‹ Le Moyen Âge et la RenaissanceChapitre 50 sur 78 · CARTES A JOUER · texte numérisé non relu

CARTES A JOUER

'MVFE: l.'U JEU DE PigUET, inventé en France, sous LE ROI (’IIARLES VI! ! Bibl Nfit (le Pans Caoinet des Estampes j

nomie originaire de ces mêmes figures, les couleurs héraldiques, les emblèmes de leurs habits mi-partis et bariolés, selon les règles du blason et les usages de la chevalerie. On croirait voir, dans ces cartes du quatorzième siècle , déliler le cortège de Charles \TI , lorsque , retiré en sa bonne ville de Bourges avec ses bivoris et ses maîtresses, il perdait si gaiement son royaume à demi conquis par les Anglais. On n’a qu’à feuilleter les recueils de costumes, et surtout la collection de Gaignières, à la Bibliothèque du Roi, pour y retrouver en quelque sorte les véritables portraits d’après lesquels ces cartes ont été dessinées et peintes.

C’est à Bourges, c’est dans un château du Berry ou de la Touraine, que ce jeu de cartes, le vrai jeu de piquet, le jeu de cartes françaises, fut inventé par quelque courtisan, par le brave Labire, suivant la tradition, pour servir de passe-temps à Charles Vil. Les tarots italiens existaient depuis longtemps; d’autres cartes avaient été faites à Pal is pour la cour de Charles VI ; mais on en composa de nouvelles qui furent adoptées à la cour du roi de Bourges, et qui reçurent bientôt la sanction de l’usage par toute la France. Quel fut l’inventeur ou le restaurateur du jeu de cartes? Serait-ce, comme on l’a tant de fois répété, Étienne Vignoles, dit Lahire, qui avait toujours le pot en tète et la lance au poing, pour courir sus aux Anglais, qui défendit si vaillamment la couronne de son maître, et qui, après une vie usée sur les champs de bataille, mourut de ses blessures en 1442? A coup sûr, l’inventeur des cartes françaises fut un chevalier accompli, ou du moins un gentil esprit, passionné pour les mœurs et les lois de la chevalerie. L’examen de ces caries et leur comparaison avec les tarots italiens nous permettent de conjecturer que l’auteur du jeu avait en vue de figurer l’institution de la chevalerie, et même de perpétuer la mémoire de quelque cérémonie chevaleresque , telle que le Vœu du paon . la Création des chevaliers, etc.

Ces cartes, il faut le constater d’abord, gardent quelque chose de l’origine sarrasinoise, notamment les noms de Coursuhe, de Sans-Souci et d'Àpollin. Dans les vieux romans, dans nos épopées des douze pairs de Charlemagne, Apoliin (ou Apollon) est une idole par laquelle jurent les Sarrasins; Coursube, ou Corsube, est un chevalier de Cordoue [Corsuba), dont la renommée fait souvent pâlir les chrétiens: bien plus, un Orientaliste ingénieux a pensé que Coursube pouvait bien être une corruption de Cosrube ou Cosroès, nom générique des rois de Perse. Quant h Sans-Souci ou Cent Soucis, qui ressemble fort à un de ces sobriquets sous lesquels les écuyers se faisaient connaître avant d’être aptes à recevoir l’ordre de chevalerie , nous sommes frappé des inductions qu’on tirerait de ce passage de Breitkopf, écrit bien antérieurement à la découverte de ces cartes qu’il a l’air de concerner : « Il y a encore une plus grande vraisemblance de la dérivation arabe du mot nàibi et ncüpes, quand on compare le jeu de cartes avec celui des échecs, qui, probablement, nous a été apporté par les Arabes; le nom de Ssed-Renge, CENT SOUCIS, que les Arabes ont donné à ce jeu , est une expression aussi orientale que ndipes. » [Versuch den Ursprung del Spielkarten... Leipsig, 1784, in-4.) Cette analogie du nom arabe du jeu des échecs avec le nom du roi de trèfle est vraiment remarquable,

