‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similéChapitre 39 sur 65 · JA · texte numérisé non relu

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Moïse , qui avait reçu cette terre pour indemnité d'un prêt d'argent qu'il fit au comle Gerfroy de Màcon, et que ce comte ne lui remboursa pas. (Pulhod, Géographie de 7ios villages, ou Dictionnaire mâconnois. Màcon, an vin).

Il serait trop long d'indiquer toutes les villes de France où les Juifs eurent des établissements, ainsi que dans les principales villes de l'Europe. A Vienne en Autriche, ils

avaient leur quartier, qui s'appelle encore p la ce des Juifs, avec une synagogue, un hospice, une auberge, une boucherie, un bain et un cimetière. Un juge particulier , nommé par le duc , leur était préposé. Exempts des charges urbaines, ils ne payaient que les capitations imposées à leur race, et, dans les cas spéciaux, ils contribuaient, comme les vassaux chrétiens, aux frais de guerre, au trousseau des jeunes duchesses et aux redevances extraordinaires pour défrayer les grands seigneurs qui venaient à la cour. Cette communauté devint si riche qu'elle eut hypothèque sur une grande partie des maisons de la ville, ainsi que le prouve le registre hypothécaire de cette capitale. (Schlager, Wiener Skizzen aus dem Mittelaller. Vienne, 183 S.)

A Venise, les Juifs avaient leur quartier, la Giudecca, qui est encore un des plus laids de la ville; mais peu leur importait : on leur permettait de faire la banque, c'est-à-dire de prêter de l'argent, et, quoique expulsés à plusieurs reprises comme ils le furent partout , ils avaient toujours pu revenir, reprendre leurs comptoirs et recommencer leurs spéculations. Ils avaient obtenu. de la république de Venise, la permission de s'établir dans la plupart des villes de l'Adriatique. Leur voisinage ne plaisait guère aux commerçants chictiens, auxquels ils faisaient concurrence, mais au moins ils n'avaient à redouter, dans les républiques italiennes , ni les intrigues de cour qui les poursuivaient dans le reste de l'Europe, ni les corporations qui avaient tant de puissance dans les villes de France et d'Allemagne. A Ratisbonne, ville importante alors pour le commerce à cause de sa situation sur la route de la Pologne et de la Moscovie, les Juifs eurent, dans le treizième siècle , un quartier désigné sous le nom de Ville des Juifs, avec son chef, ses juges et ses receveurs d'impôts, tous de la même nation. Mais , dans le siècle suivant, il n'est plus question de cette ville juive; le duc de Bavière permet seulement à la commune de Ratisbonne, pour l'honneur et le besoin de

Costume d'un Juif au XIVe siècle, extrait d'un i il '■■ m do Sano di PiXro, conservé dans l'Acad. des Bciui-Arts, .ï Sienne. (Bonnaut, Cobl. du Moytn Age, t. 1, pi. 54.)

la ville, de recevoir passagèrement des Juifs. (Convention avec Louis, margrave de Brandebourg et duc de Bavière, de l'an 1349, citée par le baron de Freyberg dans son histoire du duc Louis, tome IL part. 1 : des Abhandlungen der histdr. Classe der K. Bayer. Akad.der Wissenschàften. Munich. 1837.)

En somme, s'il y eut. au Moyen Age, quelques établissements stables en faveur des Juifs, il y en eut beaucoup plus de précaires, et l'on verra dans l'histoire que nulle part les chrétiens n'ont laissé les Juifs vivre et commercer en paix.

Dans les pays du nord de l'Europe, où régnait le plus de fanatisme et d'intolérance, parce que ces pays n'étaient guère fréquentés par des étrangers de mœurs et de religions différentes, la population chrétienne menaçait sans cesse les quartiers juifs. Il n'y avait pas de contes absurdes qu'on ne débitât sur ce qui se passait dans ces paisibles enclos qu'on représentait comme des repaires criminels, comme des théâtres d'atrocités. Quand les prédicateurs retraçaient à leur auditoire les détails de la passion de Jésus- Christ, le ressentiment s'allumait dans le cœur des chrétiens contre les descendants des juges et des bourreaux du Christ.

Et quand, en sortant de l'église, les chrétiens voyaient représenter au naturel, sur des tréteaux érigés dans le cimetière, le Mystère de laPassion; quand ils entendaient sur la scène accablei' d'injures les juifs de Jérusalem et leur race; quand ces paroles de damnation retentissaient à leurs oreilles :

« Ceulx qui cri la crois l'ont pendu, « Se sont bien au diable rendu ; « Se de bon cuer ne s'en repentent « Il saront que les diables sentent ! »

tft/ttèrei inédits du .YFe etëcle. publié- par Arli. Jnhinal. Pan-, 1837, 1. 11.

Pilale au* Juifs. Fac-similé d'une miniature du Pèlerinage de la vie humaine. {Ht. in-fol. n. 6993, Bibl. roy. de Parie.)

il n'y avait pas un des spectateurs qui n'ajoutât dévotement ses malédictions à celles de l'acteur et ne sentît un redoublement d'aversion pour une race réprouvée qui venait de jouer dans le Mystère un rôle si odieux. Aussi, en beaucoup d'endroits, les Juifs jugeaientils prudent de s'enfermer durant celte semaine, et en certains pays on leur en faisait même une obligation. Ainsi jadis, Childebert, en France, leur avait défendu de se montrer, pendant la semaine de la Passion, dans les rues et places publiques. (Constilutio Childeberli, tome III, de Pertz, Monum. (jerman. Itistor.) A Ratisbonne, ils étaient convenus, en 1281, avec l'empereur Rodolphe Ier, que durant la semaine sainte ils se tiendraient dans leurs habitations, portes et fenêtres closes (Rodolfi I. mandatum ad Judeos. Ratishome. 1281; tome IV, de Pertz Monumen. (jerman. histôr., p. 426.:. pour

ne point exciter contre eux la haine aveugle du peuple. En effet, il ne fallait qu'une rumeur mensongère pour faire éclater cette haine, et pour lui donner une occasion de se porter à des violences inouïes.

Un des bruits les plus faciles à répandre alors contre les Juifs était celui du meurtre de quelque enfant chrétien. On prétendait que ces meurtres avaient lieu surtout dans la semaine sainte, et bien des massacres furent la conséquence de ce bruit absurde créé par la méchanceté et accueilli par la crédulité.

Celle accusation d'infanticide datait de loin, car déjà, sous le règne d'Honorius et de Théodose le jeune, elle avait causé le supplice de quelques Juifs en Syrie. Depuis ce temps, la même accusation se renouvela souvent, et fut toujours suivie des mêmes vengeances populaires. En pareil cas, la fureur des chrétiens, ne s'accommodanl [tas de la lenteur des formes juridiques, punissait le méfait sur les premiers Juifs qui avaient le malheur de tomber à sa merci. Aux premiers murmures de l'émeute, le quartier juif se fermait; les pères et les mères se barricadaient avec leurs enfants dans leurs maisons; ils cachaient ce qu'ils avaient de précieux; ils écoutaient en tremblant les clameurs de la multitude qui venait les assiéger dans leur enclos ; car ils ne devaient espérer aucune protection de l'autorité publique, qui, dans ces insurrections, n'avait garde de se montrer. Ils ne pouvaient donc mettre leur espoir que dans la Providence ou dans la sûreté de quelque retraite ignorée de leurs ennemis. Si le quartier était mal gardé ou mal fermé, ces ennemis implacables l'envahissaient avant que les habitants pussent s'enfuir ou se défendre, détruisaient tout, massacraient les enfants dans les bras de leurs parents saisis d'horreur, puis assassinaient ceux-ci sur le corps de leurs enfants. La rage des assassins ne se trouvait assouvie que quand il ne restait plus un Israélite vivant dans ce lieu de désolation.

Quelquefois pourtant l'autorité se chargeait de satisfaire à l'indignation publique, mais sans prendre la peine de s'enquérir, plus que les accusateurs eux-mêmes, de la vérité de l'accusation. C'est ainsi qu'en 1171 les habitants du quartier juif, à Orléans, furent accusés d'avoir commis le crime qu'on leur imputait dans tous les pays, c'est-à-dire d'avoir immolé un enfant chrétien, et d'avoir ensuite jeté son corps dans la Loire, où probablement le cadavre avait été découvert. On saisit aussitôt plusieurs Juifs, et on les condamna , sans autre preuve, à être brûlés vifs auprès de leur quartier. Dans la même année, on imputa aussi pareil crime à des Juifs de Blois, et ils furent livrés au suppliée, préalablement, sans enquête, et sur la foi de la rumeur publique. On montrait naguère à Orléans une pierre qui paraît provenir de l'ancien pont de la ville sur laquelle, suivant la tradition, les Juifs avaient écrasé la tète de l'enfant : on assurait que celle pierre s'enflammait tous les samedis du solstice d'été, et le chapitre de l'église l'exorcisa solennellement en 1580. (M. Vergnaud-Romagnési. Notice historique et descriptive de réy/ise de Saint-Pierre-en-Pont d'Orléans. Paris. 1835.)

Peu d'années après l'événement d'Orléans et de Hlois. ce fut à Pontoise que, selon la rumeur publique, un enfant aurait été crucifié par les Juifs : l'enfant, nommé Richard.

lui vénéré comme un saint dans léglise des Saints-Innocents, à Paris, et les Juifs furent bannis du royaume pour ce prétendu crime, en 1183.

En Angleterre, le peuple poursuivit les Juifs avec plus d'animosité encore. Le bruit se répandit, en 1255, à Lincoln, qu'un enfant de dix ans. nommé Hugues, avait été attiré dans le quartier des Juifs et mis à mon. On ajoutait à ce meurtre les détails les plus odieux. On avait, disait-on, flagellé, crucifié, percé h coups de lance la malheureuse

Fjc-âimilf* d'une gravure sûr bois du Liber Chrantcirum mundi, ploa connu sons le nom do Chronique de Nurembers , parce qu'il fui publie dans celle

i k93, - utd in-folio, »tcc Cigares de Pierre WoL'emulh.

victime ; les Juifs du royaume el de l'étranger ('(aient accourus en foule pour prendre pari au supplice de l'enfant chrétien. Le corps de cet enfant, ayant été retrouvé, fut porlé en pompe à l'église de sa paroisse : bientôt on ne parla que de miracles opérés sur son tombeau Annales monaster. Burton, ad ann. 1255. — Mathieu Paris. Uistoria major, ibid.); on composa des poésies sur le martyre de saint Hugues, entre autres une pièce de vers écrite en anglo-normand, dans la forme des complaintes (Notice de Franc. Michel, Mémoires de la Soc. roy des Antiq. de France. I. X :

( >r OM mi M chnnçon

Dus Jues de Nicliol qui. par treisun.

Firent la cruelle occision

De un enfant qui Huclion oui nom.

