GUEUX
Extraits des Toiles peintes et Tapiaeritt de la ville de Reims . exécutées au XV' siècle.
F. SERÈ DIREXIT
pies dont l'établissement date de loin et qui ont des rapports politiques ou commerciaux avec les autres nations. Où donc les Bohémiens recrutèrent-ils des truchements.' Ouvrant leurs rangs à tous ceux <|iie le vice, la crainte d'un châtiment, une humeur inquiète, ou le charme d'une vie errante et nouvelle, poussaient continuellement sur leur passage, ils durent s'en faire des auxiliaires, soit pour pénétrer dans des contrées qu'ils ne connaissaient point encore, soit pour y commettre des vols, qui, autrement, eussent été inexécutables. Passés maîtres en toutes sortes de mauvaises pratiques, ils ne tardèrent point à former une nouvelle association de malfaiteurs, qui tantôt opéra de concert avec eux, parfois seule, et qui prit modèle de son organisation sur celle du peuple Bohémien.
Ce nouveau compagnonnage, régi par des statuts dont Noël du Fail fait honneur a un certain Ragot, capitaine des Gueux, se composait de Matois ou filous, de Mercelots ou colporteurs , qui ne valaient guère mieux, de Gueux ou mauvais pauvres, et d'une foule d'autres marauds, qui formaient l'ordre ou la hiérarchie de l'argot. « Les Gueux, dit Montaigne, ont leurs magnificences et leurs voluptez, comme les riches, et, dict-on, leurs diguitez et ordres politiques. » (Essais, liv. III, chap. 13.) Leur chef était le grand coesre, truand rompu il toutes les ruses du métier, et qui finissait souvent par l'être dans le sens propre du mot. Du moins, l'histoire a conservé le souvenir d'un homme qui, après avoir été grand coesre trois ans. fut exécuté à Bordeaux pour ses méfaits. On l'appelait roi de Tunes (de Tunis); il se faisait traîner par deux grands chiens dans une petite charrette, sans doute parce qu'il était cul-de-jatte. L'un de ses successeurs, le grand coesre Anacréon, l'était certainement; il tenait d'habitude sa cour à Paris sur le port au foin; c'était là qu'il trônait majestueusement couvert d'un manteau de mille pièces, quand il ne courait pas la ville monté sur un âne pour demander l'aumône. Il logeait dans une taverne, tandis que les autres Gueux couchaient dans les bateaux de foin , où son infirmité l'empêchait de monter.
Le grand coesre avait dans chaque province un lieutenant qui se nommait cagou; puis, venaient les Archisuppôls de l'argot, les Narquois, les Orphelins, les M illards, les Marcandiers, les Hilfodés, les Malingreux, les (lapons, les Piètres, les Polissons, les Francs-Mi toux , lesCallots, les Sabouleux , lesHubins, les Coquillards, les Courtaux de boutanche et les Convertis, tous sujets du grand coesre. excepté les Narquois qui. de bonne heure, secouèrent le joug de l'obéissance.
Les cagoux étaient comme des gouverneurs de province dans le royaume de l'argot : ils enseignaient aux apprentis les ruses du métier , répandaient dans les villes et les lieux de leur gouvernement ceux dont le grand coesre leur confiait la conduite: ils rendaient compte à celui-ci des soins qu'ils s'étaient donnés pour faire payer l'impôt . ci de l'argent comme des hardes pris sur les argotiers qui ne voulaient pas reconnaître son autorité. Pour honoraires de leur «barge . les cagoux étaient exempts de toute redevance envers leur souverain; ils avaient part à la dépouille des dévalisés et pouvoir de mendier de telle façon qu'il leur plaisait.
: et Usages de la vie civile. BO'iif I Btt. Fol. XI
Les Archisuppôts de l'argot, qui se recrutaient d'habitude dans les rebuts des écoles et du clergé, étaient, pour ainsi dire, les docteurs de la loi; à eux revenait le soin d'enseigner aux nouveaux-venus le jargon à rouscailler bigorne et de réglementer l'argot, et pour cela ils pouvaient mendier comme ils l'entendaient, sans rien payer.
Ces petits coquins, qu'avant l'établissement de l'Hôpital général (27 avril 1656) on voyait mendier en tremblotant dans les rues de Paris trois ou quatre ensemble, se nommaient Orphelins; ils donnaient par an vingt-quatre sous au grand coesre.
