‹ Le moyen age et la réformeChapitre 7 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LÀ LIBERTÉ DE L*Ê€LISE BT l'iNDÉPENDâNGB DBS MATIOlfS

§ 1. Dootrane 6é» pape*.

Dès que Too admet la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, et que Ton reconnaît à TÉgUse le pouvoir spirituel, on est conduit nécessairement à lui attribuer la domination sur le pouvoir temporel : « Il est impossible de concevoir, dit Bellarmin, qu'il existe une puissance spirituelle qui n'ait également une autorité temporelle ^ » La raison en est très simple. Pour parler le langage chrétien, le salut n'est-il pas la fin suprême de rhumanité, à laquelle toutes les autres fins doivent être subor*données ^? Pour parler le langage moderne, TEglise, investie du pouvoir spirituel, est par cela même investie de la souveraineté; or,

* Bellarminus, de Potestate summi pontificis in temporalibus , cap. v : « Negamus posse dare poteslalem summam ecclesiasticam, sive spirilualem,

quae non babeat annexam poteslatem temporalem aliquo modo. »

* Idem^ ibid,^ cap. m : « Necesse est ut spiritual! potestati subjiciatur omnis seeularis potestas. »

comme il ne peut y avoir qu'un souverain, TÉglise est souveraine; les princes et lés nations n'ont qu'une puissance dépendante, subordonnée à celle de TÉglise. Cela est si vrai, qu'au moyen âge, où la doctrine du pouvoir spirituel était admise par toute la chrétienté, il n*y avait aucun doute sur la suprématie de TÉglise. On ne discutait pas sur la suprématie pontificale, on ne se demandait pas si elle était directe ou indirecte; ces débats datent des temps modernes, d*une époque où la puissance spirituelle des papes était attaquée par les novateurs. Tant que la foi chrétienne dans la papauté fut entière 9 on comparait la puissance pontificale au soleil et la puissance temporelle à la lune : or qui songerait à contester la lumière du soleil ou à la mettre en parallèle avec les pâles rayons de la lupe?

Les grands papes du moyen âge ignorent la distinction du pouvoir direct et du pouvoir indirect. Ils admettent à la vérité l'existence de la royauté, mais ils exercent sur elle une suprématie par droit divin : comme vicaires du Christ, ils ont action sur le temporel comme sur le spirituel. Écoutons Grégoire YH, le fondateur de la puissance pontificale. Sa doctrine est résumée dans les fameuses propositions dont on contesterait en vain Tauthenticité, car elles sont l'expression fidèle de sa pensée. On y lit : « Le nom du pape est unique dans le mibnde. Il peut déposer les empereurs, il peut délier les sujets de leur serment de fidélité ^ » Dans ses lettres, le grand pape explique le fondement de Taûtorilé qu'il réclame : « Le siège de saint Pierre a le droit de lier et de délier les choses spirituelles ; à bien plus forte raison a-t-il pouvoir sur les choses temporelles '. > On le voit, Grégoire ne considère pas le pouvoir temporel de TÉglise comme une conséquence indirecte du pouvoir spirituel. II dit : le pape a empire sur les choses célestes; qui peut le plus peut le moins; le pape a donc empire sur les choses temporelles. Rien ne limite le pouvoir du pape sur le temporel, il est absolu aussi bien que son pouvoir spirituel : « En donnant à saint

1 Dictatus papœ, 11 , 12, 27 [Mansi, XX, 168).

* Gregor, Epist. IV, 26 : « Si enim cœlestia et spiritualia sedes beati Pétri solvit et judicat, qaanto magis terrena et secularia. »

Pierre le droit souverain de lier el de délier dans le ciel et sar la terre, Dieu n'a excepté personne, n'a rien soustrait à sa puissance; il lui a soumis toutes les principautés, toutes les dominations de Tunivers * ; il Ta établi prince sur les royaumes de ce monde ^. > Le pape, comme successeur de saint Pierre, est donc le maître de la terre, il Test par droit divin : refuser d'obéir au siège apostolique, c'esl se rendre coupable d^idolairie *. Les princes qui osent mépriser ses ordres sont déchus de plein droit de leur dignité *. Grégoire YII osa mettre sa superbe théorie en pratique, en déposant Fempereur d'Allemagne; il le fit en s'adressant à saint Pierre, le prince des apôtres : « Pour Thonneur et la défense de l'Église, de la part de Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, et par votre autorité, je défends à Henri, qui, par un orgueil inouï, s'est élevé contre votre Église, de gouverner le royaume teutonique et l'Italie ; j'absous tous les chrétiens du serment qu'ils lui ont fait ou feront, et je défends à tous de le servir comme roi ; car celui qui veut donner atteinte à l'autorité de votre Église mérite de perdre la dignité dont il est revêtu ^... >

Les prétentions des papes au pouvoir temporel ont éloigné du saint-siége les rois jaloux de leur pouvoir et les peuples jaloux de leur indépendance. Désireux de ramener les esprits à l'unité catholique, les défenseurs du catholicisme cherchent à persuader que l'ambition de l'Église n'est qu'un vain épouvantail. A les entendre, jamais les papes n'ont songé à usurper le pouvoir temporel ; ils n'ont prétendu qu'au pouvoir spirituel ; s'ils ont exercé une action

« Gregor. Epist IV, 2; Vil, ft.

* Idem, Episl. I, 63 : « Petrus apostolus, quem dominus Jesus-Ghristus, rex gloriae, principem super regoa muudi consUtuil. »

* Idem. Epist. IV, 23.

* Idem, Epist. IV, 24 : « Reges a suis digniutibus cadere, si praesumerent apostoiicae sedis décréta contemnere. »

* Mansi, XX, 468 (traduction de Fleury),

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sur les choses temporeltes, c'esl uoe aciioa indirecte qui découle du pouvoir spirituel. Cette doctrine est en opposition ouverte avec les faits : c^est une de ces falsifications historiques auxquelles les uUraDontains doivent recourir pour accommoder l'histoire à Tarn* bitîon de la papauté. Il sifit de rétablir les faits pour couvrir ces imprudents apologistes de confusion.

Nous venons d'entendre Grégoire Vil. Après lui, c'est Inno* cent m, qui est le plus grand des papes. La lutte que Grégoire a commencée pour la réforme de TÉglise et pour son indépendance a cessé; Tempereur n'exerce plus le droit d'investiture. L'on ne peut donc pas dire qu'Innocent combatte pour la liberté de l'Église : ce qu'il veut, c'est la domination. Lui-inéme nous fera connaître ses sentiments sur la suprématie du pouvoir temporel, sur le droit de la papauté à l'empire du monde. « Le premier gouvernement du peuple de Dieu, dit-il, a été le régime sacerdotal. Ce régime est d'ordonnance divine ; Dieu dit à Moïse : « Tu prendras Aaroa et ses fils, tu les sépareras des autres enfants d'Israël pour qu'ils me servent de prêtres. > Pourquoi le gouvernement sacerdotal établi par Moïse a-t-il fait place à la royauté? Dieu dit à Samuel : « Ton peuple demande un roi; ce n'est pas toi qu'il rejette, c'est moi. » Si Dieu accx)rde aux Juifs leur demande, c'est dans sa colère; la royauté est une punition ^ Cette conception de l'Église et de l'État établit entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel la distance infinie qui sépare les œuvres divines des erreurs, humaines *. Aussi quelle différence l'Écriture sainte fait-elle entre le prêtre et le roi ! « D'après le droit divin, les prêtres et les rois reçoivent l'onction , mais le prêtre la donne au roi ; or celui qui donne l'onction est au dessus de celui qui la reçoit. Le Seigneur donne le nom de dieux aux prêtres et celui de princes aux rois. Les princes ont pouvoir sur la terre, les prêtres ont pouvoir sur la

f Innocent ///, Registrum de negotio împerii, Epist. 18 (dans les lettres dlonocent, édition de Bafuze).