Le roi et la reine d'Angleterre, revenant d'un voyage en Ecosse, arrivèrent à Lincoln, tandis que tous les esprits y étaient étrangement agites par celte aventure. Tout le monde criait vengeance, et appelait la punition sur la tète des coupables, car la haine ne distinguait personne et enveloppait dans ses malédictions tous les habitants du quartier juif. Ordre fut donné aux baillis et officiers du roi de traduire les meurtriers en justice. Aussitôt des hommes armés envahirent le quartier où les Juifs s'étaient enfermés pour se mettre à l'abri de la première attaque du peuple. On s'empara de Joppin, le rabbin, dont la maison était désignée comme étant celle où tant d'atrocités avaient été commises contre L'enfant Hugues. On le condamna il être attaché à la queue d'un cheval et traîné ainsi dans les rues de Lincoln; puis, on le pendit tout meurtri. Beaucoup de Juifs s'étaient enfuis et cachés; ceux qui eurent le malheur de tomber entre les mains des chrétiens furent enchaînés et conduits à Londres. Dans toutes les provinces d'Angleterre, il fut ordonné de jeter en prison tous les Juifs convaincus ou seulement soupçonnés d'avoir contribué par action ou par conseil, au meurtre de l'enfant de Lincoln; or, le soupçon s'étendait vite alors! La fureur du peuple était loin d'être satisfaite : à Londres, dix-huit Israélites subirent le même supplice que le rabbin de leur communauté. Les religieux dominicains, ayant demandé la suspension de ces exécutions sanglantes dans l'espoir de convertir les accusés, se virent haïs presque autant que ceux qu'ils voulaient sauver. Ils s'en aperçurent aux quêtes; on refusa même d'écouter leurs serinons. Il faut que l'animadver sion contre les dominicains ait été extrême, si l'on en juge par les expressions employées contre eux a cette occasion par le moine qui a écrit la chronique du monastère de burton : il semble les accuser d'avoir été corrompus par l'argent des Juifs.

Soixante-onze Juifs gémissaient encore dans les cachots de Londres : leur supplice paraissait certain; heureusement pour eux, Richard, comte de Cornouailles et frère du roi . les réclama, en faisant valoir ses droits sur tous les Juifs du royaume, que Henri III lui avait engagés en effet pour un prêt de 5.000 marcs d'argent. Les malheureux furent sauvés, grâce à l'intérêt qu'avait le prince anglais à conserver son nantissement. L'histoire ne nous dit pas ce qu'il leur en coûta ; car, vraisemblablement, les Juifs furent obligés de prouver ici, comme en d'autres occasions, leur gratitude à beaux deniers comptants.

Chaque contrée de l'Europe aurait à raconter une aventure aussi lamentable (pie celle de l'enfant de Lincoln ; c'est toujours la populace qui, acharnée à la perte des Juifs, accrédite le bruit de l'assassinat d'un enfant chrétien, et qui entraîne les princes et les tribunaux à sévir cruellement, avant qu'on ait cherché seulement à s'assurer du fait! Cette horrible imputation contre les Juifs a été souvent renouvelée pendant plusieurs siècles; elle s'est reproduite jusque dans les temps modernes! En 1475. elle se répandit à Trente, où elle exalta un peuple fanatique et causa le supplice d'une foule d'habitants

st usages de la JUIFS, Fol. V.

du quartier juif. C'était un enfant de vingt-neuf mois, nommé Simon, qu'on prétendait avoir été crucifié, et les relations de ce crucifiement, en se multipliant par toute l'Europe,

Martyre de Simon ; réduction de la gravure de Pierre "Wol^emulli, imprimée au (° CCLIII de la Chronique de Nuremberg [1495).

accrurent encore la haine qu'on portait à la nation juive. (Cette relation, imprimée d'abord en caractères gothiques par Barthél. Guldenbeek. de Sultz. a été intercalée textuellement dans les Annales Placenlini de Ripalta, lom. XX de Muratori , Scriptor. rerum Italie.)

En Allemagne, de semblables imputations ayant été proférées, accréditées et suivies d'actes violents, les Juifs de ce pays avaient eu assez de confiance dans le pape Innocent III pour lui faire entendre leurs plaintes contre ces calomnies des chrétiens et pour implorer sa protection. Le pape, répondant à celte confiance, recommanda, en 1247, aux évèques d Allemagne la modération et la justice envers les Israélites; ce qui n'empêcha pas les

Allemands de raviver, quarante ans après, la même accusation contre les Juifs de Wesel (Voy. Fleury, Histoire ecclésiast., liv. lxxx, ch. 40).

On inventa bientôt d'autres calomnies. Ce n'était plus un enfant que les Juifs auraient

Le Juif de la rue de! Billollos, d'après un «ilraii de l'église Sainl-Alpin, à Chllons (.Marne;. — F. DE LlSTEïRlE, llill. <f( /il P.iniur» «ur terr:

mis ;i mort , ce fut une hostie consacrée qu'ils avaient profanée . bouillie dans une mar-

mite, ou percée de coups de couteau. Cette accusation fit. comme la précédente, le tour de l'Europe, et donna lieu à des miracles, à des fêtes religieuses, et malheureusement aussi :t des vexations cruelles et à des supplices affreux. A Nuremberg et à Passau. il y eut des scènes de ce genre. On avait trouvé des hosties tailladées et trempées de sang: qui pouvait les avoir mises dans cet état, sinon les Juifs! Sur cette vague supposition, commença contre ceux-ci une persécution acharnée; quant aux hosties, elles furent portées à l'église, et vénérées comme le Dieu vivant Ibid., livre xciv, chap. 38).

Le treizième siècle se signala surtout par ces horreurs. Paris eut . ainsi que d'autres villes, son miracle de l'hostie. En 1290, un Juif de la rue des Jardins, au Marais, nommé Jonathas . fut accusé d'avoir fait bouillir une hostie dans une chaudière: l'hostie avait surnagé et l'eau de la chaudière avait inondé toute la maison. Aussitôt le quartier fut en émoi, et, en peu d'heures, tout le peuple de Paris était persuadé de la vérité du fait, quoique personne ne l'eût vu. Une hostie fut produite comme celle qui avait échappé à la rage sacrilège de Jonathas; on s'empara du pauvre juif: il fut condamné à être brûlé vif; sa maison fut rasée, et sur l'emplacement qu'elle occupait, on érigea la chapelle des Miracles, que remplacèrent, dans la suite, l'église et le couvent des Billeltes. Pendant longtemps le peuple désigna la rue des Jardins sous le nom grossier de rue, du Dieu bouliz.

Le peuple de Bruxelles s'émut en 1370, comme le peuple de Paris avait fait quatrevingts ans auparavant. Une Juive, chassée de sa communauté à cause de sa mauvaise conduite, avant abjuré le inosaïsme, accusa ses anciens coreligionnaires d'avoir voulu la séduire à prix d'argent, pour lui faire porter aux Juifs de Cologne un ciboire plein d'hosties qu'ils avaient enlevées dans l'église de Sainte-Catherine : elle ajoutait que les Juifs ayant frappé les hosties à coups de bâton et de couteau, ces hosties avaient jeté une si grande quantité de sang, que la terreur s'était emparée des coupables. Sur cette dénonciation, on incarcéra tous les Juifs, on leur fit subir d'horribles tortures et on les brûla vifs. Le miracle des hosties sanglantes s'accrédita; on le célébra par une fête annuelle, et la grande Kermesse actuelle n'a pas d'autre origine.

Faut-il croire à l'accusation, si souvent renouvelée contre les Juifs du' Moyen Age, au sujet d'enfants chrétiens torturés et immolés en secret? Ce crime a pu être commis par quelques Israélites fanatiques qui eussent été capables, à plus forte raison, de profaner des hosties. On rapporte même Yoy. mon Ilist. des Juifs au Moyen âge, Paris, impr. roy., 1834, in-8°) le témoignage d'un homme qui, selon un auteur chrétien très-hostile aux Juifs, et par conséquent très-suspect, aurait assisté, en son bas âge, au sacrifice d'un enfant chrétien, dans un conciliabule secret d'Israélites. Il a pu exister chez les Juifs quelque secte abominable qui se livrait à la magie, et qui regardait le sang d'un enfant chrétien comme nécessaire à ses exécrables superstitions: c'est là. il est vrai, une simple conjecture qui ne s'appuie sur aucun fait positif; et comme la plupart de ces accusations d'infanticide soulevées au Moyen Age n'ont jamais été prouvées, il faut en conclure que les cruelles représailles exercées alors contre les Juifs ont dû frapper bien

Juifs. PI, I.

-IVALO, DEL.

A. BISSCN ET CGTTARD, EXC.

Dessin cabalistique, à la plume et enluminé. (Bibliothèque de l'Arsenal, dessins d'Abraham le Juif.)

F. SERE, C1REXIT.

des innocents. Il est aussi d'autres fails qui ont pu donner lieu alors à ces lugubres histoires d'enfants chrétiens égorgés par les Juifs.

Dans le midi de l'Europe, les Juifs avaient, comme les chrétiens, comme les musulmans, des esclaves; au centre et dans le nord de celle partie du monde, on leur défendait, au nom des conciles et des souverains, de prendre même des domestiques chrétiens. Ainsi le pape Grégoire écrit aux rois d'Austrasie Théodebert et Théodoric, et à la reine Brunehaut, pour les engager à ne pas souffrir que les Juifs de leur royaume aient des esclaves chrétiens; ainsi le pape Célestin V, à la fin du treizième siècle, décrète que les Juifs ne pourront avoir que des esclaves non chrétiens, nés ou élevés dans leurs maisons. et encore ces esclaves devenaient-ils libres par le seul fait de leur conversion. Mais dans les républiques de l'Italie, où l'on ne manquait pas d'esclaves musulmans, ces esclaves étaient admis chez les Juifs comme chez les chrétiens. D'ailleurs, l'esclave étant une marchandise, le Juif faisait le commerce d'esclaves sans plus de scrupule que tout autre commerce; il achetait, il vendait donc des esclaves aux musulmans. On peut croire que des enfants chrétiens, enlevés et transportés d'un pays dans un autre, ont été. par l'entremise des marchands Israélites, livrés peut-être dans un tristeétat de mutilation aux sérails des Orientaux, et ce trafic odieux, qui n'était que trop coupable, aura fait accuser les Juifs de martyriser des enfants chrétiens par haine religieuse. Voyez Opuscula P. Celesl. . dans la Biblioth. max. Patrum). Quoi qu'il eu soit, la vente des enfants chrétiens aux musulmans n'a dû avoir lieu que dans les ports de la Méditerranée, de l'Adriatique ou de la mer Noire , car les Juifs du reste de l'Europe étaient totalement étrangers :i cetie espèce de commerce.

