieux ^ » Ainsi des donations aux monastères suiBsent pour racheter une vie chargée de crimes !

Nous avons dit que les Pères de l'Église considéraient les dîmes comme une œuvre de charité. C'est dans cet esprit évangélique que Hérard, archevêque de Tours, voulait que les clercs n'employassent d'autre violence pour obtenir le paiement de la dime que la prédication^. Si la dime avait conservé ce caractère, elle n'aurait soulevé ni haine, ni opposition, car elle était essentiellement volontaire. Mais l'Église ne l'entendait pas ainsi. La dîme volontaire n'était qu'une utopie; elle ne fut pas payée, pas même lorsque les conciles en eurent fait une loi. Les conciles ne s'adressèrent plus

' Amhrosius^ de Elia et jejunio, cap. xx.

« Léon, M., Serm. veivi.

' E^erti archiepiscopi Pœnitentiale, a. 748 (Man$i, XII, 4;S6).

* Gesta Dagoberli, cap. xxiii. (Bouquet, 11,586.)

* Herardi, capit. 35, 57, 132(r/20mfl5m, part, ui, liv. i,ch. vu, §5).

Gçogle

l'ÉPOOUE BARBARE. 119

aa sentiment de la charité, mais à Tinlérét et à la peur : « Que les fidèles imiteut l'exemple d'Abraham; s'ils veulent se reposer dans le sein d*Âbraham et régner avec le Christ , qu'ils paient la dime ; s'ils veulent conserver le reste de leurs biens, qu'ils ne s'exposent pas à perdre tout, en voulant tout garder ^ » Les fidèles restèrent sourds à la voix d'Abraham, et ils ne comprirent pas comment le paiement de la dime leur garantirait la possession de leurs biens. En déclarant les dimes obligatoires , les conciles en changèrent la nature; l'œuvre de charité devenait un impôt. Mais pour asseoir un impôt, l'Église avait besoin du concours de l'État; elle trouva dans Charlemagne un prince disposé à lui prêter son appui.

Les dimes datent de Charlemagne. L'empereur était inspiré par le sentiment chrétien ; tout en rendant la dime obligatoire, il parle le langage de saint Jérôme et de saint Augustin ; il cherche à persuader aux fidèles que les dimes sont établies dans leur intérêt, qu'en les payant, ils obtiendront la bénédiction du ciel pour les biens de cette terre, et qu'ils gagneront le salut éternel '. Ces exhortations pieuses n'eurent pas plus de force dans la bouche de Charlemagne qu'elles n'en avaient eu dans la bouche des saints Pères. Les populations résistèrent. Pour vaincre la résistance, il fallut effrayer les esprits par l'effet visible de la colère de Dieu. Le clergé ne recula pas devant celte supercherie : le concile de Francfort apprit aux fidèles que dans la dernière famine, on avait trouvé des épis de blé dévorés par les démons, et qu'on avait entendu ceux-ci reprocher aux fidèles de n'avoir pas payé la dime '. Malgré tous ces efforts, la dime resta le plus impopulaire des impôts; il entrava la conversion des païens; dans le Nord, il coûta la vie à un roi; encore au x' siècle, les paysans laissaient leurs fonds incultes, pour se dispenser de le payer.

Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur le caractère divin des dîmes. Montesquieu a raison de dire que les autorités

« Conciles de Tours de 367 et de Mâcon de 585 (Thomassin , partie m, liv. i, eh. Yi, §§ 3. 4).

» Cflpiftt/., V, 89, il4.

» Coticile d£ FrancforL 7M, c. 23 (Baluze, !, 257).

lâo l'église et l'état.

citées par les ultramoutaios sont des témoins coDCre ceux qui les allèguent. Il est certain que les dimes ne devinrent un impôt que sous Charlemagne. Ainsi Tempereur, tout en se plaignant de Tavidite du clergé, lui ouvrit une nouvelle source de richesses. Est-ce inconséquence? est-ce piété mal entendue? Au point de vue des idées modernes, nous ne pouvons certes pas prendre parti pour les dimes et pour celui qui les établit. Mais pour juger les hommes, il faut nous replacer dans dans le milieu social où ils vécurent. Charlemagne était bien convaincu que les chrétiens devaient donner une partie de leurs biens à l'Église, à titre d*aumône. Comiae ils ne remplissaient pas ce devoir de charité, il en fit une obligation légale. Le grand empereur était dans les voies de Dieu. Pour remplir sa mission au moyen âge, l'Église devait être indépendante; il lui fallait donc un revenu assuré. En ce sens, les dimes Ont eu une légitimité relative , mais cette légitimité témoigne aussi contre rÉglise, alors qu'elle voudrait élever un fait à la hauteur d'un droit divin.

Nous savons par les saints Pères quelle est la nature des biens ecclésiastiques : TÉglise n'en est pas propriétaire, mais simple dispensatrice. A qui donc est la propriété, et qui en a la disposition? Aujourd'hui tous les publicisles admettent que l'État a le pouvoir de disposer des biens de fondation dans de certaines limites. Les ultramontains seuls contestent ce droit; à les entendre, le patrimoine de l'Église participe du caractère sacré de TÉglise. C'est une prétention que l'histoire condamne, comme toutes celles qui tendent à attribuer une origine divine à Tambition ou à la cupidité du clergé. Nous venons d'assister à la formation du patrimoine de l'Église. Loin d'être d'institution divine^ il a fallu des moyens très humains au clergé pour s'emparer du sol et des fruits du travail des laïques : la captation, la fraude, le mensonge, le faux. Laissons-la les moyens, et voyons quel est le droit que les biens donnaient à rÉglise. Dès le principe^ le» rois disposèrent des richesses du

l'éfoûve barbare. lit

clergé* Les bonnes raisons ne Jcur manquaient pas. Quand )es iflipôts tombèrent en désuétude , après ia conquête, il ne resta aux rois qne les terres appartenant au fisc. Cest par des concessions bénéficiaires qu'ils s'attachaient des guerriers. Hais à Torce de donner aux morts, ils n'eurent plus rien à donner aux vivants. Charles Martel fut obligé de reprendre à TÉglise une grande partie de ses biens pour les distribuer aux lendes qu'il conduisait contre les Arabes. Cette première sécularisation fut rinstrument de la délivrance de l'Europe, et de la victoire de TÉvangile sur le Coran.

Étatt-oe une spoliation, et quelle en fut l'étendue et la portée? Les savants ne soot point d'accord sur le caractère de la sécularisation que l'on rapporte d'ordinaire à Charles MarteP. Nous n'avons pas à entrer dans ce débat. Il raffit à notre but de constater que, dès le VIII® siède, une masse de biens furent enlevés à l'Église, pour une raison de nécessité publique. Le droit de l'État est incontestable. Il y a encore pour la plus grande partie des biens ecclésiastiques une raison particulière qui justifie les actes de Charles Martel. Les évêques, en tant que possesseurs du sol, étaient vassaux du roi; les biens qu'ils tenaient de la libéralité des princes étaient mis sur la même ligne que les bénéfices militaires; ils restaient comme tels à la disposition des rois, quand il s'agissait de pourvoir à la défense de l'État.

Ce qui prouve que dans les idées du temps, la sécularisation de Charles Martel n'était point considérée comme une œuvre de violence, c'est que les Carlovingiens, tout en enrichissant l'Église par leurs libéralités, ne se faisaient aucun scrupule de disposer des biens ecclésiastiques au profit de leurs fidèles. Quand on voit Louis le Pieux donner des abbayes à des laïques, Ton ne peut pas douter que cet usage, qui nous parait si contraire à la piété, ne fut considéré comme légitime. Dans les tristes luttes qui déchirèrent l'empire de Charlemagne , les biens de l'Église devinrent un moyen de gagner des partisans : de là les abbés comtes que l'on trouve dans les actes du ix® siècle. C'était un abus contre lequel les papes et les conciles s'élevèrent avec une juste indignation : « Mettre des

* Roih, das Bénéficiai wesen, pag. 3â5.

1% l'église et l'état.

laïques à la tête des monastères^ dit Benoit III, c'est introduire les loups dans la bergerie. Les abbés comtes ne sont pas des pasteurs, mais des voleurs et des brigands. Ils mettent l'abomination de la désolation dans le temple de Dieu ; ils enseignent aux serviteurs du Christ, non l'humilité du Christ, mais l'orgueil du monde; non le désir de la patrie céleste, mais la concupiscence du siècle ^ » Cet envahissement de l'Église par les laïques fit germer l'idée d'un partage définitif de ses biens. Un auteur contemporain de Louis le Débonnaire se plaint de cette espèce de conjuration : « On ne voulait, dit-il, laisser au clei^é que le strict nécessaire et distribuer le reste entre les grands du royaume '. » Le projet est significatif. L'on voit que l'idée d'une sécularisation systématique et complète ne date point de la réforme ni de la révolution : elle est presque aussi vieille que le patrimoine de l'Çglise. Au ix« siècle, la tentative était prématurée : enlever au clergé tous ses biens, à la veille de la féodalité , c'était la mettre à la merci de la violence brutale, sans aucune garantie pour son existence.

Il n'y eut point de sécularisation légale; ce qui n'empêcha pas l'Église d'être journellement dépouillée de ses biens. En 844, les évêques disent à Charles le Chauve : < Les biens que les rois et les fidèles ont consacrés à Dieu pour la nourriture des pauvres et des serviteurs de Dieu, pour exercer l'hospitalité, pour racheter les captifs, sont aujourd'hui entre les mains des séculiers, partagés, transmis héréditairement dans les familles. Oh ! soyez donc véritablement fidèle à Dieu, et n'allez pas mériter une éternité de malheurs pour un bien fragile et périssable... Que personne n'ose vous demander ce que vous ne sauriez accorder sans péché. Ne craignez pas les hommes, c'est à dire de la poussière et de la cendre, plus que Dieu qui vous a créé et qui vous jugera dans la vérité '. » Les rois» étaient les premiers coupables. En 8SS, un concile ordonna d'excommunier ceux qui dépouillaient les églises, quand même ils prétendraient avoir une concession du prince : le concile veut'

> Mansi, xv, 286.

