MŒURS ET DE L'ORGANISATION
DE
Saint Cyprien considéré comme homme politique. — Difficultés de l'organisation chrétienne. — Derniers efforts de l'intelligence païenne. — Apulée.
C'est un curieux phénomène que la création de la société chrétienne. Combattue pendant quatre siècles par le fer, le feu, la dent des bêtes féroces, la haine du peuple, la colère des empereurs et l'invasion des Barbares, elle s'est emparée du monde; par quel miracle ? Je ne trouve l'énigme résolue ni chez les historiens théologiques, ni chez les historiens philosophes. Les uns expliquent tout par l'action de la Providence ; les autres, par le hasard de la destinée. Mais comment se forma et se soutint l'organisation de l'Église chrétienne au m® siècle; conspiration permanente, pacifique, toujours étouffée, jamais vaincue? Quels furent son administration, sa hiérar-
chie, son mode d'action politique? République sans armée, conjuration sans poignards, nation de martyrs résignés, qui se tiennent debout en face de la société armée, sous le glaive des proconsuls ; décimés, mutilés, abattus! A eux le triomphe, à leurs ennemis et à leurs bourreaux la défaite et la honte.
Saint Cyprien fut un des grands promoteurs de ce triomphe. Pour la connaissance exacte de la société chrétienne au m® siècle, il n'y a pas de meilleur enseignement que les œuvres et surtout les lettres de saint Gyprien. Ce ne fut pas seulement un saint docteur, un homme éloquent et un martyr; ce fut un grand administrateur et un homme politigue de premier ordre. Sur lui roule toute l'organisation catholique de son époque. Il en est le directeur et le maître. Jusqu'où doit aller la résistance ; quelles concessions peut-on faire au pouvoir ; par quels ressorts doit-on détruire les hérésies, et ramener le grand corps épars du monde chrétien à l'unité et à l'énergie d'une vie commune ; comment encourager les faibles, modérer les violents, rappeler les infidèles, effrayer les parjures, lasser les adversaires, apaiser les populations, communiquer avec les frères éloignés, maintenir l'obéissance, corriger les excès, contenir les fougues du zèle, donner tour à tour et à propos des conseils, des ordres, des exemples, des anathèmes, et enfin son sang; par quel mélange de foi héroïque et de prudence assidue conduira-t-on à bien la grande entreprise d'une réforme universelle, qui embrassera la vie et la mort, le monde et les siècles? Ces renseignements se trouvent dans la vie et les œuvres de Thascius Gyprianus, évêque de Carthage ; ils s'y trouvent avfib une précision et une
simplicité que Richelieu ou William Pitt auraient admirées. Il n'avait pas de licteurs et n'agissait que sur les âmes. Tantôt il se cachait dans ses domaines, à plusieurs lieues de la capitale; tantôt on l'exilait dans une petite ville du littoral. Du fond de la retraite et de l'exil, il continuait son œuvre de sagacité, de courage, de prévision et de prudence; assignant les aumônes, distribuant les revenus; envoyant des messagers à Rome et en Espagne ; souvent attaqué, même par des chrétiens ; se défendant contre eux ; ralliant ses amis ; posant des bornes et des règles ; affermissant chaque jour l'autorité de son empire ; s'abstenant de toute démarche inutile ou compromettante ; et ne venant recevoir la mort de la main du bourreau qu'au moment où toutes les autres tâches sont accomplies et où Dieu n'a plus à lui demander que ce sacrifice.
La naissance et l'accroissement de la société chrétienne s'expliquent d'un mot : c'est le triomphe de la force morale sur la force physique. Autour de saint Cyprien, à Garthage, voyez un petit groupe compacte d'hommes pris dans toutes les classes, et réunis par le dégoût commun que leur inspirent les mœurs païennes, par une commune foi et une commune espérance : ouvriers, tailleurs, lingères, rhéteurs', philosophes, magistrats, riches* et pauvres; on remarque dans ce nombre un ancien acteur et un roulier. La tête et l'extrémité du monde romain s'entendent pour abjurer Rome. Les plus éclairés et les plus illettrés se donnent la main pour cette œuvre ; la révolte des uns émane de l'intelligence ; celle des autres, de la misère. Il y a des chrétiens dans le palais des empereurs, et dans les bouges et les tavernes de
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Numidie. Cependant, le centre de la société romaine, les classes moyennes, bourgeois, soldats, marchands, ne s'ébranlent pas. On sacrifie aux dieux; on se livre aux voluptés ; on jure fidélité aux très-saints empereurs ; et la masse a plus de mépris encore que de haine pour ces chrétiens que Ton prend pour des Juifs révoltés, êtres ridicules qui se détachent du grand corps social, protestent par leur silence, et n'ont pas même la force et l'autorité d'une rébellion armée.
