‹ Le Moyen AgeChapitre 30 sur 38 · Epilogue · texte numérisé non relu

Epilogue

Aujourd'hui, l'œuvre de l'Eglise au Moyen Age est détruite.

Entamée par l'esprit païen de la Renaissance et l'esprit

de révolte de la prétendue Réforme, elle a été anéantie par la Révolution.

^ Bien que les historiens consciencieux et les intelligences d'élite lui rendent enfin justice, on la méconnaît encore dans les classes non éclairées.

Pourquoi ? Il y en a deux raisons.

La première, c'est qu'on confond presque toujours le Moyen Age avec l'ancien régime , qui avait fait ou laissé revivre l'absolutisme et les abus antiques.

La seconde, c'est que le Moyen Age était religieux. Il rendait au Créateur l'hommage que lui doit toute créature raisonnable ; il était reconnaissant envers l'Eglise, sa libératrice : voilà son crime.

Ses ennemis, aujourd'hui, repoussent l'idée même de Dieu. Ils s'imaginent, tout de bon, que la religion est un signe de faiblesse intellectuelle, et que l'irréligion en est un de haute intelligence. Là-dessus, munis du certificat qu'ils se sont eux-mêmes décerné, ils s'admirent et travaillent à anéantir l'Eglise, sans s'apercevoir que c'est à elle que leurs ancêtres ont dû leurs mœurs, leur savoir et leurs libertés. Ils étaient sous sa tutelle au Moyen Age, et c'est pour s'être affranchi de cette tutelle, à partir de la Renaissance, que ces libertés ont souffert ou disparu sous l'ancien régime.

Nos adversaires ne se doutent pas qu'ils sont, à leur tour, des types du Moyen Age. Ils le recommencent. Seulement ils représentent l'élément barbare et destructeur, qui y combattait, comme eux, la civilisation chrétienne.

Cet élément fut vaincu après des siècles de luttes. Les despotes comme Philippe le Bel, les licencieux comme l'empereur Henri IV et le roi Henri VIII, les hérétiques comme Luther et Calvin, puis les encyclopédistes et les révolutionnaires, ont essayé depuis cinq siècles une

revanche. Ils croient la tenir en ce moment. Ils seront encore vaincus.

L'Eglise du Christ a survécu aux Néron et aux Dioclétien, aux Attila et aux Genséric, à leurs successeurs royaux ou hérétiques ; elle a survécu à Voltaire et à Rousseau, à Robespierre et à Danton ; elle survivra à leurs pareils du temps présent et de Tavenir.

La lutte sera longue et ardente, parce que, depuis le Moyen Age, les peuples ont été trompés de longue main sur son compte, par les princes, les sophistes et la Révolution, comme autrefois par les chefs de la Synagogue, les empereurs romains et leurs préfets.

En même temps que l'irréligion a créé une race de trompeurs, elle a créé une race de dupes. La crédulité a remplacé chez le peuple la croyance. Au Moyen Age, il ne croyait qu'aux honeêtes gens, et pour les juger il avait leur conduite, thermomètre sûr et à sa portée, dans la société d'alors, où la vie privée, même, n'était pas murée comme la nôtre. Il pouvait apprécier un homme, comme un arbre, à ses fruits. Il ne peut plus distinguer aujourd'hui ceux qui le prêchent dans leur intérêt ou dans le sien. Il reçoit, d'un comité qu'il ne connaît pas, le bulletin qu'il doit jeter dans l'urne électorale ; il ne connaît pas davantage ceux pour qui il vote. Il est dupe tous les jours de réclames financières ou commerciales qui visent sa bourse, de spéculateurs qui falsifient ses aliments, d'écrivains qui falsifient l'histoire, de pervers qui vicient son cœur et faussent son jugement, de sceptiques qui lui ôlent sa foi consolatrice. Il ne croit plus à Dieu, mais il croit à son journal ; il fait son idole du politicien qui le flatte et lui promet le partage du bien d'autrui.

