VIII
Rôle définitif de la critique littéraire.
Il arrive souvent à la critique de se croire plus im- ►rtante qu'elle n'est, de se dire, non pas la sœur, ais la mère de la Poésie et de l'Art. Elle se place Drs au-dessus des œuvres qu'elle juge. Elle prétend IX honneurs de la création ; elle se fait, de son aurité privée, reine et maîtresse. Née uniquement )ur juger, la voilà qui gouverne avec insolence et
se proclame la source unique et la mère universelle des lettres et des arts. C'est une prétention absurde; n^est-elle pas la dernière venue ? Ne profite-t-elle pas de toutes les créations? N'est-elle pas le dernier résultat de la civilisation intellectuelle? Et son code est-il autre chose qu'un résumé des axiomes auxquels les modèles ont donné lieu ?
Quand elle prétend à cette haute et violente suprématie, ne la croyez pas sur parole. Vénérable dans son bon sens, surtout quand elle est vaste et comparative, elle voudrait bien qu'on la crût reine et maîtresse, parce qu'elle est économe, rangée et surveillante. Les trésors qu'elle classe, elle ne les a pas produits. Son essence n'est pas de créer, mais d'ordonner.
Malheur au temps où le système précéderait la création, où l'on serait critique d'abord et poëte ensuite, où la pensée ne jaillirait pas des intimités de l'âme, mais s'élaborerait dans l'atelier du commentaire et de la dissertation. Cette élaboration ne produirait qu'une clarté artificielle, pâle reflet de la chaleur vitale. C'est ce qui arrive, quand les arts ont dépensé beaucoup de sève, versé de toutes parts une végétation vigoureuse, et que de nombreux modèles ont obtenu force de loi. Alors s'ouvrent ces écoles alexandrines, qui toisent le bon goût et donnent des recettes pour le génie. Tel attache une extrême importance à la position d'un mot, à la consonnance de deux syllabes, à la désinence du vervm esse vtdeaiur ; tel autre pèse avec une exquise gravité ses grains de poudre dans ses balances de gaze; tel distille la dernière quintessence des archaïsmes et des étymologies. Un dernier fabrique' de nébuleux systèmes et
les balance dans le vide. La décadence de la littérature grecque a présenté cet étrange spectacle dans sa naïveté la plus douloureuse. On voyait des hommes célèbres chercher partout des difficultés lexicologiques, donner la chasse aux solécismes et martyriser une phrase claire pour lui arracher un sens obscur. On en voyait qui pâlissaient sur Homère pour y découvrir une gnose mystique et des symboles chrétiens ; quelques-uns même qui prouvaient doctement qu'Orphée et Hésiode étaient attachés d'avance aux dogmes de la Trinité et de Tlncarnation. Il y a des lueurs de génie et des traces de puissance dans ces esprits aventureux ou étroits qui se traînent sur le cadavre des arts quand les arts sont morts.
La critique fausse, myope et de second ordre, est nécessairement pédaritesque et minutieuse. Elle s'arroge la suprématie intellectuelle ; elle se regarde comme plus noble que le talent dont elle fait Tanatomie. Quand on lit Johnson et Blair, Batteux et Beattie, ou Gottsched TAllemand, on s'étonne du ton d'orgueil qu'ils affectent. Ils traitent le génie avec une dureté inouïe, à peu près comme ces valets-maîtres qui tyrannisent leurs subalternes, ou comme ce Monsieur Pincé de Destouches, intendant qui se croit maître, serviteur qui se dit propriétaire, régisseur qui s'est mis dans la tête que tout ce qu'il administre lui appartient.
Une autre critique se montre modeste ; elle est aussi large, aussi lumineuse, aussi haute, que celle dont nous venons de parler est oiseuse et vaine. La vraie critique n'est qu'un fragment détaché de l'histoire des peuples. Elle tient compte de leurs modifications , de leurs nuances , elle écrit leui'â
annales intellectuelles et n'en néglige aucune fraction.
Cette haute critique, dominant d'un vaste coup d'oeil tous les produits de l'intelligence et de la sensibilité, a été mise en œuvre dans ces derniers temps par quelques esprits, entre lesquels nous citerons Coleridge, Hazlitt, M. Villemain, M. de Schlegel, M. Sainte-Beuve.
L'Allemagne moderne en avait donné l'initiative, mais non le modèle^ achevé. Dans la carrière littéraire, la nation germanique venait la dernière. Son pays morcelé, sa politique incertaine, ses longues querelles de religion, ses mœurs bourgeoises, le défaut d'un foyer central avaient arriéré, non le génie et là vigueur morale de cette nation qui ayait produit Luther et Érasme, mais son développement littéraire. L'Espagne, l'Italie, la France étaient déjà représentées au congrès des intelligences par des génies brillants ou profonds, quand l'Allemagne avait encore pour organes uniques des érudits patients, despoëtes populaires et des théologiens belligérants. Toute modeste, elle se contenta longtemps d'observer , fut juge du camp ; elle sembla renoncer à produire. Ce long stage de sa pensée a beaucoup influé sur sa littérature. Ce pays est peut-être le seul au monde où un tel phénomène ait eu lieu, où la critique des Uttératures étrangères et antiques ait précédé la grande floraison des arts et des lettres, où les créateurs aient été juges et les examinateurs poètes. C'est la première contrée où la critique ait posé de fortes bases, où le génie des nationalités ait été compté pour quelque chose, où l'on ait compris la variété de la nature humaine et l'influence de cette variété sur les arts.
