VOYAGES D'UNE FABLE
du Mogol, on riait ; il fallut deux siècles pour que ses mensonges devinssent des vérités reconnues.
L'histoire de la propagation des idées sera désormais (1) le point capital de toutes les recherches littéraires ; on ne se demandera plus s'il est bon de donner cinq actes à un drame, et si Aristote est de cet avis ; mais on voudra savoir ce que chaque nation doit aux autres ; on avouera que Corneille a traduit le Menteur tout entier (2) ; on saura que Shakspeare n'a pas inventé un seul de ses drames ; on n'ignorera pas que Toland, Harrington et Bolingbroke ont prêté à Voltaire tous ses arguments contre la Bible ; on s'occupera, comme de l'étude la plus curieuse et la plus lumineuse, de ces mariages intellectuels entre nations ; cette transmigration infinie des idées ne sera plus un paradoxe.
Lorsqu'une portion de nuée ténébreuse s'entr'ouvre et qu'une nappe de clartés inattendues s'épanche sur quelque point de l'histoire intellectuelle, c'est un vrai charme pour les esprits que ces matières intéressent et qui tiennent pour utile la contemplation de la vérité.
Deux ouvrages de M. Robert et de MM. Loiseleur- Delongchamps et Leroux de Lincy expliquent, au moyen de faits incontestables, la fécondation de l'Europe moderne par THindoustan, la Perse et l'Arabie (3), celle du charmant génie de la Fontaine par
(1) Écrit en 1832.
(2) y. Études espagnoles y Alarcon.
(:j) Fables inédites des XIl^, XI II* et XIV* siècles, et Fables de la Foniaijae» rapprochées de celles de tous les auteurs qui avaient avant lui traité les mêmes sujets; précédées d'une Notice sur les fabulistes, par A. 0. M. Robert, Conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève. — Essai sur les Fables indiennes et sur leur
les Orientaux. Il n'y a plus l'ombre d'un doute à soulever ; nos contes bourgeois sont brahmaniques. Voici la généalogie de nos fabliaux : on peut suivre ridée sanskrite à la piste, et retrouver dans un sirvente les vieux récits de l'Himalaya. Cette idée, ce trait, ce conte, deviennent persan, arabe, grec, hébraïque^ arménien, latin, saxon, gaulois, italien, anglais, et serpentent à travers une forêt de langages comme l'étincelle dans les feuilles d'automne. A la cour de Louis XIV, sous des atours simples, pleine d'une naïveté maligne et majestueuse, cette vagabonde infatigable qui a tant couru, reparaît élégante et noble ; peut-être est-ce la fille d'un brahmane qui vivait trois siècles avant Alexandre ; la pauvre vieille fable est plus forte que les pyramides de Psamméticus, et leur survivra !
Georges Dandin est le mari d'un conte oriental ; le Meunier^ son Fils et VAne arrivent des montagnes du Thibet. Notre belle Matrone d'Éphèse, infidèle à un cadavre ; l'Avocat Patelin, l'homme aux bonnes paroles et aux inventions séduisantes ; Perrette et son pot au lait ; le Paysan aux souhaits ridicules ; — ces figures éternellement riantes et jeunes, sont les plus vieilles du monde. Prenons pour exemple le Chien qui lâche $a proie pour Vombre^ cette fable si brève de la Fontaine. Voici la route qu'elle a suivie.
Il y avait, dans l'Inde, non loin des bords du Gange,
introduction en Europe, par A. Loiseleur-Delongchamps ; suivi du roman des sept Sages de Rome, en prose, publié pour U première fois d'après un manuscrit de la Bibliotlièque royale, aveaune Ana^ lyse et des Extraits du Dolopatkos, par Leroux de Lincy; pour servir d'introduction aux Fables des XII*, XIII% et XIV* siècles, publiées par M. Robert.