Ces grands pendards, qui allaient d'ordinaire deux à deux, vêtus d'un bon pourpoint et de méchantes chausses, se donnant comme de bons marchands rainés parles guerres, parle feu, ou dévalisés sur le grand chemin , et s'appelant Marcandiers, ils étaient taxés à un tribut annuel d'un écu.
Quant aux Ruffés ou Riffodés, ils gueusaient ordinairement avec leurs femmes el leurs enfants; ils se présentaient avec un certificat, le plus souvent faux, attestant qu'ils avaient été victimes d'un incendie; leur cotisation était fixée à quatre francs.
Les Millards devaient ce nom aux femmes dont ils se faisaient suivre; ils parcouraient la campagne la besace sur le dos, et soutiraient aux paysans du beurre, du fromage et autres provisions. C'est dans cette classe de gueux , qu'il se trouvait le plus de rebelles à l'État; ceux qui obéissaient payaient un demi-écu aux cagoux, qui en rendaient compte au grand coesre.
Couverts de plaies, le plus souvent fausses, ou atteints d'une enflure cpii n'avait rien de sérieux, les Malingreux mendiaient, en annonçant qu'ils allaient en pèlerinage à Saint-Méen, où ils disaient avoir voué une messe. Ils payaient quarante sous au grand coesre.
Les Piètres n'étaient taxés qu'à un demi-écu par an. On appelait ainsi des Gueux estropiés, qui marchaient avec des béquilles.
Ceux qui rendaient le plus au chef de la monarchie argotique étaient les Sabouleux , ou, comme les appelait le vulgaire, les Malades de Saint-Jean. Ils fréquentaient de préférence les foires et les marchés, surtout les alentours des églises, et là, barbouillés de sang, et rendant l'écume par la bouche au moyen d'un morceau de savon qu'ils y mettaient, ils se roulaient par terre et attiraient force aumône dans leur chapeau.
Les Callots étaient des teigneux véritables ou faux; les Coquillards, des pèlerins de Saint-Jacques ou de Saint-Michel, qui se gardaient bien de donner leurs coquilles; les Hubins, des Gueux, qui disaient avoir été mordus des loups ou des chiens enragés et qui étaient porteurs d'un certificat attestant qu'ils allaient à Saint-Hubert ou qu'ils en venaient. Les premiers contribuaient à la liste civile du grand coesre pour sept sous chacun, et les derniers pour un quart d'écu.
Les Polissons en donnaient deux. C'étaient des Mendiants à peine vêtus de mauvais haillons , qui portaient la besace et la bouteille au côté. Leur meilleure saison était l'hiver. Quand le froid se faisait sentir, les bonnes âmes, touchées du dénûment de ces malheureux, leur donnaient, qui un pourpoint, qui une chemise, qui un haut-de-
chausse; mais nos gens se gardaient bien de s'en revêtir; ils vendaient tout cela au gardien de l'hôpital ou à qui le voulait acheter.
Il y avait encore une classe de Gueux, imposée à cinq sous envers le grand coesre : c'était celle des Francs-Mi toux, qui étaient malades ou feignaient de l'être. Ils marchaient appuyés sur un petit bâton, faisaient les trembleurs et avaient le front bandé d'un méchant mouchoir sale. Selon certains, ils se liaient le bras en haut, de telle sorte que leur pouls ne battait point, et, se laissant quelquefois tomber, ils semblaient près de leur fin, non-seulement aux bonnes gens qui venaient à leur secours, mais aux médecins et aux chirurgiens, qui, ne leur sentant point l'artère au bras, croyaient qu'ils allaient rendre l'âme. Hâtons-nous de dire, pour l'honneur des anciens praticiens, (pie tous ne se laissaient pas prendre h ces fourberies : Ambroise Paré, qui a consacré les chapitres xxi, xxn , xxm, xxiv et xxv de son dix-neuvième livre au récit d'exemples « de l'artifice des meschans Gueux de l'ostiere, » rapporte que son frère, Jean Paré, et lui, eurent plus d'une fois l'occasion de démasquer de pareilles impostures.