Le peuple, au Moyen Age, était simple mais sensé,

aujouririiui il est orgueilleux, mais gobeur, c'est-à-dire doublement ridicule. Privé de l'esprit recteur qui était sa boussole, il se laisse prendre aux discours des rhéteurs et aux amorces des ambitieux qui briguent sa voix. Il est la proie de l'habileté et du mensonge qui régnent en maîtres.

Il est facile d'indiquer les étapes parcourues par l'esprit humain pour en arriver là. Pour cela quelques répéti* tions ne doivent pas nous arrêter.

Le résultat de l'influence chrétienne, au Moyen Age, avait été l'essor de la science, la victoire du bien sur le mal, de la liberté sur l'esclavage et la tyrannie. Mais, par cela seul, l'Eglise, organe du christianisme et agent de ses triomphes, avait accumulé les haines des passions refrénées, frémissant sous le joug. Les ambitieux, les tyrans, les luxurieux, les violateurs de la morale et du droit aspiraient à la revanche. Ils voulaient reconquérir la LIBERTÉ DU MAL, la sculc liberté comprimée par l'Eglise.

La fin du Moyen Age, la fm de ses vertus et de ses libertés, c'est le commencement de la Renaissance grécopaïenne faisant la guerre timidement d'abord, ouvertement ensuite, à l'envoyée du Christ. Cette guerre dure depuis cinq siècles. Elle a eu quatre phases principales, qui marquent, chacune, une des étapes dont nous avons parlé.

Philippe le Bel fournit la première. Son agression violente contre l'Eglise est le point de départ de la scission entre celle-ci et la société civile. Cette scission coïncide avec le retour au droit public romain favorable au despotisme. « La tyrannie, dit M. de Monléon, s'essaie, dans les livres et les traités, à se donner elle-même pour le droit. » Les menées procédurières remplacent les voies droites de la probité et de l'honneur.

C'est le règne des légistes ou juristes qui ont donné

naissance à ces vieux proverbes latins d'une énergie intraduisible : Juristœ sunt jurgistœ ; juris periti sunt juris perditi ; legum doctores sunt legum dolores ; jurisconsultuSyruris tumultus (^).

Les hérésies du xvi^ siècle, filles de la Renaissance, forment la seconde étape dans la voie de la révolte qui éloigne de l'Eglise, et, par suite, sape les fondements de son œuvre sociale.

Le fougueux Luther, violateur de ses vœux, séducteur de Catherine de Bora, à qui il fait violer les siens, Fauteur éhonté des Propos de table, a le front de se poser en réformateur, en fondateur de religion, comme Mahomet ou M. Loyson; il met dans ses intérêts les princes alléchés par les tentations que nous avons dites; il est hardi, éloquent, la foule se laisse prendre à ses discours.

Le froid et sanguinaire Calvin, l'exilé fleurdelisé de Noyon, l'imite; il provoque la seconde grande révolte religieuse; le peuple s'y laisse prendre.

En Angleterre, Henri VIIl, Elisabeth, Cromwell, types de la tyrannie, consomment, par la violence, la rupture de leur patrie avec l'Eglise. Le peuple anglais s'y laisse prendre.

Est-ce qu'il n'y a pas toujours d'habiles avocats pour gagner les mauvaises causes, tantôt avec la complicité des juges, tantôt avec la connivence de nos passions et de l'ignorance populaire?

Les sceptiques, ligués avec les protestants, font honneur au protestantisme d'avoir apporté la liberté, et partout il a été implanté par la force : en Suède par Gustave Wasa,

(1) Ce qui veut dire : Les juristes sont des instigateurs de querelles; les habiles du droit en sont les destructeurs; les docteurs des lois en sont le» fraudeurs; les jurisconsultes sont des artisans de troubles.

en Danemark par Ghristiern, dans la Suisse romande par le Sénat de Berne, en Angleterre par Henri VIII, dans la Hesse par le landgrave Philippe. Nulle part il n'a dû son triomphe à la persuasion et à la liberté. « Partout où la persécution ne le soutenait pas, dit Edgar Quinet, le protestantisme ne tardait pas à disparaître (0. »

N'importe, ses dupes sont innombrables comme celles de la Révolution.

