LK MOYEN AGE
peintes cl surchargés de noms nobles, on se persuade aisénienl que les grandes daines dansaient aux chansons, selon l’expression consacrée, comme les filles des champs. Quehpies-unes des rondes enfantines, qui se chanlenl et se dansent encore aujourd hui, datent de ce même Moyen Age, dont toutes les traditions artistiques ou même seulement gracieuses sont bien loin d'ètre éteintes. Qui oserait soutenir que la ronde de la Tour, prends (jarde! n’est pas contemporaine du châtelain de Coucy?
Nous avons publié ailleurs un Chant de vignerons intitulé la Ronde de la vmdamje. Nous regrettons que la version, que nous en avons recueillie les premiers, ne soit pas d une forme assez authentique pour faire remonter celle pièce jusqu'à l'époque dont nous nous occupons; elle aurait servi de spécimen jiiquant aux chansons spéciales des industries et métiers. Tel couplet, chanté encore [tar les bouviers de l’Auvergne ou par les pâtres de la Bcauce, se rapporterait })lutùt, par son origine, ou du moins par 'sa Ibrme, au Moyen Age ; mais nous ne pouvons pas faire que citer, quoique le meilleur moyen d’apprécier un Chant soit de le lire.
Ea complainte, dont nous avons déjà parlé dans les Chants religieux, ne brille pas ici d'un moins vif éclat; nommons seulement le Juif errant, Danton et Henriette, le Comte Ory, la Châtelaine de Saint-Gilles , etc. Celte dernière, moins connue que lesauiies. d;ile du temps de saint Louis; elle a trente-cinq couplets, de forme inégale; elle est à peine rimée, mais elle ne manque pas d’un certain charme dans le récit. Nous possédons, en outre, le manuscrit d’une chanson en cinquante quatre couplets, espèce de complainte satirique dirigée contre les hôteliers de Chalon-sur-Saône au seizième siècle. Idle n’a pas de titre, mais la tradition nous a fait savoir qu’elle s’appelait les Logis de Chalon. Ce n’est pas un Noël, bien que les personnages des Noëls y soient en scène. L’auteur anonyme suppose que Joseph et 3Iarie arrivent ii Chalon pour se loger, et (pi’on refusi' ]>aiiout de les recevoir :
Si Dieu ^ouloit prendre iniissaiice Dans celle fâcheuse saison, Trouveroil-il de l'assistance Dans celte ville de Chalon?
Joseph el la vierge Marie Iraient de logis en logis Pour trouver une hoslellerie...
Et, pour le savoir, je les suis
Ils sonl arrivés i)ar la porte Du fatihourg de Vieille-Mezelle,
Où Joseph son épouse evhorle A f.iire un triste carrouselle :
A la Coupe d’or ils s'adressent,
Où déjà riiosle s’en railloil;
Ce fut un sujet de tristesse Si grand qu’alors l’ànc en hailloit
El ainsi de suite, jusqu'au cinquante-troisième couplet, où les pauvres voyageurs trouvent enfin un humble gîte. Cette complainte, essentiellement locale, se termine par une assez singulière prière :
C’est par ordre de la maistresse De l’hospital que nous venons;
C’est un grand sujet d’allégresse.
Pour nous, de ce que nous trouvon:
Un homme qui paraît allable,
Dans notre plus pressant besoin :
— Entrez, dit Prin, dans celle étable; Voilà de la paille cl du foin.
i:t la renaissance.
Si, pour savoir ce ([ui se passe,
J’ai suivi Joseph tout le jour.
Il est bien juste que je fasse Aussi ma prière à mon tour :
« O mon Dieu ! que l’exemple sui\e La voix de vos commandemens; Mouillés ses yeux de votre salive.
Avec l’élément de vos sens ! »
L’auleur de ce Noël satirique contre les hôteliers de Chalon était })eiit--ètre un hôtelier lui-même, que la jalousie de métier avait fait poète?
Si plusieurs de ces Chants ont assez de couplets pour défrayer toute une veillée, d’autres, en l evanche, se bornent à une strophe ou deux, et n’en sont pas plus mauvais pour cela. En voici un en patois bourguignon, dont l’idée et le tour ne manquent pas d’originalité :
Je vos aime, Claudeigne, Quàsiman tôt-a-fà ;
Je san dan ma poircigne Mon cœur tô guillerâ :
Pu tandre que brioche Trempai dan du vin dô, Ancor ein tor de broche.
Et mon cœur àt ai vô I
Je vous aime, Claudine, Presque tout-à-fait;
Je sens dans ma poitrine Mon cœur tout guilleret.
Plus tendre que brioche.
Trempée dans du vin doux Encore un tour de broche.
Et mon cœur est <à vous !
On a pu voir, par les citations précédentes, que le degré de valeur littéraire était bien différent parmi les trois sortes de Chants que nous avons examinées successivement. Le plus grand nombre de ces pièces sont d’une facture simple et grossière qui décèle l'inhabileté la plus absolue; quelques autres pourtant affectent une forme moins négligée et ne sont pas dépourvues d’une espèce d’art. Il existe ainsi un Chant en dialogue sur la guerre de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, avec les Liégeois; dans ce Chant historique, composé de vingt couplets, on reconnaît la main d’un poète de profession qui s’est étudié à trouver ces rimes équivoqnées que Molinet, Châtelain et Guill. Crétin avaient mises en honneur à la cour de Bourgogne :
— Et ces faulses gens des mesliers Seront-ils lousiours mesdisans?
— Leur party n’est double mès tiers,
Non pas pour ung jour mès dix ans.
Et s’ils gardent telx metz disans :
(I Ceci est pour nous, qui qu’en Longue. »
De ce me rapporte à Bourgongne.
Cette richesse de rimes n’était pas chose commune en fait de Chants populaires. Dans la chanson de noces du Morvand, comme dans la plupart des Noëls, on a vu l’exemple tout contraire : neige rimant avec belle, ici avec genoux, etc. Dans certains autres
Belles-Loltrcc
CHANTS POPULAIRES, NOELS, ETC Fol. IX.
(>lianls, railleur a lenu un juste milieu entre ces deux extrêmes : il a rimé en assonances, pour l’oreille et non pour les yeux.
La variété des rhylhmes employés ou inventés par les poêles de Chants populaires est digne de remarque : ces rliylhmes, d’ailleurs, ont cela de précieux pour l’iiisloire de la musique, que, ayant été moulés, pour ainsi dire, sur les airs religieux alors en vogue, ils nous conservent encore ces mêmes airs, qui, sans leur secours profane, ne nous fussent sans doute jamais parvenus. C’est ainsi que Ton a reconnu que la célèbre chanson de Charmante Gabriel (e, attribuée à Henri IV, se chante sur l’air d'un Noël composé, dit-on , par le père Ducaurroy , maître de chapelle de Charles IX. Quelquefois le l'hytlune des Noëls était imité des poésies contemporaines^ le peuple taillait volontiers ses Chants favoi is sur le patron des odes les plus pindariques de Ronsard et de Reiny Relleau , parce que ces odes étaient mises en musique et que les airs de cour, passant de bouche en bouche, descendaient du Louvre dans la rue.
Nous avons cité plusieurs Noëls remarquables au point de vue du rhylhme et de la rime; nous pouvons même, dans une chanson du treizième siècle, composée par Moniot d’Âi ras, trouver la scrupuleuse observation de l’entrelacement des rimes masculines et féminines, <|ue Jean Lemaire de Belges le premier érigea en règle de prosodie, vers la lin du XV“ siècle.
Qui aime sans (risclierie,
Ne pense n’a trois n’a dos.
D'une seule est desiros ,
Cil que lojax ainors lie;
Ne vouldroit d’autre avoir mie Scs vouloir tout à estros...
Toute la pièce, en cinq couplets de dix vers chaque, est aussi régulièrement rimée. Les faiseurs de chansons étaient donc quelquefois de vrais poêles, dignes d’enseigner Vart (le rhétorique ou la prosodie à leurs successeurs.
Là doit se borner le coup d’œil général que nous avons voulu jeter sui’ les divers (dianls de la France ; il nous suffît d’avoir indiqué le parti qu’on en peut tirer pour l’histoire des événements, des hommes, des mœurs et de la littérature. Mais, pour compléter la lâche que nous nous sommes inqiosée, une rajiide excursion dans les pays étrangers nous permellra d’a[)précier le caractère de leurs Chants populaires nationaux. Dans sa jioélique introduction aux Chants du Nord, M. 3Iarnuer avait dit : « Ce qui n’était primitivement qu’un cri de l’ànie devient un sujet d’études, un art astreint à des règles t)récises. Alors apparaît la poésie du monde lettré, la poésie écrite, que l’on accueilh' dans les salons, que l’on couronne dans les académies; et la p’oésie populaire, qui devient le partage de la foule ignorante, h mesure que cette foule s’éclaire, descend de degrés en degrés les échelons de la société, jusqu’à ce qu’elle tombe enfin dans l’oubli. » On conçoit dès lors que certains esprits délicats se soient fait comme un pieux devoii’ de recueillir celle poésie-mère, en l’empêchant de tomber dans l’oubli, en la soutenant.
KT LA RENAISSANCE
pour ainsi (lire, sur rabîuie de la deslructiou, el en conservanl scs (radilioiis dcrnièi es avec le respect dont nous aimons à entourer le prcîcieux souvenir de nos grands j)arcn(s. Aussi, ce devoir a-t-il él(3 compris, et, de nos jours, on a vu revivre les Chants primiiifs de toutes les parties du monde, rassendjles avec amour par les poëtes de chacune d’elles. Ces poëtes étaient guidés dans cette recherche, souvent ingrate et p(uuhle, par un sentiment de reconnaissance envers les sources de leurs propres inspirations ; el maintenant, des jardins parfumés de l’Orient jusqu’aux solitudes glaciales de la Einlaïuh* et de la Norwége , tous les peuples peuvent nous captiver par le charme naïf et original de leurs Chants populaires.
L’Allemagne, qui dut sa veine lyi ique du douzième siècle à l’inlluence méridionale, el dont les légendes nationales inspirèrent la belle épopée du Livre des héros {Niebelmi(j( n), l’Allemagne, disons-nous, eut éC i\hor(\\es Miîmesœnger (chanteurs d’amour), qui oui laissé un grand nombre de chants, puis les Meislersœnger (maîtres chanteurs), cpii en composèrent encore davantage. L’œuvre des premiers, du douzième au quatorziènu* siècle, ne circula guère que parmi les chevaliers et les princes, et fut toujours en concurrence avec les vieux Chants historiques du peuple, que les moines envieux tâchaient de frapper de mort en les appelant diabolica carmina; l’œuvre des seconds vint alors, se ramifiant partout, et grandissant, au quinzième siècle, de manière à faire éclore les germes de l’art du théâtre. La ballade, cette forme si poétique sous laquelle nous appalaissent la plupart des Chants de f Allemagne, est le produit lilléraiie de la réunion des éléments lyrique, épique et dramatique; c’est ordinairement un petit drame encadré dans un chant. Le caractère de la ballade allemande est, pai’ dessus tout, le sentiment, quelque chose de doux, de senti plut(jt que de jugé, d’agi^éablenient vague et de touchant : c’est la vierge pensive et mystique s’entourant d’un gaze légère, non pour se cacher, mais pour se laisser deviner : partout où elle passe et s’ariùle, elle se trahit par son doux parfum. Nous ne pouvons songer, pour l’Allemagne pas plus (pie pour les autres pays, h donner sèchement le titre des pièces les plus intéressantes qui se ratiachent aux trois catégories du Chant populaire; il faudrait faire une nomenclature considérable, (jui n’en serait que plus aride, car des titres seuls ne disent rien; seulement , a[)rès la définition (jue nous venons de donner du genre de la ballade allemande, nous indiquerons, comme Chants historiques: des Chants guerriers, dont quelques-uns de Wilt Webei'; comme Chants religieux : plusieurs Noëls, dont un de Luther, et le fameux Chant des Uussites; comme Chants domestiques : la Jeune Fille et le Coudrier, Peine secrète, la Belle Enfant, etc.; on en citerait une foule d’autres dont le chaiane est indéfinissable. 11 en est un, la Vision, qui ofi're plusieurs traits de ressemblance avee un Chant breton intitulé ; le Départ de Pâme. Contentons-nous de signaler, entre deux pièces composées si loin l’une de l’autre, cette singulière analogie qui peut être tout(‘ fortuite, mais dont on pouri’ait induire que les idées et les sentiments du peuple sont les mêmes dans tous les pays et dans tous les temps.
L’Angleterre aussi est riehe en ballades aneiennes, dont plusieurs ont servi de ibème
inspiraieur aux poêles allemands modernes; elle a eu aussi ses ménestrels, qui allaient de château en château, céléhrant dans leurs chants les hauts faits des chevaliers saxons et normands. Moins lyri(}ue qu’en Allemagne, la ballade anglaise conserve, de préfél ence, le genre éi)ique ; simple, familière et naïve, elle se laisse aller volontiers h la prolixité; parfois elle prend la dimension d’un poème divisé en plusieurs chants; mais quelle (jue soit son étendue, la couleur poétique, dont elle est empreinte, décèle toujours le sentiment le plus tendre et le plus délicat. Elle raconte surtout avec un grand charme les aventures d’amour. Les ballades des provinces du Sud sont reconnaissables à ceci, «ju’elles olïrent presque toujours un tableau, une description de la nature embellie par les l'ayons du soleil qui perce si rarement le chapeau de brumes de \vi joyeuse Angleterre , comme on l’appelait alors, avant qu’elle eût le spleen sans doute. Dans ce pays, où la chasse a toujours été en honneur, la tradition avait répandu une foule de légendes merveilleuses, en peuplant les forêts de lutins et d’êtres fantastiques ; les braconniers du temps de Guillaume le Conquérant donnèrent naissance aux dolicieuses ballades que le peuple chante encore sur le fameux Robin-Hood.
L’Écosse, dont les ballades sont également nombreuses, présente des sites plus sauvages que ceux de l’Angleterre; et sa poésie se ressent, en quelque sorte, de la pénétrante fi'oidure qui règne dans ses tristes montagnes couvertes de bruyères et de sapins. « Les contes de la tradition, dit Waller Scott dans son Introduction aux Chants des Écossais, les chansons accom})agnées de la flûte ou de la harpe du ménestrel étaient probablement les seules ressources contre l’ennui, pendant les courts intervalles où les Highlanders se reposaient de leurs aventures militaires. » On reconnaît la source où Mac-Lherson a cherché les créations si mélancoliques de son Ossian. La ballade écossaise n’est plus la vierge mystique de rAlleniagne ; ce n’est plus la ballade anglaise, celle jeune fdle simple, avec sa fraîche robe d’innocence et de candeur; ou si c’est la même jeune fille, elle nous ap})araît, bien attristée et refroidie, sa gaze humectée parla brume, et laissant plus volontiei's l'ouler sur sa joue une larme rêveuse. Dans les ballades de la vieille Angleterre, citons la l'olle, la Chasse de Cheviot, que Ben-Johnson eût voulu avoir faite, disait-il, plutôt que tous ses ouvi-ages, le Chant de la fée, la séi'ie des liobin-Ilood, etc. Quant aux ballades de l’Ecosse, nous l'enonçons à en citer une seule parmi tant de petits cbcfsd’œuvi'e,(juand Walter Scott, dans quatre volumes, n’a i-ecueilli qu’une partie des Chants des frontières !
