ÉCOLIERS
N tout temps, Paris offrit aux amis de la dissipation et du plaisir un lieu plein de séductions et de ressources. En tout temps, des hommes supérieurs, des écrivains illustres, de graves magistrats, de vertueux citoyens, voire de saints et religieux personnages, préludèrent aux travaux de leur âge mûr par les folies de l'adolescence et par toutes les incartades des fils de l'Université. Au douzième siècle, un révérend abbé, guidant les premiers pas d'un jeune clerc prêt à commencer ses éludes au sein de la capitale, lui signale ces dangers dans une lettre de morale, que Du Boulai nous a conservée (Hist. Univ. par., t. II, p. 687), modèle antique du genre ; mais , bêlas ! aussi inutile que vénérable , puisque tous les tuteurs n'ont jamais cessé de le reproduire et, quoique sans le savoir, de se répéter. Il faut d'ailleurs sérieusement reconnaître qu'à une époque où la police de la ville était dans l'enfance, et les mœurs publiques, barbares, cette population d'étudiants, parquée sur un territoire qui semblait inféodé à la tyrannie de leurs passions, composée de jeunes gens dans toute l'activité, toute la force de l'âge (au treizième siècle, nul ne pouvait recevoir la licence ès-arls avant vingt-un ans, et en théologie, avant trente-cinq ans d'âge, y compris huit années d'études), devait constituer, pour la vie des familles paisibles, un voisinage particulièrement redoutable.
A cette époque, où les collèges n'existaient point encore, la sûreté publique et privée de la ville entière était h chaque instant compromise par les habitudes violentes et indiscipli-
nées de ces hôtes lerribles. Un grave cardinal, Jacques de Vitry, qui, à la fin du douzième siècle, avait été leur condisciple, retrace d'eux un portrait peu flatteur, et nous apprend que des rixes , des séditions éclataient fréquemment dans ce tumultueux empire. Ces collisions avaient pour causes, tantôt les partis littéraires et les jalousies d'écoles, qui se formaient autour des chaires rivales; tantôt des motifs beaucoup moins poétiques, nés de la pétulance et du désordre. Les qualifications suivantes témoignent de l'estime qu'ils s'accordaient réciproquement et de l'universelle aménité de leurs mœurs. Les écoliers s'accusaient entre eux, savoir : les Anglais, d'être buveurs et couards; les Fiançais, orgueilleux et efféminés; les Allemands, colères et obscènes dans leurs repas; les Normands, charlatans et glorieux; les Poitevins, traîtres et adulateurs; les Bourguignons, brutes et stupides; les Bretons, légers et médisans; les Lombards, avares, lâches et perfides; les Romains, tumultueux et violents; les Flamands, hommes de sang, incendiaires, routiers, voleurs, etc., etc. (Bul., Hist. Univ. par., t. II, p 388).
La prostitution , semblable à ces créations parasites qui se développent spontanément dans des milieux impurs, pullulait sur leurs domaines. La Cité, le Val de Glatigny, et, de proche en proche, tout le faubourg des écoles, regorgeaient de filles perdues qui, faisant métier de la débauche, provoquaient à chaque pas ces jeunes gens, dont elles rançonnaient le libertinage. Les curieux peuvent consulter, à ce sujet, entre autres documents, un petit poème du seizième siècle, fort recherché des bibliophiles, et intitulé : Les Ténèbres du Champ-Gaillard, composées selon f estât dudit lieu; lesquelles se chantent sur le chant des Ténèbres de karesme (Paris, par Nicolas Buffet . près le collège de Beims, quatre feuillets in-16, sans date; cabinet de M. J. Pichon. Voy. aussi Pantagruel, liv. II, chap. vi). Au douzième siècle, quelques-unes de ces malheureuses établissaient leurs tripots dans les maisons mêmes des maîtres; « si bien, dit un témoin oculaire déjà cité, que, sous le même toit, et séparés par un simple plancher, les graves disputations de la science se croisaient avec le dialogue et les objurgations des lupanars. » Enfin, un autre contemporain, Jean de Salisbury, dans son poème intitulé de Miseriis scholaslicorum, ajoute à cette peinture repoussante les derniers traits, les plus hideux, ceux de la saleté, de la misère et de l'opprobre. {Bul., lbid., t. IL p. 688).
Aux termes des canons, la personne d'un clerc étant particulièrement inviolable, se rendre coupable de voies de fait envers l'un d'eux , c'était commettre un crime qui entraînait l'excommunication, et que le pape seul pouvait absoudre. Or, les écoliers appartenant tous à cette condition, ce genre de sacrilèges mutuels était chez eux extrêmement multiplié. En 121 J, ils exposèrent au souverain pontife, que le voyage de Rome leur occasionnait un déplacement et des difficultés impraticables. Innocent III condescendit à leurs désirs, et commit à l'abbé de Saint-Victor le pouvoir de délier de celle catégorie d'anathèmes. Cet acte d'indulgence fut comme une prime offerte à l'audace et à l'indiscipline. Sept ans après, l'oflicial de Paris devait recourir aux excommunications générales et aux inhibitions les plus sévères, pour réprimer les débordements des écoliers qui. marchant de nuit et de jour, armés et en troupes, s'introduisaient violemment
dans les maisons pour y enlever les femmes, mettre à mal les filles, et commettre toutes sortes de forfaits. (Bui.., llist. Univ. par., I. III. p. 95.)
L'établissement des collèges mit seul une fin ou du moins une restriction sensible à ce genre de vi<>. et, postérieurement a cette heureuse innovation, le tableau des mœurs universitaires apparaît sous de moins sombres couleurs. Nous voyons qu'en 1275 les écoliers prenaient texte de la moindre circonstance, plus ou moins religieuse ou littéraire. pour multiplier les fêtes, et pour les célébrer à l'aide de festins, de rasades, d'illuminations, de déguisements, de bals et de cavalcades. L'époque des Déterminances, à laquelle les candidats élisaient entre eux un capitaine; celles de l'Epiphanie et des Innocents, qui donnaient lieu à la création d un évêque et d'un roi, fournissaient l'occasion la plus fréquente de ces tumultueuses réjouissances. Toutes ces solennités furent réduites à deux rafraîchissements (potationes) , l'un pour le commencement, l'autre pour la fin de la Déterminance, et à une fête patronale pour chacune des Nations, sans compter la Sainte- Catherine et la Saint-Nicolas, fêles générales des clercs et de la jeunesse. (Bul., III, 420. Voy. aussi le Ménagier de Paris, publication de la Société des Bibliophiles; Paris, 1847, in-8°, tome II, page 52, note 3.)
Il y avait surtout deux localités, que les écoliers de Paris aimaient, avec une prédilection particulière, à prendre pour théâtre de leurs bruyants ébats.
La première était le Pré-aux- Clercs, vaste prairie dont le parcours se mesure aujourd'hui par la longueur totale des rues Saint-Dominique et de l'Université, et qui, depuis les temps les plus reculés, constituait le domaine des écoles. Du Boulai (Factum, ou Remarques sur l'élection des officiers de l'Université de Paris. Paris, 1668, in-4), et après lui. le syndic et recteur Pourchol {Mémoire touchant la seigneurie du Pré-aux-Clercs. Paris, 1694, in 4, réimprimé en 1737), ont écrit, sur l'histoire et sur la topographie de cet ancien fief universitaire, plusieurs dissertations, auxquelles nous devons nous contenter de renvoyer le lecteur.
La seconde était la fameuse foire du Lendit. L'église de Paris étant devenue en 1109 possesseur de quelques fragments de la Vraie-Croix, l' évêque de cette capitale, cédant aux vœux de la population qui se pressait pour contempler ces reliques, se rendit en grande pompe, à la tète de son clergé, vers un certain endroit de la plaine de Saint-Denis, afin que dans ce vaste espace on pût donner satisfaction à l'immense concours des fidèles. Peu à peu, une solennité religieuse, puis un marché, s'établirent périodiquement en ce lieu. Telle fut l'origine de celle fête célèbre, dont le savant abbé Lebeuf a si bien démontré les commencements historiques (Hist. du dioc. de Paris, in-12, 1754, t. III. p. 246 et suiv.). Un petit poème français, le dit du Lendit, écrit de 1290 à 1300, et publié dans cette histoire (t. III, p. 259), contient une peinture précieuse de ce qui s'y passait alors; et ce même tableau, ou du moins le pendant, se trouve retracé dans un autre document analogue, également en vers, composé à près de deux siècles de distance, mais beaucoup moins connu. Nous voulons parler de Y Estât du Lendit, opuscule de huit feuillets in-16, qui commence par un prologue en prose, et qui fut imprimé à Pa-
ris vers 1530, sans dale ni frontispice, probablement pour être vendu sur le lieu même de la foire (Bibliothèque de M. J. Pichon). Nous avons mentionné ci-dessus, en traitant du recteur, la visite solennelle qu'y faisait ce personnage, et le rôle qu'il y jouait au nom de l'Université. Ce même jour, les écoles chômaient universellement; et tous, docteurs, régents, écoliers surtout, prenaient part à cette festivité. Le Lendit, qui tombait toujours, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, à l'époque de la saison la plus belle et la plus ardente, ('lait comme le Longchamps des écoliers. Le matin, de bonne heure, la jeunesse des écoles, vêtue de ses plus beaux babils, se réunissait à cheval sur les hauteurs de Sainte-Geneviève; puis, le cortège, traversant toute la capitale au milieu des bourgeois qui se mettaient aux fenêtres et qui sesbahissaient à ce spectacle, se rendait à la fameuse foire, laquelle se tint jusqu'au seizième siècle, au lieu nommé le Champ-du- Lendit. C'est là qu'après avoir mis pied à terre, les jeunes pèlerins se livraient aux festins, aux divertissements, aux séductions et aux appâts de tout genre que la foire du Lendit étalait avec prodigalité sous leurs yeux. Des rixes, des désordres, des accidents de toute espèce ne tardèrent pas à se produire et ne cessèrent point , pendant tout le Moyen Age, d'accompagner ces voluptueuses excursions. Du quinzième au seizième siècle, les arrêts du parlement, sans cesse renouvelés, sans cesse méconnus, contre le port des armes des écoliers, et les excès innombrables qu'ils y commettaient, témoignent à la fois de ces abus et de la difficulté que la magistrature éprouvait à y mettre un terme. Enfin, en 1556, la foire fut transportée dans la ville fermée de Saint-Denis : vers la même époque, l'usage du papier commençant à remplacer le parchemin , les écoliers furent destitués de tout prétexte pour accomplir leur promenade favorite, et le Lendit tomba en désuétude. Au dix-huitième siècle, il n'en restait plus d'autre vestige, qu'un congé général donné par le recteur, tous les ans, le premier lundi qui suivait la Saint-Barnabe, et que l'on appelait le congé du Lendit.
On connaît les cérémonies burlesques qui accompagnaient les fêtes des Fous, de l'Âne et des Innocents, et qui, nées dans l'Église, durent s'attirer par la suite des répressions et les analhèmes de l'Eglise. Ces singulières pratiques, indépendamment de leur côté pittoresque et curieux, offrent à l'indulgence de l'archéologue et de l'historien cette considération atténuante, qu'elles furent chez nous les premiers germes de la comédie moderne. Peu à peu, le progrès des mœurs et celui des institutions adoucirent ce qu'il y avait de plus excessif dans les habitudes des écoliers. Les représentations théâtrales à l'intérieur des collèges, les jeux en plein air; les promenades périodiques à la campagne, qui se faisaient avec grande pompe et en cortège, accompagné de fifres et tambourins, telles que la promenade de Nolre-Dame-des-Yignes. celle de Notre-Dame-des-Champs : celle du Mai, qui se terminait en plantant un arbre de ce' nom à la porte du recteur, et autres divertissements analogues (Voy. Recueils des privilèges de l'Université; édition de 1684, p. 211), remplacèrent insensiblement ces pratiques désordonnées. Cependant il fallut bien des années pour effacer ces traditions d'insubordination et de violence. Les récits de nos conteurs français du seizième siècle , notamment les Nouvelles de la Reine
de Navarre, et les Joyeux devis de Bonavenlure Desperiers, nous représentent, en la personne des écoliers, les héros de certaines aventures, où les bornes d'une aimable espièglerie et d'une galante façon de vivre sont très-fréquemment dépassées. Enfin, battre le pavé la nuit, sans trop de respect pour l'asile des citoyens, pour le repos de leurs femmes et la pudeur des lilles; rosser le guet à l'occasion et jeter les sergents en Seine, passaient pour des prouesses qui. en plein dix-septième siècle, se reproduisirent encore ailleurs que dans les souvenirs universitaires dont s'entretenaient les écoliers. Voy. Dulaure. Ilist. de Paris, sous Louis XIII. édil. de 1837. t. v, p. 5 etc.)
N général , le costume des écoliers proprement dits fut le costume de la jeunesse. Des vignettes qui ornent les registres manuscrits de l'Université nous montrent qu'en dépit des édits sans cesse renouvelés, le port des armes, autorisé pour beaucoup par leur qualité de gentilshommes, faisait partie intégrante de leur habillement. Quant aux gradués, voici le curieux article que nous offre un statut de 1215. promulgué pour les écoles de Paris, par le cardinal Robert de Courson : « Que nul maître lisant ès-arls ne soit autrement velu que d'une chape ronde et noire, longue jusqu'aux talons, du moins lorsqu'elle est neuve; il lui est toutefois permis d'y joindre le manteau. Qu'il n'ait pas, sous sa chape, des souliers lacés, et jamais en forme de liripipion : » c'est-à-dire largement recourbés au bout et semblables à l'appendice du chaperon des élégants de ce temps-là, appendice nommé liripipion (Voy. ce mot dans le Di clionnaire de Ménage et dans Du Cange, G/ossar. mecl. et in fini, latinit., au mot liripipiu m. « Nullus magistrorum legentiuni in artibus habcat cappam, nisi rotundam. nigram et talarem. saltem dum nova est. Pallio autem bene potest uli. Soculares non habeat sub cappa rotunda laqueatos, nunquam liripipiatos.» Hist. Univ. par., t. III, p, 82.) Il s'agit ici de formes proscrites comme mondaines et dissolues. Ces mêmes prohibitions, ces mêmes règles somptuaires furent pour ainsi dire renouvelées de siècle en siècle (Voy. notamment la réforme de 1452, Hist. Univ. par., t. V, p. 504, 575). C'est dire les rudes combats que, dès ces époques reculées, la Mode livrait
incessamment a la Discipline, pour l'ajustement de la jeunesse. Nous avons vu que la chape ronde était l'insigne de la licence. Les docteurs se couvraient la tète d'un bonnet, et revêtaient une sorte de mozette ou capuce doublé d'hermine. En 1334, Jacques Fournier, né en France et élève de l'Université, devenu pape sous le nom de Benoit XII, permit aux docteurs en droit, comme marque de leur dignité, de porter un chaperon de couleur rouge. (E. Dubari.e, Hist. de l'Unie, 1829, 2 vol. in-8, t. I, p. 143). Ce chaperon, attaché par une vaste draperie autour du cou, se rabattait sur l'épaule; telle est l'origine de l'épitoge de quelques-uns de nos insignes universitaires, et notamment de ceux qui appartiennent à la magistrature , comme les insignes de licencié et de docteur en droit.
Le costume des autres fonctionnaires :
procureurs, receveurs, etc., paraît avoir été le costume du grade universitaire dont ils étaient respectivement revêtus. Toutefois, chacun de ces fonctionnaires, au moment où il était élu, recevait comme signes de son investiture, divers objets, instruments et symboles, tout ensemble, de ses nouvelles fonctions. Ces objets consistaient, pour les receveurs, dans une bourse qu'ils portèrent primitivement à la ceinture. En ce qui touche les procureurs, le passage suivant, que nous empruntons aux archives mêmes de l'Université, nous fera connaître à la fois quels étaient les emblèmes de leur office et le cérémonial de leur prise de possession.
« Le 21 octobre 1478 (nous traduisons). « fut élu pour procureur, maître Jean <■ Lucas, du diocèse d'Arras; lequel, après s'être excusé de diverses manières, confiant « dans l'appui de Dieu et de chacun des suppôts de la Nation, muni du signe de la croix, « au nom de l'indivisible Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, a accepté l'office de « procureur, et a reçu, comme marques de vraie et réelle possession, le Livre des Statuts. « le Sceau et les Clefs de la Nation, etc. » (Liber conclusionum fidelissim. nation. Picard. An h. de l'Univ., Minist. de lTnstr. publique. Reg. n° xi, P lxxv.)
Indépendamment de ces descriptions, les nombreux monuments, dont la reproduction peinte ou gravée accompagne cet article, ont pu offrir à tous les yeux une fidèle représentation des divers membres et suppôts qui composaient la hiérarchie universitaire, à différentes époques du Moyen Age. Mais il n'en est pas de même du personnage
Recteur et Docteur de l'Université de Paris, d'après une miniature de la Cité de Dieu (Ms. de la Bitii. roj. de Paris).
iiui occupait le sommet de cette hiérarchie; nous voulons parler du recteur, dont les images se rencontrent beaucoup moins fréquemment parmi les œuvres d'art de cette période. Le témoignage le plus ancien à cet égard, dont la trace ait subsisté jusqu'à nous, consiste en un parement d'autel peint à l'aiguille ou brodé sur velours, appartenant jadis au couvent de Saint-Victor, sur la rive gauche de la Seine, et représentant les funérailles d'un chanoine de ce monastère : le recteur, accompagné de ses suppôts, assiste ii la cérémonie. Ce monument , qui paraît avoir été certainement exécuté avant 1520, ne nous est point connu en original; mais il a été gravé habilement à la manière noire par un auteur anonyme, vers le commencement du dix-neuvième siècle, époque où il existait encore, et M. Guénebault possède actuellement dans son cabinet une épreuve de celte intéressante estampe. Il y a quelque lieu de penser que, dès le temps de Du Boulai, ce genre de monuments était déjà très-rare. Dans lime de ses plus curieuses monographies, consacrée à la dignité rectorale, dont il fut lui-même revêtu, il allègue, pour unique autorité en ce qui concerne le costume que portait ce personnage dans les temps anciens, il invoque exclusivement la vignette initiale peinte du Cartulaire , ou Livre des procureurs de la Nation de France: manuscrit qui remontait au moins, selon toute vraisemblance, au delà du quinzième siècle, et qui malheureusement n'a pas été conservé jusqu'à nous.
Ces diverses circonstances rendent d'autant plus précieuse la description de visu que Du Boulai nous a laissée de celte antique peinture, et nous font un devoir de reproduire textuellement le passage en question, dans lequel il s'exprime ainsi : «L'on voit. « dit-il. dans l'ancien livre en parchemin des procureurs de la Nation de France, au « commencement des privilèges royaux, une image enluminée, où l'Université de- « mande à Philippe-Auguste justice des excès commis par les gens du prévôt de Paris « en 1200 Voy. ci-dessus, fol. vin, verso). Leroy y est dans un fauteuil, la couronne « sur la teste, etc. Le recteur s'approche de luy. et lui montre les suppôts de sa suite, le « genou en terre, pour lui demander justice. Il y est vêtu d'une robe assez serrée et « ceinte, et d'un chaperon de même couleur par dessus. Le roy lui frappe dans la main « comme s'il lui accordoit ce qu'il lui demande. Les procureurs des Nations y paroissent « velus de robes rouges comme ils sont aujourd'hui, mais avec des chaperons à la « capucine (Voy. ci-dessus le monument de 1440, fol. îx, recto), et leurs bedeaux, de « chaperons rouges eslendtis sur leurs espaules.