Pendant ces révoltes sous prétexte de réforme, la seule réforme véritable était celle opérée dans et par l'Eglise, au concile de Trente, et qui montra au monde cette constellation de saintes et grandes figures dont nous avons parlé.

Ce fut la grande Renaissance catholique.

Après l'audace des sectaires religieux, que ne pouvaiton craindre de sceptiques comme Voltaire, de sophistes comme Rousseau , et de la crédulité de leurs dupes ou complices? Ils vont marquer la troisième étape dans la voie rétrograde où le monde marche, croyant aller en avant.

Comme tous ses prédécesseurs. Voltaire obéit à la loi historique qui veut que les adversaires de l'Eglise soient entachés d'immoralité (2). L'anneau de saint Louis, avec sa belle devise : Dieu, France et Marguerite^ résumait les trois nobles amours de l'homme du Moyen Age : son Dieu, sa patrie, son foyer. Voltaire a vilipendé sa mère, sa patrie et son Dieu. Grand seigneur corrompu et corrupteur, avare et fripon, hypocrite et persécuteur, spéculant sur la traite des noirs, volant ses libraires, chassé de l'ambassade de France à la Haye, chassé par Frédéric pour sa

(1) Marnix de Sainte- Aldegonde. Introduction.

(2) Voir la correspondance de Voltaire. — Ménage et finances de Voltaire,

par NlCOLARDOT.

méchanceté et ses vilenies, ce prince des menteurs a été qualifié de dernier des hommes par un témoin irrécusable de sa honteuse vie (0.

Voilà l'homme qui ose se poser comme l'ennemi personnel du Christ, tout en communiant devant ses vassaux.

Il a infiniment d'esprit; la foule s'y laisse prendre. A son instigation, elle insulte l'Eglise, qui l'avait instruite et affranchie ; elle exalte Voltaire, qui l'appelait la canaille et ne voulait pas qu'on l'instruisît.

Et on parle de la crédulité du Moyen Age !

Voici Jean-Jacques Rousseau, sophiste hypocondre, fripon aussi, lâche et menteur aussi, qui fait chasser une servante pour un larcin qu'il a commis, qui abandonne une femme qu'il a ruinée en vivant à ses dépens ; père dénaturé qui met ses enfants au Tour, Il dit au peuple qu'il est souverain; le peuple, dupe de cette fiction, s'y laisse prendre. Il croit aux beaux parleurs et aux phrases sonores.

Le xviii® siècle a pris ces deux idoles pour guides et pour pilotes dans la tempête qui se préparait.

Cette tempête, c'est la Révolution, quatrième et dernière étape sur la route des utopies, des mensonges et de la désorganisation sociale.

C'est encore une loi de l'histoire que toute vraie réforme, tout véritable progrès, ont été provoqués par des hommes honorables, désintéressés, vertueux; que ces réformes et ces progrès se traduisent par une plus grande somme de bonheur, de paix et d'union.

Eh bien, la Révolution française offre tout le contraire dans ses promoteurs et dans ses résultats. Elle n'a en

(1) Sa nièce, M"" Deuià.

propre que le mal qu'elle a fait et qui dure encore. L*habileté de ses partisans a consisté à lui attribuer le mérite du mouvement réformiste de 1786 à 1789, qu'elle a, au contraire, fait dévier.

€ La Révolution, a-t-on dit, est une voleuse qui a soustrait et démarqué l'œuvre de la royauté. On a voulu l'expliquer et la légitimer en disant qu'elle a deux aspects et porte sur deux pôles : un pôle négatif et un pôle positif ou affirmatif: celui de la destruction, mais aussi celui de l'édification.

« Oui, sans doute, on peut dire que la Révolution a deux aspects, deux pôles, mais il faut ajouter : le positif, c'est ce qu'elle a volé au roi, copié du roi. Elle n'a, en propre, que le négatif, c'est-à-dire le mal qu'elle a fait.

