‹ Le moyen age médicalChapitre 72 sur 89 · Savant, idoneus · texte numérisé non relu

Savant, idoneus

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Débat de Folie et d'Amour

Moralité en prose, en 5 discours et a 6 personnages, de Louise Labé, dite la Belle Cordière (1556).

L’amour a, de tous temps, servi de sujet inépuisable d’analyse et d’observation, non seulement aux poètes et aux romanciers, mais aux moralistes et aux médecins. Les psychologues l’ont toujours considéré, quand il est excessif, comme une cause de folie. Et, quoique Esquirol ait écrit que « l’amour a perdu son empire en France, l’indifférence des esprits ayant gagné les cœurs, et les passions amoureuses n’ayant ni l’exaltation ni la pureté qui engendrent la folie érotique », — le savant aliéniste n’a pas moins constaté, dans ses Tableaux des causes morales de la Jolie , que sur 323 cas l’amour figurait pour 46 dans les classes pauvres, et pour 25 sur 167 dans les classes riches.

Ces relations étroites entre la Folie et l’Amour, admises depuis que les hommes vivent en société, ont servi de texte à cette

moralité du moyen âge connue sous le nom de Débat de Folie et d' Amour , œuvre curieuse et pleine de finesse, malgré la forme badine employée par l’auteur. En voici l’analyse :

Amour et Folie arrivent en môme temps pour assister à un grand festin auquel Jupiter avait convié tous les dieux. Folie, pleine d’arrogance, veut entrer dans la salle du festin avant l’Amour, et le bouscule pour arriver à ses fins. Le petit dieu vindicatif se venge en lui décochant une flèche. Mais Folie l’évite, en se rendant invisible ; et, dans sa colère, se jette sur l’Amour, lui arrache les yeux, et habilement applique ensuite un bandeau sur la blessure.

Amour, au désespoir d’avoir perdu la vue, va implorer le secours de sa mère. Celle-ci veut lui ôter son bandeau, mais ses tentatives sont inutiles : les nœuds sont indissolubles.

Vénus aussitôt en appelle à la justice de Jupiter ; elle réclame une punition pour l’outrage fait à son fils bien-aimé. Le père des dieux accepte l’arbitrage et fait comparoir les parties devant son tribunal. Mercure sert d’avocat à Folie, et Apollon plaide pour l’Amour.

Dans l’interrogatoire , l’Amour veut apprendre à Jupiter la façon d’aimer et lui conseille, s’il veut connaître le vrai bonheur, de descendre sur la terre, de se dépouiller de sa grandeur, et, sous la figure d’un simple mortel , de chercher à plaire à quelque beauté.

Apollon parle ensuite pour son client, le

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jeune Cupidon. Et il est tellement éloquent que tous les dieux sont séduits et veulent condamner Folie sans l’entendre. Mais Jupiter lait respecter l’impartialité de son tribunal; il donne la parole à Mercure, qui plaide avec grande éloquence et arrive à convaincre la moitié du jury olympien que Folie est non coupable.

Jupiter est indécis. En sage président, il rend cet arrêt : « Pour la difficulté et impor- » tance de vos différents et diversité d’opi- » nions, nous avons remis votre affaire d’ici » à trois fois sept fois neuf siècles (18900 » ans), et Folie guidera l’Aveugle, et le con- » duira par tout où bon lui semblera : Et sur » la restitution de ses yeux, après en avoir » parlé aux Parques, en sera ordonné. »

Amour et Folie seront donc éternels sur la terre; ils seront liés l’un à l’autre, pour le bonheur de l’humanité et pour celui des psychologues , philosophes et moralistes , qui trouveront longtemps encore avec eux des sujets toujours nouveaux de méditations et d’études. Et les aliénistes continueront à à s’en faire, par leurs soins, de nombreux clients.

3Î2 LA MÉbECINE DANS LA LITTERAtURË

La Trésorière.

Comédie de Jacques Grevin.

Nous devons une mention à Jacques Grévin, médecin et poète du xvie siècle, né à Clermont-en-Beauvoisis. Il s’éprit, dès sa plus tendre jeunesse, de la fille d’un de ses confrères, Charles Estienne, laquelle lui préféra un docteur du nom de Jean Liebaut, auteur de la Maison rustique. Pour se consoler, il s’adonna à la poésie et y surpassa Jodelle, l’auteur de Cléopâtre et de Didon. Il suivit à Turin Marguerite de France, femme du duc de Savoie, dont il était le médecin, et mourut en 1570.

Il a laissé plusieurs ouvrages en vers, parmi lesquels la Trésorière, dont le sujet consiste dans les amours adultères et vénales de la femme d’un financier. Comme étude de mœurs, nous n'avons à citer que ces réflexions un peu légères sur les femmes, réflexions qui servent de moralité à la comédie :

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Puis, j’ai entendu bien souvent Que d’une femme le devant Ressemble cette lampe ardente Qui est dans l’église pendante,

Afin d’allumer les chandelles De toutes les offrandes nouvelles :

Elle en allume infinité Sans perdre rien de sa clarté.