« Vila Walœ, n, 4 [Perlz, Monumenla, t. II, pag. 549).

« Concil. Vemense, a. 844, c. 18 (Pettz, Leg. i, 385).

l'époque barbare. iS3

bieD supposer que ces concessions sont fausses ^ En 857» les évéques répétèrent pour la millième fois les anathèmes contre les ravisseurs assimilés aux homicides et aux sacrilèges '. Les coupables, hommes puissants, méprisaient les foudres de TÉglise : « Ou est le mal, disaient-ils, de nous servir des biens ecclésiastiques? Dieu ne s*en sert point, tout est à lui, et c'est pour notre usage qu'il a créé tout ce qui est sur la terre '. » Les moins hardis soutenaient que les biens du clergé étaient en la puissance du roi et qu'il pouvait les donner à qui il voulait ^

L'Église ne reconnaissait donc pas aux rois le droit de disposer des biens ecclésiastiques : c'était un sacrilège d'en demander la concession, c'était un sacrilège de l'accorder. Mais quels titres invoquait-elle? Elle n'en avait d'autres que ses propres décrets. Nous nous trompons; elle avait encore les légendes qui racontaient les peines cruelles auxquelles étaient soumis dans l'autre monde les ravisseurs des biens consacrés à Dieu. Saint Eucher, évéque d'Orléans, étant en oraison, fut enlevé au séjour des esprits; il y vit Charles Martel condamné aux tourments de l'enfer. L'ange qui le conduisait lui dit que, « dans le jugement à venir, Tàme et le corps de celui qui enlevait les biens de l'Église souffriraient des tortures éternelles; que le sacrilège accumulerait avec la peine de ses propres fautes, celle des péchés de tous ceux qui croyaient s'être rachetés , en donnant leurs biens aux saints. » Les évéques, assemblés à Kiersi, écrivirent cette étrange histoire à Louis le Germanique^. Si le vainqueur des Sarrasins, si le sauveur de la chrétienté, n'était pas épargné par la colère divine , s'il était damné éternellement pour la seule raison qu'il avait envahi les biens ecclésiastiques, quel devait être le sort du commun des ravisseurs?

Nous ne prendrons pas parti pour la spoliation et le brigandage; mais nous devons constater qu'à chaque pas que nous faisons

> ConciL Yalentin., a. 835, c. 8 (Marui, xv,8).

• ConcU, Carisiac, [Mansi, xv, 125).

' Conril. Aquisgran,, a. 836, lib. I, c. 3 [Mansi, xiv, i

• Hincmar, Epist. xii, 3 (Op., t. II, pag. 190), ' Balme, Capital., t. II, pag. 108.

iU l'éguse ^ l'6tat.

dans rhistoire de Tambition ecclésiastique» nous rencotronns hà supercherie et la fraude. Ce sont doue de pieux meosooges c^ûi 'servent de fondement au droit divin de TÉglisel L'Église jette le^ hauts cris contre les ravisseurs sacrilèges de ses biens. Forger des Légendes» les répandre sous le nom d'un saint , n'est-ce pas aussi im sacrilège? Dira-t-pn qu'il s'agissait de sauver le patrimoine d|e^ pauvres? L excuse^ si on Tadmettail , reviendrait à dire que le byt justifie le moyen. Est-ce là la morale de TÉglise? Mais est-il vrai au moins que les évéques prenaient un si vif intérêt aux pauvres? Quel usage faisaient-ils des biens ecclésiastiques?

Chilpéric n'avait pas tort de se plaindre que son fi$c était épuisé, et que les évéques régnaient à sa place. Un savant moderne dit que le clergé possédait le quart de l'empire franc ^ Malgré la sécularisation de Charles Martel, il avait encore des biens immenses au x"* siècle. Le concile d'Aix-la-Chapelle de 816 divise les églises ei^ trois classes^ suivant l'étendue de leurs possessions immobilières : celles de la première classe avaient un revenu de près de8O0,Q00 fir., celles de la deuxième, de 200,000, celles de la troisième, de plus de 55,000 *. C'est une misère assez splendide, et il y avait moyen de soulager les pauvres. Comment les évéques s'acquittai^ql-iKs de ce soin, qui était le premier de leurs devoirs? Un roi, svrnommé le Pieux, un archevêque et des conciles répondront à notre question.

La simonie souilla l'Église des Gaules dès le vi"" siècle. Grégoire le Grand écrivit vainement les lettres les plus pressantes aux rois et aux évéques pour réprimer ce criminel trafic des choses saintes. Les clercs continuèrent à acheter les évéchés. Sous Charlemagne, Alcuin répéta les doléances de saint Grégoire. L'abus et les plaintes continuèrent jusqu'au xi« siècle. Faut-il ajouter que ceux

* Rotht das BeneficialweseD, pag. 253.

* Mansi, xiv, 232. — Guerard, Gartulaire de Notre-Dame, Préface, pag. 37.

qiM ^qhcrtaîeiU les dignités eoclésiastiq«es n'eairaiettl dans TÉglise q^e pour bire de la religion métier et marchandise? Les évéques, qni avaient Tadminiatration des biens ^ les vendaient à leur profit. Saint Léon leur défendit d'aliéner ce qui ne leur appartenait point; les conciles répétèrent la défense, mais elle ne fut guère respectée. Louis le Pieux fut obligé de rappeler les évéques à la pudeur : « Les juifs se vantent», ditnl, que les églises ne possèdent rien qu'ils De puissent avoir de vous à pris d'argent ^ »

Après une pareille flétrissure, ne serait-ce pas une dérision de parler du patrimoine des pauvres? L'archevêque de Lyon, Agobard, nous dira ce que les clercs en faisaient au ix^ siècle : « Les évéques el les abbés <|épensent en chiens et en ehevaux, en oflBciers et en valets , jen festins scandaleux et en ameublements profanes, ce qui n'a été doi^é à l'Église que pour l'entretien des indigents ^. » Le sixième concile de Paris déplore la vanité scandaleuse de plusieurs prélats qui se faisaient gloire de ce qui devait les couvrir de epnfusîon : à leurs yeux, la dignité de l'épiscopat consistait dans une vaine ostentation de snperfluités et de somptuosités profanes. Le concile leur proposa l'exemple et l'autorité des saints Pères; n^us verrons avec quel fruit.

Pfous n'écrivons pas lia chronique scandaleuse du clergé, et nous n'entendons pas nous joindre aux ennemis de l'Église pour maudire ses ricjiesses* Tous les clercs ne ressemblaient pas à ceux dpnt Agobard trace le portrait. Mous avons dit et répété que les ricbes/sses furent un élément d'influence paur l'Église. Mais ici se révèle la contradiction que nous avons signalée. La possession de la terre éloigna le clergé de la vie spirituelle, en lui donnant les intérêts et les goûts de ce monde. On dirait qu'il y a une malédiction attachée aux richeases : elles deviennent toujours un principe de cornij^ion, quand elles ne sont pas le fruit du travail. A l'Église surtout, elles devaient être fiinestes, car par son principe, comme pouvoir spirituel, elle devait mépriser les b|ens de ce monde, tandis que sa position dans la société barbare la forçait à les

1 Voyez woo &tMde sur les Barbares et le CathoHcisme.

* Thomoisin, Biscipl. ecclés., part, m, liv. ni, ch. xlv, § f , 3.

it6 l'éguse et l'état.

rechercher. Les richesses lui étaient donc toat ensemble nécessaires et nuisibles. Voilà pourquoi Thistoire les doit condamner et les légitimer. Ceux-là seuls qui ignorent les lois qui président à la vie de Thumanité, nous reprocheront ces jugements contradictoires *.

N» 2. Vexemption des charges.

Pendant Tépoque barbare, la question des charges qui grèvent les biens de TÉglise a peu d*importance. On sait que la fiscalité romaine fut une des calamités de Tempire, et que par un bienfait de la Providence, les Barbares se trouvèrent incapables de continuer cette horrible exploitation qui avait usé les provinces jusqu'à la moelle des os. L'État disparaissant insensiblement pour faire place à des relations individuelles, les impôts aussi furent remplacés par des redevances que le vassal payait à son seigneur. Comme l'Église détenait une grande partie du sol, elle ne pouvait pas se soustraire aux charges réelles qui étaient attachées à la propriété immobilière. Dans les premiers siècles de la conquête, il n'est pas question d'un droit divin qui aurait exempté le clergé des obligations communes. Aussi longtemps que les contributions publiques restèrent en vigueur, les clercs les payèrent. Quand les rapports de vassal à suzerain prirent le dessus, les évéques s'y soumirent encore '. Vassaux du roi, ils étaient tenus comme tels à tous les devoirs de la vassalité. Nous en avons un exemple mémorable au ix"" siècle. Constatons le fait, afin de rétablir la vérité historique, si aodacieusement altérée par les prétentions ultramonlaines.