cl il est difficile de l atlribuer au hasard seul : on peut supposer que l’inventeur de ces cartes françaises s’est souvenu des dénominations arabes du jeu de tarots, et en a fait usage sans se rendre bien compte de leur application. C’est sans doute encore par une semblable réminisceuce des tarocchi sarrasins ou italiens, que la reine de trèfle a été nommée Tromperie. Ce nom a tout l’air d’une traduction du nom même de ce jeu primitif, appelé Irappola en Italie, c’est-à-dire attrape. (De Murr, Journal zur Kunst- (jeschiclile, t. Il, p. 200.) Les cartes de trappola, figurées dans les ouvrages de Breitkop et de Singer, ont d’ailleurs beaucoup de rapport avec ces cartes françaises, qui méritent de recevoir la désignation de Cartes de Charles VII. Le personnage de Roland, de ce grand paladin qui périt à Roncevaux en combattant les Sarrasins, semble placé là comme pour opposer les glorieux souvenirs des légendes du règne de Charlemagne à la domination des rois mécréants Coursube, Apollin et Ssed-Renge ou Cent-Soucis. Enfin les costumes longs de ces rois ont conservé quelque chose d’oriental, et les reines respirent des Heurs, roses, œillets ou grenades, comme si elles étaient encore dans un sérail de la Perse ou de l’.\ndalousie.

Ces cartes franco-sarrasines s’étaient donc introduites à la cour de Charles Yll, et les compagnons de plaisir et de fête, qui aidaient ce prince indolent et voluptueux à se consoler de l’abaissement de la royauté, attachaient sans doute un sens qui nous échappe aux couleurs, aux figures et aux devises de leur jeu favori : Apollin ou Apollon était peut-être le roi Charles lui-même ; la reine, nommée La foi est perdue , représentait sa femme, Marie d’Anjou, sinon une de ses maîtresses, Gérarde Gassinel, Agnès Sorel, etc. ; le roi Sans-Souci semble avoir trait à fargentier Jacques Cœur, qui fut presque égal en puissance à son maître, et qui avait sur lui la supériorité de la richesse; le roi Coursube devait être considéré comme le roi anglais, Henri VI, l’iisurpaleur du royaume de France; Roland personnifiait quelqu’un des capitaines de Charles VII, le connétable Artus de Richemont, Duuois, bâtard d’Orléans, Poton de Xaintrailles, Lahire, etc. ; la reine Tromperie rappelait la marâtre Isabeau de Bavière, qui sacrifia son mari, son fils, sa famille, à l’Angleterre ; la reine En loi le fie pouvait bien faire allusion à Jeanne d’Arc ; eu un mot, le voile qui couvre l’allégorie de ces cartes ne paraît pas, au premier aspect, impénétrable, et il ne faudrait plus qu’un heureux hasard pour le lever tout à fait.

Ce qui est constant et induhitable dès à présent, c’est la date , c’est l’origine de ce jeu de cartes, devenu français, de sarrasin qu’il était, sous le règne de Charles VIL Le P. Menestrier et le P. Daniel ont recueilli la vieille tradition qui attribuait à Lahire l’invention des cartes à jouer. Ne pourrait-on pas, avec plus de vraisemblance , faire honneur de cette invention à un de ses contemporains, à un de ses amis, à cet Étienne Chevalier, secrétaire et trésorier du roi, connu par son talent et sa passion pour les devises? Jacques Cœur, qui avait de continuelles lelations de commerce avec l’Orient, puisqu’il lut accusé dans son procès d’avoir « envoyé des armures aux Sarrasins , » importa sans doute en France et à la cour le jeu de cartes asiatiques, et Chevalier se sera ensuite amusé à le mettre en devises, ou, comme on le disait alors, à le moraliser. Dans l’Inde,

dans la l’erse, c’érait le jeu du Vizir ou de la guerre : Etienne Chevalier en fit le jeu du chevalier ou de la chevalerie; il y transporta d’ahord ses armoiries, c’est-à-dire la licorne qui ligure dans plusieurs ancieusjeuxde cartes, notamment dans celui qucStukeley découvrit sous la reliure d’un vieux livre , et que Singer a fait graver; il n’oublia pas non plus les armes parlantes de Jacques Cœur, en remplaçant les coupes par les cœurs ; il laissa les (rè/Ies simuler les Heurs du sureau héraldiipie de sa dame Agnès’Surel ou Sorel; il changea les deniers en carreaux , et les épées en piques, pour faire honneur aux deux frèies Jean et Gaspard Bureau , grands-maîtres de l’artillerie de France. En outre, les figures avaient prohahlement la ressemblance des personnages qu’elles représentaient, et de plus elles portaient les couleurs d’armes ou la livrée et les devises de ces personnages.