Dans les régions du Nord, dans le Danemarck, la Suède et laNorwége, le Chant }k)[)Ulaire a été longtenqrs la seule bistoii'e (pii passât de bouche en bouche. Là, des hommes errants et belliqueux, aux yeux desquels la force physique était tout, s’inspii'aient de leur' enthousiasme pour’ céléhi'er leui'S héros dans des Chants grossiei's sans doute, mais naïfs et solennels. Ces poètes fui'ent les scaldes qui chantaient sur les champs de bataille, et qui animaient les guerriers au combat. Le peuple aussi ti'empa son imagination aux mêmes soui'ces poétiques ; marins, soldats, chasscui’s, chacun laissait vibrer la corde <le la hai'jié éolienne qu’il avait :ui fond de l'âme, et de ces œuvres anonymes, sou-
ET LA EENAISSANCi:.
vent collectives, se forma le recueil connu sous le nom de Kœmpeviser. Plusieurs critiques pensent que les Chants du Nord levêtirent au quatorzième siècle une nouvelle rédaction ; mais le fond du moins a été fidèlement conservé, et l’on y trouve toujours la peinture rude et saisissante des mœurs de ces anciennes peuplades. « Les Chants populaires de la Suède, dit M. Marinier, ressemhlent beaucoup à ceux d’Ecosse, d’Allemagne, de Hollande et de Danemai k... Les Danois ont été pendant assez longtemps en relation immédiate avec l’Angleterre^ pour y répandre ou pour y puiser des faits héroïques, des légendes d’amour ou de religion. » Un grand nombre de ces Chants ressemhlent tellement à des Chants originaires d’autres contrées, qu’ils n’en diffèrent que par la forme et l’idiome; on serait tenté de les regarder comme des traductions ou dos imitations. Nous rappellerons seulement que Goethe leur a emjirunté sa célèbre ballade du Roi de Thulé. Parmi les Chants du Nord les plus remarquables, inditjuons, en passant, le Retour d'une mère, le dramatique vécild' Aæel et Valborg, la Princesse enchantée, Petite bergère , etc . Que si l’on veut se représenter la ballade de ces froides régions, on peut la comparer à une jeune fille h demi sauvage, ouvrant liien son cœur à l’amour, mais peu avancée dans la forme qu’elle donne au sentiment, et rêvant, solitaire, assise au foyer domestique, tandis que la bise souffle et gémit dans les steppes glacées La Servie^, que nous ne devons pas oublier, a également son Danilza, recueil de Chants tendres ou guerriers, dans lesquels règne une exquise délicatesse. Seulement, il est difficile de préciser leur âge. Quelques-uns doivent remonter à une haute antiquité, quelques autres sont tout à fait modernes. La plus gracieuse partie de ces Chants est celle qu’on appelle Chants des femmes. Les Serviennes sont douées , h un haut degré , de la faculté poétique, et tous leurs petits poèmes qui traitent des soucis et des plaisirs du cœur, sont des fleurs suavement édoses et qu’un doux sentiment a parfumées. On rencontre pourtant çà et là des lacunesévidentes, des rapprochementsheurtés, des refrains bizarres, des allusions incompréhensibles, qui peuvent servir à en constater l’ancienneté. Mentionnons, entre autres pièces, X Anneau vrai gage de la foi, le Secret découvert, la Foi des hommes. Les servir tous. Un seul aimer, etc. Ce ne sont pas de véritables ballades; la forme en est plus capricieuse et le ton non moins varié. La poésie de ces Chants est comme une jeune fille qui goûte pieusement les joies de la famille, tout en étant désireuse de devenir bientôt amante, et qui, dès qu’elle se sent éprise, passe par toutes les phases de l’amour : l’angoisse, la jalousie, l’espoir, le bonheur.
(diaque pays a donc ses Chants populaires, qui lui appartiennent en propre, et qui sont l’expression la plus fidèle de ses mœurs primitives. Ainsi, nous pourrions citer, parmi ceux de la Grèce moderne, une ballade intitulée \ Enlèvement de la fiancée, dont le récit, enti'ecoupé de dialogue, conserve un parfum d’antiquité sous la forme d’une légende du Moyen Age. Une autre ballade gi ecque, Mavrogène, qui date du quatorzième siècle, raconte l'aventure d’un roi Charles, prince de la famille d’Anjou, et roule sur la loi féodale qui faisait tomber en servitude l’homme libre épousant une esclave. Cette ballade dramatique se rapporte sans doute à l’époque des royaumes de Chypre et de Sicile,
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Que dirons-nous inainlenanl de l’Ilalie, qui avait au Moyen Age ses diseurs eu rimes, ses fidèles d amour, poêles passés maîtres en l’art de sophistiquer les sentiments du cœur? Nous ne pouvons que nommer quelques-uns de ces poètes, célèbres à d’autres litres, et qui, dans leur canzoues péniblement élaborées, se plaisaient a embrouiller et à obscurcir ce qu’on appelait la science amoureuse. Ce léest plus là le vague et toucbant mysticisme de l’Allemagne ; c’est un voile épaissi sur des pensées subtiles et alambiquées qui n’avaient cours que chez les adeptes de celte science singulière. Aussi, ces canzoues ne sont-elles pas de nature à être classées parmi les Cbants populaires, et les noms célèbres des Guiilo Cavalcanti, de Cino da Pistoja, des Guido Orlandi, des Salvi Boni, des llicco de Yerlungo et des autres fidèles d'amour, n’ont pas servi h populariser leurs [)i-oductions énigmatiques; et pour trouver des poésies vraiment populaires en Italie, il laudrail les cbercher dans le peuple même qui cbante encore certaines strophes de Torquato, et qui n’a peut-être jamais chanté les chansons que nous venons de citer. Au reste, il y a des Chants populaires dans tous les patois dont la langue italienne est, pour ainsi dire, bigarrée, et de})uis les lagunes de Venise jusqu’aux montagnes de la Calabre, la liadition s'est perpétuée par des Chants.
L’Iiispagne, plus que toute autre contrée de l’Europe, a des Chants populaires, d’une physionomie bien tranchée, bien nationale. La forme de ces Chants n’est plus celle de la ballade; ce n’est pas de la grâce et de la fraîcheur qu’on y trouve d’ordinaire, c’est de l'élévation et de la grandeur. Nous sommes ici dans la mère-patrie de la romance. Rien ne répond mieux à la définition que nous avons donnée du Chant populaire, que la série des romances espagnoles, œuvre successive des générations qui se sont succédées pendant huit siècles, œuvre immense que n’a pas enfantée le génie d’un seul poète, mais le génie complexe de tous les hommes d’une population ardente et généreuse. L’épopée admirable du Cid, ce monument élevé petit à petit à la mémoire du grand guerrier par les chantres de tous les âges, ne pouvait naît l e qu’en Espagne. M. Damas-Hinard a écrit [dusieurs pages savantes et auxquelles nous empruntons celte citation ; « De même (jue les romances sont la véritable histoire du Moyen Age espagnol, elles en sont également la véritable poésie. Le peuple espagnol, le poète des romances, a composé avec amoui- CCS Cbants dont il était lui-même le sujet et le héros. Durant plusieurs siècles et dans chaque génération, les hommes les mieux doués se sont appliqués h l'envi à les orner et a les embellir. » C’est donc ainsi (jue s’est composé le Romancero espagnol, qui respire d’un bout à l’autre ces grands airs de bravoure et de fierté, qu’on ne rencontre chez aucun autre peuple. La portion la plus importante de ce recueil se compose des Romances du Cid, divisées en qualité }tarties, et qui datent du onzième siècle. Mais celle époque n'est pas le premier point de départ de ces œuvres populaires; on en possède depuis le roi Rodrigue, au huitième siècle, jusqu’à la conquête de Grenade, au quinzième, et la collection en est tellement nond)reuse, qu’on doit renoncer à signaler les |)lus remarquables. On ne saurait élever le plus léger doute sur leur ancienneté, que prouveraient, au besoin, le détail des mœurs, la forme des pièces et l’assonance des rimes. Pour se bien
l■e})résenlel‘ la romance espagnole, qui n’est pins, celle fois, la jeune vierge candide cl simple, timide dans ses manièi’es et crainlive dans son amour, il faut se figurer une (ière amazone, drapée cavalièrement dans son manteau, qui marche, le front haut, la main sur la garde de son épée; celte jeune filledà, aux allures un peu malamoresques, ( ompte parmi ses ancêtres un Bernard de Carpio ou un Cid Campéador.
L’examen sommaiie que nous avons fait des Chants populaires en Europe a sulïi pour montrer comhien, chez les dilTérenls peuples, ces Chants se ressendjlenl, du moins quant au fond, et comhien, sous une enveloppe grossière ou habile, simj)le ou apprêtée, on retrouve, à de grandes distances de lieu et de temps, le même thème, la même source d’inspiration et souvent le même sujet. C’est, nous l’avons déjà dit, que les Chants populaires sont le rellet fidèle des événements et surtout des sentiments, et que les sentiments sont bien près d’être les mêmes chez toutes les nations disséminées sur noue globe. L’amour, l’amitié, la vaillance, par exemple, seiont toujouis et partout la vaillance, l’amitié, l'amour; il n’a donc pu jamais être question que d’une légère difiérence de forme, quand il s’est agi d'exprimer des sentiments, de peindre des passions, de flétrir le vice et d’honorer la vertu. Après avoir essayé de donner, par quelques extraits, le caractère et la couleur des Chants populaires, nous sommes forcés, à regret, de laisser les longues citations aux recueils spéciaux. Le peuple fut toujours riche en poésie, et quoique le plus grand nombre de ses Chants aient été perdus, ceux qu’on a recueillis forment encore une collection assez volumineuse, pour qu’on puisse les considéi'er comme une branche impoi lanle de la litlératui e nationale de chaque pays.
E. EERTIAL’LT,
Membre correspond. inl de l’Acadcinie de Dijon,
AU fianzosiciic Volkslicdcr, heransg von O. L. B. V\’nlf. Leipsig, 1851, in-8.
Le Romancero françois, liisl. de qucUj. anc. trouvères et choix de leurs Chansons; par Paulin Paris. Paris, 1835, in 8.
Voy. la N'oîice »ur le Romancero français^ par Ch. Nodier, publ. dans le Bull, du btbliophtht dèc. liol.
Recueil de Chants historiques français, depuis le douzième jusqu’au d x-huilième siècle, avec des notices et une introducl., par Le Roux de Lincy. Paris, I8tl-i2,2 vol. in-12.
Ce icoucü, qui n*a pas clé achevé, s’arrélc au coinmencemenl du XVII® siècle. Voy. ausHi quchjues aurions Cliants hisloriqties dans le Hlagai^in pittoresque, où ils ont paru accompagnés de notices, cl dans les Chants popul lires de la Ftance. publiés par DeMoye, 1840 cl ann. sniv,, avec des notices p.ar P. L. Jacob, bibliophile, Ourry, Dunicrsan, etc. 5 vol. in-8, lig.
Cliansons nationales cl populaires de la France, précédées d’une histoire de la Chanson el accomp. de notices hist. et litlér., par Dumersau. Paris, 1845, in-52.
La Fleur des Chansons : les grans Chansons nouvelles (|ui sont au nombre cent et dix, on est conprise la Chanson du Roy, la Chanson de Pavie, la Chanson que le roi (il en Espagne, la Chanson de Rome , la Chanson des Brunettes et le Rcmutu...S. n.cts. d. (vers 1550). in 8 de 52 ff. goth.
Ce recueil parail èlre le plus ancien de ceux du même genre qui ont paru au XVIe siècle el que décrit le ifan. du Ltb,, aux mots Eleuh des (.hansons, Airs, Chansons, C.adinet des plus belles Chan^-ons, etc. Il a été reiinpr. dans la collection des Joyeusetez, publ. par Techenor et Aimé- Martin, avec un autre recueil intitulé ; la Fleur des Chansons nouvelles iLyon, Berii. Rigaud, 1586, in-16 de 87 ff.\ Le plu.'» considérable de ces recueils est la Fleur de toutes Us plus belles chansons qui se chantent
maintenant en France Paris, 1600, in-'24 de 421 p.), réimpr. eu 1614. V oyez, dans le J/au. du Lib,, la nomenclature de.» clunsonniers du \ Vie S ,
Les grans Nouelz nouveaux, roduitz sur le chant de plusieurs Chansons nouvelles, tant en l'rançoys, escossois, poitevin que limousin, a\ec autres hymnes translatées de latin en l'rançoys et autres Nouelz. Paris, in-16, goth.
Voy. une nolice sur les Noëls, en lêle de la F<}te de la Xativitc, p.ii II.- L. S.izerac (Paris, 1844, in-lS).
La giMiide Bible des Nocls, tant vieux que noiiveanx, composée en riionneur de la Nalivité de N. S. J.-C. et de la vierge Marie. Angers, Henaull, 1602, in-8, goth.
L’imprimeur llenault a publié plusieurs recueils du même genre, sou< dilféi'Ciits titres, tels que Recueil des vieux Noë!s (15S2), Bible des N'oé/s
, nouuraux, etc. Celle collection, dont la première édition retiionle .'»aii'‘ doute au commencement du XVle siècle, a été souvent réimprimée, augmentée ou diminuée; on l’imjuime encore tous les jours à Troyes, Dijon, Épitiiil, Monlbelliard, etc., pour l’usage des campagnes,
Voy. d.ins le J/an. du Lit», aux mots Nobi.s, Cantiques, Gra.xs Noels, etc., des recueils analogues qui ont p.iru dans le XVle hiècle, el qui dill'èrent tous par le choix des pièces. Ces recueils nous apprennent les noms de quelques vieux auteurs ou colleclciirs de Noêls, enlie autres : Daniel, organiste, Pierre Binard, Roux, organiste d’Angers, Lucas Lcmoigne, curé de Sl-Ceorges-du-Puy-La-Garde en Poitou, etc.
Voy. aussi des recueils de Noëls plus modernes, composés évidemmenl sur d’anciens Iciles par Ciiitti»n, procureur, Nicolas Laurent M.tillyir, chanoine, Pierre Bonjan, prêtre, etc. Ce dernier a intitulé son recueil ; A'oê7« nourcaux sur les chants anciens [Paris, 17l7, in-8).
(Oliv. Bassei.in ) Le livre des Cliants nouveaux de Vaudevire, corr. et angm. outre laprécéd. impr. (donnée par Jean Le Houx). Vire, J. de Cesne, s. d. (vers l670), in-16.