Au ix« siècle, les papes commençaient à intervenir dans les querelles des rois. Charles le Chauve s'empare de la Lorraine, en foulant aux pieds les titres du légitime héritier et le serment qu'il avait fait de les respecter. Adrien 11 tenta de maintenir le droit et la justice. 11 ordonna aux évéques de se séparer de la communion

1 Voyez mon Ëtode sur la Papauté et F Empire. Conclusion, pag. SOS, ss. * Planck,Geschich\e der kirchlichen Gesellschaftsverfassung, t. II, pag. 210, ss.

l'époque barbare. 197

du roi, s'il persistait dans sa désobéissance envers le saint-siége. Il y avait à cette époque dans les Gaules un fier prélat, Hincmar de Reims. L'archevêque était partisan décidé de la liberté ecclésiastique; mais vivant dans le monde réel, il sentait Timpossibilité de se mettre en dehors et au dessus de TÉtat. Sa réponse au pape met à néant les chicanes des ultramontains : « Vous m'ordonnez, dit-il, si le roi Charles demeure obstiné, de me retirer de sa communion, si Je veux demeurer dans la vôtre. Sur cela je vous répéterai avec une sensible douleur ce que me disent les séculiers à qui cet ordre n'a pu être caché... Quand nous les exhortons à recourir à Dieu par la prière, et que nous leur représentons la puissance que Jésus-Christ a donnée aux papes et aux évéques, ils nous répondent : Défendez donc le royaume par* vos seules prières contre les Normands et les autres ennemis , sans chercher notre secours. Que si vous voulez notre appui, alors représentez au pape qu'il ne peut être tout ensemble roi et évêquef que ses prédécesseurs ont réglé l'Église qui leur appartient et non l'État qui appartient aux rots... Je ne vois pas, continue Hincmar, comment je puis sans péril de mon àme et de mon église, éviter la compagnie et la présence du roi, dans le royaume duquel est situé mon diocèse. J*ai résisté au roi, jusqu'à me faire dire par lui que, si je demeurais dans mon sentiment, je pourrais bien chanter dans mon église, mais que je n'aurais aucun pouvoir sur les biens et les personnes qui en dépendent... C'est pourquoi, saint père, ne nous ordonnez pas des choses qui pourraient causer une telle division entre dous et le roi, qu'il serait difficile de l'apaiser, et qui mettrait en danger les biens temporels de l'Église ^ »

L'Église était donc dans l'État, de l'aveu du primat des Gaules. Dès lors, elle devait contribuer aux charges qui pesaient sur les possesseurs du sol. Sous les Carlovingiens, il ne restait, pour ainsi dire, qu'une seule chaire publique, le service militaire. Les évéques, loin de vouloir s'y soustraire, dépassaient la limite de leurs obligations, en conduisant eux-mêmes leurs hommes au combat. Voici encore une lois une de ces singulières contradictions qui abondent

* Hincmar., Op., l. II, pag. 689.

m l'égusb et l'6tat.

dans répoque barbare et sous le régime féodal qui en fut le développement. Rien de plus ûontraire à Tesprit évangélique que la passion de la guerre; cependant eUe envahit Téglise franke, à la suite de la eonquêle. Les évéques et les abbés étaient de vrais chefs germains ; le temps qu'ils ne passaient pas à la guerre, ils le passaient dans les forêts avec chiens et faucons. Dans leurs églises mêmes et dans leurs oloitresy qui aurait reconnu les successeurs des apdlres sous les baudriers étincelants d'or et de pierreries t Les conciles défea^ dirent en vain aux deres de porter les armes et de combattre. On trouve dans les eapitulaires de Charlemagne une pétition adressée par le peuple à Tempereiir, qui offre une vive image des sentiments du clei^ frank :

« Nous prions tous a genoux Votre Majesté que désormais les évêques ne soient pas contraints d*aller i Tarmée» comme ils l'ont été jusqu'à présent. Car nous en avons vu de blessés ei de tués dans les combats. Dieu sait avec quelle frayeur... Que les évéques demeurent daps leurs diocèses, occupés de leur saint ministère, priant pour vous et pour votre armée. » Les pétitionnaires protestent qu'ils ne prétendent pas désarmer TÉgUse pour Tenvahir; ils savent que les biens ecclésiastiques sont des biens sacrés, que celui qui les enlève commet un sacrilège; ils déclarent devant Dieu et les anges qu'ils ne les usurperont point et résisteront à ceux qui voudront les usurper. L'empereur fit droit à cette demande; mais les évéques se plaignirent et Charlemagne fut obligé de justifier la défense faite au clergé de porter les armes ; il déclare qu'il ne veut diminuer en rien la dignité des évéques, ni les biens de TÉglise, qu'il les honorera d'autant plus, qu^ls observeront plus fidèlement les règles de leur profession ^. <

Il y a bien des enseignements dans cette pétition du peuple, dans cette lutte entre l'esprit chrétien et les passions guerrières de l'épiscopat. L'opposition était si violente, qu'elle effraya tous ceux qui conservaient des sentiments évangéliques. Pcfurquoi donc les clercs s'obstinèrent-ils , malgré les empereurs , à porter les armes et à aller à la guerre? C'est que la position de l'Église au milieu des

< Baluze, Gapitul., 1. 1, pag. 405, 410.

l'époque BA&B%BE. Ii9

peuples qai ne YivafieDi (}ne poor la guerre , leur e» faisait une uécessité. L'Église n'avait rien de oe caractère mystique que la réforme lui a donnée» C'était un éiablissement eitérieur, ayant pour base la possession du sol, et Tinfluence qu'elle procurait. La consertation de ses biens était pour l'Église une question d'existence. Ot, pour les conserver dans in é%% où la force régnait, il fallait la force. Les évêqnes étaient donc fatalement poussés à conserver les armes à la main. Spectacle singulier! Le l^siateur laïque les exempte du service militaire, il fait plus, il leur défend d'aller à la guerre. Mais il n'y a ni exemption ni défense qui serve : les évéques restèrent guerriers. La nécessité des circonstances l'emporta sur l'esprit du christianisme. Voilà un fait qui atteste de nouveau que l'Église, comme tous les établissements humains, est soumise à l'influence des temps et des lieux : il n'y a rien de divin, de surnaturel dans son développement, tout suit le cours naturel des choses.

N» 3. Juridiction «.

Les clercs jouissaient déjà d'une certaine immunité sous les empereurs chrétiens. Sous le régime barbare, l'Église essaya d*étendre ses privilèges. Si Ton avait écouté le concile de Paris de 615, les tribunaux laïques n'auraient eu aucune autorité sur les personnes ecclésiastiques. La tentative était prématurée. Quoique affaibli, TÉtat existait encore; or il suffit qu'il y ait une ombre d'État pour qu'il résiste à la prétention des clercs d'être exempts de la juridiction civile. En effet, il est de l'essence de l'État d'avoir juridiction sur tous ses membres, la souveraineté est brisée, c'est à dire qu'elle n'existe plus, si TÉglise n'est pas assujettie aux lois générales, quant aux personnes et quaût aux biens. Toutefois l'Église ne perd pas un instant de vue son ambition de pouvoir

« Planck, Kirchlicbe Gesellschaftsverfiissung, t. II, pag. 162, ss.

130 l'église et l*état.

spirituel. Logiquement , on ne comprend point que les organes de Tesprity > « les fils de Dieu, soient sous la puissance des hommes de la matière, des enfants du démon. Pour réaliser ces hautaines prétentions, il ne manquait qu'une société où TÉtat fut réellement l'image des forces animales, tandis que l'Église pouvait toujours se dire Tépouse du Christ. Telle fut Tépoque barbare. La barbarie seule ne sufiSsait point. Il fallait encore que l'idée d'une puissance sociale s'affaiblit au point qu'il n'y eût presque plus d'État. C'est ce qui se fit au moyen âge, grâce au génie individualiste de la race germanique. Nous touchons ici du doigt le lien intime qui unit l'Église et les Barbares. L'Église est appelée à présider à l'éducation des peuples du Nord, et les peuples du Nord prêtent la main au pouvoir qui est nécessaire à l'Église pour remplir sa mission. L'Église jouissait déjà de l'immunité pour les procès civils que les clercs avaient entre eux. Si un laïque est en cause, faudra-t-il que le clerc se soumette à la jtiridiction de l'État? Ce ne serait tenir aucun compte du caractère saturé du prêtre. Il faut, dit le concile de Paris de 615, que les deux puissances concourent et qu il y ait un tribunal mixte. Charlemagne donna force de loi à cette proposition. A plus forte raison, convient-il que les deux juridictions s'entendent, quand il s'agit de punir un clerc coupable d'un délit. Cela ne suflSt point pour sauvegarder la dignité du clergé. Le respect qui lui est dû par les iaïquçs ne permet point qu'une autorité civile leur fasse subir des peines afflictives ou infamantes. Charlemagne fit droit à ces exigences.

Voilà, en apparence, l'abdication de l'État qui est consommée. Mais l'on ne doit pas chercher des principes absolus dans l'époque barbare, tout y est mobile, variable et plein d'inconséquences. Il est impossible que les rois aient abdiqué toute juridiction sur les personnes ecclésiastiques, alors qu'ils agissaient en toutes choses comme maîtres de l'Église. Cette suprématie était tacitement réservée dans les privilèges qu'ils voulaient bien concéder au clergé. Les témoignages abondent au point qu'il est inutile d'en citer. Il y a un fait plus remarquable : c'est que les évoques, ceux-là mêmes qui étaient les défenseurs de la liberté ecclésiastiques, reconnaissent

l'ÊPOQCE barbare. 131

que les rois avaient puissaoce sur les personnes et sur les bieos da clei^é. Noas venons d'entendre Hinemar en faire Taveu et nous fentendrons encore. Mais la royauté disparut dans la dissolution deVempire carlovingien. Quand, au lieu de rois, il n'y eut que des roitelets; comme disent les chroniques contemporaines, alors le principe de l'immunité cléricale fut admis comme un droit divin. Encore fallut-il Fappui des fausses décrétales. Les faux et les privilèges vont toujours de compagnie, dans Thistoire de la domination ecclésiastique.