Les devises , les couleurs et les emblèmes furent en grande vogue à la cour de Charles VII; c’est h cette époque que Sicile, héraut d’armes du roi Alphonse d’Aragon, rédigea sou célèbre Blason des Couleurs, où l’on apprend que for ou le jaune sigiùliail richesse; le rouge, supériorité ; le noir, simplicité; \e \ert, joie ; le pourpre, abondance; l’argent ou le blanc, pureté. Ces mêmes couleurs étaient quelquefois expliquées d’une autre façon, et leur symbolisme varia complètement au seizième siècle. L’art du blason, qui réglait l’ordonnance des couleurs ou livrées, faisait entrer aussi dans ses attributions les emblèmes et les devises, langage mystique et sacramentel à l’usage des nobles et vertueux.

Les pièces des armoiries n’étaient que des emblèmes; les devises servaient à l’interprétation de ces emblèmes. Sous le règne de Charles VII , tout fut emblématisé , moralisé, allégorisé. C’était une mode qui s’étendait aux choses les moins susceptibles de la prendre. La peinture et la sculpture, la poésie et la science, la religion et la morale, ne parlaient aux esprits et aux yeux, que par des images. Le plus habile emblématiste de ce temps-là, Étienne Chevalier, à qui l’on peut sans injure attribuer l’invention des cartes françaises, avait voulu laisser à la [xistérité un souvenir de ses, plaisantes imaginations ; il s’était fait peindre avec un rouleau sortant de sa bouche, sur lequel était figurée eu rébus cette devise à fhonneur de sa bonne dame Agnès Sorel : Tant elle vaut celle pour qui je meurs d'amour. Il avait fait sculpter, au-dessus des portes de sa maison de Paris, cette autre devise en anagramme, pour faire sa cour à la fois au roi et à la favorite : Rien sur Ln'a regard. (D. Godefroy. Ilist. de Charles VII. Par., 1661, in-fol. , p. 886). Certes, Étienne Chevalier, qui se permettait ces jeux de galanterie, malgré la gravité de ses fonctions de maître des comptes et de trésorier de France, était bien capable d’introduire les dames ou reines dans les cartes à jouer, en place des vizirs orientaux et des chevaliers italiens, qui figuraient seuls originairement à côté des rois et des varlets.

Un petit Traité de chevalerie, composé par un anonyme vers 1400, et imprimé plus tard à la suite du Livre des Echez, que Jean de Vignay, hospitalier de l’ordre de Saint- Jacques-du-Haut-Pas, avait traduit du latin de Jacques de Cessoles, à la requête du roi Jean ; ce traité qui « consonne fort à la matière précédente du jeu des échecs, » nous donne le sens de quelques-uns des symboles du jeu de cartes , considéré comme jeu de la guerre ou de la chevalerie. L’édition de Verard, sans date, in-4® de 102 lî. goth..

Beaux-Arts.

CARTES A JOUER , Fol. IX.

