PROSTITUÉE FRANÇAISE. — ÉPOQUE DES VALOIS
D après une miniature du temps recueillie par Gaignières. (Bibl. Nat. de Paris. Gab. des Est. Purtef. de Gaignicres.)
F. Seré dîreïit.
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les nations de la Perse, de l’Asie-Mineure et de ITnde, qui se faisaient accompagner dans leurs expéditions guerrières par leurs femmes et par leurs enfants, combattant avec plus de courage, dit Maxime de Tyr, lorsqu’ils avaient à défendre ces chers objets de leurs affections. (Xenophon, Cykop., lib. iv. —Diouon., lib. xvii. — Maximes Tyr, sermo xiv. — Brîssonius, de regio Persarum principatu III, xlhi, p. 094.) Athénée nous raconte (lib, XII, cap. vio) que le général athénien Charéas faisait marcher, devant son armée, des filles publiques, des joueuses de flûte et de psalterium. Valère Maxime nous apprend que Scipion l’Africain fit chasser de son camp deux mille courtisanes; des lois sévères, en effet, interdisaient, au grand regret de Properce, ce genre de désordre dans les légions romaines. Les troupes, pendant tout le cours du Moyen Age , traînaient à leur suite une escorte nombreuse de filles débauchées. Nous trouvons la première mention de ces mœurs licencieuses de la soldatesque, dans un écrivain arabe. C’est au temps du siège de Saint-Jeand'Acre, en l’année 1189, que ce fait se rapporte. « Trois cents jolies femmes franques, dit l’historien, ramassées dans les îles (les pays d’Occident) arrivèrent dans un vaisseau pour le soulagement des soldats francs, auxquels elles se dévouèrent entièrement ; car les soldats francs ne vont point au combat, s’ils sont privés de femmes. Les musulmans, ajoute Émad Eddin, ayant appris cela, un grand nombre de mameluks et d’ignorants suivirent cet exemple. » (Oammer, Mines de l’Orient, III, 218.) Cette dernière phrase donne le droit de supposer, avec M. Reinaud {^Bibl. des Croisades, 4« part. , p. 258), que le même déréglement n’était pas toléré dans les armées musulmanes. Quelques années plus tard, après la prise de Damiette , Joinville nous apprend que le désordre, les excès de tous genres et une licence effrénée s’introduisirent parmi les soldats de saint Louis. Le bon roy se plaignait que les officiers de sa maison établissent des maisons de débauche « jusques à img gect de pierre près et h l’entour de son paveillon, » et il fut obligé d’en chasser un grand nombre. Il fit même, à Césarée, une sévère justice d’un chevalier trouvé dans un de ces mauvais lieux. C’est encore à Joinville que nous empruntons cette anecdote; on laissa le choix au coupable, nous dit-il :
« ou que la ribaulde avec laquelle il avait esté trouvé le meneroit parmy l’ost en sa chemise, avec une corde liée... laquelle corde la ribaulde tiendroit d’un bout; ou s’il ne vouloit telle chose souffrir, qu’il perdroit son cheval, ses armures et harnois, et qu’il seroit décliassé et fourbany de l’ost du roy; le chevalier esleut qu’il ayina mieux perdre son cheval et armeures et s’en partir de l’ost. » (Joiinville , édit. Ducange, 32, 95.) Eu 1323 , le général Castruccio Castracani , après avoir défait les Florentins et s'èlre emparé du château de Serrevalle, s’arrêta dans la plaine de Perretola, à deux milles de Lise, pour célébrer par des jeux sa victoire. Parmi ces jeux, nous trouvons une course hü pallio (on appelait ainsi une pièce d’étoffe riche d’or ou d’argent, qui était le prix du vainqueur), exécutée par des filles publiques. (Machiavel, Vie de Caslruccio, trad. de Dreux du Radier, Paris, 1753, in-8‘’,p. 43.)Ce n’est pas, d’ailleurs, le seul exemple que nous puissions citer de courses de ce genre. Rétif de la Bretonne [Pornogra-