Tout en accusant l'ambition de FÉglise, et en flétrissant les fraudes auxquelles elle eut recours pour établir sa domination, lliistoire doit reconnaître les bienfaits de la puissance qu'elle exerça. Que Ton ne se hâte pas de crier à la contradiction ! Si contradiction il y a, elle est dans les faits. L'Église exerçait une juridiction à elle propre même sur les laïques. Il y avait des causes dites spirituelles : la plus importante était le mariage. Nous considérons aujourd'hui le mariage comme une institution civile, et elle l'est réellement, puisqu'elle forme la base de la société. Sous le régime barbare, l'on peut dire que le mariage était une institution religieuse, car c'est le christianisme qui inculqua aux peuples germains le respect pour les liens de l'union conjugale : il ne fallut rien moins que l'autorité de la religion pour refréner la mobilité des Barbares. Leurs chefs, habitués à la polygamie, prenaient et quittaient leurs femmes, en épousaient plusieurs à la fois, des sœurs mêmes, suivant le caprice de leurs passions, et sans le moindre scrupule. Évidemment le législateur laïque était incapable de régler les conditions, le caractère et les effets d'un contrat dont il ne comprenait pas la sainteté. L'Évangile posa les bases de la moralité moderne, en prescrivant l'unité et l'indissolubilité du mariage, et l'Église poussa ces principes jusque dans leurs dernières conséquences. Elle commença par limiter les causes du divorce, elle finit par l'interdire. Il fallait élever une digue insurmontable pour arrêter le déborde-

t3t L'âGu&B er l'état.

aient de la brutalité germaniqtie mêlée à la ed^ruption romaine. Mais comment faire aecepler un frein pflr les violentes passions des Barbares? Législatrice du mariage, FÉglise devait aussi éti^ le juge des causes matrimoniales, il faut bénir son intervention, todt en avouant que la juridiction sur le mariage favorisa singulièremeilt son ambition. Mais tout ne fut pas ambitioù. Quand saint Boni* face, Tapôtre de rAllemagne, rappelait à son devoir un roi angl6* saxon, il ne songeait certes pas à dominer sur les princes: c'était l'intérêt de la moralité chrétienne, c'était un noble amour de sa patrie qui l'inspiraient. Qu'il y ait eu plus d'ambition chez les papes, nous raccordons volontiers. Toutefois , ils n'avaient pas toujours affaire à des rois ; et ils mirent le même zèle à ramener dans la voie du devoir les coupables, quel que fût leur rang dans la société. Si ambition il y a, c'est du itaoins une grande aibbition, et & celle-là OH pardonne la personnalité \

L'Église a une juridiction sur les laïques. Mais comment assurera-t-elle l'exécution de ses lois et de ses sentences? Pouvoir spirituel, elle ne peut pas disposer directement de la force qui est dans la main des rois. Il faut donc qu'elle invoque l'appui du bras teoôporel. De là la nécessité de lunion entre l'Église et l'État. Les peines que l'Église prononçait étaient purement spirituelles. Dani$ les siècles de foi et de superstition, les censures lancées par l'Église, avec des formalités imposantes, produisaient une impression d'autant plus profonde, qu*il y avait plus de crédulité. Mais si Tépoqué barbare est un temps de foi aveugle, c'est aussi un &ge où r^ne la force brutale. L'excommunication n'avait pas toujours efitet sur l'esprit rude des Germains, qui ne voyaient en toutes choses que le bien ou le mal matériel : la jouissance du moment l'emportait sur les tourments dont l'Église les menaçait dans l'autre vie. Il fallut que l'État vint au secours de l'Église^ en atuichant des peines civiles à l'excommunication. Déjà à la fin du vi^ siècle, le roi Childebert déclara que les excommuniés seraient privés de la jouissance de leurs biens. Un des premiers actes de Pépin fut de porter la peine

Voyez le tome V« de mes Éludes.

l'épooub barbare. iS3

du bannissemeDt contre les pédiears qui refuseraient de se sourneltre aux pénitences ecclésiastiques ^

L*ÉgUse aime bien que les rois la protègent, mais elle ne veut pas qu*ils empiètent sur ce qu*elle appelle sa liberté. Ces prétentions impliquent contradiction ; celui qui protège est toujours plus ou OMtfls le maitre. Rien de plus naturel. Si TÉtat prête son appui aux sentences de l'Église, nVt-il pas le droit et même le devoir d'intervenir d'une façon quelconque pour s'assurer que la sentence est juste? Cesi ce que fit un capitulaire de 855 : « L'excommunication, dit le législateur, ne doit être prononcée qu'après que ievéque, de concert avec le comte, aura donné un dernier avertissement au coupable. Si, après l'excommunication, il reste incorrigible, le comte le nœttra aux fers, afin que ce contempteur de l'Église et de l'État soit soumis au jugement royal '. »

La sanction civile qui accompagnait les censures ecclésiastiques n'était pas toujolirs efficace. Contre les faibles, TÉglise n'eu avait guère besoin ; quant aux puissants, ils se moquaient des foudres spirituelles, et ils bravaient les lois. C'est cette impuissance de l'épiscopat qui légitime Tavénement de la papauté.

L'Église intervenait encore dans la justice laïque en ouvrant un asile à ceux que les juges civils poursuivaient. Là où le droit règne, l'asile est le renversement du droit. Il faut toute l'outrecuidance de l'Église, pour oser réclamer ce prétendu droit divin dans les sociétés modernes. Comme institution humaine et passagère, l'asile s'explique parfaitement. Chose remarquable! A l'époque où les conciles le consacrèrent dans le monde occidental, il n'y avait plus de justice sociale, car le système des compositions ne mérite point ce nom. Pour qui donc l'Église ouvrait-elle le refuge des lieux saints? La justice

* Baluze, Capital., 1. 1, pag. 17 et 172.

• Id., Ibid,, 1. 1, pag. 17, 172. — Pertz, Leg., 1. 1, pag. 248. ,

L*to.ISI IT L*fcTAT.

134 l'église et l'état.

n'existait encore chez les Germains que sous forme de vengeance. Or la passion, alors même qu'elle a le droit pour elle, en dépasse facilement les bornes. C'était donc un grand bienfait de la religion de protéger ceux que poursuivait la colère d'un homme puissant. Ce fut à l'occasion de faits de ce genre que le premier concile d'Orléans proclama l'inviolabilité de l'asile. Ici nous pouvons applaudir sans réserve à l'intervention de l'Église : FÉtat n'est pas en cause, ce sont des faibles, des opprimés, qui cherchent dans la religion une protection que la barbarie de la société leur refuse.. Les rois furent souvent parmi les coupables : au lieu d'être les défenseurs de la faiblesse, ils se livraient eux-mêmes à la fougue de leur brutalité; les victimes trouvèrent plus d'une fois un refuge dans les édifices réputés sacrés, et des protecteurs courageux dans les évêques *.

A force d'exorbitantes prétentions, l'Église efface jusqu'au souvenir de ses bienfaits. Si Ton conçoit l'asile dans une époque de barbarie, on ne le comprend plus, alors que les vengeances individuelles ont fait place au règne de la justice. Quand on voit les papes revendiquer le droit d'asile en plein xix' siècle, on doit croire que c'est l'orgueil clérical qui a toujours inspiré l'Église, bien plus que la charité chrétienne. Et en effet, même sous le régime barbare, alors que l'asile avait une légitimité relative, la lutte s'ouvre déjà entre l'ambition du clergé et l'intérêt de la justice. L'informe système des indemnités pécuniaires, que les lois barbares imposaient aux coupables, n'était qu'un premier pas hors de la vengeance privée. Bientôt le législateur établit de véritables peines contre les malfaiteurs. L'asile va-t-il profiter aux criminels? Un capitulaire de Charlemagne défendit de fournir des aliments à ceux qui, après avoir commis un crime capital, se réfugieraient dans une église. C'est un profond sentiment de justice qui dicta cette loi. Mais l'ambition cléricale se soucie peu de la justice. La défense de Charlemagne ne fut pas observée. Il fallut que le grand roi prit des mesures sévères contre les partisans trop zélés de la liberté ecclésiastique : « Si un homme coupable de vol*, d'homicide, ou de tout

» Voyez le tome IV» de mes Études,

l'ÉPOQUB barbare. 135

autre crime^ se réfugie dans un lieu saint » le comte demandera à Tévéque ou à Tabbé de lui rendre Faccusé. S'ils refusent Textradition, ils seront condamnés à une amende. S'ils persistent néanmoins dans leur désobéissance, ils seront tenus à réparer tout le dommage qu'a causé le prévenu» et de plus, le comte aura le droit de s'emparer du fugitif, même par la force ^ >

Ainsi, l'empereur chrétien par excellence fut obligé d'employer la force contre l'Église, pour sauvegarder la justice. Quelle confirmation éclatante de ce que nous avons dit du droit d'asile sous les empereurs chrétiens ! C'est seulement quand Tinjustice règne, que l'on peut accorder à l'Église un droit d'intervenir en faveur des faibles et des opprimés. Mais le remède au mal est lui-même un mal. Car TÉglise abuse du droit qu'on lui reconnaît, dans l'intérêt de sa domination. C'est dire que le droit d'asile, 'ainsi que tous ceux que l'Église a exercés dans des temps de barbarie, ne sont pas de Tessenee de la religion, bien qu'ils aient été consacrés par un motif de religion. Mais quand les circonstances qui légitiment l'intervention de l'Église ont cessé, et qu'elle veut néanmoins maintenir ses privilèges, il faut flétrir l'insatiable ambition d'un clergé qui se sert de la religion comme d'un prétexte pour dominer sur les peuples.