Hasardons aussi une autre conjecture ; elle servira au moins à révéler un fait curieux : Nicolas Flamel . ce fameux écrivain et alchimiste de Paris, qui. dans son échoppe adossée à l'église de Saint-Jacques-des-Boucheries, était toujours occupé de la transmutation des métaux, crut avoir trouvé le secret de faire de l'or, dans un livre du juif Abraham, composé de trois fois sept feuillets, avec aulant de figures cabalistiques. Flamel avait exposé dans son laboratoire sept de ces tableaux : il en existe ii la bibliothèque de l'Arsenal une belle copie avec figures enluminées (in— fol., n° 1S3 de la section îles Arts . Un de ces tableaux représente le combat d'un jeune homme muni d'un caducée contre un vieillard armé d'une faux et tenant un sablier. Dans un second tableau. on voit des dragons ailés sortant des cavernes d'une montagne; un troisième offre un grand serpent attaché ii une croix. Mais le tableau le plus remarquable est celui où des soldats, sous les yeux d'un roi et de deux mères éplorées, égorgent sept enfants, en recueillent le sang dans des vases, et le versent dans une grande cuve, sur laquelle descendent, au milieu des nuages, le soleil et la lune (Voy. pi. 1).

C'étaient là certainement, pour les adeptes du Grand-OEuvre. quelques mystérieux symboles. Nous n'essayerons pas d'en deviner le sens, emprunté sans doute aux emblèmes astronomiques de l'antiquité; seulement, nous serions tenté de reconnaître, dans le tableau des sept enfants égorgés, une allégorie un peu sauvage de la succession des

vu

jouis et des semaines qui meurent et renaissent sans cesse, éternellement enfantés par la lumière et la nuit : en expirant, les semaines forcent, pour ainsi dire, le soleil et la lune à se retremper pour continuer leur cours.

Cette allégorie antique ne devait plus être comprise par le Moyen Age. Nicolas Flamel y vovait le secret de faire de l'or; les chrétiens fanatiques n'y voyaient peut-être qu'un conseil donné aux Juifs d'immoler des enfants chrétiens pour satisfaire à leur loi; les Juifs ignorants et superstitieux pouvaient croire, en effet, que le sang des enfants était nécessaire à la fabrication du Grand-Œuvre. Quoi qu'il en soit, les figures mystiques dont sont remplis les livres des rabbins confirmaient encore davantage les soupçons du peuple, au sujet de l'usage hermétique que les Juifs faisaient du sang de ces enfants, efforcés dans un double but de vengeance et de cupidité.

Mais quand on ne pouvait soutenir ni évoquer l'accusation d'infanticide, on n'était pas en peine de trouver quelque autre charge accablante contre la communauté israélite pour autoriser les persécutions , surtout à l'approche de la fête de Pâques, qui , étant une époque de pénitence et de dévotion, aurait dû inspirer aux chrétiens des sentiments de bienveillance envers leur prochain. Ce fut durant une procession de la semaine sainte, que le bruit se répandit à Worms qu'un crucifix venait d'être mutilé.- Tout le monde demeura persuadé que ce sacrilège avait été commis par un Juif, et sans autre enquête, la foule courut de la procession à la rue des Juifs avec d'horribles vociférations, pour réclamer l'extradition du coupable ou la punition de tous les habitants du quartier Israélite. On accorda toutefois à ces malheureux habitants un délai de quelques jours, à l'effet de rechercher et de découvrir l'auteur de ce sacrilège. Pendant ces recherches, le quartier devait rester fermé. Suivant une légende conservée chez les Juifs de Worms, deux inconnus se présentèrent le soir a l'une des portes de la rue des Juifs, et. demandèrent qu'on la leur ouvrît. Cette demande excita d'abord autant de surprise que de défiance. Qui pouvait avoir intérêt à pénétrer dans cette enceinte, sur laquelle planait une menace redoutable? Ces deux inconnus se donnèrent pour des Juifs étrangers qui sollicitaient l'hospitalité. On leur apprit alors l'arrêt de mort prononcé contre la communauté: mais ils répondirent qu'ils voulaient partager le sort de leurs frères, et même les sauver s'il était possible. On les accueillit donc avec des transports de joie. Le délai fatal étant expiré, la population chrétienne reparut à l'entrée de la rue des Juifs, et réclama de nouveau a grands cris le châtiment du coupable. Les deux étrangers allèrent à la rencontre de ces furieux et s'accusèrent d'avoir mutilé le crucifix. On s'empara d'eux, on les mena devant les autorités publiques de la ville. Celles-ci, après avoir reçu les aveux de ces deux victimes volontaires , les envoyèrent au supplice. Le peuple, satisfait de cette exécution, épargna le reste de la communauté. On montre dans la vieille synagogue de Worms, petite salle ronde précédée d'une cour, autour de laquelle sont rangés des bancs de pierre, on montre dans cette synagogue deux lampes, nuit et jour allumées, portant une inscription hébraïque qui signifie : « Lumière perpétuelle des deux étrangers . en mémoire du dévouement sublime de deux inconnus qui subirent la mort pour sauver leurs frères. »

[Annales Israélites. Paris, 1841, 12novembre. — S. Cahen, Archives Israélites de France. Paris, déc. 1841 .) La nation juive a ses héros de patriotisme aussi bien que les chrétiens. Arrivait-il quelque grande catastrophe, quelque malheur imprévu dans la chrétienté, on l'imputait aux Juifs. Lorsque les croisés éprouvèrent des échecs en Asie, il se forma en Europe des bandes de fanatiques qui , sous le nom de pastoureaux , parcouraient le pays, tuant et pillant les Juifs et parfois aussi les chrétiens. Lorsqu'au quatorzième siècle la peste noire envahit l'Europe et lit partout un nombre prodigieux de victimes , on

accusâtes Juifs d'avoir empoisonné l'eau

Conspiration d<? Juif-, d'après une miniature même grandeur) du Pèlerinage de

l.i tu'liinimiii'. lltilil. l'uyjl t- «II- l'an-, n" t/Hs, .j :I, fonds.)

des rivières, des puits et des fontaines; sur cette accusation absurde, le peuple s'insursea contre eux et les massacra par milliers. Les souverains étaient toujours lents à réprimer ces séditions populaires , et ils ne dédommageaient presque jamais les familles juives qui avaient injustement souffert.

Examinons maintenant les rapports qui existaient entre les communautés juives et les États chrétiens , les droits restreints qu'on daignait accorder à ces communautés, les devoirs rigoureux qu'on leur imposait. C'était un principe accrédité alors, que la race juive étant bannie de la Judée à cause du meurtre de Jésus- Christ, et dispersée sur toute la terre par la vengeance divine, on ne faisait que seconder la volonté de Dieu en tenant les Juifs sous une espèce de joug. Les souverains d'Allemagne, de même que la plupart des autres souverains, se regardaient comme maîtres absolus des Juifs de leurs domaines. Tout grand feudataire parlait de ses Juifs comme il eût fait de ses serfs ou de sa meute; il permettait aux Israélites de s'établir sur ses (erres et d'y demeurer, mais à la condition que ces hôtes deviendraient ses gens, sa propriété, et que cette propriété lui rapporterait le plus d'avantages possible. Ainsi les Juifs d'un souverain étaient-ils son meilleur revenu; dans ses besoins urgents, il les mettait en gage comme un meuble.

Le roi d'Angleterre Henri III avait engagé tous les Juifs de son royaume a son frère Richard, moyennant le prêt d'une somme de 5,000 marcs; mais ce n'était pas Henri III (jui devait rembourser cet emprunt, c'étaient les Juifs eux-mêmes, à l'aide d'un impôt énorme. Richard, maître de ce gage vivant, se montra si exigeant et extorqua tant d'argent aux Juifs, que ceux-ci députèrent Élie, un de leurs principaux rabbins, pour lui annoncer qu'ils seraient réduits à émigrer sur le continent si ces vexations continuaient. Richard s'efforça de les dissuader de leur projet, en leur disant que le roi son frère avait beaucoup d'affection pour eux, tandis que le roi de France, sous la protection duquel ils

vin

voulaient se placer, bannissait les Juifs de ses Étals. On transigea: les Juifs donnèrent à l'avide Richard tout ce qu'ils purent donner, et il les laissa tranquilles pour le moment. Quand Richard eut recouvré les 5,000 marcs prêtés h son frère avec gros intérêts, le roi d'Angleterre rentra en possession de ses Juifs ; mais ce prince besogneux les mil de nouveau en t;age. Celle fois, ce fut dans les mains de son fils Edouard. Le fils s' étant révolté contre le père, celui-ci reprit ses Juifs;et pour tirer d'eux de nouvelles sommes d'argent, il chargea les shérifs des comtés d'Angleterre de convoquer six notables de chaque communauté juive, en menaçant de sa colère quiconque refuserait d'obéir. Les notables étant tous assemblés, le roi déclara qu'il avait besoin de 20.000 marcs, et nonobstant toute réclamalion, il leur enjoignit de payer cette somme en deux termes. Ces payements furent exigés en effet avec la dernière rigueur rceux qui ne payaient pas étaient jetés dans les cachots; quand on tardait seulement à acquitter le second terme', le premier payement était confisqué, et le débiteur poursuivi pour la somme entière. La mort de ce prince nécessiteux et injuste ne laissa point respirer les Juifs d'Angleterre; car Edouard, son successeur, ne valait pas mieux que lui, et il ne déploya pas moins de tyrannie contre eux. La taille fut exigée sans rémission; on y soumit les enfants même : non-seulement on bannissait ceux qui ne payaient point, mais encore on les forçait à se présenter à Douvres pour y être embarqués (Madox, History of the Exequeor : divers actes relatifs aux Juifs sont cités dans les notes.

Lu 1279, on accusa les Juifs d'Angleterre d'avoir falsifié les monnaies: à Londres, deux cent quatre-vingts hommes et femmes, déclarés coupables de ce délit, furent mis à mort ; dans les comtés, il veut aussi plusieurs exécutions; beaucoup d'innocents furent jetés dans les prisons, et l'on confisqua tout ce qu'ils possédaient ; enfin, en 1290, le roi, qui voulait sans doute s'emparer de leurs propriétés, les bannit tous de ses Etats. Les Anglais s'étaient engagés à lui payer une subvention dans le cas où il chasserait les Juifs. Cette offre avait déjà été faite au roi par son peuple; mais les Juifs, en offrant et donnant davantage, étaient parvenus à faire révoquer ledit de bannissement. Cette fois, il n'y eut ni grâce, ni répit : les Juifs, au nombre de quinze à seize mille, furent expulsés, et le gouvernement anglais se saisit de leurs biens-fonds. Tout semblait permis à l'égard de ces malheureux : un capitaine de navire eut la cruauté de débarquer sur un banc de sable un grand nombre d'émigrants qui avaient pris passage sur son bâtiment, et de les y abandonner ( Chronique de Mathieu de Westminster). Philippe le Bel, roi de France, avait persécuté les Juifs de France avec moins d'acharnement que ceux d'Angleterre le furent un siècle plus tard : il s'était contenté de confisquer la cinquième partie de leurs biens, et on l'avait presque accusé de générosité, parce qu'il ne leur avait pas tout pris.