1 a plus ancienne édition serait, dit-on, de 1576, mais aucune ne rontienl
le vcrildble oriu'in.il, '|iii est perdu. Oliv. Bai^solin ne fut sans doule que l’arranixeiir et l’éditeur des Chants populaire? de son temps ; son travail a clé refait entièrement au milieu du XVle siècle. Le recueil des Vatix de- Vire a reparu avec d’jmportanlcs additions, en lS21,par les soins de M. Louis Dubois {Ca^n, in~8), et en 1833, par les soins de M. Julien Travers < Avranches^ in-l8). Les deux éditeurs ont ajouté à rœuvre de Bassclin heiucoup de chansons normandes inédites, avec disserf, cl notes.
Barzas-breiz, Chants populaires de la Bretagne, recueill. et puhl avec une Iraduct., des éclaircissem., des notes, etc., par Th. de La Villcmar([ué. Paris, 1859, 2 vol. in-8.
Voy. aussi les Derniere Bretons et te Foyer breton^ par Emile Souveslrc, la Bretagne anc- et moderne^ par Pitre-Chevalier (Par,, 1844, ur. in-8, fig*), fa Bretagne historique , par J. Janin^ etc.
LcsNoelsancienseldévols enhreton; le tout accomm., corr. et aiigni. d’un grand nombre d’autres tant bretons que franç., par Tangy Gueguen. Quimper-Caurentin, 1630, in-8.
Voy. aussi les Canticou spirituel de J. Maunoir [Quimper^ s. d,, in-8).
Chansons nouvelles en lengaige provensal. S. n. et s. d. (vers 15o0), in-lG de 19 IT. goth., avec airs notés, fig. s. b.
Recueil de Noëls provençaux, par Nie. Sabolv. Avir/non, 1069-74, in-1 2.
Plusieurs fois rcimpr. Ce sont, la plupart, d’anc. Noëls rajeunis et refaits.
Ballades et Chants populaires de la Provence, publ. par Marie-Aj'card. Paris, 1826, in-18.
Les Noëls bourguignons de Gui Barozai (Bernard de La Monnoye), publ, ))our la prem. fois avec une trad. littér. et préc. d’une notice sur La Monnoye et de l’histoire des Noëls en Bourgogne, par Fr. Fertiault. Paris, 1842, iu-12.
La première édition de ces Noëls, recueillis plutôt que composes par le savant Bern. de La Monnoye, a paru à Dijon en 1701, sous ce litre : Pioei t6 A'oved, compôsai an la rue de lat Routote^ etc. Ils ont été souvent rcimpr. avec glossaire et notes, sous ce litre Tîoe.i borguignon.
Voy. aussi Lueyfar pry au bayttan, Noëls composez en riionneiir de la Vierge, par 1. B F. D. L. (le chanoine Lachaume] et dédiés à Mademoiselle (Dijon, Jean Grangier^ 1659, in-i2).
Recueil de Noëls anciens au patois de Besançon, par Fr. Gauthier. Besançon, 1773, 2 loin, in-1 2.
Voy. aussi une Notice sur les noces decawipa^ne dans le Slorvand^ par A. Duvivier (Nevers, 1840, in-8).
Recueil de Noëls au patois de Vesoul. S. n., 1741, in-12.
Les Noëls Bressans, de Bourg, de Pont-de-Vaux, sniv de six Noëls bugistes, etc., trad. et annotés par Pbilib. Leduc. Bourg-en-Bresse, 1813, in-1 2.
Un Recueil de Noëls bressans avait paru k Chambéry, en 1787, in-12.
Noëls des bergers auvergnats, par F. Peraut. Clermont, 1652, in-8.
Egeria, raccolta di poésie populari, cominc. da Gugl. Muller, terniin. da O. L. B. Wolff. Leipzig, 1829, in-8.
II y a d’autres recueils de Chants populaires en différents patois italiens.
Romancero de romances castellanosanleriores al sigloXVIlI, rccopilados por D. Aug. Duran. Madrid, 1828-32,5 v. in-8.
Réimpr. en 1838, Paris^ gr. in-8 à 2 coL, sous ce litre: Tesoro de Romanceros y Cancioneros espanol,
Voy., dans le Man, du Lt6., les nombreuses édit, différentes du Cancionero generaly publ. par Hernarido del Caslülo en 15i7, et des autres recueils analogues, publ. en Espagne et dans le Pays-Bas.
Silva de romances viejos, publicada por Jac. Grimm. Vienna, 1815, in-12.
Coleccion de los mas célébrés romances anliguos espano- Ics, publirada por G. A.Dcpping. London, 1825, 2 vol. in-8.
Romancero c bisloria del muy vab roso cavallero el Cid Ruy Diaz de Biuar, en lenguage antigiio ; recopilado por .luan Escobar. .Ucala, Juan Graeion, 1612, in-12.
Souvent réimpr. jusqu’à nos jours. Ces romances ont été imitées en vers français, par Oeuzé de Lesser (Par. , 1814, in-18), el trad. en prose parle chev. Renard [Bourges^ 1830, 2 vol. in-12, hg.).
Romancero espagnol, ou rec. des Chants populaires de l’Espagne, trad. avec introd.et notes, par Damas Hinard. Z'aris, 1844, in 12.
Romances historiques, trad. de l’espagn. el préc. d’uii dise, sur la poésie historique chaulée, par Abel Hugo. Paris, 1822, in-12.
Edw.Barry. Thèse de littér. sur les vicissitudes el les transformations du cycle ])op. de Robin Hood. Paris, 1852, in-8.
Robin Hood, a collection of ail tbe ancieni poems, songs and ballads now exlent relative to tbat celcbrated englisb Outlaw, lo wbicli are prefixed liistorical anecdotes of bis life, by.los. Ritson. London, 1832, 2 vol in-8.
Cbristmas Carols anc. and modem, includ. tbe most popular in tbe xvcsl of England; also spec. of frencb provincial Carols; witli introd. and notes, bvW. Sandvs. Lond., 1855, in-8.
A oy., dans le Calalou'. des livres de Phil. de Larenaudiere f 1846), Eindication d’aulrcs recueils relalifs aux Chanta populaires de l’Anglelerrc.
Minstresly of tbe Scottisb borders, publisbed by Waller Scott; 4‘'‘ ed. Edinburg, 1812, 5 vol. in 8.
Trad. par Ailaud (Par., 1826, 4 vol. in-l2l, «vec une notice de l’édili'ur sur les Chants populaires. AValler Scott a publié dans les revues anglaises plusieurs aiTtcles relatifs à a sujet, (}ui ii'unt pas etc traduils.
Ballades, légendes et Chants populaires de l’Angleterre et de l’Ecosse, par Waller Scott, Tli Moore, Campbell et les anc. poêles, publ. par A. Loève Weimars. Paris, 1825, in-8.
Tbe select mélodies of Scolland, interspersed, witli those of Irelandand Wales, by G. Thomas. Edinb., 1822, 5 vol. in-8.
Thomas Aloore a Imité en vers un choix de chants irlandais mélo-
dies, Lond., 1822. in-8), qui ont clé trad. en français par Mme L. Sw . Belloc, clc.
Jacopo Gbarerg de Hemso. Saggio istorico su gli scaldi, aniichi poeli scandinavi, Pisa, jVolini, 1811, in-8.
Chants populaires du Nord (Danemark, Suède, Norwëge, etc.), traduit par X. Marinier. Paris, 1842, in-12.
Jacob Grimm. Ueber deii alldeuisclicn Meislcrgesang. Gotlingen, Dieterich, 1811, iii-8.
Sammlung von Minnesingern aus dem scbwabisclien Zeilpuncte, 140 dicbler entb. dureb Rüger Manessen ; aus deii iiandsclirr. der Koen. Franz, bibliolb. berausgegeben (von J. Rodmerund J. Breilingcr). Zurich, 1758-59, 2 vol in-4.
Minnesinger, deulsclic liederdicbler deszwoltcn, dreizclinten und vierzehnten Jabrliunderts...,mit Gescbicble des Leben der Dicbler und ilire werke, von Frid. Heinricb van der Hagen. Leipzig, Barth, 1827-58, 4 loin, en 5 vol. in-4.
Il existe 011 Allemagne une foule de recueils du même genre.
Ballades et Chants populaires anciens et modeimes de l’Allemagne, trad. avec une notice bistor., par Sebast. Albin (Mme Hortense Cornu). Paris, 1840, iii-12.
A oy. aussi le Choix de poésies allemandeSy trad. par Htiber (el Turgül), en 4 vol. in-18 [Paris, Ballades allemandes tirées de Burger,
Ko ruer et Kosegarten, publ. par Feni. Flocon (Pans, 1827|, in-18, c’ic.
Translations from tbe Servian minstresly, to whicli are added .some spec. of anglo-norman romances. Lond., 1826, in-i.
Chants populaires des Serviens, rec. par \4’uk Slephanowitscli el trad. par Mme E. Voïart. Paris, 1854, 2 vol. iii 8.
Le lexlc orifinal avait raru .i Berlin, en 1824-53, 4 vol. in-8.
(P. Mérimée.) La Guzla, ou choix de poésies illyriques recueillies dans la Dalinatie, la Bosnie, la Croatie et l’Herzegowine. Strasbourg, 1829, in-18.
Paiticlie composé d’après des Chants populaires valaques et moldaves.
Nép.-L. Lemercier. Chants héroïques des montagnards et des matelots grecs, trad. en vers, Paris, 1824-25, 2 vol. in-8.
On trouve des notices lillér. el hîstor. sur les Cbanis populaires, en tête de l.i plupart des recueils de ces Chants, publiés depuis le coinineucernent du .-icclc. Les journaux de i’AHemagne, de l’Angleterre et de la France, ont consacré beaucoup d’articles aux origines du Chant populaire dans les dilTérenles contrées de l'Europe; mais on attend encore, sur ce >ujel, un ouvrage spécial que AA’aller Sscolt, Jacob Grimm et Charles Nodier avaient promis.
MINIATURE extraite du roman de Renaud de Montauban
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OüK marcher sur un terrain solide en traçant rapidement l’histoire du Roman chez les nations chrétiennes , il est convenable de commencer par déterminei' exactement dans quel sens le mot Roman fut pris à différentes époques , soit en France, soit dans les autres pays de l’Europe.
Si nous nous en rapportions à Furetière, le père de tous les Dictionnaires faits depuis le dix-septième siècle, nous dirions que « Roman , autrefois, signifioit « le beau langage; qu’il étoit opposé à « wallon, c’est-<à-dire, vieux, originaire; qu’on disoit alors que les gens de la cour parloient roman ; qu’il a été en usage jusqu’à l’ordonnance de 1539; que Roman, depuis ce temps, ne signifie plus « que les livres fabuleux qui contiennent des histoires d’amour et de chevalerie inventées pour divertir et occuper des fainéants; qu’Héliodore a fait autrefois le « Roman de Théagène et Chariclée; que, depuis, on a fait Amadis de Gaule; que ces Romans ont commencé de se mettre en vogue sous le règne de Philippe le Del ; « que nos modernes ont fait des Romans polis et instructifs comme l’Astrée , le Cyrus et la Clélie; que les poèmes fabuleux, comme l’Énéide et l’Iliade , se met-
Belles-Lettres. ROMANS . Fol. T.
« tent au rang des Romans; et qu’enfin toutes les histoires peu vraisemblables passent « pour des Romans. »
11 y a bien quelques erreurs dans cette définition rédigée vers la fin du dix-septième siècle, et que les Révérends pères jésuites de Trévoux ont reproduite, comme s’ils en eussent été les coupables auteurs. Seulement, au lieu de ce vilain mot : les fainéants, MM. de Trévoux ont eu la politesse d’écrire les lecteurs, afin de ne pas ajouter la foule des liseurs de Romans à la troupe déjcà bien assez nombreuse de leurs ennemis particuliers. « Comme les Romans, ont-ils ajouté, sont depuis longtemps des histoires amou- « reuses ou de galanterie , on rapporte l’origine des Romans h l’origine des histoires « amoureuses, et l’on dit que Dicéarque, disciple d’Aristote, qui écrivit le premier de « ces matières, est l’auteur des Romans. Guarin de Loherane est le plus ancien Roman « que nous ayons en notre langue. »
Furetière et Trévoux nous ont dit ce qu’on pensait dn mot Roman aux dix-septième et dix-huitième siècles : voyons maintenant ce qu’en disait le seizième. Toutes recherches faites, nous reconnaissons avec candeur qu’il garde sur ce point un silence absolu, et par une excellente raison, l’acception primitive n’étant déjà plus en usage, et celle de nos jours ne l’étant pas encore. Le dernier faiseur de Dictionnaire qui ait enregistré le mot suranné de Roman, semble être le bon Anglais Cotgrave. A son avis, il faut entendre par Roman, « le plus beau style français, le livre le plus éloquent. — The most éloquent « Frenclî, or any thing written eloquenlly. Was tearmed so, in old time. Hence : Le <1 Roman de la Rose. » Par conséquent, d’après Cotgrave, c’est à sa belle versification que le chef-d’œuvre de Jean de Meung aurait dû l’honneur d’ètre appelé Roman. Cela nous rejette bien loin de la définition de Furetière et de la véritalîle origine. Prenons donc hardiment le parti de nous passer de guides, et voyons si la route que nous avons h suivre ne se présentera pas d’elle-même à nos yeux.
Tout le monde sait aujourd’hui que le Roman ou Romain était le parler vulgaire des anciens maîtres du monde et de la plupart des nations soumises au joug de la civilisation romaine. « Opéra data est (dit saint Augustin, Cité de Dieu, liv. 19, ch. 7) ut imperiosa « civitas non sobim jugum , verum etiam linguam suam domitis gentibus imponeret. » Ainsi, parler roman, c’était user de l’idiome des Romains et s’exprimer en latin, non pas tel qu’on l’écrivait, mais tel qu'on le parlait à Rome, àCordoue, à Marseille, à Paris, sauf la variété des intonations , des accents et des désinences. Au milieu de ces Romains d’éducation ou de naissance, les Avalois, ou peuples des Pays-Bas, flamingaienl, les Armoricains bretonisaient, les Allemands germanisaient, les Béarnais vasconisaient ; et bien que tous ces gens-là fissent, dans leurs rapports avec la Divinité, un usage plus ou moins grand des livres écrits en latin grammatical, ces livres n’avaient aucune influence sur leur langage ordinaire. Ils savaient tous par cœur des chansons , des contes et des récits historiques en basque, en breton, en flamand, en tyois, ou bien enfin en roman.
Après l’épreuve de la première croisade et quand tous les membres de la grande
Messager apportant une lettre, d’après une miniature du Ms. 6769 (Bibl. Royale de Paris,)
république chrétienne se furent mesurés en Orient, la nécessité de communiquer avec les personnes aimées qui n’avaient pu quitter les rivages européens contraignit ces hommes, jusque-là convaincus de l’invincible difficulté d’ émre dans une autre langue que la langue latine, les contraignit, dis-je, à tenter de tracer des mois et des phrases dans l’idiome qu’ils parlaient d’habitude et le seul qu’entendaient les femmes et les vieillards. Ainsi fut rendu à la société chrétienne l’usage intime des communications épistolaires; ainsi furent, pour la première fois, tracés sur le parchemin , d’une manière suivie, les mots de la langue vulgaire; innovation merveilleuse due aux plus tendres sentiments du cœur, au besoin de parler à son vieu X père , à ses pe ti i s enfants, à sa bonne épouse, h sa douce maîtresse.