§ 2. Le pouvoir de TÉgliie.

N» 1. L'Église gouvernée par l'Étal.

Les rois barbares considéraient les églises comme un bénéfice de la conquête et en disposaient pour récompenser des services ou pour se créer des partisans. Ce fut eu vain que les conciles demandèrent la liberté des élections épiscopales; tout en approuvant leurs décrets, les princes agissaient d'après leur bon plaisir. Les témoignages abondent pour prouver que les rois nommaient les évê-

* Capilul., a. 779, c,S{Baluie, 1, 197); — Capitul., a. SOZ.Baluze, I, 387).

t56 l'église et l'état.

ques ^ Quand leur \H)l(>oté éprouvait quelque résistance, ils traitaient KÉglise avec une brutalité toute germanique. Clotaire nomma avant de mourir un prêtre à Tévéché de Saintes ; en l'absence du métropolitain, il le fit sacrer par un autre évéque. L'ordination était nulle; Tarchevéque la cassa et fil procéder à une élection régulière. Grégoire de Tours va nous raconter quelle réception le roi fit au clerc chargé de solliciter la confirmation de l'élu : « Le roi, en grande colère, ordonna que Nuncupatus fût arraché de sa présence, jeté dans un chariot rempli d'épines et conduit en exil : « Ne savais-tu donc pas, lui dit-il, qu'il y a au dessus de vous autres prêtres un des fils du roi Glotaire, pour maintenir ce qu'a fait son père? Et aussitôt il fit rétablir son évêque, et contraignit le métropolitain à payer mille pièces d'or, et imposa aux autres évéques une amende proportionnée à leurs facultés. » Ainsi, ajoute Grégoire, fut vengée rinjure du prince *.

Cette intervention de la royauté dans la nomination des évéques n'était pas particulière aux Gaules, on la rencontre dans tous les Élats fondés par les Barbares. En Espagne, les conciles mêmes proclamèrent comme une loi incontestée, « que c'était aux rois à élire lesr évéques '. » Charlemagne reconnut, à la vérité, le droit d*élection de l'Église \ mais après comme avant son capitulaire, c'est lui qui nommait les évéques. Il faut lire, dans la chronique du Moine de Saint-Gall, le récit naïf des intrigues qui se faisaient à la cour, pour surprendre une nomination à l'empereur; l'on y voit que Charlemagne disposait des évêchés, comme il disposait des bénéfices ^. Même sous ses faibles successeurs, les papes s'adressaient au chef de l'État pour implorer, comme une faveur, la nomination de tel ou tel éveque. En 8S3, Léon lY écrivit à l'empereur Lothaire : « Nous prions Votre Mansuétude de daigner accorder cette église à l'humble diacre Colonus ^. » En 879, Jean VIII

« Waitz, Verfassungsgeschichie, t. II, pag. 3S0.

« Gregor. Turonens., IV, 26.

» ConcUe de Tolède, de 681.

« Capitul., a. 803, c. 2 {Baluze, 1, 579).

» Monach, Sangallens, I, 4, ss.

« Decretum Gratiani, t. I. Disl. 63, c. 16.

l'époque barbare. iS7

fait une demande semblable au roi Carloman; il annonça la nomination de relu aux habitants de Vercelle, en disant que le roi, « selon fusage de ses prédécesseurs, » avait concédé Févéché à Gonspertus*.

Quand les princes nomment les évéques, c'est une preuve qu'ils sont à peu près maîtres de TÉglise. Les rois barbares ne souffraient pas que les évèques se réunissent sans leur autorisation. Au vii'^ siècle, un métropolitain ayant convoqué un synode, Sigebert fit défense aux évèques de s*y rendre '. Dans les actes des conciles, il est dit formellement qu'ils ont été assemblés par ordre ou lenus avec le consentement du roi. L'approbation royale était encore exigée pour rendre obligatoires les décrets des conciles. Les canons étaient publiés par le roi , et ils figurent comme lois politiques dans la collection des capitulaires '. Grand est l'embarras des ullra*montains pour mettre ces faits d'accord avec leurs prétentions^ car on sait que la convocation des conciles est un droit divin de la papauté. Le cardinal Baronius cite un capitulaire de 770 pour établir que les conciles étaient tenus sous l'autorité du pape. Or il se trouve que ce prétendu capitulaire est emprunté aux fausses décrétales. Ainsi le droit divin des vicaires du Christ repose sur un faux !

Les Garloviogiens administraient l'Église au même titre qu'ils administraient l'État. Gharlemagne et Louis le Pieux proclament eux-mêmes que Dieu leur a confié le gouvernement de l'Église. L'on en voit des preuves à chaque page des capitulaires : « Nos envoyés doivent rechercher s'il s'élève quelque plainte contre un évêque, un abbé, un comte, et nous en instruire. Qu'ils exa*minent si les évèques et les autres prêtres vivent suivant rinstitution canonique, s'ils connaissent et observent bien les canons. S'il y a quelque chose que le métropolitain ne puisse réformer, que les parties viennent à nous. » Les Garlovingiens donnaient des lois à l'Église. Leurs capitulaires ont la même autorité que les canons»

' Mansi, t. XVII, pag. 135.

* BahH%e, Capital., 1. 1, pag. 143.

' WaU%, Deutsche Verfassungsgeschichle, t. Il, pag. 46tf.

138 l'église et l'état.

ils sont reproduits dans les décrets des conciles et dans les collections canoniques. Enfin, les Garlovingiens intervenaient en matière de dogme. Charlemagne fit décider des questions religieuses par des conciles nationaux, et ces décisions étaient parfois en opposition avec les croyances de FÉglise romaine. Il prit parti contre le culte des images, bien que le concile de Nicée et le pape l'eussent approuvé; il publia un livre sous son nom, dans lequel la doctrine orthodoxe est combattue avec une vivacité extrême. Les livres carolins déclarent* que les décrets de Nicée renferment des choses très folles, très fausses, très absurdes, dignes de risée, et destituées de raison. »

Comment concilier l'autorité que l'Église a toujours reconnue aux capiiulaires des rois francs avec la liberté ecclésiastique et le pouvoir pontifical ? Baronius a recours à une falsification , digne des fausses décrétâtes. Il prétend que les lois ecclésiastiques étaient confirmées par le pape et devaient leur autorité à cette approbation. Les légistes ont vivement repoussé « cette injure atroce qu*on faisait à la dignité sacrée des princes de la terre : source des lois, dit Baluze, ils étaient bien loin de se croire les vicaires, les vassaux ou les ministres des évéques. > Il a été facile aux gallicans de démontrer que la prétention des ultramontains était une chimère. Les papes n'avaient qu'une autorité morale et de conseil, mais œtte autorité était si peu décisive, que Fempereur n'hésitait pas à la contredire, comme l'attestent les livres carolins. En désespoir de cause, les partisans de la papauté ont pris le parti de tout nier : à les entendre, les livres carolins furent fabriqués par les hérétiques : si Charlemagne les envoya au pape, c'est pour qu'ils fussent condamnés par le saint-siége. Il a fallu , à la honte des ultramontains, qu'un savant jésuite mit ces misérables chicanes à néant.

Il y a un témoignage irrécusable à opposer aux prétentions des ultramontains, c'est que les évéques eux-mêmes reconnaissaient l'autorité de l'empereur en matière de foi. Écoutons le concile d'Arles de 813 : « Nous avons brièvement énuméré les choses qui semblaient avoir besoin de réforme, et nous avons décidé que nous les présenterions au seigneur empereur, en invoquant sa clémence, afin que, si quelque chose manque à ce travail, sa prudence y

l'ÉPOQUB barbare. 139

supplée, que si quelque chose est autrement que la raison, son jugemeol le corrige. » Le concile de Mayence de 813 dit à Gharlemagne : « Sur toutes ces choses nous avons besoin de votre appui et de votre saine doctrine, afin qu*elle nous avertisse et nous instruise avec bienveillance, et si ce que nous avons rédigé ci-dessous en quelques articles vous en parait digne, que votre autorité le confirme; si quelque chose vous y semble à corriger, que votre grandeur impériale en ordonne la correction ^ >

Telles ont été les relations de TÉtat avec TÉglise sous Charlemagne et ses successeurs. On a célébré l'empire carlovingien, sous le nom d'État chrétien, comme une espèce didéal, dont Thumanité aurait eu tort de s'éloigner : c^était, dit Schlegel, une belle harmonie entre la société civile et la société religieuse, entre le sacerdoce et la royauté. L'harmonie est une illusion. En réalité, c'est rÉtat qui, du cinquième au dixième siècle, gouvernait rÉglise. C'était donc un régime qui est en tout le contre-pied de la liberté de droit divin que TÉglise réclame. On peut l'expliquer, mais certes les partisans de Rome ne peuvent pas l'accepter : cela est si vrai que, pour le concilier avec leurs prétentions, ils ont dû invoquer de faux témoignages et fausser les faits. Il faut dire plus : même au point de vue de la doctrine moderne sur l'État, il est impossible de justifier la domination que les Carlovingiens exercèrent sur l'Église.

