VITI
K. Dietrich IIillmann. Stœdtewesen dos Mittelalters. Bonn, 1826,4 vol. in-8.
Gaitiek de Sibert. Considérations sur l'ancienneté de l'existence du Tiers-Etat : sur l'institution des Communes et sur les effets qu'elles ont produits. Paris, 1789, iu-8.
Vor.. dans le tom. xxsvn des item. del'Acad. des Inscrip., son « tfém. dans lequel on examine s'il v a eu. sous les deux premières Races, un ordre de citoyens à qui on puisse appliquer le nom de Tiers-Elat. »
.1 v . Nie. Moheàit. Exposé hislor. des Administrations popul.auxanc. époq. de lamouarchie. Paris, 1789, 2 vol. in-8.
Vin. encore le ïrand ouvrage du même auteur : Principe* de morale, de politique et de droit public, puises dans l'histoire de notre monarchie Paris, 1777-89, îi >ol. in-S).
VoT- aussi les ouvrages du corale de Bonlainviilior-, elle? Observations lur l'Hist. de France de l'abbé Ylablv, avec l'Essai mr l'Histoire de France, que M. Guîzot v a joint en les rennpnm.int (Paris, 1825, 4 vol.).
GniCHABD. Dissertation histor. surles Communes de France,
leur origine et leurs vicissitudes. Paris, 1819, in-8.
1'. J. S. Ddfet. Histoire des Communes de France, et législation municipale, depuis la fin du onzième siècle jusqu'à nos jours. Paris, 1828, in-8.
Charte de Commune en langue romane, publiée par Cliampollion-Figeac. Paris, 1829, in-8.
Le recueil des Monuments de l'Histoire du Tiers-Etal, que doit publier M. An.'. Thierry, dans la collection des Documenta tnédits sur l'Hist. de France, rassemblera les Charles originales des Communes, qui se trouvent dispersées dans une multitude d'ouvrages.
L. G. Oudart Feidrix de Breqlignt. Dissertations sur l'affranchissement des Communes et sur l'établissement des Bourgeoisies. \ oy. ces deux Disserl. en tête des t. X et XI des Ordonnances des rois de France de la troisième race.
VoT. aussi deua dissertations sur l'établissement des Commune- en France, dans le tom. IL des Hem. de l'Acad. des Inscrip. et Bell.- Letlr.
Aie Thierry. Lettres sur l'histoire de France. Paris, 1830. in-8. — Rapports sur lesMonuments inédits de l'histoire du Tiers-Etat. Paris, impr. roy., 1837,, in-8 de 32 p.
Ce Rapport n'est que l'ébauche de la grande introduction historique que le même auteur doit mettre en tête du recueil de Documents inédits pour servir à l'Histoire du Tiers-Etal en France.
Voy. aussi les nouvelles Histoires de France, par Sismondi, Michèle!, l'apeli-ue et Henri Martin, qui ont traite avec beaucoup de développement l'histoire de la formation des Communes.
Capefigle. Histoire constit. et administr. delà France, depuis la mort de Philippe-Auguste. Paris. 1831, 4 vol in-8.
Vov. la deuxième époque de l'ffïsf. dt la Civilisation en France depuis le onzième siècle), par M. Guizot.
Jiste Paquet. Mémoire sur l'état des Institutions pro\inciales, communales, et des corporations tle l'ancienne France, à l'avènement de Louis XI. Paris, 183'i, in-8.
De Barante. Des Communes et tle l'Aristocratie. Paris, 1821, in-8.
Favier. Recherches historiques sur les Municipalité*, depuis les Gaulois jusqu'à nos jours. Paris, 1789, in-8.
L. J. de BoilbàO , avocat. Recueil de Règlements et Recherches concernant la Municip. Paris, 1781,4 vol. in— 1 2.
C. Lerer. Histoire critique du Pouvoir municipal, de la condition des cités, des Villes et des bourgs, et de l'administration des Communes, depuis l'origine de la monarchie jusqu à nos jours. Parts, 1828, in-8.
Fr. Jiste Marie Raynocard. Hisloire du Droit municipal en France, sous la domination Romaine et sous les trois dynasties. Paris, 1829, 2 vol. in-8.
Cl. Fr. Et. Drpix. Histoire de l'Administration locale, ou Revue hislor. des changements survenus clans l'organisation administr. des Villes et des Communes. Paris, 1829, in-8.
P. Nie. Boxamy. Observations sur les Villes municipales et en particulier sur le nom de consul donne à leurs magistrats. Vny. ces Observ. au t. XVII dis item, de l'Acad. des Insc. et Belles-Lettres.
L'abbe Bocqiet. De l'administration municipale des Villes en France, depuis Ciovis jusqu'au temps où le gouvernement féodal commence à s'introduire. Voy. ce mém. dans le t. XLV des Mém. de l'Acad. des Inscr. et Bell.-Lett.
Fr. Nie. Eue Droz. Essai sur l'hist. des Bourgeoisies du roi, îles seigneurs et desVilles, ou Expos, abr. des changements survenus dans l'adminislr. de la justice et de la police sous le gonvern. municipal et féodal. Besançon. 1700, iu-8.
\ arsa vaux. Traité des Droits des Communes et des Bourgeoisies, contenant l'origine îles titres et qualités de noble, bourgeois, serf, maiiimonable. Nantes, 1759, in-12.
Le Roy. Dissertation sur l'origine de l'Hôtel-de-Ville de Paris, avec les preuves. Paris, 1725, in-fol.
Publ. en télé de la grande Hisl. de Paris, par Félibien et Lobineau. Voy. aussi les Recherches sur le gouvernement municipal de Paris, par M. I eroux de LincT, en tête de l'ouvrage de Victor Calliat sur l'Hôlelde-Ville (1845, in-fol.].
Recueil des Edits de création des offices de gouverneurs , maires, échevins, consuls, jurais, capilouls. greffiers des hôtels-de-ville, cont. leurs privilèges. Paris, 1734, in-4.
Archives administratives de la ville de Reims. Collection de pièces inédiles pouvant servir à l'histoire des institutions dans l'intérieur de la cite; par Pierre Yarin. Paris, impr. deCrapelet, 1859 et ann. suiv., 8 vol. in-4.
Fait partie de la Collée, de docum. inédits sur l'Hist, de France.
Tailliar. De l'Affranchissement des Communes dans le nord tle la France. Cambrai, 1837, in-8.
Voy. aussi un Mémoire du même auteur: Coup d'arilsur 1rs destinées du régime municipal dans lenord de la Gaule i.Sl-Uiner, 1S38,
J. Albissox. Discours sur l'origine des Municipalité- diocésaines du Languedoc et leur formation. Avignon, 1787, in-8. Al. dcMège. Histoire des Institut, relig., polit., ci v., littér.
de l.t ville de Toulouse. Toulouse, 1841, 4 vol. in-8, fig.
Voy. aussi, dans les histoires de provinces et -de villes, surtout dans
celles publiées depuis vingt ans, tout ce qui est relatif au grand mouvement comuitiiial du treizième siècle.
Jt l. Van Praet. De l'origine des Communes flamandes. Gand et Mons, 1829, in-8.
Vov. aussi V Hist. de la Flandre et de ses institutions civiles et politiques jusqu'en 131)5, Irad. de l'allem. de Leop.-Aug. Warnkœnitr, par A. E. Chelldolf (f(r„xe;|f8l 1S35, 2 ,„]. in-»).
Sm. Pierre Ernst. Histoire abrégée du Tiers-Etat de Brabant, ou Mémoire historique dans lequel, après un coupd'uil sur la constitution des Villes du Moyen Age, on voit l'origine des Communes en Brabant. Maestricht, 1788, m-8.
M. J. Bast. L'Institution des Communes dans la Belgique pendant les douzième et treizième siècles. Garni, 1819, in-4.
Coomans. Les Communes belges. Bruxelles, 1847, in-12.
J. .los. Raepsaet. Analyse historique et critique de l'origine et des progrès des Droits civils, politiques cl religieux des Belges et des Gaulois. Gand, 1824-20, 3 vol. iu-.S.
Ere Montag. Geschichte der dettlscben Staatsburgelichen freyheit. liamberg, 1812, in-8.
