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SECTION I. — LA DOMINATION DE L'ÉGLISE

§ 1. Les oleros el let lalqoet.

Nous avons dit que, daos la doctrine catholique^ les clercs sont les élusy le partage du Seigneur. Ils sont les hommes de Tesprit, les laïques, les hommes de la chair. Les fausses décrétâtes rapportent cette doctrine à saint Pierre lui-même ^

La vie de l'inlelligence a un écueil, contre lequel il est rare qu'elle ne vienne pas échouer : c'est l'orgueil. Cette mauvaise passion fut exaltée jusqu'au délire chez les clercs qui, en brisant les liens de la nature, se croyaient placés à une distance infinie de la masse des fidèles livrés aux instincts de la nature. Aujourd'hui l'on cache cet orgueil par prudence ; au moyen âge , on Tétalait avec une naïveté

' « Gunctorum sacerdolum vitam , superiorem sanclioremque ac discretam a secularibus ae laicis hominibus esse, et spirituales quosque atque sacerdotes super caraales ac laicos semper conslituendos docebat. » [démentis Epist,,l, pag.i6,édU. Blondel.]

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qui fait sourire, quand elle n'excite pas la colère : « Un séculier, dii saint Damien, quelque pieux qu'il soi!, ne saurait être comparé à un moine, même imparfait; Tor, bien qu*altéré, est plus précieux que Fairaiu pur^ » Quand les hérétiques se révoltaient contre la corruption des prêtres, que leur répondaient les défenseurs de l'Église? < Le plus corrompu des hommes , s'il est clerc, est plus digne que IS plus saint des laïques '. » L'orgueil clérical est très logique, il n*y a aucune comparaison à établir entre les clercs et les laïques : qui donc voudrait comparer Fesprit et la matière? Les clercs dépouillent la matière, pour n'être plus que de purs esprits, des anges : « L'ordre clérical, dit saint Èonaventure^ est dans ce monde, ce que les Dominations sont dans le monde évangélique. >

L'orgueil , quand il déborde , conduit à la folie. Les superbes prétentions des clercs aboutirent à identifier la créature avec le créateur. Ils s'appellent les christs de Dieu ', ils tiennent la place de Jésus-Christ ^ l'Écriture les nomme des dieux. Un docteur du xn"" siècle , chancelier de l'Église de Paris, prit cette figure de la poésie orientale au sérieux, et se mit gravement à établir les ressemblances qui existent entre les prêtres et Dieu : t Dieu est le fondement, les clercs sont des fondements. Dieu est la montagne; les clercs sont des montagnes. Dieu est le pasteur; les clercs sont des pasteurs. Leur vie imite celle de Jésus-Christ. Le Sauveur a prêché, prié, il a donné son corps à ses discij>Ies, et il nous a laissé dans sa vie un type de perfection ; les prêtres prêchent, ils prient, ils distribuent le corps du Christ et leur vie sert d'exemple aux fidèles *. »

« Damiani, Institulio monialis cap. xiii (Op., t. III, pag. 341).

» Pilichdorf, contra Waldenses, eh. 16 {Bibliotheca wiaxima PcUrum, t. XXV, pag. 281).

8 Concilium Exoniense, 1287, c. 42 [Mansi, XXIV, 825). D'après le psaume 104: « Noiite tangere Ghristos meos. » Gela se trouve dans un très grand nombre de concties.

* Imitation de Jésus-Christ, IV, 5, 3 : « Le prêtre, revêtu des habits sacerdotaux, tient la place de Jésus-Christ. »

« Pétri Blesensis, Sermo XXVHI (Bibliotheca maxima Patrum, t. XXIV, pag. 1446). V Histoire littéraire de la France attribue ces sermons à Pierre, surnommé Comeslor, chancelier de TÉglise de Paris au douzième siècle.