C'est ainsi qu'au Moyen Age les Juifs étaient traités dans la plupart des royaumes de l'Europe. Quelquefois un souverain leur accordait des chartes de droits et franchises, mais sans aucune garantie, car les Juifs, formant toujours la partie la plus faible de la population . ne pouvaient nulle part compter sur l'exécution fidèle des promesses qui leur étaient faites bénévolement ou à prix d'argent.

l'exemple des rois, les ducs, comtes et barons avaient leurs Juifs, qu'ils autorisaient à résider sur les terres féodales, moyennant un impôt considérable : les comtes de Provence, de Bourgogne, de Champagne, etc., comprenaient dans leurs revenus les Juifs de leurs comtés ; car posséder un Juif, c'était posséder quelque chose qui produisait intérêt; aussi, tenait-on à la rente, •r^-gg;V-f sinon au Juif. Voilà comment, dans beaucoup de contrées de l'Europe, les Juifs avaient acquis une existence légale, à la suite d'actes ou de contrats devenus exécutoires par des payements faits au seigneur suzerain. C'est ainsi qu'après avoir été déjà deux fois renvoyés de Fiance , ils obtinrent, en 1360, l'autorisation formelle de revenir, de s'établir pour vingt ans dans le royaume, et d'y exercer le commerce ou les arts libéraux et mécaniques; ils devaient y être sous la juridiction immédiate du roi, qui se réservait de nommer un gardien de leurs privilèges, et ils n'avaient à payer qu'une capitation annuelle de 7 florins par mari et femme, de 1 florin par chacun de leurs enfants et domestiques. (Voy. le vol. III des Ordonn. des Rois de France.) Ces privilèges, du reste, ne furent pas plus durables que ceux que les Juifs avaient obtenus auparavant dans d'autres pays!

Ordinairement, on leur permettait d'avoir des rabbins, munis d'une assez grande autorité, car ces rabbins avaient le droit de bannir les hommes qui troublaient leur communauté, pourvu que cet exil fût prononcé en conseil. On contraignait souvent les Juifs à porter une marque distinclive, extérieure, pour qu'ils ne fussent pas confondus avec les chrétiens: c'était tantôt un chapeau jaune et pointu; tantôt une rouelle de couleur, attachée à l'habit, sur l'épaule, sur la poitrine ou sur le dos; mais comme celle marque les exposait aux insultes de la populace chrétienne, ils cherchaient à s'en affranchir à tout prix. On voit, par une multitude d'actes émanés des juridictions féodales, qu'elle était exigée presque partout, chaque seigneur étant intéressé à reconnaître au premier coup d'oeil les hommes qui lui appartenaient, de même qu'un berger qui a marqué ses moutons.

Dans quelques endroits, les Juifs étaient assujettis à des avanies particulières. A Toulouse, on prétendait leur imposer l'obligation de se faire représenter par un des leurs, pendant la semaine sainte, à la porte de la cathédrale, pour y recevoir un soufflet, en vertu d'un acie du temps de Charlemagne. A Béziers, le peuple se croyait libre d'assaillir à coups de pierres les maisons des Juifs, pendant celte même semaine : il fallut que, pour se soustraire à ces agressions, la communauté juive payât, en 1160, une somme d'argent, et promît un cens annuel au vicomte de Béziers. ( Voy. l'acte d'affranchissement, expédié par l'évêque de Béziers, dans l'Histoire du Languedoc, par Catel.) Un Juif, qui passait, au-dessous de la tour de Montlhéry, sur la route d'Étampes à Paris, payait une obole pour sa personne; s'il avait un livre hébraïque, il devait ajouter 4 deniers; s'il portait sa lampe avec lui, on réclamait une obole en sus. (Tarif de l'an

Mœurs et Usages de la i

Fol. IX.

LE MOYEN AGE 1255. Voy. Règlements sur les arts el métiers de Paris au treizième siècle. Paris, 1837, i» -4", p. 44. ) A Châleauneuf-sur- Loire, le péage était de 12 deniers pour un Juif, de 6 deniers pour mie Juive, et de 9 si celle-ci était grosse. Le passage du corps d'un Juif mort coûtait 5 sols, et celui du corps d'une Juive, moitié. (Arrêt du parlement de 1558 , cité par Demsart, Collection de Jurisprudence.) On connaît plusieurs tarifs d'anciens péages, dans lesquels les Juifs étaient ignominieusement assimilés au bétail. A Rome, dans la ville des papes, qui pourtant ont quelquefois témoigné de la compassion pour les Juifs, on faisait subir a ceux-ci, tous les ans, un outrage public, en les forçant, pendant le carnaval, de courir dans la lice avec les chevaux, aux huées de la populace; outrage qui fut converti ensuite en un impôt de 300 scudi, qu'une députation du Ghetto présentait à genoux aux magistrats de Rome , en les remerciant de leur gracieuse protection.

Le pape Martin V, arrivant, en i417, au concile de Constance, et obligé de recevoir la communauté juive, qui venait, en grande cérémonie, lui présenter le livre de la Loi, crut faire une grâce à ces hérétiques, en priant Dieu de leur dessiller les yeux et de les ramener dans le giron de son Église. (Chronique ms. rf'ULRic de Reichentiial.)

uel motif puissant avaient donc les Juifs de demeurer parmi les chrétiens, et comment persistaient -ils à se maintenir au milieu de populations qui , loin de les assister , ne cherchaient qu'à leur nuire et à se débarrasser d'eux?

On comprendra ce motif, en voyant leur manière de vivre el les expédients qu'ils mettaient en usage, non-seulement pour subsister, mais encore pour amasser de l'argent et pour pouvoir supporter le régime oppressif qu'ils subissaient par toute l'Europe.

En 1279, on accusa les Juifs d'Angleterre d'avoir falsifié les monnaies : à Londres. 2S0 hommes et femmes, déclarés coupables de ce délit, furent mis à mort; dans les comtés, il y eut aussi plusieurs exécutions : beaucoup d'innocents furent jetés dans les prisons, et l'on confisqua tout ce qu'ils possédaient. Enfin, en 1290. le roi, qui voulait sans doute s'enrichir aux dépens des Juifs, les bannit tous de ses Etals. Les Anglais s'étaient engagés à lui payer une subvention dans le cas où il chasserait les Juifs. Pareille offre avait déjà été faite au roi par son peuple; niais les Juifs, en offrant et en donnant davantage, étaient parvenus h faire révoquer ledit de bannissement. Celle fois, il n'y eut ni grâce, ni répit : les Juifs, au nombre de 15 à 16,000. furent expulsés, el le gouvernement anglais se saisit de leurs biens-fonds. Tout semblait permis à l'égard de ces malheureux : un capitaine de navire eut la cruauté de débarquer sur un banc de sable un grand nombre d'émigrants, qui avaient pris passage sur son bâtiment, et de les y abandonner. [Chronique de Mathieu de Westminster.)

C'est ainsi qu'au Moyen Age les Juifs étaient traités dans la plupart des royaumes de l'Europe. Quelquefois un souverain leur accordait des chartes de droits et franchises, mais sans aucune garantie ; car les Juifs, formant toujours la partie la plus faible de la population, ne pouvaient nulle part compter sur l'exécution fidèle des promesses qui leur étaient faites bénévolement ou à prix d'argent. Philippe le-Bel, roi de France, avait persécuté les Juifs de son royaume avec moins d'acharnement que ceux d'Angleterre le furent un siècle plus tard : il s'était contenté de confisquer la cinquième partie de leurs biens, et on lavait presque accusé de générosité, parce qu'il ne leur avait pas tout pris.

A l'exemple des rois, les ducs, comtes et barons avaient leurs Juifs, qu'ils autorisaient à résider sur les terres féodales, moyennant un impôt considérable : les comtes de Provence, de Bourgogne, de Champagne, etc., comprenaient dans leurs revenus les Juifs de leurs comtés; car posséder un Juif, c'était posséder quelque chose qui produisait intérêt; aussi, tenait-on à la rente, sinon au Juif. Voilà comment dans beaucoup de contrées de l'Europe les Juifs avaient acquis une existence légale, à la suite d'actes ou de contrais devenus exécutoires par des payements faits au seigneur suzerain. C'est ainsi qu'après avoir été déjà deux fois renvoyés de France, ils obtinrent, en 1360, l'autorisation formelle de revenir, de s'établir pour vingt ans dans le royaume, et d'y exercer le commerce ou les arts libéraux et mécaniques; ils devaient y être sous la juridiction immédiate du roi, qui se réservait de nommer un gardien de leurs privilèges, et i's n'avaient à payer qu'une capilation annuelle de 7 florins par mari et femme, et 1 florin par chacun de leurs enfants et domestiques. (Voy. le vol. III des Ordonn. des Rois de l'ranee.) Privilèges qui, du reste, ne furent pas plus durables que ceux qu'ils avaient obtenus auparavant dans d'autres pays.

Ordinairement, on leur permettait d'avoir des rabbins munis d'une assez grande autorité, entre autres celle de bannir les hommes qui troublaient leur communauté, pourvu (pie cet exil fût prononcé en conseil. On contraignait souvent les Juifs à porter une

Mœurs et usages de la vie civil dUl S, . IX.

marque distinctive , extérieure, pour qu'ils ne fussent pas confondus avec les chrétiens: c'était tantôt un chapeau jaune et pointu, tantôt une rouelle de couleur, attachée à l'habit, sur l'épaule, sur la poitrine ou sur le dos; mais comme celte marque les exposait aux insultes de la populace chrétienne, ils cherchaient à s'en affranchir à tout prix. On voit, par une multitude d'actes émanés des autorités chrétiennes, qu'elle était exigée presque partout, chaque seigneur étant intéressé à reconnaître au premier coup d'oeil les hommes qu'il exploitait, de même qu'un herger qui a marqué ses moulons.

