‹ Le Moyen AgeChapitre 3 sur 38 · PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRES

L Préambule. — IL Etat social avant le Moyen Age. — III. Difficultés de Tœuvre régénératrice de l'Eglise.

Préambule.

On a souvent répété, après Joseph de Maistre , que rhistoire, depuis trois siècles, en ce qui touche l'Eglise, est une conspiration contre la vérité, un mensonge perpétuel et flagrant que les savants de France, d'Allemagne et d'Angleterre ont déjà dévoilé en partie.

Jamais cela ne fut plus vrai qu'à propos du sujet qui nous occupe.

Nous ne croyons pas qu'il existe de préjugé plus répandu et plus énorme que celui qui court sur le Moyen Age, précisément à cause du rôle qu'y joua l'Eglise. Le but de cet ouvrage est de donner une idée succincte et exacte de cette période peu connue et pourtant si importante par sa durée, si intéressante par ses vicissitudes, ses gloires et ses malheurs.

On l'accuse d'être une époque de ténèbres et de servi-

tude, et des lettrés qui ne l'ont jamais étudié, dit M. Ch. Louandre, vont jusqu'à prétendre que le clergé, alors, a systématisé l'ignorance et abêti les populations pour les dominer.

On ne parlerait pas autrement de l'époque des druides, ni de l'état social des Gafres et des Hottentots. Eh bien, il s'agit des peuples aujourd'hui les plus avancés dans la civilisation, y compris la France. Il s'agit de l'époque qui a produit Gharlemagne et Alfred le Grand, Philippe Auguste et saint Louis, Alcuin et Suger, saint Bernard, Roger Bacon, Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin; qui a produit des pontifes comme Grégoire VII et Innocent III, des poètes comme le Dante et Pétrarque, des héros comme Godefroid de Bouillon et du Guesclin, des novateurs comme Gutemberg et Christophe Colomb, et tant d'autres génies ou caractères sublimes.

Deux femmes héroïques, sainte Geneviève et Jeanne d'Arc, ouvrent et ferment cette magnifique épopée, où brillent encore sainte Clotilde, Blanche de Castille, la grande comtesse Mathilde et Isabelle la Catholique.

Voilà l'époque qu'on vaudrait rabaisser.

On affecte de l'opposer à la Renaissance, qu'elle a préparée et engendrée dans ce qu'elle a eu de bon, comme Bramante et le Pérugin ont formé Raphaël , né à la frontière du moyen âge, ainsi qu'Erasme, Vasco de Gama, Copernic et Michel-Ange, qui furent aussi ses élèves.

Quels noms plus grands offrent les siècles de Périciès et d'Auguste?

En montrant l'incroyable injustice des préjugés contre cette époque, nous réhabiliterons du même coup l'Eglise, et son œuvre si complètement méconnue, ses intentions si complètement travesties. Nous n'invoquerons que les historiens et les savants qui font autorité; nous accumule-

— dirons leurs témoignages. Notre rôle se bornera souvent à tirer nos conclusions.

Tout procès fait au Moyen Age s'adresse à l'Eglise, parce que son inlluence y fut prépondérante, et qu'on se représente cette influence comme funeste, tandis qu'elle fut salutaire et éclairée. Le préjugé contraire vient des mensonges répandus par l'école historique du xviii® siècle.

En 1769, un disciple de Voltaire, Savérien, dit dans son Histoire des philosophes modernes (0 que l'intelligence était tellement dégradée au Moyen Age, qu'on y avait perdu jusqu'à l'habitude de penser et de raisonner.

On va voir si l'ignorance ou la prévention pouvait émettre un jugement plus opposé à la vérité. Il ne faut pas s'étonner d'une telle bévue de la part du disciple quand le maître n'y avait pas vu plus clair. « Voltaire, dit M. Ernest Renan, ne comprenait ni la Bible, ni le christianisme, ni le moyen âge (^). »

« Là-dessus, dit à son tour Augustin Thierry, il n'est personne parmi nous qui n'en sache plus que Velly, Mably, plus que Voltaire lui-même. Nos historiens modernes présentaient sous le jour le plus faux les événements du moyen âge (3). »

Heureusement, notre siècle a vu se lever une nouvelle école historique savante et loyale, qui, remontée aux sources, sait rendre justice au passé.

