‹ Le moyen ageChapitre 17 sur 49 · SHAKSPEARE ET LB DOLOPATHOS · texte numérisé non relu

SHAKSPEARE ET LB DOLOPATHOS

réparent, le fondent, le polissent et le frappent en médailles. La Fontaine a puisé aux sources les plus populaires; pas une de ses fables qui n'ait été remaniée vingt fois avant lui ; — cependant il est créateur.

Si Ton vent remonter à l'origine de Temprunt, plonger dans les entrailles de la terre, et y voir ce métal précieux, déjà élaboré avec un grand art par les brahmanes, contemporains de Sésostris, on s'étonnera de cette longue vie d'une idée. C'est quelque chose de non moins merveilleux que l'assimilation dont certains esprits sont doués; créant avec ce qui existe, inventant ce qui est, et s'appropriant les résultats de vingt siècles. Si l'idée est plus précieuse que l'or, le génie, plus puissant que l'idée, s'en empare, l'éternisé et lui donne son empreinte.

Une seule fable de la Fontaine nous a montré toute la civilisation européenne et orientale groupées autour de quelques fables populaires. Une scène de Shakspeare va nous causer la même surprise. Plusieurs connaissances anciennes et qui nous sont chères ; Perrette ; Georges Dandin ; les Commères de Windsor; mille figures connues et familières ; entre autres notre ^ieil ami Shylock, remontent à ime source orientale.

Le moine de Hauteselve, auteur dû Dolopathos et dont j'altère assez légèrement le langage, offre, sous le costume et les couleurs du moyen âge, un des plus aimables personnages de Shakspeare, Portia (1). Chez Fauteur du Dolopathos^ il s'agit d'une jeune fille de

(1) MerchaDt of Venice

chevalier que son père a laissée orpheline : elk savante et même un peu sorcière :

Car elle sut tant de clergie, Des arts et de philosophie, Qu'elle sut l'art d'enchantement Sans maître et sans enseignement.

Avint que son père mourut; La jeune fille résolut Que jftD(Mi%Jie se marierait.

Fort riche lUait la demoiselle, Sa^e efjbiû^i courtoise et belle ; Et^llillil^iNll'sa renommée.

Les bfiitç b|roi|| 4e la contrée Pour sa beauté la requéraient Et pour femme la démandaient.

Elle, habile, courtoise et sage, Ne voulait pas du mariage, Mais prenait ce qu'on lui donnait, Et sans rendre le recevait.

Lorsque d'amour on la priait.

Cent marcs d'or elle demandait.

Puis offrait une nuit entière:

Et si dans cette nuit première, L'amant son époux devenait, La demoiselle promettait D'être le lendemain, sans faute, La femme de cet heureux hôte, ' Mais personne n'y parvenait Et chacun son argent perdait.

L'enchanteresse possédait Un charme qui les endormait ; C'était une plume enchantée; Dès que la tête était posée Sur l'oreiller de l'épousée Jusqu'au jour il fallait dormir.

Et quand l'aube venait, partir.

On dormait que c'était plaisir; Mais voilà tout. . .

Un jeune amant tente Taventure, subit une j mière fois le sort des autres prétendants, et, ne tr vaut plus de monnaie dans son escarcelle, va troi

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m éçuyer qui lui prête les cent marcs nécessaires à enouveler Texpérience :

Écuyer, dit-il à cet homme,

Je t'emprunte cent marcs d'argent,

Et je signe l'engagement,

Après un an, de te les rendre ;

Si j'y manque, tu pourras prendre

Sur mon corps les cent marcs pesant

Et de ma chair et de mon sang.

Tous deux conviennent de l'affaire;

Pacte félon et sanguinaire

Qui plaisait fort à* l'écuyer;

Il haïssait le chevalier.

Ou signe donc l'arrangement;

Le damoisel reçoit l'argent

Dont il ressent grande allégresse.

Il va droit chez l'enchanteresse

Qui était bien douce et bien gente.

Et les cent marcs il lui présente.

Elle les prend joyeusement

Et s'habille coquettement.

Puis elle glisse doucement

Sous l'oreiller le talisman :

« — Seigneur, dit-elle, allez au lit. »

Avec bonheur il obéit;

Mais il se souvenait encore

D'avoir dormi jusqu'à l'aurore,

Tout d'un somme, sans s'éveiller.

L'autre nuit, sur cet oreiller.

Peut-être la plume est trop douce;

Sa main le pousse, le repousse ;

Il le remue en tous les sens ;

Au milieu de ces mouvements

La plume magique est tombée.

En attendant la fiancée.

Sous les draps alors se blottit,

Et des deux mains ses yeux ouvrit,

Tant il craignait de sommeiller.

Sur sa tôte il mit l'oreiller

En faisant semblant dç dormir.

Elle vint bientôt et

La plume magique étant tombée, le jeune homme ne dormit pas ;

La demoiselle l'aima fort.

Il inspirait beaucoup d'envie.

Il avait grande seigneurie, De l'or, des terres, des vassaux, Meutes, manoirs, chiens et oiseaux ; Plaisirs suivant son bon vouloir.

Alors il mit en nonchaloir Les cent marcs dus à l'écuyer.

Celui*^ le fit pourchasser Devant le roi

C'est Shylock transformé en écuyer; celui-ci ne se montre pas moins biarbare [que le Shylock du Négociant de Venise :

Le roi s'approcha près de lui,

Disant : « Écuyer, bel ami, *f ^

« Prends deux cents marcs I — Ne le ferai ;

« Argent ni or je ne prendrai I »

Tous le prièrent doucement

Mais il jura très-durement

Que pour homme rien ne ferait,

Mais que son poids de chair prendrait.

Ledamoisel s'affligeait fort;

Le voyant si près de la mort.

Ses amis pleuraient avec lui.

Sa femme était là, dans la salle, Vêtue ainsi qu'un chevalier ; Nul ne pouvait le deviner.

C'est encore. la Portia de Shakspeare; les deux femmes jouent absolument le même rôle, à Téloquence près. Voici comment s'exprime la Porlia du moine de Hauteselve :

« Eh bien donc, je m'en vais juger « Comment tu dois ta dette prendre. »

Dans la salle elle fit étendre Par terre un drap blanc; puis lier

Et pieds et mains au chevalier,

Qui s'y coucha, c — Voyons, dit-elle,

« Écuyer, ta requête est telle :

c Tu veux avoir cent marcs pesant

c Et de sa chair et de son sang ?

c Eh bien! donc; saisis un couteau

c Et fais ton métier de bourreau;

a Mais fais-le bien exactement.

c Prends le poids des cent marcs d'argent :

c Ni plus ni moins que n'est ton droit,

c Enfin juste ce qu'il te doit.

a Une seule goutte de sang

c Qui tomberait sur ce drap blanc

c De plus qu'il n'en faut pour ton compte,

a Serait ta ruine et ta honte.

c Par ton col tu serais pendu,

a Et tout ton bien serait vendu.

Le moine de Hauteselve n'a aucun génie, mais seulemt cette faconde fluide, cette facilité molle et souî que la ïrance a souvent prise pour du talent. En isant Shakspeare, on mesure la distance qui sére le génie de la médiocrité. Le génie analyse, [aire, approfondit, sert le progrès et dit le dernier )t des choses dont il s'empare.

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