« Or, quoique la couleur soit un peu déchargée dans la plupart des personnages qui y « sont représentez . l'on voit bien néanmoins que la robe du recteur y est bleue ou « violette.
« Le chaperon du recteur est comme un petit mantelet rond, qui descend jusques à la « ceinture, et qui est agrafé par le devant ; on l'appelle ordinairement la fourrure, parce « qu'il y a une fourrure blanche sur un fond d'écarlate violette; et quant à la forme, a nous la voyons semblable dans l'image susdite, hormis qu'anciennement il y avoit une « espèce de queue pendante un peu plus large que la main.
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« Nous appelons celle fourrure-là chaperon, parce qu'il y a bien de l'apparence que le « recteur en couvroit anciennement sa tête comme d'un camail; mais aujourd'hui il n'y « reste plus que ce qui couvre les espaules.
« Le recteur porte encore une grande bourse violette à la ceinture, dans laquelle le » vulgaire croit qu'il y a lousjours cent escus d'or ; je ne sais sur quel fondement... Il est « certain qu'anciennement les procureurs des Nations et autres officiers portaient aussi « des bourses, comme nous voyons dans la susdite image; mais aujourd'hui il n'y a plus « que le recteur qui en porte pour conserver cette marque de l'antiquité. » (Du Boulai. Remarques sur la dignité, préséance, autorité et juridiction du recteur de l'Université de Paris. Paris, 16G8, in-4°, pages 24 à 26.)
Nous ne terminerons pas cette notice sans consacrer quelques lignes à certains écoliers illustres, qui, indépendamment de tout mérite en tant qu'hommes d'État ou du inonde, se sont acquis chez nous, dans le cours même de leur carrière universitaire, une longue et notable renommée. Au quinzième siècle, notre vieux Villon, le poète des traditions parisiennes, dans sa charmante ballade de Dames du temps jadis, où il passe en revue nos légendes nationales, mentionne deux de ces personnages auxquels nous devons à notre tour un souvenir. Où est, s'éerie-t-il.
Où est la très-sage [très-savante) Héloïs
Pour qui fut chastré et pays menue
Pierre Esbaillart, à Saint-Denis?...
Pour sou amour cul cette essoyne [récompense) '.
Semblablement où est la reyne
Qui ordonna que Burictin
Fus! gelté en ung sac en Sejne?...
Mais où sont les neiges d'autan ( de l'an passé) ?
Nous n'ajouterons rien relativement au premier de ces anciens maîtres de l'Université parisienne; relativement à cet Abailard. dont la science, les malheurs et les romanesques amours défraient, depuis si longtemps, les compositions de la littérature et des arts. Deux mots seulement sur la seconde de ces traditions. On racontait donc, au quinzième siècle, qu'au temps jadis une reine de France guettait, de son logis, sis en la tour de Nesle, au bord de la Seine, les écoliers qui passaient par ce détroit de l'Université, choisissait les plus beaux et les attirait dans sa demeure; puis, qu'après avoir fait servir ces jeunes hommes à ses plaisirs, celte reine, aussi cruelle que lascive, les faisait précipiter de sa propre chambre dans les flots de la rivière, où s'ensevelissaient à la fois la victime et le témoin. On racontait encore que l'un de ces écoliers, plus heureux que les autres, nommé Jehan Buridan, était parvenu à s'échapper, et que, s'appuyant sur le fait même qu'il prêchait pour exemple, il avait préconisé cet axiome : qu'il pouvait être bon de tuer une reine... Ces rumeurs avaient pour origine évidente les soupçons d'immoralité qui planèrent sur les trois femmes des (ils de Philippe le Hardi; soupçons qui. pour deux d'entre elles. Blanche, femme de Charles le Bel, et Marguerite de Bourgogne,
M irs et, usages d civile. ,'ERSITËS. Fol. XXI
femme de Louis le Hutin. se convertirent en témoignages avérés d'adultère. Mais on attribuait les orgies de la tour de Nesle à Jeanne de Navarre . épouse de Philippe le Bel . la même qui fonda le collège de Navarre, et contre laquelle L'imputation judiciaire ne put être
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La T.'iJr de Nesle au dix-septième siècle, d'après la gTarurc à l'eau-forle d'Israël Silvoslre |Bibl. rot. de Paris, Cabinet des Estampe- .
prouvée. Robert Gaguin, contemporain de Villon, raconte à son tour ces détails, et, traitant de rêverie cette légende, cherche à établir un anachronisme entre Jeanne et Buridan, les deux héros de l'aventure. R. Gag. Compendium supra Francor. ijestis, lib. vu.) Mais, comme Rayle {Dictionn. critiq., au mot Buridan l'a judicieusement remarqué, cet anachronisme n'est point démontré par le pieux compilateur d'une manière absolument irréfragable, et le mutisme des chroniqueurs officiels, pour qui sait la manière dont alors s écrivait 1 histoire, est loin de fournir un démenti tout à fait sans réplique à ces allégations de la voix populaire. Il faut avouer cependant que ce silence unanime des écrits contemporains . combiné avec les dates mêmes de l'histoire, contribue, plus encore que 1 énormité de l'attentat supposé et de la répugnance morale qu'il inspire, à rendre ce fait incroyable. Jeanne de Navarre mourut en 1304, âgée de trente-trois ans. Ainsi que nous le lait voir Du Roulai, d'après les registres de l'Université, Jehan Buridan, néà Réthune en Artois, de la nation de Picardie, lit ses éludes dans la capitale, où il s'acquit, par ses
ouvrages, par son enseignement, une immense réputation qui se perpétua dans l'école pendant des siècles; il s'y distingua surtout comme métaphysicien et dogniatiste; à diverses reprises il fut investi de dignités universitaires, et mourut vraisemblablement vers 1358, au moins sexagénaire (Non minor quam sexagenarius. llist. Univ. par. t. iv). ayant plusieurs fois rempli les fonctions de receveur, de procureur, et enfin de recteur, charge qu'il occupait dès 1327.
On le voit donc, cette légende parisienne de Buridan et de la tour de Nesle, semblable à ces antiques édifices qui souvent cachent à demi leur front dans la brume, se présente également à nous entourée de doute, d'incertitude, et pour ainsi dire voilée de cette mystérieuse auréole qui prête ailleurs son charme vague à d'anciens récits, mais que le temps semble avoir laissée sur le nôtre, comme pour atténuer l'horreur d'un grand crime.
A. VALLET DE VIRMLLE.
Jac. MiDDENDonpn Âcademiarum orbis ehristiani lib. m locuplelati et recoguiti. Coloniœ, 1585, p. in-8.
Il y a plusieurs éditions de ce curieux ouvrage.
Gabr. Lurbeus. De Scholis litterariis omnium genlium. Burdigalœ, 1592, in-8.
Jos. Launoii, de Scholis celebrioribus , seu à Carolo magno, seu post eumdem Garolum per Occidentem instaurais liber. Lutet.-Parisiorum , 1672, in-8.
Ce savant Irailo a clé réimprimé avec des additions de F.iliririus. Iluml:., 1717, in-8, Og.
God. Ludovici Historia rectorum, scholarumquc celebrïorurn. Lipsiœ, 1708, in-8.
Nie. Los/Ei Tractatus de jure Universitatum. Lwjd., 1027, in-8.
Andii. Mendo. De jure academico, de academiis, magistratibus, eollegiis, professoribus, eandidatis et scholasticis. Luijd., 1008, in-fol.
(Rue. Goulet.) Compendium de multipliei Parisiensis Universilatismagniliccntia,dignitate et excellentia ejus, miriticoque suorum supposilorum et oITiciorum ac collegiorum nomine. Parisiis. Denys, 1517, in— i golli.
Ces. Ecass. Bul.eus (du Bol:laï). Historia Universilalis Parisiensis, etc., cuin instrumentis publicis à Carolo magno, ad noslra tempora Parisiis, 1005-73, G vol. in-fol.
L'Iiisloire de l'Université de Paris, faisant partie intégrante de l'histoire générale et particulière de cette ville, a été traitée avec beaucoup de détail par la plupart des historiens de Paris, notamment par Dubreul, Malmené, Sauvai, Felibien et Lobineau, Grancolas, Piganioî de la Force, Lebeof, Dulaure et Degaulle.
Crevieb. Histoire de l'Université de Paris, depuis son origine jusqu'en 1000. Paris, 1701, 7 vol. in-12.
Ponceun. Histoire de l'Université et des Collèges de Taris. Voy. celte Itist., dans le t. n de la Descript. histor. de Paris et de ses plus beaux Monuments (Paris, 1779-81, 5vol. m-S, lïg. de Martinet), ouvrage curieux commencé par Beguillet.
Etc. Durable Histoire de l'Université de Paris, depuis son origine jusqu'à nos jours Paris. 1829, 2 vol. iu-8.
Jacq. Alb. Hazon. Éloge historique de l'Université de Paris, latin-français, avec des remarques. Paris, 1771, in-4.
Pf.tr. Rebuffus. Liliri m de scliolasticorttm bibliupolarum alque cœlerornm Universitatum omnium ministrorum juratorumque privilegiis. Parisiis, 15-40, in-8.
Privilèges de l'Université de Paris, suppôts, officiers et serviteurs d'icelle. Paris, 1029, in-8.
Souvent réimprimé jusqu'à la Révolution. La Ire édition parait être celle de liili, in-4.
Réformalion de l'Université de Paris. Paris, 1007, in !S.
La pre ie édition est sans doute celle de 1G01. La dernière, que nom
citons, contient les statuts des Faculté..
Voy. dans la lubl . hittor. de lu France et dans le Catalogue de la bil-l.
de Secousse, une roule de me ires et d'actes qui appartiennent â l'histoire
des différends de l'Université de Paris, surtoutau 17e siècle. L'abbé Sephei avait formé un recueil de ces mémoires, en t 7t vol. in-4.
G. Chbist. Waltherus. Tractatus juridico-politico-his-
loricus de statu, juribus et privilegiis doctorum omnium Facultatum. Norici, 1012, in-12.
Partie des pièces qui concernent Testât présent et ancien de l'Université de Paris, M. le recteur qui en est le chef, les trois Facultés et les quatre Nations... Paris, 1055, in-4.
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— De Palrouis quatuor Nationum Universitatis. Parisiis, 1002, in-8.
— Remarques sur les bedeaux de l'Université. Paris, 10fa8, in-4.
(P. Abr. Pajox ns MONCETS.) De l'origine îles appariteurs de l'Université, et de leurs masses. Paris, 1782, in-12.
Preuves et Défenses du droit des Messageries ordinaires de l'Université de Paris. 1055, in-4. — Factums historiques des grandes et pelites Messageries de l'Université, in -4.
LK MOYEN AGIi ET LA RENAISSANCE.
A.nt. Loisel. De l'Université de Paris, et qu'elle est plus siastique que séculière. Paris, 1ÔS7, ïu-8.
Cl. Hesier.ei, de Scholis puhlicis, earumque magisteriis dissertafio. Paiisiis, 1655, iu-8.
— De Academia Parisiensi, qualis primo fuit in Insulà, et ] de episcoporum Scholis. Parisiis, lr>37. in— 4.
Ces. Egassii Bil.ei, de Academia Parisiensi et episcoporura Scholis. Paris, 1657, in— i.
Cl iror July. Traité historique des Écoles épiscopales et siasliques. pour le droit des chantres, chanceliers et éco-
1 tstrcs des églises cathédrales de France, et particulièrement du chantre de l'Eglise de Paris. Paris, 1078, in-12.
Ce traite causa une polémique enlre le clergé et le? universitaire*.
Response d'un étudiant en l'Université de Paris, à un sien niiv. qui se plaignoit du dérèglement qu'il disoil estre dans les Collèges d'icelle Université. S. -V.. 161 G, in-8.
Joh. Lattnoii, regii Xavarra? gymnasii parisiensis historia.
Parisiis, 1077, 2 vol. in-4.
C'est le même ouvrage que celui qui porte pour titre : Academia Parttimsia illustrata. Paris, I6S2; c'est aussi la même édition.
G-eobg. Crittokii, ad Berodianos suos praefalio de caslrorum Becodianorum disciplina. Parisiis. 1593, in 8. 11 est question ici du collège de Boncour.
Jean Gbakgieb. De l'estat du collège de Dormans, dit de Beauvais. Paris, 1628, in-4.
Ce facturn, publié à l'occasion d'un procès, donna lieu à une réponse du patron et des chapelains dodît col
.1. BoDLfSB. Remonslrauce nu Parlement pour réformer le collège de Monlaigu. Paris, 1575, in-8.
J. Dt veiinet. Hi?toire de la Sorhonne. Paris, 1700,
2 vol. in-S.
Vov. encore dans la Méthode pour étudier l'Histoire , de Lenglet-Du- . ingmentce par Drouel, t. xm, p. 17 et suiv., beaucoup de pièces relatives à l' Université et aux collèges de Paris.
(Guill. Dr Val.' Le Collège Royal de France, ou institution, establissement et catalogue des lecteurs et professeurs ordinaires du Roy. Paris, 1644, in-4.
Ci . Pierre Gotjjet. Mémoire historique et littéraire sur le ■:• Royal de France, contenant : 1 l'état des sciences sous François Ier; 2° la notice historique des lecteurs et professeurs royau». Paris, 1758, 3 part, in-4, ou 3 vol. in-12.
A.nt. Bbukeau.) Supplément contenant en abrégé l'institution de vingt et une Universitez de France, les noms et quelques particularitez de la vie des docteurs. Paris 1080, in-12.
I l t le Supplément au Traite des criées, du même auteur.
Remonstrance de la nécessité de restahlir les Universités pour le restahlissentent de l'Estat. Paris. 1013, in-8.
Xic.-Ant. Labbey de Billt. Histoire de l'Université du comte de Bourgogne. Besançon, 1819, 2 vol. in- 1.
Jean Filleau. Traite de 11 niversité de la ville de Poitiers. Poitiers, 1644, in-fol.
' Ii Lit.-, publié a la Gn de la dernière édition des Annal-e d'Aquitaine, de J. Bouche!, est suivi d'un recueil de litres cl pièces relatives à l'Université de Poitiers.
Création, institution, fondation, etc., de l'Université de Nantes. Nantes, 1030, in-4.
C'est sans doute le même recuti! qui a été publié en 1653, avec le titre latin : Leges et ttatula Vmrersitatis Kannet'nsis.
Ein Vihbti Schola Aquitaniea. Burdigalœ , 1583, in-8.
Titres, chartes, etc., de l'Université de Reims. Reims.
Voy. encore, dans la Bthl. hist. de la France, les privilèges des antres Universités de France, et divers mémoires qui les concernent.
M. Fattorini. De claris archigymnasii Bononiensis professorthus. à sreculo xi ttsque ad saeculum xiv. Bononiœ. 1769- 1772. 2 vol. in fol., fig.
J. P. ToMAsiNi.Gymnasium Patavinum.t7/»ni, 1654, in-4, fig.
Jac. Facciolati. l'asti gymnasii Patavini, ab anno Universltatis primo ad 1756. Patavii, 1757, 3 vol. in-4.
Colle. Storia délia Universita di Padova. Padova , 1824, 4 tom. en 1 vol. in- i.
Voy. encore les Histoires de l'Université de Padoue, écrites en latin, par Ant. ÏUceoboni, Charles Patin, Nie. Comn. Papadoli, etc.
Il existe un Ires-grand nombre d'ouvrages importants sur les aut r< versités d'Italie, celles de Pise, de Pérouse, de Sienne, etc.
Fabronii Historia Academ. Pisanae. Pisis. 1701 . 3 vol. in-4.
Eryc. Pi team, de rhetoribus et scholis palatinis Mediolanensium dissertatio hislorica Mediolani, 1003, in-8.
Ant. a Wood. Historia et antiquitates Universitatis Oxoniensis. Oxonii. 1074, in-fol., fig.
C'est la traduction latine du texte anglais , qui n'a été publié qu'à la lin du dernier siècle, d'après le manuscrit original : The history and antiauities of the l'nivrrsitu of Oxford. Oxf., 1792-96, î tom. en 5 pari. it:-4.
— Alhenae Oxonienscs. London, 1721, 2 vol. in-fol.
Seconde édition, publiée par le docteur Tanner; la première, également en 2 vol. in-fol., avait paru en 1691 ; l'ouvrage, continue jusqu'en I Ph. Bliss, a ele réimprime, Lond., 1815-211, 4 vol. in-4.
Ingramm. Mcmorials of Oxford. Oxf.. 1837, 3 vol. in-8, lig.
Depuis les ouvrages de Wood jusqu'à celui-ci, un en compterait plus de re'alifs i l'Université d'Oxford. Plusieurs, entre autres, ceux de Loggai 1675, in-fol.] et de Jos. Skelton (1S25, î vol. in— 4;, sont remarquables par les gravures qui les accompagnent. Il suffit de citer encore les Histoires de cette Université, par Gutch, par Clialmer, etc.
J. Caius. De antiquitate Cantabrigiensis Academia? lihri duo. London. 1574, in-4.
La première édition de ce livre rare est de iiirl*, in-S. 11 faut citer encore les Histoires de cette Université, par Edm. Cai 1er (Lond., 1753, in-S) et par G. D;er (/.ond., 1814, ï vol. in-S).
(Jac. de Marc et Juste de Colster.) Illustrium Hollandi.e et Westlrisiœ ordiuum aima Academia Leydensis. Lund. -Balai.. 1614, in-4, fig.
Joan. Meubsii Alheme Batavae, sive lihri duo de urhe Leydensi, Academia. virisque claris. Lugd.-Bal., 1623, in-4, fig.
Il v a, en outre, beaucoup d'ouvrages historîqnes, écrits en hollandar-, sur l'Université de Levde , enlre autres coux de A. Heidan, de F. Fan icius, de P. Van den Boscb, etc.
Yai.cr. Andrée Fasti Academia; Lovaniensis. Lovanii, 1633, 2 vol. in-i.
Voy. aussi le recueil intitulé : Rech. histor. sur l'èreetion , constitution et privilèges de finir, de Louvain . I78S-89, 6 nos in-8.
EstatutosdeUnivcrsidade de Coîmbra. Lisboa, 1654, in-fol.
Ce recueil étant fort rare, on publia à Lisbonne, en 1775, les statuts de l'Université, eompilados pela junta de Prorideneia literaria. 4 vol. În-S.
Jos. Barbos.e Archi-Ath;eneum Lusitanum sive regale collegium Collimbriense. Ullyssipone, 1733, in-4.
Joh. Geobg. Hagelgans. Orbis litteratus academicus Germanico-Europa>us, proecipuas musarum sedes, socielates, universitates earumque fundationes, privilégia, eventus, etc., in synopsi représentons. Franeof., 1757, in-fol., fig.
Il v a encore, sur les Universités étrangères, un grand nombre d'ouvrages, la plupart écrits en latin, dans le Catalogue de la bibliothèque de Bunaw, rédigé par J.-M. Franckius, en 1730, t. I, p. 013-80. Le catalogue F alconet et d'autres catalogues offrent aussi quantité de livres sur la matière : mais la plupart des rédacteurs de catalogues ont confondu les Académies avec les Universités, à cause du mot academia, qui leur est commun aux unes et aux autres. On trouve une bibliographie académique et universitaire, dans une édition du Traité d'Herm. Cor.riugius, de Ânliquitatibus academicis publiée par Chr. Aug. Heumann [Gott., 1750, in-4).
uaoKEs m^xnmm^s
uelles sont ces races qui, de même que les Juifs et les Bohémiens , vivaient toujours haïes et prosr crites au milieu des populations indigènes? Les Cagots, répandus sous hien d'autres noms dans tout le sud-ouest de la France et dans un petit coin de l'Espagne, les Colliberls du Bas-Poitou, les Caqueux ou Caquins de la Bretagne, les Marans ou Marrons du Languedoc et de l'Auvergne, les Oiseliers de l'ancien duché de Bouillon, les Chuelas de l'île de Majorque, et les Vaquéros ou Baqueros de la principauté des Asluries.
