DÉCADENCE DES COMMUNES.— PROGRÈS DU TIERS-ÉTAT
Nous n'avons pas à poursuivre l'histoire de la vie municipale dans le monde moderne. Terminons par quelques observations sur la disparition graduelle des mille petites républiques communales ou consulaires qui avaient couvert l'Europe.
L'Italie n'est plus ici de notre ressort; ses principales cités étaient devenues des états, dont les phases se relient à l'histoire générale des nations européennes. Dans l'empire
allemand, la plupart des villes libres et impériales, soit avant, soit après la Révolution française, finirent par èlre englobées dans les états des princes; quelques autres avaient été réunies au royaume de France, auquel elles appartenaient, soit par l'origine et la langue, soit au moins par la situation géographique. En Espagne, les Communes firent sortir de leur sein la représentation nationale des Cor lès : le parti des Cor tes, qui succomba sous les coups de la royauté au temps de Charles-Quint, prenait le titre de Communeros; les libertés municipales ne périrent pas complètement avec l'autorité des Cortès. En Angleterre, les villes n'absorbèrent pas, comme en Espagne, la représentation nationale; mais elles prirent une place, que rien ne put leur enlever, dans une constitution plus forte et plus durable que celle de la Castille.
La France aussi, sous d'autres formes, vit ses villes admises aux États-généraux et provinciaux, qui représentèrent la société française, du quatorzième au dix-septième siècle. Les villes, auxquelles furent adjoints plus tard les roturiers libres des campagnes. formèrent le tiers-état, à côté des deux premiers ordres, c'est-à-dire du clergé et de la noblesse. Il y eut à la fois, chez nous, par une apparente contradiction, décadence des libertés communales et progrès du tiers-état sous la monarchie. A mesure que le gouvernement se régularisait, que les grands fiefs étaient absorbés par la couronne, que les parlements et les autres cours souveraines, sortis de la bourgeoisie, étendaient leurs hautes attributions judiciaires et administratives, la force unitaire organisée sous la forme monarchique était moins disposée à tolérer l'indépendance locale des Communes, qui devenait d'ailleurs moins nécessaire à la société. Il n'était plus besoin du droit de guerre, depuis qu'il n'y avait plus de seigneurs qui pussent envahir les cités; plus besoin de la pleine juridiction locale, depuis qu'il existait des tribunaux plus élevés et plus éclairés que les corps de ville ; plus de possession et de garde exclusive des murs et remparts, depuis que le progrès de l'art militaire rendait les garnisons nécessaires au salut des villes frontières. L'Étal se substitue à la Commune pour toutes ces choses, révolution nécessaire au développement de la nationalité . mais dans laquelle périssent des libertés précieuses. La taille arbitraire, en effet, finit par reparaître, quand la royauté absolue demeure le seul pouvoir réel de l'État. Les Communes et Rourgeoisies avaient d'abord voté isolément l'impôt, puis les états-généraux l'avaient voté collectivement; le roi finit par le percevoir sans vote et de sa pleine autorité, comme avait voulu le faire autrefois le seigneur féodal. Il subsistait toutefois, dans un certain nombre de nos vieilles cités, de remarquables débris du régime communal et consulaire : les formes avaient généralement survécu au fond; quelques villes avaient môme conservé la haute justice dans certains cas : Saint-Quentin par exemple. La Révolution emporta ces débris des libertés antiques pèle mêle avec les débris de la servitude féodale et avec la monarchie elle même: mais elle rendit un hommage solennel au nom vénérable de Commune, en l'appliquant à toute ville, bourg ou village français, qu'elle enveloppa dans un même système municipal.
Henri MARTIN,
Auteur de VMistotre de France, couronnée, par l'Académie dts Inscriptions et BelUi-LeUrc ".