E. Theod. Gaipp. Lher deutsche Stadlegrûndung , Stadtverfasnng... lena, 1824, in-8.
Fbied. Kortim. Die Entstebungsgeschiehte der Freitstadtischen bunde tm Mitlelalter. Zurich, 1827, in-8.
Will. Petyt 'usantiquumCommunium Anglia? asserlum. Londini. I0S0, in-8.
Ce Traité a été vivement critiqué dans un recueil écrit en anglais : /n-
troductio ad vtterem Anglorutn hietorium [Lond., .6S4, in-fol.).
Humphrey Mackworth. La défense des Droits des Coramunes d'Angleterre, trad. de l'angl. Rotterdam, 1702, in-12.
Carlo Morbio. Storia dei Munie. pi italiant illustrait, con document! inedili. Milano, 18ÔG-38, 4 yoI in-8 ( t. i à iv).
Voy. l'ouvrage de; frures SjccIii : Drlla condittonê economïcay mor. e polit, degli Itahint nci batst t>tnpi [MllanO, l*2S. i vu!. in-8).
Voi aussi la plupart de? ouvrages indiqués dans la Bibliographie de rintroducliyn de notre livre : Condition dts p*r»onnti et dr» terra.
(Et)€llCUf(ÊlUlE
DES INSTITUTIONS CHEYALE- KESQUES.
e mot Chevalerie exprime un N>.^ensemble de mœurs, d'idées <i de coutumes, particulier au Moyen Age européen et dont l'analogue ne se retrouve pas dans les annales humaines.
La naissance de la Chevalerie coïncide avec l'origine des nations modernes. Le chevalier n'est pas le miles ro-
, Fol I.
main, le fantassin homme d'armes; c'est le « guerrier sur sa monture, » associant le cheval sa conquête à sa force et à son adresse. Dès que les Teutons apparaissent dans l'histoire, la Chevalerie s'annonce; l'homme, fier de sa personnalité, honore le chef plus puissanl que lui, et accepte des liens hiérarchiques qui ne détruisent pas son indépendance. Egal de l'inférieur, dévoué au chef, professant la religion de la parole et de la loyauté (Opprobrium non damnum barbants horrens), fidèle malgré tout à l'engagement pris; adorant la vérité (das treue . la honne foi rigoureuse, le Germain est déjà l'ébauche tlu chevalier chrétien. Tacite le dit expressément : « Le Germain prend pour vertu l'entêtement à remplir sa promesse; joueur effréné, il lui arrive de hasarder sa liberté même; il se laisse charger de fers par le gagnant . même moins jeune et plus vigoureux. » Taeil. de Mor. Germa». La délicatesse du point d'honneur, la vérité considérée comme religion, sont les marques distinctives du true man en Angleterre, du Ireu menseh en Allemagne, du chevalier; — idées si profondément inhérentes à la race teutonique, qu'on les retrouve sur la limite des Vosges et aux bords du Danube, en Ecosse comme en Norwége, depuis l'Islande jusqu'à la Forêt Noire.
Être fidèle, ne pas mentir, n'avoir pas peur, — on reconnaissait à ces signes le héros germain; ce sont encore aujourd'hui les vertus capitales, la religion civique des tribus de l'Amérique septentrionale. Pour elles comme pour le guerrier germain, le glaive est sacré; qui le porte doit être pur, vrai et brave. Scuto framœàque juvenem ornant, dit Tacite : « Le jeune guerrier reçoit solennellement le bouclier et la framée; » l'investiture des armes lui est conférée au nom de la communauté par les parents et la tribu; adopté comme digne de ceindre l'épée, il compte dans l'État, car il a reçu avec le droit des armes la capacité politique. Il peut se montrer la framée à la main sur le champ de bataille et dans les divertissements guerriers.
On n'imaginait point alors de fête sans combat, ni de combat réel ou simulé, qui ne rappelât la religion de la bravoure et du dévouement. Aussi ces fêtes belliqueuses avaientelles lieu au retour du soleil. On sait que les deux solstices étaient solennisés par les vieux rites solaires que les tribus germaniques avaient apportés d'Asie. Pendant le Moyen Age. le Solstice d'été (Sonne-rende ou retour du Soleil) s'est confondu avec la Pentecôte; le Solstice d'hiver est devenu la fête de Noël (Iule). Le Yule-log des Anglais « bûche de Noël, » que l'on brûle après l'avoir portée en triomphe et couronnée de fleurs, est un débris Scandinave. La fête du 'iule [ou yule), initiation de l'Ere hivernale, était la fête du Coin du feu, des longs repas et des coupes vidées; le Sonne-rende ou Solstice d'été, ramenait l'activité avec les combats qui ouvraient la campagne d'été. Voilà pourquoi la Pentecôte est restée, au Moyen Age, l'époque favorite des tournois. Dans les Xibelungen. Attila désigne le Sonne-rende comme époque de rendez-vous pour les guerriers bourguignons. Les grands tournois de la Pentecôte sont décrits avec détail dans les romans du roi Arthur et dans la plupart des livres de gesles ; l'auteur du roman du Renaî'd, parodie exacte du Moyen Age sérieux, montre le Lion roi des animaux tenant cour plénière, et célébrant des fêles guerrières auxquelles ses sujets sont convoqués.
Avant de parler des simulacres de bataille ou tournois , occupons-nous des mœurs réelles au sein desquelles la Chevalerie devait écloré. Ces mœurs étaient vouées au combat. La lutte avec la nature ennemie constituant le fond de la vie septentrionale, ne pas combattre, c'était n'être pas homme; dans le paradis Scandinave, tournoi sans fin, les héros goûtaient le plaisir de se tuer chaque jour, pour renaître et se tuer encore. Modèles primitifs des chevaliers du Moyen Age, ils faisaient vœu comme ces derniers d'accomplir quelque aventure, et prenaient à témoin de la sainteté de leur parole un des animaux sacrés. C'est sur le sanglier consacré au Dieu de l'éloquence Bragi, que le guerrier Scandinave Helgi prononce son vœu, type du célèbre vœu du héron. Paul Diacre (Warnfried) raconte qu'un roi ou chef (eyning , king) des Longobards ne voulut pas permettre à son fils de s'asseoir a sa table, avant que le chef d'une autre tribu lui eût conféré le droit du combat, en l'adoptant comme fils de guerre. L'adoption du glaive, paternité d'héroïsme, se rattachait aux idées germaniques du dévouement personnel; Thend-ryk (Théodoric) adopte le eyning des Erels (roi des Hérules), par la lance, le bouclier et le cheval; il le fait chevalier. Le vieux mot français adouber adopter), n'a pas d'autre origine. Le père des armes frappant au visage le [ils adoplif indiquait ainsi les nouveaux rapports qui conféraient à l'un la puissance, à l'autre le dévouement : après quoi le père embrassait le fils : cérémonie qui est devenue X accolade ou la colée. Charlemaene révisant les lois des habitants de la Frise et leur concédant des privilèges, les reconnut dignes de devenir chevaliers, hommes d'armes : « Le gou- « verneur, dit-il dans son ordonnance, donnera un soulllel à celui qu'il armera, et qui « par cette cérémonie sera élevé à la milice. »
Tels sont les vestiges païens, les traces odiniques, les premiers linéaments de l'institution chevaleresque. Le Duel, dont nous allons parler tout à l'heure, s'y associe intimement, et n'en est pas le résultat. Le Duel représente la force individuelle luttant devant Dieu qui préside au combat et décide le triomphe.
On a voulu rattacher la Chevalerie aux mœurs arabes et même à la civilisation romaine : celle dernière opinion n'est pas soutenable. Sidoine Apollinaire, saint Augustin, saint Jérôme, Ausone, Cassiodore, font une peinture assez détaillée des mœurs romaines au moment où les nations germaniques devinrent redoutables, pour que l'on reconnaisse combien peu de rapport il y avait entre la civilisation latine et l'institution chevaleresque. Les poésies arabes primitives, le roman d'Ântaret le Koran, prouvent aussi qu'elle n'a jamais pu exister chez les Arabes. Si la générosité, la valeur, le culte du dévouement, le sentiment de la grâce, l'amour de l'élégance et du luxe, sentiments humains que certaines conditions de société développent, créèrent les volupteuses et héroïques splendeurs de Bagdad et Cordoue, il ne faut pas en conclure que les sujets d'Al-Basehid fussent des chevaliers. Sans doute ils se plaisaient aux délicatesses et aux raffinements du point d'honneur. A l'époque où Charlemagne rédigeant ses capitulaires réglait la vente des pommes de son verger et des légumes de ses potagers, Abdérame écrivait des ghazels élégiaques pour une esclave adorée, et faisait construire de délicieux harems
, monte
ses fils.
et de brillantes mosquées. Mais le vrai chevalier c'était le vieux Cid Campeadoi sur sou cheval Babieça et armé de sa grande épée, allant en guérie suivi de pour donner l'exemple aux Hidalgos chrétiens.