Pendant l'époque barbare, l'Église n'avait pas en elle-même les conditions nécessaires pour agir sur la société laïque. Il lui fallait une force extérieure pour dompter des hommes qui ne connaissaient que la force; elle la chercha dans la royauté, en persuadant aux rois que leur premier devoir était de protéger la 'religion. Gharlemagne prend le titre de défenseur de la foi. « L'empereur, dit Louis le Pieux, a pour mission de défendre l'Église, il doit veiller à ce

» Voyez les témoignages sur tout ce qui précède dans le V« volume de mes Études, pag. 327-330.

i^ L'àGUSB £T t'fiTAT.

que ses miaistres jouissent de Ihouneur qui leur est du ^ » Mm le devoir de protection implique uue puissance sur le protégé. C'était une nécessité. Comment TÉglise aurait -elle fait respecter une religion de paix et d'humilité, dans un monde où régnaient I9 violeace et l'orgueil? Les empereurs firent une obligation civile du respect que les fidèles devaient au clergé, c Les comtes , disent les capitulaires y doivent aide en toutes choses aux évâques; si leur autorité est insuffisante, l'empereur interviendra '. >

Si rÉglise avait besoin de l'intervention du pouvoir temporel, l'État, de son côté, réclamait l'appui de l'Église. La société doit reposer sur une autre base que la force; il lui faut un lien moral, c'est une condition d'existence et d'avenir. Où les Barbares irontnls chercher cette autorité morale? La religion seule peut la leur donner. Charlemagne le sent ; voilà pourquoi il met tant d'importance à oe que l'Église soit respectée : « Nous voulons et ordonnons, dit-il, que tous obéissent aux prêtres, qu'ils leur soient soumis comme à Dieu, dont ils $ont les représentants dans TÉglise. Car nous ne pouvons comprendre comment ceux qui seraient infidèles à Dieu et à ses ministres, nous seraient fidèles à nous-mêmes. En effet, d'après la voix de la vérité, c'est celui-là qu'il faut craindre qui a le pouvoir de précipiter l'âme et le corps en enfer, bien plutôt que celui qui ne peut tourmenter que le corps et enlever les honneurs corporels... Nous ordonnons que chacun obéisse aux évêques, en ce qui regarde leur ministère, et les aide selon leur pouvoir à réprimer les méchants et les pécheurs. C'est en cela que nous jugerons de la fidélité de nos sujets. S'ils obéissent à Dieu et aux évéques, ils seront aussi fidèles à nous. S'ils font le contraire, ils se montreront infidèles à nous, ils seront notés d'infamie et condamnés à Texil, leurs biens seront confisqués '. »

Ainsi Charlemagne fondait la société sur la religion, et la religion, pour agir sur une société barbare, avait besoin de l'appui de l'État. Tel est le principe de ce qu'on appelle VÊtat chrétien. C'est

1 Baîuze, Gapitul. 1, 189 et 633.

> /(/.«t'H^;., 1,891; II. 64 » /rf., ibid., 1. 1, pag. 437.

l'époque lAlffiABB. 141

dire que ee préteûdn idéal était le produit de oirconstanees historiques^ et que partait il D*a qn'uie valeur traositoire. L'Église ne roeoftoaltra certes pas, cooime principe, uo état de choses où le chef de TÉtat disposait à sa guise des évôchés, con?oquait les QOQciles, disait des lois ecclésiastiques et reKgîebses, et commandail au évéques et méoie ao pape» comme nous allons le dire. La philosophie ae peut pas davantage voir un type de perfection dans une organisation sociale qui est le produit de la barbarie. Gharlemagne réglementait la foi, «omme il administrait ses fermes. Il employait la violence po«r répaadre la religion et pour la coasolider. Nous répudiotts de toutes nos forces une pareille usurpation, de même que nous repoussons les empiétements de l'Église sur l'État.

N» 2. Influence religieuse et politique de C Église,

L'Église se dit un pouvoir spirituel » et appelée à ce titre à gouverner les hommes. Sous le régime barbare et pendant le moyen %e, cette prétention est à certains égards une réalité. A partir du sixième siéde, le mouvement des esprits est presque exclusivement religieux. Les écoles laïques disparaissent pour faire place aux écoles des cathédrales et des monastères; renseignement se concentre dans la théologie, les sciences profanes sont méprisées et même proscrites. C'est un signe des temps; la science profane meurt d'inanition, parce qu'elle n'a plus rien à dire aux honunes que des futilités, bonnes tout au plus pour amuser une société décrépite. Aux Barbares, il fallait le pain de vie; voilà pourquoi la théologie envahit le monde des intelligences. L'Église dominait donc sur les esprits; en ce sens, elle était pouvoir spirituel. Dès lors, elle devait aussi exercer une domination quelconque sur TÉtat.

Cette domination se prépara lentement dans les longs siècles qui séparent le monde ancien du moyen Jige. A peine les Barbares furent-ils établis dans les Gaules, qu*un concile leur recommanda

i4t l'église et l'état.

le respect pour le clei^é. « Si un laïque rencontre un clerc, il lui doit montrer la déférence la plus humble, car il est juste que le séculier honore celui par le ministère duquel il a mérité d'entrer dans le sein de l'Église. Si le laïque et le clerc sont à cheval, c'est au premier à se découvrir , et à saluer Fautre. Si le clerc est à pied, le séculier doit descendre de cheval, pour lui témoigner sa soumission. » Le synode ajoute que c'est le Saint-Esprit qui lui a dicté ce décret ^

A mesure que nous approchons du moyen âge, le respect pour les clercs augmente; du moins, il n'a pas tenu à l'Église que les clercs ne fussent placés au dessus des rois eux-mêmes. Dans un concile tenu àTrèvesenSSl on lit que la puissance ecclésiastique est plus élevée que la puissance royale, par la raison que les rois sont sacrés par les prêtres, tandis que les prêtres ne sont pas sacrés par les rois '.

Au dixième siècle, le célèbre Gerbert, devenu pape sous le nom de Sylvestre II, déclare que « la dignité épiscopale est au dessus de toute comparaison. Si Ton veut la mettre en regard de ce qu*il y a de plus sublime dans le monde laïque, la splendeur des rois, l'on trouvera qu'elle l'emporte infiniment, de même que l'or est infiniment plus précieux que le plomb '. >

L'influence religieuse ne suffisait pas à TÉglise, nous l'avons dit souvent. Ceci n'est pas une hypothèse arbitraire, imaginée pour légitimer le passé. Il y a une manifestation des desseins de Dieu , qui ne peut pas tromper, c'est l'histoire. Consultons-la. C'est un spectacle admirable que celui des voies que suit la Providence dans la direction des choses humaines. Le pouvoir politique de TÉglise ne s'établit pas tout d'un coup et comme par enchantement. Il se prépara déjà sous l'empire; ce sont les empereurs eux-mêmes, si jaloux de leur puissance, qui en jetèrent les premiers fondements. Après leur conversion, ils donnèrent aux évêques une action

1 Concile de Mâcon de 585« c. 15, dans Mansi, t. IX, pag. 954. * GoDCilium ap. S. Macram, c. 1 (Maribi, XVII, 538). > Gerberti Serai o de informatione episcoporum. Cet écrit se trouve dans les éditions de saint Ambroise. [Gieseler, II, 1, § 24, note 17.)

l'ÉPOQUB barbare. 143

de plus en plus grande sur radminislration des cités. Appelés à concourir à presque toutes les fonctions de Tautorité municipale, les évéques devinrent les véritables chefs des curies. Dans la confusion qui suivit Tinvasion des Barbares , Tinfluence de Fépiscopat prit un immense accroissement. Le gouvernement central disparaissanty il ne resta d'autre' autorité que celle des cités, et elle était dans les mains des chefs de TÉglise. Représentants des vaincus, les évoques traitèrent avec les vainqueurs de pouvoir à pouvoir : ce fut avec leur appui que les Francs cx>nquirent les Gaules ^

Ainsi Tépiscopat était la plus puissante influence que les Barbares rencontrèrent dans les pays conquis; il eut naturellement une grande considération dans les nouveaux royaumes. On sait que les lois germaniques marquent la valeur des personnes par le chiffre des compositions; les évéques occupent le premier rang dans cette échelle. La loi Ripuaire donne au simple prêtre une composition égale à celle de Fantrustion ; Tévéque a une moitié de plus. La loi des Alamans exprime Timportance sociale des évéques par cette vive image : < Quand un évéque est tué, la composition est fixée ainsi : on fera une tunique de plomb, selon la stature de Tévéque; autant cette tunique pèsera, autant le meurtrier devra donner d'or*. »

Les évéques prirent place dans Taristocralie qui se forma après la conquête. Cette aristocratie avait pour base la possession du sol et rimportance des fonctions sociales ; or les évéques étaient les plus riches propriétaires, et leur ministère était sacré. Supérieurs aux Barbares par Tintelligence, ils se trouvèrent bientôt à la tête de Taristocratie. Dès les premiers temps, les évéques sont les conseillers des rois barbares; ils enseignent aux vainqueurs les traditions romaines. Quand les rois réunissent autour d'eux leurs fidèles, les évéques sont placés au premier rang; ils servent d'arbitres pour décider les différends des princes, ils négocient la paix. Les évéques faisaient une si grande figure dans la monarchie, dit l'abbé Dubo$y que les rois eux-mêmes leur portaient envie. Au rapport de Grégoire de Tours, Chilpéric s'écriait souvent : « Il

» Voyez mon Étude sur les Barbares et le Catholicisme. • Lex Ripuar,, lil. xxxvi; — Lex Bajuvar. I, il, § 1.

144 l'église BT L'ÉTàT.

n'y a plus dans les Gaules de véritable souverain que tes évéques, La dignité royale s'avilit. Ce sont les évéques qui régnent seuls dans leurs diocèses ^ > En Espagne et en Angleterre , ils dominaient réellement sur les rois, parce qu'ils avaient la plus grande part dans leur élection '.