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phe^ 349) raconte qu’il s’en faisait une chaque année à Beaucaire, à la foire de la Madeleine, où les femmes de mauvaise vie accouraient en foule de toutes les villes du midi, de Toulon, de Marseille, de Lyon, d’Aix, d’Arles, d’Avignon, etc. {Lettre d’un particulier de Beaucaire au sujet de la Foire, Avig., 1771, in-8% p. 61.) Le prix était un paquet d’aiguillettes, d’où l’expression proverbiale de courir l’aiguillette était synonyme de mener une vie déréglée (Pornographe, ubi sup.). Nous lisons dans la Chronique de Modène, qu’un certain capitaine allemand, nommé Garnier, envahit et ravagea du 23 janvier au 12 avril 1342, à la tète de 3,500 lances, les districts de Modène, de Reggio et de Mantoue, étendant partout sur son passage la désolation, le pillage elle meurtre. L’historien ajoute que celte petite troupe de bandits était accompagnée de mille filles publiques et ribauds {mille mereirices, ragazii et rubaldi). (Müraïori, XV, Chronicon Mutinense, auctore Jon. de Bazano, col. 600.) Longtemps après, la chaste et sublime Jeanne d’Arc, en passant avec Charles Vil la revue des troupes à Sancerre, rencontra des femmes de la même espèce, au milieu de leurs rangs, où elles produisaient la confusion et le désordre, et l’héroïne brisa son épée sur les épaules de quelques-unes. (Le- BAS, Encyclopédie de la France, V" Prostitution.) Le maréchal Strozzi poussa à l’égard de ces malheureuses, au rapport de Varillas, cité par Bayle, la sévérité jusqu’à une odieuse cruauté, et en fit jeter huit cents dans la Loire (Bayle, V° Strozzi; Varillas, Histoire de Henri HI, liv. vi, l. ii, p. 142) ; c’était, comme on voit, d’une vertu un peu farouche. En 1476, les Suisses, vainqueurs de Charles le Téméraire à Granson, trouvèrent dans son camp « grandes bandes de vallels, marchands et filles de joyeux
amour . Après la défaite, les messieurs des Ligues ramassèrent chacun son saoul
piques, couleuvrines, armures, préciosetés, et pour ce qui regarde les deux mille courtisanes, joyeuses donzeîles, délibérant que telles marchandises ne bailleroient pas grand profit aux leurs, si les laissèrent courir à travers champs. » (Lebas, Encyclopédie de la France, ubi sup.) Sans doute cette justice était préférable à celle de Strozzi; toutefois, ces braves Suisses n’étaient pas toujours aussi difficiles, car, en temps de paix, les cantons catholiques entretenaient dans les villages un certain nombre de filles de joie, afin qu’elles pussent en temps de guerre suivre les compagnies qui allaient combattre. {Recueil d’édits et d’ordonnances royaux, par Néron et Girard, Paris, 1720, in-f°; ordonnance de Blois, note de Guy Coquille à l’art. 31 1, t. I, p. 640). Enfin lorsque le duc d’Albe entreprit la guerre en Flandre contre les Gueux, il se mit à la tête « d’une petite et gentille trouppe » qui ne dépassait pas « dix mille hommes de pied, tous vieux et aguerris soldatz; » Brantôme les admire, et il a soin de nous apprendre qu’on rencontrait, au milieu des bagages, « quatre cents courtisanes à cheval, belles et braves comme princesses, et huicl cents à pied bien en point aussi. » (Édit. Monlmerqué, I, pag. 57, 62.) On voit combien elles étaient nombreuses, comparées à l’importance de ce corps d’armée. Un poète, si l’on peut appeler poète l’honnête Lamolte Messémé, nous décrit les égards dont elles étaient l’objet ;
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Il les entretenoit, qui vouloit, tout le jour;
Mais avec un respect plein de cérémonie,
Le Barisel major leur tenoit compagnie.
Or, ces dames avoient tous les soirs leur quartier Du maréchal de camp, par les mains du fourrier.
Et n’eût-on pas osé leur faire une insolence.
Il paraît que ces dames prirent trop au sérieux tant de politesses, et s’imaginèrent de faire les difficiles. Il fallut que le duc intervint et leur donnât publiquement l’ordre :
Qu’entre elles ne fust pas une qui osast
Refuser désormais soldat qui la priast
De lui payer sa chambre, à cinq sols par nuictée.
