DU MOT LITTÉRATURE
vangile, filles de Virgile et de Priscien. Leurs rides apparaissent sur une carnation éclatante et fraîche. Dante, symboliste chrétien, choisit pour guide dans le triple monde de son Épopée, un Romain, l'auteur de V Enéide. Tous les peuples de l'Europe prétendent descendre d'Hector et de Priam. Ce mariage bizarre a fait des chefs-d'œuvre : la Comédie de Dante ; les Lusiades du Camoôns ; même les divines œuvres de Racine, — œuvres qui sont à la fois antiques et modernes, païennes et catholiques.
Le môme respect pour l'antiquité savante nous a transmis comme un héritage l'adoration de l'état de sophiste. Ces spirituels professeurs et argumentateurs, qui se disputaient au seizième siècle les chaires de Bologne et de Venise, appartenaient à la race des Prodicus et des Gorgias. Parler de tout devint un métier, écrire sur tout une habitude, tout imprimer un besoin. Je ne blâme pas ce mouvement de la civilisation. Les nations soumises à la loi de la tradition romaine et grecque se distinguèrent dans cette œuvre ; chez elles la littérature proprement dite naquit ;
— littérature ! — quelque chose qui n'est ni la Philosophie ni l'Histoire, ni l'Érudition ni la Critique ;
— je ne sais quoi de vague, d'insaisissable et d'élastique. Pic de la Mirandole, un de ces jeunes sophistes éclatants qui firent explosion à la fin du moyen âge, définissait très-bien ce métier, renouvelé d'Athènes :
— le talent de tout expliquer, de tout commenter, de discuter sans fin de omnibus rébus et de quibusdam aliis : « de ce qui existe et de quelque chose encore par-dessus lé marché. »
La littérature^ résultat complexe et mêlé de toutes les idées écloses dans tes civilisations antérieures.
n'est donc rien en elle-même. Pour être utile, il faut approfondir, en essayer du moins Thistoire de la pensée humaine, de ses progrès et de ses influences. Le premier pas à tenter dans cette grande étude, c'est la découverte des lois par lesquelles les nations agis* sent et réagissentles unes sur les autres. Rabelais conduit à Cervantes ; Shakspeare, à TArioste ; Spencer, à Torquato Tasso ; Ronsard et Montaigne, à Pascal et à Locke. Mais que cette observation est difficile ! Plus une opération est délicate, plus les instruments employés par Texpérimentateur doivent être précis.
Il n'est permis qu'à cet Humoriste allemand dont j'ai cité un passage, de jouer avec sa propre philoso* pbie en l'exagérant ; et de dire par exemple que la pâte de son papier fut pétrie par Adam et Eve, que nos épingles ont été forgées par Tubalcaïn, et que tous nos volumes sont imprimés par Faust de Mayenee, et par Gadmus le Tbébain. Des rapprochements arbitraires, des conjectures hasardées, une synthèse systématique fondée sur les faits douteux permettent de fabriquer d'avance de vastes subdivisions dans lesquelles on fait entrer tout ce que l'on veut. U vaut mieux voyager modestement à travers lliistoire littéraire, dressant de son mieux la carte du voyage. Dans cette promenade au hasard, qui n'a point la prétention d'une marche géométrique et d'une régularité sévère, on s'arrête partout oàt Ton découvre un pan de ciel azuré, un golfe verdoyant; une source claire ; on dresse sa tente et l'oa se repose, pour étudier la fleur et le sol, l'arbre et l'horizon, pour observer le pays sous tous ses aspects.
Cette méthode naïve a l'avantage de constater les rapports avec plus de certitude, et d'en flao^ les
MÉTHODE DE L*ÂUTEUR. 33
nuances les plus délicates ; Tétude littéraire n'est vraiment belle que dans cette voie et vue de cette élévation. Alors elle ne se compose plus de dates stériles, elle ne compare plus les phrases aux phrases ; elle essaye de découvrir ce que tout écrivain a reçu de la civilisation et ce qu'il a fait pour elle, ce qu'il a emprunté ou prêté ; elle le voit absorber et propager les influences ; fils du passé, père de l'avenir, formant un des points de la grande chaîne électrique des esprits.
Tel a été le but varié et cependant unique que ma curiosité inquiète a donné à mes études : je ne pouvais guère m'en tenir aux livres ; j'ai dû étudier la vie même et les passions des hommes célèbres pour savoir dans quel foyer de douleurs, d'amours, de luttes, de dévouements et de fautes ces grandes intelligences se sont trempées ; — comment s'est achevée l'éducation intérieure de ceux qui ont fait l'éducation du genre humain.
En étudiant Milton, on assiste au roman intérieur de sa vie, à la création intime de sa pensée ; c'est en vivant avec Shakspeare et Cervantes, qu'on se plaît à les mieux admirer. Au lieu de contempler un seul point du fleuve qui traverse la grande ville et ces eaux turbulentes encaissées dans des remparts de pierres, on Ta boire l'eau de la faible source, on suit le sentier de ses rives obliques ; progrès, accidents, obstacles, rivières qui l'ont grossi, influences confondues dans son sein, tout nous charme ; il n'est pas d'étude plus intéressante.