Voilà donc les langues vulgaires affranchies, élevées au rang de l’orgueilleuse langue grammaticale. Une autre découverte suivit de près celle-ci. En comparant toutes les parlures courantes parmi les croisés , chaque nation dut nécessairement donner le premier rang, pour l’agrément, la clarté, l’élégance, à celle dont elle faisait usage; le second rang fut unanimement attribué aux langues romanes , et sur les trois grands rameaux qui les divisaient, nous avons d’assez bonnes raisons de croire que notre dialecte A' Oui, qui plus tard devait être le français de La Fontaine et de Voltaire, obtint la préférence. Peut-être, après tout, cette déférence s’adressait-elle moins à la supériorité du langage qu’aux ressources littéraires dont il était déjà le foyer. Les Italiens , en effet, avaient en ce temps-là complètement perdu la tradition des bons écrivains latins. Les barbares, qui n’avaient pu, dans les premiers temps de leurs établissements, retenir la trame de leurs souvenirs nationaux en présence des derniers reflets de la civilisation romaine, avaient, bientôt après, laissé disparaître la dernière trace de ces reflets, que nulle autre lueur n’avait remplacée. Il n’en avait pas été de même chez les Francs. Établis dans un pays où les bouffons, les jongleurs et les trouveurs restaient en possession de la faveur populaire , ils avaient en cela suivi les mœurs gauloises; ils avaient écouté les légendes demi-latines, demi-celtiques des peuples vaincus; en revanche, et de leur côté, ils avaient fait entrer dans le domaine des traditions populaires leurs chansons de guerre et d’aventures. A la ün du onzième siècle, la fusion de ces trois genres de poèmes était opérée dans les Gaules, et avait produit des résultats nombreux et considérables. Ce fut la cause véritable, ou du moins principale, de la préférence donnée dans l’armée d’Orient, d’un côté, aux idiomes romans sur les idiomes bretons ou tudesques; de l’autre, au Roman de
France sur les deux autres Romans d’Espagne et d’Italie. Les Chansons de geste, dont nous parlerons ailleurs, laissèrent en général, dans la pensée des Croisés, une impression assez
Jongleurs sur une place publique, d'après une miniature du Ms. de Guarin de Loherane (Bibiiolhcque de TArsenal, nO 131).
vive pour décider chaque nation, au retour du glorieux voyage, à rechercher quelque sûr moyen de les retenir. Elles furent donc, par l’écriture, fixées dans les mémoires les plus rebelles, et c’est ainsi que les Italiens, les Espagnols, les Avalais ouBataves, avant d’avoir des livres tracés dans leurs idiomes respectifs, en firent exécuter par les jongleurs et même par les chapelains, dans l’idiome que tous se piquaient d'entendre et que nul d’entre eux ne parlait correctement. Quelle fut la nature de ces premiers livres français? Ce n’étaient pas des traités scientifiques ou des formules de prières: la langue latine étant, pour l’expression de ces deux ordres d’idées, admise et consacrée; c’étaient donc exclusivement des chansons, des contes, des récits historiques , qui , bientôt mêlés aux glorieux souvenirs laissés par la croisade dans toutes les contrées de l’Europe, devinrent la base de nos littératures modernes. Or, on doit convenir qu’il est assez honorable pour nous d’avoir ainsi vu chaque nation chrétienne accorder au mot Roman, dès les premières lueurs de leur civilisation, f acception de livre agréablement écrit en langue vulgaire. C’était là reconnaître, en effet, de la façon la plus claire et la plus incontestable du monde, que la France était rentrée la première dans la glorieuse carrière depuis longtemps fermée sur les Grecs et les Romains.
Une fois la lice ouverte, les essais plus ou moins heureux se succédèrent dans notre pays. Toutes les idées qu'avant les croisades on se contentait d’exprimer, on s’accoutuma l\ les tracer sur des feuilles de parchemin ; et, chaque jour, l’expérience démontrant mieux les ressources, les agréments et les avantages de la langue vulgaire sur celle des clercs
et des ecclésiastiques, on écrivit en Roman, mais pour les Français seulement, des sermons, des poèmes dévots, des prières, des traités didactiques; on fit même des livres traduits des livres latins. Tout cela conservait chez nous le même nom générique. Il y eut des Romans de la Bible, des Romans de la croisade, des Romans du roi Arlus, des Romans de la Vierge, des Saints, de la Passion, de l'Image du monde, de Salluste, etc., etc. Gei>endant n’oublions pas que toutes ces productions diverses de la société française ne franchirent pas toutes également les frontières de France. Les Allemands ,
Auleur composant et Copiste écrivant, d’après une miniature du Roman de Y Image du monde (Ms. 7070, fol. 1, Bibl. Roy. de Paris).
les Espagnols et les Italiens , mûris par les congrès d’outre-mer, écrivirent de leur côté, dans leurs langues respectives, des livres dévots, des chroniques nationales et même des chansons légères. Mais pour ce qui était des ouvrages d’imagination , et de tous les récits d'aventures dont nos bardes, nos trouvères et nos jongleurs avaient révélé les secrets cà l’Europe, personne, hors de France, n’en disputa la propriété à la France; et, pour en mieux constater l’origine , les étrangers s’accordèrent à réduire l’acception du mot Roman aux ouvrages d’imagination écrits en prose.
Vers! d’amore, prose di romanzi,
disait Dante dès la fin du treizième siècle. De cette manière, et tandis que chez nous le mot s’appliquait encore indistinctement à tous les volumes écrits dans la langue vulgaire, il n’avait plus au delà de nos frontières d’autre sens que celui de « livre écrit en prose et « renfermant des récits d’amour, de guerre et d’aventures. i>
Maintenant il n’est plus malaisé de voir comment , même en prononçant le même mot , les étrangers et les Français ne se comprenaient pas. Mais le temps , qui vieillit tout et qui abroge certaines façons de parler pour les remplacer par d’autres souvent moins nettes et moins énergiques, le temps se lassa de protéger en France le commun usage du mot Roman ajtpliqué à l’idiome vulgaire. Il voulut qu’on écrivît en français et non plus en roman. Nos ancêtres avaient accepté déjà cette décision, elle avait été sanctionnée par un demi-siècle d’usage, quand vint à sonner la grande heure de la Renaissance. Cela nous explique comment, dans les vocabulaires composés en si grand nombre durant le seizième siècle, nous n’avons pu tout à l’heure découvrir une place réservée au vieux mot Roman, ce noble et glorieux titre de notre prééminence littéraire.
Mais le mot, chassé par la porte, devait bientôt revenir par la fenêtre; car la reconnaissance des étrangers avait heureusement mis le Roman à couvert des atteintes de la mode française en lui conservant l’acception restreinte sous laquelle il avait été accueilli dans l’origine. Il est toutefois assez curieux de voir, chez les critiques italiens, la façon erronée dont ils expliquent cette expression. Suivant Giraldi, elle a été formée d’un mot grec qui signifie force et courage , parce que les histoires romanesques contiennent, en général, des récits de combats et de guerre. Pina est plus favorable à la source française. A l’entendre. Roman a été dit pour Réman, et cela parce que le plus ancien livre de ce genre est celui de Turpin, archevêque de Reims. Ce serait, comme on voit, une nouvelle usurpation de la ville de Romulus sur celle de Remus son frère. Par malheur pour la noble ville dn sacre, cette explication n’a pas le sens commun, et, nous le répétons, si les ouvrages d’agréable fiction ne reçurent chez les étrangers le nom de Roman que pour avoir été empruntés à nos poésies françaises , les étrangers ne le conservèrent que parce qu’ils avaient trouvé dans nos livres les modèles qu’ils se contentèrent de suivre.
Quand les Français allèrent en Espagne avec le grand roi François P% on leur dit que les poèmes du Cid Campeador et de Rernard de Carpio, la prose des Amadis et de Tiran le Rlanc étaient des Romans; ils en conclurent aussitôt que le mot était d’origine espagnole. Quand ils avaient traversé fltalie avec Charles VIII et Louis XII, on leur avait dit que les Reali di Francia, les Morgante, les Orlando, les Rinaldo étaient autant de Romans ; et ces livres leur offrant une réminiscence de la terre natale , ils se prirent à les traduire de l’italien, tout en restant persuadés que le mot et la chose étaient également d’origine italienne. Avec un peu de critique littéraire, ils eussent reconnu dans tout cela le vieux patrimoine de la France; mais la Renaissance, qni avait ouvert l’antiquité, avait en même temps fermé la bibliothèque française ; au delà de Villon, ils ne distinguaient plus rien , ils ne pensaient pas qu’un livre français, eût-il été plus anciennement composé (ce qui restait douteux à leurs yeux) , méritât fhonneur d’être jamais tiré de la poussière.
Voilà comme les Espagnols et les Italiens nous rendirent le nom de Roman , et comment on le réduisit à l’acception qu’il leur avait plu de lui donner. Depuis le dix-septième siècle, le mot, admis dans les dictionnaires, n’a plus d’autre sens que celui d’un livre
(l’aventures imaginées pour le plaisir ou rinstruclion de ceux qui le lisent. Maintenant je prie le lecteur de me pardonner si j’ai perdu tant de temps à débrouiller les sens divers du mot; mon excuse, auprès de lui, c’est qu’on ne l’avait pas fait jusqu’à présent avec toute l’exactitude désirable.
Mais s’il est vrai, comme on ne doit pas en douter, que les Italiens et les Espagnols aient d’abord voulu, par ce mot de Roman, désigner un livre français, un livre fait à la mode de France, il n’en faut pas conclure qu’avant le douzième siècle on n’eût fait aucun livre de narrations fabuleuses. Ombre vénérable de l’évèque d’Avranches, ô docte Huet! vous ne pardonneriez pas une telle hérésie , vous qui, dans un livre de \ Origine des Romans, n’avez guère signalé que des ouvrages composés avant la naissance des livres en langue vulgaire; vous qui d’Héliodore et d’Achille Tatius passez, sans intermédiaire pour ainsi dire, à l’illustre Magdelaine de Scudéry. Et, sérieusement, autant vaudrait affirmer qu’avant l’architecture chrétienne , il n’y avait pas d’architecture, ou qu’avant les chroniques il n’y avait pas d^hisloire. De tout temps, depuis que le monde est monde, les hommes se sont plu à débiter des contes pour eux d’abord, pour les autres ensuite; et les Romans , d’après la définition aujourd’hui consacrée, étant des fictions disposées pour l’agrément des lecteurs, il est inutile de déclarer que les Babyloniens, les Égyptiens, les Indiens, les Hébreux , les Grecs et les anciens Romains ont eu des livres qui tenaient la place de nos Romans. Cependant je ne suis pas bien sûr que l’Odyssée doive être rangée dans cet ordre de composition; car on peut regarder les différents récits de cet admirable voyage comme autant de faits estimés réels et seulement recouverts d’une allégorie légère. Autant faudra-t-il en dire des Métamorphoses d’Ovide, dans lesquelles le poète essaye de trouver une explication poétique et vivante à tous les phénomènes que la nature offre en spectacle aux hommes. C’est dans ce genre de compositions que l’anti- (juité surtout est mille fois supérieure aux âges modernes. Qu’opposerons-nous, en effet, h l’Arbre de la science du bien et du mal ; à l’Age d’or, aux fables de Saturne, de Cérès et de Psyché? Tous ces récits sont nés de l’antique alliance de la philosophie avec la poésie; la pensée d’imaginer n’était pas même venue à ceux qui les ont mis en circulation, il ne faut donc pas les ranger au nombre des contes faits à plaisir.
La fiction aventureuse et badine se reconnaît mieux dans ce qu’on nous a dit des fables milésiennes et sybaritiques. L’Ane de Lucius, ce récit plaisant et obscène retouché par Lucien et plus tard par Apulée, était originairement une de ces fables, et dans ses formes successives elle atteste que fées , enchanteurs , sales orgies , mystérieuses horreurs, rien de tout cela n’était étranger h Rome, ni même h la Grèce. L’amour délicat et la vie pastorale ont inspiré dans l’Antiquité d’autres compositions non moins célèbres ; de sorte que nous pourrions bien être forcés de lui dire avec un de nos poètes :
C’est une plaisante donzelle; Que ne venoit-elle après nous, Nous aurions tout dit avant elle.
Mais enfin, comme ses temples et ses palais diffèrent encore assez grandement de nos châteaux et de nos églises , nos Romans devront offrir de grandes différences avec ses fictions badines; un examen plus approfondi conduira même à prouver qu’ils ne lui doivent absolument rien. Les premiers livres écrits dans les idiomes néo-latins sont dus à des bommes qui avaient perdu toute idée exacte des beaux temps de l’antiquité. Les docteurs connaissaient bien, par l’intermédiaire des grammairiens des bas siècles ou par les traducteurs arabes, le nom et même les écrits de Virgile, d’Ovide, de Lucain et d’Aristote; mais les clercs de l’école n’étendaient pas encore leur influence sur l’art des trouveurs, des ménestrels et des jongleurs. L’imagination poétique de la foule se donnait carrière dans une tout autre direction. Veut-on savoir quels éléments la nourrissaient? c’était la connaissance d’un Dieu sauveur des bommes, et d’une multitude de saints personnages , instruments de la volonté divine ; puis, le culte des anciennes traditions internationales, s’il est permis de parler ainsi. Quand le sang des Francs avait croisé celui des Gallo-Romains, les héros du peuple vaincu s’étaient mêlés à ceux du peuple vainqueur. Et parmi ces héros de la nation gauloise, on distinguait, d’un côté Tristan, Méliadus, la Dame du Lac; de l’autre, le roi Alexandre, le preux Hector, les empereurs Pompée et Jules César. Ces grandes renommées avaient survécu à la destruction de toute la littérature antique, parce que les rapsodes populaires n’avaient jamais cessé de les couvrir de leur manteau. Dans les traditions troyennes, le nom qui se trouva consacré de préférence fut celui d’Hector, comme celui de Pompée dans les traditions romaines ; car l’imagination est toujours mieux disposée à la complainte qu’aux actions de grâces, elle est plutôt funéraire que triomphale. Voilà donc quels tributs Rome et la Grèce apportèrent au réveil
du génie littéraire chez les nations chrétiennes : Hector, Alexandre, J. César.
Vers le dixième siècle, on y joignit Judas Machabée , David , Josué, puis le Rreton Ar-
Hector de Troie, le roi Alexandre et Julius César, d’après une suite d’anciennes gravures eu bois représentant les ^l’euf Preux. tllUC , pUlS O
Ces Estampes coloriées, qui paraissent être du quinzième siècle, se trouvent en tête d’un Ms. du Fonds de Colbert (Bibl. Roy. Chll*”*
lemagne, puis enfin le héros de la première croisade, Godefroi de Bouillon. C’est Godefroi qui forme la dernière limite de nos temps épiques; à peine eut-il rendu le dernier soupir, que les annales de l’histoire moderne commencèrent.