* Idem, Registrum de negotio imperii , Epist. 18 : « Sacerdotium institutum fuit per ordinallonem divinam, regnum autem per extorsionem humanam. »

terre et au ciel. Les rois ont action sur les corps, les prêtres sur les corps et sur les âmes. »

Voilà pour Tessence des deux pouvoirs; les comparerons-nous pour rétendue de leur autorité? « Chaque roi est établi sur un royaume ; saint Pierre l'emporte sur tous par la plénitude de sa puissance, car il est le vicaire de celui à qui appartiennent la terre, Funivers et tous ceux qui Thabitent '. » Pour montrer combien les successeurs de saint Pierre ^nt supérieurs aux rois, Innocent aime à comparer la papauté au soleil et Tempire à la lune. « Le Gréa^ leur a établi dans le firmament de TÉglise universelle deux dignités : la plus considérable, la papauté, préside aux âmes, comme le soleil aux jours; la moindre, la royauté, préside aux corps, comme la lune aux nuits. La première remporte sur la seconde autant que le soleil remporte sur la lune. La lune reçoit sa lumière du soleilj; elle est inférieure et pour la quantité, et pour la qualité, et pour la situation , et pour Teffet. De même la puissance royale emprunte à Tautorité des papes la splendeur de sa dignité ^. Cette fameuse comparaison date de Grégoire VU; les canonistes, la prenant au pied de la lettre, se mirent à calculer de combien la papauté remporte sur Tempire ; ils trouvèrent que le successeur de saint Pierre était 1,744 fois plus grand que Tempereur. Un publiciste français corri» gea ce calcul, et dit que le pape était 6,645 fois et 7/8 plus grand que le maître de Tempire '.

Cette comparaison hautaine, quelque ridicule qu'elle soit, était admise au moyen âge comme Texpression de la vérité; elle ne rend pas même toute la pensée d'Innocent 111. Le pape dit et répète que le souverain pontife n'est pas le représentant d'un homme, qu'il est l'organe du vrai Dieu sur cette terre *. Devant la papauté élevée à

* Innocent lll, Regîstnim de negotio imperii, Epist. 18.

* Innocent. Epist. I, 401 ; — Epist. ad imperatorem GonsttotiD (Gesta lonocentii, cap. lxiii).

* Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, 2, § 54, note d.— Bodin, delà république, livre I, ch. ix.

* Innocent, Epist. 1, 335 : « Romanus pontifex non puri hominfs. sed veri Dei vicem gerit in terris. » — Epist. I, 326 : < Non puri hominis, sed veri Dei vicarius appellatur. » — Cf. Registrum de negotio imperii, Epist. 57.

176 l'église et l'état.

cette hautear, le pouvoir temporel disparaît et s'efface comme rhomme devant Dieu, comme le fini devant Tinfini. La distinction des pouvoirs n'est plus que nominale : Dieu a donné à saint Pierre la mission de gouverner non seulement l'Église universelle, mais le monde tout entier ^ Le Roi des rois^ le Seigneur des dominations, Jésus-Christ^ prêtre dans Tordre de Melchisédech, a organisé la royauté et le sacerdoce de manière que la royauté soit sacerdotale, et que le sacerdoce soit royal ; il a mis à la tète de l'un et de t autre ^ de la royauté et de FÉglise, une seule personne ^ qui est son vicaire sur la terre. « De même que toutes les créatures du ciel, de la terre et même des enfers plient le genou devant lui, de même tous doivent obéissance à son vicaire, afin qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et un seul pasteur ^. » Ces paroles, adressées à un roi, témoignent que c'est le pape qui est le roi des rois. En définitive, il n'y a qu'un souverain, le vicaire de Dieu.

Innocent III est le plus puissant, sinon le plus grand des papes. Bien que la papauté se prétende divine, elle est soumise à la loi qui régit toutes les choses humaines : le déclin est toujours près de la grandeur. Les papes qui suivent Innocent n'ont plus la majesté souveraine d'un organe de Dieu ; ils ont la morgue et la hauteur insultante d'un prêtre qui use et abuse de son influence. Frédéric II, le grand empereur, reconnaissait aux successeurs de saint Pierre la plénitude du pouvoir spirituel, mais on ne lisait nulle part, dit-il, qu'une loi divine ou humaine leur eût donné le droit de juger les princes de la terre et de transférer les royaumes à leur gré '. La doctrine de Frédéric est celle que les catholiques soutiennent aujourd'hui , en apparence du moins ; ils ne demandent, disent-ils, que le pouvoir spirituel. Écoutons la réponse foudroyante d'Inno-

1 Innocent. Epist. Il, 209.

• /dem, Epist. XVI, 131.

* Pétri de Vineis Epist. 1, 3.

cent IV : « L^empereur nie que toutes les personnes, toutes les choses soient soumises au saint-siége. Ainsi celui qui jugera un jour les anges dans le ciel ne pourrait pas juger les choses de ce monde! Déjà, sous l'ancienne loi, les prêtres ont déposé des rois indignes ; et le vicaire du Christ n^aurait pas le même pouvoir ! Ceux-là se trompent qui croient que Constantin a le premier donné une puissance temporelle au pape. Cette puissance lui a été conférée directement par Jésus-Christ^ vrai prêtre et vrai roi dans l'ordre de Melchisédech. Jésus-Christ a fondé une domination a la

FOIS ROYALE ET SACERDOTAI4E ; IL A DONNÉ A SAINT PlERRE l'eMPIRE DE

LA TERRE ET DES ciEux ^ Avant Jésus-Christ, le pouvoir temporel manquait de principe ; c'était une tyrannie sans règle ni mesure. Constantin remit sa puissance entre les mains de TÉglise, et la reçut d'elle sanctifiée et légitimée. »

Voilà un langage qui est clair et franc. La question des rapports des deux puissances est nettement décidée. L'empereur reconnaît au pape la puissance spirituelle. Le pape ne se contente pas du spirituel, il revendique aussi le temporel, non comme une conséquence du pouvoir de lier et de délier, non comme une action indirecte, mais comme un droit direct, transmis par Jésus-Christ, roi et prêtre, à son vicaire. Si les rois existent, si leur autorité est légitime, c'est qu'ils la tiennent de la papauté : en dehors de cette concession, la royauté n'est que violence et tyrannie. C'est le vicaire de Dieu qui le décide ainsi, et il est infaillible. Que diront nos catholiques modernes de celte théorie? L'accepteront-ils? Alors ils annulent l'État et déclarent le catholicisme incompatible avec l'indépendance, que dis-je? avec l'existence même de l'État. Repousseront-ils les fières prétentions d'Innocent IV? Alors ils donnent un démenti au plus cher de leurs dogmes, à l'infaillibilité du vicaire de Dieu; et ce démenti ne frappe pas uniquement Inoocent IV, il frappe les plus grands des papes, Innocent III et Grégoire VII. Il n'y a pas à épi-

> « Non solum \pontificalem sed régalent constituil principatum, beato Petro ejasqae successoribus tendent simul ac cœlestis imperii commissis babenis, quodin pluralitate clavium competenter inDaitur.»(Coc{ea; epistolaris vaticanus, dans Raumer, Geschichte der Hobenstaufen, t. IV, pag. 120«]

17S l'église bt l'état.

loguer ni à dislingoer ici; il faat ou renoncera rinfaillibilité^ cest à dire abdiquer, ou il faut déclarer la guerre, et une guerre à mort à la souveraineté des nations.

Nous pourrions nous arrêter ici, car les témoignages sont décisifs, accablants. Mais il y a chez les catholiques, dirons-nous, tant d'erreurs volontaires, ou tant d*aveuglèment, qu'il nous faut insister et prouver que les exorbitantes prétentions des Grégoire et des Innocent restèrent celles de la papauté. Il y a des écrivains mo dérés qui voudraient représenter le moyen âge comme une époque exceptionnelle; il y en a même qui disent que la papauté s'est dé^ mise volontairement de sa domination politique. Nous doutons que cette doctrine soit du goût des papes , même de ceux du dix-neuvième siècle , lesquels n'existent que par l'appui des baïonnettes étrangères. Ce qui est certain, c'est qu'elle est en opposition avec la véqté historique. Nous sommes au quatorzième siècle. L'empire est vaincu, anéanti. La papauté n'a plus rien à craindre des successeurs des Hohenstaufen. Elle a en face d'elle des rois, dont la puissance est encore faible, puisqu'ils ont à lutter avec la féodalité; cependant les prétentions des papes restent les mêmes. Elles deviennent même plus blessantes, car ce n'est plus un empereur ayant l'ambition de la monarchie universelle qui est en cause, ce sont les rois, organes des nations. Quelle est l'origine du fameux démêlé de Bonifece VIII et de Philippe le Bel? Le pape convoqua les évêques français à Rome, à l'effet de prendre des mesures pour la réformation du royaume et du roi, pour la correction des abus passés et le bon gouvernement de l'État. Boniface notifia cette décision à Philippe dans la bulle, Ausculta fui : « Écoutez, mon fils, les paroles d'un père tendre... Dieu nous a constitué, bien qu'indigne, au dessus des rois et des royaumes, en nous imposant le joug de la servitude apostolique pour arracher, détruire et dissiper, pour édifier et planter en son nom... Gardez-^vous xlonc de croire que vous n'ayez pas de supérieur et que vous ne soyez pas soumis au chef de la

hiérarchie ecclésiasticpic. Qui penie ainsi est un insensé , et qui le soutient opiniâtrement est un infldHe, séparé du troupeau du bon pasteur. Or ràffection que noQS vous portons ne nous permet pas de dissimaler que vous opprimer vos sujets; deffuoi nous tous avons souvent averti, sans que vous en ayez profité... Voulant pourvoira votre salut et au bien tl'tin peuplequi nous est cher, nous avons appelé par devers nous les archevêques, les évéques, les abbés et les^ docteurs en théologie, pour traiter avec eux de la rél'ormaiion de votre royaume. » Boulface ajoute que le roi pourra venir au concile ou s*y faire représenter ; smon. Ton procédera en son absence ^