La mesure leur déplut à merveilles, « et le nombre en diminua beaucoup o; non sans que leur départ causât quelques regrets. {Les sept Livres des honnêtes loisirs... 1587, in- 12). En 1579, Henri IJi, dans l’arlicie 3H de l’ordonnance de Blois, interdit désormais la présence des filles publiques dans ses armées, et les chasse, sous peine du fouet. (Isambert, Lois françaises, l. XIV, p. 4-48.)
Dans un temps où la société était organisée pour la guerre, les palais des rois, les demeures des grands étaient des camps ou des forteresses, et nous ne devons pas nous étonner d’y voir régner les désordres que nous avons trouvés au milieu de la soldatesque. La Prostitution s’étalait, autorisée et disciplinée, à la cour de France comme dans les armées, et, depuis le onzième siècle jusqu’au règne de François F", nous pouvons constater l’existence d’une communauté de filles publiques attachées h la demeure de nos rois. Déjà, du temps de Louis VII, et à propos du premier règlement porté sur le costume de ces femmes, nous avons vu la reine de France donner le baiser de paix à une fille de joie royale {merelricem regiam). Il est probable qu’il faudrait remonter plus loin encore, afin de trouver l’origine de cet usage si étrange pouinous. Sans doute, on se rappelle que Charlemagne, dans le capitulaire de l’an 800, que nous avons cité, avait ordonné de rechercher avec soin les filles publiques cachées dans son palais, et de les en chasser; il est permis de croire qu’il s’agissait de ces prostituées royales, contre lesquelles l’honnête empereur voulait sévir. D’ailleurs, les rois de la première race avaient trouvé, organisés dans la Gaule, des ateliers de femmes ou gynécées, dont ils maintinrent l’existence dans leurs liefs et dans leurs demeures; les grands en établirent également autour d’eux. (Ducange, V“ Gynœceum.) Dans de tels temps, et avec de tels hommes, ces établissements durent dégénérer bientôt , et les passions violentes de la société barbare ne tardèrent pas de les corrompre. Selon la moralité ou la perversité de leurs maîtres, ces gynécées avaient sans doute, au milieu de la confusion générale, suivi des destinées différentes : retraites du recueillement ou asiles de la débauche. Au concile de Nantes, en 660, les prélats se plaignaient que des femmes de seigneurs fréquentassent les assemblées publiques, au lieu de rester enfer
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mées dans leurs gynécées, mais il semble certain que ces ateliers, au neuvième siècle, étaient devenus souvent des lieux de Prostitution. La loi des Allemands, prévoyant un délit que sans doute on avait fréquemment l’occasion de punir, imposait une amende de six sols à l’homme qui usait de violence envers une fille du principal gynécée (genecio priore, peut être le gynécée royal); l’amende était moitié moindre pour la femme d’un autre gynécée {alio genecio). L’empereur Lothaire défendit aussi que l’on conduisit désormais dans un gynécée, comme c’était la coutume, la religieuse surprise en adultère, dans la crainte, dit-il, qu’elle n’eût, en ce lieu même, trop d’occasions de renouveler la faute qui l’avait fait punir. Tantôt, sans doute, ces réunions de femmes étaient simplement le harem du maître, exclusivement consacré à ses plaisirs; tantôt, ces femmes devenaient l’objet d’une odieuse exploitation, comme nous l’apprend Reginon, et le propriétaire de jeunes serves faisait marché de leur libertinage. (Ducange, ibid. — Guérard, Introduction au Polyptyque de l’abbé Irminon, § 336 , 337, 338, pag. 617 et seq.) Nous trouvons, il nous semble, un exemple de la première forme du gynécée, dans le récit du moine Guillaume de Malmesbury. S’il faut l’en croire, Guillaume IX, comte de Poitou, vers la fin du onzième siècle ou le commencement du suivant, comme s’il n’eût pas cru à la Providence avait établi un petit monastère, une sorte d’abbaye de courtisanes, auxquelles il donnait tour h tour, pour aiguiser sa débauche par l’assaisonnement piquant du sacrilège , les noms à'ahesse ou de prieure, et auxquelles même i! faisait parodier les rites sacrés. Cela se passait dans son château de Saint-Yvor en Auvergne {qiioddam castellum Yvor), et non pas à Niort, comme beaucoup d’écrivains l’ont répété. (Willelmi Monachi Malmesbury de gesiis regum anglorum, lib. V, pag. 170, apud Henricum Savile, Ber. anyl. Script..^ 1601.) Les fileries, interdites aussi en 1462 et en 1495, comme une cause perpétuelle de scandale, par les évêques de Tréguier, rappellent encore, si nous ne nous trompons , les gynécées du neuvième siècle. (Dom Morice, Mém. pour servir de preuves à l’Plist. de Bretagne^ ü, col. 1333, î!l, col. 775.)