Le germe dur et austère de la Chevalerie septentrionale continuait de pousser lentement; on a confondu les fleurs passagères nées de la civilisation orientale, a vec le chêne gothique don t elles furent la parure élégante et non le soutien Le Djerid . encore usité en Orient . est le véritable tournoi des Arabes; armés de longs roseaux . qui ne peuvent blesser personne, les cavaliers s'évîtanl et se rencontrant tour à tour, font briller dans des voiles rapides leur agilité et celle de leurs chevaux. Quelquefois les lançant au grand aalop, ils enlèvent à la pointe de leurs roseaux les bagues suspendues aux branches d'un arbre. Les Orientaux réservent le glaive pour la lutte sérieuse; on tonnait le mot d'un ambassadeur musulman sur les tournois :
« Si c'est un jeu. c'est trop; si c'est sérieux, c'est trop peu. »
Pour former l'Institution < hevaleresque, il a fallu l'élément germanique d'abord , puis l'élément chrétien. Les races germaniques avaient apporté dans le monde nouveau la religion de la guerre et celle du serment ; ce n'était pas assez. Vers la fin du
Chevaliers allemand* {quinzième siècle), extraits de fit a imperatortê Maxunttiaiu, etc., 2 Fol. in— V. a*ec gravures Je Bursmayer, d'après les dessins d'Albert Durer.
onzième siècle ; lorsque se fut apaisé le grand bouillonnement produit par le mélange et l'antagonisme de tant de nations et d'intérêts, on vit l'élément chrétien se rendre maître de l'élément germanique et la Chevalerie apparaître en Provence. Sous un climat charmant, à l'abri des ruines, parmi les vestiges des municipalités romaines, la tradition élégante d'une civilisation de luxe s'était conservée; là tout y était chrétien, à demi-voluptueux, à demi-romain; les conquérants subirent l'influence générale. A leur rude et primitive Chevalerie ils joignirent le culte de la Vierge, et leur platonisme mystique se transforma en actes singuliers.
Delà celte nouvelle situation des femmes qui donna un caractère étrange à la Chevalerie provençale.
Rien d'analogue à cette situation ne s'était présenté dans la grave majesté des mœurs latines , et dans la liberté des mœurs atliénienncset Spartiates. Briseïs esclave favorite , Didon créature maudite et frappée du destin, ne ressemblent pasauxDomnas qui composaient les cours d'amour provençales, et que Guillaume Faydit ou Imbault de Vaqueyras choisissaient pour dames de leurs pensées.
Celles-ci , chrétiennes et chevaleresques, ont néanmoins un rapport lointain avec les traditions germaniques. Sur le fond payen de 1 Edda une étincelle singulière glisse et se joue ; c'est l'adoration ou plutôt la terreur de la femme considérée comme être surnaturel et magnétique, en rapport avec les puissances inconnues. La Walkyrieëst plus qu'une nymphe grecque. Si la nymphe représente la beauté.
Cour d'amour provençale, d'après un couvercle de miroir, sculpte en i
, h la lin du treizième siècle.
LE MOYEN AGE la Wâlkyrie symbolise la pensée électrique, divinatrice, prophétique et propagatrice. Dans certaines Sagas, on voit le héros éveiller au sommet des rochers runiqnesla Femme, la prophétesse des Ass, qu'il faut enchaîner si l'on vent obtenir les Runes ou les secrets de la sagesse. Cette puissance mystérieuse que les modernes ont reconnue sous le nom de lucidité magnétique, n'était point ignorée de l'antiquité; Tacite en fait mention pour la première fois ( V. de moribus Gennanorum, — Vita Agrieolœ).
Tout cela est septentrional. Sous les latitudes froides et sévères, la femme, moins exclusivement vouée que sa sœur de l'Orient aux caprices sensuels de l'homme, exerce une influence plus immatérielle. Que fut-ce donc quand la Vierge mère de Dieu vint s'asseoir sur le trône du monde? Les chevaliers germaniques lui jurèrent foi sérieuse, hommanedésintéressé. La femme.
l'amour qui est sa vie. s'identifièrent avec la générosité, la vaillance et la courtoisie. Pendant que les théologiens rattachaient au dogme de l'amour chrétien, la ihéorie platonique de l'amour créateur et universel, chevaliers, daines et poêles confondaient dans une dévotion nouvelle et bizarre ces doctrines et ces souvenirs. L'amour chevaleresque, bienfait du ciel, flamme sacrée, loi profonde, père de toutes les élégances et de tous les héroïsmes, fut regardé comme la source unique de la valeur et de la délicatesse, des qualités sociales et des vertus guerrières. Tout chevalier était nécessairement amoureux , comme le disent Froissait à propos du vieux Venceslas . roi de Bohème , et Cino da Pistoia à propos d'un vieillard de soixante-dix ans. Etre épris d'une certaine beauté de sentiment idéal représentée par une dame vivante, devint une mode, une habitude, une nécessité, qui donna son empreinte à l'institution de la Chevalerie. L'amour ainsi considéré n'était ni une sensation vive, ni une émotion passagère, mais un état habituel de l'âme, règle des belles manières et de la courtoisie, apanage des âmes d'élite. Barberini écrit au quatorzième siècle un traité delà politesse et des mœurs élégantes, qu'il intitule Enseignements d'amour. Un vieux guerrier, le maréchal de Carinthie, est représenté dans une chronique autrichienne comme « très-amoureux » et exhortant ses soldats à bien se battre par amour: « afin, ajoute-l-il. (pie les dames en
La Mère de Dieu (fresque byzantine de l'abside de Sainte-Marie Transtévere.)
parlent au pays, et qu'elles décident « quel aura été le plus brave de tous. » Joinville
s'écrie encore au milieu d'un combat livré aux Sarrasins : « Nous parlerons de ceci dans la chambre des daines ! »
Telle est la trame compliquée dont s'est formé le tissu des mœurs singulières qu'on nomme mœurs chevaleresques.
Chez les Scandinaves et les Teutons, l'idée chevaleresque était en germe et en ébauche; ce sentiment vague et indécis prit une forme politique dans Y investiture et l 'adoption germaniques; puis un caractère religieux sous la loi chrétienne ; enfin une teinte platonique et raffinée dans la Provence romaine. L'institution proprement dite naquit alors : institution fixe et puissante, religieuse et politique, destinée h se perpétuer jusqu'au quatorzième siècle, a s'affaiblir jusqu'au seizième, perdant sans cesse sa vigueur et sa réalité ; enfin à se survivre comme imitation et comme fantôme, au moment où la révolution française vint abolir la dernière trace.
Il faut donc reconnaître plusieurs époques dans l'histoire de la Chevalerie; — 1° les origines antérieures à l'institution et qui se perdent dans la nuit Leutonique; — 2° l'institution née au commencement du douzième siècle en Provence, et cédant vers la fin du treizième aux coups du légiste Philippe le Bel; — 3° la décadence qui se propage d'affaissement en affaissement jusqu'au règne de François Ier ; — 4° enfin la dernière époque, pendant laquelle certaines traditions affaiblies et certaines habitudes antiques conservent le souvenir de la vie chevaleresque et la simulent quelquefois. Esquissons rapidement ces diverses phases. Les Eddas, Tacite et le poème Dano- Anglo-Saxon de Beowulf contiennent les documents de la première. L'austère Villehardouin annonce la seconde, bien mieux caractérisée encore par Joinville, qui en est le narrateur et le représentant; l'Institution chevaleresque, chrétienne, guerrière , platonique est en pleine vigueur dans ses charmants récils. Les dames y apparaissent sur le premier plan, arment les héros, confèrent l'ordre de Chevalerie et décernent le prix de l'honneur. C'est alors que Dante le platonicien écrit son grand poème « uniquement, dit-
Chevalier allemand [quinzième siècle), eilrait de Vtta imperatons âlaxrmiltant, etc., 2 vol. in-4, avec gravures de Burirm.ivei , d'.qiris les devins d'Albert Durer.
rv
LE MOYEN AGE il. pour glorifier Béatrix Portinaiï, » enfant de onze ans qu'il a vue en passant dans une église chrétienne. C'est alors qu'au nord même de l'Europe ces mots. Dieu et les Dames. deviennent le mot d'ordre de la Chevalerie. « Les Souabes envahis par les Hongrois. « qui, avec leurs grands arcs et leurs énormes flèches, tuaient tout ce qui se trouvait « sur leur passage, jugèrent, dit Oltokar de Horneck dans sa chronique allemande. « cette façon de guerroyer très-peu chevaleresque, et les firent prier au nom des dames « de mettre l'épée à la main pour se battre plus civilement. » Les Huns n'entendant rien h cette science amoureuse, répondirent a coups de flèches.