J'ai dû arrêter surtout mon attention sur les hom* me» qui ont donné ou renouvelé l'impulsion des idétt en circulation en Europe ; rares esprits, con-
temporains du passé et de Tavenir. Avant leur naissance, les germes de leur génie existaient ; les influences qu'ils répandent leur appartiendront après leur mort.
Ainsi comprise, la pensée supérieure n'a ni berceau ni tombeau. Elle a été préparée depuis longtemps. Après une vie souvent misérable, Thomme s'éteint, un peu de terre le couvre ; et sa pensée reste ! Longtemps après la disparition de l'être fragile auquel ce trésor était confié, des trônes se brisent, — des religions croulent, — des peuples naissent, — et des institutions s'organisent ; mais sa pensée reste.
§VI
Métamorphoses des idées« — Voyages d'une Fable*
En voyageant ainsi à travers les idiomes et les littératures, et m' arrêtant devant les grands noms, un fait constant a frappé mon esprit : le genre humain n'a qu'un petit nombre d'idées qu'il renouvelle éternellement.
La fécondité de la pensée humaine et l'indigence originelle de cette pensée offrent donc un double mystère, uiie contradiction en apparence irréconciliable et éternelle.
C'est la chaîne et la trame de ce grand tissu que l'on nomme civilisation. L'esprit humain, qui n'invente rien, ne cesse pas de créer ; ouvrier sans repos, toujours occupé de découvertes, il demeure enchaîné à son imitation obstinée. Créer, c'est imiter ; imiter, c'est créer. Nous roulons dans ce cercle, et cepen-
MÉTAMORPHOSES DBS IDÉES. 35
dant nous^ avançons. Nous pouvons mesurer nos progrès ; néanmoins, de temps à autre, une lueur nous apprend que ces progrès reculent et que nos nouveautés sont vieilles. L'invention des télégraphes est dans un livre sanskrit ; un passage d'un auteur florentin du treizième siècle signale la force de la vapeur motrice, employée, vers Tan 1200, à ouvrir les battants d'une porte.
Un fait plus curieux, c'est la métempsycose éterr nelle des idées ; il y a là transmission évidente, fécondité que rien n'éteint, transformation que rien n'arrête. Un rhéteur habile pourrait épuiser l'antithèse, à propos de cette permanence mobile, de cette unité variée, de ce sillon infatigable à travers les siècles, à travers les ambitions, les ruines, les peuples changeant de face et les époques changeant de génie. C'est le principal phénomène, je ne dis pas des annales littéraires, mais des annales humaines. Il n'y a pas seulement transmission, mais électricité : foudre, éclair, lumière caressante ou tonnante, toujours la même flamme. Je sais qu'en avouant la force de la pensée, on peut en nier la propagation : c'est le premier aspect du problème, la solution la plus vraisemblable, la réponse la plus facile. « Vos imitations « prétendues, dira-t-on, sont des rencontres fortui- (( tes ; l'intelligence de l'homme refait en Angleterre « aujourd'hui ce qu'elle a fait en Egypte autrefois : « pourquoi s'étonner de ce que le même outil donne « des produits analogues ? Rien ne vient de rien. Perce sonne jie tient à personne. Le passé n'a pas préparé (( le présent.: c'est seulement le présent qui recon-, « struit le passé. Votre subtilité se perd en raisonne- <( ments chimériques lorsqu'elle nous montre la Grèç§^
3« VUffeS GÉNÉRALES.
« attachée anx mamelles de TÉgypte, Tlnde distri- « buant la science aux nations, et toutes les races de « l'univers subissant et exerçant tour à tour ces sym- « pathies. »
Le système contraire a besoin d'être appuyé par des preuves. Il étonne la raison et déplaît à Torçueil national, qui n'aime pas les prédécesseurs et les maîtres. D'ailleurs ce qu'il veut prouver est aussi extraordinaire que grand : les esprits justes reculent devant l'extraordinaire : les esprits faux n'aiment la grandeur que dans des propoitions fausses. Chez les nations superficielles et vives, il faut toujours demander grâce pour une idée juste quand elle est grande : ménagezlui une petite place modeste, on la lui accordera par compassion et charîté jusqu'à ce qu'elle jouisse de tou^ ces droits. Alors, quittant le costume et le nom de paradoxe, elle deviendra lieu commun.
Au milieu du dix-septième siècle, lorsque de savants et courageux missionnaires apprirent à l'Europe que l'Inde avait une littérature, des drames, une langue plus parfaite encore que l'idiome hellénique ; lorsqu'ils ajoutèrent que cette littérature, à la fois épique, métaphysique, théologique, est la mère vénérable de toutes les littératures antiques et modernes, qui voulut les croire ?I1 n'y a pas aujourd'hui d'écolier qui ne le sache. Personne ne se doutait que le verbe sanskrit, qui -signifie êire^ est identique aux verbes latin, grec, français, italien, allemand, stim, etim, 9ono, ich bm, 1 am^ dont les différences apparentes ne sont que des modifications diverses. Den est toujours ainsi : Marco Polo, le pauvre messer iKSmie« ce grand voyageur du moyen âge, avait beau raconter à ses compatriotes les merveilles de la Chine et