Quant aux Capons, aux Courtauds de boutanche, aux Convertis et aux Drilles ou Narquois, h l'exemple des Coquillards ils ne donnaient rien au chef de l'État. Les premiers, filous et voleurs pour la plupart, ne sortaient guère des villes; ils mendiaient dans les cabarets et faisaient main basse sur tout ce qui se trouvait à leur portée. D'autres, il est vrai, ne les admettent point dans le royaume argotique et les représentent comme de petits Gueux qui jouaient autrefois sur le Pont-Neuf, faisaient semblant île ne pas savoir jouer et perdaient leur argent avec des compères, cpii les gagnaient eux et tous les autres. Les seconds, c'est-à-dire les Courtauds de boutanche, étaient des ouvriers, dont les uns ne travaillaient que pendant la saison rigoureuse, et les autres chômaient toute l'année. On les rencontrait portant sur leurs épaules les outils de leur métier, afin de donner à leurs mensonges plus de vraisemblance. « La plupart de.s Courtauds de boutanche, » ajoute l'auteur du livre d'où nous tirons ces détails, « sont haïs des autres argotiers, parce qu'ils sont traîtres et médisent de leurs frères, lorsqu'ils sont en quelque boutique à travailler. »
Le Converti, comme l'indique ce nom, feignait de se rendre aux exhortations de quelque excellent prédicateur, et, après deux ou trois jours de conférence, il faisait profession de foi en public. Pendant la semaine qui suivait, il se tenait à la porte des églises en s'annonçant comme nouveau catholique, et recueillait, h ce titre, d'abondantes aumônes. Ce n'était pas tout : il ne manquait pas de tirer un certificat de celui qui avait reçu son abjuration, et avec cette pièce il battait de nouveau monnaie. L'industrie des Convertis était la plus productive de tout l'argot; car s'ils trompaient les catholiques, ils ne ménageaient pas davantage les huguenots, et il yen avait plus de trois qui portaient deux sortes de certificats, les uns pour les prêtres, les autres poulies ministres ou anciens de la religion réformée, qui tous leur donnaient de grosses aumônes.
Enfin les Drilles. Narquois ou Gens de la petite llamhe, étaient des soldats licenciés
qui mendiaient, l'épée sous le bras, dans les églises et dans les maisons; ils ne logeaient ni dans les Cours des Miracles, ni dans les bateaux du port au foin, mais dans les auberges, où ils mangeaient et buvaient à faire trembler. A une époque dont nous ne pouvons préciser la date, ils firent banqueroute au grand coesre, et ne voulurent plus être ses sujets ni le reconnaître : ce qui ébranla considérablement la monarcbie argotique.
Une autre cause qui a beaucoup contribué à son affaiblissement, c'est que les voleurs, les coupeurs de bourses, les rôdeurs de nuit, les voleurs des bois, ne pouvant vivre de leur industrie, et, d'autre part, voyant que les argotiers avaient toujours de quoi manger, voulurent lier le vol avec l'argot; en un mot, joindre les larrons à ceux qui mendient leur vie. ;t quoi s'opposèrent les bons garçons. Les archisuppôts et les cagoux ne voulurent pas permettre un aussi grand malheur; mais ils furent contraints d'admettre lesdits voleurs à faire partie de la monarchie, en exceptant toutefois les voleurs des bois, qu'ils ne voulurent pas recevoir. Ainsi, au xvne siècle, pour être un parfait argotier, il fallait savoir parler le langage des blèches ou merciers, demander l'aumône comme les Gueux, et posséder la subtilité des coupeurs de bourses.
Toutes ces choses-là et bien d'autres s'apprenaient dans les lieux où se rassemblaient ces rebuts de la société. Nous avons dit que les Gueux de Paris, au moins du temps du grand coesre Anacréon, avaient leur quartier général au port au foin; mais ils n'y étaient pas tous réunis, et même ils se retiraient plus volontiers dans des lieux connus sous le nom de Cours des Miracles. Ces logis étaient ainsi nommés, dit un écrivain du commencement du dix-septième siècle, « d'autant que les Gueux suivans la cour, et autres, qui ont faict tout le jour les estropiez, mutilez, hydropiques, venans le soir au giste. portent sous le bras un alloyau. ou morceau de veau, quelque gigot de mouton, sans oublier la bouteille, qu'ils ont pendue à leur ceinture, et entrans dans ladite cour, ils quittent leurs potences, reprennent leur disposition, et en-bon-point, et à l'imitation des anciennes bacchanales, chacun ayant son trophée à la main, attendant que l'hosle leur prépare le souppé, dancent toutes sortes de dances, principalement la sarabande; peut-on voir de plus grands miracles que les boitteux marcher droit en cette cour? » Le Carabinarje el Matoiserie soldatesque..., par le sieur Drachir d'Amorny (Richard d'Romany), page 31.