üii sera surpris peul-ètre de ne pas reconnaître Hercule au milieu des noms échappés au grand naufrage de rautiquité ;
Hercule, le plus ancien et le plus faineuxdetous les preux du paganisme ;
Hercule, que ses travaux et sa force musculaire devaient recommander à tant de titres? C’est que , longtemps avant l’époque de la domination romaine,lesCeltes avaient fait accueil à sa gloire et lui avaient donné , si l’on
Josue, le roi David, Judeus Michabeus, le roi .Arlus, CItarle-le-Grand el Godefroy de Bouillon, d'après les mêmes gravures en hois j)0lll pT.rlGl* quinzième siècle, représentant les Neuf Preux.
ainsi , droit de bourgeoisie dans leurs cités. Les Romains l’avaient trouvé dans le Panthéon des Gaulois : seulement, au lieu d’Hercule, ce fut Arciis ou Artus, fils naturel (VUlIier et non de Jupiter; favorisé par Merlin et non Mercure; trahi par Genièvre et non Déjanire ; vainqueur d’autres serpents, d’autres Gérions, d’autres Cacus, d’autres chimères; enfin arrêté par les bornes et non plus les colonnes de Cadix. Autour de ce héros, dont la véritable origine est, après tout, fort incertaine, avaient été groupés tous les héros de race celtique. Il ne venait donc pas directement de Rome, et les Bretons, avant d’accepter la tradition de Pompée, d’Hector et d’Alexandre, avaient pris Hercule pour un représentant, comme on dirait aujourd’hui, de \ü. nationalité gauloise.
Quoi qu’il en soit , toutes ces légendes bretonnes ou latines avaient retenti h l’oreille
Belles-Leitres.
ROMANS. Fol. V.
(les Francs; et, comme cela arrive toujours dans la réunion de deux peuples, la civilisation la plus avancée imposant h l’autre son langage, les Francs, et plus tard, les Normands et les Saxons, avaient abandonné l’idiome germanique pour parler et même penser dans l’idiome des Gallo-Romains. Ils n'avaient pas non plus, comme nous avons vu, perdu tout souvenir des traditions qui composaient leur histoire : ils avaient raconté aux vaincus la mort d’un guerrier franc , tué h la chasse d’un énorme sanglier dans la forêt Charbonnière ; ils avaient dit les flots de sang qui lavèrent cet outrage; comment Ludie, pour venger la mort de son frère Fromond, avait décidé ses propres enfants à tuer leur oncle Hernans; comment le crâne de Fromond était devenu une coupe dans laquelle on avait fait boire ses pelits-fds; ils avaient parlé des aventures de Bewis, longtemps errant; rappelé comment Josiane, pour se faire reconnaître de lui, s’était déguisée en jongleresse; comment la sorcière Matabrune avait changé ses petits-fils en cygnes; comment la forêt d’Ardennes avait souvent protégé de grandes infortunes. Voilà donc trois sources bien distinctes de traditions vigoureusement cultivées dans les Gaules : souvenirs celtiques, souvenirs antiques, souvenirs germaniques. « Il
n’y a, » disait le trouvère Jean Bodel, dans les dernières années du douzième siècle , « il n’y a pour tout « homme intelligent que trois matiè- « res historiques : les sujets français, « les sujets romains, les sujets bre- « tous, h Puis , comme ce même Jean Bodel avait puisé à la source lianço-gerniani(jue, il fait l'appréciation suivante des trois sujets : « Ils « n'ont entre eux aucun lien; ceux « de Bretagne sont ennuyeux et fri- « voles; ceux de Borne sont respec- « tables et instructifs; mais ceux de « France sont parfaitement vrais dans
Josiane en Jongleresse, d’après une mini.àture du Ms. n° 80 La Yall. fo 72; Bibl. roy. de Paris.
« toutes leurs parties
Les quatre fils Aymuit sur B.iyarl, d'après une miniature du Ms. 7183, lu 03; Bibl. roy. de Paris.
Ne sont que troi matières à nul liomc cntrnilant ;
De France, de Bretaigne et de Rome la grant.
Et de ces troi matières n’i a nule semblant.
Li conte de Bretaigne sont si vain et pesant,
Cil de Rome sont sages et de sens aprenant ,
Cil de France sont voir, chascun jor aparant.
(^Chanson de Witukind de Saesoigne,^
On sait, d’après César et Tacite, que les Gaulois et les Germains n’écrivaient pas, et qu’ils exerçaient prodigieusement leur mémoire : une classe de citoyens était particulièrement chargée par eux de conserver le dépôt des souvenirs patriotiques. Les Gallo-Romains respectèrent cet usage, aussi bien que les bretons ; quand ils voulaient écrire, nous avons vu qu’ils avaient recours h la langue dite grammaticale, et qu’ils eussent estimé ridicule (le beau talent de lire étant alors extrêmement rare) de transcrire dans la langue vulgaire les poèmes ou les sermons qu’ils entendaient chaque jour. On comprend toutes les moditications que durent subir, durant près de six cents années , les vieilles traditions gauloises, romaines et germaniques, constamment en présence l’une de l’autre, et constamment abandonnées au libre arbitre des bardes, des jongleurs et des ménestrels. Rien ne devait être et n’était plus commun, en effet, que les querelles entre ces nombreux dépositaires de la science publique. Le plus souvent chacun d’eux commençait par des imprécations contre les récits que débitaient près de là ses compagnons en jonglerie. « Ils vous chantent, disait-il, de Matabrune, mais ils ne savent pas sa véritable histoire; « ils vous parlent de Tristan, mais ils out inventé ce qu’ils vous en racontent. » Inventer un récit! c’élait alors le plus honteux des délits littéraires. Et tous les jongleurs se défendaient de l’avoir commis, comme aujourd’hui nous nous en glorifions, et le plus souvent avec tout autant de mauvaise foi.
Ces récils étaient presque tous en vers. L’ancienne accentuation n’ayant pu se faire jour dans l’intelligence des barbares, il avait fallu remplacer le rhythme de la poésie latine par un autre procédé d’barmonie. On admettait dans les vers toutes les syllabes au même titre et sans égard à leur prononciation longue ou brève ; on renq^laçait la nécessité de l’entrelacement fixe des brèves et longues à la fin des mots ou des hémistiches, par l’obligation de donner la même assonance à la dernière syllabe d’une suite de vers plus ou moins étendue. Nous pouvons donc assurer que la rime est la dégénérescence naturelle de la prosodie latine, et qu’elle n’a rien emprunté des Allemands ou des bretons; aussi la voit-on poindre en Espagne, en Italie, dès les premiers bégayements de la poésie italienne et espagnole.
Au commencement du douzième siècle, un clerc, un moine sans doute, et sans doute encore moine de Saint Jacques de Compostelle, entendant les pèlerins français parler des gl ands exploits de Charlemagne en Espagne et de la mort de Roland dans les gorges de Roncevaux, conçut la pensée de confisquer au profit de son abbaye ces grandes traditions poéti(|ues. Il feignit d’avoir retrouvé les mémoires intimes de Turpin, archevêque de Reims, chapelain et aumônier du grand empereur ; et dans ce monument de fraude, il introduisit
la figure de saint Jacques se manifestant h Charlemagne et lui ordonnant de suivre avec son armée la direction de la voie lactée, qu’à l’avenir on ne devait plus désigner que sous le nom de « chemin de saint Jacques ». Le faux livre de Turpin resta longtemps à peu près inconnu ; mais bientôt le pape Calixte 11, qui croyait sans doute à son authenticité, n’hésita j)as à le recommander à l’attention publique, et de cette manière il parvint, comme il le souhaitait, à ranimer la ferveur des pèlerinages en Galice. Un siècle plus tard, les barons français, fatigués des chansons monotones de leurs jongleurs, firent traduire en fi ançais le livre de Turpin. Pour ceux qui restreignent aux ouvrages en prose française le titre de Roman , cette traduction du livre de Turpin peut donc passer pour un des plus anciens Romans du monde.
Mais si nous nous sommes bien fait comprendre, on ne regardera plus le malheureux livre du faux Turpin comme le modèle de toutes nos anciennes légendes chevaleresques; car il fut plutôt le signal de leur discrédit général, et c’est là un point d’une très-grande importance dans l’histoire littéraire de la Finance. Supposer que les Roland, que les Ogier, les Olivier, les Nayme de Ravière, doivent au moine espagnol toute leurrenommée, c'est dire que sans Giles de Corbeil on n’aurait jamais parlé de Charlemagne, ni de .leanne d’Ârc sans le poème de Chapelain. La fausse chronique de Turpin atteste, au contraire, l’existence des poèmes antérieurs; mais l’élément religieux, qui avait été introduit dans ces légendes populaires, en avait changé le véritable caractère. Les merveilles accomplies par la force et la bravoure des hommes n’étant plus considérées que comme l’œuvre immédiate de Dieu et de ses saints , on put, à volonté, exagérer ces merveilles au point de les rendre iiarfaitement invraisemblables. De l’invraisemblance à f insipidité, la voie n’était pas longue, et les jongleurs du treizième siècle feurent bientôt franchie. Ainsi tomba chez nous la grande poésie é[)ique, pour ne plus se relever.
J’ai dit que la traduction du faux Turpin était un des plus anciens Romans proprement <lits, mais non le plus ancien. Avant cette traduction, des chevaliers de Flandre et de Franche-Comté s’étaient amusés à recueillir, de la bouche des jongleurs bretons, ou dans (pielques livres latins faits sous l’inspiration de ces jongleurs, les principales traditions héroïques des anciens Celtes : c’était l’histoire de Tristan, fils d’un roi de Léon, dans la petite Rretagne, amoureux de la femme de son oncle, par l’effet d’un philtre invincible; c’était le grand roi Anus, cet Hercule renouvelé, époux de la plus belle et de la plus infidèle des femmes, Artus entouré d’un cortège de héros tels que Gahvain, Lancelot, Perceval, Hector, Rlionberis, Lionel, Agravain, etc. , etc. On appelait depuis longtemps en France les combats simulés dans lesquels s’exerçait la jeune chevalerie, des tournois et des tables-rondes : les auteurs de ces romans firent d’ Artus le fondateur des lois de la chevalerie, l’inslaurateur des tables-rondes ou tournois, le type d'honneur, de bravoure et de justice, sur lequel on devait se régler. Ainsi les premiers Romans furent une école de mœurs chevaleresques et de galanterie délicate. Quand on rapproche l’idée que les historiens monastiques nous ont laissée de leurs contemporains du douzième siècle, on ne peut comprendre comment les premiers romans composés en des temps si barbares ont
élë acceptés et préférés à tous les autres livres. 11 faut, de toute nécessite, que les historiens nous aient trompés; car si l’on ne peut mettre en doute la vogue immense des
La Table-Ronde, d’après une miniature du Ms. 6964; Bibl. roy. de Paris.
romans de la Table-Ronde au commencement du treizième siècle, s’il est également vrai qu’ils furent écrits pour la première fois en langue française vers cette époque , on sera contraint d’avouer que, sous beaucoup de rapports , la noblesse française s’était élevée il des ralTmenients de délicatesse bien supérieurs à tout ce que nous reconnaissons dans les siècles qui ont précédé et dans la plupart de ceux qui ont suivi.
iMais, afin de mieux mettre le lecteur en état de confirmer l’opinion que nous venons d’exprimer, nous lui demanderons la permission de citer ici le portrait que nos vieux romanciers, Robert de Rorron et Luce de Gast, ont fait, le premier, du jeune Lancelot du Lac, le second, de la blonde Iseult, amante de Tristan. Nous les choisissons comme exenqde des beautés de l’ancienne éloquence française, parce que ces pages étaient aloi s
vu
généralement admirées; Brimetlo Latini, dans le livre du Trésor, a même présenté le portrait d’Iseult comme un modèle achevé de style. Pour nous, aujourd’hui, nous ne les trouverons pas entièrement exempts d’afféterie ; mais est-ce Là ce que nous nous attendions à signaler dans les Romans contemporains de Louis VII et de Philippe-Auguste? Quoi qu’il en soit, après les avoir lus, on les rapprochera d’une page de mademoiselle de Scudéry, comme il y en a tant d’autres dans les romans de Cyrus et de délie, et le parallèle ne manquera pas d’un certain intérêt littéraire.
Voyons d’abord le portrait de Lancelot. Après avoir parlé des exercices et des études du Jouvenceau, le romancier continue ainsi :
E fu li plus hiaus enfes del monde et li miex tail- « liez de cors et de membres : né sa façon n’est mie h oblier , mès à retraire , oiant tote la gent qui de grant biauté d’enfant voudroit oïr parole. 11 fu de moult bele charneure, né bien blans né bien bruns , niés entremêliez d’un et d’autre , si peut-on apeler cette sendjlance clers brunez. Il ot le viaire (visage) enluminez de naturel vermeillon; et par ainsi Diex i avoit asise la compaignie de la blancbor natural , de la brunor et de la vermeillor, que la blancbor n’estoit « esteinte par la bnmor, né la brunor par la « blancbor , ainsi estoit atemprez ( tempéré ) li « uns de l’autre, et la vermeille color qui estoit assise par desus, abunoit et soi et les « autres choses, si que n’i avoit trop blanche né trop brune né trop vermeille, mais « grand melléure des trois ensemble. Il ot la bouche petite et bien séant, les lèvres colorées et espoissetes, les dens petites et serrées et blanches, le menton bien fet à une petite fossete; le nés fet par mesure, un po haut ens elmileu; les eulx vairs (bleu clair) et rianz et pleins de joie tant coin il estoit liez (tant qu’il était de bonne humeur) ; mès quant il estoit iriez, acertes il sembloit charbon espris, et estoit avis que parmi le pomel des jous sailloient goûtes de sanc vermeilles... Le front ot haut et bien séant, et les sorciz bruns , départis à grant planté ; si ot les chevox deliez et si naturelement liions et luisans, tant com il fu anfes, que de plus bel color ne poissent nul chevox estre. Mès quant il vint aus armes, si li changièrent de la naturel color et devindrent droit soret, et moult les ot tos jors clers et crespés par mesure et moult pleisans. De son col ne fet mie h parler, car s’il fust en une bele dame, si fust-il assez convenables et bien séans, né trop gresles né trop gros, né Ions n’estoit à demesure: et les espaules furent lées et hautes à raison; niés li pis (la poitrine) fu tels que en nul tel cors ne tronvasten si gros né si larges né si espès : et disoient tout cil qui de lui devisoient que s'il fust un po ineins garnis de piz plus en fust entalentables et plaisans. 3Iais puis, la vaillante
« roine Genievre dist que Diex ne li avoit pas doné piz à desmesure, car aulresi esloil « granz li cuers en son endroit, si convenist que il crevast sé il n’eust tel estage où il se « reposast à sa mesure ; et sé je lusse Diex, fist ele, en Lancelot jà ne niéisse né |)lus né « meins. Teles estoient et les espaules et li piz ; et li bras furent lonc et droit et bien « forni par le tors des os; si furent de ners et d’os moult bien garni, et povre de cbar.