L'existence et le sort malheureux des Cagots pyrénéens sont connus depuis longtemps, mais on ne connaît pas ou l'on connaît mal leur origine et les causes de Létal d'ilotisme auquel ils étaient condamnés par l'opinion publique et par les lois. Plusieurs historiens ont cru voir en eux les descendants de Giezi, serviteur d'Elisée, auquel, suivant les paroles du prophète, la lèpre doit rester attachée jusqu'à la fin des siècles; d'autres disent que ce sont les débris de l'armée gothique battue dans les plaines de Vouillé en 307. Pierre de Marca et bon nombre d'écrivains qui l'ont copié, ne sont point de cet avis, et rapportent les Cagots aux Arabes qu'ils supposent être restés en Gascogne après la défaite d'Abd el Bahman par Charles-Martel, en 7.52; l'abbé Venuti. qui a écrit un livre sur les antiquités de Bordeaux . veut reconnaître
RACES Fol. I.
dans les parias de l'Aquitaine les descendants de ces premiers chrétiens qui sortirent des provinces de Guienne. de Navarre, de Béarn et de Languedoc, pour entreprendre le pèlerinage de la Terre-Sainte , avant et après l'époque des croisades d'Occident ; M. Walckenaer émet l'opinion que les Cagots descendent des Gaulois chrétiens de la Novempopulanie, qui les premiers reçurent l'Évangile, vers le milieu du troisième siècle, et qui formèrent une caste à part, d'abord persécutée et méprisée par la généralité des habitants de cette partie de la Gaule attachée à son culte; enfin, il n'est pas jusqu'aux Albigeois auxquels on n'ait voulu rattacher les Cagots, soupçonnés d'infection physique et morale, de lèpre et d'hérésie.
Par suite de ce soupçon, ces malheureux, appelés encore ^o<5, Capots, Trangots, Galiets. Gézilains, étaient comme tenus en quarantaine, et, bien qu'ils eussent également reçu le nom de Chrétiens (Chrestiaas), il s'en fallait de beaucoup qu'ils fussent regardés comme tels : à peine nés, il étaient enregistrés, avec l'indication de leur qualité de Cagots, sur les livres de la paroisse; enfants, ils se voyaient sans cesse en butte aux injures et aux mauvais traitements des autres enfants; hommes faits, ils gagnaient leur vie. misérablement pour la plupart, en exerçant l'état de charpentier, de tonnelier, de couvreur, de tisserand, de ramoneur, de cordier, qui leur était exclusivement réservé, et, dans chaque commune, ils occupaient un quartier isolé, séparés des autres habitants jusque dans l'église, où une place particulière leur était assignée, où ils entraient par une porte basse, tout exprès disposée pour eux, et ils prenaient de l'eau bénite dans un petit bénitier encastré dans le mur pour leur usage exclusif, quand ils ne la recevaient pas au bout d'un bâton. L'angelus, qui sonnait pour les habitants de race franche, ne leur demandait rien: après cet appel à la prière, il s'en faisait un autre différent pour eux. Ils ne pouvaient sortir que chaussés, de crainte qu'ils ne communiquassent au sol l'infection dont on les supposait atteints; et pour qu'ils pussent être aperçus de loin, il leur était enjoint, sous les peines les plus sévères, de porter sur l'épaule ou sur la poitrine la marque d'un pied de canard en drap rouge. Les emplois publics leur étaient fermés ; il ne leur était jamais permis de s'asseoir à la même table (pie les gens du pays. Boire dans un verre que leurs lèvres auraient touché, c'eût été comme boire du poison; à plus forte raison, ne s'alliaiton jamais avec eux par le mariage, à moins que l'on ne fût de leur race. Il leur était interdit de porter des armes, de quelque nature qu'elles fussent, à l'exception d'un couteau sans pointe. « La fureur et la rage contre ces pauvres gens sont arrivées à un tel point, dit un écrivain du commencement du dix-septième siècle, (pion leur attribue des défauts naturels qu'évidemment ils n'ont pas; on prétend, par exemple, que tous ont une haleine empestée, qu'ils n'éprouvent pas le besoin de se moucher, qu'ils sont sujets à un llux de sang et de semence continuel, qu'ils naissent avec une longue queue, et autres choses aussi palpablement fausses et absurdes, mais qui ne laissent pas que de se répandre parmi nous. »
Ces autres choses que tait don Martin de Vizcay avaient, si faire se peut, encore plus de gravité. Suivant les préjugés des populations qui comptaient des Cagots dans leur
sein, ceux-ci élaient sorciers, magiciens: ils exhalaient une odeur infecle, surtout pendant les grandes chaleurs; leurs oreilles étaient sans lohe, comme celles des lépreux: quand le vent du midi soufflait, leurs lèvres, leurs glandes jugulaires et la patte de canard qu'ils avaient empreinte sous l'aisselle gauche, se gonflaient ; et mille autres accusations tout aussi peu fondées. Ainsi, les vieilles légendes auxquelles le peuple ajoute encore foi aujourd'hui, nous représentent les Cagols comme enclins à la luxure et à la colère: comme avides, hautains, orgueilleux et susceptibles.
Arrivés au terme de leur triste pèlerinage sur la (erre, qui certes élait bien pour eux une vallée de douleur, ils avaient grand' peine à obtenir les consolations suprêmes de la religion, et il fallut qu'un souverain pontife enjoignit au clergé de trader ces malheureux avec bienveillance et à l'égal des autres fidèles en ce qui louchait l'administration des sacrements. Délivrés par la mort du fardeau de leurs misères, ils ne rentraient pas dans l'égalité en même temps que dans le sein de la terre : un cimetière réservé recevait leurs dépouilles mortelles, confondues avec celles des lépreux, des malfaiteurs et des étrangers, et aucune croix n'indiquait la place de leur sépulture. Veut-on un dernier exemple de l'état d'isolement dans lequel on laissait ces maudits? L'argent même, qui dans aucun pays n'a jamais senti mauvais, l'argent, que l'on tirait sans répugnance des Juifs et des Sarrasins, l'argent des Cagols était respecté par le fisc, et ils n'étaient soumis à aucune taille, à aucune redevance. Aussi, bien qu'en général ils fussent pauvres, se trouvèrentils plus d'une fois en état de prêter des sommes assez considérables h leurs souverains. qui, en outre, traitaient avec eux pour des travaux de leur métier.
Des actes qui nous révèlent ces faits, aussi bien que de plusieurs censiers de 1365 et de 1385, il semble résulter que les Cagols élaient disséminés et isolés dans les différentes localités du Béarn. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on en trouvait dans toute l'étendue de (cite province, et dans le pays Basque, sur l'un et l'autre versant des Pyrénées ; dans la Gascogne, la Guienne, le Bas Poitou. la Bretagne et le Maine, où ils étaient traités à peu près de la même manière, mais avec plus ou moins de rigueur. En Espagne, où il y a peu d'années leur condition était encore aussi dure que dans les plus mauvais jours du Moyen Age. ils étaient réunis dans la Haute-Navarre, et plus particulièrement dans la vallée d< Ba/.tan, surtout à Alizcun, où cette race subsiste encore, distincte de celle des indigènes, et où les Âgotes (c'est le nom qu'on leur y donne) occupent un quartier séparé nomme Bozale. S'ils sont inconnus dans la Biscaye, il n'en est pas de même pour le Guipuzcoa. où, de 1096 à 1776, les juntes fuient plus d'une fois dans le cas de prendre des mesures contre eux. L'Aragon a eu aussi ses Cagols. sinon dans toutes ses parties, au moins dans celle qui avoisine la Navarre et la France, notamment dans le diocèse de Jaca.
En Catalogne, on ne trouve pasde Cagots proprement dits; toutefois, il n'est peut-être pas impossible d'y découvrir des traces de l'existence de certaines races qui seraient assimilables à ces parias de l'Occident. Vers la fin du quinzième siècle, il v avait dans les hautes Pyrénées catalanes une classe d'hommes qui était soumise à un régime abominable. Ferdinand le Catholique abolit les droits qui pesaient sur eux, en disant que l'humanité
ne tolérait pas l'existence de droits semblables; niais nous n'en savons pas davantage à l'égard de cette caste opprimée qui devait originairement appartenir h la race des Cagots.
Rentrons en France par le département de la Haute-Garonne : il renferme bon nombre de ces malheureux, surtout dans l'arrondissement de Sainl-Gaudens, où ils élaient désignés sous les noms de (lapins et de Trangots, et tout aussi maltraités que leurs frères des basses Pyrénées françaises et espagnoles. Les Hautes-Pyrénées avaient également leurs Cagots, répandus surtout dans la vallée d'Àrgelès, au val d'Azun, dans les vallées de Castetloubon, de Campan et d'Aure. Mais les contrées comprises aujourd'hui dans le département des Basses-Pyrénées, en comptaient un bien plus grand nombre, et c'est à peine si l'on peut citer une commune qui n'en eût pas une ou plusieurs familles. Dans les départements du Gers et des Landes, il reste moins de souvenirs des Cagots, que dans les Hautes et Basses-Pyrénées; toutefois, on se les rappelle fort bien parmi les populations d'Auch, de Condom, de Leetoure et de Mirande, et les détails abondent sur ceux des arrondissements de Mont-de-Marsan, de Dax et de Saint-Sever. On n'en saurait dire autant des Cagots du département de Lot-et-Garonne, qui n'ont laissé de traces qu'à Marmande. au Mas d'Agenais, dans la ville et juridiction de Casteljaloux . à Lusseignan et à Mézin.
Quant au département de la Gironde, les Cagots, ou plutôt les Gahets existaient en grand nombre dans le Bazadais, c'est-à-dire dans la partie du département qui confine avec celui des Landes, et de l'autre côté de la Garonne, comme à Saint-Macaire et à Monségur. A Bordeaux, ils habitaient un faubourg qui leur était exclusivement réservé et où ils formaient une espèce de communauté. Dans le reste de la contrée, ils vivaient çà et là, surtout dans le Médoc, où leur nom est resté attaché à plus d'une localité.
Depuis Bordeaux jusque dans la Basse-Bretagne inclusivement, il y avait des Cagots qui y étaient connus sous divers noms. Il s'en trouvait dans le Poitou, surtout à l'extrémité de l'île de Maillezais; et vraisemblablement la Saintonge. lAunis et l'Angoumois avaient aussi les leurs. Pour ce qui est de la Bretagne, ils élaient répandus dans toute l'étendue de celte province, surtout dans les parties qui forment aujourd'hui les départements du Finistère, des Côtes-du-Nord et du Morbihan, et l'opinion n'a pas changé à l'égard des descendants de ces Cagots, qui sont méprisés comme leurs ancêtres et forcés par là de s'allier exclusivement entre eux. Enfin, au Mans, à l'extrémité d'un des faubourgs, il y avait aussi des Cagots dans le dix-septième siècle : ils élaient tous considérés comme étant de la lie du peuple; on les désignait par le nom de Cagous de Saint-Gilles, à cause du lieu qu'ils habitaient, et plusieurs d'entre eux exerçaient les professions de cordier et de tonnelier, tout comme en Bretagne, où ces professions, réputées infâmes. étaient exclusivement le partage des Caqueux.
La première mention des Cagots et le renseignement le plus ancien que nous ayons sur leur condition, se rapportent à l'an 1000 ; on les voit, à cette époque, dans la dépendance la plus absolue de la noblesse, qui pouvait disposer de leurs maisons, peut-être môme de leurs personnes.
A deux siècles de là, en 1206, nous les retrouvons à Monségur, concluant, en présence
de l'official de Bazas, dont sans aucun doute ils relevaient, un traité avec les bourgeois de la première de ces deux villes, contre lesquels ils plaidaient depuis quelque temps. Dans cet acte, ils stipulent pour eux et pour leurs successeurs lépreux. La commune limite le nombre de brebis, de béliers, de porcs, d'oies, qu'ils pourront nourrir, bétail immonde comme ses maîtres, et qui ne devait jamais frayer avec celui des bourgeois. On leur passe une paire de bœufs ou de vaches de labour; on leur permet même un cheval ou un àne. Pour ces derniers animaux, il paraît que la contagion n'était pas à craindre, puisqu'ils n'étaient pas exclus de la compagnie des chevaux et des bœufs de la communauté. LesGahets promettaient, d'ailleurs, de respecter les statuts de la ville qui les prenait sous sa sauvegarde spéciale. Dans l'occasion, ils étaient tenus de remplir, sur l'ordre du maire, L'office de messagers ou de coureurs.
Quelle était, à la même époque, la condition des Cagots du Béarn, plus nombreux certainement que ceux de la Guienne? 11 serait difficile d'en dire autre chose, sinon qu'en justice, conformément à une prescription du vieux for, il en fallait cinq pour valoir un témoin ordinaire; mais, a partir de la fin du quatorzième siècle, on a des lumières plus satisfaisantes sur la condition, sur la profession et sur la force sociale des Crestiaas (ainsi les nommait-on également) disséminés dans le Béarn. Il existe un acte de 1378, par lequel ces hommes, d'une part, s' engageaient à exécuter tous les ouvrages de charpente nécessaires au château de Montaner, situé à quelques lieues de Pau; d'autre part, le célèbre comte de Eoix, Gaston-Phébus , en récompense de leurs peines, leur accordait exemption de certains droits qu'il percevait sur eux en particulier, et des tailles auxquelles ils étaient soumis, comme les autres habitants du pays, outre le droit de prendre dans tous les bois du comte ce qui leur était nécessaire pour le travail dont ils s'étaient chargés. Cet acte nous fait entrevoir les Cagots riches et puissants par l'association; une autre pièce, de trois ans plus récente, nous montre quatre-vingt-dix-huit Cresliaas et Crestianes faisant hommage au comte de Foix, et quatre d'entre eux s'engageant solidairement et par corps à lui payer, à huit jours de là, soixante-quatre florins d'or, a peine du double.
Vers la même époque, les Cagots sont bien différemment traités dans une petite ville de Gascogne. La Coutume du lieu, rédigée par écrit en 1288, défend expressément à tout habitant d'acheter aux Gahels des choses servant a la nourriture de l'homme, et de les prendre à gages en temps de vendanges. Dans une ville voisine, dont les règlements de police municipale furent rédigés en corps de Coutume huit ans plus tard, on trouve des dispositions encore bien plus rigoureuses contre les Cagots. Ils ne pouvaient entrer en ville sans avoir sur leur robe une pièce de drap rouge, faute de quoi ils étaient condamnés à cinq sous d'amende, et se voyaient confisquer leur robe. Il leur était interdit de marcher sans chaussure dans les rues, et ils devaient, lorsqu'ils rencontraient hommes ou femmes, se tenir sur l'extrême bord du chemin, jusqu'à ce que le passant se fût éloigné; ils ne pouvaient acheter que le lundi, et ne devaient jamais entrer dans les tavernes, y prendre du vin, ni y toucher les hanaps et les brocs; il leur était interdit de
vendre des porcs et toule espèce de denrée alimentaire, sons peine de soixante-cinq sous d'amende, avec confiscation de la marchandise; s'ils avaient soif, il leur fallait puiser de l'eau dans leurs fontaines , et non ailleurs, sous peine de cinq sous d'amende en cas de contravention; enlin, un article de la Coutume défendait aux Gahets. complètement lépreux, de demeurer, de stationner, cl même de s'asseoir dans Marmande, sous peine d'une amende de cinq sous, dont un tiers devait revenir aux Crestiaas de la ville qui saisiraient le délinquant. Cependant, les jours de fêtes et le lundi malin, ils avaient la permission de se tenir et de s'asseoir devant l'église des Frères Mineurs, lieu où. depuis nombre d'années, ils avaient l'habitude de se placer.
Si, à partir du quinzième siècle, les documents relatifs aux Cagots, de quelque nom qu'on veuille les appeler, deviennent assez nombreux, si la situation de ces parias dans la société du Moyen Age , se dessine nettement sur tous les points qu'ils occupaient dans notre pays; en Espagne, on ne commence à entendre parler d'eux, que dans les premières années du seizième siècle. A cette époque, les Agots de la Navarre adressèrent au pape une requête pour se plaindre de ce que le clergé se dispensait, à leur égard, des cérémonies et solennités qu'il accomplissait pour les autres chrétiens, dans l'administration des sacrements, les offrandes, la paix et les places à l'église; ils suppliaient Sa Sainteté d'ordonner qu'ils fussent remis en possession de tout ce qu'on leur déniait. Le pape, par une bulle du 13 mai 1515, ordonna de les traiter avec bienveillance et sur le même pied que les autres fidèles, dans le cas où leurs griefs seraient fondés. L'ecclésiastique chargé de l'exécution de la bulle ne mit pas moins de quatre ans à terminer son enquête, qui rencontra bien des oppositions; enfin, ayant trouvé les plaintes des Agots fondées, il ordonna d'obéir et de se conformer en tout à la bulle, sous peine, pour les contrevenants, des censures de l'Église et de cinq cents ducats d'amende. Cette sentence fut confirmée par les trois États généraux de Navarre, le 15 novembre 1520. Vexés et molestés, nonobstant la bulle et les arrêts des Etals généraux, les Agots eurent de nouveau recours a Charles-Quint, qui en ordonna l'exécution, par une provision du 27 janvier 1524, sous peine d'encourir la disgrâce royale et mille florins d'amende pour chaque contravention. Battus sur ce point, les ennemis des Agots ne se découragèrent pas; plusieurs habitants de la vallée de Baztan ayant refusé à ceux-ci des droits communs à tous les gens du pays, les Agots leur intentèrent un procès, qui se termina par un arrêt prononçant des peines pécuniaires et afllictives contre la partie adverse. Ce ne fut pas le dernier arrêt que les Agots eurent à réclamer pour maintenir l'exécution de la bulle, et les procès qu'ils soutinrent a cet effet devant toutes les juridictions se succédèrent pendant plus de deux siècles.
A l'époque où les ordonnances royales se suivaient de près pour proléger les Agots de la Navarre, les Cagots du Béarn se virent de nouveau signalés à l'animadversion publique par la législation. Les anciens fors les nommaient Creslias, la nouvelle Coutume les désigne sous le nom de Cacjolz, et renferme ces trois articles qui les concernent : 1° « Les prêtres, ni les hospitaliers, ni les Cagots, ne payeront pas de tailles pour remplacement
de leurs églises, hôpitaux ou eagoleries; mais dans le cas où ils feraient des acquisitions, ils en payeront, si ces biens sont ruraux. 2° Les Cagols ne doivent pas se mêler avec les autres hommes ni les hanter familièrement; ils doivent, au contraire, habiter séparés des autres personnes. Ils ne se mettront pas devant les hommes et les femmes, à l'église ni aux processions, sous peine d'une forte amende pour chaque fois qu'ils feront le coniraire. 3° 11 est défendu à tous Cagols de porter des armes autres que celles dont ils auront besoin pour leurs métiers, sous peine d'amende pour chaque contravention. Les jurais auront la faculté de se saisir de leurs armes, » etc. Quelque rigoureux que fussent ces règlements , les Béarnais ne s'en contentèrent pas ; ils sollicitèrent une aggravation de mesures sanitaires contre les malheureux que l'opinion publique et les lois poursuivaient avec tant de cruauté; mais le conseil de la reine Jeanne d'Albret. plus humain que le reste de la province, rejeta celle demande des Etals, qui conservèrent néanmoins leur bizarre sévérité contre les Cagols.