Tout marche de son train ordinaire : jeux du cirque, gladiateurs, dix empereurs par année, nouvelles sectes philosophiques, nouveaux dieux au Panthéon. Mais dans le monde païen, tout croule. Dans le monde chrétien, tout s'élève. 11 n'y a que ruines d'un côté ; de l'autre, il n'y a que germes. Thascius Gyprianus exilé dans la petite ville de Gurube, en Afrique, est plus puissant que Valérien et Gordien, empereurs. Ceux-là commandaient à des corps. Cyprien commandait à des volontés. Les empereurs trônaient sur un empire pourri, sur un paganisme ridé, sur des populations ennuyées, sur des armées avides, des sénateurs abrutis, des courtisans qui avaient plus de vices au cœur que de plis à leur robe. Thascius dirigeait quelques centaines d'âmes dévouées, prêtes à tout, profondément mécontentes de leur état, retrempées par l'exercice des vertus, heureuses de se régénérer par l'héroïsme, et mettant leur espoir dans l'autre vie. La matière politique manquait aux empereurs païens ; et ce qui le prouve, c'est que Marc-Aurèle, Antonin, Trajan, Julien, grands hommes, n'ont pu qu'endormir ou retarder l'anéantissement de l'organisation romaine. Sous la main des évêques catholiques au contraire, l'élément politique abondait ; il se réfugiait là.
occupant peu de place, faisant peu de bruit, actif sous ce petit volume et bon à tous les usages de conquête ou d'organisation. Aussi, à mesure que la société païenne s'enfonce et s'abîme» la petite société chrétienne la domine et la dompte.
La coutume des politiques modernes, c'est de confondre la force matérielle avec la force réelle, les lois avec les mœurs, la puissance brutale avec la vie morale, ce qu'il y a d'extérieur avec ce qu'il y a d'intime. Au m° siècle, les proconsuls et les patriciens, les juges et les sénateurs, environnés de faisceaux, munis de lois excellentes, approvisionnés de richesses, protégés par des armées, croyaient leur société bien forte, parce qu'elle avait tout l'appareil extérieur de la force. Elle fut débordée et renversée par ce petit groupe de rebelles paisibles, ayant à leur tôte quelques évoques, gens de lettres ou sénateurs habiles ; ce groupe avait concentré en lui seul l'élément politique. Il savait attendre, persévérer, croire, aimer, souffrir, se dévouer ; enfin vivre et mourir. Les païens ne savaient plus que jouir et combattre.
Les cadres de la société romaine subsistaient, mais Tâme de la discipline romaine était morte. Au contraire, le christianisme vivait dans les âmes avant d'avoir ses lois fixes. La révolte chrétienne, sourde et timide, bien que profonde, manquait d'organisation précise. Saint Gyprien, saint Augustin, saint Jérôme, saint Salvien, saint Martin, saint Ambroise, cent autres accomplirent cette œuvre épineuse et sublime.
Saint Gyprien fut un de ceux qui considérèrent leur entreprise sous l'aspect le plus pratique et le plus applicable ; il porta dans ce travail nouveau et redou-
table une expérience politique de Tordre le plus rare et une sagacité consommée. Tous les actes de sa vie d'évêque sont des faits politiques ; tous ont eu une valeur appréciable et une action sur la société de son temps. Voilà ce que n'a pas dit Gibbon, dont la légèreté mérite tant de reproches, et qui n'a voulu voir dans le christianisme qu'un accident concourant à la ruine du monde antique. C'était la mort même du monde antique ; et, dans cette mort, une naissance, comme il arrive toujours.