Chateaubriand, Augustin Thierry, Guizot, Michelet, qui depuis...., Dareste, Littré, le Play, Démolins, Sémichon, Marins Sepet, Siméon Luce, Lecoy de la Marche, Charles de Monléon et tant d'autres, ont montré ou reconnu dans l'histoire les services et les bienfaits de l'Eglise au

(2) Revue des Deux Mondes, 1" mai 1864.

(3) Dix ans d'éludés hislorique$. Avertissement.

Moyen Age. M. Duruy, qui n'est pas suspect, avoue que « Y Eglise, mère des croyances, fut aussi celle de la pensée, des arts et de la science. Elle ne cherchait , dit-il encore, que le royaume des cieux, elle eut celui de la terre (^). »

Etat social avant le Moyen Age.

Pour se rendre compte du service rendu par le Moyen Age à la civilisation, il faut se faire une idée exacte de l'état social avant lui.

La société romaine s'était élevée , comme la société grecque, à une grande hauteur sous le rapport intellectuel; mais ses institutions et ses mœurs étaient restées birbares. Elle avait produit des poètes, des artistes, dont on admire encore les chefs-d'œuvre ; mais le sensualisme le plus brutal y régnait; le sang humain inondait les amphithéâtres. Des milliers d'esclaves périssaient dans les ergastules ou sur les bords du Tibre. Les femmes de Rome comptaient leurs années par le nombre de leurs maris. Les vices les plus hideux souillaient les hommes les plus illustres. Le sage Caton vendait sa femme. Le vertueux Titus faisait égorger seize cents gladiateurs aux mânes de Vespasien.

Rollin (2) rappelle que le père pouvait tuer son fils sans être sujet à la loi Pompéia contre les parricides ou à la loi Cornélia contre les assassins. Il pouvait le déshériter sans €Q donner aucune raison; il pouvait exposer, vendre ou mettre a mort son enfant nouveau-né.

(1) Histoire du Moyen Age. Préface.

(2) tliitoire romaine, t. XXX, p. 1 07.

Néron se faisait voler des actions de grâces par le Sénat pour le meurtre de sa mère ; il éclairait ses jardins à la llamme qui brûlait les chrétiens. Héliogabale renouvelait les mœurs de Sardanapale.

On ferait des pages et des volumes des faits qui attestent la corruption et la cruauté qui régnaient en souveraines dans la société romaine.

« A peine, dit un savant magistrat, le monde romain commençaitril à subir l'influence chrétienne, qu'il fut envahi par les peuples du Nord.

» Les barbares établis dans les différentes provinces de l'empire s'en disputaient les lambeaux. Des bandes à demi sauvages se pressaient vers Rome, et bientôt la capitale de l'ancien monde fut pillée et livrée aux flammes. Une ombre d'empire subsista encore un demi-siècle après le sac de Rome, pour fmir avec le v^ siècle, après une longue agonie.

j> L'Eglise se trouva alors en présence d'ennemis nouveaux. Elle avait combattu la corruption romaine, il lui fallut lutter contre la cruauté des barbares CO. »

Ces deux sociétés, l'une vieille et civilisée, mais corrompue, l'autre jeune et honnête, mais barbare et cruelle, voilà le double champ d'action de l'Eglise au seuil du Moyen Age. Moraliser, instruire de tels élèves, en faire une société chrétienne, telle était sa mission.

« C'est un curieux phénomène, dit Philarète Chasles, que la création de la société chrétienne. Combattue pendant quatre siècles par le fer, le feu, la dent des bêtes féroces, la haine du peuple, la colère des empereurs et l'invasion des barbares, elle s'est emparée du monde. Par quel miracle ? Par la force morale triomphant de la force physique (2). »

(1) D'EspiNAY. Influence du droit canonique sur la législation française. <2) Le Moyen Age, p. 61.

C*est le plus beau spectacle que l'histoire ait jamais offert à la conscience humaine.

La force morale se personnifiait dans l'Eglise armée de l'Evangile.

Dilficultés de l'œuvre régénératrice entreprise par l'Eglise.

M. Guizot explique parfaitement l'état social d'alors et, par suite, les obstacles que l'Eglise eut à vaincre.

« Deux éléments opposés, dit-il, divisaient le monde romain au v"" siècle : la société civile et la société religieuse. Bien que les souverains et les peuples eussent, en grande partie, embrassé le christianisme, au fond, la société civile était païenne; elle tenait du paganisme ses lois, ses institutions et ses mœurs. »

Aussi, pendant longtemps le conflit subsista-t-il entre des éléments si disparates.