A Bordeaux, ces pauvres gens ne furent pas mieux traités; cependant il ne parait pas qu'ils aient été l'objet d'aucun règlement particulier avant le quinzième siècle. Ce n'est (pieu 1 573 que les jurais de celte ville rendirent une ordonnance, par laquelle ils les soumettaient aux prescriptions les plus humiliantes. Mais les mesures législatives employées contre les Cagols étaient trop sévères pour qu'ils ne fissent pas tous leurs efforts afin de s'y soustraire; et, en même temps, leurs adversaires ne manquaient pas de réclamer auprès de l'autorité el des magistrats, qui ne laissaient échapper aucune occasion de remettre en vigueur les anciens règlements relatifs à ces malheureux. C'est ce qui résulte d'une ordonnance des Etats de Navarre, en date de 1579, qui impose les Cagots. pour l'année courante, à un réal de Castille par jour, et qui leur interdit expressément le port de toute espèce d'armes, à l'exception de l'épée, laquelle devait, plus tard, leur être également interdite. L'année précédente, le parlement de Bordeaux avait rendu un arrêt de règlement conçu dans le même esprit qui avait dicté l'ordonnance des jurais de celle ville. Trois ans après, cet arrêt fut invoqué contre les Cagots des Landes de Gascogne; et le parlement de Bordeaux, par un nouvel arrêt en date du 12 août 1581 , enjoignit aux Capots et Gahets de Cap-breton de porter sur la poitrine un signal rouge en forme de pied de canard, et leur défendit de toucher, au marché ou ailleurs, d'autres vivres que ceux qu'ils voudraient acheter. Le 9 décembre 1592. l'abbé, ou maire, el les jurats de la paroisse d'Espelette ayant présenté au parlement de Bordeaux une requête contre leurs Cagots. la Cour rend, le 1 1 du même mois, un arrêt conforme aux précédents. L'année suivante. le même parlement de Bordeaux donnait une nouvelle preuve de fidélité à celle vieille jurisprudence; son arrêt du 20 mai 1593 fut suivi de deux autres arrêts conformes, l'un en date du 7 septembre 1590, l'autre du 3 juillet 1004. Quelque sévère que s'y montrât la Cour, elle n'alla pas si loin cependant que les trois Étals du pays de Soûle, qui, en 1000, firent un règlement par lequel « il fut défendu auxdits Cagots, à peine du fouet, de faire l'office de meunier, de loucher à la farine du commun peuple, ni de se mêler dans les danses publiques avec le peuple, sous peine corporelle. »
On n'en finirait pas si Ton voulait rapporter toutes les pièces qui témoignent de la résistance des Cagots contre la dure législation qui les opprimait, et de la vigilance de leurs ennemis à en raviver les dispositions. Nonobstant ces persécutions incessantes, les Cagots, plus industrieux que leurs voisins, prospéraient, devenaient propriétaires. Leurs maisons conservèrent le privilège des biens ecclésiastiques, celui d'être exemptés de tailles, et leurs personnes ne pouvaient être assujetties au service militaire. Ces avantages, de même que les mesures législatives rendues contre ces malheureux, étaient dus au soupçon de ladrerie qui les suivait partout , et à la crainte qu'en se mêlant avec les citoyens, ils ne répandissen t la lèpre au milieu de ceux-ci; cependant . ils avaient été de bonne heure soumis à l'examen d'habiles médecins, qui tous avaient attesté la pureté de leur sang, la force, la vigueur et le bon état de leur constitution. Pendant que le sieur de Noguès, médecin du roi et Béarnais lui-même, leur donnait ce témoignage, le parlement de Toulouse ordonnait encore, en 1606, un examen, dont le résultat était à l'avantage des gens réputés Cagots; mais tout cela fut impuissant contre le préjugé dont ils étaient victimes.
Toutefois, au milieu de la prévention et de labaine générales, il y avait des hommes qui plaignaient les Cagots et qui s'efforçaient de les faire monter au rang de citoyens. Le premier qui,. parmi nous, passe pour avoir réussi dans cette généreuse et philosophique mission, est le célèbre avocat Pierre Hévin, dont la voix s'éleva en faveur des Caqueux de la Bretagne. Mais il ne fallut pas moins de deux cents ans d'efforts, de luttes, de procès, pour faire disparaître le sceau de réprobation qui pesait sur les Cagots de la Fiance.
Si maintenant nous examinons la source d'où dérivent les préjugés répandus sur le compte des Cagots, il nous suffira de renvoyer a ce qui a été dit des individus atteints de la lèpre, avec lesquels les pauvres Cagots furent toujours confondus.
11 est certain que, dès l'an 1363, il y avait une classe de lépreux appelés en latin Cassati, mot que les anciens traducteurs de Guy de Chauliac traduisent par Cassot ou Capot. Pour ce qui est de l'opinion populaire qui veut que les Cagots se distinguent par la couleur sombre et grisâtre des yeux, et par le peu de longueur du lobe de l'oreille, on en trouve l'origine dans ce que Guillaume des Innocents, et avant lui Àmbroise Paré, avaient dit des éléphantiques ou lépreux. L'accusation de lubricité portée contre les Cagots s'explique aussi par la chaleur de tempérament, reprochée à cette classe de malades. Nous ne savons d'où était venue cette opinion , que rien n'égalait leur ardeur et leur vigueur; mais, au Moyen Age, c'était une opinion généralement reçue dans tous les pays et acceptée par la science elle-même.
En outre, s'il faut en croire un écrivain allemand, on leur attribuait un vice affreux, dont l'existence eût complètement justifié la répulsion qu'ils inspiraient; mais heureusement, rien, dans la tradition ni dans les documents écrits, ne justifie pareille assertion. Une autre réputation que les Cagots partageaient avec les lépreux , c'était d'être rusés, fourbes et surtout enclins a se jeter sur les gens sains : les anciens chirur-
giens sont (raccord pour ranger ces défauts parmi les signes équivoques de la lèpre. La dernière, comme la plus grave, des principales accusations portées par le peuple contre les Cagots et les Caqueux. était d'entretenir un commerce avec l'esprit du mal. Cette accusation, ainsi que nous l'apprend l'auteur des Serées, Guillaume Bouchet, leur était commune avec les lépreux.
Enfin, il n'y a pas jusqu'à la tradition de l'origine juive des Caqueux de la Bretagne et de certains Cagots, qui ne dérive de la croyance où l'on était que ces malheureux avaient la lèpre. Dans une pièce de vers composée par un lépreux du treizième siècle, cette maladie est appelée Yœuvre d'Israël : ce qui donne à penser qu'on accusait les Juifs de l'avoir introduite, ou du moins propagée en Occident.
C'est donc à l'opinion qui voyait dans les Cagots une classe de lépreux, c'est seulement à celte opinion, qu'il faut attribuer les règlements qui les concernaient. Ainsi, les Cagots, comme nous l'avons vu, étaient frappés dans leur existence civile et jusque dans leur postérité ; mais nous savons que le sort des lépreux n'était pas plus digne d'envie: pour n'en citer qu'un exemple, la Coutume de Calais excluait du droit de bourgeoisie les membres d'une famille dans laquelle il y avait eu des individus attaqués de la lèpre. Plus dures encore, les anciennes lois du pays de Galles, compilées par Howel Dha ou le lion, et confirmées par le pape Etienne VIII en 940, excluent un lépreux de son patrimoine, parce que, disent-elles, il n'est plus de ce monde ; elles en excluent son fils par une raison semblable, « parce que Dieu a séparé son père du monde. » Le même code déclare la lèpre cause légale de divorce, et interdit à ceux qui en sont atteints de remplir des emplois publics, d'être juges ou de plaider dans quelque cour que ce soit, etc. Les statuts de l'Kcosse ne se montrent pas animés, envers les lépreux, d'un autre esprit que les lois d'IIowel le Bon. Entre autres dispositions relatives à ces malheureux, un acte de Robert 111 en renferme une, par suite de laquelle le porc et le saumon gâtés, qu'on apportait au marché, devaient être saisis par les baillis et envoyés aux lépreux, sinon entièrement détruits, dans le cas où il n'y aurait pas de lépreux dans la localité. Il se trouve une disposition à peu près semblable, à l'égard des Gahets de Condom, dans les Coutumes de celte ville. Ceux de Bordeaux ne pouvaient sortir sans avoir les pieds chausses, obligation à laquelle les États de Béarn voulurent, comme nous l'avons dit, soumettre les Cagots de cette province; les lépreux y étaient complètement astreints, avec (elle différence qu'ils devaient porter des souliers couverts ou desbolles.
Les Cagots ne pouvaient avoir des armes; mais les lépreux étaient soumis à la même prohibition : le règlement de la maladrerie d'Amiens, qui fut rédigé en 1303, est explicite à cet égard. On se souvient qu'il fallait le témoignage de cinq Cagots pour valoir celui d'une autre personne; mais n'oublions pas non plus que les lépreux ne pouvaient en aucun cas. ainsi que nous L'apprennent les Coutumes de Beauvoisis, servir de témoins. Les Cagots avaient une place à part dans l'église et au cimetière; traités de même, mais plus rigoureusement, les lépreux, suivant les prescriptions du troisième concile général de Lalran, tenu en 1 170, devaient avoir une église et un cimetière particuliers. Confor-
Mœure ei la vie civile. RACES MAUDITES, Fol. V.
incluent au for de Béarn, les Càgots échappaient à l'impôt pour une partie de leurs biens; niais les lépreux jouissaient dune exemption encore plus étendue : le concile provincial d'Auch, tenu en 1326, avait défendu, sous peine d'excommunication, d'imposer ;i la taille les clercs, les religieux et les lépreux enfermés. S'il faut en croire Belle-Forest. il était rare que les enfants d'un Cagot riche héritassent de ses biens; ils avaient, tout au plus, en partage les meubles du défunt. Nous n'avons trouvé cette disposition, il est vrai, consignée dans aucun for, dans aucune Coutume; maison sait qu'elle existait a l'égard des lépreux, non-seulement dans le pays de Galles, mais dans le nord de la fiance, au moins dans le Beauvoisis. Enfin, dans plusieurs provinces, les Cagots étaient sous la protection et la dépendance du clergé, tandis que. dans d'autres contrées, ils étaient les vassaux de la noblesse. On en peut dire autant des lépreux, dont les hôpitaux, dïlsmaladreries, qui faisaient généralement partie des établissements soumis à l'autorité episcopale, étaient, dans certaines localités, administrés parles seigneurs ou parles communes.
Il faut conclure de tout ce que nous venons de rapporter, que les dispositions législatives et réglementaires prises à l'égard des Cagots, dispositions qui nous semblent si • '(ranges, tenaient au soupçon de ladrerie dont ils étaient l'objet, et non pas. comme on l'a cru jusqu'à -présent, au mépris qu'ils inspiraient comme étrangers, et à la proscription que l'on voulait faire peser sur leurs tètes.
Nous allons à présent rechercher quelle a pu être l'origine des Cagots, sans nous arrêter à combattre les diverses opinions émises à ce sujet, opinions qui reposent presque toutes sur l'idée que cette race maudite devait provenir d'un peuple vaincu par les armes.
Charlemagne, appelé de l'autre côté des Pyrénées par les prières des chrétiens impatients de secouer le joug des Arabes, aussi bien que par les communications que lui avait faites l'émir Soliman el Arabi, était entré en Espagne, à la tète de forces considérables. Il devait, à ce qu'il semble, être secondé par les populations chrétiennes de la vallée de l'Elire soumises aux infidèles et par un parti nombreux de ces derniers; mais la coopération qu'il en attendait se borna à peu de chose; aussi, le grand empereur, craignant d'avoir à soutenir une lutte inégale contre les populations musulmanes du bas Ebre et de l'Espagne orientale qui s'armaient el venaient à marches forcées au secours de Saragosse, leva le siège de celte place et reprit le chemin de la Gaule.
« Bientôt après lui, dit l'auteur de Y Histoire de la Gaule méridionale Fauriel), et comme sur ses traces, l'on vit accourir, en Septimanie et dans les autres parties de la Gaule voisines des Pyrénées, des chrétiens espagnols, et même des Arabes, qui venaient chercher un refuge en deçà des montagnes. C'étaient les plus compromis des partisans de Charlemagne, livrés par sa retraite précipitée aux persécutions du parti victorieux et fuyant pour s'y soustraire. Leur postérité subsista longtemps dans le midi de la Gaule, distincte du reste de la population et l'objet spécial de la protection des rois carlovingiens. »
Ce fait est attesté par un diplôme de Charlemagne, de l'an 812. adressé à huit comtes
de la Marche d'Espagne et de la Seplimanie . dans lequel ce prince ordonne de ne soumettre ii aucun cens ni d'exproprier les Espagnols réfugiés dans ces contrées trente ans auparavant ; mais de les maintenir, eux et leur postérité , en possession des terres qu'ils avaient défrichées par suite de la concession impériale, etc. Cette pièce donne lieu à deux observations : premièrement, il en résulte clairement que les réfugiés dont il est question étaient ceux-là mêmes ou les (ils de ceux qui avaient suivi Charlemagne à son retour en France. On voit, par leurs noms, qu'il y avait parmi eux, outre les descendants des Espagnols latinisés, des Goths et des Arabes. En second lieu, ce diplôme constate les services agricoles et l'état misérable de ces émigrés, que la protection de l'empereur n'avait pu protéger contre les mauvais traitements des indigènes, ni contre les vexations et les spoliations des officiers chargés de veiller à leur défense.
Trois ans après, Louis le Débonnaire, remplissant à l'égard de ces réfugiés les intentions de son père, telles qu'elles sont exprimées dans le diplôme de 812, leur donna une constitution et des privilèges qui les plaçaient en debors de la population au milieu de laquelle ils résidaient. Ce prince décide qu'ils vivront en liberté, soumis aux seules charges qui pèsent sur les hommes libres, avec l'unique restriction qu'ils ne pourront prendre les armes, sinon sur les ordres du comte, et que, tout libres qu'ils soient, ils seront tenus de se soumettre au recrutement opéré par cet officier et à son ordre de départ pour l'armée, et de remplir tous les devoirs militaires. Si habilement conçue que fût la constitution accordée aux réfugiés espagnols, elle était mauvaise, et ceux qu'elle tendait à favoriser d'une manière aussi insigne, furent les premiers à le prouver, en cherchant il dépouiller et même à réduire en servage les plus faibles et les plus pauvres d'entre eux. D'un autre côté, les comtes et les vassaux de l'empereur, après avoir accueilli sous leur patronage quelques-uns de ces émigrés et leur avoir donné des terres à habiter et à mettre en rapport, les en avaient expulsés sous un prétexte ou sous un autre. Les victimes de cet état de choses le dénoncèrent à l'empereur, qui rendit une ordonnance poury porter remède. Les émigrés, maîtres de concessions spéciales, ou qui. venus en même temps, s'étaient établis sur des terres voisines, devaient continuer de posséder celles qu'ils avaient défrichées avec leurs hommes, à condition, toutefois, que chacun d'eux s'acquittât du service qu'il devait à l'empereur en raison de l'étendue de son domaine. Quant à ceux qui étaient venus plus tard, et qui, s'élant recommandés soit aux comtes franks . soit aux vassaux de la couronne, soit à leurs compatriotes, en avaient reçu des terres pour s'y établir, ils devaient les posséder à l'avenir, ainsi que leurs héritiers, aux titres et conditions qu'ils les avaient primitivement reçues, etc.
Os divers règlements, bien que violés peu après leur promulgation par ceux-là mêmes qui avaient intérêt à les observer, présentaient trop d'avantages pour qu'un grand nombre d'autres réfugiés de celte nation ne s'empressât point d'en échanger la jouissance contre b esclavage où les tenaient les Arabes : aussi, est il permis de croire que bientôt les provinces limitrophes de l'Espagne regorgèrent de chrétiens, goths et espagnols d'origine, avides de participer aux privilèges octroyés par Charlemagne et son lils.
A l'ombre de leur sceptre, les nouveaux colons n'avaient pas lardé a changer en campagnes riantes et fertiles les déserts qui leur avaient élé concédés; l'aisance, sinon la richesse, qui fut le fruit de cet état de choses, ne pouvait manquer de faire naître également une violente jalousie dans le cœur des habitants de race gallo-romaine. Ce sentiment, entretenu par les colons eux-mêmes et par le soin que sans doute ils mirent à ne pas s'allier en dehors de leur nation, dut réveiller les vieilles accusations portées contre leurs ancêtres. Les Golhs avaient élé ariens, et, à ce titre, ils avaient passé pour entachés de lèpre : il n'en fallut pas davantage pour autoriser les Aquitains à croire et à répandre le bruit que les Espagnols, domiciliés parmi eux, avaient hérité de cette affreuse maladie: car. dans notre midi, plus encore qu'ailleurs, il était reçu que la lèpre, comme la goutte, était héréditaire, et l'on avait érigé en maxime que
... fil de lebros os lobros, E dcl qui ha gota, gotos.
Si les réfugiés espagnols qui s'établirent dans la partie orientale des provinces pyrénéennes échappèrent au malheur d'être accusés de lèpre dans le sens naturel et mystique du mot. ils furent, comme leurs frères d'Aquitaine, de Vasconie et de Gothie, saus cesse attaqués dans leurs propriétés et dans leurs privilèges, et ils durent, pour les consolider, s'adresser à l'autorité impériale dont ils les tenaient. C'est au moins ce qu'on peut inférer d'un mandement de Charles le Chauve, rendu le 19 mai de l'an 844. Quelques réfugiés espagnols, domiciliés dans le comté de Béziers, avaient demandé à ce prince de leur confirmer les possessions que Cbarlemagne et Louis le Débonnaire leur avaient données. Charles, éclairé sur la vérité et la justice des points exposés dans la requête, y lit droit et ordonna que les mêmes Espagnols et leurs descendants tiendraient et posséderaient les mêmes choses sans aucun empêchement, sous la sauve-garde de la protection royale, et qu'elles pourraient passer aux collatéraux, si les possesseurs mouraient sans postérité directe. Bien que ce mandement ne renferme pas de mention expresse des tribulations que subissaient nécessairement les Espagnols de la Septimanie , il les laisse néanmoins entrevoir d'une manière vague dès les premières phrases. On doit aussi induire, du silence que celte pièce et les diplômes de Cbarlemagne et de Louis le Débonnaire gardent au sujet des chiens de Goths, qu'il n'en existait pas encore à celle époque, ou que, s'il y en avait, ils ne sauraient être la tige des malheureux désignés plus tard par ce nom: autrement, en eût-il été question dans ces mandements, soit pour distinguer les émigrés espagnols de ces misérables, considérés plus tard comme étrangers sur le sol qu'ils habitaient, soit pour recommander aux comtes de veiller à ce que ces derniers ne participassent point aux privilèges concédés aux réfugiés, etc.