Au gouvernement des filles de joie que nous venons de voir à la cour de nos rois, était préposé un magistrat dont nous avons encore h parler. On l’appelait le Roi des Rihauds, suivant une coutume asssez fréquente de ce temps où l’on donnait volontiers le liti e de rois aux chefs de diverses corporations. Les ribauds étaient primitivement, h ce qu’il paraît, des soldats de choix, homme forts et braves, qui combattaient les premiers et donnaient les plus beaux coups; ils n’étaient pas probablement aussi fameux par leur chasteté que par leur bravoure, et leur nom ne rappela plus bientôt que la débauche et la licence. Leur corps fut dissous et un seul d’entre eux conserva ce nom et des fonctions h la cour. Le Hoi des Kibauds fait pour la première fois son apparition, dans l’hisîoire, à la bataille de Bouvines, pour recevoir, à titre de prisonnier, un certain Roger de Walfalia, et Bouteiller en parle, en 1459, comme d’un officier qui existait encore de son temps. Nous connaissons douze ou treize de ceux qui , durant cette période de trois siècles et demi , exercèrent cette bizarre royauté.
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La cour du roi de France n’étail pas la seule qui eût le privilège de posséfler un officier de ce nom. On trouve encore des Kois des Itibauds dans les maisons des ducs de Normandie et de Bourgogne; on a la preuve qu’il en existait quelquefois auprès des parlements; la ville de Bordeaux et celle de Metz avaient leur Boi des Ribauds, qui exécutait la justice criminelle. Un certain Jacob de Godunasrne éiait, en 1463, c. roi des filles amoureuses de la ville de Saint Arnaud. » (Dccange, v" liex scorlorum. — Coutume manuscrite de la ville de Metz.) Le bourreau de Toulouse portait le titre de Roi des Ribauds. (Lebas, Encjjclop. de la France , v" Roi des Rihauds.) Celui de Cambrai avait de singuliers privilèges que la coutume de cette ville nous fait connaître. « Ledit roi, dit-elle, doit avoir, prendre et recepvoir, sur chacune femme qui s’accompaigne de homme carnelemeiit, en wagnant son argent, [)Our tout tant qu’elle ait terme ou tiengne maison alowage en la cité, cinq sols parisis pour une fois.
» Item sur toutes femmes qui viennent en la cité, qui sont de l’ordonnance, pouila première fois deux sols tournois.
» Item sur chacune femme de ladite ordonnance qui se remue (déménage), et va demeurer de maison ou estuve en autre, ou qui va hors de la ville et demeure mu* nuit, douze deniers touttes fois que le cas y esquiet.
» Item doit avoir une table et brælang à part lui , sur un des fiefs du palais, ou en telle place que au bailli plaira ordonner. »
Dans la maison du roi de France, le Roi des Ribauds était un officier du rang le plus inQme, beaucoup au-dessous des archers, nommé le dernier dans les Comptes, après « le barbier, le tapicier, le maréchal et le cordouennier. « Il ne pouvait porter verges ni faire aucun exploit dans le palais, sans la permission de ses chefs. C’était une sort(‘ d’huissier qui fut placé tour à tour sous la juridiction des Baillis du Palais, puis sous celles des Maîtres d’Hôtel, du Prévôt des Marchands et du Prévôt de l’Holel. Il eut d’abord un seul valet pour l’aider dans son service; puis ensuite, ses fonctions prenant quelque importance avec le développement naturel de la cour des rois, on lui adjoignit des sergents, et enfm on lui donna un lieutenant ou prévôt. La charge dont il était pourvu s’exerçait plutôt à l’extérieur du palais qu’au detlans, ainsi qu’il résulte des ordonnances qui la déterminent. «Il aura, dit une ordonnance de Philippe le Hardi, sa livraison et treize deniers de gages, et ne mangera point à court, et ne vendra (viendra) en salle s’il n’y est mandé. » Une ordonnance de Philippe le Long dit aussi : « Grasse Joë, Roy des Ribaux, ne mangera point à cour, mes il aura
six denrées de pain, . et il sera monté par l’escuerie, et se doit tenir toujours
hors la porte, et garder illec, qu’il n’y entre que ceux qui y doivent entrer.
