CS
J ïe CO 5
Uh
CC tî-
CO
< cj
Carel , le roi de pique David, le roi de trèfle Hector; la dame de cœjir Hélène , la dame de carreau Lucresi, la dame de pique Barbera, la dame de trèfle Penthamée; le valel de cœur Siprin Roman, le valet de carreau Capit. Melii; les valets de trèfle et de pique ne portent que les noms du carlier qui exerçait à Paris vers la lin du seizième siècle.
Les cartiers espagnols et italiens, établis en France, fabriquaient beaucoup de tarots proprement dits; mais ils faisaient une concession à la politesse française, en remplaçant ])ar des dames les cavalli ou cavalieri et les caballeros de leur jeu national; car les dames avaient été introduites dans les cartes par les Français, soit que l’ancien mot gaulois dam, qui signifiait seigneur [Dame-Diex, seigneur Dieu, disait-on au treizième siècle), ait produit une amphibologie en riionneur du beau sexe, soit que la galanterie chevaleresque de la cour de Charles \TI ait respecté les Vertus des taroccbi : la Force, la Justice, la Tempérance et la Foi, en leur donnant des noms de reines. Cardan, qui nous apprend que, de son temps, tous les jeux de cartes se composaient de cinquante-deux caries, déclare positivement que la Reine avait pris dans le jeu français la place que le Cavalier occupait dans le jeu italien ; « Galli reginam, Itali equitem habent. »(Lz6. deltido Aleœ.) Les cartes françaises, c’est-à-dire aux couleurs de cœur, cai'reau, trèfle ei pique, avec les quatre dames remplaçant les cavaliers, ne réussirent jamais à se nationaliser en Italie, et encore moins en Espagne.
L’Espagne avait reçu des Arabes et des Maures le ndib oriental, longtemps avant que ce jeu de cartes fût importé de Sarrasinie à Viterbe; mais les preuves écrites paraissent manquer pour constater l’existence des cartes chez les Arabes ou les Sarrasins d’Espagne, et l’abbé Rive, qui a cru les trouver en usage dans ce pays dès l’année 1 330, s’est fondé sur la traduction française des Epitres dorées de Guevare, où le traducteur Guterry cite les cartes au nombre des jeux défendus dans les statuts de l’ordre de la Bande, établis en 1332 par le roi de Castille, Alfonse XL Or, il a été reconnu que le texte original de ces statuts ne parlait que des dés. On ne peut donc invoquer qu’une tradition locale qui fait remonter au treizième et même au douzième siècle l’apparition des caries en Espagne. Du reste, il n’existe pas un seul échantillon d’anciennes cartes espagnoles peintes ou gravées, et l’on ne trouve aucune mention de ce jeu antérieure à un édit de Jean 1", roi de Castille, qui le défend à ses sujets en 1387. Depuis cette époque, les cartes à jouer, naypes , sont fréquemment citées parmi les jeux de hasard, dans les ordonnances des rois et les synodes des églises d’Espagne.
Ces cartes, ces naypes, que les Espagnols auraient fait connaître aux Italiens, selon le Dtccionario de la Lenyua castellana (Madr., 1733, 6 vol. in-f .), et qui seraient ainsi la source des nciihi, conservent encore dans leur nom le cachet de leur origine orientale. C’est donc une fable étymologique assez mal imaginée, que celle qui attribue leur invention à un nommé Nicolao Pépin, et qui retrouve les initiales des noms de l’inventeur dans le nom caractéristique de naypes. Seb. de Cobarruvias Orozco montre plus d’ érudition et de critique, lorsqu’il donne aux naypes une étymologie arabe, dans son Tesoro
Beaux-Ans.
CARTES A JOUER. Fol. XIII.
LE iMüYEN AGE
(le la Lengua caslellcum. Naypes et naïbi viennent également de naïb, et représentent également l’antique jeu du Vizir, inventé dans l’Inde, h l’imitation du jeu des échecs. Les premières cartes espagnoles furent sans doute des tarots, comme les caries italiennes, aux quatre couleurs d'épée, de bâton, de coupe et de denier [dineros, copas, bastos et spadas), avec les vingt-deux alous ou caries allégoriques, les quarante caries numérales et les douze figures de rois, de cavaliers et de valets. On a prétendu que les dineros. copas, bastos et spadas représentaient les quatre états qui composent la population ; les marchands qui ont l’argent, les prêtres qui tiennent le calice, les vilains ou paysans qui manient le bâton, les nobles qui portent l’épée. Celle explication, pour être ingénieuse, n’a pas de fondement. Les signes ou couleurs des cartes numérales ont été trouvés en Orient, et l’Espagne, ainsi que l’Italie, les adopta, sans savoir peut-être que l’inventeur du jeu avait voulu y donner l’image de la guerre qui se fait avec de l’argent [copas ('t dineros) et par les armes [bastos et spadas). Les atous ou caries allégoriques, (jue Court de Gebelin a essayé d’expliquer h l’aide de la théogonie égyptienne et de faire remonter ainsi à l’époque des Pharaons, ne sont que des emblèmes très-intelligibles de la guerre elle-même : on y voit les vertus nécessaires au chef d’armée, les dieux et les déesses qu’il doit invoquer, le char de triomphe, la mort, le voyage de fâme dans les sphères célestes, son jugement et son entrée dans l’autre vie. Quant aux ro/5, aux c«mliers et aux valets ou écuyers, ce sont eux qui se livrent bataille , en présence de ces enseignements figurés que le jeu offre à tous, a tutti , comme disent les Italiens pour désigner les cartes allégoriques des tarocchi. Mais les Espagnols ne paraissent pas s’être préoccupés beaucoup du sens philosophique des cartes à jouer : ils s’en servirent comme d’instruments de jeu ; il les préférèrent même à toute autre récréation ; et lorsqne les compagnons de Christophe Colomb, (|ui venait de découvrir l’Amérique , formèrent un premier établissement dans l’île de Saint-Domingue, il n’eurent rien de plus pressé que de fabriquer des caries avec des feuilles d’arbre.