Convoquer un concile pour délibérer sar l'administration du royaume de France, appeler à ce concile le clei^é français, citer le roi à comparaître pour rendre compte de son gouvernement, c était s'étabKr juge et souverain des princes. Cependant, au sein du concile, le pape protesta quMI n'avait pas entendu usurper le pouvoir du roi. La protestation était en contradiction avec lesT actes de Boniface; elle lui fut arrachée par Tattitude énergique de Philippe le Bel et de la nation française. Mais, tout en semblant cé(ler, le pape maintint ses prétendus droits, et il les exprima avec la hauteur insultante qui lui est propre : « Si le roi n% se corrige pas, je suivrai l'exemple de mes prédécesseurs, qui ont déposé trois rois de France, et je le châtierai comme un petit garçon^. » Boniface formula sa doctrroe dans la célèbre bulle Unam Sanctam ', qui est comme TÉvangile des uhramontaios :

« Nous croyons et confessons une Église sainte, catholique et apostolique, hors laquelle il n'y a point de salut. L'Église estunique; c^est un seul corps ^ qui n'a qu'un chef, et non pas deux comme un monstre. Ce seul chef est Jésus-Christ et saint Pierre, son vicaire, et le successeur de saint Pierre... Nous apprenons par l'Évangile

« Du Puy, Histoire du différend de PhiHppe le Bel et de Boniface, p. 48.— Fleury, Hist. eccl. , XC, 7.

* Du Puy, Ibid, : « Nos deponeremus regem ita sicut unum garcionem, » p 77, si.

> HaymUdi Annales eccl., a. 1302, § 13; — Flemy, Hist. eccl., XG, 18.

que, dans cette Église et sous sa puissance, sont deux glaives, le temporel et le spirituel : Fun doit être employé par t Église et par la main du pontife ^ l^autre par l'Église et par la hain des rois

ET DES GUERRlERSi SUR L*ORDR£ ET LA PERMISSION DU PONTIFE. Or, IL FAUT QU*UN GLAIVE SOIT SOUMIS A l'aUTRE, QUE LA PUISSANCE TEMPO- RELLE SOIT SOUMISE A LA PUISSANCE SPIRITUELLE, autrement eUes ne seraient pas ordonnées, et eUes doivent tétre, comme le dit Tapôire... Suivant le témoignage de la vérité^ la puissance spirituelle

DOIT INSTITUER LA TEMPORELLE, ET LA JUGER SI ELLE s'ÉGARE. Nier que

les princes soient soumis à l'Église^ c'est admettre deux principes comme les manichéens. » La conclusion de celle bulle est qu'il est de nécessité de salut que toute créature humaine soit soumise au pape.

Que devient, en présence de cette fière théorie, la protestation de Boniface, répétée par les ultramontains^ que le pape n'entend pas usurper le pouvoir temporel des rois? Cest un jeu de mots, on pourrait presque dire une ironie. Ainsi, Boniface reconnaît aux princes Vexercice du pouvoir temporel, mais il en revendique le droit pour la papjiuté ^ Qu'est-ce à dire? Les rois ne sont donc plus que les porte-glaive du souverain pontife. Ils tiennent leur autorité du pape, puisque les deux glaive%apparliennent à saint Pierre, comme dit Boniface, et que c'est le pouvoir spirituel qui institue le pouvoir temporel; ils sont soumis au pape, puisque c'est TÉglise qui leur commande de tirer le glaive ou de le laisser au fourreau; ils dépendent du pape, puisque c'est à lui à les juger, à les condamner, à les déposer. Que devient la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel? La distinction n'aurait de valeur que si les princes étaient indépendants dans leur sphère, comme l'Église l'est dans la sienne; mais alors ils seraient souverains, comme TÉglise est souveraine, par suite il y aurait deux souverainetés. Boniface repousse cette théorie comme une hérésie manichéenne, et il a raison. Il n'y a qu'une souveraineté : en donnant au pape la plénitude du pouvoir spirituel, le moyeu âge lui accordait par cela même la domination

1 G'est^la théorie soutenue au concile de Rome. Voyez le tome VI de mes Études.

imiversdie. Faat-il demander encore à quoi se rédait le pouvoir des rois? Noos répondrons avec Bossuet que, dans la théorie de BonifacCy qui est celle de la papauté, il ne reste aux princes qu'un vain titre; que, de fait, ils sont au service des papes et exécuteurs de leurs volontés \

Cette doctrine resta celle des papes jusqu'à la réformation, et nous verrons que la révolution religieuse qui leur enleva une moitié de la chrétienté, ne modifia en rien leurs prétentions. Organes d'une foi immuable, comment pourraient-ils changer? Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils sont encore plus absurdes qu'immuables. Leur prétendu droit divin les conduit tout droit à l'abîme. Qui croirait que l'outrecuidance des papes a encore été dépassée par les canonistes? C'est une autre série de témoignages que nous allons 'invoquer contre l'Église. Que l'on ne dise pas que le moyen âge était une époque de ténèbres intellectuelles. Le douzième et le treizième siècles sont un premier éveil de la pensée humaine ; ils ont vu naître de nobles intelligences, quoique obscurcies, si Ton veut, par une foi absolue, aveugle, dans le catholicisme. Il importe de constater que tous ceux qui sont nourris de la foi chrétienne aboutissent à reconnaître l'empire du monde au chef de la chrétienté.

§ a. Doctrine dcf icolartiqnef et des oanonvtef .

Saint Bernard nous dira quelle idée la chrétienté se faisait du souverain pontife. S'adressant au pape Eugène, il dit : « Qu'étesvous? Quelle fonction remplissez-vous dans l'Église de Dieu? Vous êtes le grand-prêtre, le souverain pontife, vous êtes le prince des évêques, l'héritier des apôtres. Vous avez la primatie d'Abel, le gouvernement de Noé, le patriarcat d'Abraham, l'ordre de Melchisédech, la dignité d'Aaron, l'autorité de Moïse, la judicature de Samuel, le pouvoir de saint Pierre, l'onction du Christ, n Personne

> Bossuet, Defensio declaralionis, III, 24. •

L^ÉGUSB BT l'État. 13

i8d l'éousb it l'état.

n'échappe à celle souYeraineté : « Vous éles le chef de toutes les brebis et de tous les pasteurs. Qui nous renseigne? Celui qui a dit : Faites paître nies brebis. Et de quelles brebis a-t-il voulu parler? des brebis de telle cité, de tel pays, de tel empire? Il dit : mes brebis^ c'est à dire non seulement quelques-unes, mais toutes ensemble. » La puissance des papes s étend sur les princes comme sur les sujets. C'est saint Bernard qui écrit ces paroles devenues célèbres : Les deux glaives^ le spirittiel et le temporel, sont au service de l'Église. Mais l'un doit être mis hors du fourreau par r Église, l'autre pour l" Église, celui-là par la main du prêtre, celui-ci par la main du guerrier ^ mais sur un signe du prêtre ^

L'Espagnol Raymond de Pennafort va tirer les conclusions qui découlent de ces superbes paroles : « Le pape peut excommunier et déposer les rois, quand ils dévient de la foi, et ils sont hors de la foi, non seulement quand ils sont hérétiques, mais aussi quand ils négligent de réprimer Thérésie. Il y a plus , TÉglise peut les déposer s'ils sont dissipés, s'ils ne s'occupent pas du gouvernement et de la justice, s'ils sont inutiles ^. » Le mystique Hugues de Sûint^Yictor, Allemand de naissance, n'a pas d'autre opinion que le dominicain espagnol ; il reconnaît le même pouvoir à I Église, et il le rapporte à sa source, la distinction du spirituel et du temporel : < Autant la vie spirituelle est plus sainte que la vie temporelle, autant la puissance spirituelle l'emporte sur la puissance séculière en honneur et en dignité. D'abord le pouvoir spirituel a le droit d'instituer la puissance temporelle ; eniuite il a le droit de juger les représentants de cette puissance, s'ils ne remplissent pas leur devoir. Quant au pouvoir spirituel^ établi par Dieu, il ne peut être jugé que par Dieu '.