L'Allemand du dix-huitième siècle voyait ouvertes devant lui les Annales littéraires de tous les temps. Il se trouvait placé au confluent de ces fleuves, dont les vagues venaient se heurter à ses pieds. Son affinité teutonique le rapprochait de l'Angleterre, ses souvenirs d'étude l'associaient au génie romain et grec. Il trouvait des inspirations dans ses Minnesingers chevaleresques et dans l'Iliade, dans Shakspeare et dans Voltaire. Après quelques tâtonnements plus ou moins heureux, plus ou moins faibles, et quelques essais d'imitation assez gauches, il reconnut que sa tâche spéciale était de tout comprendre. Il y avait de la résignation, de la patience et de la grandeur dans cette résolution. Autour de lui, devant lui, dans le passé et dans le présent, s'élevaient mille formes séduisantes; ici le fantôme de la muse grecque, tragique et calme comme Niobé, plus loin la forme élégante et demi-hellénique de la muse française ; ailleurs la Voluspa Scandinave et le génie hardi de l'invention arabe. Les travaux préparatoires de Lessing, de Herder, de Gœthe, de Wieland, ne sont que l'étude approfondie de ces génies différents.
C'eût été une création mesquine qu'une œuvre composée de tous ces débris ; la contemplation la féconda; le souffle de la Grèce et celui du moyen âge pénétrèrent dans la solitude de Gœthe et de Herder; ce souffle fut créateur. Cependant il y eut moins de spontanéité, quelque chose de moins primitif et de moins vigoureux dans une littérature qui s'inspirait de tant de souvenirs. La critique proprement dite, résultat de ces efforts, fut haute et hardie ; on put lui reprocher la bizarrerie arbitraire des systèmes.
Elle s'attacha trop peu aux faits et ne se montra
pas assez sévère dans ses preuves. Cependant elle indiqua le but qu'elle environnait de nuages ; et certes, le plus incontestable trophée de l'Allemagne moderne est de nous avoir appris qu'il faut rattacher l'histoirç de l'homme, ses mœurs, ses passions et ses lois, aux modifications de son éloquence, de sa poésie et de ses arts. Comparez cette manière de procéder avec celle de Denys d'Halycarnasse, de Longin, et même de l'abbé Dubos. Au dix-neuvième siècle, le poëte Écouchard-Lebrun, renommé pour sa témérité dithyrambique, en était encore à chercher dans Pierre Corneille, non des traits de génie, non la grandeur de la pensée générale, mais des alliances de mots : tant la critique des mots avait conservé de pouvoir.
Qu'est-ce cependant que la critique littéraire, séparée de l'histoire des peuples? Un labyrinthe sans lumière. Que nous importe de connaître les classifications qu'Aristote adoptait, et les principes que Sulzer a posés? Ces principes et ces classifications dépendent d'un génie national et temporaire qui émane d'une certaine situation sociale. Cette situation est éteinte ; ce peuple est mort. Ressuscitez donc sa pensée intime, si vous voulez que je comprenne la littérature qui ne fut que la voix lointaine de ses mœurs et de sa vie. Un peuple qui produit sa littérature, n'est-ce pas un peuple qui voit ses sentiments, ses souvenirs, ses idées se développer librement, se mouler sur ses institutions et prendre une forme durable ? L'étude du résultat est insuffisante; pour le comprendre, il faut pénétrer dans la pensée mère qui fait les lois avec les mœurs, et avec les mœurs les arts.
Notre époque est toute de critique; gouvernement,
institutions, poésie môme, relèvent de cette puissance souveraine. Il n'y a plus qu'examen, contradiction, discussion, plaidoierie, système opposé à système, analyse luttant contre analyse, les idées se soumettant à une mutuelle contre-épreuve, comme le diamant polit le diamant. Les journaux, critiquesnés des actions sociales, des faits du gouvernement et des mouvements intellectuels, se critiquent les uns les autres. Le grand rouage du mode représentatif, c'est la critique. La poésie et le dithyrambe osent à peine se montrer sans apporter leur théorie, sans ajuster leur système, sans faire profession de juge. L'Europe est aujourd'hui comme l'Athènes ancienne, dont tout citoyen était juge par métier, par goût et par intérêt. Né et élevé au milieu de cette critique, caractère général de mon temps, je l'ai appliquée, autant qu'il était en moi, à l'histoire .des influences littéraires.
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