Les cartes à jouer avaient sans donte, de bonne heure , passé d’Italie en Allemagne ; mais en s’avançant vers le nord, elles perdirent probablement leur caractère oriental et lenr nom sarrasin. On ne trouve plus, en ellet, dans la vieille langue allemande, trace étymologique des ndib, naibi, naypes et naipe : les caries se nomment briefe, c’est-à-dire lettres, epistolœ; le jeu de cartes, spiel briefe, jeu de lettres; les premiers car tiers, brief maler, peintres de lettres. Les quatre couleurs des briefe ne furent donc ni italiennes ni françaises; elles s’appelèrent : schellen (grelots), roth (rouge), grün (vert) et eicheln (glands), et elles présentèrent les objets dont elles portaient les noms : schellen correspondant à carreau, roth à cœur , grün à pique et eicheln à trèfle. Les Allemands, avec leui’ passion sérieuse pour le syndjolisme, avaient compris la véritable signification du jeu de caftes, et en y faisant des changements notables, ils s’attachaient à lui conserver sa physionomie militaire, dn moins dans l’origine. Les couleurs, chez eux, figuraient, dit-on, les triomphes ou les honneurs de la guerre, les couronnes de chêne et de lierre, les gi elols ou sonnettes qui étaient l’insigne le plus éclatant de la nol)lesse germanique, et la
|)oiii’prc, qui devenait la récompense des hommes de cœur. Les Allemands se gardèrent bien d’admettre les dames dans la compagnie des rois, des capitaines {ober) el des vaiels ou bas-officiers [imter). L’as, nommé dans, était toujours le drapeau, quoique Charles Estienne ait pensé que le mot as venait de ralleniand nars et signifiait sol, ce qui lui semblait fort bien trouvé : « L’inventeur de ces chartes, dit-il, feit fort ingénieusement, quand il meist les deniers et les basions {trèjle et carreau) en combat à l’encontre de force et justice {pique et cœur), mais encore méritoit-il plus de louange d’avoir en cedit jeu donné le plus honorable lieu au sot. » [Paradoxes. Paris, 1553, in-8".) Le nom de l’as, dans ou drapeau, dit assez que les cartes représentaient une armée, et que les combinaisons du jeu rappelaient la guerre : aussi, le plus ancien jeu de cartes, en Allemagne, fut-il le lands-knechl ou lansquenet, nom qualificatif du soldat ou soudoyer, dès le quatorzième siècle; le lansquenet des cartes allemandes pourrait bien être le ndib, ou lieutenant, des cartes orientales. Cependant les Allemands ne tardèrent pas h faire subir aux cartes une foule de métamorphoses, dans lesquelles le capi ice de l’inventeur et de l'artiste devint seul arbitre de la forme matérielle et des règles arithmétiques ou eiublématiques du jeu.
Les peintres de cartes avaient bientôt cédé la place aux tailleurs de moules (/bmschneider) ou graveurs en bois, qui les gravaient sur des planches de buis. La gravure en bois, inventée au commencement du quinzième siècle, et peut être même auparavant, [X)ur multiplier les images de saints, et longtemps renfermée dans quelques ateliers de la Hollande et de la haute Allemagne, s’empara bientôt de la fabrication des cartes à jouer, et ce fut probablement pour rivaliser avec la gravure ou taille de bois, que, vers le milieu du quinzième siècle, la gravure en taille douce se mit aussi à faire des cartes : cette concurrence de l’art et des artistes produisit une variété singulière de cartes h jouer, que l’Allemagne peut opposer aux nôtres, toujours uniformes, du moins dans leurs couleurs et dans leur constitution générique. Les Allemands, sans être moins joueurs que les Français, les Italiens et les Espagnols, furent les premiers qui attribuèrent aux cartes une destination plus utile et qui les firent servir tour à tour h l’amusement des yeux et à l’éducation de l’esprit. On peut dire aussi que la gravure en bois et la gravure sur cuivre durent aux caries allemandes de faire de grands progrès et de se répandre par toute l’Europe, soit que la gravure en bois fût sortie de Harlem où Laurent Coster l’avait imaginée pour exécuter des cartes à jouer ou des images de saints, soit que la gravure suicuivre ait été pratiquée d’abord à Nuremberg et h Cologne par le Maître de 1466, qui a commencé son œuvre en gravant un jeu de cartes.
Voilà pourquoi les critiques de l’Allemagne, les plus savants, ceux qui avaient surtout le mieux étudié l’histoire de la gravure , ont voulu soutenir que les cartes h jouer étaient nées en Allemagne, ainsi que la gravure elle-même. Quelques-uns ont fait remonter cette invention à l’année 1300; quelques autres, à la fin du quatorzième siècle. Le témoignage du Jeu d'or [Das guldin spiel) n’a pas plus d’importance, h cet égard, que celui d’un ouvrage écrit vers 1 470 ; mais on trouve une date certaine dans l’ordonnance municipale
de la ville d’Ulni, citée plus haut, qui défend, eu 1397, de jouer aux cartes. En oulre, Heinecken rapporte à la même époque ce passage lire du manuscrit d’une ancienne chVonique de cette ville : « On envoya les cartes h jouer, en ballots, tant en Italie qu’en Sicile et autres endroits, par mer, pour les troquer contre des épiceries et autres marchandises.» 11 faut remarquer que ce fait correspond h la requête des cartiers de Venise, en 1441, contre l’importation des cartes fabriquées à l’étranger et sans doute en Allemagne. Le concile de Bamberg, en 1491, prohibait les jeux de cartes avec les jeux de hasard : Liidosque taxitlarum et charlarum et lus similes, in locispubiicis. Ce jeu était également interdit par la Discipline des Yaudois, que ceux-ci présentèrent à Bucer et h OEcolampade en 1530, comme ayant été rédigée vers la fin du quatorzième siècle : « Ludi cbartarum, taxillorum et id genus alia, undè infinila ac borrenda mala, peccataque in Deum tum etiam in proximum prosiliunt, deserantur. » Ces prohibitions successives furent peutêtre les causes des changements radicaux que l’Allemagne scholastique et artistique fit hirns aux cartes h jouer.