Nous croyons donc que les Cagots sont les descendants de ces Espagnols qui n'échappèrent au pouvoir des Musulmans, que pour ployer bientôt sous un joug, mille fois plus pesant, mille fois plus insupportable, et qui durent leur longue misère à un acte de munificence mal entendu. Des quatre instruments carlovingiens, que nous venons de faire
connaître, à l'accord intervenu entre Gaston-Phébus et les Cagols, il y a une lacune immense que les documents connus jusqu'à ce jour ne sauraient combler, même en partie. Un savant, homme d'esprit, disait dernièrement avec raison : « La généalogie des Cagols, comme beaucoup de généalogies de grandes maisons, pècbe par la continuité de la filiation; il y manque quelques degrés. » (M. le Marquis de La Grange; Rapport fait à /Académie royale des Inscriptions et belles-lettres, au nom de la commission du prix Gober t. On en est ainsi réduit à s'adresser à l'analogie et à la philologie pour se rendre compte de la lamentable histoire des Cagots; mais, il faut bien le dire, les secours qu'elles nous offrent laissent beaucoup à désirer pour tout ce qui louche ces parias de la France et de l'Espagne, depuis 816 jusqu'en 1371.
Dans cet intervalle, il est vrai, nous trouvons établie dans le Bas-Poilou une peuplade que nous n'bésitons point à rattacher aux Cagots : ce sont les Colliberts, dont le souvenir nous a été conservé par un écrivain monastique du onzième siècle. Cet écrivain nous apprend qu'ils habitaient des bulles à l'extrémité de l'île de Maillezais sur la Sèvre, cl qu'ils se livraient à la pèche pour vivre. La tradition les accusait d'être irascibles, souvent implacables, méchants, cruels, incrédules, indociles, cl presque dépourvus de tout sentiment d'humanité ; elle ajoutait que les Normands, dans leurs fréquentes incursions vers l'embouchure de la Sèvre niort aise, en avaient exterminé un très-grand nombre. « Quant à leur nom, dit Pierre de Maillezais, bien qu'il serve h désigner une classe de serfs, il parait leur avoir été donné par suite de quelque circonstance particulière. Les uns prétendent qu'il dérive de la coutume qu'avaient ces pécheurs de rendre un cube à la pluie; d'autres, de ce que, lors des débordements de la Sèvre, ils abandonnaient leurs cabanes et allaient se livrer dans différents lieux, souvent assez éloignés, ii l'exercice de la pèche. » (Pet. mon. de Antiquit. et commut. in mel. Malleac ins., apud Jou. Besi.y. Hist. des Comtes de Poictou, pag. 280, 287).
Comme pour les Cagots, les opinions sont partagées au sujet de l'origine des Colliberts. Les uns voient en eux les descendants des anciens Aijesinates Cambolectri, premiers habitants du territoire où les Pietés et les Scythes iheiphaliens s'établirent par la conquête; d'autres les regardent comme des étrangers qui étaient venus se fixer dans cette contrée marécageuse et encore inhabitée, pour se soustraire à la domination franke, aux rigueurs de la servitude de corps qui pesait sur les races galliques au nord de la Loire ; enfin, il n'est pas jusqu'aux Normands, exterminateurs des Colliberts, qui n'aient ete présentés comme les ancêtres de cette race. Pour nous, la race signalée par le moine de Maillezais est un anneau nécessaire de cette chaîne d'émigrés et de proscrits, qui s'étendait autrefois depuis les Pyrénées jusque dans le Maine et en Bretagne- Le portrait (pie trace des Cagots du Bas-Poilou l'écrivain que nous venons de citer, se rapporte complètement à l'idée que nous nous faisons de la population qui suivit de près Charlemagne dans sa retraite d'Espagne, et encore plus à l'idée que les béarnais se font des Cagots de leur pays; le reproche d'incrédulité en matière de religion, qu'à tort ou à raison leur adressaient les Poitevins au douzième siècle, résume complètement aussi les
vu
principales accusations dont ces malheureux ne lardèrent point à être les victimes, et qui les suivirent dans tous les lieux où ils allèrent se réfugier.
L'histoire des Chuelas de Majorque présente moins d'obscurité. Ces gens-là. qui résidaient dans la ville de Pahna à la fin du siècle passé, étaient de race juive et devaient leur nom à cette origine. La persécution avait forcé leurs ancêtres à chercher un asile dans file de Mayorque: ils s'y étaient établis et avaient embrassé la religion catholique en 1 fc35, du moins en apparence; car il ne se passait pas d'année qu'ils n'eussent affaire à l'inquisition, et jusqu'en 17oo. son bras ne cessa de s'appesantir sur eux. Comme on doit s'y attendre, l'opinion publique ne les dédommageait pas de cette rigueur imméritée, puisqu'en 1782 trois cents familles étaient encore en butte au mépris général pour lr seul fait de leur origine, sans qu'il leur fût tenu compte d'une conduite irréprochable et de la pratique de toutes les vertus. Bien qu'ils fussent soumis aux contributions, aux services et aux autres charges publiques, ils étaient presque entièrement exclus des emplois et honneurs auxquels ont droit tous les citoyens. Pour rien au inonde, on n'eût voulu s'allier avec eux ni les recevoir dans une confrérie ou un corps d'état.
Le sort des Vaquéros de Alzada, dans la province des Asluries, n'est pas à beaucoup près aussi triste, et leur origine est moins certaine. Les uns les font descendre des Morisques chassés d'Espagne au dix-septième siècle, les autres de quelques esclaves romains fugitifs qui seraient venus se réfugier dans ce pays; mais ces conjectures sont peu fondées, et. suivant toute apparence, les Vaquéros sont de la même souche que les autres Asturiens. Quoi qu'il en soit, les gens du pays n'ont pour eux que de la défiance et du mépris, et en retour, les Vaquéros les abhorrent. Ils s'occupent uniquement de l'élève des bestiaux, préférant toujours le bétail à cornes auquel ils doivent leur nom, et ils mènent une vie solitaire qui ajoute à la rudesse naturelle de leurs manières, et qui ne contribue pas peu à entretenir l'éloignemenl que ressentent pour eux leurs compatriotes. Ce sentiment en est venu à un tel point que. dans quelques paroisses, ils sont traités comme l'étaient les Cagots, c'est-à-dire relégués dans la partie inférieure de l'église pendant leur vie. et enterrés à part des autres fidèles, après leur mort. Les Vaquéros et les autres Asturiens évitent autant que possible d'avoir des rapports ensemble, surtout de parenté: et si. malgré cela, l'intérêt ou un violent amour les porte à contracter quelque mariage, celte union n'a jamais lieu sans scandale et sans que la famille île l'Asturien manifeste son dégoût et sa désapprobation : aussi, les Vaquéros. peu nombreux comme ils le sont, et s' alliant entre eux. sont-ils presque toujours obligés d'acheter des dispenses ecclésiastiques.
Une autre caste qu'on peut assimiler avec les Cahots, est celle des Marrons ou Marans du Languedoc et de l'Auvergne, qui descendent des Morisques restés en France à la suite de l'expulsion de ce peuple par Philippe III. Un grand nombre d'entre eux, au lieu de suivre leurs frères en Afrique, s'établirent dans le midi de notre pays, où ils furent longtemps tenus comme en quarantaine.
Il en est de même des Oiseliers du duché de Bouillon, dont on ne sait rien, sinon qu'ils
étaient tenus à un service humiliant et à « une amende perpétuelle pour avoir, selon qu'on lient d'ancienneté, occupé le château fort de Bouillon et être rebelles contre leur prince et duc de Bouillon. » Le registre sur lequel étaient consignés les noms des familles d'Oiseliers, ayant été supprimé vers le milieu du siècle dernier, elles ne sont plus connues depuis celle époque.
Il est encore d'autres populations qu'on peut rattacher aux Races maudites de la France et de l'Espagne; tels sont les habitants de deux faubourgs de Sainl-Omer, le Haut-Pont et Lyzel, sur lesquels on a tant écrit; ceux de Courlisols et des Riceys en Champagne, les Cacous de Paray-le-Monial dans le Charolais, les Chizerots, les Burins et les Sernioyens de la Rresse; mais, outre que tout ce que l'on sait d'eux est assez vague, il ne paraît pas qu'ils aient jamais été persécutés ou mis en dehors du droit commun. Lue origine incertaine, une imputation de quelque maladie contagieuse et héréditaire, voilà ce qui aura donné lieu au préjugé.
Enfin, si la loi ne reconnaît plus de Cagols depuis longtemps, si dans la plupart des lieux habités par ces parias de l'Occident on en est venu à ce point de ne plus comprendre les sentiments qu'ils inspiraient naguère, il n'en est pas moins vrai que, dans nombre de localités, ces sentiments n'ont rien perdu de leur force. C'est surtout quand un Cagol manifeste l'intention de s'allier par le mariage avec une famille de race franche, qu'ils se font jour avec plus ou moins de violence; quelquefois ils se traduisent en injures et en coups de bâtons ou de fourches; en d'autres circonstances, ils remettent en lumière des chansons satiriques, vieilles de plusieurs siècles, composées dans le but de tympaniser les Cagols, ou de conserver leurs noms, qui y sont accouplés les uns aux autres en forme de litanie Grâce à cette persistance d'un préjugé si condamnable, on a pu récemment, après avoir reconstitué le cartulaire des Cagots, rassembler, pour ainsi dire, leur romancero. Dans ce recueil, tout n'est pas poétique sans doute; mais il s'y trouve quelques pièces qui méritent cet éloge, deux surtout, l'une en basque, composée au dix-septième siècle, l'autre en breton, antérieure au quinzième, intitulée Ar Gakouzcz la Caqueuse) : ces deux petits poëmes se recommandent par une grâce naïve et touchante, qui s'allie à d'autres qualités réelles de composition littéraire.
Francisque MICHEL.
Professeur de Littérature étrangère à la Faculté des Lettres de Bordeaux, Membre du Comité des Monuments écritl de l'Histoire de France.
Francisque Michel. Histoire des Races maudites de la France et de l'Espagne. Paris, 1817, 2 vol. in-8.
L'auteurdi ce lavant ouvrage ayant analysé et comparé, dons son travail, tous Ici iraîjni faits antérieurement sur le sujet qu'il a lui-même étudié al approfondi avec Uni de *om( nous citerons seulement les sources les plus importantes où il a puisé. Les principaux auteurs qui ont parle îles Races
maudites, sont : Laurent Joubert, Annnt. in G aient libms de Facultattbut
nat'trahbuê , imprimées an t. I de ses Opéra (Franeof., 1599, in-fol.
p. 17i; lr. Belleforeat, Cosmographie universelle (Par., Ni.-. Cbesneau, 1575, in-fol.), t. l,p. "7; Jodocus Sincerus ^Just Zinzerling) funérarium GalUat, cum appendice de Burdigala (Lu^d., 1616, in-16); Fiorimond
deRœmond, VAnttchriêt Cambrât, 1613, in-8), p. 567; Jean Damai. Suppt. det Chroniques de Bourdeauz (Bourdeau* , 1620, in-4); Atnbr.
l OEuvreê Par.. 1607, m-fol.l, p. 744; Goill. Bouche», Troisiesme
titre des Séries ïPar., Ad. Perier, 159$, in-i2J , p. 4S5 ; G. des Inno- Cents, Examendes Elèphantiques ou lépreux \L)vn, I j95, iii-^ , p. 17; Don Marlin àc Vixcay, Drecho de naturateza que los naturales de ta 31irendad de San Juan del Pie del Puerto tienenen los reynos de la Corona de Caêttlla (Zaragoz... 1621, in-4 . p. 125 ; Arn. Oihenard , Notifia utiusque Vascontœ Par.. Ifô" , in-4), p. 414; Pierre de SJarca , tfisï. d- B>arn Pan;. 1640, in-fol.) , p. 71 ; Yonuti . Dûstrt. sur les anc. tnonutn. de Bordeaux , sut les Gahets , etc. (Bord., 1754, in-4 , p. 136; Vanqne Bollecour. De quelques particularités peu connues du pays de P i ; - 5toI. in-(2), t. 11, p. i 1 3 ; D.Mi-uel de Lacdiz;dta! t Iriljc, Apot. por los Agates de Xavarra , y lo6 Chuetas de Mal'orçâ, con una brève digresion à los Yaqueros de Asturiat [Madrid, 1"" i, in S); lïïmi^nd de Charlummêres , Observ. faites dans tes Pyri- -i- • Par., 1789, in-8 . y. Ï04; Houreastremé, Avent. de messire Anselme (Par. , 17^i, 4 vol. in-^ , I. I. p. 375; Henri Grégoire, Recher. sur les Oietîiers, Its t'olltberts, les Cagous, les Gahets} les Cagots, etc.,
Recherches, qui, Irad. en allemand par le baron de Lindenau et publ. dancelle langue, sont encore inédites en français , mais elles ont été abrégées par Guin^uenë, dans un mémoire inséré au Magas. Encyclop., ta 1S10. t. IV, p. 251 ; Mamelle d'Accous , Préjugé vaincu , ou Dissert, fur la ladrerie Pau, 1^01, in-8 de 16 p.]; l'abbe Ctiaudon, De la lèpre et d-c Cagots ou Capots/dans le Bullet. polymat. du J/useum d'Instr. pubt,, de Bordeaux, t. XIII, année 1M 5 : J. M. J. De^ille, Annalet de la Bigorre [Tarbes, 1818, in-8), p- 35; Pala>s0U, Âtem. pour servir à f'/.istoire naturelle des Pyrénées et des pays adjacents Pau , 1SJ5, in-8 , p. 317 ; G. A. ^'alkeuaer. Lettre sur tes VaudoiS, l*s Cagots et les Chrétiens primitifs, dans le; Noue. Ann, des Voyages, t. XXV 111, ann. 1 S 5 " Alex. Teulet, les Cagots. dans la Jtevue de /uns, t. LVII, ann. e 1""": A. Michelet , Disaert. sur les Colttberts , Cagots, Caqueux, Gésitams. etc.. dans son Hist. de France (Paris, 1855, in-8), t. I, p. 495; Gdtod, Hôte sur les Cagots des Pyrénées , dan* l'Iicno du Monde savant, ann*>: 1*43. p. 317, etc., etc.
Attcnîitnnts, ©ueur, (Couve te miracles.
Mœurs el Usages de la vie civile.
es invasions des Barbares, et même les chansons de geste, qui en avaient perpétuéle souvenir parmi les classes illettrées, étaient depuis longtemps effacées de lotîtes les mémoires, lorsque les contrées d'où ces populations s'étaient ruées en armes sur le reste de l'Europe furent mises en émoi par l'arrivée "d'étrangers dont les mœurs et la physionomie n'étaient rien moins que rassurantes. Dés l'année lïlT. leur apparition est signalée dans le voisinage de la mer du Nord, non loin de l'embouchure de l'Elbe. De lit. ils se portent vers la Hanse teutonique.
commençant parLunebourg; ils gagnent ensuite Hambourg; enfin, suivant les bords de la Baltique, de l'occident à l'orient, la même troupe visite les cités libres de Lubeck, de Wisntar. de Rostock, de Strahlsund et de Greifswald.
Kendiaols ett Fol. I
Ces nouveaux venus, connus depuis en Europe sous les noms de Cingari, Cigani. Zigeuner, Gypsies, Gitanos, Égyptiens, Bohémiens , etc., mais qui se désignaient euxmêmes, dans leur langue, par le titre de Roma ou de gens mariés, étaient au nombre de trois cents environ, tant hommes que femmes, mais non compris les enfants, qui devaient foisonner; ils marchaient divisés en plusieurs bandes, qui relevaient toutes du même chef et se suivaient de près. Au dire de deux chroniqueurs , dont l'un parait avoir été témoin de leur arrivée, ces gens étaient très-sales , fort laids, et hideux de noirceur; ils se donnaientlenomde.S'tjc«Mes. Ils avaient des chefs, un duc et un comte, qui les jugeaient et auxquels ils obéissaient. Ils échangeaient souvent leurs chevaux, et certains étaient montés, tandis que d'autres allaient à pied. Les femmes voyageaient sur des bêtes de somme, avec les bagages et les petits enfants. Superbement vêtus, les chefs avaient des chiens de chasse, suivant l'habitude de la noblesse; mais il ne paraît pas qu'ils en fissent usage pour chasser, le silence et la nuit leur étant plus propices. A les en croire, leur vie errante avait pour cause leur rechute dans le paganisme après une première conversion à la foi du Christ; et, en pénitence de leur faute, ils devaient continuer leur course aventureuse pendant sept ans. Ils portaient et montraient des lettres de recommandation de divers princes , entre autres de Sigismond, roi des Romains, lettres qui leur procuraient un bon accueil partout où ils se présentaient. Leur troupe campait la nuit dans la campagne, parce que leurs habitudes de brigandage leur faisaient craindre d'être arrêtés dans les villes. Cette crainte ne tarda pas h se réaliser; on s'empara de plusieurs d'entre eux en divers endroits, et on les mit à mort.
Appréhendant de partager un pareil sort, voyant d'ailleurs qu'il n'y avait que peu de chose à gagner sur les bords de la Baltique, dont les habitants avaient l'esprit ouvert par la pratique des affaires, les Bohémiens songèrent à s'en éloigner. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on les trouve en 1418 à Meissen près de Dresde, à Leipzig et dans la Hesse. Ils furent chassés de la première de ces villes et de toute la Misnie par le margrave Frédéric le Belliqueux, rigueur qu'ils avaient méritée par les vols et les désordres dont ils s'étaient rendus coupables.
La même année, ils parurent en Suisse en assez grand nombre; cette multitude \ entra par le pays des Grisons, traversa le canton d'Appenzell et pénétra dans celui de Zurich. Ils allèrent ensuite jusqu'il Baden en Argovie, et Là ils se séparèrent en deux bandes. Les chroniqueurs qui rapportent ces faits nous apprennent que ces étrangers étaient tous noirs, même les enfants. Ils avaient leurs ducs, leurs comtes et leurs seigneurs, et leur principal chef était le duc Michel d'Egypte. Ces Bohémiens, qui se disaient de ce pays, racontaient qu'ils en avaient été chassés par le sultan et les Turcs, et qu'ils devaient passer sept ans dans la pénitence et la misère. Les chroniqueurs ajoutent que c'étaient d'ailleurs de très-honnêtes gens , qui suivaient toutes les pratiques de la religion chrétienne; ils étaient pauvrement vêtus, mais ils avaient en abondance de l'or et de l'argent qu'ils tiraient de leur pays : ils mangeaient bien . buvaient autant et payaient de même. Au bout de sept ans, comme ils l'avaient an-
nonce, ces Bohémiens quittèrent le pays. A les en croire, ils s'en retournèrent chez eux; mais il y a beaucoup plus île motifs île penser que bon nombre d'entre eux pénétrèrent dans le grand-duché de Bade, d'où ils purent venir à Strasbourg dans la même année 1418. Ce qu'on peul affirmer, c'est que le 1er novembre de cette année, une bande de Bohémiens vint à Augsbourg; elle se composait de cinquante hommes commandés par deux ducs et quelques comtes, et suivis d'une multitude de laides femmes et de sales enfants. Ils se donnaient pour des exilés de la basse Egypte, et pour experts dans l'art de prédire l'avenir; vérification faite, on vit bien (pie c'étaient des maîtres en fait de vol et de vrais gibiers de potence.
