AVANT LES COMMUNES
’observateiir qui parcourt du regard l’Europe, du dixième au onzième siècle, distingue bientôt, parmi la confusion de celle époque obscure et tourmentée, un phénomène prédominant qui fait en quelque sorte rimité du tableau.
C’est la féodalité montant de toutes parts comme une marée qui va tout engloutir.
D’un côté, la féodalité tend à absorber le principe monarchique et le principe ecclésiastique dans sa hiéi’archie. à ne plus reconnaître les rois, les empereurs même, malgré leur titre auguste, que comme les premiers entre les seigneurs, à obliger les évêques et les abbés h se fondre dans le corps nobiliaire et féodal : de l’aiiire côté, elle tend à subjuguer, .à annuler, à rejeter en dehors de la société politique et civile, tout ce qui n'est pas noble.
: I c’est à-dire guerrier-propriétaire, ou plutôt possesseur à charge de service militaire per-
Mœurs et usages de la vie civile.
PRIVILEGES LES VILLES, etc. Fc',. I
sonnel. Les campagnes sont presque universellement sous le joug comme elles y avaient été déjà, sous d’autres formes, du temps des Romains. Presque partout, si ce n’est dans quelques gaus reculés de la mer du Nord ou des Hautes- Alpes, dans quelques plaines de la Castille reconquises sur les Maures, et dans les himdreds de l’Angleterre saxonne ou danoise, régis selon le vieil esprit teutonique , presque partout, le village obéit en esclave au donjon, sauf à protester de temps en temps par des soulèvements convulsifs dans les pays les plus énergiques, tels que la Bretagne ou la Normandie. Les campagnes asservies, la féodalité s’attaque aux villes.
Les cités, qui avaient régné dans la civilisation romaine, courbées sous une dure oppression fiscale dans les derniers temps de l’Empire romain, mais toujours centre de l’autorité administrative tant qu’a subsisté l’Einpii e, sont complètement déchues de leurs prérogatives sous les conquérants teutons. Une certaine liberté intérieure et locale, recouvrée, augmentée même parmi les orages de la barbarie, et signalée par les titres pompeux que s’attribuaient les fonctionnaires municipaux ( les clai îssiïitcs , les illustres, le sacré sénat, etc.; c’étaient les anciens litres des dignitaires impériaux), dédommageait les villes, jusqu’à un certain point, d’avoir perdu leur prépondérance sociale et leur splendeur. La féodalité leur enlève ou menace de leur enlever ce dédommagement, et, depuis le démembrement de l’empire des Franks, sur chaque ville pèse un ou plusieurs maîtres. Dans la France proprement dite, surtout, principal foyer de la féodalité, les cités, apauvries, entièrement dégradées de leur culture et de leur élégance antiques, ne songent même plus à entretenir les débris de leur magnificence passée : elles tremblent incessamment de voir leurs habitants tomber au niveau des malheureux serfs agricoles. Les unes sont sous l’épée des ducs ou des comtes transformés en souverains héréditaires; les autres subissent l’autorité de leurs évêques, qui ont changé leur charge de défenseurs de la cité en seigneurie féodale, et leur magistrature protectrice en tyrannie. Les petites villes, autrefois chefs-lieux des pays ipagi) subordonnés à la cité, et les nouveaux bourgs, nés àTombre des moûtiers, sontsoumis, soit aux abbés de ces monastères, soit a des vicomtes, à des barons, à des châtelains, vassaux des ducs ou des comtes. Les magistratures, qui formaient autrefois le pouvoir exécutif des curies ou municipalités romaines, sont, dans la plupart de nos villes, données en fiefs héréditaires par le seigneur, comme toutes les autres fonctions : les maires ou mayeurs, dont le nom apparaît alors dans les diplômes, ne sont que les intendants [major- doniûs) des seigneurs; les échevins, ces magistrats municipaux institués par Charlemagne, à la place des anciens duumvirs ou quintumvirs, et qui étaient choisis par le commissaire impérial [missus dominicus), par le comte et par le peuple, ne sont plus choisis maintenant que par le comte devenu souverain. Les pairs de la cité sont des notables, vassaux de l’évêque ou du comte, et non des délégués populaires. Là où subsistent quelques vestiges des institutions électives, elles sont subalternes et languissantes, sous la pesante tolérance du maître. Les seigneurs s’efforcent presque universellement d’anéantir tout obstacle an despotisme, et d’assimiler les manants des villes aux vilains des campagnes, comme ceux-ci aux serfs de glèbe, aux
maiiimorlables, aux hommes de corps et de poësle [de poteslale). Tout est frappé d’impôts. les meubles et les immeubles, les denrées et les marchandises, la terre et l’eau, les choses et les personnes : ce ne sont que jiéages aux portes, suj- les ()onls, au passage d'un quartier dans un autre, quand la ville, ce qui arrive souvent, est partagée entiv plusieurs seigneurs ecclésiastiques et laïques; il faut payer poiii’ se marier Mes niainmoriables ne peuvent même se marier sans la permission des seigneurs!;, poui- hériter, pour bâtir et démolir, pour acheter et vendre, pour allei- et venir, pom- moudre son grain, pour cuire son pain. Ce n’est encore rien que tous ces dr oits : il faut payer de fait, sans règle et sans mesure, de sa bourse cl de son cor ps, toutes les fois que le seigneur veut qu'on paie ; il faut livrer à crédit ses deiu’ées et ses rrrarThandises, (pi’otr rre vous remboiu’se pas; il faut livrer- chevaux et charrettes, meubles et literie, quand le seigneur fait son entrée! On marche h ranéantissement de toute propriété, de toirte liberté civile.