Les plus anciennes que l’on connaisse et qui se rapprochent davantage de l’ancien jeu italien, sont celles que le docteur Stukeley découvrit en 1763 dans une vieille reliure de livre. Les originaux ont été malheureusement détruits, mais les dessins, qui furent faits alors et présentés à la Société des Antiquaires de Londres, ont été reproduits trèsexactement dans le grand ouvrage de Singer. Ces cartes étaient gravées en bois très-grossièrement et imprimées avec deux couleurs, vert et brun. Elles se composaient de quatre séries numérales, ayant pour marques grelots, cœur ou rouge, lierre ou vert, et glands; chaque série était accompagnée de trois figures ; un roi, un chevalier et un valet. Ici, comme dans les jeux italiens et espagnols, le Chevalier remplaçait la Dame. Chaque valet avait un écusson d’armoiries, l’im avec une licorne, l’autre avec deux marteaux en sautoir, etc. Ces quatre valets représentaient moins le cartier que la maison noble dont ils portaient les armes; leurs types étaient tous différents, comme les types des valets de noblesse, de cour, de chasse et de pied, dans les cartes de Henri III. Le valet de (r/rc/of.s ressemblait h un fou, marchant, drapé dans son manteau ; le valet de cœur, à un héraut d’armes, tenant sa masse levée ; le valet de lierre, à un baladin; le valet de glands, à un arbalétrier. Au reste, ces cartes annonçaient l’enfance des arts du dessin, de la gravure et de l’impression. Elles n’étaient peintes que de vert et de bruu, qui sont les deux couleurs allemandes, comme les deux couleurs françaises furent originairement pour les cartes à jouer : inde ou indigo et vermillon (Statuts des cartiers de 1581).
Après ces cartes gravées en bois et coloriées, viennent les cartes gravées sur cuivre par le Maître de 1466 et par ses émules anonymes. Le jeu de cartes du Maître de 1466, que Bartsch a décrit dans le tome xi du Peintre-graveur, et que M. Duchesne a lait graver dans le recueil de Jeux de cartes tarots et de cartes numérales, publié par la Société des Bibliophiles français, n’existe que dans un petit nombre de collections d’estampes; encore, y est-il toujours incomplet. Selon toute apparence, il devait se composer de soixante cartes, quarante numérales, divisées en cinq séries, et vingt figures, h raison
de quatre par série. Les figures sont : le roi, la dame, le chevalier et le valet. Les séries numérales ont huit cartes chacune, de II à X; les couleurs ou marques des séries offrent un choix très-hizarre d’hommes sauvages, de quadrupèdes féroces, ours et lions, de hôtes fauves, cerfs et daims, d’oiseaux de proie, et de Heurs diverses. Ce n’est plus là le jeu de la guerre, mais celui de la chasse : les couleurs sont empruntées à la vénerie, à la fauconnerie et à la vie des champs. Ces objets, groupés numériquement avec beaucoup d’adresse , ne présentent aucune confusion à l’œil, qui distingue de prime-ahord les nombres marqués. Quant aux figures, elles portent des costumes fantastiques, ornés de plumes et de fourrures. Le dessin de ces cartes, hautes de six pouces et larges de quatre, ne manque pas de style ni d’habileté; la gravure, en tailles droites et croisées, est fine et spirituelle.
Un autre jeu de cartes, non moins rare, du môme temps, exécuté par Martin Schongauer ou par un graveur de son école, dilfère du jeu précédent, par la forme, le nombre et le dessin des cartes, qui sont l ondes et qui rappellent beaucoup les cartes persanes, peintes sur ivoire et chargées d’arabesques, de fleurs et d’oiseaux. Ce jeu, dont quelques pièces seulement existent dans les cabinets d’Allemagne, doit se composer de cinquantedeux cartes, divisées en quatre séries numérales, de neuf cartes chacune (I à IX), avec quatre figures par série : le roi, la dame, l’écuyer et le valet. Les couleurs ou marques sont le lièvre, le perroquet, \' œillet et la colomhine ou aucolie. Les as, qui représentent chacun le type de la couleur, portent des devises philosophiques en latin; voici celle du perroquet : Quidquid facimus venit ex alto; voilà celle de \ œillet : Fortima opes auferre non animum potest. Les quatre figures du perroquet sont africaines; celles du lièvre, asiatiques ou turques; celles de Vancolie et de \ œillet a|)partiennent à l’Europe, et symbolisent peut-être l’Allemagne et la France, d’autant plus que le roi (F œillet a le sceptre et la couronne fleurdelisés. Rois et dames sont à cheval : les rois sur leurs destriers , les reines sur leurs haquenées ; écuyers et valets ont tant d’analogie, qu’on a peine à les distinguer entre eux, puisqu’ils sont tous armés en guerre, à l’exception des valets d'ancolie et dèœillet. En comparant les couleurs ou marques de ces cartes avec les couleurs ordinaires des cartes allemandes, on peut présumer que Xancolie ou clochette tient la place de grelots; X œillet, de rouge ou cœur; le lièvre, de lierre ou vert, et le perroquet, de glands. Le dessin et la gravure de ces cartes témoignent de la perfection de l’art, à cette époque reculée, que l’on regarde comme le berceau de la gravure au burin. Elles ont été copiées, au commencement du seizième siècle, par un orfèvre-graveur de Wesel, nommé Tielman, et ces copies, qui portent le monogramme ï. W., sont reproduites, par erreur, comme des originaux, dans le recueil d’anciennes cartes à jouer, publié par la Société des Ribliopliiles français.