Dans quelques endroits, les Juifs étaient assujettis à des avanies particulières. A Toulouse, on prélendait leur imposer l'obligation de se faire représenter par un des leurs, pendant la semaine Sainte, à la porte de la cathédrale, pour recevoir un soufflet, en vertu d'un acte du temps de Charlemagne. A Béziers, le peuple se croyait en droit d'assaillir à coups de pierre les maisons des Juifs pendant cette même semaine : il fallut que^ pour se soustraire à ces agressions, la communauté juive payât, en 11 GO, une somme d'argent, et promît un cens annuel au vicomte de Béziers. (Voy. l'acte d'affranchissement, expédié par l'évêque de Béziers, dans Y Histoire du Languedoc, par Catel.) Au-dessous de la tour de Montlhéry, sur la route d'Étampes à Paris, le Juif pavait pour sa personne une ohole; s'il avait un livre hébraïque, il devait ajouter 4 deniers; s'il portait sa lampe avec lui, on réclamait une obole en sus. (Tarif de l'an 1253, voy. Règlements sur ks arts et métiers de Paris au treizième siècle. Paris, 1837, in-4», p. 44.) A Châteauneuf-sur-Loire, le péage était de 12 deniers pour un Juif, de 6 deniers pour une Juive, et de 9 si celle-ci était grosse. Le passage du corps d'un Juif mort coûtait 5 sols, et celui du corps dune Juive, moitié. (Arrêt du parlement de 1558, cité par Denisart, Collection de Jurisprudence. ) On connaît plusieurs tarifs d'anciens péages, dans lesquels les Juifs étaient ignominieusement assimilés au bétail.

A Rome, dans la ville des papes, qui pourtant ont quelquefois témoigné de la compassion pour les Juifs, on leur faisait subir tous les ans un outrage public, en les forçant, pendant le carnaval, de courir avec les chevaux dans la lice, aux huées de la populace: outrage qui fut converti ensuite en un impôt de 300 scudi , qu'une députation du ghetto présentait ;i genoux aux magistrats de Rome, en les remerciant de leur protection.

Le pape Martin Y, arrivant, en 1417, au concile de Constance, et obligé de recevoir la communauté juive, qui venait, en grande cérémonie, lui présenter le livre de la loi, crut faire une grâce h ces hérétiques, en priant Dieu de leur dessiller les yeux et de les ramener dans le giron de son église. (Chronique ms. (f Ulric de Reichental.)

Quel motif puissant avaient donc les Juifs de demeurer parmi les chrétiens, et comment persistaient-ils h se maintenir au milieu de populations qui, loin de les assister, ne cherchaient qu'à leur nuire et à se débarrasser d'eux? On comprendra ce motif, en voyant leur manière de vivre, et les expédients qu'ils mettaient en usage, non-seulement pour subsister, mais encore pour amasser de l'argent, et pour pouvoir supporter le régime oppressif qu'ils subissaient par toute l'Europe.

Dans les contrées méridionales, il y eut des hommes savants parmi les Juifs : la méde-

l.r - Juifs allant en procession au-devanl du Pape, an concile de Constance, en 1417, d'après une miniature tirce Je la Chronique manu» rite J Une de Rciclicuul (BïM. de l'Holel-de-Ville do B.ilc, Suisse).

cine était une des sciences qu'ils cultivaient avec le plus de distinction et de succès. On

sait que l'empereur Charles-le-Chauve avait un médecin juif, nommé Sedecias. Comme ce docteur traita le roi franc dans sa dernière maladie el lui donna un breuvage qui ne le guérit pas. le peuple, aveuglé par une injuste prévention, accusa le médecin israélite d'avoir empoisonné son malade. Cependant Charles ne mourut que onze jours après avoir pris le breuvage prescrit par Sedecias. Le vulgaire regardait celui-ci comme un habile magicien. Ou racontait une foule de merveilles opérées par lui : il coupait la tète à un homme, disait-on, et la lui remettait; il faisait avaler un cheval avec son cavalier, etc. (Annales novesienses , ad ann. 880, tom. IV des Monumenta germait, lu'st., de Pertz.) Les rois d'Espagne el les comtes de Provence eurent également des médecins israélites ; quelquefois le médecin du roi ou du comte était en même temps son astrologue, el cherchait dans les astres ce qu'il ne trouvait pas dans ses livres. Les Juifs d'Espagne, d'Italie et du Languedoc profitaient des connaissances acquises par les Arabes, el devenaient instruits, quand ils étaient studieux.

Mais il y avait une autre science plus généralement étudiée par les Juifs, et comme elle était d'un usage pratique dans tous les pays, ils s'y appliquaient avec une ardeur incroyable; ils y réussissaient si bien, que les chrétiens, tout en les haïssant, furent souvent obligés d'avoir recours à leur habileté, et de les rappeler après les avoir bannis. Cette science était celle des finances. S'agissait-il de faire rentrer les impôts, d'exploiter une régie , de tirer parti des fermes , de créer des fonds au profit des souverains et des seigneurs obérés ou nécessiteux, ou de prêter à des bourgeois, les Juifs étaient toujours là : on pouvait compter sur eux ; ils trouvaient de l'argent là où les chrétiens n'étaient pas capables de produire une obole; ils avaient toujours des capitaux disponibles au milieu de la misère publique. Aussi, après avoir épuisé toutes les ressources, après avoir eu recours à tous les expédients, il fallait bien s'adresser aux Juifs. A la vérité, ceux-ci ne donnaient pas gratuitement leur assistance; ce n'était pas par amour du prochain qui les maltraitait sans cesse, qu'ils ouvraient leur bourse : ils n'avaient jamais d'autre mobile que l'espoir d'un gros gain. Mais la chrétienté, quoique remplie de gens avides de s'enrichir , n'en voyait guère qui fussent capables de celte persévérance , de celte àpreté à la poursuite du profit, de celte application incessante que le Juif apportait partout dans les choses de commerce et de finances. C'était là le trait le plus frappant de son caractère.

Les relations des Juifs avec les chrétiens en Europe au Moyen Age étaient donc celles que lady Montagne, en 1717, dans ses voyages, remarquait encore entre les Juifs de Turquie et les musulmans. « Les premiers, dit-elle, ont attiré à eux tout le commerce de l'empire, grâce à l'union solide qui existe entre eux et à la paresse et au défaut d'industrie des Turcs... 11 ne se fait pas un marché qui ne passe par leurs mains. Ils sont les médecins, les intendants, les interprètes de tous les grands; vous pouvez juger de l'utilité que cela produit à une nation qui ne dédaigne pas le moindre profit. Ils ont trouvé le secret de se rendre si nécessaires, qu'ils sont certains de la protection de la cour, quel que soit le ministère qui gouverne... Beaucoup d'entre eux sont énormément

riches; mais ils onl soin de faire peu d'étalage, quoiqu'ils vivent dans leur intérieur avec le plus grand luxe. » (Lellers of lad y Mary Wortley Montagne. Lettre 34.)

La plupart des chrétiens de l'Europe au Moyen Age avaient la nonchalance des Orientaux, et ne se piquaient pas non plus de se distinguer par l'industrie : ce qui permettait aux Juifs de faire de très-bonnes affaires, et même, dans les villes commerçantes voisines de la Méditerranée, ils trouvaient place pour leur esprit de spéculation et d'entreprise. Déjà, sous les rois francs, on voit des Juifs appelés à la perception des impôts. Grégoire de Tours raconte, dans son histoire (livre VII, chap. 23), la fin tragique du Juif Armenlaire , qui . sous le règne de Childebert , était chargé de faire arriver les trihuts du peuple dans le trésor royal. S'élant présenté à Tours, accompagné d'un commis Israélite et de deux chrétiens, devant l'évèque et le comte de la ville, il fut attiré dans un guet-h-pens et assassiné avec ses trois compagnons. On cacha leurs cadavres dans un puits, après avoir enlevé au Juif l'argent et les créances qu'il portait. Sa famille poursuivit le vicaire ou intendant du diocèse, comme responsahle du crime; mais on ne découvrit , ou plutôt l'on ne voulut découvrir aucune preuve matérielle de complicité avec les meurtriers : l'accusé jura qu'il était innocent, et fut renvoyé absous. Les parents d'Armentaire en appelèrent au jugement du monarque : le vicaire attendit, à la cour, pendant trois jours, jusqu'au coucher du soleil, ses accusateurs ; ceux-ci ne comparurent pas, soit qu'on les eût intimidés, soit qu'ils n'eussent aucune confiance dans la justice des chrétiens.

Il est vrai qu'en G15 le concile de Paris déclara les Juifs incapables de remplir des fonctions civiles ; divers autres conciles prohibèrent même toute communication entre eux et les chrétiens. A Montpellier, les consuls jurèrent en 1220 d'éloigner les Juifs de toute administration publique et particulière (Juramentum consulmn Montispessulani. lom. II du Spicilegium de Daciierv.) Les statuts de la ville de Nice, rédigés en 1294, refusèrent aux Juifs tout emploi qui leur donnerait quelque autorité sur les chrétiens, et il fut enjoint aux chrétiens, sous peine d'une forte amende, de ne leur confier aucun travail. (Slatula Niciae, tom. II des Monum. historiée palriœ. Turin. 1838, in-fol. ) Cependant le clergé était parfois fort aise de pouvoir, dans ses propres embarras, s'adresser aux enfants d'Israël, et il ne se faisait pas toujours scrupule de mettre en gage chez eux les vases sacrés de ses églises pour se procurer l'argent dont il avait besoin.

Ce caractère de prêteurs d'argent, et, disons le mot, d'usuriers, est particulier à la nation israélile en Europe, pendant tout le Moyen Age; il fit à la fois sa prospérité et sou malheur : sa prospérité, parce que les Juifs se rendirent ainsi maîtres de presque tout le numéraire; son malheur, parce que ces bénéfices usuraires, accumulés au détriment delà fortune publique, et exigés souvent avec une rigueur odieuse, exaspérèrent le peuple et le portèrent à des actes de violence, qui tombaient, sans distinction, sur les innocents et sur les coupables. La plupart des arrêts de bannissement . que les souverains chrétiens prononcèrent contre les Juifs, n'eurent pas d'autre motif ou d'autre prétexte que l'énorme usure exercée par ces étrangers dans les lieux où ils avaient été

admis à résider. Les chrétiens croyaient déjà faire une grande concession à la race israélile, en la tolérant parmi eux : or, quand ils apprenaient que ces hôtes, qu'ils détestaient par préjugé religieux et par égoïsme national, avaient poursuivi avec dureté et entièrement dépouillé de pauvres débiteurs; quand ils apprenaient que les débiteurs ruinés par l'usure, étaient encore retenus prisonniers dans les maisons de leurs impitoyables créanciers, l'indignation publique se manifestait par des voies de fait et gagnait les autorités elles-mêmes, qui, au lieu de rester impassibles et de rendre justice aux étrangers comme aux nationaux, selon la conscience et selon les lois, agirent souvent avec passion ou abandonnèrent les Juifs à la fureur de la populace.