Henri de Gand, le docteur solennel, un des esprits les plus indépendants du moyen âge, attribue également les deux glaives au pape : « Saint Pierre était, après le Christ, le premier chef de l'Église universelle, et Jésus-Christ lui donna deux clefs, hii confia

» s. Bernard, deConsid., IV, 3.

* Raymundi Summa, lib. I, Ut. de haereticis, § 7.

» HugonisaS. Yictore, de Sacranru, lib. H, pars U, cap. iv.

LB HOYBN AOE. 183

deux glaives» de telle sorte qu'il lui remit le gouvernement de toute rÉglise, tant pour le spirituel que pour le temporel ^ » Les théologiens anglais, malgré les instincts d'indépendance de leur race» abondent dans le même sentiment ; ils sont dpminés par le principe de Tunité : « Dieu lui-même^ dit Alexandre de Ualès, a voulu Tunité dans le gouvernement du monde, et c'est au pape qu'il a délégué le pouvoir souverain *. » Le pape est le roi des rois, d'après Robert Uolkot '; il est l'arbitre suprême dans toutes les contestations qui s'élèvent entre les princes. 11 juge de la paix et de la guerre, dit ^aconfAorp; il peut déposer les rois pour cause d'injustice ou d'incapacité^.

Il est inutile d'insister sur la doctrine des théologiens italiens ; ils sont ultramontains par naissance. Constatons seulement que fAnge de l'école, saint Thomas, subordonne le pouvoir temporel au pouvoir spirituel, par la raison que c'est à l'ème à dominer le corps ^. De là saint Bonaventure infère que l'Église peut, pour des motifs sufSsants, déposer les rois et les empereurs. Quels sont ces motifs suffisants? Les crimes des princes, la nécessité publique ^. Au treizième siècle, le droit du pape de déposer les rois était si universellement reconnu, que Ton traitait d'insensés ceux qui s'avisaient de nier que les rois et les empereurs fussent soumis aux souverains pontifes ^.

Nous venons d'entendre les plus grands penseurs de l'Église : ils sont unanimes sur la souveraineté des papes. Les docteurs du moyen âge n'usent pas de distinctions ni de subterfuges; au nom du spiritualisme chrétien, ils décident que les rois, organes du corps» sont

> Henric. Gandav. Qnoàiih.Vl, quaBst. 33;— ifue/, Henri de Gand, pag. 168.

* Alex, de Haies, part. IV, quaest. iO.

« Bob. HolkoL, Liber sapientiae, lect. 200 : « Hic est rex regam, cui omoes subsunt nationes et populi. »

* Baconthorp, Prolegom., sent. IV, quaest. H. ' Secunda secundœ, quaest. 60, art. 6.

* Bonavenura, de Ecclesiae hierarchiâ, pars II, cap. i.

7 Nie. de Curbio (frère mineur et évéque d'Assise) .Vita Innoeentii {Baluze, Miscell., Vil, 374), après avoir parlé de la déposition des empereurs par les papes, dit : « Quis ergo nisi mente eaptus ignorât potestatem imperatoris et regum pontificibus esse subjectam ? »

184 L*ÉGLISE ET l'ÉTAT.

sabordonoés au pape^ organe de rame. Cependant, à la fin du treizième siècle, la lutte entre Philippe le Bel et Boniface éveilla des doutes sur la légitimité de la toute-puissance pontificale, et le pape lui-même, malgré son outrecuidance, fut obligé de protester qu'il n'entendait pas usurper la puissance des rois. Le pape, qui était légiste, aurait dû se rappeler qu'une protestation contraire au fait est sans valeur ; cela n'empêche pas les catholiques de se prévaloir des vaines paroles de Boniface, pour faire accroire aux simples que les papes ne songent pas à envahir le pouvoir des princes. Un théologien, contemporain de Boniface, s'est chargé de détruire les dernières illusions qui pourraient rester sur le pouvoir monstrueux réclamé par les successeurs de saint Pierre : c Jésus-Christ était tout ensemble roi et prêtre ; il a communiqué tous ses pouvoirs à saint Pierre; c'est donc avex3 raison que les papes sont appelés rois et pontifes. La puissance temporelle n'existe que par la puissance spirituelle, de même que le corps n'existe que par Tàme. Si Jésus- Christ a permis aux rois de régner de son vivant et à sa mort, c'est que son royaume n'était pas encore organisé. Dès que la chrétienté fut constituée, un miracle força Constantin à céder la domination du monde au pape, qui la possédait déjà de droit. Depuis lors, les deux pouvoirs n'en font plus qu'un seul dans les mains du souverain pontife *. »

Il était diflQcile aux papes, même les plus audacieux de proclamer les dernières conséquences qui découlent de leur souveraineté spirituelle, car ils devaient tenir compte de la rivalité jalouse des princes et de l'opposition [tous les jours croissante des nations. Les easuistes ne sentaient pas ces entraves; libres dans leurs allures.

» De Regiraine principum, lib. III, cap. x, xvi.Cet ouvrage se trouve dans les œuvres de saint Thomas : les deux premiers livres sont seuls du grand docteur; les autres ont été écrits dans les dernières années du treizième siècle (Gieseler, Kirchengeschichle, t. II, 2|§59, note kk].

ils développèrent, avec la rigueur brutale de la logique, la théorie de la toute-puissance pontificale. Écoutons les ultramoatains du quatorzième siècle ^* « Le pape, comme vicaire de Jésus-Christ, a la plénitude de la souveraineté. Toute puissance ordonnée par Dieu pour le gouvernement des fidèles, soit spirituelle, soit temporelle, lui appartient. Il est le principe et la fin de tout pouvoir. Il peut tout faire, même agir contre les lois qu'il porte. Son autorité est sans nombre, sans poids, sans mesure ^. Un moine augustin pose la question, si Ton peut appeler du pape à Dieu ; il la décide négativement, par Texcellente raison, que la juridiction du pape se confond avec celle de Dieu '. Les théologiens se trouvaient sur la pente de Tidolâtrie; ils s'y laissèrent entraîner. « Le pape, disent-ils, a droit aux mêmes honneurs que les saints et les anges ; il participe de rhonneur qui est rendu à la divinité *.• Il n y avait plus qu'un pas à faire dans cette voie pour arriver au sacrilège : un canoniste le fit; il osa donner au pape le nom de Dieu ^. « Le pape, dit un autre canoniste, a à peu près la même puissance que la Divinité *. »

Dans la conception du moyen âge, l'empereur était le chef temporel de la chrétienté, le maître du monde. Voyons ce que devient Tautorité impériale en présence du Dieu des canonistes : « Le monde entier ne forme qu'un seul empire; Jésus-Christ en est le souverain, le pape est son vicaire. La puissance de l'empereur n'est qu'une délégation de celle du pape. II est le serviteur du pape, d'où la conséquence qu'il peut être nommé directement et déposé par

1 Nous empruntons nos citations à Texcellent ouvrage de Gieseler,

* Alvari Pelagii, de Planctu Ecclesise, lib. I, cap. vm.

» Augustinus Triumphus,S\xmxm depotestaleeccles., quaesl.VI, art. ! ; «Sententia papse et sententia Dei una sententia est. »

* /d., ibid., quaest. IX, art. i , 3, 4.

» Zen:wlius dit, dans sa glose sur Textravaganle de Jean XXII, lit. XXV, ch.iv:«CredereauiemDominum Deum nostrum papam,^ Les derniers éditeurs ont eu honte du sacrilège; ils ont omis le mot Deum, (Gieseler, Kirchengeschichte, t.II,2,§i0l,notec.)