Les couleurs des cartes allemandes, grelots, cœur, lierre et glands, sont plus respectées dans un jeu gravé en bois, vers 1511, avec les initiales F. C. Z., d’après les dessins d’un maître, qui pourrait être Albert Durer ou Cranach. Il se compose de trente-six cartes numérales, formant quatre séries de neuf cartes chacune (II à X), avec douze
ligures, roi, écuyer et valet dans chaque série. Les figures de cœur et de grelots ont l'air de caractériser l’Asie et l’Amérique; celles de glands et de lieri'e représentent l’Eulope et surtout l’Allemagne. Mais chaque carte numérale offre un sujet allégorique différent. ou bien des ornements en arabesques du meilleur goût. Ici, la Folie, entre le huit de grelots; là, deux femmes qui se prennent aux cheveux, sous le trois de grelots; l’as ou renseigne est remplacé par le dix, marqué X sur un drapeau que déploie une femme ; enlin, l’artiste a cherché partout à égayer les joueurs en déguisant la monotonie des nombres.
Il sendjle, d’ailleurs, que les Allemands se soient constamment préoccupés de varier les signes du jeu de cartes; ils ont adopté pour couleurs toute espèce d’objets animés ou inanimés, et jusqn’à des tampons ou des presses d’imprimerie (Voy. l’ouvrage de Singer). Les couleurs les plus usitées avaient pourtant un sens énigmatique qui convenait fort :i l'esprit allemand : le grelot signifiait la folie; le gland, l’agiiculture; Xecœur, l’amour, et le lierre, la science. C’était là l’interprétation la plus naturelle. Selon d’autres interprètes, ces couleurs devaient s’entendre des quatre classes de la nation ; les grelots représiMilant la noblesse; le cœur, l’Église; le lierre, la bourgeoisie, et le gland, le bas peuple. Chiant aux ligures, elles ne portaient presque jamais de noms propres, mais bien des •levises en allemand ou en latin. Il y a pourtant un jeu de cartes, moitié allemandes, moitié fi ançaises, avec des noms de dieux païens. On connaît diverses suites de cartes allemandes à cinq couleurs, de quatorze cartes chacune, entre autres celles des roses et des grenades. Os caprices de l'imagination germanique n’empêchaient pas l’usage des vrais tarots italiens, qui servaient de préférence aux joueurs exercés et qui se répandirent dès lors jusqu'aux extrémités de l’Europe.
Les Allemands eurent les premiers la singulière idée d'appliquer les cartes à l’instruction de la jeunesse, et de moraliser en quelque sorte un jeu de hasard, en lui faisant ex[»rimer toutes les catégories delà science scolastique. Ce fut l’invention d’un cordelier. riiomas Murner, professeur de philosophie à Cracovie, et l’essai qu’il tenta en 1507, eut un tel succès, que les imitations se multiplièrent àl’inlîni. Le livre de Murner, intitulé : Chartüudium Logicœ seu Logica poetica vel memorativa cum jueiindo pielurarum exercitamento (Cracoviæ, J. Haller, 1507, in-I, fig. s, h,, prein. édit.), se compose de cin- (piaute deux cartes, divisées en seize couleurs qui répondent à autant de traités; il suffit d’eu citer quelques-unes ; I Enunciatio , grelots; II Predieabile , écrevisse; III Predicarnenlmn, poissons; IV Sgllogismiis, glands, etc, (Voy. l’art. Murner, dans le Dict. historique de Prosper Marchand). Chaque carte est surchargée de tant de symboles, que sa description ressemble au plus obscur logogriphe. Les Universités allemandes n’en eurent (|ue plus d’empressement pour étudier les arcanes de la logique en jouant aux cartes.
Les cartes à jouer avaient passé rapidement d’un pays dans un autre; ainsi la Hollande pouvait disputer à l’Allemagne rhénane 1 honneur de leur invention, c’est-à-dire de leur fabrication par les procédés nouveaux de la gravure et de l’impression. Suivant l’opinion de (juehjues savants, Laurent Coster, de Harlem, n’aurait été dans l’origine
qu’uii lailleiir d’images el de moules, un peintre carlier, avant de devenir un imprinieinde livres. Les noms flamands et hollandais des cartes, kaart speel-kaarlen et kort spilkort, n’ont aucun rapport de famille avec les naïbi italiens et les naypes espagnols, mais bien avec les kaarlen speelkart allemands; d’où l’on peut conclure que la Hollande et l’Allemagne ont, presque en même temps, gravé et imprimé des caries. Quant à l’Angleterre, elle a sans doute reçu de bonne heure des caries à jouer par l’entremise du commerce qu’elle faisait avec les villes anséatiques et néerlandaises , mais elle n’en a i)as l’abriqué avant la fin du seizième siècle, puisque, sous le règne d'Élisabeth, le gouvernement s’élait réservé le monopole des cartes à jouer qu’on importait de l’étranger. [Naval hisl. of Great Britain. Lond., 1779, in-8.) Les Anglais, en adoptant le jeu de caries allemand, français, italien ou espagnol, avaient donné au valet le surnom de knave, fripon. (|ue les Espagnols nommaient solo, les Italiens faute, et les Allemands knecht.
Ainsi les caries à jouer, venues de l’Inde ou de l’Arabie en Europe, vers 1370, avaient en peu d’années couru du midi au nord, et ceux qui les accueillaient avec empressement, sous l’influence de la passion du jeu, ne soupçonnaient pas que ce nouveau jeu renfermait en lui le germe, la cause première des deux plus belles inventions de l'esprit humain, celle de la gravure et celle de l’impression : les cartes à jouer circulèrent longtemps sans doute par le monde, avant que la voix publique eût proclamé la découverte à peu près simultanée de la gravure en bois, de la gravure sur métal el de l’imprimerie.
Paul LACROIX.
du Comité des Monutnentâ écrits, près le ministère de l’Instruction piildnpic.
