IV. — Les crimes de la Révolution
Passons maintenant à ses actes, c'est-à-dire à ses crimes. Ils sont la mise en pratique de ce programme que Saint- Just lit adopter par la Convention : « Il faut comprimer là majorité monarchique ou neutre. Ldi république ne sera fondée que le jour où les sans-culottes j seuls représentants de la nation, régneront par droit de conquête, » c'est-à-dire à force de sang versé.
C'est dans ce but qu'on institua le Comité de salut public et les tribunaux révolutionnaires, dont Danton disait : Par eux on a voulu établir la dictatuî^e des citoyens les plus dévoués à la liberté. (Lisez : à la Révolution.)
Les massacres militaires ou juridiques vont commencer.
A Bordeaux, huit cent quatre-vingts notables sont guillotinés avec le maire. Plus de quinze cents personnes encombrent les prisons.
A Marseille, Danton s'écrie : « Il faut donner une grande leçon k l'aristocratie marchande. Nous devons nous montrer aussi terribles envers les marchands qu'envers les prêtres et les nobles. » Là-dessus, douze mille sont proscrits et leurs biens sont mis en vente.
La guillotine fonctionne si bien que Fréron, collaborateur de Danton, écrit : « La commission militaire va un train épouvantable contre les conspirateurs. Ils tombent comme grêle sous le glaive de la loi. »
Plusieurs villes vont être le théâtre de destructions et d'incendies épouvantables.
Un décret de la Convention ordonne que la ville do Lyon, soulevée, serait détruite. Une armée de soixantesept mille hommes l'investit avec huit batteries; seize cent soixante-quatorze maisons s'écroulent, trente et un mille victimes périssent, dit L. Prudhomme.
La ville de Bédoin est rasée; seize cents maisons sont détruites. ,
Aprè^ la prise de Toulon, soulevée aussi, on employa le canon pour se défaire des royalistes. On y compta quatorze mille trois cents victimes, hommes, femmes, enfants ou vieillards, mitraillés, fusillés, massacrés ou noyés dans la mer en se sauvant. Bonaparte avait présidé à l'extermination.
. Il écrivit aux représentants cette lettre sauvage :
« Citoyens représentants, c'est du champ de la gloire, niarcbant dans le sang des traîtres, que je vous annonce ay6ci joie que vos ordres sont exécutés et que la France est vengée. Ni Vâge ni le sexe nont été épargnes. Ceux qui avaient été seulement blessés par le canon républicain ont
été dépêchés pur le glaive de la liberté et le^ baïonnettes de l'égalité.
« Salut aux représentants Robespierre, Lojcune et Fréron.
« Signé : Brutus BoNAPAini:, citoyen sans-culotte. »
En récompense de son civisme, Bonaparte fut promu au grade de chef de bataillon.
L. Prudhomme, le journaliste de la Révolution, ami de Robespierre jeune et qui donne cette lettre (0, recommandait un jour à Bonaparte un jeune homme. « Esl-il terroriste? demanda Bonaparte. — Oui, — A la bonne heure y car il faut des terroristes pour comprimer les royalistes. »
Un autre terroriste, Carrier, à Nantes, disait :
(I Pas de jugement, f -les à l'eau; c'est bien plus
simple. » — Et il noyait par masses, en attachant hommes et femmes dos à dos. C'est ce qu'on appelait les mariages républicains.
« Nous ferons de la France un cimetière, disait-il encore, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière, »
Dans l'Ouest, ces régénérateurs de la France trouvèrent une résistance courageuse et opiniâtre. Les Bretons, population honnête et laborieuse, fidèle à son roi et à sa foi, étaient décidés à mourir plutôt que de subir l'oppression. Dans leurs combats de géants, comme les appelait Napoléon, il fallut à la République, pendant trois ans, de véritables armées commandées par Hoche et Marceau, sous les ordres de Westermann, pour pourvoir les cimetières de victimes de tout âge et de tout sexe... . Prudhomme évalue leur nombre à plus de trois cent mille. Au glaive
(l) Histoire des révolulions de France depuis Louis XV, t. IX, p. l.'îO. Paria,
de la liberté, aux baïonnettes de l'égalité, on ajouta les incendies de la fraternité.
Le 1^' août 1792, un décret de la Convention ordonna au miftistre de la guerre d'envoyer dans la Vendée des matières combustibles de toutes sortes, pour incendier les bois, les taillis, les guérets; d*abattre les forêts, de détruire les habitations des rebelles, de couper les récoltes, de saisir les bestiaux.
On trouvera en note au bas de cette page (0 quelques exemples de la férocité des bleus qui mirent la Vendée à feu et à sang. Parce que les Vendéens usèrent de représailles, leurs agresseurs les qualifièrent de brigands.
On connaît l'affaire de Quiberon, où neuf cent soixantequinze prisonniers tombèrent traîtreusement sous les balles républicaines.