« C'est le caractère propre du Moyen Age, dit encore M. Guizot, que la férocité des temps barbares y persista à côté des sentiments chevaleresques et de la ferveur chrétienne. La guerre était alors la passion et la vie habituelle des hommes ; ils la faisaient sans motifs, par emportement ou par passe-temps ; et, en la faisant, ils se livraient à tous les actes de violence, de vengeance, de colère brutale ou d'amusement féroce que la guerre provoque.

» En même temps, les élans généreux de la chevalerie féodale, les sympathies de la piété chrétienne, les affections tendres, les dévouements fidèles, les goûts nobles, fermentaient dans les âmes. La nature humaine apparaissait avec ses contradictions (0. »

(1) HiMt. de France, t. I.

Un autre écrivain a récemment dépeint ces contradictions.

« L'Eglise avait trouve des peuples complètement barbares, alors qu'ils s'appelaient Allemands, Germains, Franks, Wisigoths, Lombards. Elle est en train de les traînailler, de les élever, de leur apprendre à se dompter, de les civiliser en un mot ; mais leur éducation est loin d'être achevée. C'est à l'âge de jeunesse fougueuse que sont les nations chrétiennes au Moyen Age ; nobles enfants par leurs aspirations, leur baptême et leur foi vive, mais avec tous les instincts d'enfants du Nord sortis des forêts. Aussi, que de moments pénibles au milieu de leurs progrès! Que de retours à leur ancienne nature, à leurs instincts barbares, que l'Eglise réprime toujours sans jamais se décourager (*). »

« Je sens deux hommes en moi, » disait Pascal ; on peut en dire autant de l'homme du Moyen Age, surtout dans sa première moitié. L'œuvre de l'Eglise fut de faire prédominer le chrétien sur le barbare, qui ne meurt jamais complètement.

Cette œuvre demanda des siècles. Nous allons assister aux laborieux et incessants efforts de l'Eglise pour arriver au double affranchissement intellectuel et social des peuples. Tout ce que le Moyen Age eut de bon et fit de bien, tout ce qu'il sut, il le dut à ses papes, à ses évêques, à ses moines : sa foi nouvelle, la morale et les vertus qui en découlèrent, son droit public chrétien, ses arts et ses lettres.

Malgré les obstacles innombrables et de toutes sortes contre lesquels l'Eglise eut à lutter pour accomplir son oeuvre civilisatrice, elle a fini par triompher à force de

(1) Entrée des Israélites dans la société française, par l'abbé Lémann, p. 188,

persévérance et de dévouement. La société chrétienne fondée par elle s'éleva lentement, mais progressivement et sûrement, jusqu'à la splendeur morale et intellectuelle du XIII® siècle.

On verra que le Moyen Age, malgré sa barbarie et ses lacunes, malgré l'imperfection d'une science naissante et les défauts d'une société en formation, mérite moins qu'aucune période de l'antiquité, d'être qualifié d'époque de ténèbres et de servitude. Il fut une période de vicissitudes inouïes entre deux cataclysmes : la chute de l'empire d'Occident, et celle de l'empire d'Orient. Ces vicissitudes comportent des alternatives de progrès et de décadence. La civilisation devait finir par l'emporter, parce que l'élément progressif dépassait de beaucoup l'élément adverse, et elle l'emporta en effet. Par le résultat, il est clair que le Moyen Age, en somme, a dû être supérieur aux âges antérieurs, puisque la civilisation moderne en est sortie.

Il y aurait contradiction dans les termes à dire qu'une époque de ténèbres a produit la civilisation dont le XII® siècle fut l'efflorescence, et le xuf l'épanouissement, sous le rapport scientifique, philosophique et même politique. Car jamais souverain plus remarquable que saint Louis, par son administration, sa loyauté, sa bravoure et ses vertus, ne monta sur un trône. Son ascendant en Europe était tel, qu'il fut choisi pour arbitre entre le pape et l'empereur, puis entre le roi d'Angleterre et ses barons.