* Julianus, in C. Ego. 4, X, de Jurejurando : « Papa et Chrislus faciunt unum consistorium, ita quod, excepta peccato, potest papa quasi omnia facere, qua potestDeus. »

196 l'église ËT L*ÉTAT.

lui ; à plus forte raison, le pape peutril juger et déposer les rois ^ > Rien de plus logique. Les princes sont, dans la doctrine catholique, les organes d'un pouvoir inférieur, subordonné ; ils sont les ministres du pouvoir spirituel. Or n'est-ce pas à celui qui seul connaît la voie dans laquelle l'humanité doit marcher à choisir ses agents et à les metti*e de côté s'il les trouve incapables ? De là suit encore que les rois ne peuvent faire aucune loi sans le consentement du saint-siége. En effet, toute loi, pour être juste, doit être une émanation de la justice divine. Or le souverain pontife est l'intermédiaire entre Dieu et la chrétienté; il ne saurait donc y avoir de loi sans son autorité ^. Les souverains administrent leurs États, mais sous la suzeraineté du pape; s'il y a désaccord entre eux, c'est au pape qu'il faut obéir. Le pape voudrait exempter les monarques de sa puissance, qu'il ne le pourrait pas; ce serait dire qu'il n'est pas le vicaire de Dieu, qu'il n*est pas le maître du spirituel et du temporel ; ce serait avouer que la souveraineté temporelle est indépendante, ce qui est une hérésie manichéenne '•

L'Église se dit immuable ; il est certain que son ambition est toujours la même : aussi longtemps qu'on lui reconnaîtra le pouvoir spirituel, elle aspirera à dominer sur la société civile. Les canoniste^ du quatorzième siècle, dont nous venons d'exposer la monstrueuse doctrine, n'avaient qu'un tort, c'est d'être de bons logiciens; pour mieux dire, la logique n'est jamais coupable, ce sont les faux principes qui ont tort. Rien n'est plus irrésistible qu un principe; il ne s'arrête devant aucun obstacle. Au quatorzième siècle, il se passa des événements qui auraient dû ouvrir les yeux aux docteurs ultramontains. L'esprit national s'éveillait, et son premier instinct le porta à résister à la papauté : le soufflet donné à Boniface VIII par un légiste, au nom d'un roi, eut assez de retentissement pour que les partisans aveugles de la papauté en tinssent compte. Puis on vit l'Église se déchirer elle-même dans un long schisme, deux , trois

* Augustintis Triumphus, quaest. XXII, art. 3; quaest. XXV, art. 1;quae$t. I, art. 1.

• /dm.,quaBst. XLIV, art. 1.

5 Mem., quaest. XXII, art. 3; quaest. XLVI, art. 3; LXI,art. 4.

LE «OTEN AGE. «87

fmpes s'anatfaématisant les ans les autres. Pendanl cette anarchie, les vicaires de Dieu furent honnis, bafoués, outragés. Le pouvoir spirituel fut impuissant à rendre Tunité à TÉglise; il fallut que les rois fissent ce que les papes auraient dû faire : le corps fut appelé à sauver rame. Enfin les conciles rétablirent l'unité chrétienne, mais en contestant au pape la plénitude du pouvoir spirituel, en jugeant, en déposant ces demi-dieux qui se trouvaient être des monstres souillés de tous les crimes imaginables. Cependant, le croinait-on ? la doctrine des canonistes du quinzième siècle est toujours celle de la souveraineté absolue des papes, dans Tordre temporel comme dans Tordre spirituel : « Le souverain pontife est le seul maître du monde ; il peut déposer les empereurs et les rois, supprimer et transférer les royaumes, sans autre raison que son bon plaisir ^ Jésus-Christ avait toute puissance sur la terre et au ciel; il Ta déléguée à saint Pierre et à ses successeurs : c'est un sacrilège rien que de discuter sur le pouvoir du pape , proclamé, par Dieti Éiéme, rot des rois, seigneur des seigneurs ^. >

Les extravagances des canonistes nous offrent un utile enseignement; elles nous montrent où conduit Tidée du pouvoir spirituel réclamé par TÉglise. Dès que Ton reconnaît le pouvoir spirituel au pape, il est impossible de ne pas lui accorder le pouvoir temporel, car le pouvoir spirituel, c'est la souveraineté, et la souveraineté ne se divise pas; elle est entière ou elle n'est pas.

§ 3. Lutte da taoerdove et de tempire.

M« 1. Le principe de la luUe.

L'unité est l'idéal du moyen âge : un Dieu, un pape, un emperevr. Mais cette unité n*est plus celle de Tantiquité. Les Césars pa'iens concentraient la plénitude du pouvoir souverain ; ils étaient

^ Dominicus Venelus, dans Gieseler, Kircbengeschichte, II, 4, §136, noteo. • Gerson, de Potestate ecclesiastica (Op., t. II, pag. 246) : « De cujus potestate dispatare, instar sacrilegii est. •

rois et papes. Au moyen âge, la chrétienté est, à la vérité, considérée comme un seul corps, mais elle a deux chefs, le pape et l'empereur. L'unité catholique doit embrasser tout le genre humain, puisquerÉglise est appelée à étendre son règne sur le monde entier. Cet idéal de Tunité était à certains égards un legs de Tanliquité, car il implique Tidée de monarchie universelle, qui fut le rêve de tous les conquérants. Le pape se disait le vicaire de celui qui avait été roi et prêtre, il était donc monarque universel. L'empereur aussi était le vicaire du Christ; il devait, comme tel, être le chef temporel de toute la chrétienté ; eu théorie, tous les rois lui étaient subordonnés ^

Quel est le rôle du pape et de Tempereur dans cette monarchie à deux télés? Nous savons déjà que c'est le pape qui est le vrai monarque» et que l'empereur lui est subordonné : le pape est l'âme, l'empereur est le corps : le pape est le soleil, l'empereur est la lune : le pape est institué directement par Dieu, tandis que l'empereur est établi par le pape : le pape a les deux glaives, il confie le glaive temporel à l'empereur pour la protection de l'Église. L*empire est, en définitive, le bras armé de TÉglise. Dans l'idéal chrétien, il y a harmonie entre le pape et l'empereur, comme il y a harmonie entre Tàme et le corps. Mais l'harmonie n'a jamais existé qu'en théorie. En fait, il y a toujours eu lutte entre l'empire et la papauté. A qui faut-il s'en prendre? Ce n'est pas seulement aux passions humaines ; si l'idéal catholique de l'unité n'a pas été réalisé, c'est parce que l'idéal est faux.

L'idéal est faux^ d'abord parce qu'il aboutit à la monarchie universelle. Que l'empereur ait au moyen âge l'ambition d'être le monarque de l'univers, on ne peut le contester. Il est le successeur des Césars, et l'on sait que les Césars étaient les maîtres du monde. Les empereurs d'Allemagne se glorifient aussi du titre superbe de dominateur de l'univers. Une idée chrétienne vient , à la vérité, modifier la conception romaine : les chefs du saint-empire sont en même temps les vicaires du Christ; mais cette haute mission leur

1 Voyez le tome IV de mes Études, sur la Papauté et TEmpire.

donue ud tilre de plus à la domination universelle. L'ambition des papes est plus haute encore et plus illimitée que celle des empereurs. Ils tiennent leur titre de monarque de celui qui est le roi des rois. Il est donc de toute évidence que, si Fidéal du moyen âge s'était réalisé, il aurait abouti à une monarchie universelle. C'est dire qu'il est vicié dans son essence, car la monarchie universelle détruit rindividualité des nations, et, par suite, toute vie ; si elle était possible , elle deviendrait le tombeau de l'humanité.

L'idéal de l'unité catholique est encore faux, parce qu'il divise la souveraineté qui, de son essence, est indivisible. Une unité à deux tètes est une contradiction dans les termes. Les papes l'ont senti; aussi dans leur pensée, le dualisme n'existe réellement pas : ils subordonnent le pouvoir temporel au pouvoir spirituel, ce qui *nous ramène à l'unité absolue. Mais les empereurs ne pouvaient pas accepter cette subordination : dire à un homme qu il est le vicaire du Christ, le chef temporel de la chrétienté, et qu'il doit plier sous un autre homme qui s'appelle le pape, c'est vouloir une chose impossible. Celui qui s'intitule le maître du monde aspire nécessairement à l'être en réalité. De là lutte nécessaire entre l'empereur qui veut être souverain de fait, et le pape qui entend aussi être Tunique souverain. Cette fatalité de la lutte entre les deux chefs de l'unité chrétienne prouve que l'idéal catholique est irréalisable. Il faut dire plus , il est faux. En effet l'idée d'une souveraineté à deux tètes implique le partage du spirituel et du temporel. Or le spirituel et le temporel sont indivisibles : celui qui a empire sur le spirituel est conduit forcément à gouverner le temporel; et celui quia en main le pouvoir temporel empiétera inévitablement sur le spirituel. Chacun des deux pouvoirs tend donc à dominer Thomme tout entier. De là la nécessité de la lutte entre le pape et l'empereur. Qu'est-ce qu'une unité qui porte en elle le germe de la division, de la guerre et de la dissolution?