Sous les Carlovingiens, la position politique des évéques fut légalement consacrée : ils occupèrent le premier rang dans la hiérarchie des fonctionnaires. A peine Charlemagne fut-il mort, que la puissance de l'aristocratie devint menaçante pour les rois, et les évéques étaient à sa tète. Sismondi dit que la France devint comme une république théocralique. La conduite des évéques dans les dissensions qui divisèrent Louis le Pieux et ses fils a excité à bon droit l'indignation de la postérité; écoutons la voix grave d'un philosophe qui n'est pas ennemi du christianisme. Après avoir rapporté les actes de l'assemblée de Compiègne , Leibniz dit : « C'est ainsi que les plus mauvaises causes prévalent souvent dans les assemblées sous l'ombre de la religion. Un grand et pieux empereur est condamné à une prison perpétuelle par un fils à qui il avait accordé la royauté et l'empire , par des évéques qu'il avait élevés de la plus basse condition aux premières dignités de TÉtat. On le force de se couvrir lui-même d'infamie, en avouant des crimes imaginaires et en exagérant des fautes déjà expiées par une pénitence volontaire. A ce libelle infâme, on attribue l'autorité d'une confession; des prêtres le lui imposent, puis l'empereur le présente aux prêtres comme étant son ouvrage; ils le déposent sur l'autel, en faisant de la dégradation de leur roi une comédie impie.» Leibniz ajoute : « Je ne désapprouve pas le jugement des rois; tout dépend du droit des peuples et de ta nécessité des circon-" stances ; mais il est impossible d'imagiaer une scène plus odieuse que la déposition de Louis le Débonnaire, à moins d'aller jusqu'au parricide. Aussi la postérité a-t-elle flétri ce jugement inique; il n'a trouvé de défenseurs que parmi les coupables '• >

« Gregor. Turon., iv, 48; ix, 20 ; vi, 46.

» ConciL ToleL, a. 633. c. 75. — Wilkins, ConcU. angl., 1, 148.

« Leibniz, Annales Imperii oecideniis, ad a. 833, d«* 34, 35.

i*ÊPOQUB BARBARE. 145

Parmi ces coupables sont les ultramoiiUmiis. A leurs yeux» la dépositioD d'un empereur par une assemblée où dominaieut les évêques est ud témoignage précieux du pouvoir qu1ls réclament pour rÉglise sur les rois. Nous demanderons, avec Bossuety comment on ose revendiquer, en faveur de TÉglise, un acte qui fut une odieuse violence sous couleur de religion? Un crime fait-il autorité? Un crime devient-il un titre? Et c'est TÉglise qui invoque la révolte d un fils contre son père, pour y fonder sa puissance temporelle ^ ! Au point de vue chrétien, Bosmet a mille fois raison. Il n'en est pas moins vrai que de fait, Tintervealion de Tépiscopat dans cette scandaleuse déposition témoigne que Topinion générale commençait i reconnaître à l'Église une certaine autorité sur les rois. Charles le Chauve déclara expressément que les évéques qui Tavaient consacré comme roi le pouvaient aussi déposer. Quand Tempire de Cbarlemagne se démembra , ce fut encore Tépiscopat tfoe Ton appela à l^itimer rétablissement des nouveaux royaumes^.

Toutefois, la puissance des évéques n'était pas aussi grande qu'elle le parait. C était plutôt Taristocratie que Tépiscopat qui régnait dans la décadence de Tempire carlovingien : la féodalité s'annonçait. Les évéques faisaient partie de Faristocratie des bénéfîciers, et, à raison de la dignité de leur ministère, ils y jouaient en apparence le premier rôle; en réalité, ils étaient dominés par les grands laïques. Ce qui le prouve, c'est qu'au neuvième et au dixième siècle l'Église était au pillage. L'épiaeopat n'avait pas la force de se défendre contre les envahissements de lartstocratie goerrière. De là la nécessité de la papauté. Il y avait encore un autre TÎce dans la constitution de l'Église. Elle devait être par essence pouvoir spirituel ; or les évéques mêlés aux guerriers partageaient leurs passions et leurs intérêts. L'Église se sécularisait de plus en plus, el plus elle devenait séculièr^^ moins elle avait droit à l'empire, car elle ne pouvait le réclamer que comme organe de l'esprit. La papauté essaya de rendre au clergé son caractère spirituel en lui imposant le célibat. Ce fut l'œuvre de Grégoire VII.

1 Bossuet, nefensio declarattonis, II, 21.

* Voyez le tome V« de mes Études, pag. 353, s.

146 L'ÉGUSE et l'état.

On le voit, ravéDement de la papauté était providentiel. II fut préparé, pendant Tépoque barbare, par ceux-là mêmes dont les papes avaient la mission de faire l'éducation.

Ce sont les Barbares qui sauvèrent le christianisme que la décrépitude romaine infectait de sa décadence ; ce sont encore les Barbares qui sauvèrent la papauté et qui la fondèrent pour ainsi dire. £n vain, les évéques de Rome se disaient successeurs de saint Pierre, institués par Dieu même pour gouverner TÉglise; sous le régime romain, cette prétention n'était encore qu'un germe qui demandait des circonstances favorables pour son développement. L'empire et la papauté étaient incompatibles ; l'empereur prétendait être seul souverain, il ne pouvait accepter une autre souveraineté à côté ou au dessus de la sienne. Nous avons dit ce que FÉglise devint sous le régime de Constantinople. Les Barbares vont briser les chaînes des papes et jeter les fondements de leur puissance. Il importe de le* constater, pour qu'il soit bien prouvé que tout se passa selon le cours naturel des choses. L'histoire, ici comme partout, met à néant le prétendu droit divin.

Le premier effet de l'invasion lut d'affaiblir l'autorité des évéques de Rome. Il est vrai que les Barbares, et avant tout les Francs, respectaient et enrichissaient l'Église; mais ce fut l'aristocratie épiscopale qui en profita. Les peuples du Nord avaient trop peu le sentiment de l'unité pour se rattacher à un centre lointain et inconnu. Au sixième siècle, il y eut quelques rapports entre les papes et les rois francs. Ces relations font un singulier contraste avec les prétentions des ullramontains; car, au lieu de témoigner pour sa puissance, ils attestent sa faiblesse. Pelage, accusé d'hérésie par les évéques italiens , et craignant de voir les Gaules se tourner contre lui, adressa au roi Childebert une apologie conçue dans les termes les plus humbles : il y professe une entière soumission à l'autorité royale; il invoque l'Écriture sainte qui dit que toute personne est soumise aux puissances établies. Ainsi un

L'ÉPOOUB barbare. 147

pape recoDDait qu'il est assujetti à la puissance souveraine, et les ultramontains soutiennent que de droit divin le moindre clerc est affranchi du pouvoir civil !

La papauté avait deux ennemis qui menaçaient son existence : les Lombards, qui ambitionnaient de faire de Rome la capitale de leur royaume, et les Grecs qui niaient la suprématie des successeurs de saint Pierre. Les Carlovingiens délivrèrent les papes de ce double danger. Toutefois la papauté n'acquit pas , dès le principe, la plénitude de sa puissance ; elle ne fit, en apparence, que changer de maitre. Mais les maîtres nouveaux étaient les protecteurs de TEglise, et tout en se réservant Tempire sur les choses ecclésiastiques et religieuses, ils préparèrent le pouvoir des souverains pontifes. Quel était le vice essentiel de Taristocratie épiscopale? Sa dépendance nécessaire, inévitable de Tautorité temporelle. Pour remplir sa mission, la papauté devait être indépendante ; or dans ces temps de violence, Tindépendance était au prix de la force; il fallait donc que les évéques de Rome devinssent les égaux des rois. Pépin et Charlemagne fondèrent la puissance des papes par leurs célèbres donations.

Le faux joue un rôle dans ces actes comme dans tous les titres sur lesquels s'appuie la domination de TÉglise. Et les faussaires étaient si ignorants, si maladroits, qu ils ont donné beau jeu aux ennemis de TÉglise : « Pépin pouvait-il disposer, au profit du saintsiége, de villes sur lesquelles il n'avait ni droit ni prétention? Une pareille donation ne ressemble-t-elle pas à la concession d'une ile faite par don Quichotte à son écuyer Sancho Pança? La donation de Charlemagne est encore plus incroyable. Il fait cadeau au pape de la Sicile, de la Corse, de la Sardaigne qu'il ne possédait pas, et de Venise qui ne le reconnaissait pas pour empereur! » Telle est la critique que Voltaire fait de ces fameuses donations, et elle est victorieuse, en tant qu'elle porte sur les actes qui nous restent, car ces actes sont faux. Mais les donations mêmes sont véritables : elles sont mentionnées par des écrivains contemporains, et une foule de monuments certains les attestent ou les supposent. En l'absence des litres originaux, il est impossible de préciser les territoires qui furent cédés aux papes; il est plus difficile encore de

i48 l'ÉGLBE et l'état.

déterminer les droits que Pépin et Charlemagne enteodaient \eor concéder. Ce qui est certain, en dépit des mensonges ultramOBtains, c'est qu'ils n'abandonnèrent point la souveraineté : des témdi" gnages irrécusables prouvent que Charlema^e et ses successeurs exercèrent la puissance souveraine dans les villes et territoires qu'on appelle le patrimoine de saint Pierre. Il est probable que les donations furent une de ces concessions bénéficiaires si fré<|uente8 au huitième et au neuvième siècle : c'était pkis qu'une propriété privée, c'était moins que la souveraineté ; mais de la propriété bénéficiaire à la souveraineté il n'y avait pas loin : les comtes et les bénéficiers devinrent souverains, les papes le devinrent au même titre.