» Item à savoir est que les huissiers de la salle, aussitôt qu’on aura crié au queux . feront vider la salle de toutes gens, fors ceux qui doivent manger, et les doivent livrer, h l’huis de la salle, aux varlets de porte, et les varlets de porte aux portiers, et les portiers doivent tenir la cour nette, c’est-à-dire que les portiers ne doivent permettie qu’aucun soit et demeure en la cour de l’hôtel du Roi pendant le dîner et souper, et
PRCSTlTUTlûN. Fol. XXXlll.
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que 1 011 est à table, et les livre au Roi des Ribauds, et ci le Roi des Ribauds doit garder qu^il n’entre plus à la porte. » (Lebas, Enciyclop. de la France, V“ Roi des Ribauds. — Gouye de Longuemare, Eclaircissements sur le Roi des Ribauds. Paris, 4748.) Il faisait encore, en dehors du palais, des patrouilles, afin que les vagabonds et les mauvais sujets ne pussent pas s’en approcher ou s’y introduire.
L olBcier dont nous nous occupons participait aussi à l’exécution des sentences criminelles , prononcées par les grands officiers de la maison du roi 5 il transmettait d abord au bourreau les ordres de ces dignitaires, et lui payait le salaire de sa triste besogne. Il lui prêta ensuite main-forte dans l’occasion, et présida lui-même à l’exécution. c( Il se fait, dit Bouteiller, toutefois que le roi va en ost, appeller l’exécuteur des sentences et commandements des Maréchaux et de leur Prévôt, y> Il avait même un droit sur les hardes de lexecute. Il faut bien avouer pourtant que s’il avait souvent le plaisir de faire pendre les gens, il avait aussi parfois le désagrément d’être pendu lui-même. Telle fut la triste fin de Guillet, naguères Roi des Ribauds, qui fut conduit, accompagné du Picardiau , son Prévost, de Corbeui à Sedant, pour être mis au pilori. 11 est juste d’ajouter que ce service lui fut rendu par Jean Guérin, son successeur.
Enfin, nous avons vu, et c’est là le point qui surtout nous intéresse, que le Roi des Ribauds avait une juridiction sur les filles de joie suivant la Cour. Bouteiller, en effet, après avoir dit qu’il « connoît des jeux de dez, brelans et autres qui se font en l’ost et chevauchée du Roi , » ajoute qu’il doit aussi surveiller les maisons consacrées à la débauche et y maintenir la police. Il percevait, pour salaire de cette fonction, deux sols par semaine, de chacune de ces maisons, et ses sujettes, pendant toute la durée du mois de mai, étaient tenues de faire son lit.
S’il en recevait un impôt el des services , il devait en échange les protéger et les défendre. « Il avoit charge et soin , nous dit Brantôme , de leur faire départir cartier et logis, el là commander de leur faire justice, si on leur faisoit tort. » Le Roi des Ribauds disparut sous le règne de Charles VII. Un des archers nouvellement créés par Louis XI prit le commandement des Sergents de rnôlel , et le nom de leur antique chef se perdit. (Gouye de Longuemare^ ubi sup.)
