‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similéChapitre 38 sur 65 · JUIFS, F · texte numérisé non relu

JUIFS, F

dans tout le Moyen Age, non plus la nation juive, mais une multitude de petites communautés juives, implantées pour ainsi dire au milieu des nations chrétiennes de l'Europe, et conservant en grande partie les traits caractéristiques sous lesquels la Bible nous a peint le peuple de Moïse.

Une communauté juive dans une ville d'Europe au Moyen Age était comme une colonie dans une ile ou sur une côte lointaine. Isolée du reste de la population, elle occupait un quartier, un faubourg ou une rue séparée de la ville ou du bourg. Cet isolement n'était pas précisément un mal. Ainsi, en Orient, il n'est pas rare de voir, dans les villes habitées par des peuples divers, chacun de ces peuples occuper un quartier spécial. 11 y a des avantages réels dans ce rapprochement des hommes déjii unis par les liens d'une origine commune, d'un même langage et d'une même religion. Mais, autrefois, ceux qui formaient la majorité de la population reléguaient la race juive, comme une réunion de lépreux, dans le quartier le plus étroit et le plus incommode, le moins salubre de la ville, la forçaient de porter sur ses habits une marque distinctive de réprobation ou de mépris, l'empêchaient de prendre l'espace nécessaire h son développement, lui refusaient l'assistance usitée entre voisins, et abusaient de leur supériorité en nombre et en force pour traiter ces hôtes comme des ennemis. Telle fut malheureusement l'attitude que prenait la population chrétienne en beaucoup de villes de l'Europe vis-à-vis des familles juives qui étaient venues" s'y fixer. Leur quartier n'était dans ces villes qu'un lieu immonde, rempli de misère et capable d'inspirer le dégoût : une population, souvent aussi pauvre que nombreuse, s'y trouvait entassée dans des maisons mal bâties et dénuées de ce qui rend un séjour agréable ; quelquefois, des murs de clôture, enfermant les ruelles sombres et tortueuses de ce quartier, lui défendaient de s'étendre, mais le protégeaient au moins contre la fureur d'une populace à qui le moindre prétexte suffisait pour envahir cette enceinte, et pour y porter la terreur et la désolation.

Paris n'a jamais eu un quartier israélite réservé et fermé comme une léproserie. Vers la fin du treizième siècle, on désignait la rue de la Vannerie sous le nom de la Juiverie et même de la Vieille Juiverie; l'impasse Saint-Faron. auparavant cul-de-sac Barentin. entre la rue des Deux-Portes et celle des Mauvais-Garçons, s'appelait aussi la Juiverie. Au quatorzième siècle, les Juifs furent domiciliés dans la Cité: ils avaient une synagogue dans la rue de la Tacherie; ils s'établirent aussi en grand nombre dans la rue de la Harpe et dans les rues ou plutôt dans les ruelles adjacentes, mais ils ne furent jamais séparés du reste de la population parisienne; ils habitèrent par groupes au milieu d'elle, et n'en furent point repoussés dans des quartiers infects; ils avaient seulement leur cimetière à part, au bas ou sur la pente de la montagne Sainte-Geneviève.

Pour se faire une idée de ce qu'étaient les quartiers juifs dans les villes de la chrétienté au Moyen Age, il faut visiter le Ghetto de Boine et le vieux Prague. A Prague, le quartier des Juifs, dans la partie la plus vieille de cette cité, présente un vaste enclos rempli de maisons irrégulièrement bâties et disposées sans ordre, que divisent des ruelles tout aussi irrégulières. La principale rue de cet enclos est bordée

d'échoppes et de boutiques, où se vendent non-seulement la friperie et les vieux meubles et ustensiles, mais aussi le neuf et le brillant. Il y a là des boucheries juives, des boulangeries, des auberges; enfin, les habitants de l'enclos peuvent y trouver, sans en sortir, tout ce qui est nécessaire à la vie matérielle. Les Juifs passent pour les plus anciens habitants de la capitale de la Bohème. Ce fut sans doute pour leur sûreté qu'ils (■levèrent un mur d'enceinte autour de leurs habitations, dans un temps où il leur fallait se cacher pour être h l'abri des insultes et des attaques. Par la suite, cette précaution n'était plus indispensable, mais alors la prévention des chrétiens les empêcha d'outrepasser les limites de leur quartier. On pense bien que le gouvernement n'a jamais rien l'ait pour assainir ou pour embellir ce quartier, qui renferme un monument bien singulier. la vieille synagogue. Que l'on se figure un bâtiment carré, si noir , si enduit de poussière et de mousse, qu'on ne distingue plus les pierres dont il est construit. Ce bâtiment, lugubre comme une prison, n'a ni fenêtres, ni grande porte ; au dehors, il ne montre que ses murailles nues, percées seulement d'étroites meurtrières; puis, une petite porte tellement basse, qu'il faut pour y entrer pencher le corps en avant. Un passage obscur conduit alors dans l'intérieur, où l'air et la lumière pénètrent à peine. Quelques lampes fumeuses luttent contre l'obscurité, et des brasiers allumés servent à réchauffer un peu cette espèce de cave glaciale. Vous remarquez çà et là des piliers qui paraissent soutenir une voûte trop élevée et trop remplie de ténèbres pour que d'en bas l'œil puisse y atteindre. Sur les côtés, des corridors noirs et humides reçoivent les femmes assistant à la célébration du culte, lequel a toujours lieu selon la coutume ancienne , c'est-à-dire avec force cris et contorsions, à l'aide d'un livre de la loi également respectable par son antiquité. Il paraît que cette synagogue n'a jamais subi la moindre réparation, ni le moindre changement depuis des siècles, quand tout a changé autour d'elle. A quelque distance de là, s'élève une autre synagogue bâtie dans le goût moderne: celle-ci a de l'air et du jour; les femmes y sont assises dans des tribunes commodes; on y prêche la morale, on y chante en chœur; mais ces innovations sont mal vues, dit-on, par les rigides observateurs de la loi, qui préfèrent leur synagogue primitive, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, avec les contorsions et les hurlements de l'ancien rite. Les générations qui ont prié successivement dans ce temple vénérable gisent sous des milliers de pierres sépulcrales dans un cimetière contemporain de la synagogue, et ayant près d'une lieue de circonférence. Ce champ de repos n'est pas moins extraordinaire, dans son genre, que le monument auquel il appartient : c'est un assemblage, un chaos de tombes qui se louchent, entre lesquelles se sont fait jour quelques arbres rabougris. On a comparé l'aspect de ce cimetière à celui d'une grande ville bouleversée par quelque terrible catastrophe. (Scheerkr, Promenades dans Prague: Môrgenblatt de 1840, cahier de Novembre.)