190 L*ÉGLlSfi ET L'fiTAT.

N* 2. Vûccaiion de la htUe. la libo-té de lÈglue,

La gtierre éclata eDtre le sacerdoce et Tempire sar la question des investitures. Nous atons dit qué^ sous le régime barbare^ rÉglise était dans la dépendance de TÉiat, et que, dans la décadence de Tempire carlovingien, elle entra dans les liens de Vassalité, comme possesseur, du sol. On considérait les évéchés comme des fiefs, dont les rois et les grands vassaux croyaient pouvoir légitimement disposer. L'investiture était la marque de la dépendance de rÉglise : l'on sait que les rois investissaient les évoques et les abbés, par des signes symboliques, l'anneau et la crosse, des terres, droits et privilèges attachés à leurs fonctions. Rien de plus juste, au point de vue du régime féodal ; le clergé, possédant une grande partie du sol, devait se soumettre aux lois qui régissaient toutes les propriétés immobilières. Mais la dépendance féodale entraînait nécessaireitient une dépendance plus ou moins étroite du pouvoir spirituel. C'est ainsi que les rois nommaient aux évéchés, et trop souvent, ils les vendaient.

Grégoire VII voulut affranchir TÉglise de cette honteuse servitude. Au point de vue du pouvoir spirituel, il avait raison : « Peut-on voir sans horreur, s'écrie Urbain II, que des mains élevées à cet honneur suprême de créer le Créateur et de l'offrir à son Père pour le salut du monde soient réduites à cette infamie, dé se soumettre à des mains souillées jour et nuit d'attouchements malhonnêtes, de rapine et de sang? > En conséquence les papes pot^ tèrent décret sur décret pour défendre aux clercs de prêter le serment de vassal entre les mains d'un laïque, et de rien recevoir d'an laïque, à quelque titre, sous quelque forme que ce fût ; dans leur pensée, TÉtat ne devait avoir aucun droit sur l'Église. Les préteû'» tiens de l'Église étaient contradictoires : elle voulait être dans l'État, en possédant le sol et les privilèges attachés à la propriété féodale : elle voulait aussi être hors de l'État, en rompant tout lien de dépendance féodale. C'était réclamer plus que la liberté, c'était demander le pouvoir que donnaient les fiefs, sans que l'État

U MêYER AGE. Itl

eùl aneone action sur les clercs possesseurs du sol. Il y avait encore contradictioD au point de vue du spiritualisme chrétien. L'Église se disait pouvoir spirituel ; k ce titre, elle n'avait aucun droit sur les biens de ce monde. Qne si elle voulait posséder le sol, elle devait aussi remplir les obligations qui, sous le régime féodal, incombaient aux vassaux.

Un pape prit le spiritualisme évangélique au sérieux, et déclara abandonner les biens ecclésiastiques à Tempereur, à condition que celui-ci reconnût Findépendance deTÉglise. Mais Paschal fut seul de son avis. La liberté, au prix de leurs biens, n'était pas du goût des évéques. Ils auraient bien désiré la liberté et les biens. L'Église obtint ce privilège en Belgique, après 1830; c'est une absurdité devant laquelle le bon sens de nos pères recula au. moyen Age. L'Église fut obligée de transiger. Puisqu'elle tenait à garder ses possessions, elle devait aussi rester dans les liens de la hiérarchie féodale. De là le concordat de Worms. La liberté des élections fnt consacrée ; l'empereur renonça aussi à l'investiture par l'anneau et la crosse, mais l'élu devait recevoir les biens et les droits attachés à son titre par le sceptre, et remplir les devoirs auxquels étaient tenus les possesseurs du sol. Bien que la transaction paraisse favorable à l'Église, elle prouve que la liberté qu'elle réclame est une impossibilité. Elle ne l'obtint pas même au moyen âge, à une époque où elle semblait être toùte-puissante. Le concordat consacra la dépendance politique du clei^,el par cela même il donna à l'État un puissant moyen d'influence sur le spirituel. Aussi les empereurs continuèrent-ils, ainsi que les rois, à nommer indirectement les évéques. Nous disons que la liberté de l'Église est une impossibilité. En eflet, l'Église est nécessainement dans l'État, elle ne peut donc pas être hors de l'État. Si cela était vrai au moyen ège, alors que l'État existait A peine, A plus forte raison en est-il ainsi depuis que l'État est l'organe de la souveraineté des nations.

N» 3. Le but providentiel de la lutte et ses résultats.

On appelle la lutte de Henri IV avec Grégoire VU la guerre des investitures. A vrai dire, l'investiture ne fut que l'occasion de la

i9i l'église et l'état.

loDgue guerre entre l'empire et le sacerdoce; au fond le débat était plus grave, car il ne s'agissait de rien moins que de l'existence du pouvoir civil. Que pensait Grégoire YII du pouvoir temporelt^Quel est le rôle qu'il assignait à l'État? « Les rois et les princes, dit-ii, ont leur origine dans des hommes qui, ignorant Dieu et inspirés par le démon, cherchèrent à dominer sur leurs semblables. Ils y sont poussés par une ambition aveugle et une intolérable présomption. Les moyens par lesquels ils poursuivent leur but sont la rapine, la perfidie, Thomicide et tous les crimes imaginables. Et ce sont ces hommes souillés qui prétendent abaisser à leurs pieds les oints du Seigneur? Cette prétention rappelle celui qui est le prince des enfants de l'orgueil, celui qui a tenté le Fils de Dieu, en lui promettant les royaumes de la terre. Une dignité inventée par des -hommes qui méconnaissent Dieu ne doit-elle pas être soumise à une dignité que la Providence a instituée pour son honneur, et qu elle a donnée au monde dans sa miséricorde? >

Bossuet n'a pas tort de s'élever contre cette arrogante doctrine. Elle fait plus qu'annuler l'État, elle l'avilit et le dégrade. Si Tempereur procède du démon et le pape du Fils de Dieu, il n'y a plus de comparaison à établir entre les deux pouvoirs; un abime les sépare. L'Etat est illégitime dans son essence, et il ne peut acquérir quelque raison detre que par la concession du souverain pontife. Bossuet a raison de dire que le pape avait oublié son Évangile. Toujours est-il que cette conception de TÉtat ne pouvait être acceptée par les empereurs ; car elle aboutissait à faire de la chrétienté une théocratie. En combattant les papes, ils combattirent pour l'existence du pouvoir civil.

Voilà pourquoi la lutte ne cessa point, malgré le concordat de Worms. Les successeurs de Grégoire ne mirent plus aucune mesure dans leurs prétentions. Quand Innocent IV proclamait que Jésus-Christ avait fondé une domination à la fois royale et sacerdotale, qu'il avait donné à saint Pierre l'empire de la terre et des cieux, que restait-il aux empereurs? pouvaient-ils se soumettre au joug du pape? Frédéric II avait conscience des grands intérêts qui s'agitaient dans la guerre du sacerdoce et de l'empire. Il ne cessait de dire que le pape, dans son insatiable convoitise , tendait à domi-

ner sur tous les royaumes. Il chercha à éveiller la sollicitude de tous les princes : « L'ambition de Rome les menace tous. Qu'ils ne se retranchent pas dans une trompeuse sécurité : Quand brûle la maison du voisin, c'est de ton intérêt qu'il s'agit. Si le souverain pontiCe peut déposer Tempereur^ il peut aussi déposer les rois. Que l'exemple de la majesté royale outragée instruise les princes ! Qu'ils apprennent à connaître leur ennemi ! Le pape commence par nous ; s*il parvient à abattre notre puissance, il aura bon marché des rois : il faut qu^iis arrêtent ces envahissements dans leur principe : c'est pour tous une question d'existence. » Frédéric gourmande les rois^ il se plaint qu'ils le laissent seul sur la brèche, bien qu*il défende la cause commune, il voudrait soulever tous les princes contre celui qui se dit le roi universel, comme vicaire du Christ.

Frédéric II avait raison. L'on rapporte qu'Innocent lY^ fuyant devant l'empereur, et ne trouvant d'asile nulle part, s'écria, dans sa colère, que quand il aurait écrasé le dragon (l'empereur), il foulerait aux pieds ces petits serpents, ces roitelets qui osaient regimber contre le vicaire de Dieu. Pourquoi donc les roitelets abandonnèrent-ils le dragon? C'est que la victoire de l'empereur aurait compromis leur existence. Innocent IV attribue à Frédéric II le dessein gigantesque de reconstituer l'unité romaine, en unissant l'empire d'Orient et Tempire d'Occident. On disait qu'il avait fait serment de reconquérir toutes les possessions détachées de la domination des Césars. Il est certain que le but suprême de Frédéric II, comme de tous les grands empereurs, était de rétablir le nom romain dans son antique splendeur. C'était l'ambition de la monarchie universelle. Dès lors, les rois ne pouvaient pas prendre parti pour l'empereur : c'eût été travailler à leur propre ruine.