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Les protestants slndignent de ce que des hommea oseat ^ dire les médiateurs entre Dieu et rhumanité. Au point de vue du catholicisme, cela est très naturel ; il y a même de la condescendance de la part des clercs à vouloir bien descendre de leur empyrée pour s'occuper de la pauvre humanité : ne pourraient-ils pa$, eux, les dieux 9 laisser là les laïques et les abandonner à leur malheureta sort? il faut donc leur savoir gré de ce qu'ils consentent Si être les intermédiaires du ciel et de la terre. Les laïques n'ont pas à se plaindre; ils doivent plutôt bépir ceux qui se préoccupent avec tant de zèle de leur salut. Il est bien vrai que les laïques sont subordonnés aux clercs : « Tous les hommes, même les princes de la terre, doivent courber la tète devant les prêtres '. » La subordination des laïques est exprimée dans des termes et des oomparaiisons qui impliquent une différence de nature entre le clerc çt le laïque : Tun est le pasteur, l'autre ot)éit '. M^is cette obéissance passive, cette subordination dégradante est toute dans Tintérét diU troupeau; comment donc le troupeau se regimberait-il contre )e pasteur? Au besoin on rappelle aux brebis qu elles doivent respecter leurs pasteurs à l'égal de Jésus- Christ, et leur obéir comme à Dieu ^. Résister aux prêtres, c'est se révolter contre Dieu dont ils sont les vicaires *; c'est le plus grand des crimes, le péché pot^r lequel il n'y a pas de rémission, le péché contre le Saint-Esprit ^;

^ Famses décrétales: «Omnes principes terrse et cuDCtoshomines eis obedireet capita sua submiltere praecipiebat. »Ges paroles sont aUribuées à saint pierre par le prétendu pape saint Clément [démentis Epist.^ I. pag. 21).

* Clemmlis Epist., III, pag. 73 [Fausses décrétales): «Vestrum, quia legatione Domlni fungimini, est docere populos; eorum vero est obedire ut Deo. » Ber^ nardus Âitbas^ contra Waldenses, cap. n : « Glerici pascunt; alii, quasi oves pas- Q.Mu\\kTTi^[Bïbliothecamaxi7naPatrum, t, XXIV, pag. 1587).

> Idem^ ibid,, pag. 74 [Fausses décrétales) : « Omnem pontificem, quasi Ghristi locum tenenteoi honorare omnes debent, eique servire. »

* Idem, Episl. II, p. 66 [Fausses décrétales) : « Qui eo resistit, Deo resislit, et qui eis iujuriam vel contumeliam facit, peo, cujus legaiione funguntur, facit. » — Cette maxime est répétée à chaque page des fausses décrétales, et elle est reproduite par Içs conciles (ConcîZium Posoniense, 1309, c. 1; Mansi, XXV, 215.)

* Bernardus Abbas contra Wàldenses, cap. 1 [Bibliotheca maxima Patrum^ XXIV, 1587) : « Qui episcopo resistit per contumaciam, in Spiritum Sanclum peccat. »

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les coupables seront punis des peines terribles que Dieu lui-même a prononcées dans le Deutéronome: «L'homme qui, par fierté, n'aura pas voulu obéir au sacrificateur mourra, et tu ôteras le méchant d'Israël, afin que tout le peuple l'entende et craigne, et qu'il ne s'élève pas avec orgueil à l'avenir ^ »

§ 2. L*É^Ufe et rÉut.

Voilà le pouvoir de l'Église fondé sur une base inébranlable. L'Église, ce sont les clercs, la société des hommes spirituels; elle forme donc par excellence un ordre spirituel, et comme tel, elle a droit à dominer sur la société laïque. Écoutons saint Bonaventure : « De même que l'esprit l'emporte sur le corps par sa dignité et son ofiSce, de même le pouvoir spirituel est supérieur au pouvoir temporel, et il mérite pour cela le nom de domination. D'où suit que la puissance royale est soumise au pouvoir spirituel. » Ce pouvoir est un pouvoir divin, pour mieux dire, c'est Dieu lui-même qui est ce pouvoir, car l'Église se confond avec Dieu : « L'Église et Dieu ne font qu'un, > écrit Jean de Salisburt/y l'ami de Thomas Becket '.

Un écrivain du xu* siècle nous dira quelle idée l'Église se faisait de l'État. Honoré, prêtre d'Autun, dans un traité sur la Prééminence de rÉglise, établit par l'Écriture sainte que le sacerdoce est au dessus de l'État : < Le prêtre et le roi, dit-il, sont figurés dans les deux fils d'Adam, Abel et Caïn. Dieu accepte le sacrifice d'Abel et le loue : il blâme Gain et repousse son sacrifice. » L'auteur poursuit cette interprétation allégorique à travers toute l'Écriture; partout où il trouve des hommes agréables à Dieu, il en fait des prêtres; ceux que Dieu rejette sont des laïques, des princes '. Cette