Ce n'est pas tout : des ballades, qu'on chantait dans les carrefours des villes et dans les chaumières des villages, tendaient h rendre encore plus odieuses les usures des Juifs. Ainsi, une vieille ballade anglaise, dont le sujet paraît avoir été emprunté à quelque légende italienne (Voy. loin. I. n° 16 du recueil deTiiORNTox, The Connaisseur by M. Town. Londres. 1793, in-16), raconte le singulier marché conclu par un prêteur israélile avec un marchand chrétien qui emprunte une somme d'argent, en s' engageant, dans le cas où il ne la rendrait pas au jour lixé. h souffrir que son créancier lui coupe une livre de chair, et le malheureux , en effet , eût subi cette horrible mutilât ion, -si le jugement qui intervint entre les parties.

n'eût tourné à la honte et au détriment de l'impitoyable prêteur. Celle ballade aura sans doute fourni à Shakespeare l'idée de son Merchant of Venice, et le poète dramatique devait être bien imbu des sentiments populaires . car il lait de son Juif l'usurier le plus dur, le plus haineux, le plus acharné contre les chrétiens. Tout li mal que le peuple disait des Juifs, au Moyen Age. semble concentré dans le caractère de Shilock.

Cependant on avait fixé partout le taux de l'intérêt attribué aux prêts d'argent, et ce taux, quoique variable, suivant la rareté du numéraire, était toujours assez élevé, pour que les prêteurs eussent pu s'en contenter; mais trop fréquemment il fut outrepassé. On peut dire aussi que le peu de garanties offertes par les emprunteurs, et la manière

Le Juif et la Mort, d'après la Pjh"' rfes }h>rt>, .lu Cimetière des I» uninicai ns, à Bile, peinte eu 1441, el gravée au dis-septième siècle, par Mathieu Mcrian.

arbitraire dont les créances furent quelquefois anéanties, augmentaient les risques du prêteur, et par conséquent les difficultés du prêt. Suivant une convention faite à Mayence en 1255 entre plusieurs villes d'Allemagne, il fut arrêté que, pour le prêt à la semaine. les Juifs ne pourraient, en aucun cas, exiger plus de deux deniers par livre, et pour le prêt annuel, [dus de quatre onces par livre d'argent (Leibmtz, Manlissa codicis juris gentium; Rertz, Monumenla german. fnslor., t. IV. p. 99), c'est-à-dire le quart ou vingt-cinq pour cent. Dans quelques ordonnances des rois de France, l'intérêt légal fut porté à quatre deniers par semaine. Le duc de Savoie, en 1440 , réduisit l'intérêt à un denier florin par chaque semaine, après avoir permis, cinq ans auparavant, de prendre 27 pour cent par an. (Voyez les actes sous ces dates, dans le tome II des Monumenla historiée palriœ. Turin 1838. in-fol.) Il y a dans tous les pays une foule d'anciennes ordonnances sur les taux d'intérêt accordés aux Juifs, ce qui prouve que ceux-ci se permettaient de fréquentes infractions aux prescriptions de la loi. En Angleterre , on observait des formes légales dans les transactions concernant les prêts des Juifs. Une chambre particulière de l'Échiquier enregistrait et conservait les contrais de ces prêts, rédigés, soit en hébreu, soit en latin, soit dans la langue du pays, ou du moins, à défaut des originaux même, la souche des parchemins sur lesquels les actes étaient expédiés. Deux justiciers, dont l'un était d'abord juif, mais qui, dans la suite, furent pris tous deux parmi les chrétiens, étaient préposés à la surveillance des affaires juives. On voit, par plusieurs actes, que les grands débiteurs attachaient beaucoup d'importance, lorsqu'ils s'acquittaient enfin, à payer à l'Échiquier l'enregistrement de leur dette, en annulant les obligations qui y étaient déposées. On juge par là que ces actes avaient un caractère aussi régulier que s'ils eussent été passés entre chrétiens. Quand la souche du contrat ne se trouvait pas a l'Echiquier, le Juif était débouté de sa plainte contre son débiteur : il ne pouvait d'ailleurs recevoir en gage que la moitié des terres, revenus et effets de ce débiteur chrétien. (Madox, History of (lie Excquecr. Londres, 1711. p. 107-168.) Dans quelques villes du royaume, à Oxford entre autres, il y avait un petit Échiquier et deux gardiens, à l'instar de ceux de Londres.

Mais ce qui n'était pas aussi légal, c'étaient les lettres de répit qu'accordaient les rois aux débiteurs des Juifs : or, ces lettres qui équivalaient souvent à des annulations de créances, on les achetait aux rois! On retrouve dans les registres de l'Échiquier la mention des sommes que le trésor royal a reçues pour libérer des débiteurs ou pour les autoriser à reprendre leurs terres engagées; mais, à leur tour, les Juifs payaient le roi pour qu'il laissât exercer la justice en son nom contre des débiteurs puissants et retardataires. Voici un exemple des lettres royales de ce genre adressées à l'Echiquier île Londres : « Nous, Jean, roi de la Grande-Bretagne, etc., salut. Sachez que nous avons tenu notre ami et féal Robert Filz-Walter quitte de toutes les dettes que son père, ses prédécesseurs et lui avaient contractées envers les Juifs. En conséquence , nous vous ordonnons de l'acquitter sans délai des dettes susmentionnées, et de lui faire rendre les actes et écrits concernant ces dettes, lesquels se trouvent soit entre vos mains, soit entre

celles îles Juifs. Vous exécuterez donc, selon la forme prescrite , mon ordre royal . el ferez enregistrer, selon la coutume de l'Échiquier, l'entier acquittement desdits Robert, de sa femme, de ses prédécesseurs et de leurs héritiers, pour les dettes susdites. (Ibidp. 137.)

Cette lettre, que nous traduisons du latin, est de Jean-sans-ïerre, qui ne fut jamais très-scrupuleux en fait de loyauté. Sous le règne de ce prince, ont été enregistrées aussi les deux notes suivantes dans l'Échiquier : « Reçu de Rohert des Vaux 2.000 marcs, pour avoir les grâces du roi, et être acquitté de tout ce qu'il devait au roi tant à cause îles créances des Juifs que d'autres créanciers. » — « Marguerite, veuve de Rohert Fitz- Roger, doit mille marcs, pour avoir !a saisie de son héritage, et pour être tous les jouis de sa vie en repos à l'égard de ce que son père devait aux Juifs. » (Ibid., p. 328 et 353.) C'est sous le règne de Richard 1er, que dans le même registre a été inscrite la note suivante : « Salomon, le juif de Gipswich, doit un marc sur chaque somme de sept marcs dont il pourra se faire payer de Hugues de la Hose. » De quibus lihct septem inarcis quas diralionare polerit versus Hugonem. Ibid.. p. 312.) Si les Juifs pratiquaient l'usure, les chrétiens, surtout les rois et les grands, éiaienl toujours disposés à leur vendre cher les moindres concessions, cl h leur extorquer le plus d'argent possihle en les persécutant : mais les Juifs du Moyen Age supportaient tout pour s'enrichir.

Ou a signalé plusieurs fois, comme une circonstance particulière à la nation juive, les changements successifs qui se sont opérés dans ses goûts el son génie depuis son origine. D'abord, nous la voyons adonnée à la vie pastorale; puis, elle devient commerçante et rivalise avec les habitants de Tyr el de Sidon; elle reprend ensuite ses mœurs et ses occupations champêtres en s'élabhssant dans la Palestine : là, le Juif a renoncé aux chances de la mer et des voyages terrestres ; il est devenu sédentaire et agricole. « Ce « qu'il souhaitait, ce n'était point des gains acquis dans les courses aventureuses, encore « moins une vie semée d'émotions et de dangers, mais une vie paisible, mais des gains » faciles; ce qu'il souhaitait surtout, c'était d'être assis à l'ombre de sa vigne et de son i figuier, de cueillir ses olives, de traire ses brebis, de conduire ses bestiaux, de les » voir bondir dans de gras pâturages; ce qu'il regrettait dans sa captivité, c'étaient les >( rives agréables du Jourdain, les saules auxquels il avait tristement suspendu son « harmonieux robil et son gracieux kinnor. » (Piciiard. du commerce des Hébreux. dans la France iiltéraire, septembre 183o. ) Quelques-unes des grandes fêtes des Hébreux se rattachaient aux travaux de l'agriculture : la fête des Semaines coïncidait avec la moisson, celle des Tabernacles avec la vendange. Mais, au Moyen Age, quand les Juifs se trouvent dispersés sur toute la terre, ceux d'entre eux qui se sont fixés parmi les chrétiens en Europe se livrent généralement au négoce ou plutôt au prêt d'argent; la nation juive se montre alors éminemment financière; mais, bien que son goût la porte, depuis des siècles, à s'occuper d'affaires commerciales, elle n'aurait pas présenté ce caractère presque exclusif, si on lui eût permis d'en avoir un autre, et si les persécutions que les Juifs avaient toujours à redouter ne les eussent pas forcés de tenir

leur richesse en portefeuille ou en bourse, afin de pouvoir toujours l'emporter lorsque la fuite devenait pour eux la seule chance de salut. Ce n'étaient pas les docteurs de la loi qui leur conseillaient de s'enrichir par des spéculations usuraires. Ces docteurs cherchaient, au contraire, à les ramener a la vie agricole. « Qui n'a pas de champ, n'est pas un homme : hàle-toi d'acheter de la terre labourable! » dit un de leurs plus grands rabbins. Maimonides leur donnait le même conseil : « Ne vendez pas le champ pour acheter une maison , ni la maison pour acheter des biens mobiliers ou des marchandises destinées au commerce; vendez, au contraire, les biens mobiliers pour acheter un champ. » (Jobamolh, et Maimonides sur les sectes, cités par J. Jacoby. zur Kenntniss der jiidischen Verhœltnisse.) Mais le moyen de devenir agriculteur et propriétaire foncier dans des pays où ils étaient vus de mauvais œil , où ils avaient à peine droit de résidence, où la possession territoriale, loin de leur offrir aucune sûreté, excitait, précisément parce qu'elle était apparente, l'envie de leurs ennemis et la cupidité même des gouvernants! Quand on leur permettait d'exercer des métiers, ils ne demandaient pas mieux que de se faire artisans, et de travailler comme les chrétiens. En Espagne, ils se montrèrent même industrieux, et ce royaume aurait beaucoup gagné, si. au lieu de les expulser , son gouvernement les avait encouragés et soutenus. Dans le rôle de la taille des bourgeois de Paris pour l'an 1292, où l'on compte environ cent vingt-cinq Juifs taxés h la somme totale de 126 livres 10 sols, on voit figurer plusieurs mires ou médecins juifs, tels que Mossé le mire, Lyon d'Acre le mire, lopin le mire, Sarre (probablement Sarah) la mirgesse (ainsi une femme exerçait la médecine); puis, viennent des gens de condition inférieure : Hetouyn le boucher, Joie la far infère, Gressin qui porte les chaperons, etc. (Paris sous Philippe le Bel, d'après les documents originaux et notamment d'après le rôle de la taille, etc., publié par II. Géraud. Paris, 1837, in-i. ) On voit, par ce rôle de taille, qu'on était plus indulgent et plus juste a Paris que dans quelques villes du midi de la France, où il était défendu aux malades de recourir a des médecins juifs. Le synode du Berry, en 1246, avait donné l'exemple de celte défense.