dans laquelle se trouve ce traité couimeiiçant au verso du feuillet 58, olfre d’ailleurs, du moins en certains exenqdaires sur vélin, j)lusieurs miniatures où l’on croirait voir apparaître les personnages des anciens jeux de cartes. Le traité moralisé est précédé d’une espèce de mise en scène qui nous montre un vieux chevalier devenu ermite et un jeune écuyer impatient de devenir chevalier. Le chevalier ermite, après avoir « longuement maintenu l’ordre de chevalerie » , a laissé ses héritages et ses richesses à ses enfants, pour se retirer dans un hois sauvage où il [)asse son temps à adorer Dieu. Sur ces entrefaites, un roi « moult saige et nohle et plein de honne coustumes veut tenir cour plénière et et y convoque les nobles. Un écuyer, en se rendant h cet appel avec l’intention de se faire recevoir chevalier, s’endort sur son cheval et s’éveille chez l’ermile. Celui-ci l’accueille avec bonté et lui donne un livre « où il lisoit souvent ». — « Vous le monstrerez, lui dit-il, à tous ceux qui voudront estre faits chevaliers, et le garderez chieremenl si vous aimez l’ordre de la chevalerie. » C’est dans ce livre qu’on rencontre une foule de sentences et d’allégories qui semblent moraliser le jeu des cartes et le jeu des échecs : « Office de chevalerie est maintenir et deffendre la saincte Foy catholique contre les mécréans [Coursiibe et Apoliin). Chevalier, qui a foy et n’use de foy et est contraire à ceux qui maintiennent foy, il faict contre soy mesine... Si tu veux trouver noblesse de courage, demande-la à Foy, Es[)érance, Charité, Justice, Force, Âttrempance, Loyauté, ( En toi le fie et Leaulc doil) et les autres vertus, car en elles ayant nolffesse de courage, par icelles se deffeud le nohle courage de chevalerie, de Mauvaistié et de Tricherie {La Foi est perdue et Tromperie) et des ennemis de chevalerie... Luxure et Chasteté se combattent l’une contre l’autre; Chasteté ou Force guerroie et surmonte Luxure... Chevalier est })ar avance tempté h encliner son courage ii Avanie qui est mère de Mauvaistié et de Déloyauté et de Traisou... » Le livre de l’ermite donne plus loin la signifiance des armes du chevalier, dans lesquelles on pourrait reconnaître les quatre couleurs des cartes françaises : « A chevalerie est donnée espée {trèfle), (pii est faicte en semhlance de croix... Tout ainsi doit chevalier vaincre et destruire les ennemys de la Croix, par l’espée. » — « A chevalier est donnée lance {pique), pour signifier vérité, car vérité est chose droite tout ainsi comme une lance, et vérité doit aller pardevers fausseté, et le fer de la lance signifie la force que vérité a pardessus fausseté. » — « Bannière {carreau) est donnée ;i roy et à prince et à baron et à chevalier; bannière qui a })ardessous soy plusieurs chevaliers, a signifiance que tout bon chevalier et loyal doit maintenir l’honneur de son seigneur et de sa terre. » — « Escu {cœur) est donné au chevalier, car, ainsi comme le chevalier met son escu entre soy et son ennemy, aussi le chevalier est moyen entre le prince et le peuple. » Les couleurs trèfle, pique, carreau et cœur représenteraient donc l'épée, la lance, la bannière et l’écu, que prenait l’écuyer lorsqu’il était admis dans f ordre de chevalerie. Enfin, si Jacques de Cessoles est parvenu, dans son traité célèbre, à moraliser l’antique jeu des échecs par la chevalerie , on n’aurait pas plus de peine à retrouver dans cet autre vieux livre de chevalerie les origines des Cartes de (ffiarles VIL

(^es caries , qui portent tous les caractères du règne de Charles VII, et surtout les costumes armoriés ou livrées en usage à la cour de ce prince dans les leles, les tournois et les cérémonies publiques, doivent être regardées comme les premiei s essais delà gravure sur bois et de rimpression xilograpbique en France. Elles ont été certainement exécutées entre les années 1420 et 14i0, c'est-à-dire vers la même époque que le Saint Cliîistopltr allemand ou néerlandais de 1423 et avant la plupart des productions de la xilograpbie, telles que Spéculum liumanœ salralionis , Ars moricndi, Uibliapauperum, etc. Les cartes à jouer avec devises avaient, en (juelque sorte, servi de prélude à rimprimerie en planches de bois gravées, invention bien antérieure à rimprimerie en lettres mobiles.