Franc. Marcolini. Le ingeniose sorti, iiititulate Giardino de pensieri. Venetia, Fr. Marcolini da Forli, 15-40, in- fol., lig. en bois de Jos. Porta Garfagnino.
Les ligures de ce livre de cartomancie offrent les Cartes à jouer en usage à celle époque.
P. Aretino. Dialogo nel quale si parla del giuoco, con nioralita piacevole. Vineg., l’Jmperador, 1545, in- 12.
(le Dialogue, réimprimé la meme année sous le titre : Le Carte parlanti, avec une épilre dediratoire au prince de Salerne, a reparu dans la troisième partie des Ragionamenttt édit, de 1589, citée ci-après; ce ({ui fait que beaucoup de bibliographes ont cru que l’Aréiin avait composé p1u-> sieurs ouvrages difTérenls sur les Cartes. Ce même dialogue, le Carte par~ îantt, a été encore réimprimé à Venise, 1650, p. in-8, avec le nom de Partenio Etiro^ pseudonyme academique de l’Arelin.
— La terza et ultima parte de Ragionamenti del divino Pietro Aretino, nela quale si contengono due ragionamenti, cioe de le Corti e del giuoco de le Carte. S. L., 1589 , in-8.
Le dialogue sur les Cartes à jouer n’a jamais été traduit en français.
Satire contre les joueurs de Cartes (en vers allemands). Strasbourg, J. Kammer Lânder, 1545, p. in-4, lig. en bois.
(Girolo Bergagli.) Dialogo de’ giuocbi che nelle veggbie Sanesi si usano di fare, del Materiale Intronato. Siena, Luca Bonetti, 1572, in-4.
Lambert Daneau. Deux traictez nouveaux très-utiles pour ce temps, le premier loucbant les sorciers, le deuxième contient une breve remonstrance sur les jeux de Cartes et de dez. Paris, J. Baumet, 1579, p. in-8.
.Iean Gosselin. La signification de l'ancien jeu des Cbartes pytbagoriques. Paris, 1582, in-8.
Giuocbi di Carte bellissimi, di regola e di memoria, e con secret! particolari, composti e dali in luce per il Cartaginese. Verona, Francesco delle Donne, 1597, in-l2, lig.
La mort aux pipeurs, où sont contenues tonies les tromperies et piperies du jeu, et le moyen de les éviter. Paris, Dan. Guillemot, 1G08, in-12.
Le p. C. F. Menestrier. Bibliothèque curieuse et instructive de divers ouvrages anciens et modernes. Trévoux, 17ü4, 2 vol. in-12, fig.
Ou trouve, dan? le l. H, p. t7-i et siiiv., une dissertation sur les à jouer. Cette dissertation el celle du P. Daniel ont été réimprimées dans le t. X de la Collection de Dissertations et Mémoires relatifs à l’histoire de France. Paris^ DenÉu, 1826-42, 20 vol. in-8.
Le p. Daniel. Mémoire sur l’origine du jeu de piquet, trouvé dans l’histoire deF’rance sous le règne de Charles Vit. Voyez cette dissertation, au mois de mai 172Ü, jiage 954-G8 des Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux-arts. {Trévoux, 17Ü1-17G7, 2G5 vol. in-12.)
Beneton DE Moranges de Peyrins. Dissertation sur les jeux de hasard. Voyez le Mercure de France, septembre 1758.
Istruzioni necessarie per ebi volesse imparare il giuoco dilettevole delli Tarocebini di Bologna. Bologna, 1754, iii-12.
(L'abbé Billet.) Recberebes historiques sur les Cartes à
jouer, avec des notes critiques et intéressantes. Lyon, 1757, p. in-8.
Explication morale du jeu de Cartes, anecdotes curieuses de Louis Bras-de-Fer. Bruxelles, 1708, in-12.
Le baron de Heinecken. Liée générale d’une collection complète d’estampes, avec une dissertation sur l’origine de la gravure et sur les premiers livres à images. Leipsic oiVienne, 1771, in-8, fig.
11 traite des Carlis à jouer, p. 257-4G.
L’abbe Bettinelli. Il giunco delle Carte, poemetto, con annotazionni. Cremona, 177.5, in-8.
Les noies ctmliennent des renseignements curieux sur les anciennes Caries italiennes.
L’abbe Rive. Étrennes aux joueurs, ou éclaircissements historiques et critiques sur l’invention des Cartes à jouer. Paris, 1780, in-12 de d8 p.
Celte dissertation est extraite de la Notice de deux mss. de la bihl. du duc de la Valltére ; l’un a pour titre : le lîoman d’Artus... (Paris, 1779, m- 4.) Elle a été réimpriinoc à la suite de l’ouvrage de Singer.
J. G. 1. Bkeitkopf. Yersucli den Ursprung der Spielk.irten, die einfuelirung des Leitienpapieres und den Anfang der llolzsclineidckunst in Europa zu erforschen , etc. Leipsic, 1781-1801, 2 vol. in-i, fig.
Court de Gebelin. Du jeu de Tarots, où l’on traite de son origine, où l’on explique ses allégories, et où Ton fait voir qu’il est la source de nos Cartes modernes, etc. Voy. cette dissertation, au t. I, p. 505-01, ihi Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans son génie allégorique... [Paris, 1770-82, 0 vol. in-4, lig.)
PiETRO Zani. Materiali per servire alla storia dell’ origine e de’ progressi dell’ incisione in rame e in legno. Parma, 1802, gr. in-8, lig.
— Enciclopedia metodica critico-ragionata delle Belle-Arti. Parma, typogr. ducale, 1810-28, 20 vol. in-8.
Il c>l souvent question des Cartes à jouer dans les dix derniers volumes de ce grand ouvrage, où le précèdent se trouve refondu en partie.
Bartsu. Le Peintre-Graveur. Vienne, 1805-21, 21 vol. in-8, fig.
Il V a dilTi'rentc? descriptions d’anciemnes Cartes à jouer, t. X, [». 70- 120, et l. XllI, p. 120-38.