Les empereurs succombèrent dans la lutte contre la papauté. Est-ce à dire que l'État ait succombé? Non ; les empereurs étaient, à la vérité, les défenseurs de l'État contre la théocratie pontificale ; mais ils étaient aussi les représentants de la monarchie universelle. C'est l'ambition de l'empire qui succomba, ce n'est pas l'État. Le pape et l'empereur aspiraient l'un et l'autre à la monarchie universelle; l'opposition de la papauté arrêta l'envahissement de l'empire ; et la rude guerre que les empereurs firent aux papes anéantit

IM l'ÉGUSB et L*éTAT.

les superbes préleotions des Grégoire et (}e$ Innocent. Qnand Tempire fut abaissé, les souverains pontifes se trouvèrent en face des rois. Les rois étaient, bien plus que les empereurs, les organes de rÉtat, parce qu'ils représentaient les nations. La lutte de TÉglise et de rÉtat va donc continuer, mais sous des conditions plus favorables pour rÉtat. Les papes avaient vaincu le dragon, ils furent vaincus par les petits serpents.

§ 4. La papaaié el let nationalités.

La papauté, telle qu'elle existait au moyen âge, est incompatible avec rindépendanoe des nations. En effet, le pape se disait le vicaire de Dieu , appelé en son nom à gouverner la terre. Il est vrai qu'à côté du souverain pontife se trouvent des rois qui exercent la souveraineté temporelle. Mais le pape domine sur les princes, comme Tàme domine sur le corps. Il y a donc un élément temporel dans la domination de la papauté; l'école ullramontaine soutient, et avec raison, que c'est une condition nécessaire de l'unité chrétienne. Ainsi, par la force des choses, la papauté aspire à la monarchie; partout elle menace l'indépendance des peuples. Cette domination, qui est de l'essence de la papauté, est en même temps la cause de sa ruine; car les nations ont leur principe en Dieu, donc tout pouvoir qui les attaque, doit périr tôt ou tard, puisqu'il viole les lois de la création. Les peuples ne peuvent pas se soumettre à une autorité supérieure qui veut les absorber. Tel est le principe de la réaction des nationalités contre le pouvoir temporel des papes. La lutte aboutit à la destruction de la papauté; le vrai droit divin, celui des nations, l'emporte sur le droit divin mensonger des vicaires de Diea.

Les nations sont les vrais souverains; leur droit est réellement divin , car elles sont de Dieu : leur indépendance est donc un fait providentiel. Les papes , au contraire, étaient les usurpateurs de la souveraineté qui appartient aux nations : ils prétendaient régner sur le monde, comme vicaires de celui qui avait dit que son royaume

LE HOTBN AGE. iM

a^était pas de ce maade : ib élakol cheCs d^onpouvoir spirituel à qui Jésus^hrist avait donoé pour loi le mépris et TabdicatioQ abso« lue des intérêts terrestres, et ils accaparaient toutes les richesses, ils exploitaieat toute la chrétienté au profit de leur ambition et trop souvent au profit d'une ignoble cupidité. Ainsi Tusurpateur était en présence du vrai souverain, et les titres sur lesquels il appuyait son usurpation étaient des titres qui la condamnaient. Comment la planté aurait-elle pu l'emporter?

Chose remarquable, la lutte entre les papes et les rois s engagea sur des intérêts d'argent : ce furent les exactions inouïes de la cour pontificale qui soulevèrent successivement tous les royaumes chrétiens contre le saintsiége* L'exploitation se fit avec une telle impudeur, que rÉglise gallicane, la plus affectionnée au pape pendant le moyen âge, le menaça d*un schisme. Lorsque le clergé fit entendre ces dures plaintes à son chef, la France avait à sa tête un roi d'une piété vraiment évangélique. Louis IX ne voulait pas rompre avec la papauté, cepen dant sa pragnuitique sanction , dont le but était de mettre un terme aux exactions romaines, fut un premier pas vers l'indépendance nationale : le saint roi déclare que « son royaume a toujours relevé de Dieu seul, et il entend qu'il ne relève que de lui ^ > Les ultramontains ont vainement contesté Tauthenticité de la pragmatique sanction; loin d'être supposée, elle est en harmonie avec les sentiments et les actes du roi qui y a attaché son nom. Dès le début de son règne, il restreignit la juridiction ecclésiastique; le pape jeta les hauts cris et rappela au roi de France que Dieu avait confié à son vicaire la souveraineté temporelle et spirituelle; à l'entendre, Louis IX, en soumettant les prélats à sa juridiction en matière civile, voulait réduire en esclavage l'Église qui l'avait régénéré ; il alla juçqu'à le menacer de Texcommunication, s'il ne révoquait pas son ordomiance. Le saint roi, dit Fleury^ ne révoqua pas son édit, et fut toujours attentif à réprimer les entreprises des clercs ^.

« « Dei omnipotentis soli ditioni atque protectioni regnum nostrum semper sabjectuin exiitit et nunc esse volumas. » > Raynaldi Annales, 1236, §§ 31-30. — Flewru» Qistoir^ ecdéB., iXXX, 54.

196 l'ÉGUSB et l'état.

Le clergé essaya de dominer Louis IX, en faisant appel à ses sentiments religieux; mais le roi, tout pieux qu'il fût, maintint avec fermeté les droits de la royauté. Écoutons Joinville. L'évéque d'Auxerre, portant la parole au nom de l'Église de France, fit une remontrance au roi : « Sire, dit-il, tous ces prélats me font dire que vous laissez perdre la religion. < Louis effrayé, fit le signe de la croix et dit : < Évéque, dites-moi comment cela se fait?» « Sire, reprit l'évéque, c'est qu'on ne tient plus compte des excoiQmunications; on aime mieux mourir excommunié que de faire salisfaction à rÉglise; c'est pourquoi les évéques vous requièrent tous à une voix, pour Dieu et pour nous, ainsi que vous le devez faire, qu'il vous plaise commander à vos ofiSciers de justice de contraindre par saisie de ses biens celui qui aura été excommunié an et jour, à se faire absoudre. > Le roi répondit que très volontiers il donnerait cet ordre à l'égard de ceux que les juges trouveraient avoir fait tort à l'Église ou à leur prochain. » « Mais, reprit Tévéque, il n'appartient pas aux juges de connaître de nos affaires. » Le roi reprit «qu'il ne le ferait autrement; car, ajouta-t-il, il serait contre la raison que je contraignisse à se faire absoudre ceux à qui les ecclésiastiques feraient tort , sans qu'ils fussent ouïs en leur bon droit. > Le roi cita l'exemple du comte de Bretagne qui, excommunié pendant sept ans, obtint gain de cause auprès du pape : « Si je l'avais contraint dès la première année à se faireabsoudre, il eût été obligé de laisser aux prélats ce qu'ils lui demandaient injustement, en quoi j'aurais grandement offensé Dieu et le comte de Bretagne. » Les prélats ne trouvèrent rien à répliquer à cette réponse du roi.

Louis (X était trop sincèrement catholique pour se mettre en lutte ouverte avec l'Église, mais la guerre éclata vive, ardente sous son petit-fils. Philippe le Bel , esprit impérieux , se trouva en face de Boniface YIII, le plus altier des papes. Pour subvenir aux frais de ses guerres, le roi leva un impôt extraordinaire et il y soumit les clercs aussi bien que les laïques. Boniface déclara que les princes n'avaient aucun droit sur les personnes ni sur les biéhs du clergé; il lança l'excommunication contre ceux qui imposeraient les clercs et contre les clercs qui leur obéiraient. Le roi répondit au pape: « Il y a eu des laïques, avant qu'il y eût des clercs... Que veut

dire cette opposition des clercs et des laïques ? L'Église est-elle seulement composée du clergé? Jésus-Christ n'est-il mort que pour les clercs?... Que vient-on parler de la liberté de l'Église violée! La liberté de l'Église empêchera-t-elle le roi de prendre des mesures pour la défense de son royaume?... Jésus-Christ dit : « Rendez à César ce qui est à César, » et voilà que le vicaire de Jésus-Christ défend de payer le tribut à César... Les clercs sont membres de rÉlat comme les laïques ; c'est chose absurde que de les dispenser de contribuer à sa conservation, tandis qu'on leur permet de gaspiller les revenus de l'Église en bouffonneries , en festins et autres vanités, au préjudice des pauvres qu'ils devraient nourrir^. »