Les cartes à jouer étaient déjà tellement répandues au milieu du quatorzii'me siècle, qu’on peut assurer qu’elles avaient été multipliées par des procédés économiques de gravure et d’impression par toute l’Europe. Ainsi, trois jeux de tarots « à or et à diverses couleurs, ^ peints pour le roi de France en 1392, étaient payés, à .lacquemin Gringonner, 56 sols parisis, c’est-à-dire 170 francs, selon révalualion actuelle; un seul jeu de tarots, admirablement peint par Marziano, secrétaire du duc de Milan, vers 1415, avait coûté 1500 écus d’or (Deceuiiî. Uist. Ph.-M. Vice-comitis, cap. lm). environ 15,000 francs de notre monnaie; mais, quelques années plus lard, en 1454, un jeu de caries, destiné aussi à un prince, à un dauphin de France, ne coûtait jdus que cinq sous tournois, qui vaudraient à présent 1 4 ;i 15 l’rancs. Dans l’intervalle de 1 392 à 1 454, on avait donc trouve le moyen de fabriquer les caries ii bon marché, et d’en faire une marchandise que les merciers vendaient avec les épingles em})loyées en guise de jetons de cuivre ou d’argent. Nous trouvons dans les Conq)les de l’argentier de la reine Marie d’Anjou, conservés aux Archives du royaume, les articles suivants : « Du premier octobre 1454, à Guillaume Roucbier, marchand de Gbinon , deux jeux de quartes et 200 espingles délivrez ;i monsieur Charles de France, pour jouer et soy esballre, 5 sols tournois. » Et peu de temps après : « A Guyon , meirier, demeurant à Saint-Aignan , pour trois paires de (piai-tes à jouer, 5 sols tournois. » Et plus loin : « Pour madame Magdelaine de France, deux jeux de quartes et un millier d’épingles pour jouer... 10 sols tournois. » On voit, par ces comptes, que les merciers de Gbinon et de Saint-Aignan vendaient alors des jeux de caries, comme en vendent aujourd’hui les épiciers des })lus petits villages.

O n’étaient pas seulement les rois, les princes et les grands seigneurs qui jouaient aux caries et aux épingles , c’étaient encore les enfants, les pages , les écoliers, les débauchés. Aussi le synode de Langres, en 1404, défend-il aux ecclésiastiques les caries, de même que les dés et les tables (trictrac). Dans V Histoire du petit Jehan de Sainlré, composée ou plutôt rédigée, en 1459, par Antoine de la Sale, pour l’inslruction de son élève .lean d’Anjou, duc de Calabre et de Lorraine, le romancier se permet peut-être un anachronisme en adressant ce reproche aux pages de la cour du roi Jean : « Vous, qui estes noyseux joueurs de caries et de dez et suivez desbonnesles gens. » Dans le Journal d’un Bourgeois de Paris sous le règne de Charles Vil, on voit un cordelier, frère Richard, renouveler en France les prodiges de prédication que saint Rei nardin avait faits en Italie

peu d’années auparavant, et poursuivre aussi les jeux de hasard, sans oublier les caries : à la suite d’un de ses sermons, qui eut lieu au mois d’avril 1429, on alluma plus de cent leux dans les rues de Paris, et l’on y brûla publiquement « tables et tabliers, cartes, billes et billards, nurelis et toutes choses, h quoy on sepouvoit courcer à maugréer à jeux convoiteux. » Dans le Mystère de la Passion, inventé et rimé par Arnoul Greban, secrétaire de Charles d’Anjou, comte du Maine, pour rivaliser avec le célèbre mystère, que Jean Michel, évêque d’Angers, avait composé sur le même sujet, et qui fut plus tard publié avec les changements d’un autre Jean Michel, médecin de Charles VllI, les bourreaux de Jésus-Cbrist sont représentés jouant aux caries et aux dés dans les mauvais lieux. Le poète Villon, qui hantait aussi ces lieux-là, et qui faillit aller expier ses péchés au gibet de Montfaucon, n’a garde d’oul)lier les dés et les cartes dans son Grand Testaments écrit en 1461 :

Trois dez plombez de bonne quarte

Et un beau joly jeu de quarte.