Tout le christianisme subissait la loi des mœurs nouvelles qui venaient de créer l'institution chevaleresque, née en Provence et distincte de la féodalité politique L'institution dura tant quelle eut pour principe l'exaltation ardente que les Provençaux appellent Jotj . enthousiasme chrétien el mystique, popularisé par les chan • 1res du gay savoir gay saber ou de l'art exalté.
Cette seconde ci brillante phase organique ne se maintint pas longtemps. Peu à peu la Chevalerie déchoit comme institution el connue doctrine. Les esprits gardent un agréable et lointain souvenir de la sauvagerie grandiose de la première période et de la grâce courtoise de la seconde; quelques échos de l'enthousiasme chevaleresque se prolongent en s'.affaiblissant au sein de mœurs qui deviennent sans cesse plus raisonnables. plus industrielles et plus fiscales. La troisième époque commence : Froissart représente et décrit avec une vivacité pittoresque cette décadence qui aboutit peu à peu aux transformations modernes. L'idée chevaleresque s'altère: l'indépendance du guerrier volon-
! I' i r .. é ipr* ■ an couvercle Je miroir, sculpl i en itoîre, i la En du treizième siée t
laire, esclave de Dieu et de sa dame, fait place à l'esprit monarchique; le vieux respect germanique pour l'individualité humaine finit par s'éteindre. Louis XIII et Louis XIV en poursuivent les derniers restes dans la guerre acharnée que le premier livre aux duels, et que le second fait aux genlillâtres indépendants. Sous Louis XV enfin, féodalité et chevalerie se trouvent absorbées par la monarchie qui ne laisse plus subsister que de misérables débris de ces idées si compliquées et si antiques; des titres, des mots, et les ordres modernes de Chevalerie, fantômes plutôt que réalités.
Non-seulement la Chevalerie a subi ces transformations, mais aux mêmes époques elle se modifiait selon le génie particulier des peuples. Primitive, féodale, individuelle, couverte de fer, étrangère à la galanterie, dans la Thuringe et la Saxe, en Islande et en Norwége . elle résiste longtemps aux influences chrétiennes. Elle se montre encore à demi-païenne dans certains passages des Nibelungen, où la vieille empreinte du teulonisme est rude et profonde. Entre le septième et le onzième siècles, cette dureté se maintient et persiste chez les Franks. dont la générosité consiste à verser son sang, à ne rien craindre et à n'épargner personne; Charlemagne massacrant les Saxons n'est qu'un Germain mettant sa colère au service de sa foi, et les Saxons qu'il égorge sont plus implacables (pie lui. Le Midi de l'Europe ne connaît pas celte fureur; là toutes les teintes sont aimables. Dès le onzième siècle, on trouve la galanterie chevaleresque régulièrement organisée en Provence , soumise !» des lois précises , mère d'une poésie savante et raffinée. De la Provence ce système bizarre passe en Italie et en Sicile, perdant sur sa route les rudes indices de sa descendance teutonique, et s'affiliant de plus en plus aux souvenirs de la culture romaine. Jamais depuis le onzième siècle l'Italie n'a fait autre chose que se moquer des cruels chevaliers teutons; tout en acceptant le platonisme de leurs doctrines , elle raillait la brutale vigueur de leurs actes. Cependant les chevaliers
allemands, à leur tour, recevaient les influences de la Sicile, delaerande Grèce et de la Provence; c'était un honneur et une gloire pour les Minnesingers, d'assouplir la langue teu tonique , et de lui S faire répéter les jeux -partis et les tensons de la muse
provençale. Dans cette bonne Allemagne , foyer primitif des idées vraiment chevaleresques, la légère et vive exaltation des chevaliers du Midi de la France devenue plus se-
M esinger. (Collection des Minnesingers M*, de In lîihl. nat. de Paris.) — Trouvère
Ms. du quatorzième siècle, Bibl. nal. de Pari-.)
fi un h-, (Guillaume de Mai haut,
Mœurs et usages de la vie civile
. ALERIE, Fol. V.
rieuse, s'imprégnait d'une douce mélancolie, souvent d'une grâce métaphysique. Féodale et aristocratique dans la Grande-Bretagne, où le fait a toujours dominé l'idéal, la Chevalerie se montre passionnément exaltée chez les Espagnols; ces fils des Golhs et des Ibères, tous chevaliers et nobles puisque tous ont pris part au grand tournoi chevaleresque qui a duré sept siècles et qui s'est terminé par la défaite des Arabes, n'ont pas encore perdu leur vieille empreinte chevaleresque.
Telle est la variété singulière d'aspects sous lesquels se présente cette institution; chimérique à la fois et réelle, politique et poétique , idéale et positive, active sur les faits et vague quant aux doctrines, commune à l'Europe chrétienne et spéciale à telle race. Rien ne ressemble moins au Sénéchal de Champagne, chevalier pieux et grave, qu'un coureur d'aventures tel que Guillaume Faydit. 11 y avait donc une Chevalerie des livres et une Chevalerie des batailles, une Chevalerie galante et une Chevalerie religieuse; la partie vraie et la partie mensongère de ces mœurs réagissaient sans cesse l'une sur l'autre, et rien n'est plus difficile que de séparer ces éléments pour les analyser.
La Chevalerie, comme institution, s'est ressentie de ces modifications et de ces incertitudes; ses annales sont toutes compliquées d'exceptions et de variantes. Tachons néanmoins de les éclaircir en suivant l'ordre des temps. Pendant la première époque, avant l'organisation de la Chevalerie proprement dite, l'investiture teutonique. le don de l'épée, du ceinturon et du bouclier, l'adoption du guerrier par un père d'armes, préludent à la h iérarchie 'chevaleresque; dès cette période germanique la race gothique, moins belliqueuse et regardée comme inférieure, n'a pas le droit de porter le ceinturon et suspend l'épée à un baudrier passé par-dessus l'épaule ; tandis que les Franks . race noble par excellence, la portent attachée à la ceinture, signe primitif de la distinction chevaleresque. Le droit de ceindre l'épée resta le privilège de la Chevalerie; dans un procès, le
guerrier frank, s'il gagnait, recevait un double dédommagement, et s'il perdait, il payait double. Cette coutume srest conservée dans l'institution chevaleresque.