Le 1er octobre de l'année suivante, une borde de Bohémiens parut à Sisleron en Provence, sous le nom de Sarrasins. « Leur étrange visite, on le pense bien, dit un historien du pays, ne fut pas sans inspirer des craintes. On ne voulut pas les recevoir dans la ville; ils restèrent, pendant deux jours, campés à la manière des gens de guerre, dans un pré, au quartier de la Beaume, où on leur envoya des vivres, t< suivant en cela. )» ajoute la délibération, l'exemple des autres villes de la Provence par où ils avoieni » passe'1. ■> Ils consommèrent dans un repas cent pains du poids de vingt onces, d'où l'on peut juger a peu près de leur nombre. Ceux qui parurent h Paris, en 1427, . . . n'étaient guère plus nombreux... Comme la troupe de Paris, la nôtre avait des chevaux, et, pour la commander, un chef à qui furent présentés les vivres. » (Histoire de Sisleron, Urée de ses archives, etc.. par Ed. de Laplane, tome Pr, Digne, 1843, in-8°, pag. 261 , 2(i2. )
Comme les lettres de recommandation que les Bohémiens tenaient ou disaient tenir de l'empereur Sigismond, ne pouvaient pas leur être d'un grand secours hors des contrées soumises à sa domination, ils durent songer à s'en procurer d'autres, d'un effet tout aussi puissant, mais bien plus général : or, qui pouvait donner ces lettres, sinon le pape? C'est sans doute pour les obtenir, que ces gens-là songèrent à passer en Italie. L'un des continuateurs de la Chronique de Bologne de Fra Bartolomeo délia Pugliola l'ait mention, à la date du 18 juillet 1 V22, de l'arrivée d'une troupe d'étrangers commandée par un chef nommé André, qui se disait duc d'Egypte, et composée décent personnes environ, en y comprenant les femmes et les enfants. Ils se logèrent en dedans et en dehors de la porte ditetfi Galiera, et s'installèrent sous les galeries, à l'exception duduc, qui logeait «à l'auberge del Re. A l'en croire, ce duc ayant renié la foi chrétienne, le roi de Hongrie s'était emparé de sa terre et de sa personne. Alors il avait dit au roi qu'il voulait retourner au christianisme, et il s'était fait rebaptiser avec environ quatre mille hommes des siens, lue fois rentrés dans le giron de l'Église, le roi de Hongrie leur enjoignit de courir le monde pendant sept ans, d'aller à Home auprès du pape, après quoi ils pourraient retourneren Egypte. Quand ceux-ci arrivèrent à Bologne, ils avaient quitté leur pays depuis cinq ans, et plus de la moitié d'entre eux étaient morts. Ils prétendaient avoir un décret du roi de Hongrie . qui était empereur, en vertu duquel ils pouvaient voler, pendant la durée de ces sept années, partout où ils iraient et sans encourir aucune punition. Durant les quinze jours qu'ils restèrent à Bologne,
beaucoup de monde allait les voir, <■ ii cause de la femme du duc , qui , disait-on . savait deviner et direcequi devait arriver h une personne pendant sa vie, comme ce qu'elle avait pour le présent , et le nombre de ses enfants, et si une femme était méchante ou bonne, et d'autres choses. » La Bohémienne tombait juste sur bien des points (di cose assai diceva il vero); et de ceux qui v< allaient connaître leurs destinées , bien peu allaient la trouver, sans qu'on leur volât leur bourse, bien peu de femmes, sans qu'on leur coupât le pan de leur robe. Les Zingari erraient aussi dans la ville au nombre de sept ou huit ensemble: elles entraient chez les citadins, et tandis qu'elles leur contaient des sornettes, ou qu'elles marchandaient quelque chose dans une boutique, l'une d'elles faisait main basse sur ce qui était à sa portée. Il se fit de cette façon beaucoup de larcins dans Bologne; aussi cria-t-on par la ville que nul n'allât plus chez eux sous peine d'une amende de cinquante livres et d'excommunication. On permit même à ceux qui avaient été volés, de les voler à leur tour jusqu'à concurrence de leurs pertes. Forts de cette permission, à laquelle on n'eût jamais songé ailleurs qu'en Italie, plusieurs Bolonais ensemble entrèrent, pendant la nuit, dans une écurie où se trouvaient quelques-uns des chevaux de ces gens-là, et prirent le plus beau. Pour le ravoir, les Zinyari convinrent de restituer bon nombre d'objets volés et s'exécutèrent; mais, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire là, ils quittèrent Bologne et prirent le chemin de Borne.
« Notez, ajoute le chroniqueur, que c'était la plus laide engeance qu'il y eût jamais eue dans ces contrées. Ils étaient maigres et noirs, et mangeaient comme des pourceaux; leurs femmes allaient en chemise et portaient une couverture en sautoir (inui schiavina ad armacollo). des boucles d'oreilles et un ample voile sur la tète. Une d'elles accoucha sur le marché, et, au bout de (rois jours, elle alla rejoindre les autres. »
De Bologne, qu'ils quittèrent vers le 1" août, les Bohémiens se rendirent à Forli, où ils arrivèrent le 7 du même mois: s'il faut s'en rapporter au chroniqueur de cette dernière ville, le dominicain Fia Geronimo : ils étaient cette fois environ deux cents, tant hommes que femmes et enfants : ils se disaient envoyés par l'empereur et animés du désir d'embrasser la foi chrétienne. Ils restèrent deçà et delà pendant deux jours, vivant, non en gens réglés, mais plutôt comme des bêtes fauves et des larrons. <• A ce que j'ai appris, dit l'écrivain, quelques-uns disaient qu'ils étaient de l'Inde. »
Fra Geronimo nous apprend encore qu'ils allaient à Borne, auprès du pape. Ils accomplirent leur projet, et les lettres de protection du saint-père, qu'ils montrèrent désormais en place de celles de l'empereur, ne laissent aucun doute sur le succès de leur pèlerinage dans la métropole de la chrétienté.
Alors la troupe revint sur ses pas. et nous la retrouvons à Bàle et dans le Wiesénthal, comté de Souabe, en cette même année 1V22; le chiffre de cinquante chevaux, que donne le chroniqueur bâlois, à défaut du nombre des individus, nous porte à croire que ce nombre était de plusieurs centaines: toutefois ils n'avaient qu'un seul chef, et ce chef n'était pas celui d'Italie; il portait le nom de o duc Michel d'Egypte. » Aux saufconduits impériaux donl ils se prévalaient auprès des .autorités et des populations, ils
joignaient des lettres de recommandation fraîchement obtenues du pape; et, modifiant le récit qu'ils avaient adopté jusqu'à ce jour, ils disaient qu'ils étaient les descendants de ces Égyptiens qui refusèrent l'hospitalité à la sainte Vierge et à son époux pendant leur fuite en Egypte avec l'enfant Jésus, et qu'en punition de ce crime Dieu les avait voués à la misère.
Pendant les cinq années qui s'écoulèrent après la visite des Bohémiens à Bàle et au Wiesenthal, les documents connus jusqu'à ce jour sont muets sur le compte de cette race, et ce n'est qu'en 1427 qu'on la retrouve dans les environs de Paris. Voici en quels termes un bourgeois de cette ville, dont le journal ne fut longtemps connu que par un extrait donné dans les Recherches de la France d'Etienne Pasquier, liv. iv, ch. 1 9, rapporte l'arrivée de nos gens: « Le dimenche d'après la my-aoust, qui fut le dix-septiesme jour d'aoust oudit an mil quatre cent vingt-sept, vindrent à Paris douze penanciers (pèlerins) , comme ils disoient; c'est à sçavoir ung duc et ung comte, et dix hommes tous h cheval; et lesquels se disoient très-bons chrestiens, et estoientde la basse Egypte, et encore disoient qu'ils avoient esté chrestiens autrefois, et n'avoit pas grand temps que les chrestiens les avoient subjugués et tout leur pays, et tous fait christianer, ou mourir ceux qui ne le vouloient estre. Ceux qui furent battisés furent signeurs du pays comme devant , et promisrent d'estre bons et loyaux , et de garder la foy de Jésus-Christ jusques à la mort; et avoient roy et royne en leur pays qui demouroient en leur signorie, parce qu'ils furent chrestiennés. » Envahis par les Sarrasins, ils s'étaient hâtés de faire leur soumission et d'embrasser la religion du vainqueur : sur quoi l'empereur d'Allemagne, le roi de Pologne et d'autres seigneurs avaient pris les armes et chassé les infidèles. Cette fois le peuple conquis avait espéré rester dans son pays, comme la première fois, en revenant au christianisme; mais il n'en avait point été ainsi, et le conseil des souverains coalisés avait décidé que les renégats de la basse Egypte ne rentreraient dans leur pairie qu'avec le consentement du pape. Pour l'obtenir, ils s'étaient rendus à Rome, grands et petits, et avaient confessé leurs péchés au saint-père, qui leur avait prescrit, pour pénitence, de courir le monde pendant sept ans de suite, sans coucher dans un lit, ordonnant en même temps, à ce qu'on disait, a tout évèque et abbé portant crosse de leur donner une fois pour toutes dix livres tournois. Ils erraient depuis cinq ans lorsqu'ils vinrent à Paris. « Et vindrent, continue le narrateur, le dix-septiesme jour d'aoust l'an mil quatre cent vingt-sept, les doze devantdits. Et le jour Sainct -Jehan Decolace vint le commun, lequel on ne laissa point entrer dedens Paris, mais par justice furent logés à la Chapelle Sainct-Denis; et n'estoient point plus en tout, d'hommes, de femmes et d'enffents, de cent ou six vingts ou environ; et quant ils se partirent de leur pays, estaient mille ou doze cents, mais le remenant {reste) estoit
mort en la voye Item, quant ils furent à la Chapelle, on ne vit oncques plus grant
allée de gens à la beneission (bénédiction de la foire) duLandit, que là alloit de Paris, de Sainct-Denis et d'entour Paris, pour les voir. Et vray est que les enfi'ents d'iceux estaient tant habilles, fils et filles, que nuls plus; et le plus et presque tous Mœurs et Ossgts de la vit civile. BOHÉMIENS, Mendiants, etc. Foi. III
avoient les deux oreilles percées , et en chacune oreille ung anel d'argent , ou deux en chacune, et disoient que c'estoit gentillesse (noblesse) en leur pays. Item, les hommes estaient tris-noirs, les cheveux crespés, les plus laides femmes que on pust voir, et les plus noires; toutes avoient le visage de plaie, les cheveux noirs comme la queue d'ung cheval, pour toutes robbes une vieille flaussoie (couverture) très -grosse, d'ung lien de drap ou de corde liée sur l'espaulle, et dessous ung povre roquet (rochet) ou chemise pour tous parements (parures). Brief , c'estoient plus pouvres créatures que on vit oncques venir en France de aage d'homme; et, néanmoins leur pouvreté, en la compaignie avoit sorcières qui regardoient es mains des gens, et disoient ce que advenu leur estoit ou à advenir^et mirent contans (discordes) en plusieurs mariaiges... Et qui pis estoit. en parlant aux créatures, par art magique ou autrement, ou par l'ennemi d'enfer, ou par entreget (tour) d'abilité , faisoient vides les bourses aux gens, et le «nettoient en leur bourse, comme on disoit. Et vrayement j'y fus trois ou quatre fois pour parler à eux; mais oncques ne m'aperceu d'ung denier de perte, et ne les vys regarder en main ; mais ainsi le disoit le peuple partout, lant que la nouvelle en vint à l'évesque de Paris, lequel y alla et mena avecques lui ung frère meneur, nommé le Petit Jacobin, lequel, par le commandement de l'évesque, fist là une belle prédication en excommuniant tous ceux et celles qui ce faisoient, et avoient cru et monstre leurs mains. Et convint qu'ils s'en allassent, et se partirent le jour Nostre-Dame en septembre, et s'en allèrent vers Pontoise. »
Ce récit, fait par un témoin oculaire, porte l'empreinte de la sincérité: mais il n'en est pas de même de celui des Bohémiens, qui ne saurait résister à la critique la moins sévère. Au reste, ils ne persistèrent point dans leur première version, ainsi que nous l'apprend le rédacteur de la Continuation du Mercure français, a l'année 1612 : ci Je demanday à quelqu'un d'eux , dit - il , lesquels disoient que leurs prédécesseurs estoient Egyptiens, en quel temps ils estaient venus en France; ils me dirent que lorsque les roys de France, et entr'autres S. Loys, avoient esté faire la guerre en Levant, leurs prédécesseurs estans chrestiens d'entre l'Arabie et l'Egypte s'estoient retirez es armées chrestiennes, et servy à faire la guerre contre les Sarrazins; mais que par succession de temps lesdits Sarrazins ayans chassé les François et tous les chrestiens de l'Egypte . leurs prédécesseurs avoient esté contraincts d'abandonner le pays de leur naissance, et par permission tant des roys que des empereurs, on les avoit laissé vivre en Europe comme ils faisoient en Arabie et Egypte . seavoir sans demeure arrestée; que ceux qui estoient premièrement arrivez en France avoient esté tousjours appeliez Egyptiens, mais que par succession de temps ceux qui estoient descendus en la Dalmatie, ayans rodé par la Mœsie, Hongrie et Bohême, et en fin venus en Fiance, avoient esté appeliez Bohémiens. »
Trois ans après leur première apparition à Paris, « le cinquiesme jour du mois de juing 1430 , vindrent à Metz plusieurs Sarrazins du pays d'Egypte, qui se disoient estre baptisés; et estoient bien en nombre de cent el cinquante, hommes que femmes et
petits enlfans; et, comme ils disoient, y avoit un duc et deux chevaliers, et estoienl très-laides gens. » En 1432, cette troupe ou une autre se montra à Erfurt, et en 1433 on vit ou l'on revit des Bohémiens en Bavière.
Jusque-là, nous n'avons vu que de petites bandes commandées par des ducs ou des comtes, et nous ne saurions trouver la le germe des nombreuses populations bohémiennes disséminées dans toute l'Europe et même dans l'Afrique septentrionale; mais l'émigration continuait , sans que les chroniqueurs qui avaient parlé de ces visites dans leur nouveauté y fissent plus d'attention , et certains détachements étaient commandés par des chefs supérieurs aux premiers. C'était là du moins le cas pour les Zigeuner qui, en 1438, parurent dans la Bavière, où leur race n'était pas inconnue, dans la Bohème et dans l'Autriche occidentale; ils étaient commandés par un roi nommé Zindclo, ou plutôt Zindl. Comme leurs prédécesseurs, dont ils ne différaient en rien pour les mœurs, ils se disaient d'Egypte, et condamnés à sept ans d'exil pour le crime de leurs ancêtres, qui avaient refusé l'hospitalité à la Vierge, mère de Dieu, et à son enfant. Nous avons vu que la bande qui vint à Bàle en 1422, avait déjà débité cette fahle.
Ce n'est que neuf ans plus tard que des Bohémiens apparurent en Espagne; du moins un manuscrit des archives municipales de Barcelone fait mention, en ces termes, de l'arrivée d'une horde de ces aventuriers : « Dijous a ix de jung m. ccccxlvii., entra en la présent ciutat un duch e un compte ab grau multitut de Egipcians e Bomians, genl trist e de mala farga ; e metianse molts en devinar algunes ventures de les gents. » (Le jeudi 9 juin 1447, entrèrent en la présente cité un duc et un comte avec une grande multitude d'Égyptiens et de Bohémiens, gens tristes et de mauvaise mine; et plusieurs se mettaient à deviner quelques aventures des gens. ) Evidemment, comme le lait observer judicieusement M. Paul Balaillard, dans le mémoire duquel nous avons si largement puisé, ces Bohémiens étaient entrés en Espagne par l'extrémité orientale • les Pyrénées. Plus tôt ou plus tard, il en vint d'autres de la Flandre, si l'on peut toutefois tirer une pareille induction de l'expression Flamenca île Borna, par laquelle on dé-signe, en argot, les Gilanos de la Péninsule. Rama, il est important de le foire remarquer, ne veut pas dire ici la ville éternelle, mais la nation des Roma ou des gens mariés, nom que se donnent les Bohémiens. A cette observation, M. Paul Bataillard en ajoute une autre; c'est que « les premiers qu'on vit en Espagne venaient probablement des Pays-Bas, d'où leur est venu leur nom de Flamands. »
Le 12 décembre de la même année 1447, où l'on vit arriver des Bohémiens à Barcelone, cent Sarrasins vinrent demander à l'hôtel-de-ville d'Orléans « que on leur donnas! Taumosne à passer pays. »
Le mercredi 7 novembre 1453, soixante à quatre-vingts Bohémiens, venant de Courtisolles, arrivèrent à l'entrée de la ville de la Cheppe (département de la Marne, arrondissement de Chàlons), « en entencion de y astre logiez; entre lesquels en y avoil aucuns qui portoient javelines, dars et autres hahillemens de guerre. » Les nouveaux-
venus insistant pour être hébergés, le procureur royal de la ville leur montra « que, n'y avoit pas longtemps , ilz ou aucuns de ladite compagnie ou autres semblables avoient esté logiez illec (là), et y avoient fait plusieurs maulx en desrobant, » etc. A ces arguments le magistrat en ajouta d'autres qui ne firent pas plus d'impression sur nos aventuriers; toutefois ils se virent contraints , par l'attitude menaçante de la population, de se remettre en route. Dans leur retraite, ils furent suivis par deux habitants, dont l'un tua un Bohémien à cheval nommé .Martin de la Barre. C'est pour avoir rémission de ce crime que le meurtrier s'adressa au roi de France, qui lui fit expédier des lettres, d'où nous avons tiré les détails qui précèdent. Parmi les autres non moins curieux qu'elles renferment, on y trouve mention du bruit public que lesdits Bohémiens étaient en la sauvegarde du roi et avaient lettres de congé pour passer et repasser par le royaume; mais il est sûrement regrettable que cette pièce ne renferme rien de plus qui nous indique jusqu'à quel point ce bruit était fondé.
Un document du même genre nous apprend qu'il y avait, en 1467, des Sarrazins ou Boesmiens dans le pays de Fontenay, situé à quelques kilomètres de Charolles (Saôneet-Loire).
Enfin, des Bohémiens reparurent à Sisteron en 1457, 1601 et 1616. En 1457, on leur donna un florin pour l'amour de Dieu, afin qu'ils se retirassent au plus vite; on leur fit encore l'aumône en 1601; mais en 1616 on les congédia tout uniment, en exécution d'un arrêt du parlement de Provence rendu à la date du 3 août 1614.
Avant cette décision, les Bohémiens avaient été bannis du royaume par diverses ordonnances royales, dont la plus ancienne, après celle de 1539, est l'édit des états tenus à Orléans, publié le 3 septembre 1561. L'article 103 enjoignait « à tous baillifs, sénéchaux, ou leurs lieutenans, et autres officiers du roy, chacun en son destroict (district), faire commandement à tous tels imposteurs qui empruntaient le nom de Bohémiens ou Egyptiens, leurs femmes , enfans , et autres de leur suite , de vuider dans deux mois de ce royaume, à peine des galères et de punition corporelle. » Cette disposition fut renouvelée en 1612.
Le sénat de Strasbourg avait pareillement rendu, en 1522, un arrêt qui bannissait les Bohémiens du territoire de la république , et ceux de Lorraine avaient été traités de même par des ordonnances ducales de 1534, 1541 , etc.; enfin, les états-généraux du royaume de Navarre avaient déployé la même rigueur contre ceux de ce pays, dès 1 53S et 1575. Les règlements que firent ces états furent renouvelés et confirmés en 1591 , 1592, 1613, 1625, 1628, 1662, 1665, etc.