Chez les peuples slaves, qui n'ont jamais été portés aux travaux d'industrie, les Juifs étaient parvenus h exercer, avec adresse et profit, la plupart des professions manuelles. On sait qu'en Pologne ils sont depuis longtemps aubergistes, distillateurs, merciers, brasseurs; dans la petite Russie il n'y a guère d'autres commissionnaires, et aujourd'hui, comme autrefois, ils déploient partout un zèle étonnant, pourvu qu'il y ail à gagner quelque chose. On prétend même que leur sagacité naturelle, et leur habitude d'épier toutes les circonstances avantageuses pour eux, leur donnent une aptitude particulière au jeu d'échecs. (Voyez un article sur les Juifs de la petite Russie, dans le Morgenblalt. 1821, mars.)

Dans les Étals où il leur fut permis de jouir tranquillement, du moins pendant une longue suite d'années, des biens immobiliers, ils sont devenus propriétaires, ils se sont adonnés à l'exploitation des biens ruraux, notamment dans le midi de l'Europe et dans

Mœurs et usines de la vie civile. JUIFS, Fol. XUI.

la Pologne. A Vienne ils étaient autorisés h prendre hypothèque sur les maisons des bourgeois, leurs débiteurs, et même, quand ceux-ci étaient insolvables, à saisir le gage; mais ils ne pouvaient habiter eux-mêmes ces maisons, et ils étaient alors obligés de les vendre à d'autres bourgeois. (Voy. Sciilager, Skizzen.)

Nous venons de voir les Juifs dans leurs relations avec les chrétiens; pénétrons maintenant dans leur ghetto, et voyons-les dans leur vie domestique.

Le caractère des peuples orientaux est naturellement grave; celui des Juifs devait l'être encore davantage dans l'état précaire, inquiet et tourmenté, où ils vivaient en Europe au Moyen Age. Véritables parias de la chrétienté, détestés, menacés, poursuivis sans cesse avec une aveugle passion que rien ne pouvait ralentir, et que le moindre soupçon faisait éclater, c'en était assez pour attrister cette race sémitique, éparpillée au milieu d'une population hostile étroitement liée par les mêmes sentiments religieux. 11 y a dans le Thalmud une touchante et poétique allégorie : chaque fois qu'un être humain se forme. Dieu ordonne h ses anges de conduire devant son trône céleste une âme à laquelle il intime l'ordre d'aller habiter le corps qui va naître sur la terre. L'âme s'afflige, et supplie l'Être suprême de lui épargner celte tâche pénible où elle n'entrevoit que douleurs et misère. Cette allégorie concorde avec la situation d'un peuple qui n'avait à attendre que haine et persécution chez les chrétiens. Aussi les israéliles s'al tachaient-ils avec enthousiasme à l'espérance d'un Messie qui devait ramener l'âge d'or pour Israël, et leur rendre cette Terre Promise vers laquelle ils se tournaient toujours dans leurs prières. Ce doux espoir les soutenait dans l'exil ; car ils ne considéraient leur éloignemenl de la Palestine que comme un exil passager. Leur imagination leur peignait sous les couleurs les plus séduisantes le bonheur dont ils allaient jouir lors de la venue de ce Sauveur, lequel devait tenir sa cour au milieu de ses sujets, avec toute la pompe d'un souverain asiatique; et quand les chrétiens leur disaient : « II est venu, ce Messie, depuis longlemps», ils répondaient : « Eh! serions-nous encore malheureux, s'il avait apparu sur la terre! » Fulbert, évèque de Chartres, lit trois sermons (tom. XVIII de la Bibliotheea maxima Patrum) pour désabuser les Juifs à cet égard : il les aurait rendus bien plus malheureux, s'il était parvenu h leur ôter leur illusion.

La loi de Moïse avait multiplié les cérémonies religieuses et les rites sacrés; les livres dis rabbins avaient encore ajouté, h cette multitude de prières, des pratiques applicables à la plupart des conditions et des actions de la vie; les préceptes les plus minutieux avaient été introduits par la loi et par la coutume. La foule ignorante leur attribuait une efficacité immédiate, mais les hommes instruits n'y voyaient que des symboles, ou des moyens d'unir la vie matérielle à la religion, et d'élever l'âme en la mettant sans cesse face à face avec la Divinité, qui règle l'univers. Ainsi les trphillin , ou bandelettes avec inscriptions de noms saints, que les Juifs se liaient autour des bras et du cou, et les zizim, espèce de franges cousues au mantelet qu'ils portaient en faisant leurs oraisons, étaient regardés, par les plus dévots, comme des amulettes capables de les préserver de bien des maux. En général, la superstition allait loin; car qui en aurait garanti

les Juifs? Ils avaient adopté celle des Orientaux, en la compliquant d'une foule de croyances. Ils attachaient des vertus magiques au Thalmud : les noms de Dieu, les versets, le texte, devaient protéger quiconque les récitait ou seulement les portait avec soi; ils craignaient, de même que d'autres peuples asiatiques, les effets du mauvais oeil, et ils employaient diverses pratiques pour les détruire. Ils avaient un traité qui enseignait comment on pouvait se procurer toute sorte de bien-être terrestre par la simple récitation de certains psaumes et de certaines formules pieuses. (Sep/ier Schimmusch Tehillim, — Oder Gebrauch der Psalmen zum leiblichrn Wohlder Menschen, iibersetzt von G. Selig. Berlin, 1788.) On écrivait des mots mystiques sur les murs pour écarter la peste. Les mariages et les funérailles donnaient lieu à une infinité de cérémonies bizarres. Chaque communauté juive avait son cimetière particulier; il existe encore en Europe plusieurs de ces anciens cimetières. Si la sépulture des Juifs était toujours séparée de celle des chrétiens , on comprend que des mariages entre Juifs et chrétiens n'auraient pu avoir lieu sans blesser ('gaiement les préjugés des uns et des autres. Le petit nombre de personnes nubiles dans une communauté juive exigeait donc qu'on allât chercher quelquefois bien loin la femme ou le mari. A cause de la nubililé précoce du sexe féminin chez les races originaires de l'Orient, on faisait de bonne heure contracter mariage aux tilles: quant aux jeunes hommes, ils devaient être mariés à l'âge de vingt ans. selon le précepte de Moïse; mais on n'obéissait pas toujours strictement à ce précepte. La polygamie n'était pas prohibée par la loi; on s'en abstenait pourtant, et d'ailleurs les gouvernements européens ne t'auraient peut être pas tolérée. Le rabbin Gerson de Metz, au onzième siècle, lança l'anathème contre les Juifs d'Occident qui prendraient plus dune femme; mais cet anathème ne devait avoir d'effet que durant trois siècles. Encore ne paraît-il pas avoir beaucoup intlué sur le génie de vie des Juifs en France; car Maimonides, savant rabbin qui écrivait au douzième siècle, leur reproche d'être pour la plupart bigames, et de ne s'occuper que de jouissances corporelles. (Note sur les femmes juives et sur le mariage chez les Juifs modernes; dans le tome Y de la Bible, traduction nouvelle avec hébreu, publiée par S. Cahen. Paris, 1834.) Mais le mariage était une obligation, et l'on sait que les Juifs ont toujours attaché une idée peu favorable au célibat. C'étaient les familles qui arrangeaient l'union de leurs enfants, et quelquefois l'intervention des proxénètes ou négociateurs devenait nécessaire. Le futur payait une somme quelconque aux parents de l'épouse, pour qu'ils la lui abandonnassent. On célébrait ensuite les fiançailles, et huit jours avant le mariage, les fiancés entraient en retraite pour se préparer, par le recueillement et la prière, à l'acte qui allait changer leur état, et devenir le plus important de leur vie. (Voyez Cahen, Archives Israélites de France, mai 1842.) On aimait à choisir, pour la célébration du mariage, la veille du Sabhalh : on croyait que la postérité qui naîtrait d'un mariage célébré sous ces auspices sciait plus bénie. Le soir qui précédait le mariage, le fiancé envoyait à sa fiancée la ceinture nuptiale qu'il devait dénouer sur elle la nuit des noces; dans quelques pays, la fiancée envoyait un don semblahle à son fiancé; celui-ci, en outre, faisait porter au son

de la musique les cadeaux de noce chez sa fui me épouse : aussi appelait-on ce soir-là la soirée de sablonoth, ou des offrandes. Le lendemain malin, après la prière, le cortège de la noce venait chercher le fiancé à sa demeure, et là chacun se munissait d'une poignée de froment prise dans des vases remplis à cet effet. De son côté, la fiancée était conduite, voilée et en habits de deuil, à la synagogue; car, à toutes ses fêles, le peuple juif aimait à mêler des marques de tristesse en souvenir de ses malheurs. On la rapprochait de son futur époux, mais sans permettre qu'elle lui parlât ni qu'elle le regardât. Puis, on la ramenait chez elle, et les femmes lui coupaient sa chevelure : on la reconduisait ensuite à la synagogue, après lui avoir couvert la tète d'une haute coiffure ornée de clinquant. Les deux fiancés se plaçaient alors sous un voile ou un dais, et le rabbin prononçait les prières prescrites par leur liturgie; le marié renversait un vase plein de vin; dans certains pays les enfants brisaient des vases de terre, et les assistants allaient répandre sur le couple le froment emporté de la maison de l'époux.