Sa royauté toutefois se maintint encore quelque temps, mais elle tomba en quenouille. Ce fut une dame, et une grande dame quelquefois, qui resta chargée de la police des femmes de la Cour. En 4535, une femme, nommée Olive Sainte, remplissait ces honnêtes fonctions. Elle recevait de François F" un don de 90 livres, « pour lui aider et auxdites filles à vivre et supporter les dépenses qu’il leur conYÛent faire à suivre ordinairement la cour. » (Ducange, v“ Merelricalis veslis.) On a conservé plusieurs autres ordonnances du même genre données entre 1539 et 1546, et nous y voyons que chaque année, au mois de mai, les filles de la cour présentaient un bouquet au roi. En 1540, la duchesse Cécile de Viefville était leur intendante. François I lui accordait encore (.< la somme de 45 livres tournois.... tant pour elle que
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pour les autres femmes et filles de sa vaccation , à despartir entre elles ainsi rpi’elles adviseronl, et ce pour leur droict du moys de mai dernier passé, ainsi qu'il est accoustumé faire de toute ancienneté. » (Cuampollion-Figeac , Mélanges hisloriques, IV, 479.) Nous avons la preuve que cette honteuse partie de la maison royale existait encore en 1558, et par conséquent sous le règne de Henri II. ?2n effet, une ordonnance du 13 juillet de celle année réforme les abus, et contient l’indiscipline, qui semblaient s’être introduits dans la corporation. (( Il y est lrès-expr(;ssémeni enjoint et recommandé h toutes filles de joie et autres, non estans sur le roolle de la Dame desclictes filles vuider la cour incontinent après la publication (de celle ordonnance), avec defîenses à celles estans sur le roolle de ladicte Dame, d’aller par les villages, et aux charliers, muletiers et autres, les mener, retirer, ni loger, jurer et blasphémer le nom de Dieu, sur peine du fouet et de la marque; et injonction par même moyen auxdicies filles de joie d’obéyr et suivre ladicte Dame, ainsi qu’il est accoutumé, avec deffense de l’injurier sur peine du fouet. » (Gouye de Loxguemahe, uhi sup.) Pour que ces femmes fussent bien élevées et dignes du grand monde qu’elles fréquentaient, on ne leur épargnait pas, on le voit, les corrections. Toutefois, il faut le dire, leur rôle avait diminué d’importance. Les Dames, durant le Moyen Age, « n’abordaient que peu et en petit nombre » à la cour. Ce fut la reine Anne qui les y attira la première; et François suivit son exemple. Non pas, on doit le croire, que ce roi chevalier eût à cet égard la moindre mauvaise pensée et voulût les faire succomber aux séductions d’une cour galante. Si elles succombaient en effet, c’était bien contre son gré, « il laissait à chacun garder sa garnison, » dit Brantôme. Leurs indignes rivales, toutefois, tombèrent au second rang et furent abandonnées aux subalternes.
Notons enfin que les rois d’Angleterre et les seigneurs du royaume avaient aussi leurs gynécées sous le règne d’Henri VllI. Un écriteau était placé sur la porte; on y lisait : Chambre des filles de joie du roi. (Sabatier.)
Nous ne terminei ons pas, sur cette mauvaise impression et sur ce tableau d’incroyables désordres ; nous voulons, en finissant, reporter notre pensée sur le spectacle consolant des efforts que, dès l’origine du christianisme, les hommes religieux tentèrent pour arracher à la débauche les malheureuses qui en faisaient commerce. Alors comme aujourd’hui, c’était le vice quelquefois, et plus souvent la misère, qui les poussait h ce dernier degré de l’abaissement. Ainsi, Jean de Troyes nous apprend qu'à la suite delà prise et du pillage de Dinan par les Bourguignons (liGG)les filles publiques se multiplièrent dans le pays.
Nous ne voulons pas parler ici de cet apostolat plein d’ardeur, dont les femmes livrées au vice, de même que tous les déshérités de l’ancien monde, furent l’objet de la part des premiers chrétiens, surtout en Orient , et particulièrement des pères et des ermites du désert. Le récit de ces conversions remplit les anciennes légendes et les livres des hngiographes. Nous nous contenterons de noter très-sommairement les
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tentatives qui avaient pour but d’offrir à ces femmes malheureuses un asile et une protection contre le retour des mauvais penchanls.
A peine devons-nous indiquer la première entreprise de ce genre. Théodora, courtisane elle-même , montée sur le trône impérial , voulut, après les édits sévères de Justinien, recueillir dans un de ses palais, sur le boUd du Bosphore, cinq cents environ des filles les plus misérables de Constantinople; mais cette main impure substitua la violence à la foi, et peut-être beaucoup de celles qu’elle cherchait à relever n’avaientelles pas encore les croyances qui font accepter l’expiation : quoi qu’il en soit, cette demeure magnifique et richement dotée leur fut une prison insupportable; et un grand nombre d’entre elles se précipitèrent dans la mer. (Lebeau, Histoire du Bas- Empire, liv. XLi, n” xxiii, tom. VllI, p. 124.)