(Henri Jansen.) Essai sur l’origine de la gravure en bois et en taille-douce, et sur la connaissance des estampes des i[uinzièmeet seizième siècles, où il est parlé aussi de l’origine (les Cartes à jouer... Paris, 1808, 2 vol. in-8, lig.
Durand. Aperçu du jeu des Tarots, ou jeu de la vie ou jeu de ’année, etc. Metz, 1815, in-12.
Cet ouvrace, qui n’est pas cité dans la Bibl. de la France., doit être le même que celui dont M. Brunet donne ainsi le titre dans la table méthodique du J/anuel . De l’origine de nus Cartes à jouer. Metz., 1815, in-12.
Sam. Weller Singer. Researches into the liistory of playing Cards, witli illustrations of the origin of printing and engraving of wood. Londres, 1816, in-4. fig.
Depping. Notice sur l’histoire des Cartes, à l’occasion des Recherches de Singer. Paris, 1819, in-8. Extr. de la Revue encyclopédique.
Gabr. Peignot. Recherches historiques et littéraires sur les danses des morts et sur l’origine des Cartes à jouer. Dijon, 1826, in-8, lig.
P. L. Jacob (Paul Lacroix), bibliophile. Origine des Cartes à jouer. Paris, 1855, in-8 de 16 p.
Publié d'aitord dans le Dtctionnaire de la Converaation, et ensuite dans un ouvrage de l’auteur, intitule : Mon Grand Fauteuil^ t. 1. p. 147-160.
Jos. Rey. Origine française de la boussole et des Cartes à jouer. Paris, 1856, in-8 de 24 p.
Duchesne aîné. Observations sur les Cartes à jouer. Voy. ce mémoire, p. 172-215 de l’Annuaire historique pour l’année 1857, publié par la Société de l’histoire de France. Paris, 1856, in-12.
(Duchesne aîné.) Jeux de Cartes tarots et de Cartes numérales du quatorzième au dix-huitième siècle, représentés en cent planches d'après les originaux, avec un précis historique et explicatif, publiés par la société des Bibliophiles français. Paris, 1814, gr. in-4, contenant 100 pi. en noir et en couleurs.
Le Précis hjîtoi'ique n’est autre qu’im extrait du mémoire, cite ci-dessus, auquel on a ajouté deux longues notes, l’une de M. j.eber et l’autre de M. Jerome Piclion, avec une table bibliographique et raisonnee des ouvrages relatifs aux Cartes A jouer.
C. Leber. Études historiques sur les Cartes à jouer, principalement sur les Caries françaises, où l'on examine quelques opinions publiées en France sur ce sujet. Voy. celte dissertation, au t. VI, p. 250-584, de la nouv. série des Mémoires et dissertations sur les antiquités nationales et étrangères, publiés par la société des Antiquaires de France. Paris, 1842, in-8.
Le baron de Reiffenberg. Sur d’anciennes Cartes àjouer, avec une planche. Voy. celte notice, au tome XIV des Bulletins de l’Académie royale de Belgique.
And. Pottier. Sur une ancienne forme à imprimer des Cartes <à jouer. Voy. celte notice dans la Revue de Rouen et de la Normandie, juin 1840.
C. Leber. Catalogue des livres imprimés, manuscrits, estampes, dessins et Caries à jouer, composant la bibliothèque de M. C. Leber, avec des notes. Paris, 1859, 5 vol. in-8, tig.
La collccliou d'anciennes Caries a jtiucr, formée par M. Leber, n’est pa> moins curieuse que celle qui existe à la Bibliothèque du Roi; elle appartie'i! ai'jourd’hui à la Bibliothèque de la ville de Rouen. Voy. p. 2ud-208 et 235-248, t. 1. du ('.utalogue.
Voy. encore, sur les Cartes à jouer, le Traité hist. et prat. de la gravure en hois, par J. M. Papillon; les Jlfcmon'e spettanti al'a storia délia calcographia, par Leop. Cicognara; le Dict. des Beaux-Arts, par Millin, article Cartes; la dissertation de Gough, dans l’àrc/ifpoloÿia, I. Vlil, p. 152 et suiv. ; la Dissert, sur Torig. et les progr. de la gravure sur bois, par Fournier, etc.
C)(!Dll£®#€îlJ€
'Horloge la plus commune, à l’aide de sa cloche suspendue au faite d’un édifice, ne cesse d'adi esser la parole au peuple. Elle veille la nuit comme le jour; elle réitère, dans des espaces de temps égaux, les avertissements dont profitent les hommes. On la consulte, pour ouvrir ou fermer les portes des villes, pour convoquer les assemblées ; elle annonce, successivement, le moment delà prière, celui du travail ou du repos ; elle est , en un mot , la règle invariable qui gouverne la société. Ces secours que nous recevons de fart de mesurer le temps ne sont ignorés de personne; mais ce qu’on ne sait pas, généralement, c’est que cet art est fauxiliaire obligé de presque toutes les sciences positives, qui, sans lui, seraient demeurées stationnaires.
Depuis le siècle dernier on a multiplié les horloges, de telle sorte qu’il est peu de villages, en Europe, qui n’en possèdent au moins une; chaque jour on en crée de nou-
3eaux-Ans.
HORLOGERIE, Pol. I.
velles, qui peuvent être remarquables au point de vue de l’art ^ mais le peuple ne s’en préoccupe nullement : il les considère comme tous ces monumenls vulgaires que le génie industriel érige dans nos murs, et qui ne sont utiles à personne.