Quelques exceptions cep^^iidani appai-aisscnl çà et là. On voit des seigneur s ambitieux et habiles accorder, par un intéi-èt bien entendu, aux villes qu’ils veulent s'attacher-, l'exemption des exactions les plus délestées et un corrtmencemenl de garanties r-égulières. Tel est ce fameux Héribert de Vernrandois, si tricheur envers les grands, si populaire chez les petits. Ailleurs, les résistances de la population urbaine se produisent parfois avec éclat. Au nord et à l’est de la France centi-ale, les institutions rmmiciiiales sont moins étouffées. Les villes dont le territoire a été le plus arrciennement envahi parles Fi-anks, sont celles qui ont conservé les traditions romaines les plus vivaces. Dc-s vieilles cités romaines du nord, ITine, Candrrai, se soulève sans cesse conti'c ses évêques; les auti-es, Arras, Tournai, ménagées par les comtes de Flandt-e, rpri sirivent la même politique que Héribert de Vermandois, servent de modèle, par leurs coutunres. par leur loi, aux nouvelles villes teutoiiiques ou wallonnes qui éclosent parmi les eaux et les bois des Flandres. De même, ver s la Moselle et le Rhin, les atiiiques cités de Metz, de Trêves, de Cologne, d’Argenloratum ou Strasbourg, agissent sur- les hur<is teutons qui se sont formés des deux côtés du grand lleuve gallo-germauiqire. La pr ession féodale est un peu moins accablante sur les pays de langue getinanique que sur- les ter-res gallo-frankes de langue romane, parce que, dans ces contrées, les institutions teutoniques antérieures à la féodalité ont laissé plus de It-aces, et que. les campagnar-ds étant, en grande partie, de même origine que leur s maîtr-es, la sépai-ation des castes n’est [tas si tr-am liée. Dans ces conlr-ées, les i-estes do la liberté leu tonique se conduneni avec ceux de la liberté romaine.
Au midi, la dilïérence est plus rnai-quée encore. Là. sm- loitie la rive de la Mediterranée, depuis les Pyrénées jus(}u’à la Campanie, la Ir-adition r omaine. res[>r ii de l'ancienne civilisation, ont gardé une iniluence immense; cette longue zône rpii s elend arr ntidi des Cévennes, de la Dut-atree et des Apennins, a ele moins dtri-emeni [tloyée par la main des Bar-bai-es, que le reste de rf^iu-ope; des restes de la splendeur- antique y ont toujours subsisté, et rélégance des rnerur-s y reileur it déjà par-mi les r-irines à demi-ré-
parées. Une [sorte de palriciat urbain s’est toujours conservé là vis-à-vis du baronnage féodal, et les bons hommes ou prud'hommes électifs, les syndics, jurats ou capitouls, qui ont remplacé, dans les villes du midi, les anciens honorati ou curiales romains, comptent pour quelque chose devant les princes. Si leurs attributions sont flottantes et mal définies, elles comportent, au fond, un pouvoir plus réel, quoique sujet à plus de vicissitudes, que n’était le pouvoir des anciens magistrats municipaux sous l’oppression fiscale des officiers impériaux. Le corps municipal, plus large, plus ouvert que la vieille curie, n’est plus écrasé par la responsabilité et la solidarité de l’impôt, et ne forme plus une corporation d’aristocrates malgré eux, enchaînés à un privilège qui les ruine. Les principales cités de la côte italienne ont recouvré de grandes richesses et déploient une activité et une puissance remarquables. La Ville Éternelle, disputée entre les empereurs, les papes et les barons de la Campagne de Rome, s’agite par moments comme pour s’élancer vers le fantôme de l’antiquité républicaine, et ce fantôme devient une réalité pour une autre Rome, ou plutôt pour une Carthage nouvelle, pour cette Venise qui est sortie libi’e des flots de l’Adi-iatique.
Dans la Lombardie, si fortement colonisée par les conquérants germains, la féodalité pèse, au contraire, durement; mais les villes sont populeuses, énergiques, et la lutte est engagée.
En Espagne, enfin, le combat éternel que soutiennent en commun tous les chrétiens contre les musulmans, ne permet pas celle séparation de la société en tyrans et en esclaves, et préserve non-seulement les citadins, mais les laboureurs même, du servage.
Malgré ces diversités, le fait capital qu’offre l’Europe, c est, nous 1 avons dit, la marche ascendante de la féodalité, et le fait prédominant semble destiné à devenir le fait unique : on pourrait croire que l’Europe sera tout entière entraînée dans les rouages (le celle machine terrible.