En Espagne et en Portugal, les villes chrétiennes avaient à la fois un quartier juif et un quartier maure : Israélites et mahoniétans étant traités de la même manière, leur isolement au milieu des chrétiens avait quelque chose de moins offensant. D'ailleurs, connue

ils eurent l'art de se rendre utiles à plusieurs rois de ces deux pays, ils purent exercer leurs talents ou leurs spéculations en dehors de leur quartier respectif. On vit même des Juifs appelés à la cour de Castille et de Portugal.

Dans les villes du midi de la France, où les Juifs formaient des communautés considérables, telles que Montpellier, Béziers, Toulouse, Nârbonne, ils étaient assez protégés par les seigneurs de ces villes qu'ils enrichissaient par le commerce et les impôts; ils occupaient pourtant des quartiers distincts, mais sans y être à l'étroit comme dans les villes d'Italie et d'Allemagne. Un concile, tenu «H Rhodez. leur avait défendu d'habiter ailleurs que dans les villes, bourgs et châteaux forts; d'où il semblerait résulter que le clergé avait peur de les voir se livrer a l'agriculture.

Toutefois, cette défense insensée ne fut pas généralement observée. Il est vrai que les Juifs eux-mêmes préféraient le séjour des villes, probablement parce qu'ils vêtaient en plus grand nombre . et par conséquent plus capables de se soutenir mutuellement et de gagner plus facilement leur vie. Mais, dans le midi de la France, on les voit, au Moyen Age , acquérir et vendre des biens-fonds comme les chrétiens , et jouir de tous les droits de citoyen. Il existe encore d'anciens contrats faits par des chrétiens pour la vente de biens fonciers à des juifs de Béziers, Carcassonne, etc. (On en trouve plusieurs du treizième siècle dans le t. 37 de la collection manuscrite de Doat à la Bibl. royale).

cand le Roussillon était encore sous la domination espagnole Perpignan avait aussi son quartier juif, appelé Âljaïma, situé sur le Puy-de-Sainl-Jacques; il était administré par deux syndics et un scribe, élus par la communauté : ce dernier était chargé de percevoir les impôts pour le compte du roi d'Aragon dans le temps où ce roi était maître du Roussillon. Celte colonie juive, au commencement du quinzième siècle, comptait environ cent vingt familles. (D. M. J. Henry, Histoire du Roussillon. tom. II, liv. 3, chap. 9.)

Dans les villes du pape, savoir : Avignon , Carpentras et Cavaillon, les communautés juives avaient des bailes ou consuls de leur nation , et possédaient des capitaux. En général, ces communautés étaient plus prospères, plus considérées, plus puissantes dans le Midi que dans le reste du royaume. Les Juifs s'étaient répandus en Bourgogne : ils y cultivaient la vigne. Auprès de Màcon, ils avaient fondé une colonie, sur l'emplacement de laquelle fut bâti dans la suite le bourg Savoureux, qui a tini par s'unir à la ville en devenant un de ses faubourgs. On croit que ce sont les Juifs qui ont bâti le Pont-Jeu , anciennement Ponl-Jud (Pons Judœonnn), qui est à l'entrée du faubourg maçonnais de Saint-Antoine. Le nom de Sabath, donné à un vignoble des environs, désigne encore l'endroit où était la synagogue, et les pierres, avec inscriptions hébraïques, qu'on a trouvées sur ce terrain, appartenaient évidemment à un cimetière juif. Le hameau de Mouys, dépendant de la commune de Prissey, dans laquelle s'étaient introduits les Juifsdu bourg Savoureux, doit son nom a celui d'un riche israélite.

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