Dans quelques endroits, dit Buxtorf [Synagoga judaïca. Hanoviae, 1604; cap. XXVIII. denuptits Judœorum). on jette aussi des cendres sur la tète du mari, en commémoration de la destruction du Temple, car ce souvenir revenait sans cesse chez les Juifs. Aussi, en accompagnant le fiancé à la synagogue, on chantait des airs lents et plaintifs. En Allemagne, les femmes menaient, en chantant, la jeune femme à la synagogue, après l'avoir conduite d'abord au bain. Au repas de noces, on apportait au rabbin un coq et un œuf: le coq était partagé entre les femmes, l'œuf était jeté aux assistants. Au reste, les cérémonies et les symboles usités aux fêtes nuptiales variaient selon les pays; ces fêles se prolongeaient quelquefois pendant huit jours, et se composaient de festins et de danses. La fiancée juive avait généralement ce' maintien chaste et réservé sous lequel elle se montre dans la Bible. Cependant le froment était jeté sur les époux, aux cris de peou ourvou, c'est-à-dire : Croissez et multipliez! Le mariage fut toujours pour les Hébreux un devoir prescrit par Dieu et destiné à continuer la race humaine : or. si pendant dix ans l'union était demeurée stérile, le mari avait le droit de répudier sa femme et de contracter une nouvelle alliance; de son côté, la femme était libre de se remarier à un autre. Cette répudiation, considérée comme une nécessité, se faisait d'ailleurs avec la rigueur que prend dans l'Orient l'autorité maritale sur les femmes, réduites, pour ainsi dire, à un rôle passif et muet. L'époux remettait, en présence de trois témoins, l'acte par lequel il déclarait abandonner et répudier, librement et de sa propre volonté, celle qui avait été sa femme, de sorte qu'elle pourrait aller où bon lui semblerait, et se remarier à qui elle voudrait. Cet acte était sujet à des formalités, ainsi que tous les actes civils et religieux du peuple israélite : l'écriture ne devait pas contenir plus de douze lignes; on choisissait, pour prononcer la répudiation, le voisinage d'un fleuve, etc. Ibid., chap. XXIX, de repudio. )

Quoique la nécessité du divorce semblât résulter de l'obligation religieuse imposée aux Juifs de croître et de multiplier, il parait pourtant que cette nécessité n'était pas évidente pour tous les rabbins; quelques-uns même cherchaient à prévenir et à em-

pécher la séparation des époux quand il ne manquait à leur bonheur que des enfants. Le Thalinud raconte une anecdote charmante au sujet d'un couple qui, après dix ans de mariage stérile, se présenta devant le rabbin Simon, dans la ville de Sidon, pour divorcer. Ce rabbin était sans doute un philosophe et un homme d'esprit. 11 leur dit que puisque telle était la volonté du mari, il était prêt à recevoir sa déclaration, mais qu'il l'engageait toutefois «à rassembler pour ce jour-là ses amis, comme au jour des ses noces, et de faire précéder la répudiation d'un banquet semblable à celui qui avait suivi le mariage. Le banquet eut lieu : la femme, plus aimable que jamais, porta force santés au mari, et celui-ci, doublement enivré, dit à sa femme qu'il était loin d'avoir la moindre plainte à proférer contre elle, et que même, en témoignage de son affection, il l'autorisait à emporter de la maison ce qu'elle aimerait le mieux. Le repas fut très-joyeux, el, après maintes rasades, le mari et quelques-uns de ses convives finirent par tomber endormis sous la table. Le lendemain matin, le dormeur fut bien surpris de se réveiller dans la maison des parents de sa femme, et de voir celle-ci auprès de son lit. « Que s'estil passé? demande-t-il en ouvrant les yeux. — Eh! m1 m'as-tu pas permis hier d'emporter de ta maison ce que j'aimerais le mieux? Eh bien, c'est toi (pie j'ai fait porter chez mes parents. » Le Thalinud ne dit pas ce que fit le mari; on peut croire qu'il ne fut point assez brutal pour insister encore sur le divorce. (Cauen, le Thalmud, tom. LV11I de la Revue encyclop. Paris, 1833.)

Une autre ancienne coutume obligeait tout Juif célibataire à épouser la veuve de son frère, et s'il refusait, cette veuve procédait;! une cérémonie singulière : elle lui arrachait une de ses sandales, et elle le conspuait, en présence de cinq témoins et du rabbin. Le célibataire perdait alors tous ses droits à la succession de son frère , mais il acquérait, par celte cérémonie, appelée chalilza, la liberté de contracter un mariage à son choix.

On sait avec quel scrupule les Hébreux s'abstenaient autrefois de tout ce qui pouvait nuire à la sanctification du Sabbalh, et quel repos absolu ils s'imposaient ce jour-là. Cette loi religieuse était rigoureusement observée par les Juifs du Moyen Age. Us célébraient aussi les jours du renouvellement de la lune : ces jours-là étaient fêlés surtout par les femmes. L'année commençait chez eux au mois de septembre, et les dix premiers jours étaient consacrés aux prières, aux jeûnes et à la pénitence, et suivis de la fête de la Réconciliation, pendant laquelle avaient lieu des cérémonies particulières à certains pays : ainsi le rabbin tenait un coq au-dessus de sa tète pendant les prières qui avaient pour objet d'obtenir que le Créateur transférât du livre de mort au livre de vie le nom du pénitent, el il immolait ensuite ce coq en expiation des péchés de l'homme. Au Roseh-lluschana, ou jour de l'an, on se rendait au bord de la rivière pour y jeter tous les péchés représentés par des mies de pain. Mais les trois grandes fêtes de l'année, qu'ils appelaient schlosch regulim, étaient celles des Pâques, de la Pentecôte et des Tabernacles, ou Rerceaux ou Tentes. Dans la première, l'agneau pascal et le pain sans levain, représentant le pain de l'exil, se mangeaient en famille, au milieu de beaucoup de pratiques religieuses. La dernière des trois grandes fêtes, appelée la fête de soucolh, se

célébrait au mois d'octobre sous des berceaux de verdure entrelacés de fleurs; les fruits îles climats méridionaux, tels qu'oranges, citrons et olives, servis sur les tables, rappelaient aux Juifs exilés les riches contrées que leurs ancêtres avaient possédées, et d'où les avait bannis un destin fatal. Tout, dans celte fête, ainsi que dans les autres, était souvenir et symbole : la perte de leur ancienne patrie attristait toutes les réjouissances. Il est vrai que, pour la multitude, ces symboles perdaient leur touchante signification.

Au reste, ces grandes solennités, avec toutes leurs cérémonies mystérieuses et leurs coutumes nationales, causaient de vives et douces émotions aux Israélites, quand ils pouvaient les célébrer dans leur ghetto, loin des yeux de la haine; car, dans les pays où ils vivaient dispersés parmi les chrétiens, ils étaient obligés de cacher leur culte et de faire leurs commémorations à huis-clos, pour ne pas fournir à la malveillance un prétexte de troubler leurs assemblées et de leur imputer de nouveaux crimes.

En général, les chrétiens étaient toujours là, épiant les actions des Juifs, les dénonçant, les calomniant. Le clergé, sefforçant de les convertir, provoquait, avec les rabbins, des conférences qui dégénéraient souvent en querelles et aggravaient le sort de la communauté entière : il réussissait à détacher ça et là quelque Juif ou quelque famille juive de la croyance de ses pères et à l'incorporer dans l'Église. Ces apostats s'identifiaient complètement avec leurs nouveaux coreligionnaires, et alors, excités par les prêtres et les rois à la conversion des Juifs, ils devenaient d'ardents disputeurs. et aidaient à tourmenter la nation du sein de laquelle ils étaient sortis. Plusieurs de ces Juifs convertis s'adonnèrent aux sciences, et, profitant de l'érudition européenne, se distinguèrent comme médecins, astrologues et philologues. Alphonse de Castille. surnommé le Sage, en avait plusieurs à sa cour.

Quelquefois la terreur qu'inspirait à une réunion de familles juives le fanatisme sanguinaire d'une populace ameutée, ou la menace d'un exil prochain . les déterminait à demander le baptême; mais ces conversions en masse, subites et contraintes, n'étaient jamais bien réelles, et, de fait, les communautés qui passaient ainsi du judaïsme au christianisme éprouvaient des regrets mal dissimulés, et ne cessaient pas tout à fait d'être juives : on les accusait même de pratiquer des superstitions judaïques. Délestées par leurs compatriotes, elles ne parvenaient guère à conquérir l'estime des chrétiens.

En Espagne, l'inquisition faisait épier les Juifs convertis; des mesures de rigueur furent même prises à leur égard; bien plus, ils n'étaient pas à l'abri des persécutions auxquelles ils avaient cherché à échapper par l'apostasie. Les Portugais de la ville d'Abrantès massacrèrent, en loOG, tous les Juifs baptisés qui vivaient parmi eux. Le roi Manuel défendit aux convertis, en Portugal, de vendre leurs biens et de quitter ses États. Dans la suite, on les empêcha de s'établir dans les colonies portugaises. Exclus des dignités par les canons de l'Église, ils étaient très-mal vus dans les emplois civils, quand ils parvenaient à en obtenir. En France, du moins, l'autorité essaya de les proléger : le parlement d'Aix, pour les mettre à l'abri des insulles, rendit, en 1542, un arrêt qui condamnait à l'amputation de la langue, et. dans le cas de récidive, au fouet et même à la

potence et à la confiscation des biens, quiconque donnerait à un Juif converti le surnom injurieux de retaillon ou circoncis (en Portugal, ce surnom était tomadico, la chouette, et ceux qui l'employaient contre un converti étaient condamnés à une amende de 40 sols, suivant les coutumes de Beja); mais Louis XII , dans ses pressants besoins d'argent, ne s'était pas fait scrupule, en 151-2, d'exiger des convertis de Provence, descendus de lige et vraie racine hébraïque et judaïque, une somme de cinq mille florins.

Ce qui prouve que l'antipathie et le mauvais vouloir contre les Juifs convertis durèrent pendant longtemps parmi les chrétiens, c'est un mémoire de 1611, qui se trouve parmi les Manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal, et qui porte [tour titre : Remontrance faite au roi sur les désordres qui sont à la cour du parlement de Provence, à cause des grandes parentés et alliances des néophytes. (Livret dans lequel sont copiés divers actes français, latins, provençaux, etc. Mss. Jurisprudence, n° 168.) Dans ce pamphlet furibond, on signale les convertis comme accaparant à la fois le numéraire du royaume et les places du parlement; on excite le roi à chasser cette race maudite et h s'emparer de ses biens. Ainsi, les Juifs avaient beau abjurer leur religion et renoncer à leur nationalité, le fanatisme chrétien les poursuivait encore dans leurs descendants, après plusieurs générations!

Si partout on persécutait les Juifs au Moyen Age, on n'était pas moins acharné contre leurs livres sacrés. Le clergé attribuait à ces livres, au Thalmud principalement, l'obstination des Israélites à demeurer fidèles au mosaïsme; aussi, provoqua- t-il souvent des mesures arbitraires pour faire enlever par l'autorité civile tous les livres hébreux. Sous le règne de Louis IX, une perquisition fut faite dans les domiciles des Juifs de Paris; mais, soit que ces Juifs eussent peu de livres, soit qu'ils aient eu la précaution de les cacher, on n'en saisit qu'un très-petit nombre : les Archives du Royaume en ont conservé quelques-uns. En Italie et ailleurs on essaya également de priver les Juifs des écrits religieux qui faisaient leur foi et leur consolation; la plupart des ordres monastiques travaillèrent dans ce but, mais l'imprimerie rendit leurs efforts inutiles. Trois éditions du Thalmud parurent dans le seizième siècle h Venise, et une quatrième a Râle ; les presses de l'Italie multiplièrent, en outre, les écrits des rabbins les plus considérés; dès lors il n'était plus possible d'anéantir les livres hébraïques, et , avec eux , les antiques croyances des Juifs qui bénissaient la main de Dieu dans leurs plus rudes épreuves, et qui savaient aussi mourir pour la loi sur les bûchers de

l'inquisition.

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