Une fois établie et devenue chrétienne, la Chevalerie se soumit à des lois particulières; mais, comme à son origine, elle lut transmissible; dès que l'on en devenait dépositaire, on pouvait la conférer. Philippe le Bel crée chevaliers ses trois fils, qui font à l'instant même quatre cents autres chevaliers. Dans les pays religieux Y Ordre revêt un caractère monastique; chez les peuples gais et légers, il penche vers les voluptés et la licence. L'auteur des Stèle Parlidas . le roi Alphonse \ soumet ses chevaliers a une règle monacale, et prescrit la forme de leurs costumes et l'emploi de leur temps. En Provence, l'amour chevaleresque se moque spirituellement
■ d'amour provençale au quatorzième siècle [Guillaume de Machaut, M;, de la Bil.l. nat. de Paris.]
du mariage, cl ouvre la voie aux infidélités pratiques qui trouvent ainsi une facile excuse. Les Allemands, exaltés et sévères, concilient avec la sympathie romanesque et chevaleresque le respect pour la foi conjugale. « Je chevauchai , dit Ulrich de Liehlen- « stein clans son Frauendienst (Service des dames), vers ma femme légitime qui m'est « chère autant que possible, bien que j'aie choisi une autre personne pour ma dame « d'amour. »
Tantôt la Chevalerie se confondait avec la féodalité, en Angleterre par exemple; tantôt elle s'en détachait absolument comme en Provence. Après tout, elle en était distincte par son essence. Si la féodalité germanique avait ses racines dans la possession territoriale, la Chevalerie germanique et chrétienne avait les siennes dans le point d'honneur. L'investiture armée était relative à la possession, au droit; l'investiture chevaleresque se rapportait au sentiment de l'honneur, au devoir. Le guerrier féodal était miles, le noble armé; le chevalier était novus mi 1rs, celui qui renouvelle sa noblesse par la gloire. La Chevalerie se nommait honor mililaris , « gloire guerrière « ; la féodalité n'était que mililia « conquête. » La Chevalerie se distinguait par le « ceinturon de guerre », militiœ cingulum, mais non (clans les premiers temps du moins) par la noblesse du sang; la féodalité impliquait la noblesse de race. La Chevalerie était, en définitive, une association enthousiaste entre gens de cœur et de courage, de délicatesse et de dévouement : tel était du moins le but idéal qu'elle se proposait. Quand le fils de Frédéric, Conrad désira être armé chevalier, il écrivit aux Palermitains une lettre curieuse, qui existe encore, et dans laquelle il dit : « Né de sang noble, j'ai bien commencé (auspicia), mais je n'ai pas « ceint l'épée, et je choisis le premier jour d'août pour décorer mon flanc de ce signe « vénérable, avec la solennité du noviciat. » Monacale en Espagne, railleuse en Provence, aristocratique en Angleterre, la Chevalerie devenait presque démocratique en Sicile ; comme elle reconnaissait le principe d'égalité devant l'honneur , elle déplaisait à la noblesse du sang. Ceux des rois qui entendaient leur métier favorisaient ce développement, et le faisaient tourner au profit des monarchies. Frédéric Barberousse créait des chevaliers sur le champ de bataille avec les paysans qui sciaient bien battus. Philippe le Bel, manquant de soldats lorsque les Flamands eurent détruit sa chevalerie, ordonna que sur deux fils de vilain un fût armé chevalier, et que sur (rois deux le devinssent.
La Chevalerie déplaisait donc à beaucoup de personnes; comme démocratique aux nobles, comme féodale aux rois, comme profane aux prêtres, et comme poétique aux bourgeois. Ainsi Ulrich de Liechtenstein, voulant faire honneur à sa dame et courant l'Européen brisant des lances pour elle, rencontre sur sa route le podestat de Trévise qui l'arrête dans son entreprise et prohibe la publication de son cartel, l'une des plus plus curieuses bizarreries de l'institution chevaleresque. Ulrich habillé en dame Vénus ou reine d'amour, suivi de ses c'euyers «i de deux ménestriers qui faisaient de la musique, s'en allait à travers champs, de Venise en Bohème, provoquant tous les chevaliers, et leur proposant les conditions suivantes : « Quiconque rompra une lance avec Ulrich-Ile ine-iV Amour (clame Vénus) , recevra la bague mystique , symbole d'amour
pur. qui rendra plus belle la femme à laquelle elle sera donnée. Vainqueur, l'assaillant recevra comme prix tous les chevaux que dame Vénus conduit avec elle ; vaincu, il s'inclinera vers les quatre points cardinaux en l'honneur de la dame mystérieuse. »
Le podestat deTrévise pensa comme Sancho que ces façons extraordinairesétaient peu d'accord avec la vie civile. Il fallut que les dames demandassent grâce pour l'auteurdu Frduendienst, qui , à grand' peine, put mettre à fin son aventure.
Le clergé ne vit pas sans crainte le développement de ce corps à la fois politique et moral , qui semblait usurper l'ordre temporel et l'ordre spirituel. Le cierge n'eut point la prétention d'annuler une institution inévitable, qui lui disputait lésâmes et les intelligences; il fit mieux, il s'en empara. 11 pénétra autant que possible la Chevalerie de l'esprit ecclésiastique ; les chevaliers lurent souvent considérés comme des espèces de lévites. « Il y a, dit l'auteur de YOrdène ordre dé Chevalerie, grande ressemblance entre l'office de chevalier et celui de prêtre. » Guillaume Baraud cherche à établir entre ces deux ordres une analogie complète. C'était une opinion assez accréditée, que les chevaliers devaient rester célibataires. L'homme d'église passait pour le héros de ta foi. le chevalier était le pontife du point d'honneur. On donna le nom ecclésiastique d'Ordre, Ordination (ordène) à l'investiture chevaleresque. Au seizième siècle le chevalier espagnol Don Ignazio de Loyola , devenu célèbre par la fondation de l'ordre des Jésuites, se fit chevalier de la Vierge, solennisa son entrée dans les ordres d'Église à la façon des anciens preux, et accomplit la veillée des armes devant l'image sacrée.
Comment l'Eglise constituée pour la paix pouvait-elle s'entendre avec la Chevalerie instituée pour la guerre? Sur le champ de bataille, ainsi l'avait décidé le bon roi saint Louis, le meilleur argument était de « bouter son épée dans le ventre de l'ennemi, aussi
Armement d'un chevalier au treizième siècle. (Roman de Lancelol du Lac, Ms. Aa la Bihl. nal. de Paris.)
I.G roi saint Louis . d'api <■• une miniature du treizième siècle. (Chronique <!<-■ Sl.-Denis, Ms. de la Bibli ilhèque Ste-Geneir.e»eîà Paris.)
« fort et avant que l'aire se pouvoit. » Ayant honnir du sang, l'Eglise ne devait tolérer rien de semblable. Aussi la vit-on toujours, dès l'origine, tout en approuvant la générosité et l'enthousiasme de l'institution , se détacher d'elle , essayer d'en atténuer les conséquences romanesques ou belliqueuses, et flotter dans une étrange incertitude entre ses scrupules pacifiques et les instincts héroïques qu'elle voulait servir.
Au lieu de laisser au guerrier celle liberté sauvage que le Germain n'avait jamais abandonnée, le clergé soumettait le chevalier, depuis l'enfance jusqu'à la mort, à une législation traditionnelle qui réglait et gouvernail toutes les phases de sa vie. Le néophyte était préparé dès le berceau à sa condition future. Page ou varlet d'abord, puis écuyer, les degrés hiérarchiques qu'il traversait étaient solennisés par des cérémonies graves et successives. Ses parents le conduisaient devant l'autel, un cierge à la main, lui donnaient le premier coup de plat d'épée cl le consacraient écuyer, premier degré d'initiation chevaleresque. Ensuite venait l'investiture définitive, symbolique aussi, mais plus sévère, celle qui faisait entrer le jeune homme dans une nouvelle catégorie sociale. La veille des armes, le jeune rigoureux . trois nuits passées en prières dans une chapelle isolée, les babils blancs du néophyte, la consécration de l'épée par le prêtre, prouvaient assez et faisaient comprendre à l'initié la gravité religieuse de l'engagement qu'il contractait. Enfin un jour était fixé pour la grande cérémonie; et le néophyte, la messe entendue, h genoux, portant suspendue au col l'épée qu'il n'avait pas encore le droit de ceindre, recevait successivement, des personnages
notables et des damoiselles présentes, leséperons, le haubert, la cuirasse, les gantelets, l'épée; enfin la co/ce, ou le coup symbolique frappé du plat de l'épée; ce coup d'épée accompagné de l'embrassement de «l'adopteur» (accolade complétait X adoubement ou adoption du nouveau chevalier. On lui apportait l'écu
Armement d'un cheralier (Bi ilish Muséum, Section des Manuscrits). £>(, ]a lanCC '. SOll deStl'iei' llll
était amené; il pouvait commencer la vie de gloire, de dévouement et de combat.