Mais pour développer ces germes de puissance, il a fallu bien des siècles. Il y a plus; les Carlovingtens ne songeaient pas à rendre la papauté indépendante. De fait, les évèques de Rome étaient placés sur la même ligne que 1^ autres évèques; le roi confirmait l'élection des papes comme il confirmait celle des évèques. Quel démenti aux superbes prétentions des ultramontains ! Cependant le fait est authentique. Nous avons la formule du serment que les papes devaient prêter avant d'obtenir leur con* firmalion ; nous avons les témoignages des historiens qui attestent que cette loi fut observée jusqu'à ce que la décadence de Tempire affranchit les papes de leur dépendance. Nous avons les instructions dans lesquelles l'empereur recomnnande aux papes la pureté ées mœurs, l'observation des canons, la répression de la simonie. Nous avons les lettres des papes qui font aveu de leur soumission. Citons-les pour confondre les défenseurs aveugles du droit divin et de la liberté de l'Église.

Léon III écrivit à l'empereur : c Si nous avons fait quelque chose incomplètement, si, dans les affaires qui nous ont été soumises, nous n'avons pas suivi le sentier dé la vraie loi, nous sommes prêts à le réformer d'après votre jugement et celui de vos commissaires. » Léon IV écrivit à Lothaire V : < Nouis promettons de faire toujours tout ce qui est en noire pouvoir pour ^rder et observer inviolablement les capitulaires tant de vous que de vos prédécesseurs. Si; présentement ou dans la suite, quelqu'un ose vous dire que nous ne le faisons pas, ce ne pourra être qu'un

l'époque barbare. 149

imposteur. » Ces lettres impliquent que Tempereur était le juge des papes. En effet, Léon III se justifia par serment devant Charlemagne» et le pape Pascal devant les envoyés de Louis le Débonnaire.

Que répondent les ultramonlains à ces témoignages accablants? Gratien, le compilateur du droit canonique, falsifie la lettre de Léon IV, pour lui faire dire le contraire de ce qu'elle dit. Quant aux canonistes romains , ils traitent durement le pape qui écrivit l'humble lettre que nous venons de transcrire ; ils vont jusqu'à l'accuser de lâcheté. Il a fallu qu'un jurisconsulte, peu ami de la cour de Rome, prit la défense de Léon, et rappelât aux ultramontains que le pape dont ils voudraient faire un lâche, défendit Rome contre les Sarrasins, à une époque où l'Italie entière tremblait devant ces redoutables pirates ^ Lès ultramoutains ne se sont point contentés de ces fausses appréciations : ils ont altéré l'histoire pour raccommoder à l'ambition immortelle des vicaires de celui qui naquit dans une crèche. L'histoire nous dit que sous les Carlovingiens les papes étaient dans une étroite dépendance de l'empereur. L'histoire a tort. Écoutons les défenseurs de la papauté.

D'abord, c'est i la papauté que les Carlovingiens doivent leur couronne. Qui ne connaît la fameuse ambassade de Pépin, maître du palais, à Zacharie, la réponse du pape et la déposition du dernier Mérovingien? Cette grande révolution s'accomplit, au dire des ultramoutains, par l'autorité du souverain ponlife. Nous répondrons avec Bossuet : c Le couronnement de Pépin était- une usurpation. Est-ce que le pape aurait reçu de Jésus-Christ le pouvoir de légitimer les abus de la force et la violation du droit? En réalité, la prétention des ultramonlains repose sur une altération des faits. Pépin était déjà en possession du pouvoir, lorsqu'il s'adressa au saint-siége; il ne demanda pas au pape la déposition de Childérie, mais son avis sur le point de savoir lequel de lui ou du roi fainéant était le plus digne de la royauté. Les chroniqueurs transfor-

1 Voyez les témoignages sur tout ce qui précède dans le tome V« de mes Études.

L'teLm ET L*fcTAT. 10

mërent Tavis en ordre à une époque où TÉglise dominait sur les princes ^ » Est-ce que TaUération d'un fait historique peut devenir un titre pour la puissance pontificale? Ce titre-là doit être mis sur la même ligne que les fausses décrétales et la donation de Constantin.

Les papes ont toujours fait grand bruit de la translation de la dignité impériale dont ils investirent Charlemagne et ses successeurs. On conçoit que les ultramontains aiment à se prévaloir de cette preuve éclatante de la toute-puissance des souverains pontifes. L'intervention y Tinitiative même de la papauté est établie. Faut-il en conclure que les papes ont le droit de disposer des royaumes? Sur le terrain du droit, Ja question ne peut pas même être agitée. Il faut laisser là le droit divin, pour s'en tenir aux raisons purement humaines qui légitiment les révolutions. Cette explication n'est pas du goût des défenseurs de l'Église. Afin de sauver leur chère liberté, ils ont recours à leur moyen habituel, Taltération des faits. Il prétendent que les empereurs grecs étant tombés dans rhérésie, le pape les avait légitimement dépouillés de leur droit à l'empire. Or il se trouve que c'est sous le règne d'un empereur orthodoxe que Charlemagne fut couronné par Léon ^!

Il y a encore une réponse plus péremptoire à faire aux prétentions ultramontaines. S'il était vrai que les papes eussent disposé des royaumes et des empires au huitième siècle, il devrait y avoir dans leurs écrits une trace de cette superbe ambition. Les Grégoire et les Innocent ne cachaient guère leur dédain pour les rois qu'ils déposaient au nom de leur droit divin. En est-il de même des papes du neuvième siècle? Nicolas, pontife d'un caractère altier, eut des démêlés avec Lothaire. Adrien , qui aimait à lancer les foudres de l'Église, lutta contre Charles le Chauve. Déposèrentrils les princes et délièrent-ils les sujets de leur] serment de fidélité? Ils n'y songèrent pas même. Et les rois pliaient-ils comme Henri IV devant Grégoire VII ? Nous avons une réponse authentique à cette question : c'est une lettre de Charles le Chauve à Adrien. Le pape

* Bossuel, Defensio dcclaralionis, II, 34, 35.

l'époque barbare. 151

soutenait que la déposition d'uo évêque par un concile était nulle, parce que Taceusé eu avait appelé au saint-siége; il demanda que Tévéque déposé vint à Rome pour y être jugé. Voilà une affaire ecclésiastique, où le pouvoir spirituel parait seul en cause. Écoutons la réponse de Charles le Chauve à Adrien :

« Vous nous écrivez des lettres inconvenantes qui déshonorent la puissance royale; vous nous envoyez des ordres qui conviennent peu à la modestie d'un évéque ; vous nous accablez d'injures et d'outrages. Il est temps de vous apprendre que, quoique sujet aux passions humaines, nous conservons le sentiment de la dignité royale qui nous a été transmise par nos ancêtres. Vous dites : Nous voulons et nous ordonnons qu'Hincmar de Laon vienne à Rome devant nous et appuyé de votre puissance. Nous admirons où Fauteur de celte lettre a trouvé qu'un roi , obligé à corriger les méchants et à venger les crimes, doive envoyer à Rome un coupable condamné selon les règles. Nous autres rois de France, nés de race royale, nous n'avons pas passé jusqu'ici pour les lieutenants des évéques/mais pour les seigneurs de la terre. Dieu a établi les rois et les empereurs pour commander et non pour être les serviteurs des papes. Si vous Teuilletez les registres de vos prédécesseurs, vous trouverez qu'ils n'ont point écrit aux nôtres, comme vous venez de nous écrire. Je vous prie de ne plus m'adresser de telles lettres, afin que nous puissions toujours vous rendre le respect qui vous est dû ^ »

Adrien lança-t-il ses foudres contre le téméraire qui lui tenait ce langage peu respectueux? Le pape fit une réponse humble et flatteuse au roi Charles. Il est donc bien certain qu'au neuvième siècle les papes ne songeaient pas encore à exercer un pouvoir temporel. Cependant il n'est pas exact de dire, comme font les gallicans , que la papauté se soit renfermée jusqu'à Grégoire VII dans les bornes d'un pouvoir purement spirituel. Voltaire a déjà remarqué, avec son admirable bon sens, que l'avènement des Carlovingiens était, à la vérité, un acte de violence, mais que, dans l'opinion des peuples, un successeur de saint Pierre avait plus de

« Bincmar» Op., l. II, pag. 701-716.

152 L*ÉGUSE ET L*ÉTAT,

droit qu'un autre de légitimer une usurpa liou. Nous en disons autant du couronnement de Charlemagne comme empereur d'Occident. Ces faits attestent certainement que la papauté jouissait d'une grande autorité, et que son influence s'étendait sur les rois et sur les peuples. Ce sont les idées qui gouvernent le monde. Quelle idée se faisait-on, à la veille du moyen âge, de la puissance pontificale?

Dans un poème sur Tentrevue du pape Léon et de Charlemagne, par un témoin oculaire, on prodigue à Tévéque de Rome les titres les plus pompeux : « II est le premier pasteur de Tunivers, la lumière des peuples ; c'est à lui à ordonner ce qu'il veut, c'est à nous à obéir à ses ordres ^ » Les esprits les plus élevés partageaient ces sentiments. Dans une lettre à Charlemagne, Alcuin expose une théorie qui se rapproche de celle du moyen âge sur la papauté et Tempire : « Il y a, dit-il, dans le monde trois personnes d'un rang suprême, le pape, l'empereur de Constantinople et le roi des Francs. » Alcuin reconnaît le premier rang au vicaire apostolique, qui occupe le siège du prince des apôtres '. Les papes avaient conscience de leur grandeur. Depuis Léon IV, ils ne donnèrent plus de titre de seigneur aux rois, et ils placent le nom du saint-siége en première ligne dans leurs lettres '. Le tçmps approche où Grégoire VU dira : « Le pape seul a un nom dans le monde. »

« Bouquet, Recueil des historiens, t. V, pag. 397, 395.

> Alcuin, Epist. 80. La lellre est écrite en 769.

» Planck, Kirchliche Gesellschaflsverfassung, t. III, pag. 29.

UVREn

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