> Les menaces du Deutéronome sont rapportées dans un grand nombre de conciles [Concilium Germanicum, «125, c. 6. Mansi, XXIII, 4; Concilium Moguntinum , 1246, c. 12. Mansiy XXIII, 729).

s « Sunt enim corpus unum (Ecclesia el Gbristus), imo et spiritus unus, et quod amplius est collalione gratis quodam modo sunt Deus unus. » Epist. 177, dans la Bibliotheca maxirna Patrum, t. XXII, pag. 474, »

» De Excellentiasacerdotii prœ regno^ dans Pez, Thésaurus Anecdotorum, t. II, parsl, pag. 181,184.

impertinence n'est pas une conception particulière à un obscur écrivain du moyen âge: elle s'appuie sur Tautorité infaillible d'un pape. « Les rois et les princes, dit Grégoire VU, ont leur origine dans des hommes qui y inspirés par le démon , cherchèrent à dominer sur leurs semblables ^ * L'opinion du grand pape devint celle de tous les zélés partisans de la puissance ecclésiastique. « Quels sont ceux qui au commencement du monde obtinrent la domination? Les réprouvés, répond Pelage, Gain avant le déluge, et après le déluge les descendants de la race maudite de Gham ^. »

Qu'est-ce donc que les princes, et pourquoi y en a-t-il? Il est difficile de le dire; car l'Église prétend au pouvoir temporel comme au pouvoir spirituel. Un des plus illustres docteurs du moyen âge, Henri de Gand, l'établit dogmatiquement : « Jésus-Ghrist, comme homme, est le chef et le roi unique de l'Église dans les choses temporelles aussi bien que dans les choses spirituelles ; car il dit à ses apôtres : Puissance m'a éfé donnée et dans le ciel et sur la terre; il conféra ce double pouvoir à saint Pierre, en lui donnant les deux clefs et les deux glaives. D'ailleurs, par cela même que l'Église a le pouvoir spirituel, elle doit avoir le pouvoir temporel; en effet, les choses temporelles ne peuvent être réglées que d'après le spirituel, de même que le moyen est subordonné au but '. » S'il en est ainsi, encore une fois, à quoi bon les rois? Les rois sont des instruments de l'Église; c'est à elle qu'ils doivent le pouvoir qu'ils exercent. Écoutons la déduction historique de notre clerc d'Autun : « Gonstantin donna .la couronne royale au pape, et décréta qu'à l'avenir personne ne pourrait être empereur sans le consentement du vicaire de Dieu. Mais le pape Sylvestre, voyant que les ennemis de l'Église méprisaient le glaive spirituel, prit l'empereur comme aide dans le champ de Dieu, et lui confia le glaive pour la punition des malfaiteurs. Depuis lors, les rois ont le pouvoir séculier *. »

Nous disons aujourd'hui que l'Église est dans l'État, en ce sens

« Gregor. VII, Episl. VIII, 21 (Mansi, XX, 333).

> Alvares Pelagius, de Planctu Ecclesiae {Roccaberti, BiblioUieca pontificia, t.IV, pag.70).

« Henri de Gand, Quodiibel YI, qnxsU 23. * De Exceîlentia sacerdolii prœ regno, dans Pez, Tliesaurus, II, 1 , 187, 198.

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qu'elle tient son exisfeuce civile du législateur. Les ultramontaias se récrieut contre cette doctrine, et, au point de vue du catholicisme traditionnel, ils ont raison. Les docteurs du moyen âge posent le principe tout à fait contraire : « Cest TÉtat qui procède de TÉglise, de même que le corps tient sa vie de Tàme ^ » Puisque TÉtat n'existe que par la vie que TÉglise lui communique, il est évident que c'est à TEglise à définir s^ mission et à circonscrire les limites dans lesquelles il peut Texercer. L*^tat préside à la vie corporelle, animale ; TÉglise à Texistence rationnelle ^. Sans la chute, il n'y aurait pas eu d'État, puisque Thomme aurait naturellement dominé les instincts de la matière. Cest à cause des mauvaises passions des hommes qu'il faut une puissance armée de la force, pour Içs réprimer : tel est le but de TÉtat '.

D'après cela, il est facile de comprendre quels sont les rapports entre l'Église et l'État.