« La Révolution s'est comportée, en politique, comme le protestantisme en religion. Lui aussi fut un composé de positif et de négatif. Mais le positif est ce qu'ii a copié de l'Eglise, conservé d'elle. Il ne vit que de ce qu'il lui a emprunté. Le négatif, c'est ce qui lui appartient en propre; c!est-à-dire le schisme et la révolte contre l'institution de Jésus-Christ, qui ont produit, chez lui, la décadence du christianisme (0. »

Ainsi en est-il de la Révolution.

Où sont les progrès que la France lui doit?

A peine avait-elle triomphé, elle remplaçait Dieu par la déesse Raison, promenée sur un char dans la personne d'une prostituée. C'était le progrès religieux.

Quant au progrès politique, elle le cherche encore après dix constitutions, cent mille lois et vingt gouvernements tombés les uns sur les autres, depuis cent ans, comme des châteaux de cartes. Elle a produit les divisions so-

(1) L'entrée des Israélites dans la société française, par Tabbé LéMANN.

ciales, l'anarchie, qui a conduit à l'invasion puis à la dictature. Elle avait promis au peuple égalité, richesse et bonheur, elle a fait banqueroute à toutes ses promesses.

Voilà, vu de haut, l'ensemble de son œuvre; elle est toute négative. En présence de son incapacité, de ses mensonges et de ses crimes, comme on t'estime et comme on t'aime, honnête Moyen Age !

Nous ne croyons pas que le peuple, alors, avec son sens pratique et droit, se fût laissé ainsi piper par les hérésies delà Renaissance, envahir par l'absolutisme de l'ancien régime, tromper par les prétendus philosophes de l'Encyclopédie, dominer par les terroristes de la Révolution, ou par ses habiles héritiers qui l'exploitent aujourd'hui.

La science avancée et les progrès matériels de notre société ne nous éblouissent pas. Elle est plus savante, plus brillante, mieux organisée administrativement que celle du Moyen Age, mais l'abaissement des caractères est proverbial, le sens moral public et privé diminue sans cesse; les scandales abondent. C'est là, dans l'histoire, le signe de la décadence des empires, et Rome en était là au moment de sa chute. Elle avait perdu ses mœurs et ses vertus civiques, sa foi à ses dieux; elle était mûre pour le triomphe des invasions barbares.

Les peuples du Nord qui l'ont mise à sac sont encore là aussi, nous convoitant et rêvant de nous démembrer pendant que nous faisons la guerre au « nommé Dieu. »

Nous avons une magnifique armée, les engins de guerre les plus formidablos et les plus perfectionnés, des hommes et de l'argent. D'où vient donc que de grands et patriotes penseurs redoutent les chances dos luttes à venir? C'est qu'ils voient l'état moral créé par l'esprit révolutionnaire, régoïsmc, l'indiscipline, les divisions intestines, enfin notre isolement.

Nous avons la rnélinite et le fusil Lobel ; nous n'avons plus les fortes mœurs nées do la foi de nos pères. La France chrétienne est restée pendant dix siècles à la tête des nations; depuis un siècle elle a bien eu encore de glorieux soubresauts, mais le chancre irréligieux et révolutionnaire la condamnait à déchoir momentanément du premier rang. Laxe du monde politique est changé. D'autres qu'elle ont pris, en ce moment, sa place dans les destinées du monde. Elle la reprendra, nous en avons le ferme espoir, parce qu'elle commence à ouvrir les yeux; comme Glovis elle brûlera encore une fois ce qu'elle a adoré et adorera ce qu'elle a brûlé.

Dieu sauve la France de l'athéisme qui la ronge et de l'idolâtrie révolutionnaire qui la divise! Dieu lui rende, avec la foi et les vertus du Moyen Age, des Gharlemagne et des saint Louis, des Alcuin et des Suger, des Albert le Grand et des Roger Bacon, des Jeanne d'Arc et des Duguesclin !

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