En 1198, deux prêtres, Fulcon et Pierre de Rosciac, au milieu des désordres dont nous avons cherché à donner une idée, essayèrent, à Paris, de convertir les femmes dissolues; ils obtinrent un merveilleux succès, aidés par les aumônes des écoliers et des bourgeois; les pécheresses accouraient en foule sur leurs pas; et l’on fonda pour elles près de Paris le monastère de Saint-Antoine. (Bulæüs, Uisloria universilalis Paris. , II, 518, 687.) Moins de trente ans après (en 1226), l’évêque de Paris créa, entre cette ville et Saint-Lazare, une maison nouvelle pour les filles repenties, qu’on appela Filles-Dieu, comme si, séparées par leurs vices de leurs parents sur la terre, elles n’avaient plus de famille que dans le ciel; saint Louis y fit placer à son tour deux cents femmes converties et donna à la maison une rente de quatre cents livres. (Sauval, I, liv. iv, v.)
Il nous faut franchir un intervalle de plus de deux siècles, pour retrouver des fondations du même genre; mais, dans les premières années du quinzième siècle, cette lassitude du vice, chez des malheureuses pour lesquelles il devenait un esclavage, ce besoin du repentir, ce désir, chez les gens de bien, de racheter et de relever des âmes si profondément perverties, semblent s’être propagés dans toute la France par un mouvement général et qui désormais ne devait pdus s’arrêter. C’est à cette époque que se constitua, à Abbeville, sous le patronage de la benoîte Marie Magdeleine et sous la protection de l’autorité municipale, une association de filles de maux^aise vie, qui cherchèrent à se soustraire au libertinage par la piété et le travail. En 1489, des filles publiques d’Amiens, touchées par ce bon exemple, sollicitèrent de l’échevinage un asile où elles pussent vivre ensemble « comme filles repenties... en ouvrant (travaillant) par elles de leur métier; » et leur requête nous apprend que d’autres « bonnes villes» avaient déjà offert au repentir des retraites semblables. Ces femmes étaient distinguées par un costume particulier; elles prenaient « à leurs despens » un habit de drap blanc. Toutefois, leurs associations semblent avoir eu surtout, dans ces contrées, un caractère laïque et municipal.
Vers 1492, un prédicateur, Jean Tisserand, recommença la tâche de Fulcon, avec la même fortune, et ramena à l’honnêteté par la religion un bon nombre de filles perdues h Paris. Jean Simon, évêque de cette ville, donna h ces filles pénitentes des statuts,
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dans lesquels, par une pensée pleine de sagesse, on avait pris des précautions minutieuses pour que les femmes qui s’étaient livrées au triste métier de la Prostitution pussent seules être admises, et pour que la misère ne poussât pas les filles honnêtes à acheter un asile dans celte maison de repentir par le sacrifice de leur [)udcur. (Ibid.) Leur règle fut appliquée au commencement du seizième siècle (1510) par un religieux nommé le père Matthieu , à des filles qu’il évangélisa à Toulouse et auxquelles il fit embrasser la vie religieuse (Lafaille,!, 185, 147). Enfin, ces œuvres saintes se multiplièrent et produisirent des fruits toujours plus abondants pendant les dix-septième et dix- huitième siècles, et nous pourrions en citer de nombreux exemples.