Aussi la femme a beau changer Un familier à l’étranger,

L’étranger au premier venu,

Toujours son cas est maintenu En son entier, si d’aventure Elle n’y mêle quelqu’ ordure.

Et si dit-on communément,

Qu’après le doux ébattement Du jeu d’amour, il n’y apert plus Le tablier rebaissé dessus.

Notre confrère n’avait pas, comme on le voit, une haute opinion de la vertu des femmes de son temps. C’est à la syphilis qu’il fait évidemment allusion dans ce passage :

Si d’aventure Elle n’y mêle quelqu’ordure.

Il faut se rappeler que cette maladie sévissait fortement aussi bien dans les villes que dans les campagnes à l’époque de Jacques Grévin, et qu’on l’observait autant dans les hautes classes sociales que dans les moyennes et les plus infimes.

LA MÉDËClNTE DANS LA LlTTÉRATÜftE

Lucelle. — L’Innocence découverte.

Nos pharmaciens délivrent souvent, et malgré la loi, des potions narcotiques sans ordonnance ; il en était de même autrefois, comme nous allons le voir dans unecomédie du xvie siècle, de Louis le Jars. Le titre en est : « Lucelle ».

Au moment où un riche banquier accorde la main de sa fille Lucelle au baron de Saint- Amour, il apprend, par son valet, que celle-ci est mariée secrètement au jeune Ascagne, employé à ses comptes. Dans sa colère, notre banquier présenteà Ascagne un pistolet etun gobelet de poison, lui laissant le choix du genre de mort. Ascagne choisit le poison. Il prend bravement la moitié du breuvage et tombe inanimé. Le père fait alors porter le corps du jeune homme et le reste du poison à sa fille, qui n’hésite pas à boire sa part. Et, comme son amant, elle tombe sans connaissance.

Presqu’immédiatement après ce double empoisonnement, on voit arriver un cour-

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rier qui demande Ascagne, et qui annonce que celui-ci est un prince polonais. Le banquier est au désespoir ; il envoie quérir surle-champ l’apothicaire, qui a fourni le poison, lequel apothicaire avoue alors n’avoir donné qu’un somnifère, dont il neutralise aussitôt l’effet. Conclusion : Scène d’attendrissement, de pardon, de joie,... et mariage, cela va sans dire.

Voici maintenant le pendant de l’histoire :

Il arrivait quelquefois que les médecins délivraient eux-mêmes des médicaments toxiques, sans se soucier des droits du medicamentarius uenenum coquens du voisinage. Jean Auvray, avocat au Parlement et poète, a mis ce fait en évidence dans une tragicomédie intitulée : « L’innocence découverte ».

Disons tout de suite que c’est l’histoire bourgeoise de Phèdreet d’Hippolyte. Marsilie en effet est éprise de Fabrice, fils de Phocus, son mari. Son amour est tellement violent qu’elle en tombe malade. Et dans une visite que lui rend Fabrice, celui-ci apprend la passion qu’elle éprouve et la combat loyalement. Marsilie comprenant l’infamie de sa conduite, veut se tuer ; mais, pour la calmer, Fabrice lui promet de satisfaire son ardeur, un jour que son père sera absent. Phocus ne tarde pas à partir en voyage, Marsilie rappelle à Fabrice la promesse qu’il lui a faite. Mais Fabrice lui répond avec mépris et la quitte avec horreur.

Conseillée par sa nourrice, Marsilie con-

sent à faire mourir Fabrice : elle envoie son valet Thomas chercher du poison chez un médecin. Le malheureux Thomas est bien embarrassé pour dire ce qu’il veut, et il finit par consulter le docteur sur une maladie imaginaire qu’il lui explique de la manière suivante :

Monsieur, ces jours passés, mon maître qui excède Les Perses de coisine et metz délicieux,

Fait un fort beau festin, tel que celui des Dieux,

Aux nopces de Thétis, où moi le plus notable De tous les serviteurs, servois dessus la table.

Là, par ordre, j’allois tous les plats compassant,

En lozange, en q narré, en triangle, en croissant,

Quand de fortune un pet, d’une horrible furie,

Dans mon ventre grondoit pour trouver sa sortie ;

Et plus, pour l’empêcher, les fesses je serrois,

Plus ce pet courageux faisoit bruit de sa voix,

Faisant dans mes boyaux un si grand tintamarre.

Que sur les hauts coupeaux des roches de Tartare,

Jupin ne va si fort son tonnerre esclatant :

L’enfer s’en étonna, le Palais chancelant,

Montra ses fondements, les tables en tombèrent,

Les conviez aussi de frayeur se troublèrent :

En cette extrémité, je n’ai d’autre recours Qu’à ce rapide vent lâcher un peu le cours,

Dilatant doucement l’une et l’autre fesse Pour métamorphoser un pet en une vesse.

Lors fut en un clin d’œil ce tumulte party ;

Mais ce pet demeurant en mon ventre applaty Me cause une douleur qu’on appelle colique.

Fait dedans mes boyaux un concert de musique,

Si bien que du depuis mon cul musicien Semble garder les tons du troupeau gnosien,

Et par div»cses voix on entend quand il pette La Meze par ameze et l’hippate et la nette.