Lancelot et Genièvre, d'après une miniature du Ms. 6964, f° 7; Bibl. roy. de Pari;
" Mes par mesure les mains fussent de dame tout droitement, sé un poi plus menu « fussent, li doi ; et des reins et des bancbes ne vos porroit nus dire que l’en les poist miex deviser à nul chevalier. Droites ot les cuisses et les jambes, nés nus ne fu onques
vu:
« plus droit en son estant. Et chantoit merveilles bien, quant il vouloit, mes ce iVesloit « mie souvent, car nus ne fit onques si poi de joie, sans raison grant. îel furent li « membre Lancelot et sa semblance... » {Ms. du lioi, n“ 6939, f® 4.)
Voici maintenant le portrait iViseult qui est moins long, mais, à cause de cela, plus agréable. L’auteur le met dans la bouche de Tristan, son adorateur ; « Ses biaus che- « viaus resplendissent corne fil d’or. Ses frons sormonte la Heur de lis; ses sorchis sont « ploies coin petits archonciaus, et une petite voie de lait dessoivre (sé[»are) parmi la « ligne don nez, et est si par mesure que il n’i a né plus né moins. Ses iex sormontent
't toutes esmerau- « des,reluisant en » son front corne « deux estoiles.
« Sa face ensuit « labiautédu ma- « tinet, car il lies!
« vermel et biaus « ensemble , en « tele manière « que l’une né « l'autre ne res- « plendissent ma- <i lement. Ses lè- « vres auques <f ( (juelque peu ) « espessetes et « ardans de bele « color , et les
« dens plus blans que parles, et sont esîablis par ordene et par mesure. Mais né pan- « there, ni espice mile ne puent eslre comparés à la très douce aleine de sa bouche. « Li menton est assez plus polis (|ue n’est marbres. Lait donc color à son col et cristal « resplendit sur sa gorge. De ses droites espolles descendent deux bras graisles et « Ions et longues mains où la char est tendre et molle. Les dois drois et réons sur coi « reluist la biauté des ongles. Son très dons pis est aorné de deux pûmes de paradis qui « sont aussi comme masse de noif (neige). Et si est graisles en sa ceinture que l’on la « porroit porprendre de ses mains. Mais je me tairai des autres parties desquels li » coraiges (le cœur) parole miex de (que) la langue, » {Ms. du Hui, n® 7063.)
On vient de voir quel était, au douzième siècle, l’idéal de la beauté, d’après le modèle de Lancelot et de la blonde Iseult. Dans le dix septième siècle, mademoiselle de Scudéry choisit, pour type de la même perfection déformés, une de ses illustres amies, mademoiselle Daulet, que ses contemporains appelaient la lionne, et <jui, toute belle qu’on s’ac-
Trjsliin et Ysoult, d’après une miniature du Ms. 7174; Bibl. rov. de Pari*.
< ordait à la proclamer, avait cependant les cheveux un peu sorels, couleur qui depuis l.ancelot avait infiniment perdu dans l’estime publique.
« Imaginez-vous, madame, une personne de la plus belle et de la plus noble laille du « monde, si vous voulez concevoir celle d’Élise. Ce n’est [)as une de ces personnes qui 0 ne sont simplement que grandes et droites , et qui sont même quelquefois et trop » droites et trop grandes; au contraire, la taille d’Élise, quoiqu’elle soit beaucoup aua dessus de la médiocre , est si aisée et si bien faite , (|ue l’imagination se porte d'elle- « même à croire qu’elle a le corps aussi beau que le visage. De plus, elle a le poi t si « noble, si libre et pourtant si majestueux, qu’on n’a jamais vu personne ny marcber « de meilleure grâce, ny se tenir en une place avec une contenance plus modeste et « plus asseurée tout ensemble. Au reste, son action n’est pas moins agréable que sa taille « est belle et que son port est majestueux; on n'y voit ny contrainte ny négligence : elle « regarde sans alfectation et regarde pourtant tousjours comme il faut regarder pour « paroistre plus belle. Si elle est devant son miroir, à raccommoder quelque chose à sa « coiffure, elle le fait de si bonne grâce et avec tant d’adresse, qu’on diroit que ses cbe- « veux obéissent avec plaisir aux belles mains qui les rangent. Si elle s’assied, c'est d’une M manière agréable, et tout ce qu’elle fait plaist d’une telle sorte, qu’on ne la sçauroil « voir sans l’aimer. Au reste, la Nature n’a jamais donné à personne de plus beaux yeux « que les siens : ils ne sont pas seulement grands et beaux, ils sont encore tout h la fois « et fiers et doux et brillans, mais brillans d'un feu si vif qu’on n’on n’a jamais bien pu « définir leur véritable couleur, tant ils esblouissent ceux qui les regardent. Sa bouche <• n’est pas moins belle que ses yeux; la blancheur de ses dents est digne de l'incarnat »' de ses lèvres, et son teint, où la jeunesse et la fraiscbeur paroissent également, a un « si grand éclat et un lustre si naturel et si surprenant, qu’on ne peut s’einpescber de la « louer tout haut dès qu’on la voit. Il y a même une délicatesse en son teint, (ju’on ne « sçauroit exprimer, et pourtant une espaisseur de blanc admirable où un certain iu- « carnat se mesle si agréablement, que celui qu’on voit à nos plus beaux jasmins ou au « fond des plus belles roses blanches n'en approche pas. Son nez, comme je l'ay desja « dit, est le mieux fait qu’on ait jamais veu ; car sans s’élever ny trop ny trop peu, il a « tout ce qu’il faut pour faire que tant de beaux traits ensemble il en résulte une beauté « de bonne mine et une beauté parfaite. En effet, le tour de son visage n’estant ny tout « h fait rond, ny tout à fait ovale, quoiqu’il penche un peu plus vers le dernier que « vers l’autre, est un chef-d’œuvre de la nature, qui, ramassant tant de merveilles en- « semble, ne laisse rien h désirer. Au reste, Élise n’a pas la gorge moins belle que tout « ce que je viens de dire, etc., etc. »
Le portrait de Lancelot nous avait paru très-long et très-minutieux, mais il faut convenir qu’au moins sous ce rapport il le cède infiniment h la description de la beauté <l'ÉIise. Chose singulière, qu’à l’intervalle de cinq siècles, deux auteurs se soient rencontrés pour nous peindre des héros de leur invention, sous les mêmes couleurs, avecla même recherche et la même afféterie! Ne pourrait-on pas en conclure que dans les
Belles-Leiiree .
RCMAI'TS. Fol. IX.
livres tie Tristan et de Lancelot, il se trouve beaucoup de portraits de personnages contemporains des auteurs? Quoi qu’il en soit, la lecture de Cjjrus, après avoir ravi notre grand siècle littéraire, est devenu pour nous insupportable; les Romans de la Table - Ronde, beaucoup plus anciens, ont moins à se plaindre de l’éprenve du temps : et si la langue française n’avait pas éprouvé des changements extraordinaires, tout le monde se plairait encore à lire les aventures d’Iseult, de Tristan, de Gauvain et de Merlin.
Ces belles fictions, accueillies dans toute l’Europe avec enthousiasme, consacrèrent le nom de Roman pour les ouvrages d’imagination non écrits en vers. On les imita, on les traduisit dans toutes les langues : ici en prose, comme en Italie ; là en vers, comme en Allemagne, en Hollande, en Angleterre. Les Italiens paraissent avoir mis le plus d'ardeur dans ce genre de transformation. Non contents de s’approprier les livres de la Table-Ronde, ils rassemblèrent, dans un autre volume, les Reali di Francia, les aventures les plus fameuses racontées dans les Chansons de geste, ces épopées françaises qui, dans leur dernière forme, exaltaient la gloire des héros contemporains de Charlemagne.
Mais nous devons ici nous occuper exclusivement de nos Romans en prose, c’est-à- <lire des ouvrages qui peuvent aujourd’hui conserver ce nom avec le sens moderne (jue nous y attachons, .le l’ai dit, les plus anciens contiennent le résumé des traditions gallo-françaises; leurs auteurs, incapables de toute espèce de critique historique, y confondent sans cesse, comme on le pense bien, les mœurs et costumes de leur temps avec les souvenirs d’autres époques bien plus reculées. Artus et ses douze conqiagnons sont chrétiens, sont chevaliers, sont armés de lances, de hauberts et d’écus armoriés; mais les divisions topograplii(|nes de l’Angleterre et de la France nous ramènent aux tonq)s de l’iieptarchie et des roitelets qui s'évanouirent devant la fortune des Romains et des Fl ancs. Comment résoudre ces problèmes historiques , percer ces ténèbres visibles, l'onnne eût dit Milton? Je l’ai souvent essayé; souvent j’ai crn retrouver dans le Lancelot, dans le Merlin et dans le Tristan, des allusions réelles dont la scène était parfaitement indiipiée en France, en Anjon, en Rcrry, en Rretagne ; mais de fixer la date de < (*s souvenirs, c’est ce qu'il ne m’a pas encore été permis de faire : j’ai même à peu près cessé de l’espérer. L’atmosphère de l’Histoire semble bornée comme celle de la terre. A certaine distance, nous suivons quel(|ues lueurs, quelques phénomènes; mais les plus Ibrles lunettes ont leur point d’arrêt ; au delà, il n’est plus possible de rien distinguer de net et de compréhensible. Laissons donc là l’Histoire et contentons-nous du Roman.
Les plus anciens ont cela de commun avec les plus nouveaux, qu’ils sont extrêmement longs. Ils peuvent même réclamer le droit de lutter sous ce rapport avec ceux de mademoiselle de Scudéry. Il serait aisé de les abréger des deux tiers, si Ton supprimait les ré( ils de bataille; mais ces récits, que nous avons tant de peine à subir, étaient assurément ce qui charmait le plus les belliqueux lecteurs auxquels ils s’adressaient. Les dames même, toujours spectatrices intéressées dans les tournois, n’aimaient pas moins les grands coups d’épée que madame de Sévigné, et nous conviendrons qu’elles avaient
de iiieilleiirs inolifs de celle passion. Le principal defaut des anciens Romans iTesl donc pas un sujet de reproches pour leurs auteurs. En revanche, ces vieux ouvrages oui, sur les modernes, des avantages incontestables : ils excellent dans la peinture de tous les sentiments tendres et chevaleresques; leurs descriptions sont exactes, leurs couleurs heureusement fondues. L’ancienne langue française n’est peut-être nulle [)art aussi riche, aussi gracieuse, aussi pittoresque, que dans les deux romans de Tristan et de Lancelot. Tristan, qui semble le premier en date, est aussi le premier en mérite. L’action se déroule clairement autour de trois personnages parfaitement dessinés; savoir : le roi Marc, de Cornouailles, Tristan, son neveu, la blonde Iseult, femme du roi, amante de Tristan. Marc est un bon oncle, un bon prince, un bon homme; mais le breuvage enchanté (|ue Tristan et Iseult ont pris ne leur permet pas d’écouter les lois de rbonneur et de la raison. Ils s’aiment éperdument , et la force de rencbantemenl ne laisse pas la moindre prise au blâme qu’on serait tenté de leur adresser à l’iin et à l’autre. Le roi Marc passe toute sa vie h les surveillei’, à les surprendre, à leur pardonner. Chacun des trois acteurs principaux a son conseiller particulier : le roi se laisse conduire par les avis d'un méchant nain; Tristan est défendu par le dévouement du bon Gouvernail; Rrangien, la fidèle camériste d’iseult, prépare les rendez-vous et prévient les effets des trop justes défiances du roi de Cornouailles. L’action se passe en Gaule, en Irlande, dans les bois et dans les châteaux du roi Marc. Au milieu des souvenirs purement galliques. le romancier du douzième siècle a mêlé ceux de l’ancienne Grèce : ainsi, Marc est parfois le roi Midas, aux oreilles d’âne on de cheval; Tristan, dans son expédition contre h* Morhouet d’Irlande, est évidemment Thésée vainqueur du Minotaure de Crète, et quand il meurt réconcilié avec le roi Marc, le voile noir que l’on convient de placer sur h* vaisseau est encore une imitation de la mort du père de Thésée. C’est un fait bien remarquable, que ces nombreuses imitations des antiques fables helléniques dans les liv res de la Table-Ronde. Nos ancêtres en avaient-ils reçu la tradition des Grecs, ou ces fables n’appartiendraient-elles pas aux Grecs eux-mêmes? Question qu’il nous est impossible de résoudre aujourd’hui. De même, on reconnaît le sphinx du Cithéron, dans le Géant qui propose au jeune Lancelot les énigmes qu’il devra , sous peine de la vie , éclaircir. Lancelot à la cour de la dame du Lac, c’est Achille chez le roi de Scyros; et nous avons déjà dit que sa belle maîtresse, la femme du roi Arlus, empruntait son nom et une partie de ses aventures à la Déjanire, maîtresse d’Hercule. 11 semble, en vérité, que les combinaisons de l’histoire universelle ne soient pas infinies, et que l’Humanité doive rouler dans un cercle d’événements et de récits, qui laisse la même trace lumineuse chez les nations les plus étrangères d’ailleurs l’iine h l’autre.
Nous voudrions faire de nombreuses citations du plus ancien de nos Romans; mais l’espace nous manque, et nous nous contenterons de rappeler la mort de Tristan, qui termine le récit d’une manière si touchante. Surpris dans les chambres de la reine comme il harpoit devant elle, il a été frappé par le roi Marc, d’un dard empoisonné donné par la fée Morgane. Après un pareil coup, Marc se sauve, efiîayé de ce qu’il a fait
et de la vengeance que pourrait encore en tirer Tristan. Celui-ci rassemble ses forces, monte à cheval, part de Tinlaguel, lieu situé sur la côte de la province française de Cornouailles, et vient SC rél'ugier au château de son ami Dinas. Or, ce château, il faut le dire ii nos Français, n’est autre ([ue la forteresse de Dinan. Dans la citation qn’on va lire, nous craignons d’avoir affaibli la grâce et l’cnergie du récit, en le rajeunissant; mais on trouvera le même passage avec toute sa rudesse de style dans un ouvrage publié depuis quelques années [Les Manuscrits français de la llibliolhèque du liai , tome I"), et peut-être n’est-il pas inutile d’essayer comment on [)Ourrait renouveler heureusement ces anciens et respectables Romans :
^ , n-« • Marc trap|ianl rnalaii suus les yeux d'iseult, d'après une iiiiniaiiire du âls. h7j5de la
« Sitôt que monseigneur 1 ristan BihI. rny. de Paris.
« fut arrivé, il se coucha et déclara qu il étoit mort sans remède. Dinas ne put entendre « ces mots, sans trendiler. Sagremor, qui n’aimoit rien .à l’égal de Tristan, en pleure « nuit et joui-. Les médecins arrivent, ils examinent le malade; mais ils ne savent quel <1 conseil prendre. Tristan, de son côté, se plaint ; il maigrit, il empire à vue d’œil; en « moins d’un mois, il devient méconnoissahle. Enfin il cesse de marcher, il peut h peine « remuer les bras, et souvent il étouffe des cris aigus qui font juger de l’extrême vio- « lence de scs tourments.