L'Église exerce la souveraineté dans toute sa plénitude, elle est une avec Dieu ; les lois qu'elle prescrit émanent donc de Dieu. Voilà ce que l'archevêque primat de Cantorbéry ne craignit pas d'écrire au roi d'Angleterre, à la fin du xin'^ siècle ^ : « La liberté de l'Église, c'est à dire sa domination est fondée sur les décrets des pontifes, sur les canons des conciles, et sur les décisions des saints Pères; or les souverains pontifes, les conciles et les Pères tiennent leur droit et leur autorité du Fils de Dieu. » Quelle est la puissance humaine qui oserait se soustraire à l'autorité divine? Il y avait au moyen âge un représentant, un organe de la puissance temporelle; l'empereur était considéré comme le maître du monde, comme supérieur aux rois; mais la grandeur impériale s'évanouit comme une ombre devant la toute-puissance de Dieu. La loi des empereurs est soumise à la loi de Dieu, dit un contemperain de Grégoire VU ^. S'il

1 Thom, Aquin,, de Regimine principum, III, 10.

« Gerson, (Op., t. III, pag. 1083) : « Ratio repraesenut statum ecdesiasticum, et sensualitas civilem. »

* PeL de Andlo, de Iroperio, lib. I, cap. 1 : « Fuit itaque solum natura çorrupla regimen necessarium regale. »

* 1281. Mansi, XXIV, 422-427.

> Placidi Nonantulani, Liber de honore Ecclesise, dans Pez, Thésaurus, t. II, pars U, p9g. 85.

arrivait que la loi laïque fût contraire à la loi divine, elle serait frappée d'une nullité radicale. Les évéques, dit le primat d'Angleterre dans sa lettre au roi, ne devraient pas obéir à une loi pareille, quand même ils auraient prêté serment d'obéissance; car il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ^ Un autre primat, le célèbre Thomas Becket, osa mettre cette audacieuse théorie en pratique : de son autorité de prêtre, il cassa et annula les statuts de Clarendon que lui-même ainsi que tous les évêques avaient juré d'observer ^. On pourrait croire que cette doctrine sur le pouvoir de TÉglise tenait aux usurpations de la papauté, et qu'elle n'était partagée que par ses partisans. Il n'en est rien. L'idée de l'Église, comme pouvoir supérieur à l'État, a son fondement dans les racines mêmes du christianisme, tel qu'on l'entendait au moyen âge; on la trouve chez les adversaires les plus décidés de la cour de Rome, aussi bien que cbez les ultramontains. Il y avait au xiu^ siècle, en Angleterre, un é^éque qui osa tenir tête à l'impérieux Innocent IV; Robert Grosse- Tête est salué par les protestants comme un précurseur de la réforme. Cependant, sur les rapports de l'Église et de l'État, il professe des maximes dignes de Grégoire VII : « Que personne ne croie, dit-il, que les princes du siècle puissent faire un statut contraire à la loi de Dieu ou à une constitution ecclésiastique; s'ils le faisaient, ils se sépareraient du corps du Christ et de l'unité de l'Église, et ils seraient voués au feu éternel de la géhenne. En effet, tout ce que les princes du siècle ont de puissance, ils le tiennent de l'Église; au contraire, les princes de l'Église ne reçoivent leur pouvoir et leur dignité d'aucune autorité séculière, mais directement de Pieu. Or celui qui tient son pouvoir de l'Église ne peut pas se

1 LitteraB Joannu Archiepiscopi Cantmriensis , Eduardo regiJCa^^i.XXIY, 423).

* Epistola Thomœ Archiepiscopi Cantuariensts ad Episcopos ÀDgliae (Mansi^ XXI, pag. 879): « Scriptum tllud, in que iltenon coosuetudines, sed pravitates potius, quibus perturbatur et coofunditur ADglic^na Ecclesia, continentur, ipsiusque scripti auctorilatem, invocata Spiritus SancU gratia, publiée condemnavimus et cassavimus; universos etiam observatores, exactores, consiliarios, adjutores, seu defensores earum excommunicavimus ; omnesque vos episcopos apromissione, qua contra consUtutionem ecclesiasUcam ad earum observationem lenebamini, auctoritate Dei et nostra absolvimus. »

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révolter contre l'Église : est-ce que la hache peut se lever contre celui qui s'en sert? le fer se tourner contre celui qui le tire? la verge frapper celui qui remploie? le bâton bless3r celui qui s'y appuie * ? »

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