Voltaire lui-même lui rend un solennel hommage, et Littré n'hésite pas à appeler son siècle : le grand siècle de la France. Nous verrons M. Duruy exprimer l'avis que, sans les guerres qui ont désolé le xiv® siècle, la Renaissance eût daté du xiii%

Plus on avance dans Télude consciencieuse du Moyen Age, plus on découvre^ qu'il fut l'épanouissement de l'intelligence et de la vertu, de la justice et de la liberté, par TEglise. Mais c'est précisément parce que l'Eglise a été le moteur de tout progrès à cette époque, que ses adversaires nient le bienfait, en haine du bienfaiteur. On ne sait pas à quel point les préjugés antireligieux obscurcissent le jugement d'hommes honorables et éclairés, dès que l'Eglise est en cause. Dupes de faussaires historiques, ils restent prisonniers de leurs préjugés et s'y complaisent. La Fontaine l'a dit ;

L'homme est de glace aux vérités, Il est de feu pour le mensonge.

Ces réflexions préliminaires feront comprendre à priori ce que vaut l'accusation si légèrement lancée contre l'Eglise à propos du Moyen Age.

Nous allons examiner, d'abord, s'il fut une époque de ténèbres; nous verrons, dans la seconde partie de ces Etudes, s'il fut une époque de servitude.

Certes, il y eut, au Moyen Age, des périodes de torpeur •et de sommeil des études, mais moins générales et moins prolongées que chez n'importe quel peuple de l'antiquité. C'est une erreur absolue de croire que, dans son ensemble, ie Moyen Age fut moins studieux qu'aucun âge antérieur, ^t surtout que l'Eglise en ait été cause. C'est le contraire qui est vrai.

Jamais l'antiquité ne s'était occupée de l'instruction populaire comme elle le fit. Athènes et Rome n'avaient pas tant d'écoles. L'enseignement, caché au peuple, y était îe privilège d'une caste. Il est tout naturel que des peuples à esclaves aient été moins éclairés que ceux que l'Eglise instruisit et affranchit si bien, que, dès le xi'' siècle, ils

arrivaient à se gouverner, dans leurs communes, avec une intelligence et une indépendance admirées par MM. Guizot, Aug. Thierry, Michelet et tant d'autres.

Même à part les esclaves, la plèbe, plebs romana, n'était jamais arrivée à cette dignité. Nous verrons cela dans la seconde partie de ces Etudes.

Ce n'est pas seulement d'instruction que l'Eglise s'occupait dans les écoles épiscopales et monastiques dont nous allons esquisser rapidement l'histoire et les services, c'est aussi, et avant tout, d'éducation.

L'homme n'est pas seulement un esprit, il est aussi une âme; son cœur, comme sa tête, a besoin de direction et de culture. Sans cela on peut être, disait Lacordaire, un homme de génie et n'être qu'un misérable. L'Eglise, qui a un sens philosophique profond, connaît mieux que qui que ce soit la nature humaine; aussi s'occupait-elle de tout l'homme. Pour éclairer les esprits, elle avait les lettres et les sciences; pour élever les âmes, elle avait l'Evangile.

C'est avec ces deux moteurs qu'elle transforma les barbares en chrétiens, et créa une civilisation inconnue jusque-là dans l'histoire du monde.

L'instruction n'y eût pas suffi ; elle ne fait que des savants, elle ne fait pas des hommes.

Là est l'immense supériorité de l'enseignement chrétien

^ur ce qu'on appelle aujourd'hui l'enseignement laïque^

l[ui s'occupe beaucoup de science, fort peu de morale.

■ ^.ussi voit-on beaucoup de petits prodiges, mais non de

' les grandes âmes et de ces caractères chevaleresques si

communs au Moyen Age.

L'Eglise, qu'on méconnaît, devrait être bénie.

A peine sortie des catacombes, elle va commencer son ceuvre civilisatrice, en joignant à l'évangélisation les tra-

vaux de l'esprit, qui sont de l'essence de son tempérament. Les hommes d'église, portés par nature et par devoir à la méditation des questions les plus élevées de la philosophie et de la théologie : le bien et le mal, le créateur et la création, les rapports de Dieu et de l'homme, notre origine et nos fins dernières, devaient être instinctivement portés aussi aux investigations de la science. Elle était un auxiliaire pour expliquer, étayer ou défendre leurs dogmes, et prouver l'accord de la foi et de la science pour qui les connaît réellement l'une et l'autre.

C'est ainsi qu'ils l'entendirent.

Nous allons assister à l'organisation successive, par l'Eglise, de l'instruction universelle et souvent gratuite. Sur ce sujet, nos gouvernants modernes ont débité bruyamment de grands mots; l'Eglise a fait en silence de grandes choses.

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