« Le loi Marc cependant apprit que Tristan se mouroit. Il en paroît d’abord joyeux: « Tristan une fois mort, qui ne tremblera de le courroucer dans la Cornouaille? Chaque « jour ses messagers lui rapportent des nouvelles de Tristan, et toujours plus mau- « vaises.
« Le roi commence alors .à montrer moins d’allégresse. Il avoue qu’il verroit Tristan « volontiers avant sa mort; il en a pitié dans son cœur : « Certes, l’entend-on dire « tout bas, c’est grand dommage que de voir mourir un bon chevalier comme est Tristan, « et n’étoit sa félonie, chacun devroit le priser au-dessus de tous autres hommes. »
« Ainsi, comme nature l’en avertit, le roi Marc s’attendrit sur son neveu; il en est « a regretter de l’avoir surpris, de l’.avoir blessé. De son côté, la reine ne lui cache « pas son désespoir ; son plus grand désir seroit d’être navrée de la main qui a
« frappé Tristan. Quand les nouvelles lui viennent que Tristan iTa plus à vivre que « trois ou quatre jours, elle dit : « Qu’il meure au plaisir de Dieu! cerlaineinent je lui <1 ferai compagnie. Le jour de sa mort sera la fin de mes douleurs! » Ainsi parloit la « blonde Iseult, et le roi s’en taisoit, mais il étoit en vérité bien plus triste qu’il ne faisoit « semblant.
« Quand Tristan vit qu’il ne pourroit durer, il appelle Dinas : « Mandez, lui dit-il, au « roi Marc, qu’il vienne parler à moi ; je le verrois volontiers, je ne lui sais [)as mauvais « gré de ma mort. » Dinas envoie à Tintagiiel. Le roi, en écoutant le messager, baisse « la tète , et se prend h dire en pleurant : « Hélas ! malbeur à moi d’avoir frappé mon « cher neveu, le meilleur chevalier du monde! » Puis, sans délai, il monte à cheval et « se rend au château de Dinas. On ouvre. 11 monte en la tour où Tristan étoit couché, « méconnoissable à ses propres amis. Tristan, le voyant venir, essaie de se lever; il ne « peut: « Bien venez-vous, oncle! dit-il d’une voix affaiblie; voici ma dernière fête, « celle que vous avez tant désirée. Ah ! roi Marc, roi Marc! vous avez voulu ma mort, « et l’heure n’est [pas éloignée où, pour me conserver, vous donneriez la moitié de « votre royaume. Mais rien ne peut y faire h présent! » Disant cela, il commence à « pleurer, et le roi mène encore plus grand deuil que lui. « Pour Dieu ! bel oncle . re- « prend Tristan, ne pleurez pas ainsi ! Mais faites une grande courtoisie : Envoyez quérir « ma dame Iseult, car je m’en vais mourir, et sur toutes choses, je souhaite la voir au « dernier départ. — Neveu, répond le roi, vous voulez que la reine vienne à vous, et « elle y viendra. » Disant ces mots , il envoie chercher la reine Iseult, car aussi bien, « lui fait-il dire, son neveu Tristan désire à elle parler.
« Quand Tristan vit venir Iseult, celle qu’il avait tant aimée, il voulut se dresser, mais « ses elforts sont inutiles. Toutefois il peut encore parler : « Dame, lui dit-il, bien « venez- vous ! Mais il est trop tard : votre vue ne peut ranimer mes forces. Que vous « dirai-je, chère dame? Tristan, votre ami, est mort. — Hélas? bel ami, dit la blonde « Iseult, est-il donc ainsi, qu’il vous convienne mourir? — Oui, ma dame, il convient « que Tristan meure... Voyez mes bras? ce ne sont plus les bras de Tristan, ce sont les « bras d’un homme mort. Il faut que tout le monde le sache : celui qui tant avoit de « forces, n’a plus pouvoir de se soulever. » Alors il se tait, et la reine sanglote, à ses « côtés, ne demandant rien que la mort. Toute la nuit, il y eut autour du lit assez de lu- « minaire pour éclairer ceux qui étoient autour de lui. Tristan seul n’y voyoit goutte, « car le mal avoit fermé ses yeux.
« Le lendemain, Tristan parut un peu moins foible; il ouvrit les yeux et dit : « Voici « mon dernier jour. Ami, fait-il à Sagremor, apportez-moi mon épée et mon écu? je « les veux voir, avant que l’ame ne me parte du corps. » Quand Tristan vit son épée ; « Bel ami, dit-il, tirez-la hors du fourreau, que je la puisse mieux voir? » Et quand il la « vit tirée : « Ha! bonne épée, s’écria-t-il, que deviendrez-vous désormais sans votre « droit seigneur ! Jamais vous ne serez redoutée comme entre mes mains. Je prends « aujourd’hui congé de la chevalerie ; je l’ai aimée et honorée, mais je n’ai plus rien de
« coiiiniuii avec elle. El voulez-vous écouter la plus grande merveille du monde? com- « ment le dirai-je? celle parole sorlira-t-elle de la bouche de Tristan. Hélas ! Sagremor. « je suis vaincu! » Alors il recommence à pleurer plus cruellemenl qu’ auparavant. « Puis, reprenanl son épée, il la baise; autant fait-il de son écu : « Hélas! combien il « me coûte de me séparer de mes armes! Pourquoi sitôt mourir? Adieu! bonne épée. « je n’ose plus vous regarder; je vous recommande h Dieu. Sagremor, je vous laisse « mon cœur et mes armes; honorez-les, si jamais vous avez eu de l’amitié poui- " Tristan ! »
« Ainsi le congé pris de ses armes, Tristan commence à regarder la reine : « Madame, « l’heure est venue de notre départie! J’ai combattu la mort tant que j’ai pu... Très- « chère dame, et quand je meurs, que ferez-vous? Pourrez-vous donc durer après moi ? « Comment Iseult vivra-t-elle sans Tristan? Certes, ce sera grande merveille, comme du >' poisson qui vit sans eau et comme un corps qui se maintient sans aine. Dites, chère « dame, que ferez-vous? Quand je meurs, ne mouriez-vous pas avec moi! Ah! ma belle (I et très-chère amie, quand je vous ai tant plus aimée que je n’ai fait de moi, ne fini- « rons-nous pas ensemble? »
« La reine, dont le cœur étoit brisé par la douleur, fut quelque temps sans pouvoir « répondre; enfin : « Doux ami, dit-elle, j’atteste Dieu que rien ne me plairoit autant « comme de vous faire aujourd’hui compagnie; mais je ne sais comment ce pourroit (( être; dites-le-moi, si vous le savez; car si femme pouvoit mourir pour angoisse ou ■ jioiir douleur, je serois déjii morte plusieurs fois depuis ipie je suis auprès de vous. » (( — Hé! douce amie, reprend Tristan, vous voudriez donc bien mourir avec moi! — « Au nom de Dieu, fit-elle, je n’eus jamais aussi grand désir (jue celui-là. — Par ainsi. « dit Tristan, je suis plus satisfait que je ne saurois dire. Ce seroil grande honte, en elfel. « de voir Tristan mourir sans Iseult, quand nous avons toujours été une chair, un cœur, « une ame. Or donc, aiiprocliez-vous et m'accolez ; je sens que la mort arrive, et je « veux finir entre vos bras. » Iseult alors se penche sur Tristan; elle s’incline sur sa « poitrine. Tristan la prend entre ses bras; il la serre de telle force sur lui, qu'il lui lit « partir le cœur, et lui-mème expire en même temps qu’elle. Ainsi, bras h bras et bou- “ elle à bouche, moururent les deux amans. »
Maintenant, apri's avoir lu cette conclusion de notre plus ancien Roman, doit-on s'étonner qu’un genre de composition, inauguré d’une façon si remarquable, ail été bientôt accueilli dans toute l’Europe? Le Roman demeura donc un cadre de forme arbitraire, dans leipiel on se [iroposa de tracer la peinture du cœur humain. En reproduisant les objets et même les événements réels, il les dégagea de toutes les entraves de temps et d’espace que présentent l’histoire et la chronologie. 11 dut fournir, pour tous les faits qu’il rassemblait, une explication naturelle. Voilà pourquoi, comme l’a dit trèsbeuieusement Huet, la vraiseiublance, qui ne se trouve pas toujours dans 1 histoire, est «•ssentielle et même indispensable dans le Roman.
L’(‘m[*loi du merveilleux, si fréquent dans les compositions romanesques, ne contre-
ET EA RENAISSANCE
(lii pas celle observalion. Le merveilleux esl, après loul, le meilleur moyeu d’expli- (]uer ce qui est inexplicable, je veux dire toutes les grandes questions de rimmauilè'. Le merveilleux satisfait iuvoloulairemeut notre cœur, et la triste réllexiou seule parvient à nous faire repousser les secours qu’il offre à notre paresse. C’est à lui que tous les hommes, sages et fous, ignorants ou philosophes, sont contraints d’avoir recours; il se lie h toutes nos peurs, à toutes nos espérances; il préside à uolie existence, à notre mort, aux vanités que nous appelons notre destinée. Ce mot destinée esl merveilleux lui-même, et dans chacun de nos sentiments les plus intimes, dans la musique et dans l’amour, ii’y a-t-il pas encore du mystère et de la merveille? Voilà donc pourquoi nous nous plaisions autrefois à retrouver le merveilleux dans les Romans; voilà pourquoi les Romans les pins merveilleux sont, pour les enfants, les livres les plus vraisemblables. Non-seulement il ne nous faut aucun effort pour croire aux revenants, aux fées, aux ogres, aux géants, aux enchanteurs, mais nous avons besoin de nous couvrir des armes de l’expérience et de la l’aison pour renoncer à ces croyances originelles , et si notre cœur était seul consulté, il avouerait qu’une seule chose esl invraisemblable, la véi ilé.
Après avoir essayé d’éclairer le berceau des Romans, nous nous arrêterons peu sur
la foule de ceux qui suivirent les premiers de tous, les livres de la Table-Ronde; mais auparavant, disons encore quecespremiers Homans forment cinq branches distinctes :
1“ La première dans l’ordre du récit esl nommée tantôt le Premier livre du Graal , tantôt Joseph d'Arimathie. On en doit la rédaction à r in 11 uence des croyances religieuses sur les traditions po[)ulaires. Apri's 1 ap[)arition des aventures de Merlin et de Lan celot , on voulut leur donner un plus sûr cachet de vraisemblance .
Muil de Jusepli d'Anmathie, d'après une miniature Lree de l’Hisluirc de Giaal (Mit. 6770 de la . .
.fi.hi. ro,. Pans.) OU ratlacliaiit tant de
merveilles à un premier fait religieux (|u’on trouva dans l’apostolat de Joseph d'Arimatbie
en Angleterre, et clans un ancien évangile apocryphe répandu dès les premiers siècles sous le nom de ce personnage. Joseph avait été chargé, par Jésus Christ, de la garde du précieux vase, dans lec}uel avait découlé, du haut de la croix, le sang d’un Dieu. En mourant, il avait dû le transmettre avec le sacerdoce h son fds, et celui-ci, à ses descendants. Mais enfin on avait perdu la trace de l’endroit dans lequel se tenait le dernier des héritiers de Joseph, et la mission du roi Artus et de ses chevaliers avait été de se dévouer à sa recherche. Or, ce prêtre saint, fondateur du sacerdoce chrétien, avait nom le roi Pecheur. Perceval, dans le dernier livre de la Table-Ronde, fut destiné à le découvrir. 11 dut assister h l’enlèvement définitif du vase eucharistique ou saint Graal, accompli par les anges comme le dernier des miracles opérés dans cet ordre d’idées. Ce fut donc, je le répète, pour rattacher à la prédication de l’Évangile YA?'tus des traditions bretonnes, que fut composé, comme une sorte d’introduction, \e Premier livre du saint Graal. 11 est d’une grande curiosité, non pas dans les textes qu’on en a imprimés, mais dans les manuscrits du treizième siècle, qui ne sont pas rares.
Le rédacteur de cet ouvrage, Robert de Boron, aidé de Gautier Map, le fameux chapelain du roi d’Angleterre Henri 11, répète à chaque instant que le Livre du saint Graal est extrait de toutes les histoires du monde. C’est qu’en effet on y réunit en faisceau, on y fait aboutir au même point une foule d’anciennes légendes conservées dans la mémoire populaire; et ce n’est pas le fait d’une intelligence sans portée , que d’avoir su tirer parti de tant de récits étrangers les uns aux autres, pour les faire servir à l’explication des merveilles de la Table-Ronde. Là, tous les Évangiles faux, ou du moins apocryphes, apportent leur tribut; toutes les vagues réminiscences de la société payenne sont curieusement encadrées. Je citerai, pour exemple, l’histoire d’Hippocrate, dont la science et les malheurs ont Rome, et non plus la Grèce, pour théâtre; les légendes de l'Arbre sec et celle du ht de Salomon; le récit de la victoire de Pompée sur les brigands des Pyrénées et l’histoire des Ptolémées d’Égypte. Un point frappera surtout les lecteurs. Saint Pierre n’y est })lus le chef de l’Église : ce n’est pas de lui que l’ordre de prêtrise est divinement descendu; c’est de Joseph d’Arimathie, instrument de la vengeance céleste contre un certain Pierron qui ressemble beaucoup au premier des souverains pontifes. Comment expliquer cette grave hérésie et le silence de Rome, au douzième siècle, quand fut répandu le Livre du saint Graal? Question des plus difficiles h résoudre. Mais, en tout cas, l'idée ne peut appartenir au douzième siècle. Peut-être le bienfait de l’Évangile dans les premieTS temps du christianisme fut-il porté chez les nations armoricaines par un apôtre qui se réglait sur les évangiles de Nicodème et de Joseph d’Arimathie; peut-être cette tradition s’était-elle conservée dans la mémoire des jongleurs bretons ; mais la tolérance de l’Église romaine au douzième siècle pour le livre qui rajeunissait toutes ces rêveries, n’en est pas moins un fait dTme grande singularité.
2° Vient, après, le IJiTe de Merlin, dont les préambules sont encore fondés sur une sorte de contrefaçon bildique. 11 commence, comme le livre de Job, par un conseil tenu dans l’enfer contre l’IImnanité. Satan ne peut espérer de balancer sur la terre l’in-
Iluence de Jésus Christ, s’il n’a préalablement un commerce charnel avec une jeune vierge pure et sans tache. Le monde a été racheté par une Vierge; il ne doit revenii- ii l’enfer que par l’intervention d’une autre vierge. L’Esprit-sainl et Marie ont i)roduil Jésus; Lucifer et quelque autre vierge non moins pure pourront enfanter le Sauveur des démons. Or, la seconde vierge se rencontra, et l’on y pourrait voir le type de la Marmierite de Goethe.
Elle fut la mère de Merlin, demi-homme, demi démon ; Merlin, qui préside à la naissance du roi Artus, qui le guide, l'accompagne dans ses guerres, qui prédit tout ce qui doit arriver jusqu'à la fin des siècles , qui finit par être enfermé vivant dans un tombeau de pierre par la Dame du Lac, héritière d’une partie de sa puissance surnaturelle. Ce Livre de Merlin conserve la tradition la plus pure des aiicienneslégendes gallobretonnes. Il offre donc un immense intérêt littéraire et historique.