H est, parmi ces bienfaits toujours renouvelés de la charité chrétienuc , une conversion moins éclatante, mais, il nous semble, d’un caractère touchant; c’est par elle que nous terminerons. Lorsque, dans la seconde moitié du quatorzième siècle, on ouvrit une enquête pour la canonisation de Charles de Blois, un témoin fut entendu, nommé Jean du Founet, et voici ce qu’il raconta : Un dimanche de l’année 1357, le bon Duc, chevauchant dans la campagne, descendait de üinan et se rendait à son château (h* Léon tout près la ville; derrière lui, marchaient Alain du Tenou son argentier, Geoflroy de Pontblanc le maître de son hôtel , le chevalier Guillaume le Bardi et quelques hommes d’armes qui formaient la suite. Sur le bord de la ro»ite, il vit une femme assise, triste et d’un aspect misérable, et s’approchant d’elle, lui demanda ce qu’elle faisait en ce lieu. « C’est ainsi, lui répondit-elle, que je gagne le pain dont je me nourris! » voulant dire qu’elle se livrait à la débauche. Charles se relira vers son escorte, et donna l’ordre à son argentier d’interroger plus longuement la vagabonde. Celui-ci apprit qu’elle était de Dinan, qu’elle s’appelait Jeanne du Pont, et que la misère seule lui avait fait embrasser cet odieux métier. Charles alors l’appela de nouveau, cl lui reprochant avec sévérité de profaner un jour consacré au culte du Seigneur, lui demanda enfin combien il lui faudrait donner pour qu’au moins elle respectât celte sainte journée : «Vingt sols, reprit-elle, me suffiraient pour vivre honnêtement pendant tout un mois. » Et le Duc, portant la main à sa bourse modeste {modicam bursam), lui en compta quarante. Jeanne, joyeuse et libre de son impur esclavage, promit de s’abstenir aussi longtemps qu’il lui serait possible, mais au moins pendant quarante jours {sallem usque ad XL dies). Geoffroy de Pontblanc voulait lui en faire prêter le serment, et Charles l’arrêta, dans la crainte du parjure. 11 s’éloigna, après quelques exhoiTalions nouvelles, et disparut bientôt aux yeux de Jeanne. Celle-ci pourtant n’oublia pas les conseils de la sagesse, et tint plus qu’elle n’avait promis. Les quarante sous du Duc étaient pour elle une dot; elle renonça pour toujours a la vie dissolue, et mariée h un garçon du pays, le fils de Matthieu Ronce de Pludilhan, elle sanctifia auprès du foyer domestique une vie si mal commencée.
A. RABUTAUX.
PROSTITUTION
P. Henri Larcder. Mémoire sur la déesse Vénus. Paris I776,in-12.
De la Chau (et Leblond). Dissertation sur les attributs de Vénus. Paris, 1776 ou 1780, iü-4, fig.
Fél. Lajaed. Recherches sur le culte, les symboles, les attributs, etc., de Vénus. Paris, 1837 et suiv., in-4 , avec atl. iii-fol.
Knight’s Account of Ihe remaiiis of Ibe worship of Priapus. London, 1786, in-4.
J. -A. D... (Dülaure). Des divinités génératrices ou du culte du Phallus chez les anciens et les modernes; des cuites des dieux de Lampsaque, de Pan, de Vénus, etc,
1805, in-8.
(J. -B. Publicola Chaussaed. ) Fêles et courtisanes de la Grèce. Supplément aux Voyages d’Anacbarsis et d’Anténor, comprenant : 1° la chronique religieuse des anciens Grecs, tableau de leurs mœurs publiques; 2° la chronique qu’aucuns nommeront scandaleuse, tableau de leurs mœurs privées ; 4"^ édit. Paris, 1821, 4 vol. in-8, fig.
La ire édit., également en 4 vol., eet de 1801. Le t. IV contient on dictionnaire des Coortisanee.
Jacobs, de Gotha. Essai sur l’histoire des femmes, principalemtnt des hétaires à Athènes, trad. de l’allem. par \yinckler. Voy. cet Es.sai dans le Mag. encyclop., an Vît cinquième année, t. II, et sixième année, 1. V et VI. ’
(Em. Marco de Saint-Hilaire ) Mœurs, coutumes et usages des courlisanes clœz les anciens. Voy. ce Résumé à la suite de la Biogr. des nymphes du Palais-Royal et autres quartiers de Paris (Par., 18V3, ia-i8).
(P -Fr. Hugues, dit d’Hancarville.) Momimens de la vie privée des douze Césars , d’après une suite de pierres gravées .sous leurs règnes. Caprée {Nanci), 1780, in-4, fig.
— Monumens du culte secret des dames romaines. Caprée {Nanci), 1784, in-4, lig.
Réimpr. avec le précédent, la même année, dans Je format iu-8 et in-4, en 1787.
C'est nue imitation do l'oovrage original , intitolé Veneris et Priant uti observantur in gemmis antiquis (Lugdoni lialav., s. d., 2 vol p. in-4) réimpr. au moins deux fois, à Naples et à Londres. ’
J. -B. Publicola Cdaussard. Héîiogabale , ou esquisse morale de la dissolution romaine sous les empereurs. Paris an X (1802), in-8, fig. ’