Le conseil de la ville de Genève eut aussi à s'occuper des Bohémiens vers la fin du quinzième siècle et dans le commencement du seizième. Le 18 décembre 1532, ci certains larrons bohémiens, qui se nommoient Égyptiens, au nombre de plus de 300 , unit hommes que femmes et enfans, frappent à Plainpalais les officiers qui leur défendoient d'entrer dans la ville ; les citoyens accourent au secours de leurs officiers; les Bohémiens se retirent au couvent des Augustins et s'y fortifient pour se défendre; les bourgeois
les veulent piller, mais la justice l'empêche, qui en prend une vingtaine; ils demandent pardon et on les renvoyé. »
De pareilles luttes durent se reproduire plus d'une fois en d'autres lieux ; mais toutes sûrement n'eurent pas la même issue. On cite un combat que les habitants de Vianne . petite ville du département de Lot-et-Garonne, soutinrent, en 1632, contre une troupe de Bohémiens qui voulait loger par force dans leurs murs. Ces aventuriers périrent tous; leur chef fut pris et conduit devant le parlement de Bordeaux, qui le condamna a être pendu. Vingt et un ans auparavant, le maire et les jurats de cette ville donnaient l'ordre au capitaine du guet d'opérer l'arrestation d'un chef de Bohémiens qui s'était enfermé dans la tour de Veyrines, à Mérignac, d'où il infestait le pays; et, le mercredi 21 juillet 1622, les mêmes magistrats expédiaient aune ordonnance par laquelle estoit enjoinct aux Boemes vuider de la paroisse d'Eysines dans vingt-quatre heures, à peine du fouect. »
Un fait plus honorable pour les Bohémiens, c'est qu'un de leurs plus fameux capitaines, nommé Jean-Charles, mena quatre cents hommes à Henri IV, qui en reçut de bons services. « J'ay veu en Poictou et en Anjou, dit le rédacteur de la Continuation du Mercure français, à l'année 1612, durant ces derniers troubles, aucuns de ces Egyptiens suivre l'armée conduite par monsieur le prince de Conty. Parmy eux, il y avoit de bons soldats, qui vivoient en Arabes, menans du bestail quant et eux. C'estoient de subtils trompeurs, grands voleurs , et vendeurs de chevaux. D'un meschant cheval maigre , par le moyen de certaines herbes qu'ils cognoissoient et qu'ils luy donnoient à manger, ils le faisoient devenir refaict et poly, puis l'alloient vendre aux foires et marchez voisins d'où ils estaient logez ; mais ceux qui les acheptoient recognoissoient leur tromperie au bout de huict jours , car leur cheval redevenu maigre demeuroit sur la litière, et peu après mouroit. »
Un tour beaucoup plus plaisant est celui dont Tallemant des Réaux fait honneur à Jean-Charles, ce capitaine de Bohémiens dont nous parlions tout a l'heure , et que nous soupçonnons fort d'être le même que le capitaine Charles, avantageusement nommé dans la Vie généreuse des Mattois, Gueux, boemiens et Cagoux. Ses hommes étaient logés dans un village dont le curé était riche et avare et fort haï de ses paroissiens; « il ne bougeoit de chez lui , dit le spirituel conteur, et les Bohèmes ne lui pouvoient rien attraper. Que firent- ils? Ils feignent qu'un d'entr'eux a fait un crime, et le condamnent à être pendu à un quart de lieue du village, où ils se rendoient avec tout leur attirail. Cet homme , à la potence , demande un confesseur; on va quérir le curé. 11 n'y vouloit point aller; ses paroissiens l'y obligent. Des Bohémiennes cependant entrent chez lui, lui prennent 500 écus, et vont vite joindre la troupe. Dès que lependard les vit, il dit qu'il en appeloit au roi de la petite Egypte; aussitôt le capitaine crie : « Ah, le traître! je me » doutois bien qu'il en appelleroit. » Incontinent ils troussent bagage. Ils étoient bien loin , avant que le curé fût chez lui. » A ce bon tour Tallemant ajoute le suivant : « Un Bohème vola un mouton auprès de Roye, en Picardie... ; il le voulut vendre cent sous
à un boucher; le boucher n'en voulut donner que quatre livres. Le boucher s'en va; le Bohème tire le mouton d'un sac où il l'avoit mis, et y met au lieu un de leurs petits garçons, puis il court après le boucher et lui dit : « Donnez-en cinq livres, et vous » aurez le sac par-dessus. » Le boucher paie et s'en va. Quand il fut chez lui , il ouvre le sac; il fut bien étonné quand il en vit sortir un petit garçon, qui, ne perdant point de temps, prend le sac et s'enfuit avec. Jamais pauvre homme n'a été Unit raillé que ce boucher. »
Comme on le voit, nos Bohémiens étaient bien dignes de servir de maîtres à nos filous, et il n'y a point à douter qu'ils n'eussent dans leur gibecière mille autres tours tout aussi bons que ceux-là . et des procédés de vol meilleurs que les deux qui , dans les Hislorieltes de ïallemant des Réaux , suivent le récit de ces anecdotes. Nous n'en voulons pour garant que l'auteur de Y Inventaire général de U histoire des Larrons, qui dit du capitaine Carfour, liv. II, chap. 7, que «ses compagnons ne l'appeloienl que le Boemien, car il savoit toutes les règles du Picaro, et n'y avoit jour où il n'inventast de nouvelles soupplesses pour les attaquer. » Nous invoquerons aussi, et même plus volontiers, le témoignage de Pecbon de Kuby, auteur pseudonyme d'un curieux livret du seizième siècle, cité plus haut, dans lequel on lit les détails suivants, sous le titre de Maximes des Uoesmiens et Forme du logement : « Quand ils veulent partir du lieu où ils ont logé, ils s'acheminent tout à l'opposite et font demie lieue au contraire; puis ils se jettent en leur chemin. Ils ont des meilleures cartes et les plus seures, dans lesquelles sont représentez toutes les villes et villages, rivières, maisons de gentilshommes et autres, et s'entredonnent un rendez -vous de dix jours en dix jours, à vingt lieues du lieu d'où ils sont partis. Le capitaine baille aux plus vieux chascun trois ou quatre mesnages à conduire , prennent leur traverse et se trouvent au rendez-vous; et ce qui reste île bien montez et armez, il les envoyé avec un bon almanach où sont toutes foires du monde, changeans d'aceoustremens et de chevaux. Quand ils logent en quelque bourgade, c'est tousjours avec la permission des seigneurs du pays ou des plus appareils des lieux. Leur département est en quelque grange ou logis inhabité. Là le capitaine leur donne quartier, et a chascun mesnage son coin à part. Ils prennent fort peu auprès du lieu où ils sont logez; mais aux prochaines parroisses ils font rage de desrober et crocheter les fenneures {svrrures). S'ils y trouvent quelque somme d'argent, ils donnent l'avertissement au capitaine, et s'esloignent promptement il dix lieues de là. Ils font la fausse monnoyeet la mettent [en circulation] avec industrie. Ils jouent à toutes sortes de jeux ; ils acheptent toutes sortes de chevaux , quelque vice qu'ils ayent , pourveu qu'ils mettent de leur argent. Quand ils prennent des vivres, ils baillent gages de bon argent pour la première fois, pour la deffiance que l'on a d'eux; mais quand ils sont prests à desloger, ils prennent encor quelque chose dont ils baillent pour gaige quelque fausse pièce, et retirent de bon argent, et adieu. Au temps de la moisson, ils trouvent les portes fermées, et avec leurs crochets ils ouvrent tout, et desrobent linges, manteaux, poisles (étoffes), argent et tout autre meuble, et de tout rendent compte à leur capitaine
qui y prend son droict. De tout ce qu'ils gaignent aussi au jeu ils rendent aussi compte, fors (hormis) ce qu'ils gaignent à dire la bonne adventure. Ils bardent (trafiquent) fort heureusement, et couvrent fort bien le vice d'un cheval. Quand ils sçavent quelque bon marchand qui passe pais, ils se desguisent et l'attrapent, et font ordinairement cela près de quelque noblesse, faignant d'y faire leur retraicte; puis changent d'accoustremens et font ferrer leurs chevaux a rebours, et couvrent les fers de fustes (feutre). craignant de les entendre marcher. »
Mais tous les Bohémiens ne parcouraient point les campagnes par bandes et pour y commettre des larcins et des vols; bon nombre d'entre eux. adonnés à des arts [tins doux, exerçaient leurs talents dans les villes ou dans les foires. L'auteur de YHisloire générale des Larrons le donne à entendre, quand il dit d'Arpalin, voleur insigne, liv. Ier, chap. 30, que «ores se meslant parmy les troupes des vagabonds et de ceux qu'on appelle Bohémiens, il pratiquoit toutes leurs fourbes acorlcment; tantost il joùoit des gobelets, disoit la bonne adventure, dansoit sur la corde, et faisoil des sauts périlleux... Avec ces coureurs et ces fainéants, il s'en alloit souvent par les foires, et déguisé en bateleur il y faisoil mille tours de souplesse et de passe passe. » Citons encore Leibnitz, qui, recherchant la racine de notre mot gibecière et croyant la trouver dans le latin JEgyplia (Egyptienne), suppose que ces coureurs, vulgairement nommés Egyptiens, ont été les premiers joueurs de gobelets.
A ces détails sur les mœurs et sur les industries diverses de nos Bohémiens, il semble qu'il n'y ail rien à ajouter; cependant on peut encore dire que ces maraudeurs pratiquaient ('gaiement le vol à main armée sur les grands chemins. Nous l'apprenons de d'Assoucy, de burlesque mémoire, qui, racontant la rencontre qu'il fit de quelques mauvais garnements dans une forêt, s'exprime ainsi : «A peine m'eslois-je recommandé à Dieu et à tous ses saints, que je fus abordé par un homme qu'il me sembloit avoir autrefois veu à Crosbois faisant la mesme fonction dans une compagnie de Bohèmes. 11 avoit le visage noir et affreux, mais pourtant guerrier, les cheveux cours et crespus comme un More, les yeux enfoncez, et le nez eschancré el rongé, comme si les rats en eussent emporté la pièce. » (Les Aventures d'Italie de monsieur d'Assoucy. A Paris, de l'imprimerie d'Antoine de Rallié, M.DC.LXXV1I. . in-12, pag. 42.)
En Espagne, où les Bohémiens ne se comportaient pas plus honnêtement, un décrei de bannissement fut rendu contre eux en 1494 : ce qui ne les empêcha point de rester dans le pays, et même de tenter un coup de main sur la ville de Logrono en temps de peste. Une pareille entreprise ne pouvait qu'augmenter l'horreur qu'inspirait cette race, signalée par la voix publique et par les arrêts de la justice, comme pratiquant les arts du diable et volant non-seulement les bestiaux, mais les enfants pour les aller vendre aux Maures de Barbarie. Aussi, les lois se succèdent sans interruption pour débarrasser l'Espagne de ces vagabonds. La première, comme nous l'avons dit, est de l'an 1494: les rois catholiques la firent à Médina del Campo, l'empereur Chârles-Quinf la renou-
vêla à Tolède en 1525, et à Madrid en 1528 et 1534, et Philippe II en 1560. Nous n'avons nullement à parler ici de celles qui ont pour auteurs Philippe III . Philippe IV, Philippe V et Charles III.
Le premier roi de Portugal qui , à ma connaissance , se soit occupé des Bohémiens de ce pays, est Don Jean III , qui les expulsa de ses états par une loi donnée a Lisbonne l'an 1538, le dix-septième de son règne : « Voyant, y est-il dit, le préjudice que causent à mes royaumes et seigneuries les Ciganos qui y viennent et y mènent une existence vagabonde, par les vols et les autres méfaits qu'ils commettent au grand dommage des habitants, j'ordonne que dorénavant nuls Ciganos, hommes comme femmes, n'entrent dans mes royaumes et seigneuries; et, dans le cas où ils y entreraient, qu'ils soient arrêtés et publiquement fouettés , avec la corde au cou et a son de trompe. Après l'exécution, il leur sera assigné un terme convenable pour sortir desdits royaumes et seigneuries; et si, après l'expiration de ce terme, on découvre que quelqu'une desdites personnes n'est point sortie dans le délai fixé, ou si, étant sortie, elle retourne une autre fois à entrer en nosdits royaumes et seigneuries, elle sera encore fouettée publiquement avec la corde au cou et a son de trompe, et perdra tout ce qu'elle possédera: moitié sera donnée à l'accusateur, et moitié aux pauvres du lieu où le Cigano aura été pris. Et cela aura lieu autant pour les Ciganos que pour toutes autres personnes quelconques, de quelque nation qu'elles soient, qui seront errantes comme les Bohémiens, sans être tels; mais si c'est quelqu'un qui soit natif de mes royaumes, il ne sera point exilé, mais déporté deux ans dans chacun des lieux d'Afrique affectés h cette destination, en outre des peines susdites. » L'observation de ces dispositions fut réclamée d'une façon spéciale par les prélats du royaume dans les cortès du mois de décembre de l'année 1562.
De leur côté, les administrations provinciales de la Péninsule ne restaient pas en arrière. A la requête des magistrats de la province de Guipuzcoa et des alcades ordinaires de la ville de Segura, le conseil royal de Castille leur expédia, au nom de l'empereur, en date du 10 juin 1539, une provision pour l'exécution des pragmatiques et lettres royales concernant les Égyptiens. Plus anciennement encore, Germaine de Foix, femme et lieutenante générale de Ferdinand II, rendait, pendant l'assemblée des cortès de Monsô, une ordonnance contre quelques individus qui se disaient vulgairement llofwmiens ; « e sotz nom de Boemians, ajoute l'ordonnance, Grecs e Egiptians van coadunats (marchent réunis) e vagabunts, cometent molt ladronicis (force larcins) e altres mais, dels quais se ignoran los malfactors, per esser (pour être) molts en nombre, e coadjuvar (s'entr'aider) , e cobrir los uns als altres luis malfets, » etc. Cette ordonnance, renouvelée en 1542, fut suivie, en 1547, 1553 et 1585, d'autres ordonnances non moins rigoureuses.
Dans les Pays-Bas, qui. a ces époques, relevaient de la couronne de Castille. les Bohémiens étaient traités avec une véritable barbarie. Charles-Quint, qui leur avait interdit le séjour de l'Espagne, sous peine de six ans de galères, les chassa des Flandres
sous peine de mort. L'ordonnance de ce prince n'eut que peu de résultat, car les états des Provinces -Unies firent un nouveau règlement à leur sujet en 1582. Toutefois, il ne parait pas que cette législation draconienne ait été strictement observée, du moins s'il faut en croire Matthaeus, qui rapporte une sentence de la cour d'Utrecht contre un Bohémien pour avoir, en 1545, désobéi à la loi du bannissement : il fut condamné à être fouetté jusqu'au sang, à avoir les deux narines fendues, les cheveux coupés, la barbe rasée, et à être chassé, pour la vie, du territoire de cette province.
Pour revenir à l'Allemagne, il ne parait pas qu'on y ait pris de mesure générale contre les Bohémiens avant 1500. Cette année. Maximilien I" s'occupa d'eux à la diète d'Augsbourg; mais ce ne fut pas pour les traiter moins durement que dans les autres pays de la chrétienté. Le même soin occupa les diètes de 1530, 1544, 1548 el 1551 ; el les ordonnances qu'elles rendirent furent de nouveau corroborées par un règlement de police donné à Francfort en 1577.
<• On peut, ajoute Grellmann, auquel nous avons emprunté les dates qui précèdent, se former une idée de l'état misérable des Bohémiens d'après les faits suivants : la tradition nous apprend que plusieurs d'entre eux, surtout des femmes, ont été brûlés sur la demande qu'ils en ont faite eux-mêmes, afin de terminer leur triste existence; el nous savons, en dernier lieu, qu'un Bohémien qui avait été pris fut fouetté et conduit mit la frontière, avec menace d'être pendu s'il se montrait de nouveau. Quelques jours après, ce malheureux éprouva le même sort dans un autre endroit, et ensuite dans un troisième. Accablé de son sort affreux, il retourna vers son premier gîte, et demanda qu'on mit à exécution la sentence prononcée contre lui , afin d'être délivré d'un monde où il appartenait à une classe d'êtres aussi réprouvée. On ne les regardait même pas toujours comme des créatures humaines; car on sait qu'il une partie de chasse d'une petite cour d'Allemagne, on ne fit aucune difficulté de tuer, comme des bêtes fauves, une Bohémienne et l'enfant qu'elle allaitait. »
En Italie, la situation des Bohémiens ne fut pas moins précaire que dans les autres contrées de l'Europe. En 1572, ils furent forcés de quitter les territoires de Milan et de l'arme; et, à une époque un peu plus reculée, les Vénitiens les avaient également chasses de celui de la république.
Pour ce qui est de l'Angleterre, où les Bohémiens n'ont pas dû pénétrer avant le milieu du quinzième siècle, ce ne fut que bien plus tard qu'ils donnèrent des inquiétudes au gouvernement; mais elles étaient sérieuses. En effet, en 1530, ils sont représentés, par le statut de la 22e année de Henri VIII, ch. 10, comme « un peuple d'étrangers s'appelant Égyptiens, n'exerçant ni métier ni commerce, venus dans le royaume, et voyageant de comté en comté, d'un lieu dans un autre, en grandes troupes, et faisant usage de giands, de subtils et de frauduleux moyens pour tromper les gens; assurant qu'ils peuvent, par l'inspection des mains, dire la bonne aventure aux hommes et aux femmes; ayant tant de fois par ruse et subtilité dépouillé le monde de son argent, et commis aussi plusieurs crimes et vols. » En conséquence, il leur était enjoint de quitter le Mœurs si Usages h la vis c.vile. BOHEMIENS , Mendiants, el: Fol VII.
royaume et de n'y pas remettre les pieds, sons peine d'emprisonnement et de confiscation de leurs biens mobiliers et immobiliers; s'ils étaient mis en jugement pou; quelque crime, ils n'avaient pas. droit à un jury de medieiale liiignœ, comme les autres étrangers, qui sont jugés par des compatriotes et des Anglais en nombre égal. Plus tard, il fut ordonné parles statuts de la première et de la seconde année du règne de Philippe et Marie, ch. i, et de la cinquième d'Élizabeth, eh. 20, que, si de pareilles gens étaient amenés clans le royaume, l'importateur serait condamné à quarante livres sterling d'amende. « Et, y est-il ajouté, si les Égyptiens eux-mêmes restent un mois dans le royaume, ou si quelque personne âgée de quatorze ans, soit sujet naturel ou étranger, ayant été nie ou trouvée dans la compagnie des susdits Égyptiens, ou s'étanl déguisée comme eux, reste en Angleterre un mois en une ou plusieurs fois, c'est un crime sans bénéfice de déricature. » Sir Matthew Haie nous apprend qu'à des assises du comté de Suffolk on n'exécuta pas moins de treize personnes, en vertu de ces statuts. peu d'années avant la restauration de Charles II.
En Ecosse, les Bohémiens semblent avoir été favorisés jusqu'à un certain point: car un acte du sceau privé, en date de 159i. autorise John Faw , seigneur et comte de la petite Egypte, à rendre la justice à sa troupe et à son peuple, conformément aux lois de l'Egypte, et à punir certaines personnes dont les noms sont rapportés, et qui s'étaient révoltées contre lui. l'avaient abandonné, volé, et s'étaient refusées à rentrer au gîte. 11 est enjoint aux sujets de Jacques VI de prêter main forte pour les appréhender, et d'aider Faw et ses adhérents à retourner chez eux. 11 existe un acte pareil en sa faveur émané de Marie Stuart, en date de 1553, et l'année suivante, il obtint son pardon pour le meurtre de Nunan Small. Tout cela nous fait croire qu'il était resté longtemps en Éc< isse. peut-être même aussi en Angleterre ; et c'est sans doute à lui que les Bohémiens du premier de ces pays doivent le nom de Faw Gang , qu'on leur y donne encore aujourd'hui.