Le médecin se fâche naturellement, et

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traite le valet d’impudent. Mais pour le calmer, Thomas lui propose cent écus, en échange d’un peu de poison. Le médecin tient sa vengeance; il accepte ; mais, au lieu de poison, il ne donne qu’une liqueur soporative, que Thomas apporte à Marsilie.

Or, Antoine, le fils de celle-ci, en revenant de la chasse, aperçoit la fiole et la vide d’un trait. Aussitôt, il tombe inanimé et on le croit mort. Marsilie accuse Fabrice d’avoir empoisonné son frère; le malheureux est conduit devant le juge qui le condamne au supplice. On va l’exécuter, quand le médecin accourt, raconte tout ce qui s’est passé, et rappelle à la vie le prétendu mort.

Marsilie est reconnue coupable et répudiée ; et Fabrice, plus heureux qu’Hippolyte, voit son innocence reconnue par son père.

Sans faire de plus amples commentaires et de plus nombreuses citations, on voit la place que déjà, au moyen âge, la médecine et les médecins occupaient au théâtre, et par conséquent dans la société. Nous aimons à constater également que si des irrégularités pouvaient se commettre dans l’exercice de la médecine, l’honneur professionnel restait toujours sauf.

La Goutte

Tragédie de J. D. L. de Blambeaüsaot.

Ce petit poëme, composé vers la fin du xvi9 siècle, n’a que trois scènes. C’est le triomphe delà Goutte. Le poète nous montre un vieillard, accablé par les douleurs multiples de la podagre, adressant à celle-ci des prières pour obtenir d’elle d’amoindrir ses effets et de mettre un terme aux douleurs atroces qu’il endure. La Goutte, divinité malfaisante, après avoir rejeté les vœux du patient, se trouve en présence d’une troupe de médecins , se vantant de pouvoir juguler toutes les maladies et d’avoir des remèdes pour tous les maux. Pour les punir de leur présomption, elle leur donne la maladie qui porte son nom et les raille ensuite de leur impuissance à se guérir.

Cette tragédie, nom donné par l’auteur à son poëme, est un document curieux de la goutte. On y retrouve les théories pathogéniques, qui avaient cours avant l’époque où

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la chimie médicale nous a révélé l’action de l’acide urique en excès dans l’organisme. Le sang, la bile, les humeurs peccantes, en venant se fixer sur les parties affectées, étaient, comme on le sait, les causes attribuées à la diathèse, par la plupart des auteurs du moyen âge.

Ainsi, le goutteux, dans ses imprécations contre celle qu’il appelle « la bourrelle des humains » en arrive à lui dire :

Si que du chef jusqu’au bout des orteils,

Je suis attaint de tourmens non pareils,

Un sang tout noir, une humeur bilieuse Dedans mes os coule malicieuse,

Qui va rongeant d’un piastre enfariné Tous les tendons qu’elle m’a butiné,

D’un souffle amer, impétueux et vague Je sens roidir mes doigts comme une dague.

Notre malade ne paraît pas cependant ajouter une foi bien robuste dans les théories humorales de ses médecins, car il ajoute, en acccusant ce mal qui a ruiné sa santé, qui ne lui laisse aucun repos :

Mal que jamais l’homme n’a pu comprendre,

Qui le plus sage induirait à se pendre,

Où le mire ne voit goutte.

C’est-à-dire où le médecin ne comprend rien ! Pensée commune à tous les patients qui ne guérissent pas de leurs maladies, au gré de leurs désirs.

Dans la scène suivante, la Goutte adresse un éloge pompeux à sa puissance sur les humains, que chacun s’efforce cependant

d’ébranler, et contre laquelle les médecins inventent chaque jour une drogue nouvelle :

L’un pile le persil, et l’autre le plantain ;

L’autre par les vergers va cueillir au matin La feuille de laitue et le pourpier sauvage,

Et le blanc nénuphar cjui croist au marescage ;

L’autre plus curieux s’écarte par les bois,

Pesle-mesle arrachant les simples à son choix, L’angélique, l’yris, le thin, la gentiane,

L’espervanche, le meurthe1 2 3 4, et la necothiane,

L’hisope, le cresson, le cerfeuil et l’aspic *,

La bourrache, l’anis, le houblez, la roquette *,

La sauge, le mastic ‘, avec la sarriette 5 6,

Et le Meschoacan ®, merveille des Indois,

Et ce feuillage verd qui couronne les Rois,

Le silvestre cartame7 et le grand consolide 8 9 Et le plan sommeilleux du verger Hespéride,

Et le marrubium a, qui chasse le poison,

Et la bette cueillie en la prime saison.

L’un veut la fleur du lis; l’autre, plus sale, cherche Les noyaux du fient qu’il consomme et dissèohe :

L’autre veut seulement la fleur du pescher,

La jusquiame et saffran, pour son mal assécher Assemble les panez, le fenouil, les carrotes,

Les pile en un mortier avec les échalotes.

L’autre n’a pour onguent, misérable et poltron,

Que l’escorce d’orange ou celle d’un citron,

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