Aux massacres de septembre, du 2 au 5, on avait égorgé à Paris treize cent soixante-huit victimes dans les prisons de l'Abbaye, des Carmes, de Vaugirard, à la Conciergerie, au Châtelet, aux Bernardins, à Saint-Firmin, à Bicêtre, à la Salpêtrière. A Bicêtre, il y avait quarantetrois enfants de quinze à dix-sept ans.
Le 5 septembre, la Commune de Paris invitait, par une
(1) Le 30 janvier 1794, le généra! Grignon, chef de l'une des bandes infernales destinées à délruire la Vendée, entoure la commune de Bon-Père cl la livre aux llarames. Tout le monde est fusillé, le curé en lôte.
Le lendemain, le général accepte le repas que viennent lui offrir vingt habitants du Pin, près Châlillou. en le suppliant do ne pas détruire leur bourg. Après les avoir accueillis et avoir mangé avec eux, il les fait lier et tramer dans un champ voisin, où, au signal convenu, ses soldats les massacrent à coups de sabre et de baïonnette.
Le 30 avril, le général Cambray se vante à Turreau, organisateur des bandex incendiaires, qu'il a fait égorger trois cents personnes inoffensives pour faire un exemple.
Le :.'4 mare 1795, quinze cents Vendéens, hommes, femmes, enfants et vieil' lards, réfugiés dans la forôt do Vézins, à la Bauche des Buissons, sont massacrés. On appelle cet endroit, aujourd'liui, le champ des martyrs
Ou ferait des volumes de faits semblables.
circulaire, toutes les municipalités de France à imiter les massacres exécutés clans les prisons de la capitale. « La nation entière, disait-elle, s'empressera d'adopter ce moyen si nécessaire au salut du peuple. » (Lisez de la République.)
Cet appel à l'assassinat fut entendu. Le 9, Versailles massacrait quarante-quatre prisonniers, et d*autres villes rimitèrent.
Après les victimes du canon, des noyades, des fusillades, de l'incendie et de la guerre civile, nous ne devons pas oublier celles dé la guillotine.
Sous l'Assemblée constituante, leur nombre s^élève à trois mille cinq cejit quarante ; dont douze femmes, vingtdeux enfants ; cent vingt-trois châteaux sont incendiés.
Sous l'Assemblée lé^iislative, on compte huit mille quarante-quatre morts ; dont trois femmes, deux cent quatrevingt-douze prêtres ; soixante-cinq châteaux sont incendiés.
Sous la Convention, dix-huit mille six cent treize (0 personnes sont guillotinées ; dont treize mille six cent vingt-trois hommes du peuple, quatorze cent soixante^ sept femmes d'artisans, douze cent soixante-dix-huit nobles, sept cent cinquante femmes nobles, trois cent soixante religieuses, onze cent trente-cinq prêtres.
Sous le Directoire, il n'y eut que cent cinquante mort^ prêtres ou laïques, trois cents prêtres déportés en Guyane, douze cents autres internés dans les îles de Ré etd'Oléron, huit à neuf mille condamnés à la prison ou à l'exil C^).
Les victimes de la guillotine forment donc un total de plus de trente mille personnes.
(1) Histoire des erreurs et des crimes de la Révolution, par L. Phudhommk, p. 522, Paris, 1797. : , ' .-.: -n \'
(2) La Terreur 'sous le Directoire, d'après les documents inédits, pht^itloi Pierre, Paris, 1887. . >
Nous ne parlons pas des individus devenus fous ou morts de frayeur, des suicidés voulant échapper aux supplices, des femmes mortes en couches prématurées. Prudhomme en porte le nombre à plusieurs milliers pendant la Terreur.
On remarquera que, dans les hécatombes de la Révolution, nous nous sommes borné à citer Paris, Lyon, Bédoin, Toulon, Nantes, Bordeaux, Marseille et la Vendée ; mais, sur toute la surface de la France, des comités révolutionnaires locaux imitaient le tribunal révolutionnaire de Paris. •
Dans le Vaucluse, par exemple, le proconsul Maignet écrivit à Couthon : « Autorisez-moi à former ici un tribunal révolutionnaire. Le nombre des royalistes détenus est de douze mille. Leur translation à Paris demanderait une armée et des vivres pour la route, et le déplacement d'un nombre considérable de témoins. »
Le Comité de salut public fit droit à sa demande. Le 10 mai 1794, la Convention décréta l'établissement, à Orange, d'une Connu issio)i populaire pour juger les ennemis de la Révolution dans les départements de Vaucluse et des Bouches-du-Rhône.
« Les ennemis de la Révolution, dit le décret, sont tous ceux qui,/>ar quelque moyen que ce soit (même la simple émission de l'opinion royaliste), ont cherché à entraver sa marche et à empêcher rallermissement de la République. La peine due à ce crime est la mort î
« Ce 20 mai 1794.