Conférée avant la majorité, l'investiture donnait les droits civils: il y eut aussi des exemples de chevaliers armés a cinquante ans. Le symbolisme chrétien qui avait consacré et illuminé les premiers pas de l'adepte, le punissait s'il mentait à la foi jurée et
vn
souillait son honneur. Placé sur un échafaud, il voyait briser ses armes pièce à pièce, cl leurs débris tomber à ses pieds; on détachait ses éperons que l'on jetait sur un las de fumier. On attachait son bouclier à la queue d'un cheval de charrue qui le traînait dans la poussière, et l'on coupait celle de son destrier. Le héraut d'armes demandait : « Qui est là? » A celle demande trois lois répétée, on répondait par irois fois le nom du chevalier déchu, et Irois fois le héraut reprenait : « Non! cela n'est pas; il n'y a point de chevalier ici. Je ne vois qu'un lâche qui a menti à sa foi (fementi). » Emporté sur une civière comme un corps mort et déposé dans l'église , il entendait réciter les prières des trépassés; il n'était qu'un cadavre, ayant perdu l'honneur.
Il est facile de reconnaître dans ces cérémonies le mélange des coutumes leutoniques ci du mvsticisme ecclésiastique; mais quiconque veut être fidèle à l'histoire, ne doit exaspérer ni l'influence du clergé, ni celle du platonisme amoureux et de la féodalité germanique sur le progrès et les variantes de cette institution. Elle a cédé à toutes les évolutions des époques et à la diversité des lieux et des temps. Surtout il faut se garder de croire sur parole la plupart des historiens de la Chevalerie, qui, n'apercevant qu'une face de leur sujet, ont reproduit des traditions mortes ou des exceptions. Olivier de la Marche lui-même [le Chevalier délibéré) et le bon roi René [Des Pas il armes et emprises), à force de s'occuper des tournois et des fêtes chevaleresques dont nous allons parler tout à l'heure, ont oublié la partie sérieuse de la Chevalerie et les temps antérieurs. Quant aux compilateurs des derniers temps , André Favyn, Wulson de la Colombière, même le savant père Menestrier, qui ont publié sous Louis XIII et Louis XIV leurs recueils intitulés Théâtres d'Honneur et de Chevalerie, Rèyles et police des tournois, etc., ils ont accumulé des traits disparates appartenant à la monarchie et à la féodalité; à cet ensemble hétérogène ils ont joint des images de fantaisie, copiées sur les costumes et les armures du temps de Louis XIII et sur les ballets de Louis XIV. Mensongères quant à l'interprétation de l'histoire, nulles quant à l'archéologie, ces compilations ne sont intéressantes que sous un point de vue; elles révèlent l'état des idées et des esprits au dixseptième siècle, relativement à la Chevalerie.
On ne peut, en vérité, prendre au sérieux le conseiller Savaron , soutenant que la Chevalerie est française parce qu'elle est guerrière, et le prouvant ainsi : « Les Francs <; sont descendants du dieu Mars; les chevaux d'armes des François étoient appelés « Marks, le premier écuyer Mareschalk, le pays conquis par les aimes Marche, les « conquérants Marquis, les armes de nos François Mars , d'où dérivent les noms coin- « posés de Jacquemars et Braquemars ; delà nos rois Marcomirs, Marcomides, Martels, « de même que nos instruments de guerre que nous nommons Martinets, tous noms « émanés et énoncés de Mars. » Voilà de belles étymologics et une profonde érudition qui éclairent singulii remenl l'institution de la chevalerie et la législation des duels ! « Si « les François, dit le même Savaron, se battent si souvent en duel, c'est que l'astre de Mars domine sur la France au signe du bélier, et tout ainsi que les béliers se tirent à « part du troupeau pour s'entrechoquer, de même les François se mettent à quartier
<i du gros dos armées pour s entrestoquef, se herseler... et l'on voil venir ordinairement « aux mains les parents, amis, voisins et alliés. » (J. Sayaron, Traité contre les dur/s. André Fâvyn donne le blason du grand roi Noé, et prétend que les armoiries de Gain étaient « de gueules » avec une «massue argent en pal. » Ce pédanlisme ridicule n'ajoute rien aux faits caractéristiques dont nous avons rapporté les principaux. L'histoire de la Chevalerie est, en réalité, celle de l'Europe chrétienne.
§ 2. Des Duels.
e savant Lacurne de Sainle-Palaye [Mémoires sur la Chevalerie) n'est point tombé dans les erreurs que nous venons de signaler; et quoiqu'il ait peut-être voulu réduire à une trop complète et trop régulière unité les faits épais et contradictoires dont se composent les annales des mœurs et de l'esprit chevaleresques, c'est lui qu'il faut consulter principalement, quand on veut bien connaître les détails de celte instilution. M. Ampère a été plus loin que lui dans l'analyse des origines; et le travail qu'il a publié sur ce sujet (De V Origine de la Chevalerie) offre une analyse aussi curieuse que détaillée des éléments qui ont concouru à former la Chevalerie. L'un et l'autre ont grand soin de ne pas confondre l'esprit chevaleresque, soit avec le duel proprement dit, guerre d'homme à homme, lutte des individualités ennemies, soit avec les tournois et les joules, simulacres brillants, divertissements guerriers. Nous allons nous occuper d'abord du Duel, tel qu'il a existé dans le Moyen Age, ensuite des Tournois et de leurs variétés, qui furent pour cette époque belliqueuse ce que les jeux olympiques el isthmiques furent pour la Crèce païenne.
« Frappe, mais écoule! » disait Thémistocle à un adversaire irrité. Ce mot seul établit toute la distance qui sépare le polythéisme antique du monde gothique ou septentrional. Le point d'honneur n'existait pas chez les anciens. Ils se sacrifiaient à la patrie, à la communauté, et ils aimaient la gloire, sentiment qui chez eux était collectif, non individuel. Ils ne se détachaient jamais de l'ensemble social. C'est à l'individualité germanique et au sentiment personnel de la dignité sauvage, de l'indépendance humaine. qu'il faut rapporter le duel moderne, duellum, la lutte de deux égaux, soit qu'on le considère comme moyen de vider les querelles privées ou comme soumission fataliste à la volonté divine consacrant le droit par la force. Dans la vie sauvage de l'Amérique
septentrionale, le duel, tel que le comprenaient les Germains ei les Scandinaves, se présente encore; l'homme lutte, Dieu déride.
Aux veux de ces peuples le courage individuel excluait tous les vices qui accompagnent la lâcheté; le plus fort et le plus brave était le meilleur; le coupable devait craindre surtout d'avoir Dieu pour juge, et le possesseur du bon droit sentait redoubler sa vigueur. De là cette étrange confusion de la force et de l'équité, de la victoire et de l'innocence; ces épreuves ou ordalies (ordeals) , qu'on appela aussi Duels judiciaires , Jugements de Dieu; ces épreuves par le feu. par l'eau bouillante, par la croix , par le fer, auxquelles furent soumises des femmes et même des princesses. L'homme, du sein de son ignorance et de ses ténèbres, en appelait a Dieu. Plein de respect pour la force, il demandait au souverain juge qu'il la conférât à l'innocence et au bon droit. Le christianisme ne manqua pas de combattre celte superstition germanique; les ordalies cessèrent, peu après le règne de Charlemagne. Les Duels judiciaires en furent la suite et la reproduction moins barbare. Depuis la seconde moitié du douzième siècle les Duels judiciaires remplacent exclusivement les ordalies. « On peut, dit « Montesquieu, trouver chez les Germains et chez les Erancs-Saliens nos ancêtres les « premières traces de cette coutume; elle est expressément indiquée dans le code bour- « guignon de la loi Gambette, comme le seul moyen d'éviter les abus qui naissent d'un « parjure facile et impuni. »
L'établissement de la Chevalerie favorisa cette manière expédilive de juger , qui s'accordait avec les mœurs et les idées générales. On tranchait ainsi des questions qu'il eût été difficile de dénouer; les jugements étaient sans appel, et l'on ne pouvait être provoqué une seconde fois pour la même cause. Aussi l'usage s'en établit-il dans toute l'Europe, surtout en Allemagne, en France et en Angleterre. La Chevalerie française s'empara très-avidement du nouveau moyen de payer ses dettes , et il fut nécessaire de statuer que personne ne pourrait se battre pour une somme au-dessous de 12 deniers. Dans certaines provinces le juge lui même qui condamnait une partie était soumis au jugement de Dieu représenté par le duel judiciaire. On pouvait l'appeler au combat, et il avait le droit de provoquer à son tour le condamné qui ne voulait pas se soumettre à sa décision.