Depuis le milieu du (juinzième siècle jusqu'à la lin du seizième, en France, les caries :i jouer sont toujours comprises avec les dés parmi les jeux défendus que condamnent les statuts synodaux des évêques et les ordonnances royales ou municipales, (^etle proscription peï’sévérante s’explique par la nature des lieux où se rassemblaient les joueurs et gens dissolus : c’était dans les tavernes et dans les bordeaux, que se réfugiaient les jeux de hasard, chassés des maisons calmes et pieuses de la bourgeoisie. Dans ces maisons fermées comme des cloîtres , les seules distractions, les seules images que le confesseur recommandait à scs pénitentes, étaient sans doute les Danses des Morts (]ue la gravure naissante multipliait alors en concurrence avec les jeux de caries. Ces derniers n’en restaient pas moins en usage chez les rois, les princes et les seigneurs, que n’atteignaient point les sentences de l’Église et de l’autorité civile. Le duc d’Orléans, frèn* <le Charles Yl, perdait beaucoup d’argent au glic, sorte de jeu de cartes [Arcli. de Joursanvaull, t. 1, p. 105). Un de ses descendants, le bon roi Louis XII , jouait au flux, autre jeu de cartes , sous les yeux même de ses soldats. (Humb. Thomas. Vita Ftider. palatini. Francf., 1624, iii-4“, p. 24.) La petite cour galante et spirituelle de Marguerite de Navarre, sœur de François U'', avait mis à la mode la Condemnade, jeu de caries à trois personnes. Rabelais, voulant peindre l’éducation que l’on donnait aux enfants des rois, du temps de François F% nous montre, en 1532, son héros Pantagruel faisant déployer « foi •ce chartes, force dez et renfort de tabliers » pour jouer à deux cents jeux différents, parmi lesquels on remarque quinze ou vingt espèces de jeux de cartes, inconnus la plupart aujourd’hui : la vole, la prime, la pille, la triomphe, \a picarde, le cent (piquet), la Picardie, le maucontenl, le cocu, le lansquenet, la carte virade, la sequence, etc. Les romanciers, les conteurs et les poètes de celte époque parlent tous des cartes aussi souvent (pie des dés, sans tenir compte des défenses civiles et ecclésiastiques.

Le synode de Paris en 1512, et celui d’Orléans en 1525, « conformément aux saints

canons », défendenl aux gens d’église, non-seulement de jouer aux caries et aux dés, mais encore de regarder ceux qui y jouent. Un arrêt du parlement de Paris, 22 décend)re 1 541 , défend à toute personne de la ville et des faubourgs de souffrir qu’on joue aux dés ou aux cartes dans sa maison, à peine, contre le maître du jeu, de punition corporelle, et contre les joueurs, de prison et amende arbitraire. Les synodes de Lyon 1 577, de Bordeaux 1583, de Bourges 1584, d’Aix 1585, d’Orléans 1587 et d’Avignon 1594, reproduisent les anciennes défenses relatives aux jeux de hasard. Une ordonnance de Charles IX, mars 1 577, interdit même aux cabaretiers le privilège de laisser jouer chez eux aux dés et aux cartes.

On comprend qu'en présence de ces défenses sans cesse renouvelées, l'industrie des cartiers était peu protégée, et qu’on se contentait de la tolérer sous le manteau des papetiers et des enlumineurs. Le premier règlement qui fixe les statuts des « maîtres caitiers, papetiers , feseurs de cartes, tarots, feuillets et cartons » , est celui du mois <le décembre 1581, et ce règlement n’en relate aucun autre d’une date antérieure. Ces statuts furent confirmés par des lettres-patentes du roi en octobre 1584 et février 1613; ils ont été en vigueur dans la corporation des cartiers jusqu’en 1789. Suivant l’article IV de ces statuts : « Nul ne pourra faire fait de maître cartier, feseur de cartes, tarots, feuillets et cartons, s’il ne lient ouvroir ouvert sur rue. » Suivant l’article xii : « Nul maître dudit métier ne pourra vendre ni exposer cartes en vente, pour caries fines, si elles ne sont faites de papier cartier fin, devant et derrière, et des principales couleurs inde et vermillon, en peine de confiscation de la marchandise applicable aux pauvres. » Dans la confirmation des privilèges de la corporation, accordée en 1613, on donna force de loi à un vieil usage qui remonte peut-être à l’origine des cartes imprimées, et il fut ordonné que les maîtres cartiers seraient tenus dorénavant « de mettre leurs noms et surnoms, enseignes et devises, au valet de trèjle de chaque jeu de cartes, tant larges (pi’étroites, sous peine de confiscation et de 60 livres d’amende. » Comme dans les anciennes caries à jouer le valet de trèfle, qui se nommait souvent Lafiire, porte ordinairement le nom et l’adresse du fabricant, on en a conclu que le vaillant capitaine Étienne Vignoles, dit Lahire, devait être l’inventeur des cartes, ainsi que la tradition en était restée dans la confrérie des cartiers.