« Signé : Cahnot (0, Couthon, Barrère,
BiLLAin-VAUKNNES. »
(l) On n'est pas étonné de trouver dans une Icltro do Rouget do TIslo, Tauleur do la Marmllaise, et daiéo do Paris, 16 (Uormidor an iv, celte apprécia» lion do Carnol, premier signataire du décret barbare qu'on vient de lire :
« Muni de ce diplôme sanglant, Maignet fit égorger, le premier mois, quatre cent dix-huit personnes des deux sexes. La chute de Robespierre lui arracha heureusement le glaive des mains (0. »
Il faut ajouter, aux longues et funèbres listes de morts qui précèdent, plus de cent cinquante mille individus blancs et noirs, enlr'égorgés aux colonies (2) par suite du stupide décret de la Convention sur l'esclavage. Lorsqu'on apprit cette destrur<ion des colonies, un député s'écria: Périssent les colonies plutôt qu" un principe !
Il ne faut pas oul>lier non plus, parmi les victimes de la Révolution, ceni vingt-trois mille émigrés (3) fuyant leur patrie pour échapper aux assassins. En sauvant leur vie, ils perdaient leur fortune et leurs biens confisqués.
« Le plus lâche, le plus astucieux, le plus féroce des scélérats qui ont égorgé la France : Carnet. »
Et c'est là une des gloires de la Révolulion, qui se valent à peu près toutes. Bientôt après, Carnot était l'adulateur de Napoléon, comte de l'empire, puis royaliste en 1814, puis île nouveau impérialiste pondant les Cent Jours, puis enfin royaliste définitif après la Restauration.
On cherche vainement, à cette époque, un seul honnête homme du côté de la Révolution. Les héros et les martyrs sont du côté des victimes.
(1) Histoire des crimes de la Révolution, par L. Prudhomme, t. VI. Maignet avait choisi pour accusateur public un certain Viot.
Voici l'extrait d'une d iposition faite devant le trihunal criminel du département de Vaucluse siégeant à Avignon.
« Le 8 décembre 17!l4 (18 frimaire an m), est comparu Antoine Paquet, exécuteur des jugements criminels, lequel a déclaré que sur les différentes réquisitions qui lui ont été faites par Viot, accusateur de la Commission populaire établie à Orange, il a mis à mort quatre cent dix-huit personnes des deux sexes pendant le séjour que cette Commission a fait à Orange; que pendant ce temps Viot et Napier se portaient dans les maisons d'arrêt avant que lo déclarant se fût saisi des condamnés à mort, les fouillaient et enlevaient de leurs malles tous les cffels, bijoux, montres, bagues, boucles d'oreilles, chaînes en or au col des femmes, argent et quelquefois les habits, que Viot et Napier apportaient à la Commission pour en faire le partage. »
Cela rappelle les contlamnations prononcées par les juges laïques contre le» eorciers, sous la Renaissance, pour s'approprier leurs biens.
(2) Ihid.
(3) L. Prudhomme, ouvrage cité.
Ici encore les classes populaires fournirent l'immense majorité des victimes, comme toujours (i).
Si Ton additionne toutes ces victimes innocentes, le nombre s'en élève à plus de sept cent mille hommes, femmes, enfants et vieillards.
L. Prudhomme le porte au triple en y comprenant ceux tombés des deux côtés dans les guerres provoquées par la Révolution. Franc républicain d'abord, comme son collaborateur Chaumette, mais indigné des horreurs de la Révolution et éclairé par elles, il charge peut-être ceux qu'il méprise. Quant aux guillotinés, il en donne la liste en deux forts volumes à deux colonnes, avec les noms, prénoms, adresses et qualités de chacun d'eux. Ses relations avec les autorités républicaines le mettaient à même d'avoir ces renseignements.
« On lit bien dans les annales de l'antiquité, dit-il, le récit de plusieurs villes livrées aux flammes par des conquérants farouches ; mais on n'avait pas encore vu des contrées entières, telles que la Vendée, Lyon, Marseille, Bédoin, Toulon, démolies et incendiées de sang-froid par les ordres d'hommes qui se disaient législateurs. »
On ne voit nulle part, en effet, le spectacle d'une barbarie aussi froidement féroce, s'exerçant, non contre un pays conquis, mais contre des compatriotes coupables .seulement de professer des idées différentes sur la forme du gouvernement, tout en voulant aussi la liberté.
Ceux qui commandaient ces atrocités étaient des monstres cent fois pires que ceux qui les exécutaient. Vulgaires
(1) Dans lo chiiïrc des émigrés figurent : '2n,079 hommes ou femmes nobles, 28,721) prèlrcs ou religieux, 4,3..M religieuses, ;J\Î,000 artisans, cultivateurs, ouvriers, clomosti(iues, 9,000 propriétaires, plus do 20,000 négocinnls, t)anquiers, hommes de loi, médecins, noiaires, militaires et marins, entin près do 3,000 eufanls.
bourreaux, ceux-ci pouvaient se croire les agents d'une justice impitoyable, mais commandée par l'intérêt de la patrie. Ceux-là, au contraire, faisaient froidement verser le sang et allumer l'incendie par cruauté et par intérêt. Ils y joignaient l'hypocrisie de leurs semblants de justice; au fond, ils trouvaient que la guillotine ne fonctionnait pas assez vite.