Le même écrivain fait mention d'une Cour des Miracles située hors la porte de Montmartre,- bien avant que les Gueux y eussent élu domicile, ils habitaient les rues de la grande et de la petite Truanderie, qui leur doivent ce nom, et la rue du Sablon, qui aujourd'hui n'existe plus. C'était une ruelle étroite et tortueuse qui passait entre la rue Neuve-Notre-Dame et l'Hôtel-Dieu, le long et à côté d'une grande salle de cet hôpital appelée la Salle du légat, parce que c'était un ouvrage de la piété d'Antoine du Prat. chancelier de France et légat a latere. La rue du Sablon, qui, du temps de Sauvai, était infecte par suite des immondices qu'on y jetait de cette salle et des fenêtres de la rue Neuve-Notre-Dame, servait, dès l'an 1217, d'asile aux vagabonds et aux voleurs.
qui descendaient par la cl s'allaient cacher sous les maisons du Petit-Pont, où ils menaient une vie honteuse et dissolue; et ni Etienne, doyen de Notre-Dame, ni le chapitre de Paris, ne voulurent alors consentir à L'agrandissement de l'hôpital, qu'à condition expresse qu'on n'y ferait point de porte du côté du Petit-Pont sans permission du roi, de peur que les voleurs qui se réfugiaient en celle rue ne se sauvassent par cette porte chargés de leur butin , et que la maison de Dieu n'abritât leurs vols et leurs crimes. En 1511, en exécution d'un arrêt du parlement rendu à la requête des administrateurs de l'Hôlel-Dieu, la rue du Sablon, qui n'avait cessé de donner retraite aux vagabonds de toute espèce, fut fennec par les deux bouts. 11 en arriva de même, en 1558, à une autre ruelle située dans le voisinage et tout aussi mal famée. Celle-ci , dont il reste, ou dont il restait du moins, il n'y a pas longtemps, partie entre les maisons contiguës au Petit-Pontet quelques-unes du Marché-Neuf, était connue sous le nom de Caignard. qui <■ dépend, dit Pasquier dans ses Recherches, liv. VIII, ch. i2, d'une histoire dont je puis estre tesmoin. De tant qu'en ma grande jeunesse ces fainéants avoient accoustumé au temps d'esté de se venir loger sous les ponts de Paris, garçons et garces peslemesle, et Dieu sçait quel mesnage ils faisoient ensemble. Tant y a qu'il me souvient qu'autrefois, par cry public émané du prevost de Paris, il leur fut défendu sur peine du fouet de plus y hanter; et comme quelques-uns furent desobeyssans, j'en vy fouetter pour un coup plus d'une douzaine sous les mesmes ponts, depuis lequel temps ils en oublièrent le chemin. Ce lieu estoit appelle le Caignard, et ceux qui le fréquentaient Caigvardiers , parce que, tout ainsi que les canards, ils vouoienl leur demeure à l'eau. ■> Nous laissons à Pasquier la responsabilité de cette étymologie.
La seconde Cour des Miracles, à laquelle on puisse légitimement donner ce nom, fut établie vers l'an 1330, en la rue des Francs-Bourgeois, dans une grande maison composée de vingt-quatre chambres. En 1 iT5, un bourgeois, nommé leMazurier, la donna au grand-prieur de France, à la charge d'y loger quarante-huit pauvres, et à d'autres conditions. Tant qu'elle eut cette destination, les Gueux qui l'occupaient se livraient à tous les désordres imaginables: le long du jour ils insultaient la plupart des passants; la nuit ils troublaient les voisins par leur tapage; h' soir ils volaient tous ceux qui osaient s'aventurer dans leur quartier; en un mot, leur rue et leur maison étaient un coupe-gorge, un repaire de débauche et de prostitution. Mais au commencement du dix-huitième siècle on éleva de grandes constructions dans cette rue, et les honnêtes gens qui commencèrent à s'y établir contraignirent les Gueux de déloger.