Le valet de trèfle ne se nomma pourtant pas toujours Lahire, car les noms des figures du jeu de cartes avaient varié sans cesse, et il est bien difficile, en l’absence des monuments eux-mêmes, c’est-à-dire des premières cartes avec noms de rois, de reines et de valets, il est bien difficile de savoir quels furent ces noms dans les cartes qui remplacèrent les cartes allégoriques et les cartes à devises de Charles VIL Le P. Menestrier, le P. Daniel, l’abbé Rive, Bullet, et la plupart des savants qui ont écrit des dissertations plus ou moins problématiques sur les cartes à jouer, sont tous partis d’un principe essentiellement faux ; ils ont pensé que les figures du jeu de cartes avaient eu tout d’abord les noms qu’elles portent encore aujourd’hui ; en conséquence, ils se sont mis l’esprit à la torture pour découvrir les raisons qui avaient fait appeler les quatre rois : Charles, César, David, Alexandre ;

les quatre reines : Judith, Rac/iel, Pallas, Argine , et les quatres valets, Lakire, Hector, Ogier, Lancelot. Selon le P. Menestrier, les quatre rois reprësentaieul les quatre monarchies; les quatre reines, les quatre manières de régner, par la piété, la beauté, la sagesse et le droit de naissance ; les quatre valets, les quatre principaux guerriers de l’antiquité, du Moyen Age et des temps modernes. Selon le P. Daniel, Ogier et Lancelot étaient deux })reux de la Table Ronde et de la cour de (Tiarlemagne , mais Lakire et Hector (de Galard), deux capitaines du règne de Charles VTI ; ce roi se trouvait lui-mème sous le nom de David, dans la société d' Alexandre , de César et de Charlemagne; aussi, Argine (anagramme de Regina) ne pouvait-elle être que sa femme Marie d’Anjou. Cette interprélîition amenait naturellement h reconnaître Isabeau de Bavière dans Judith, Agnès Sorel dans Rachel, et .leanne d’Arc dans Pallas. Le P. Daniel avait soulevé un coin du voile de l’allégorie historique qui se rattache à l’invention des cartes françaises. Quant au sens des couleurs particulières à ces cartes, l’interprétation avait été non moins ingénieuse que satisfaisante, tous les interprètes s’accordant à voir dans le jeu de piquet une image de la guerre : le trèfle ligurait les magasins de fourrages ; le pique et le carreau, les magasins d’armes; le cœur, le courage des chefs et des soldats. On touchait à la véritable signilicalion de ces couleurs, et Bullet s’en rapprocha encore davantage, en voyant les armes olTensives dans le trèfle et le pique, les armes défensives dans le cœur et le carreau : ici la targe et l’écu, là l’épée et la lance. Le P. Menestrier, si habile d’ailleurs dans la science des emblèmes, s’était singulièrement fourvoyé, lorsqu’il avait pensé que le cœur emblématisait les gens d’église ou de chœur; le carreau, les bourgeois ayant des salles carrelées dans leurs maisons ; le trèfle, les laboureurs, et le pique, les gens de guerre. B est clair que le P. Menestrier, et ceux qui après lui ont recherché l’origine des cartes françaises, ne s’c'taient })as même préoccupés de recourir à l’examen et à la confrontation des cartes elles-mêmes.

Dans ces anciennes cartes, celles du moins que le hasard a permis de recueillir çà et là ]>armi de vieux débris de reliure ou de cartonnage, les ligures ue portent pas de noms, ou l)ien leurs noms varient selon l’époque et selon le cartier. 11 suffit de passer en revue la curieuse collection de Cartes originales que possède le Cabinet des Estampes, pour se convaincre que toutes les cartes françaises ont été constamment fabriquées d’après le type des Cartes de Charles Yll, et que les noms des figures se sont modifiés ou corronqius par l’ignorance ou le caprice des fabricants, en s’éloignant plus ou moins du modèle pu étalon primitif.