Au Moyen Age, l’érection d’une horloge, dans une ville, était un événement mémorable, et d’autant plus grand, que les mécaniciens, qui exécutaient ces horloges , les ornaient d’automates propres à frapper l’imagination du peuple. Parfois c’étaient les Mages, qui, h chaque heure, venaient se prosterner devant la Vierge et l’Enfant divin ; ou bien c’étaient Jacquemart et sa femme, qui, grotesquement accoutrés, et armés l’un et l’autre d’un marteau , fiappaient les heures sur la cloche. Toutes ces merveilles impressionnaient les esprits; et lorsque, dans le silence de la nuit, l’Horloge, du haut du clocher de l’église ou de la tour du monastère , faisait entendre sa voix métallique, les femmes et les enfants tressaillaient d’effroi : il leur semblait qu’une puissance surnaturelle présidait aux mouvements qui s’accomplissaient dans la machine aux rouages d’airain.
On sait qu’au siècle de Gerhcrt, et dans les siècles suivants jusqu’au règne de François P', plusieurs horlogers célèbres furent accusés du crime de sorcellerie ; si aucun d’eux ne fut livré aux tribunaux ecclésiastiques ou séculiers, c’est que, redoutant l’ignorance de leurs juges, ils eurent le bon sens de se soustraire, par la fuite, aux châtiments iniques qui pouvaient les atteindre. On cite pourtant un mécanicien de La Rochelle, nommé Clavelé, qui, à l’époque des premières persécutions contre les partisans de Calvin, fut brûlé comme sorcier et comme hérétique, avec une merveilleuse horloge de bois qu’il avait exécutée.
Avant le Moyen Age, les instruments, avec lesquels les peuples mesuraient le temps, furent le gnomon ou cadran solaire, la clepsydre et le sablier.
Le premier cadran solaire dont l’histoire fait mention, est celui que le roi Âchas fit construire dans le temple de Jérusalem, environ 600 ans avant l’ère chrétienne. Selon Hérodote, ce fut Anaximandre qui importa le gnomon à Sparte, d’où bientôt il se propagea dans la Grèce , en Italie et dans les Gaules. L’an 460 de Rome, Lucius Papirius Cursor fit tracer un cadran solaiie près du temple de Quirinus; et pendant plus d’un siècle, cette horloge fut l’admiration de la cité romaine.
Les clepsydres et les sabliers ne sont pas moins anciens que les cadrans solaires. Ils avaient l’avantage sur ceux-ci, de marquer l’heure la nuit comme le jour. La clepsydre primitive, d’après la description qu’en donne Athénée, était d’une extrême simplicité. Elle consistait en un vase d’argile ou de métal, que l’on emplissait d’eau, et que l’on suspendait dans une niche pratiquée pour cet objet. A l’extrémité inférieure du vase, était un tuyau étroit, par lequel l’eau s’échappait goutte à goutte et venait tomber dans un récipient sur lequel les heures étaient divisées. L’eau, en atteignant successivement chacune de ces divisions, marquait ainsi les différentes parties du jour ou de la nuit. On conçoit l’imperfection d’une telle machine, qui fut répandue chez tous les peuples de l’antiquité : les Chaldéens, les Égyptiens, les Phéniciens, etc., en faisaient usage.
j)lusieurs siècles avant la naissance de .Icsus-Christ. On s’en servit également, dans
diverses contrées européennes , jusqu’au dixième siècle de notre èi'e.
Les historiens grecs et latins nous apprennent que le barreau d’Athènes , et plus tard celui de Rome, employaient la clepsydre pour mesurer le temps que l'on accordait aux plaidoyers des avocats. On versait trois parts d’eau égales dans le vase, une pour l’accusateur, l’autre pour l’accusé, la troisième pour le juge. 11 y avait un préposé à la garde de la clepsydre : il était chargé d’avertir l’orateur, aussitôt que sa portion d’eau était épuisée. On arrêtait récoulement de l’eau, pendant la déposition des témoins, la lecture d’un décret, etc.; c’était là : aquam sustinere. Lorsque, dans les cas extraordinaires, les juges doublaient le temps qui était accordé aux orateurs })ar la loi, c’était : clepsydras clepsydris addere.
Platon, Quintilien, Pline, Cicéron, etc., font allusion , dans leurs ouvrages , à cette coutume bizarre et gênante. Platon déclare que , de son temps, les philosophes étaient bien plus heureux que les orateurs : «Ceux-ci, dit-il, sont esclaves d’une misérable clepsydre, tandis que ceux-là sont libres d’étendre leurs discours autant qu’ils le veulent. »
Le sablier ressemblait beaucoup à la clepsydre. Il fut longtemps le régulateur exclusif du temps, pour les classes pauvres. La plupart des paysans du centre delà France s’en servent encore aujourd’hui ; nos marins eux -mêmes en font souvent usage. Cet instrument est trop connu, pour que nous en donnions ici la description; disons seulement que sa marche a toujours été plus défectueuse que celle de la clepsydre, qui d’ailleurs était susceptible de perfectionnement : ceux qu’elle reçut par les soins de Ctésibius d'Alexandrie, l’an 660 de Rome, en firent un instrument nouveau. Vitruvenous apprend que cet habile mécanicien ajouta à la clepsydre plusieurs roues dentées, dont une portait raiguilledesliuée a marquer l’heure sur un cadran : ce fut là le premier pas fait vers l’Horloge purement mécanique.
Durant la décadence romaine, l’Orient devint le foyer d’où partait la lumière. Les arts et les sciences llorissaient alors en Égypte, en Arabie, en Perse, et dans presque toutes les autres contrées de l’Asie centrale : l’Horlogerie se trouve mêlée aux progrès des sciences mathématiques.
Au commencement du neuvième siècle, Aroun-al-Raschid, khalife des Ahassides, envoya à Charlemagne des présents d’un grand prix, parmi lesquels était une clepsydre à rouages, qui passa pour une merveille. Eginhard en fait un pompeux éloge : elle était en airain damasquiné d’or; elle marquait les heures sur un eadran; et, au moment où chacune d’elles venait à s’accomplir, un nombre égal de petites houles de fer tombaient sur un timbre, et le faisaient tinter autant de fois qu’il y avait de nombres marqués par l’aiguille. Aussitôt douze fenêtres s’ouvraient, et l’on en voyait sortir un nombre égal de cavaliers, armés de pied en cap, qui, après diverses évolutions, rentraient dans fintérieur du mécanisme et les fenêtres se refermaient.