Ils se répandirent alors dans tout Paris; les uns se retirèrent en la cour du roi François, près du Ponceau-Sainl-Denis, et dans la cour Sainte-Catherine, presque vis-à-vis; les autres, en la rue de la Mortellerie, dans la cour Brisset, située entre les rues Pernelle et de Longpont, et dans la cour Gentien, sise rue des Coquilles; les autres, en la rue Montmartre, dans la cour de la Jussienne, autour de l'église Sainte- Marie -Égyptienne; depuis, tant de retraites ne leur suffisant pas, ils s'établirent
partie rue Saint-Honoré, à l'entour de la boucherie, dans une assez longue cour circulaire fermée de portes et comprenant tout l'espace qui se trouve entre les rues Saint-Honoré, Saint-Nicaise et de l'Échelle; partie au faubourg Saint-Germain, rue du Bac, et au faubourg Saint-Marceau; le reste sur la butte Saint-Roch.
De tant de Cours des Miracles, la plus célèbre était celle qui, du temps de Sauvai. conservait encore ce nom comme par excellence. « Elle consiste, dit-il, en une place d'une grandeur très-considérable, et en un très-grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier. Autrefois il confinait aux dernières extrémités de Paris; h présent il est situé dans l'un des quartiers les plus mal bâtis, les plus sales, et des plus reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la rue Xeuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assés longue pente de terre, tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à moitié enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n'a que quatre toises en quarré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages, chargés d'une infinité de petits enfans légitimes, naturels et dérobés. On m'assura que, dans ce petit logis et dans les autres, habitoient plus de cinq cens grosses familles entassées les unes sur les autres. Quelque grande que soit à présent cette cour, elle l'étoit autrefois beaucoup davantage... et de toutes parts elle étoit environnée de logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et tous pleins de mauvais pauvres. »
Nous laissons à penser la vie que menaient tous ces truands dans un pareil repaire, où les commissaires et les sergents ne se hasardaient qu'en tremblant, et d'où ils ne sortaient qu'accablés d'injures et de horions. « Là, continue Sauvai, sans aucun soin de l'avenir, chacun jouissoit à son aise du présent, et mangeoit le soir avec plaisir ce qu'avec bien de la peine, et souvent avec bien des coups, il avoit gagné tout le jour: car on y appelôil gagner ce qu'ailleurs on appelle dérober, et c'étoit l'une des loix fondamentales de la Cour des Miracles, de ne rien garder pour le lendemain. Chacun y vivoit dans une grande licence, personne n'y avoit ni foi ni loi, on n'y connoissoit ni batème ni mariage ni sacremens. Il est vrai qu'en apparence ils sembloient reconnoitre un Dieu: pour cet effet, au bout de leur cour, ils avoient dressé, dans une grande niche, une image de Dieu le Père, qu'ils avoient volée dans quelque église, et où tous les jours ils venoient adresser quel pies prières, mais ce n'étoit en vérité qu'à cause que superstitieusement ils s'imaginoient que par là ils s'étoient dispensés des devoirs dus par les chrétiens à leur pasteur et à leur paroisse, même d'entrer dans l'église, (pie pour gueuser et couper des bourses. » Je ne veux point rapporter ici ce que dit Sauvai des femmes et des filles et de leur conduite; on peut croire qu'elle n'offrait rien d'exemplaire. Le jour, les Cours des Miracles ne conservaient de toute leur population que ceux qui étaient réellement malades, au point de ne pouvoir remuer; le reste, plein de santé, en sortait de bon matin, sous des apparences tout à fait contraires qui lui servaient à soutirer des aumônes aux gens charitables, ou à
couper la bourse des oisifs qu'attiraient leurs récits lamentables et leurs gémissements.