3“ Le Livre de Tristan ou Trislram appartient particulièrement aux traditions de la Petite Bretagne. Tristan est le modèle et, pour ainsi dire, le dieu des chasseurs, des musiciens et des poètes. Les lais qu’on lui attribuait étaient encore chantés en langue bretonne dans le treizième siècle. Le pays de Léon et la Cornouaille armoricaine, anciens royaumes celtiques, sont les lieux dans lesquels l’action se passe ordinairement. Les arrangeurs français de cette précieuse légende ont rattaché les aventures de Tristan à l’histoire du roi Artus; mais je pense que les deux personnages n’avaient, dans les plus anciennes croyances populaires, rien de commun entre eux.
4“ Le Livre de iMncelot du Lac semble un second arrangement des légendes armoricaines relatives à Tristan. Lancelot, fils du roi de Benoïc (Bourges) et neveu du roi de Garnies (Gannay), aime la reine Genièvre, femme du roiArthus; il trahit Artus avec les plus loyales intentions du monde, comme Tristan aime Iseult et trahit
Belles-Lettres.
ROMANS, Fol. XIIL
le roi Marc. Une seule source aurait ainsi fait naître deux grands courants de poésie. .'j“ Enfin la conclusion de la vie d’Artus, de Lancelot et de toutes les inei veilles de la
Trisliin à la chasse, d'après une miniature du Roman de Tristan (Bibl. Uoy. Ms, 7174).
Table-Ronde, a été réunie dans un livre qu’on appelle tantôt la Mort d'Artus, tantôt le Brel , tantôt la Quête ou le Dernier livre du Sainl-Graal . C’est la moins estimable de toutes ces branches romanesques. Plusieurs auteurs y ont travaillé; ils n'ont pas su donner à leur récit la moindre apparence d’unité. C’est là qu’on voit ferrailler sans interruption, contre les enchanteurs, les géants et les bêtes féroces, tous les chevaliers de la Table-Ronde, les Perceval, les Lionel, les Agravain, les Hector, les Palamède, les Ganvain, les Cuire ou Cuiron, les Hliombéris, les Dimas, les Keiix, les Mordrain et bien d’antres. Ainsi, dans les tournois, on voyait toujours les joutes courtoises et les duels chevaleresques se terminer par une mêlée généiale, un chamaillis qui ne permettait plus de rien distinguer.
Maintenant, il nous suffira de citer les noms des Romans qui ont continué les livres de la Table-Ronde, dont la composition ne date guère que de la fin du quinzième siècle; c’est le Peiil Tristan: le livre de Meliadus, père de Tristan; le Roman de Perceforest ; ceux de Constant, du Petit Artus, de Lac, fils de Lancelot du Lac, d'Isdie le Triste, etc.
On voit que la l)ibliogra[)hie des Romans se confine, jusqu’aux dernières années du treizième siècle, dans les bornes des légendes de la cour d’Artus de Bretagne. Ce genre de
i:t la renaissance.
coniposilioii ayanl rapideincnt hériléde la vogue acquise d'abord aux Chansons de geste,
des Irouvères de second ordre se renconli èrenl qui , reprenant bientôt en sous- œuvre les anciens poëines, en firenl desiinilationsen prose.
Alors paruient , dans les premières minées du quatoi zièine siècle , le Roman d'Alexandre , d’après les chants de Lambert le Court et d’Alcxandrede Hernay; le Roman de TItèbes el de Troj/es, d’après les poèmes de Benoît de Sainte-Maure ; le Roman de Godefroi de Rouil 'on , d’après les Gestes du Chevalier au Cigne et de la première Croisade. Puis, on dérima les chansons, même les plus populaires, comme le Roman de Guillaume d’ Orange, ceux de Maugis et des Quaire fils Aimon; de Charlemagne, diOgier le Danois, (VAmile elAmis, de Valentin et Orson, de Gérard de Roussillon, de Gérard d’ Euphrate, de Gallien, de Huon de Rordeaux , de Doolin de Mayence, de Fierabras, de Thésée de Cologne, d' Ahladane, de Gurin de Monglace, de Gérard de Nevers, de Melusine, de Robert-le-Diable, etc.
Le goût public était déjà fait à cette façon d’écrire et de transformer : on doit à quelques écrivains d autres Romans, fruits d’une invention nouvelle , et remarquables par une sage concision, par la grâce et l’intérêt de la narra-
Duel pour l’honneur des Daines, d’après une mimalnre de \' UiAt. de Gérard de ISeiers (Bibl. Uuv., Fonds
de Lavallière, Ms. 92j.
tion. Nous sommes arrivés au règne de Charla cour de Bourgogne encou-
^’i^ion de Charlenia;:ne, d’apres une mimalnre tirée des C.hronique de St. -Denis (Bibl. Roy., Ms. 8395).
les VU : d’un coté
rage tous les genres de littérature agréable; de 1 autre, le bonheur des temps réveille la verve assou[de des contemporains de Philippe- Auguste et de saint Louis. C’est en ce temps là qu’Antoine de la Sale écrit le délicieux livre du Petit Jehan de Saintré, et la satire des Quinze joies du mariage, allusion assez plaisante aux livres dévots des Quinze joies et des Onze donleurs de Notre-Dame.
Alors naquirent le duc Lyon ; le chevalier Paris et Vianne, sa mie; le chevalereux comte d'Artois; Ferrant de Flandres et Baudouin d' Avesnes , Palanus, Pierre de Provence, Jean de Calais et de Paris. Ces récits d’aventures avaient été précédés des Romans didactiques, connue les livres de Marcon ou des Sept sages, du Chevalier de la Tour, de la Cité des Dames. Us furent suivis du Livre des Merveilles, qui rappelle le conte de Zadig; du Chevalier délibéré, par George Châtelain; de \ Abusé en court, par le roi René; du Jouvencel, par l’ainiral Jean de Rueil, etc., etc.
Tous ces Romans, antérieurs à la Renaissance, sont exclusivement français par leur origine. Nous allons maintenant détourner nos regards pour suivre, chez les Raliens, la transformation des éléments empruntés à nos auteurs. Les poêles de rilalie avaient eu sous les yeux deux types bien Iranchés :
nos chansons de geste, poèmes rudes et véritahlement héroïques, dans lesquels l’amour ne tenait que la dernière place ; mais d’ailleurs quelquefois remplis des grands effets du dévouement maternel et conjugal. Dans ces poèmes, il n’y a rien qui puisse révéler des mœurs délicates et raffmées; les jeux y sont les échecs et la chasse; les grandes passions sont la vengeance, les assises féodales et la guerre. C’est, en un mot, l’expression des mœurs des septième, huitième, neuvième, dixième et onzième siècles. Avec la fin du douzième, avaient paru chez nous les Romans de la Table-Ronde, et ces héros de l’ère gauloise y avaient pris naturellement la livrée de l’époque qui les faisait renaître : l’amoui', la galanterie, les tournois, les combats merveilleux, comme on espérait en trouver dans l’Orient , tels sont les points sur lesquels roulent toutes les aventui-es dans ces énormes volumes. Que firent les Raliens? Rs prirent leur costume et leurs mœurs dans les livres de la Table-Ronde; ils mirent ce costume sur les épaules de notre rude Roland, de notre brutal Renaud, de notre rusé Tancrède. Ainsi, nos anciens preux devinrent de grands extravagants qui oublient Roncevaux, la guerre féodale et les exploits d’Antioche, pour devenir, au seizième siècle, de langouieux émules de Tristan, de Lancelot et de Perceval. En France, les écrivains qui, dans le même temps,
La belle Eurtanl au bain , d’après une miniature de V //tut. de Gérard de IS'tvers (Bibl. Roy,, Fonds de La Vallièrc, Ms. 92).
Eï LA UENAISSANCE.
«.‘ssayèrenl de renouveler l’ancienne poésie nationale , se gardaient bien de conloiidn' ainsi tous les anciens souveniis épiques et romanesques; mais en Italie, le mépris de nos traditions nationales ne pouvait être aux yeux des lecteurs un sujet de reproche.
Les poèmes italiens, inspirés par les Douze Pairs et la Table-Ronde , conservèrent le nom de Romans ; comme les premiers récits , empruntés aux poèmes bretons , all'ectèrent chez nous le nom de lais. Cependant les Reali di Francia sont en prose, et c’est de cette compilation indigeste que sortirent directement les Rinaldo, les Moryanle, les Rolando, les Guerino, les Leandra, et tous les livres chevaleresques de l’Italie. Ces poèmes, comme nous l’avons dit, furent retrouvés au delà des monts, par nos Français, vers le commencement du seizième siècle; et, par suite du voile épais qui recouvrait alors toutes les origines nationales, ils furent pris pour des ouvrages originaux, dont la traduction devait enrichir la littérature française.
Pour l’Espagne, elle avait des traditions héroïques qui l’empêchèrent de se passionner comme l’Italie pour nos pairs de France. Bernard de Carpio et le Cid Campeador avaient réveillé la poésie chez les Espagnols : ceux-ci se contentèrent donc d’accueillir nos Romans de la Table-Ronde, qu’ils traduisirent de bonne heure, et dont ils firent, comme les peuples de l’Allemagne et des Pays-Bas, leurs plus chères délices. Puis, ils composèrent sur ce modèle un autre ouvrage dont la renommée devait bientôt égaler celle des Romans français ; Amadis de Gaule. Doit-on cette excellente invention aux Portugais ou bien aux Espagnols? La question n’est pas vidée : certains critiques recommandables vont même jusqu’à contester à la Péninsule la priorité d’invention ; mais leur opinion ne peut se soutenir, si l’on oppose à l’intrigue des Amadis celle du livre de Lancelot du Lac, que personne en France n’avait encore cessé de lire, quand on parla pour la première fois d’Amadis de Gaule, de Galaor et d’Esplandian. Qu’ils aient donc été faits à Lisbonne ou à Madrid, ils furent traduits en français par Nicolas de Herberay, sieur des Essais; l’élégance du style de ce traducteur, les heureux changements qu’il fit au texte espagnol pour l’accommoder au goût français, décidèrent la vogue immense des Amadis. Les Italiens l’empruntèrent à la version française ; et bientôt surgirent d’innombrables imitations qui , chaque jour plus languissantes et plus fades , décidèrent enfin , comme nous savons, la composition et le succès du chef-d’œuvre de Cervantes. Ainsi FEspagne, après avoir pu, dans Amadis, évoquer au seizième siècle toutes les vieilles ombres de nos preux de la Table-Ronde, eut encore la gloire de souiller sur cette vie fantastique, en donnant au monde le Don Quichotte. Le remède vint de la lance , instrument du dommage; devant l’amant de la dame du Toboso, disparut pour toujours l’ordre de la chevalerie errante.
Voici la liste des principaux romans du cycle d' Amadis, Les quatre premiers livres dont Amadis est le véritable héros, furent imprimés en Espagne vers 1519, et, nous devons le dire, rien n’y porte le cachet d’une composition beaucoup plus ancienne. Les admirables descriptions de palais, qui faisaient encore aux dix-septième siècle le bonheur de madame de Rambouillet, semblent même révéler clairement les goûts et les dispo-
si [ions de l’Espagne h la fin du quinzième siècle. Cependant, les souteneurs du Portugais Vasco de Lofieira voient dans cet écrivain un contemporain de notre Alain Chartier. Un manuscrit, plus ancien que les éditions imprimées, pourrait seul terminer la querelle; mais jusqu’à présent, par malheur, aucune bibliothèque d’Espagne, de Portugal ou de France, n’a pu se glorifier de posséder cette preuve de conviction.
Les faits d’Esplandian [Las Saïgas del virluoso cavallero Esplandiano, Jdjo d'Amadis de Gaule) parurent en 1521 ; c’est le cinquième livre d' Amadis. On s’accorde volontiers à regarder comme son auteur Garcia Ordofies de Montalvo. Les deux livres suivants : Florisande de Calaua et Lisiearl de Gî'èce, fils d' Esplandian, sont de 1526. Les autres liv res qui se succédèrent à peu d’intervalle, mais dont il est difficile de signaler exactement les premières éditions, renferment l’histoire du Clievalie?' de l’ardente Épée, ou Amadis de Grèce, de don Florisel de Niquée, fils de la belle Niquée, et de don Silves de la Selva.
Ces douze parties espagnoles forment les quinze premiers livres de la traduction française. La suite, jusqu’au vingt-quatrième et dernier livre, est d’origine française ou italienne, et renferme Yllisloire de Sferamimde de Grèce et de Doîi Belianis. Mais ces continuations sont bien éloignées de valoir les premières parties.
Nous ne citerons pas ici les innombrables Romans enfantés par le prodigieux succès des Amadis, soit en Espagne, soit en Italie, soit en France; les moins mauvais sont certainement Tt/ran le Blanc, Primait on de Grèce et Gerileon d’Angleterre. Pour les autres, on en trouve une liste piquante et judicieuse dans l’inventaire de la bibliothèque de Don Quichotte, au livre 1" du roman de Cervantes. 11 doit suffire d’y renvoyer nos lecteurs.
Nous ne dirons rien du Roman chez les nations germaniques; à proprement parler, elles n’ont pas eu de Bomans. La poésie n’a guère cessé de servir chez elles de cadre aux fictions chevaleresques, et si quelques facéties allemandes ont joui d’une vogue populaire, telles que Ulespiègle, Eortnnatus, Faust, etc., elles doivent figurer plutôt dans la série des légendes snperstitienses que dans celle des ouvrages composés avec la seule intention d’ainnser. D’ailleurs, les Allemands, ainsi que les Hollandais, les Anglais, etc. , ont traduit tous nos Romans chevaleresques, depuis le Saint Graal jusqu’aux dernières imitations d' Amadis de Gaule.
Nous avons exposé quel a été le Roman jusqu’à la Renaissance; disons maintenant ce <pi’il ne fut pas. On chercherait vainement dans nos anciens auteurs la peinture exacte (“t la critique apjn-ofondie des mœurs contemporaines. Le soin de blâmer la corruption et les travers du siècle était alors laissé aux prédicateurs, qui s’acquittaient, avec la plus robuste conscience, de ce pénible devoir : ils recommandaient la régularité des habitudes, mais ils avaient la modestie de ne pas offrir en exemple leur propre conduite. La criti(jue de mœurs n'e nous paraît guère antérieure au Boman bourgeois de Furetière, et à l'agréable histoire de Francion, p:ir i^orel; et nous n’avons pas à nous occuper ici de cette innombrable foule de Romans qui ont paru dans toutes les langues et sous toutes les formes depuis la fin du seizième siècle, suivant les caprices de la mode et du moment, |>onr ramusement des femmes, des oisifs et des jeunes gens. Tout ce que nous avons dû
KT L\ RENAISSANCE
prouver ici, c’esl que le Roiuau, ce précieux genre de coiuposilion liilcraire, cs( d’origine l’rançaise, et qn’il avait, avant le dix-sepliènie siècle, déjà produit uu grand nombre de rhefs-d’œuvre.