Cette clepsydre, aussi belle que curieuse, n’était pas unique dans le monde, comme on le crut généralement à la cour de Charlemagne; car, plus d’un siècle auparavant, plusieurs horloges à peu près semblables avaient été faites on importées en France, notamment celles de Hoëce, de Cassiodore , et celle que le pape Paul I®' envoya h Pépin le Bref.
Peu de temps après l’apparition, en France, de l’Horloge du khalife Aroun-al-Raschid, Pacificus, archevêque de Vérone, en acheva une, bien supérieure à celles de ses devanciers : elle marquait, outre les heures, le quantième du mois, les jours de la semaine, les phases de la lune, etc. ; mais ce n’était encore qu’une clepsydre perfectionnée et savamment exécutée : il lui manquait le poids moteur et l’échappement. Ce fut au commencement du dixième siècle, que furent faites ces deux inventions, et de là, seulement, date le véritable art de l’Horlogerie.
Sous le règne de Hugues Capet, chef de la troisième dynastie des rois de France, l’Horlogerie prit rang parmi les sciences exactes. Un homme, grand par son talent comme par son caractère, vivait alors en France : il s’appelait Gerbert; les montagnes de r.\uvergne l’avaient vu naître. Il avait passé son enfance h garder des troupeaux près d’Aurillac. Un jour, des moines de l’ordre de Saint-Benoît le rencontrèrent dans la campagne : ils s’entretinrent avec lui; et comme ils lui trouvèrent une intelligence précoce, ils le recueillirent dans leur couvent de Saint-Gérauld. Là, Gerbert ne tarda pas à prendre goût pour la vie monastique. Ardent à s’instruire, tous les moments dont il pouvait disposer, il les consacrait à l’étude, si bien, qu’en quelques années, il devint le plus savant de la communauté. Après qu’il eut prononcé ses vœux, le désir d’augmenter ses connaissances scientifiques le fit partir pour l’Espagne. Durant plusieurs années, il fréquenta assidûment les Universités de la péninsule Ibérique. Bientôt il devint trop savant pour l’Espagne ; et, malgré sa piété vraiment sincère, d’ignorants fanatiques l’accusèrent de sorcellerie. Cette accusation pouvant avoir des suites fâcheuses pour lui, il ne voulut pas en attendre le dénoiunent; et, quittant précipitamment la ville de Salamanque, sa
résidence habituelle, il vint à Paris, où il ne tarda pas h se faire de puissants amis. Enfin, après avoir été successivement moine, supérieur du couvent de Bobio, en Italie, archevêque de Reims, précepteur de Robert I", roi de France, et d’Otbon 111, empereur d’Allemagne, qui lui donna le siège de Ravenne, Gerbert, sous le nom de Sylvestre II, monta au trône pontifical, où il mourut en 1003. Ce grand bonnne fit honneur à son pays et à son siècle. 11 possédait presque toutes les langues mortes ou vivantes. 11 était mécanicien, astronome, physicien, géomètre, algébriste, etc. 11 importa en France les chiffres arabes. Au fond de sa cellule de moine, comme au sein de son palais arcbié[)iscopal , son occupation favorite fut la mécanique. 11 était habile dans l’art de construire des cadrans solaires, des clepsydres, des sabliers, des orgues hydrauliques, etc. Ce fut lui qui , le premier , appliqua le poids moteur aux horloges. 11 est, suivant toute irrobabilité , l’inventeur de ce mécanisme admii’able, que l’on nomme \' échappement, la plus belle, la plus nécessaii*e de toutes les inventions qui ont été faites dans l’Hoi'logerie.
Nous n’entreprendrons pas de donner ici la description de ces deux inventions; il nous faudrait l’expliquer par des figures techniques, que ne comporte pas le plan de cet ouvrage. Nous nous bornerons à dire que le poids est encore maintenant le seul moteur des gi’osses horloges. Quant h l’échappement dont nous parlons, il a été uniquement employé en France et dans le monde entier jusqu’à la fin du dix-septième siècle.
Malgré l’importance de ces deux inventions, on s’en servit peu pendant les onzième, douzième et treizième siècles. Durant cette période de trois cents ans, les clepsydres et les sabliers continuèrent d’être presque exclusivement en usage. On en fabriquait qui, ornés et ciselés avec beaucoup d’élégance, contribuaient h la décoration des appartements, comme aujourd’hui les bronzes et les pendules plus ou moins riches.
Au onzième siècle, le rouage de la sonnerie n’était pas encore inventé et adapté aux horloges. Le besoin de cette sonnerie se faisait particulièrement sentir dans les monastères, où les moines étaient obligés de veiller la nuit, à tour de rôle, pour avertir les membres de la communauté des devoirs religieux qu’ils avaient à remplir. 11 y avait aussi des veilleurs de nuit dans toutes les villes de l’Europe ; ils étaient chargés de parcourir les rues et places publiques pour annoncer à haute voix l’heure que marquaient les clepsydres, les horloges ou les sabliers. Cet usage s’est conservé jusqu’à nos jours; et les veilleurs de nuit existent encore en Allemagne, en Hollande, en .\ngleterre, et même dans quelques villes de France.
L’histoire ne nous dit pas quel fut l’inventeur de la sonnerie ; mais il est du moins positif que ce rouage existait au commencement du douzième siècle. La première mention des horloges à sonnerie se trouve dans les Usages de l’ordre de Cîteaux, compilés vers 1120, livre où il est prescrit (chap. 1 14) au sacristain de régler l’horloge, de manière qu’elle sonne et l’éveille avant les matines. Dans un autre chapitre du même livre, il est ordonné aux moines de prolonger la lecture jusqu’à ce que l’horloge sonne. (Voy. Dom Calmet, Commentaire littéral sur la règle de saint Benoît, t. I, p. 279-280).