Il faut se souvenir que notre législation, toute germanique, était alors un amalgame confus des lois bourguignonnes et des anciens codes salien et ripuaire, où heaucoup de cas étaient restés imprévus. Des sujets de querelles naissaient à chaque instant entre deux seigneurs voisins; ces querelles devenaient des guerres dont le peuple payait les frais avecson sang. Ne semblait-il pas juste qu'ils s'exposassent seuls aux chances du combat où seuls ils étaient intéressés? Dans celte manière de juger un différend, la raison avait sans doute à se plaindre, mais l'humanité dut gagner beaucoup. C'est ainsi que l'on peut, non pas justifier assurément, mais expliquer cette déplorable coutume; d'ailleurs, comme l'observe l'illustre auteur de Y Esprit des lois, « de même qu'il y a heaucoup de choses « sages qui sont menées d'une manière très-folle, il y a aussi des folies qui sont menées
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d'une manière très-sage. » Or, en admettant une fois le principe, on verra que toutes les précautions étaient prises et tous les cas prévus, pour qu'il en résultât le moins d'inconvénients possibles.
Le combat, en effet, ne pouvait avoir lieu que lorsqu'il s'agissait de crimes emportant la peine de mort, s'ils ne pouvaient être prouvés par témoins et si de violentes présomptions s'élevaient contre l'accusé. Les personnes au-dessous de vingt et un ans et au-delii de soixante, les prêtres, les malades et infirmes, étaient dispensés du combat, et pouvaient, de même que les femmes, être représentés par des champions. Le duel était accordé entre des parties de conditions différentes; le chevalier qui provoquait un serf ou un vilain devait combattre avec les armes de celui-ci, c'est-à-dire avec l'écu, le bâton, le vêtement de cuir; si le vilain était demandeur. le chevalier gardait ses avantages et pouvait combattre à cheval et complètement armé.
La législation des Duels , contenue dans le vieux Coutumier de Normandie copié par Pasquier, et qui date a peu pris du règne de saint Louis, est reproduite h peu près exactement dans les Assises de Jérusalem et dans les Coutumes de Beauvoisis . recueillies par Beaumanoir. Les deux parties entre lesquelles le combat pouvait être adjugé se présentaient devant le comte ou seigneur. Là, après avoir exposé ses griefs, le plaignant jetait son gage ; c'était d'ordinaire un gant ou gantelet que l'adversaire devait ramasser aussitôt et échanger contre le sien, comme indice qu'il acceptait le défi.
Tous deux étaient alors conduits dans la prison seigneuriale et retenus jusqu'au jour fixé pour le combat, à moins que des gens de bien ne répondissent d'eux et ne promissent de les garder, sous les peines encourues par le délit en question : c'est ce qu'on nommait la rive prison.
Au jour assis à faire la bataille, les combattants accompagnés d'un prêtre et de leurs parrains ou répondants se présentaient dans la lice, à cheval et tout armés, les glaires au poing, épées et dagues ceintes. Tous deux alors se mettaient à genoux, et. tenant leurs mains entrelacées, chacun jurait à son tour sur la croix et sur le Te igitur, que lui seul avait bon droit et que son adversaire était faux et déloyal; il affirmait, en outre.
1 1 l'appel aiil propose *"u cas devant le Ju^e de l'appelle. » [Cérémonie» d** gages
de batailU, Ms. du quinzième siècle, Bibl. iul. de Pari'.
Mœurs et, usages d« la vie civile.
CHEVALERIE. Fol. IX.
LE MOYEN AGE qu'il ne portait sur lui aucun charme ni sortilège. Ensuite on publiait aux quatre coins de la lice le commandement exprès de se tenir assis, de garder le plus profond silence, de ne faire aucun geste ni cri . qui pussent encourager les combattants, le tout sous peine de la perte d'un membre et même de la vie. Les parents des deux parties devaient se retirer aussitôt ; alors, et après avoir mesuré à chacun également le champ . le vent et le soleil, le maréchal de camp criait par trois fois, comme aux tournois : « Laissez-les aller! »
et la lutte s'engageait. Elle n'avait lieu d'ordinaire qu'à midi au plus tôt . et ne pouvait durer que jusqu'à ce que les étoiles apparussent au ciel. Si le défendeur avait résisté jusque-là . il obtenait gain de cause. Le chevalier qui succombait, soit qu'il fût mort ou seulement blessé, était traîné hors du camp; ses aiguillettes étaient coupées et son harnois jeté pièce à pièce parmi les lices; son cheval et ses armes appartenaient au maréchal et aux juges du camp. Quelquefois même, en Normandie par exemple, et selon la coutume Scandinave, le vaincu était pendu ou brûlé, suivant le délit, ainsi (pie la partie qu'il avait défendue.
Ces formalités sont encore indiquées à peu près de la même manière dans l'ordonnance de Philippe le Bel rendue en 1306, et que renferme le précieux manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de Paris, manuscrit déjà connu par les publications de Savaronet par le recueil des Ordonnances de nos rois, sous le titre de : Cérémonies des gages de bataille. On voit , par les considérants de celte ordonnance, que le roi autorise à regret le combat singulier, qu'il avait essayé d'abolir par une ordonnance de 4 303. 11 s'était opposé déjà sans succès au duel des frères d'Harcourt et de Tancarville. Incapable de lutter contre les derniers et puissants efforls de l'esprit germanique, il ne permit le combat que dans certains cas, qui sont ceux d'homicide, trahison, maléfices et violences (excepté larrecin . de quoi peinne de mort se deust en suir.
On vient de voir que Philippe le Bel avait cherché à abolir celle coulume. Elle fut. dès le principe, anathématisée par l'Église. En 855. un concile de Valeuce avait excommunié celui qui tuait son adversaire, et le corps de celui-ci devait être privé de la se-
« Cominei.t les deuv parties, c'est assavoir l'appellant el le d<- (Tendant; ensemble font leurs derrcnîers sermens devant le Juge. » [Cérémonies des gages de bataille, M>. du quinzième siècle, Bibl. nal. de Paris.)
pulture chrétienne. Toutefois, les ecclésiastiques eux-mêmes ordonnèrent pins d'une fois le combat dans leur domaine, comme seigneurs hauts-justiciers. Louis le Gros accorda ce droit aux religieux de Saint-Maur-les-Fossés. Il y avait même des messes pour le duel. Missœ pro duelto: plusieurs anciens litres en font mention.
Dès le commencement du douzième siècle, on avait diminué le nombre des causes qui pouvaient être décidées par le duel judiciaire : En causes qui se peuvent prouver, dit l'ancienne coutume de Béarn, n'y a pas lieu à combat. On admettait volontiers la conciliation au moment du combat, et même quelquefois après les premiers coups, appelés les coups-le-roy ; seulement, une fois le gant jeté, il y avait lien à une amende au préjudice des deux parties, qui se versait dans le trésor du comte ou duc.
Saint Louis avait essayé d'abolir cette coutume, ainsi que le montrent ses establissemenls, et surtout son ordonnance célèbre de 1260; ce prince, si vraiment chrétien, si sage et si éclairé, y substitua la preuve par témoins; mais il ne put opérer cette réforme que dans les terres de son domaine , et encore n'y eut-elle que bien peu d'effet, puisque, comme nous l'avons dit. Philippe le Bel se vit obligé, moins de cinquante ans après, de permettre le combat dans certains cas. Il fut de nouveau proscrit en 1333 ; et ce qui montre combien le duel était difficile à détruire, c'est qu'après ces défenses tant de fois renouvelées, le parlement de Paris ne lit aucune difficulté d'ordonner le combat dans le célèbre procès du sire de Carrouge et du malheureux Legris (1386 , dernier exemple de ce genre.