Les plus anciennes de ces cartes paraissent être celles de Jehan Yalay ou J. Yolay, qui fabriquait également des cartes françaises et des tarots ou cartes italiennes, sous Charles Ylli ou Louis Xïl. On comprend que ces deux rois, dans leurs expéditions d’Italie, aient pris l’habitude de se servir des tarots et que la France ait adopté les cartes italiennes, tandis que l’Italie adoptait les cartes françaises. (« Da che in Italia si giuoca con le carte francesi , chiaritimi... cio che dinotano tra si fatte nazioni i cappari. » Aret., Dial, del Giuoco, etc., p. 9L) Les cartes dé Jean Volay, tarots ou cartes de piquet, n’of-

\.K. VO-YKN AGE

J uht/i, Havhçty Artj'^vc , oi h-s vuk-(>.. Liihft' il^lor,

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aimeranuue de Hrgiita ne pouvait-elle èire que sa feimuo Maikvfi \njou. Cetlè.îuleiqnelaiioo .iius naît VvMnrel|ou»eni.à reconnaîire IsajM aude ilav*; re danS;iwditA, À^k-s Soi^d dam et Je ume d'Are dans PuHas, l e iK Oaniel avau' soulevé un co'tu tlu voile

de rrdle:îone lilstor . 'eqni »ie rattael-.e a l’invenlkm des i.-artes.fraïu/aises. Quant au sens des conleiiï-s paTî\c:ir'e!a*s l'îirli >. l'inuM i.noujiiou avait éi non moins uigénieiwe que s;!lisî:ôî>à.i?' ■ * ' =* '>■ ‘pi’»'*-" ‘*** piquet ane

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, ! . 1 , f.i? !e<ï gens de ç:uerre. U

t** îw rv’bé l'origine des ciirti’s

lie J * ! ; ' ■ xameu’ et à la coufropta-

la tar-re - i >^ev.

.■•i ini.'v it's er'î*i' '>fe# ,^( ' n riisik-Srid?''' •t’nv d'

\ . TTr- J- P ;■ ^

< . . ' •l o-'te iW mérnf^pr-îovêop

< -o-irs <sdk's uW ïr - dns qm» èo iioiai d a pennis de recueillir yà ot u;. .-m: rt» > i- nv /IÆtws do. relitir»" ' d* n urt s ne |>o'rleut pas dq noms.

.Hibk-ii-; ;<-n: - k n. ' • •«'•V. ' H mi lltl de passer . li revue

l:rnKi^t’*'^‘ . e î de» Estampes, poni; >e

ron\ -.mrrf‘\ia^‘’^ y^ ^

'VI • dis C-:r’. * *. ! ^ vrfjt tHodîfiésoù cor-

; r.ànpiis par #^es» u * ^eti sék , ’ «ni moinsdumo-

rj.'dc ('U f'.'rt/oTt prlrtnîir. . * ' ^

î,rs pbtS a:ieimu>‘'S d<- • *rUr-* pay.ii'riértt Atf*' «èlles d^- i*ii \> \AL.vr du J.;\olaï,

qui ’ b briquait <^galomun4 «kfs « artes fra nçai-us el - l*-s lamts on earU*^ itahêunes. soys «V;q:HltV'^în'oul onblCII. ttn.conipieml que vvstbtJN rois, damiem'sexjKjdiliunsd Italie, fier pj-is rhol'iliule de sé servir des tarots t ! qiw‘ la Knmce ait 'tnk»pté les caru s il.i- •; lunchs qnr l’UnTie a<lApuût les cartes Umt^sefJ •* thi cbe in ïlalia si giutM.a:OOt '. 1, nrc-si, ehiavitiiiM... » H> * bo dinotajK) ira si latte nazanu i capparu » Anv

*f>4 GfUfK-o. etc.,, p. 91.) Us ' rtrfe^ -rlçan Volay. Utrots ou raiit« de piqiK-l, 'füh

Cartes à jouer. PL III .

H SOLTAU DEL.

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