Non moins rigoureux que l'Angleterre et les autres grands états de l'Europe, le Danemark a de même refusé asile aux Bohémiens. Le code des lois de ce royaume porte ordre à tous les magistrats de faire appréhender les Tartares, qui errent partout, causent de grands dommages au peuple par leurs imp< »stures , leurs vols et leurs maléfices.
La Suède, où les Bohémiens commencèrent à se montrer dans les premières années de l'administration de Sténon Struve, c'est-à-dire vers 1513 ou 151i, ne leur a pas éle plus favorable; mais il faut dire que cette sévérité ne se manifesta qu'assez tard , car on ne cite aucun ordre pour leur expulsion antérieurement à 1662.
S'il est vrai, comme on l'assure, que nos aventuriers aient pénétré en Pologne vers 1501 , ils y vécurent près d'un siècle sans être inquiétés; car ce n'est qu'en 1578 qu'on promulgua une loi par laquelle il était défendu de donner asile aux Bohémiens sous peine de bannissement. Quant à la Bussie, nous ignorons entièrement comment elle traita cette race pendant le Moyen Age.
Nous avons fait connaître, à peu de chose près, tout ce que les chroniques, les
registres municipaux, les recueils législatifs et judiciaires renferment sur l'histoire et la condition des Bohémiens depuis leur apparition en Europe jusqu'à l'époque moderne; malheureusement, ces documents ne nous renseignent que bien peu sur les mœurs intimes, les habitudes et les luis particulières à cette race, et ces points ne sont pas moins intéressants à connaître que les rapports qui ont existé entre les Bohémiens et les autres peuples. Il ne faut point désespérer, cependant, de pouvoir se rendre compte du régime intérieur des tribus bohémiennes qui couraient l'Europe pendant le seizième siècle; seulement, ce n'est point aux sources historiques qu'il faut recourir, mais aux ouvres d'imagination. In maître dans ces sortes de création, l'immortel auteur de Don Quichotte, qui parait avoir étudié de près les Bohémiens de son pays, les dépeint avec les plus grands détails dans sa jolie nouvelle de la Gilanilla, composée en 1612. Nous n'en donnerons pas l'analyse , l'ouvrage étant connu de tout le monde; mais nous lui emprunterons un long passage qui servira mieux notre projet. Après avoir raconté les cérémonies qu'il suppose avoir eu lieu à la réception du jeune Don Juan de Carcomo dans la tribu dont Preciosa faisait partie, le plus vieux des Bohémiens prend la parole.
et, s'adressanl au nouvel affilié, il lui dit : c< Nous te donnons cette jeune 611e Il est
en ton pouvoir de la prendre ou pour épouse ou pour maîtresse; tu peux procéder dans ceite rencontre selon que bon te semblera : nous n'y cherchons pas d'autre façon, et n'en sois point surpris, c'est un des privilèges de la liberté de notre vie qui nous affranchit de ces pratiques fatigantes auxquelles le reste des hommes sont sujets lorsqu'ils entrent dans quelque engagement. Considère donc Preciosa. pense mûrement si elle t'agrée, vois si tu trouves en elle quelque défaut; et, si lu viens à l'apercevoir que vous ne soyez pas faits l'un pour l'autre, jette les yeux sur les autres Égyptiennes qui t'environnent, tu auras (die à qui lu donneras la [tomme. Mais nous te déclarons que. quand une lois lu auras choisi, il faudra t'en tenir à ton choix, et te contenter de ta destinée. Nous observons inviolableinent les lois de l'amitié1. Nul ne sollicite ce qu'un autre possède, et de là vient que nous ne sommes jamais tourmentés de la jalousie. Il se peul bien trouver parmi nous des incestes, mais on n'y souffre point d'adultère; car, si quelqu'une de nos femmes ou de nos maîtresses est surprise en flagrant délit, nous ne lui faisons aucun quartier. Et ne t'imagine point que nous ayons recours à la justice; nous nous faisons justice nous-mêmes, nous sommes ses juges et ses exécuteurs; et, après que nous nous en sommes défaits, nous l'enterrons dans les montagnes et dans les déserts, et il n'y a qui que ce soit, pas même ceux qui lui ont donné le jour, qui s'en formalisent et qui nous fassent rendre compte de sa mort. C'est cette crainte et cette frayeur qui retiennent nos femmes dans les bornes de la chasteté, et de là vient... que nous
vivons en assurance de ce côté-là. H y a peu de choses de celles «pie nous possédons, que
nous ne les possédions en commun; mais les femmes et les maîtresses en sont exceptées, une de nos règles inviolables ('tant qu'elles doivent appartenir uniquement à ceux •a qui le sort les a données. H n'y a que la inoi't qui [misse séparer ceux que l'hymen ou l'amour ont unis, ou un âge extrêmement disproportionné; car dans ce cas. qui est
l'unique, il nous est permis de divorcer d'avec une vieille, et de jeter les yeux sur une autre qui soit à peu près de notre âge. Avec ces lois et quelques autres de cette nature, nous nous conservons et passons heureusement notre vie.
» Nous sommes les maîtres de tout l'univers, des campagnes, des fruits, des moissons, des forêts, des montagnes, des fleuves et des fontaines, des astres et de tous les éléments. Accoutumés de bonne heure à souffrir, nous ne souffrons pas, à proprement parler. Nous dormons aussi tranquillement et aussi commodément sur la dure que sur les lits les plus mollets, et le cuir brûlé de notre corps nous est comme une cuirasse impénétrable contre les injures de l'air. Insensibles à la douleur, la torture la plus cruelle ne nous émeut point; et, sous quelque forme qu'on nous fasse envisager la mort, nous n'en pâlissons pas : nous avons appris à la mépriser. Nous ne faisons nulle distinction entre le oui et le non, lorsque nous le jugeons nécessaire; nous pouvons bien être martyrs, mais nous ne sommes jamais confesseurs. Nous chantons, chargés de chaînes et de fers dans les cachots les plus profonds; mais nous sommes toujours muets à la torture. Notre unique profession est de nous approprier le bien des autres; et, comme, pour venir à nos fins, nous n'avons pas besoin de témoins qui nous éclairent, nous nous occupons, par politique . pendant le jour, à quelque petit travail , et nous faisons ordinairement la nuit notre véritable métier. La gloire, le point d'honneur, ni l'ambition ne nous rongent point, et nous sommes par là exempts de cette lâche servitude qui fait de la plupart des grands d'illustres malheureux, ou , pour mieux dire, des esclaves. Nos palais sont des pavillons portatifs, et rien ne peut être comparé aux ornements de ces maisons mobiles. Ce sont les beautés que la nature étale elle-même, et qui sont fort au-dessus de ces lambris dorés et de ces somptueux ameublements, qu'ont inventés un ridicule orgueil et la mollesse efféminée des hommes. Nous vivons sous ces tentes, occupés du présent, sans trop nous soucier de l'avenir. Nous regardons tout avec indifférence, et, vivant de notre industrie, nous nous abandonnons aveuglément à notre étoile, évitant ces trois seules choses: l'église, la mer et la cour des rois. En un mot, nous possédons tout, parce que nous sommes toujours contents des seules choses que nous possédons. »
Que les Gilanos, du temps de Cervantes, parlassent un langage aussi fleuri que celui qui leur est prêté par ce grand écrivain, c'est ce qu'on peut à bon droit se refuser à croire; mais il n'y a point à douter que celle description de la vie bohémienne ne soit foncièrement vraie. Avec la Gitanilla de Madrid, pièce d'intrigue du célèbre historien Don Antonio de Solis, surtout avec d'autres passages tirés de deux ouvrages, l'un du docteur Geronimo de Alcala Yaiiez, contemporain de l'auteur de Don QuichoUc (/:'/ Alonzo mozo de muchos amos), l'autre de Don Juan de Quinones de Benavente (Discurso contra los Gilanos), publié à Madrid en 1031, on peut achever le tableau esquissé dans la Gitanilla de Cervantes.
Relativement à la question du costume, il ne faut rien demander, je crois, aux vieilles gravures qui représentent les Bohémiens, surtout les Bohémiennes, enveloppés de longs
-l larges manteaux ou couvertures d'étoffe parfois rayée. Ainsi que nous l'a déjààppris la Chronique de Bologne, ils portaient cette espèce de niante en sautoir, comme plus tard l'Égyptien dont parle un poëte du temps de Louis XIII :
Clepton de Boesme effronté, Cogneu par sa subtilité , Habille joueur de la harpe filou) , Clepton aux cheveux noirs et gras, Luy couvrant l'espaule et le bras , Et le tapis verd en escarpe.
La Cascarette, satyre par le sieur de Sygognes. (Le Cabinet Satyrique . édition de Paris, m. dc. xxxiiii., in-S°, pag. 695.
A cette époque, déjà loin du Moyen Age, c'était une mode, dont elle avait peut-être hérité du siècle précédent, d'admirer les belles Égyptiennes et les danses qu'elles exécutaient sur les places publiques ou dans des réunions particulières. Gombauld , auteur d'un quatrain sur Liance, célèbre danseuse bohème du temps de Louis XIII , dontTallemant des Beaux nous a conservé la touchante histoire, s'écrie dans une de ses épigrammes :
Ce n'est plus ce qui m'attire Qu'un teint de rose el de lys; Ce n'est plus vous que j'admire, Amaranthes et Phyllis; C'est la belle vagabonde, Qui n'est ny blanche ny blonde .
Qui nous va tous consumer, Qui ne vit que de rapine, Qui n'use, pour nous charmer, Que du fard de Proserpine.
Belle Egyptienne. {Les Epigrammes de Gombauld, etc., liv. III, épig. 16. Paris, Augustin Courbé, IG67, in-12, pag. 132.)
Dans ce même temps, un autre personnage, sinon plus connu, du moins plus élevé en position , donnait un exemple éclatant de l'espèce de fascination que les Bohémiens exerçaient sur les esprits. Dans l'historiette de M. du Bellay, roi d'Vvetot, Talleniani des Beaux dit de ce seigneur : o Sa dernière amitié a été \m Bohême nommé Monlmirail. Ce galant homme en a tiré plus de quarante mille livres, quoique le bon seigneur n'eût plus guère de quoi frire : on le voyoit avec ses cheveux gris el ses deux bosses danser avec des Égyptiennes; sa femme étoit contrainte de capituler avec lui . tantôt que ses Bohèmes ne seroient que tant de jours dans la maison , tantôt qu'ils n'en approche-
roieiil de deux lieues. »
fout vif qu'il était, ce goût pour les danses bohémiennes ne s'éteignit pas avec l'époque dont nous venons de parler; il persistait encore en 1073, année de la compo-
LE MOYEN AGE sition du Malade imaginaire. Chacun sait qu'à la fin du second acte de celte pièce, « le frère du Malade imaginaire lui amène, pour le divertir, plusieurs Égyptiens et Égyptiennes, vêtus en Mores, qui font des danses entremêlées de chansons, » et qu'à la deuxième entrée de halle! . « tous les Mores dansent ensemble, et font sauter des singes qu'ils ont amenés avec eux. »
Ces danses, qui avaient tant de charmes pour nos ancêtres, étaient sans doute trèsvariées, et portaient. ;i coup sûr. des noms différents; on n'en connaît plus aujourd'hui qu'une seule, dont parle d'Assoucy, dans son Ovide Iravesly en vers burlesques, où l'on voit qu'il l'âge d'or
Le vieillard le plus édenté...
Se jouoit , faisoit la disnette , Puis dansoit la Cascarinette.
Pierre de Lancre, conseiller du roi au parlement de Bordeaux, nous assure que les sorciers avaient emprunté aux danses bohémiennes un branle qu'ils dansaient au sabbat. « communemanl se tournant les espaules l'un l'autre, et le dos d'un ehascun dans le rond de la danse, et le visage en dehors. » Rien de plus naturel qu'un pareil emprunt, ajoute l'écrivain . « caraussiles Bohèmes coureurs sont à demy diables : je dy ces longs poils sans patrie, qui ne sont ny .Egyptiens, ny du royaume de Bohême, ains ils naissent par tout en chemin faisant et passant pais et dans les champs et soubs les arbres, et font les dances et bastelages à demy comme au sabbat. Aussi sont-ils frequens au pais de Labourt. pour l'aisance du passage de Navarre et de l'Espagne. ■> Là iN avaient autant de succès qu'à Paris, du moins auprès des classes élevées. Dans le livre-journal des dépenses de la maison du président de Marca. ou lit. sous la date du 23 avril 1659 : •< Aux Bohèmes. 1 fr. 10 s. » Cette somme, trop considérable pour une simple aumône, devait être le prix d'un divertissement de danse et de chant, plutôt qu'une rétribution pour s'être fait dire la bonne aventure, autre industrie dans laquelle nos gens excellaient.
Au reste, il faut y prendre garde, les noms par lesquels on désignait (liez nous ces aventuriers ne leur étaient peut-être pas exclusivement réservés. Ainsi . nous savons par deux pièces du Théàlre italien de G/ierardifla Coquette ou l'Académie des dames, acte I ". se. 2; la Foire de Saint- Germain, acte II. se. 2) qu'à la fin du dix-septième siècle on était dans l'usage de donner aux domestiques le nom de Cascarel. sans qu'on en puisse rien conclure pour leur origine. Autant on en peut dire des marchands de vieux habits, que plus anciennement encore on appelait Bohèmes, comme on le voit par ces vers tirés d'une satire du sieur de Sigognes sur le pourpoint d'un courtisan :
Soit qu'au Boesme il te revende, Soit que pour servir d une offrande Tu sois en Italie porte , Estendart de nouvelle bride ,
Rendant en l'honneur de la ligue Aux picoreurs la liberté.
(Le Cabinet Satyrique, édit. de 1634, pag. t29.
Experts dans l'art de deviner, comme nous le disions tout à l'heure, toujours prêts à dévoiler l'avenir à la foule que la curiosité leur amenait, malgré les injonctions de l'Eglise, les Bohémiens gardaient un silence obstiné sur leur passé. A celte question formulée plus tard par Béranger :
Soreiers, bateleurs ou filous, Reste immonde D'un ancien monde.
Sorciers, bateleurs ou filons , (iais Bohémiens, d'où venez-vous?
ils ne répondaient que par des fables dénuées même de vraisemblance ; mais la lumière qu'ils ne voulaient ou ne pouvaient donner nous est arrivée par une autre voie, et l'on peut assurer aujourd'hui que cette race vient du fond de l'Asie méridionale.
Ce qui a contribué surtout à donner cette certitude, c'est l'examen de la langue donl ces aventuriers se servent entre eux, et qui est la même à peu près dans tous les pays qu'ils parcourent. En voici des échantillons puisés chez les Bohémiens du Pays basque, et qui n'ont pas encore paru :
Jésus-Christ [ou Dieu
Serpent ,
guekha.
présume) ,
Amadoubelle.
\beille,
bedeyoua.
La \ ieme Marie,
Amadoubellen.
Viande,
massa.
Père ,
batoua.
Eau ,
panina.
Mère ,
daja (j aspiré).
Vin ,
mola.
Homme ,
ogacho ou egacho.
Pain ,
mandroua.
Femme .
egachi.
Lard ,
balçaca ou balabaras.
G arçon .
slaclo.
Miel,
anguina
Fille ,
elacli.
Fromage .
kiala.
Enfant,
gacina.
Œuf,
jandroua.
Bohémien .
F.rroumaneel.
Soupe,
soumina.
Cheval ,
grami ou marehoa.
Châtaigne,
simblia.
Vache .
gourroua.
Pomme,
phabaya.
Vue,
khera.
Raisin,
drakha ou grata.
Cochon ,
balicho ou balitchoua.
Vigue,
drakharia.
Mouton .
batkoua ou barkoua.
Noix ,
lacorra,au/r< nu «/glanera
vgneau ,
barlkitchoua.
Chou ,
tchakha ou hakha.
Chien ,
ehoukela.
Oignon ,
poulouma.
Chat ,
sitçaya.
Haricot ,
khiriquila.
Goq,
bashoua ou basnoua.
Fève ,
bobiac.
Poule,
khania.
Prune,
quilaoua.
Oie,
papina.
Paille,
pouza.
Canard .
tigora papin ou tignoua.
Bois oit bâton .
casta.
LE
Sel,
loua.
Chaudron ,
kakabia.
Eau-de-vie,
koutaloua.
Panier,
conitça.
Pierre ,
barra.
Pipe,
sindilia.
Maison ,
kera ou khera.
Tabac ,
soungloua.
Kglise,
khaingueria.
Couteau ,
tchouria.
Château ,
filatcia.
Sabre ,
bastecoua.
Maison isolée,
vulgaire-
Fusil ,
pouska.
ment appelée
borde,
boucounia.
Pistolet ,
tiguo pouska (peti
t fusil)
Prison ,
ostaribena.
Tète ,
keroua.
Porte ,
boudara.
Visage ,
busta oh moga.
Clef, Lit,
glicinia.
tcharibena.
Mains , Jambes,
bastac.
prindouac.
Auberge ,
kuertchinia.
Pied,
piudroa.
Drap de lit ,
cerkha.
Ventre,
porra.
Couverture ,
plasta , ou ,
suivait
t d'au-
Œil,
gouroua.
très, yaprast.
Cheveux .
balla.
Vêtements ,
boutçac.
Peau ,
mortcia.
Chemise,
gâta.
Un,
yet.
Veste ,
kharamia ot
khalamia.
Deux ,
doui.
(iilet,
kharamia ti
veste).
gnoua
(petite
Trois , Quatre ,
trin.
estard.
Bonnet,
ferai ia.
Cinq ,
pains.
Pantalon ,
louitmenac
ou,
suiv<i)ii
Le mien ,
meria.
d'autres,
aobeliac.
Le tien ,
camani.
Cape ou manteau ,
urakha.
Voler,
tchoratcia.
Souliers ,
tiakhac.
Prendre,
letcia.
Jupe,
sokha.
Donner,
deantcia.
Bas,
garamoylac.
Balayer,
bourrincatcia.
Poche ,
potocia.
Frapper,
courrantcia.
11 n'est peut-être pas tout à fait sans intérêt de comparer tes mots avec ceux, en plus grand nombre, que donnent Adelung, Stapples Harriott, Borrow, Pott el autres écrivains qui ont fait des recherches sur les Bohémiens: mais il est complètement inutile de prendre, pour ce travail, la Cingana, comédie île Gigio Arthemio Giancarli Rhodigino (Claudio Dalesso), dont le personnage principal, qui est une Bohémienne", s'exprime, non pas, comme on l'a cru jusqu'il ce jour, dans le langage corrompu qu'employaient au seizième siècle les Zingani ou Zingari de l'Italie, mais dans un mauvais arabe entremêlé de mots italiens qui l'expliquent.
Parmi les questions que soulève l'existence de ce peuple singulier, il en est une qui ne me parait pas avoir été posée jusqu'ici, el cependant on avouera qu'elle en valait bien la peine. Comment, avec une langue à pari . étrangère ii toutes celles qui avaient cours en Europe, les Bohémiens pouvaient-ils se faire comprendre des populations chez lesquelles ils apparaissaient pour la première fois? Nouveaux venus en Occident, ils ne devaient point avoir de ces interprètes que l'on ne rencontre que chez les peu-
LE MOVEN AGK ET LA RENAISSANCE
Mendiants Gueux, etc., PI. I
Rivaud del d'après l'original
Risson et Couard exe.