Lorsque le combat judiciaire fut tombé en désuétude, le combat singulier se maintint; les ordonnances les plus sévères ne parvinrent pas à en détruire l'usage. Ine offense personnelle, quelquefois légère, une querelle ou une vengeance suffisaient pour mettre aux mains les adversaires. Il ne s'agissait plus de demander à Dieu, mais seulement à la force et au courage, de distinguer l'innocent du coupable, de récompenser
Comment les deuv parties sonl hors Je leur- piveillotl! appareillai pour faire leurs devoirs à U voil du marcschal qui a pelle le sanl. .. [Cérimonia d„ gagrt à' bataille, Ms. du quinzième niele. Bill, u..!. de Paris )
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l'un et de punir l'autre. Quelques coutumes empruntées au combat judiciaire se lèrent au combat singulier dont elles réglèrent les formalités. L'histoire a cotiser souvenir du Combat des (rente Bretons contre Fiançais) et de celui que onze Français , Bavard entre autres, soutinrent devant Trani contre onze Espagnols. Le même Bavard se battit en duel avec Sotemayor, et Marelles avec Marivault devant Paris, le jour même de l'assassinat de Henri IV. L'esprit de la Chevalerie et celui de la féodalité germanique encourageaient et soutenaient celte habitude de s'en rapporter à la vigueur et à l'adresse pour défendre l'individualité menacée. Au Moyen Age, personne ne s'était étonné de voir Pierre d'Aragon défier Charles d'Anjou, et Edouard III provoquer Philippe de Valois; au seizième siècle, François Ier défiant Charles-Quint commettait un anachronisme; on trouva moins excusable et plus bizarre encore le cartel échangé sous Louis XIV entre Turenne et l'électeur Palatin ; et tout à fait ridicule le défi adressé par Paul I", empereur de Bussie, :i Pitl et h d'autres ministres. Ce fut au moment même où la Chevalerie expirait comme institution . que la noblesse , pour en reconquérir une ombre et un souvenir lointains, se livra avec fureur à l'habitude du duel. Sous les derniers Valois, la place Boyale et le Pré aux-Clercs furent arrosés du sang des gentilshommes; en vain Louis XIII et Henri IV rendirent-ils les édits les plus sévères contre cet usage barbare; en vain l'ordonnance de Blois prohiba-t-elle l'enregistrement des lettres de grâces accordées à des duellistes, « quand même elle seraient signées par le roi. » La noblesse qui voyait disparaître son ascendant recourait au duel qui relevait son individualité attaquée; elle espérait retrouver en détail une partie de l'existence guerrière et chevaleresque absorbée par la monarchie, et protestait l'épée à la main contre cet abaissement progressif qui devait aboutir à la Bévolution française.
Pendant le seizième siècle, quelques duellistes célèbres apparurent, et c'est chose tout à fait singulière de voir la loyauté et la générosité, éléments primitifs de l'Institution
Combat singulier [quinzième siècle] , t'rë de Yita tmperatoris Maximitiani, 2 vol. avec gravures i Burgmavtr, d'après les dessins d'Albert Durer.
chevaleresque, se mêler de touies les passions basses, licencieuses ou insensées, que 1 Italie corrompue venait de nous communiquer. C'était porter le dernier coup au duel cheva-
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Corabal à outrance. [Brilish Muséum, section des Manuscrits.)
leresque que de l'autoriser comme fit Henri II, entre un menteur et un fat, entre deux courtisans plongés dans toutes les intrigues, à propos des impudicités vraies ou prétendues, commises par la belle-mère de l'un deux. Ce duel, le dernier des duels autorisés par un roi, mérite de fixer notre attention.
François de Yivonne, seigneur de La Châtaigneraie, fils puîné d* André de Vivonne. grand sénéchal de Poitou, et filleul de François Ier qui le fit élever dès l'âge de dix ans au nombre de ses enfants d'honneur, offrait vers la moitié du seizième siècle une sorte de parodie et de dernière image des paladins chevaleresques. Doué d'une force et d'une adresse extraordinaires, habile à tous les exercices du corps, il saisissait un taureau par
LE MOYEN AGE les cornes et l'arrêtait; il triomphait à la lutte des hommes les plus robustes; dans les tournois ou les joules, se lançant a pleine course de cheval, il jetait et reprenait sa lance en l'air jusqu'il trois fois, et le plus souvent rencontrait la bague. Le roi l'admettait à toutes ses parties, et disait souvent : « Nous sommes quatre gentilshommes, « Châtaigneraie, Lansac, Essé et moi, qui courons à tous venants. » Brave, bouillant, magnifique, plein de fatuité hautaine et d'insolence envers ses égaux et ses inférieurs, « haut à la main et querelleur, » dit son neveu Brantôme, il effrayait la cour qui ne l'aimait pas. En 1543, à l'assaut de Coni , il se signala comme volontaire et fut blessé au bras, accident qui dans son fameux duel contribua à sa mort. Le dauphin, depuis Henri H. prit La Châtaigneraie en amitié et lui donna son guidon au ravitaillement de Landrecies. où il fut encore blessé, ainsi qu'au ravitaillement de Thérouanne; enfin, en 1544. il combattit avec autant de gloire que de valeur à Cérisolles; personne ne pouvait lui contester la bravoure. Il y avait alors à la cour un jeune et gracieux seigneur, favori du dauphin comme La Châtaigneraie; Gui de Chabot Jarnac, beau-frère de la duchesse d'Étampes, et (pie madame de Jarnac. sa belle-mère, avait regardé d'un œil trop favorable. Jarnac eut le tort et l'impudence de confier cette liaison au dauphin lui-même, et d'ajouter étourdiment « qu'il en droit ce qu'il vouloil de moyens « pour paroistre à la cour. »
L'étrange confidence, divulguée par le prince, parvint jusqu'à la s néchale Diane de Poitiers, toute puissante à la cour du dauphin et rivale de la duchesse d'Élampes. Déshonorer Jarnac, c'était affaiblir la duchesse sa belle-sœur. Celle-ci demanda la punition de ces scandales au roi, qui ordonna les recherches les plus sévères. Les perquisitions remontèrent jusqu'à la cour du prince, déjà brouillé avec son père pour avoir sollicité le retour du connétable. La Châtaigneraie, pour faire sa cour au dauphin, prit sur son compte la faute dont ce dernier avait été coupable et affirma que c'était à lui que Jarnac avait fait l'odieuse révélation. Jarnac envoya un cartel à La Châtaigneraie ; le roi, tant qu'il vécut, refusa le combat. En 154". à la mort de François Ier. Jarnac demanda à Henri II la permission de combattre La Châtaigneraie. Le prince regardant Jarnac comme perdu autorisa le duel ; « estant La Châtaigneraie, homme fort adroit « aux armes, de courage invincible, et qui a\oit fait mille preuves et mille hasards de sa « valeur; et Jarnac non. qui faisoil plus grande profession de courtisan et dameret, à se « curieusement vestir, que des armes et de guerrier. » (La Yieilleviixe, Mémoires.)
Ce combat, si déshonorant pour le roi. si contraire à l'esprit chevaleresque, eut lieu en présence de toute la cour dans le parc du château de Saint-Germain-en-Laye Ce fut le premier événement du règne de Henri II, règne qui devait se terminer aussi par une joute funeste; « il estoit quasi soleil couché; premier qu'ils entrassent en duel.» La Châtaigneraie s'avança comme un champion sûr de la victoire. Jarnac, d'un revers qui s'appelle encore le coup de Jarnac. lui fendit le jarret et le fit tomber baigné dans son sang. Jarnac vainqueur conjura La Châtaigneraie de vivre, pourvu qu'il lui rendît son honneur. Son rival humilié refusa. Trois fois Jarnac se mit à genoux devant le roi
pour le supplier d'accepter La Châtaigneraie. Le prince attendri et affligé y consentit en adressant an vainqueur ces mois pédantesques : « Vous avez combattu « comme César et parlé comme Cicéron. » La Châtaigneraie dédaigna la vie, déchira l'appareil mis sur sa blessure et expira plein de colère et de rage. Un grand souper qu'il avait fait préparer attendait ses amis sous sa lente! Le dernier soupir de La Châtaigneraie annonça la mort des idées et des coutumes chevaleresques, blessées par une lutte si acharnée, engagée pour des causes si futiles et si peu honorables. En vain M. de Guise lui lit élever un tombeau chargé d'une fastueuse épitaphe adressée aux mânes pies de François de Vivonne, chevalier françois très -valeureux. «Y en eut « force, dit Brantôme, qui ne le regrettèrent guères, car ils le craignoient plus qu'ils ne o l'aimoienl . »
Sous Louis XIII, le comte de Montmorency-Bout leville fut exécuté pour avoir tué en duel son adversaire, et Louis XIV institua le tribunal du point d'honneur, qui devait régler les différents de ce genre. Mais nous nous sommes déjà trop éloignés du Moyen Age ; nous ne descendrons pas plus bas encore dans la série des temps, et nous ne pouvons suivre jusqu'aux rencontres modernes, dernière modification du duel chevaleresque, celte coutume belliqueuse de nos ancêtres.
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