Philippe le Bel l'emporta dans une lutte où les empereurs d'Allemagne avaient succombé. C'est qu'il était Torgane d'un élément nouveau qui resta étranger à la guerre du sacerdoce et de l'empire ; pour la première fois la nation parait sur la scène, c'est à dire le vrai souverain, et, bien qu'elle ne joue qu'un rôle secondaire, elle prend hautement parti pour la royauté contre les papes. La Supplique du peuple de France contre Boniface revendique « la souveraine franchise du royaume qui est telle que le roi ne reconnaît de son temporel souverain en terre sauf Dieu. » Le peuple de France dit, avec son roi, qu'il y eut des laïques avant qu'il y eût des clercs; que la société laïque était en possession du pouvoir souverain , quand Jésus-Christ donna à ses apôtres le pouvoir de lier et de délier; que ce pouvoir est purement spirituel; « que c'est une abomination, une hérésie de l'entendre au temporel comme fait Boniface ^ » Ainsi , la grande voix du peuple proclame le droit divin de la souveraineté laïque, et flétrit comme une hérésie la doctrine des papes qui revendiquent la souveraineté pour l'Église. Voilà la vérité sur l'Église et l'État : il n'y a pas de chicane ultramontaine qui puisse l'obscurcir. Les rois ne pourraient pas, quand même ils le voudraient, abdiquer en faveur de l'Église une partie de leur souveraine franchise. Des intérêts passagers peuvent les engager à se faire les serviteurs de Bome, mais l'égoïsme des princes

* Du Puy, Histoire du différend de Philippe le Bel et de Boniface, pag. 21 .

* /dem, iW(/.,pag.2i4.

L'iGLISK ET LltlàJ, i3

i^ l'église et L^ÉTAt.

ne change rien à l'essence des choses; il y a derrière eux , il y a au dessus d'eux un souverain qui n'abdiquera jamais, c'est le peuple; ou, si Ton veut, c'est le droit, contre lequel il n'y a pas de droit.

Le peuple de France prend l'initiative de l'opposition des nationalités contre les usurpations de l'Église. En France, l'État eut conscience de son indépendance plus tôt que partout ailleurs, parce que le pouvoir civil s'y concentra de bonne heure dans les mains dé la royauté. L'Allemagne suivit une voie toute contraire; la souveraineté s'y éparpilla à l'infini : de là la faiblesse de l'État en face de l'Église. Il fallut les excès inouïs de la papauté au xv!"" siècle pour réveiller l'esprit national des Allemands. Un pape d' Avignon, instrument et jouet des rois de France, traita l'empire avec une hauteur insultante : Jean XXII prélendit que le roi choisi par les électeurs n'était roi qu'après qu'il aurait obtenu la confirmation du pape. C'était blesser l'orgueil des princes en même temps que la dignité de leur chef. Ils se réunirent à Francfort et déclarèrent nulles les sentences lancées par Jean XXII contre Louis de Bavière; puis ils proclamèrent dans les champs de Rens que le roi élu tenait son pouvoir des électeurs et non du souverain pontife.. Une diète assemblée à Francfort fit de ces résolutions une loi de l'empire : € L'empereur relève de Dieu seul ; ceux qui lui refuseront obéissance seront punis comme coupables de lèse-majesté ^ »

L'Angleterre fut la dernière des grandes nations de TEuropeà s'émanciper de la dépendance de Rome. On sait qu'au xm"^ siècle, un roi, le plus vil des princes, se déclara le vassal du saint-siége, et ses successeurs reconnurent ce vasselage en payant un tribut au pape. Comment la nation , qui plus que toutes les autres a le génie , le besoin de l'indépendance , a-t-elle pu supporter ce joug humiliant pendant des siècles? C'étaient les rois qui dans leur intérêt personnel, tenaient à l'appui de la papauté. Toujours en lutte

> 0/en5c/?/fl^er, Urkundenbuch, pag. 188, ss.

avec les grands barons^ ils avaient tantôt besoin de subsides, tantôt il leur fallait une dispense du pape pour violer leurs serments en sûreté de conscience. Or le souverain pontife n'était pas avare des subsides qui étaient payés pat* TÉglise d'Angleterre, et il était tout aussi prodigue de dispenses. La nation resta étrangère à ces calculs d'une politique égoïste, dont elle était la première à soud^rir. Dès qu'elle put faire entendre sa voix, elle proclama, comme l'avaient fait le peuple de Fraùce et les électeurs allemands, Tindépendance et la souveraineté de l'Angleterre. Sous Edouard III , le parlement déclara que Jean Sans Terre n'avait pas eu le droit d'assUjettir le royuume au saint-siége, et que si le pape persistait dans ses injustes exigences, la nation tout entière lui résisterait ^

On le voit, les nations les plus puissantes de l'Europe avaient proclamé leur indépendance et leur souveraineté longtemps avant la réforme du xvi« siècle. En même temps que les rois repoussaient la domination pontificale, l'État s'émancipait de l'Église : ce double mouvement avait un seul et même principe, la conscience de la souveraineté laïque. La tendance à faire rentrer l'Église dans l'État, à>lui appliquer la loi commune , et même à la subordonner au pouvoir civil était si forte, que les papes eux-mêmes y cédèrent. Grégoire VII avait bouleversé le monde pour rendre les élections ecclésiastiques indépendantes de l'État. Ces élections subsistèrent jusqu'à la fin du moyen âge. C'était là réellement une liberté pour l'Église, et les rois ne songeaient guère à l'en dépouiller. Ce furent les papes qui prirent l'initiative, en vendant aux rois le droit de nommer aux dignités ecclésiastiques. Grégoire VII ne voulait pas laisser l'investiture aux princes, et les papes leur donnèrent un droit à peu près absolu de nomination ! Par cela même ils mirent les Églises particulières dans la dépendance de l'État. Au moyen âge, l'Église avait dominé sur l'État, maintenant c'est l'État qui va dominer sur l'Église.

L'éveil des nationalités se manifeste au xv« siècle par un fait très significatif, c'est l'usage duplacet. Au moyen âge, l'on n'aurait pas songé à subordonner la publication ou l'exécution d'une bulle pon-

« Raymldi, Annales, § 13,16 21.

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tificale à une approbatioD royale. Les Dations n'avaient pas encore conscience de leur vie individuelle, ni de Topposition qui existe entre les prétentions de la cour de Rome et leur indépendance. Cest Louis IX qui , le premier, d'après le témoignage des gallicans, donna des ordres « pour visiter les bulles pontificales venant de Rome. » Il dit dans le préambule de ses lettres, que l'on apporte dans le royaume des bulles « grandement préjudiciables à sa couronne et aux libertés de l'Église gallicane. » Il ordonne que « toutes manières de gens venant de la cour de Rome seront tenus d'exhiber les écritures qi\]ils porteront pour être vues. Si elles sont trouvées préjudiciables, les porteurs seront constitués prisonniers, et les bulles envoyées au roi pour qu'il y pourvoie *. » Dans le royaume de Portugal, l'usage du placet était déjà régularisé à la même époque : les bulles et les rescrits du pape étaient vus et censurés par le grand chancelier, avant qu il fût permis de les exécuter. En 1486, le roi, cédant aux instances dlnnocent VIII, renonça à ce droit. Mais les jurisconsultes et conseillers d'État déclarèrent « que le roi n'avait pas le droit de faire une telle renonciation, contre le bien public de ses sujets et de son État, aux privilèges duquel le prince ne peut renoncer, sinon en une assemblée des états généraux, les rois étant administrateurs de leurs royaumes, pour maintenir et défendre leurs sujets, et non pour leur ôter ou diminuer leurs droits ^. > Admirons ce vif sentiment du droit des nations, et regrettons qu'au xix"" siècle, on ne comprenne plus la nécessité de se garder contre les envahissements d'une cour dont l'existence même est une usurpation. Nos ancêtres étaient plus prudents et plus prévoyants. Dès l'année 1447, Philippe le Bon défendit de mettre à exécution des actes ecclésiastiques quelconques, avant d'avoir obtenu lautorisation des officiers du duc. Le p/ace^ devint une des lois fondamentales de notre ancien régime; on la considéra toujours comme étant de l'essence de la souveraineté, en sorte que nos légistes ne comprenaient pas même que le prince y put renoncer '.

* Preuves des libertés de l'Église gallicane, 1. 1, pag. 430.

* /^wfe?»,pag. 431.

> StockmanSy Jus Belgarum circa bullarum pontificalium receptionem.

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