Je n'ai parlé jusqu'ici que des Cours des Miracles qui étaient à Paris; mais on ne saurait douter qu'il n'y en eût aussi ailleurs, principalement dans les grandes villes; seulement elles avaient, suivant toute apparence, des proportions moins considérables. Ainsi, à Lyon, dans le voisinage de la placé des Carmes, il y avait un cabaret des Miracles, et il y a encore à La Réole, dans le département de la Gironde, une auberge appelée Vllôlel des Miracles, connue dans tous les coins de la Fiance par la genl argutière. Je ne suis point éloigné de penser que ce n'est autre chose que l'auberge du Maapiteux, dont parle d'Aubigné dans les Avanlures dit baron de Fœnesle, liv. IV, chap. 5.
S'il faut en croire le témoignage de plusieurs personnes dignes de foi qui l'affirmaient à Sauvai, il y avait à Sainte-Anne d'Auray, le lieu le plus saint delà Bretagne, et gouverné par des carmes réformés, un grand pré nommé le Pré des Gueux , parce qu'il était couvert de cabanes faites de branches et de terre, où se rendait tous les ans. à la Sainte-Anne, à la Pentecôte et aux autres fêles solennelles, le grand coesre, avec ses officiers et ses sujets, pour tenir ses états, couper des bourses et dérober. De lit sans doute la réputation des filous bretons, qui faisait dire à un poëte satirique de la fin du seizième siècle :
Sur tout gardons-nous aujourd'hui'.. .
De l'inquisition d'Espagne, Des eoupe-bources de Bretagne.
Les Bailleurs des ordures du mande, à la suite de La Gazette. A Paris, jouxte la coppie imprimée à Rouen par Jean Petit, 1609, in-12, pag. 43, 44.
A ces étals-généraux, qui ne s'étaient pas toujours tenus à Sainte-Anne d'Auray, tout le personnel de la monarchie argotique était présent et faisait hommage à son souverain : ceux-ci lui payaient les tributs auxquels les statuts du royaume les obligeaient; leautres lui rendaient compte de leurs charges et de ce qu'ils avaient fait dans le courant de l'année. Quand ils s'en étaient mal acquittés, il les faisait punir en sa présence selon la gravité de leurs fautes. Lorsqu'il n'avait pas lui-même bien gouverné, on le détrônait et on en nommait un autre à sa place.
Dans ces réunions, comme dans les Cours des Miracles, auxquelles toutes les provinces de France, pour ne pas dire tous les pays de l'Europe, fournissaient leur contingent, ce n'était point le français qu'on parlait, mais une langue artificielle issue de la nôtre et qu'on appelait le jargon, la langue matoise, le narquois, etc. Cette langue, encore en usage aujourd'hui sous le nom d'argot, était, pour lapins grande partie, empruntée au langage du bas peuple, dont on ne trouve plus aujourd'hui de traces que dans quelques rôles des mystères, dans les poésies de Guillaume Coquillart, archidiacre de Reims, et dans les œuvres du curé de Meudon. Pour le reste, il se composait de mots français allongés ou tronqués, de locutions proverbiales, d'attributs mis à la place des sujets, de termes empruntés à notre idiome el altérés avec ou sans
LE MOYEN AGE intention, et de mots confondus avec d'autres qui leur ressemblaient matériellement. C'est ainsi qu'on disait, au lieu de bouche, pantiere, à cause du pain qu'on y met; des bras étaient des lyans; un bœuf, un cornant; une bourse, une fouille ou fouillouse; un coq, un horloge; une ceinture, une eslreignoire ; un chapeau, un comble; des épaules, des courbes; une arquebuse, une poussante; des jambes, des quilles; des pieds, des portants ou des trottins; un sou, un ro/((7; des yeux, des luisants. Ce n'est pas ii. m : le jargon avait adopté un certain nombre de mots de la langue des Bohémiens, qui témoignent de la part que ces vagabonds avaient prise à la formation du compagnonnage argotique, et des rapports qu'ils entretenaient avec ses membres. C'est ainsi qu'une chemise se disait lime, une chambrière limogere, des draps limons, tous mots dérivés du terme bohémien lima, qui désigne une chemise; qu'on appelait un écu rusquin ou rougesme, à cause du rujia des Bomanitchels; un noble, un homme riche rupin, une maison lurne , un couteau chourin, en souvenir de rup , de lurna et de chori, qui signifient argent , château et couteau. Mais, sans pousser plus loin cet examen de la langue de nos anciens Gueux, nous rapporterons une pièce qui en donnera une idée suffisanteà nos lecteurs.