Tacite et Juvénal, Sénèque et Lucain l'avaient prévue et prédite. Les dogmes philosophiques de l'antiquité militaient contre l'organisation ou plutôt la corruption impériale. Avant que la réyolte du sens moral se régularisât sous le nom du Christ, le stoïcien et le platonicien se détachaient, sinon par les mœurs, au moins par les préceptes, d'une société qui portait les stigmates de Tibère, de Néron, d'Héliogabale et de Commode. La portion pure et féconde des doctrines alla se confondre dans le grand fleuve du christianisme ; les abominations du culte des sens, les théories folles ou stériles, nées de la dépravation ou de la sénilité, restèrent adhérentes au monde ancien. Dans la lutte du bon et du mauvais principe qui s'établit alors, le mal fut vaincu en définitive, bien qu'il eût pour lui le glaive, le nombre, l'habitude, quelquefois le talent. Nous avons dit que la masse était païenne; toutes les campagnes l'étaient. Les esprits cultivés tenaient au paganisme. Peu de chrétiens ont eu autant d'esprit et de vivacité de style que LucieA ou Apulée; ces hommes sont stériles. Comparez-les à saint Cyprien, àSalvien, à saint Jérôme^ Chez les uns, le vice mourant s'agite et chante pour s'amuser;
chez les autres, une vertu naissante, une force au berceau bégayent le code d'un nouvel univers. Les uns ne sont que les successeurs de Pétrone ; les autres sont les prédécesseurs de Bossuet. Les uns achèvent de dissoudre ; les autres commencent à fonder. Placez en face l'un de l'autre Apulée et Gyprien. Us ont vécu dans la même ville, à Garthage, qu'ils ont illustrée. Apulée pétait un grand mythologue et un philosophe célèbre. Après avoir passé sa vie à recueillir les fables de la vieille religion et à en expliquer les symboles, il les a tressés et réunis dans cette guirlande énigmatique et éclatante qu'il a nommée CAne éCOr, On ne peut imaginer un style qui ait plus de prestige, de fascination et de variété que le sien. Il se joue, il se plie, il se prête, il s'élève il redescend , il module dans tous les tons imaginables. Il sait railler, peindre, médire, conter, déclamer, raisonner selon le besoin. Il emprunte dès teintes à toutes les palettes ; il mêle ensemble la fécondité ingénieuse des Grecs, les ornements africains, les singularités de l'Egypte, les voluptés milésiennes, les mythes sévères du gnosticisme, les mystérieuses formules d'Eleusis, les obscénités sotadiques, l'élégante impureté de Pétrone, les récits merveilleux de l'Arabie. Vous croyez, en parcourant son livre, découvrir tous les débris confondus du polythéisme, et comme les restes d'un immense festin que le paganisme a donné au monde et que les con\ives abandonnent; couronnes de roses, tachées de lie, idoles baignées de libations, plats d'or et cristaux portant des sentences philosophiques, tapisseries représentant la guerre, la chasse et l'amour, lyres aux cordes détendues, draperies souillées ; — et au fond de tout cela, la mélancolie qui suit l'orgie
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éteinte et la débauche affaissée. Il nevous apprend rien; il ne vous instruit de rien. Il vous laisse triste et troublé de toutes ces images émouvantes ou funèbres. La vie, aperçue dans un tel livre, n'a pas de sens, pas même celui du plaisir. Y a-t-il des Dieux? La volupté est-elle un bien? La vertu existe-t-elle ? L'homme a-t-il des devoirs? Son existence a-t-elle un but? Jl n'en sait rien. Toutes ces questions sérieuses reculent, dans le roman d'Apulée, à une distance infinie et apparaissent plus terribles sous la fantasmagorie qui les cache. Apulée vous parle de rites, c'est-à-dire de superstitions ; d'amulettes et de prodiges, c'est-à-dire d'enfantillages; d'aventures bizarres, c'est-à-dire d'une fatalité frivole. Le paganisme, étendu sur le lit de mort, s'adresse à vous par sa bouche et vous dit son impuissance extravagante ; il vous ouvre tous les trésors de sa pensée, pauvres trésors, radotages brillants. Une société qui produit de telles œuvres est condamnée. Elle n'a plus rien de sain, rien de grand. Les principes lui manquent, et les principes sont l'air vital que les sociétés respirent.
Saint Gyprien est l'expression de la société chrétienne, comme Apulée est l'expression de la société païenne. Chez le chrétien, tout est complet et arrêté : ce qu'on doit croire, ce qu'on doit dire et ce qu'il faut faire. Point de contes, point d'équivoque, point de mythes ; un sérieux et une douceur extrêmes, l'unité du style répondant à l'unité des pensées, toute la théorie morale exposée simplement, des préceptes pour toutes les situations, des encouragements pour toutes les âmes; un système bien lié, ayant ses limites, son centre et ses rayons. Les récits amusants d'Apulée étincelaient comme des lueurs nocturnes
sur un tombeau. Les enseignements lumineux de Gyprien brillent comme une auréole sur un berceau. On sent que \^ vie et Tespoir, Tavenir et la force appartiennent à la petite armée qui choisit pour guides les doctrines de Gyprien. Elle aura besoin de peu, elle vivra chaste, elle sera charitable, elle souffrira noblement, elle mourra de même. Que faut-il de plus pour s'élever au rang des grands peuples? La force matérielle et Taudace active lui manquent. L'une et l'autre lui seront données par l'avenir, lorsque l'énervement des populations démoralisées les aura livrées sans défense au sceptre des eunuques et à la lance des Huns. Alors la force morale, longtemps éprouvée, surgira au-dessus des conquérants et des vaincus ; le christianisme sera intronisé, et le monde appartiendra aux descendantsde Gyprien, d'Augustin et de Jérôme. Alors on reconnaîtra quelle était la vraie Gité, la vraie société ; de celle qui, avec l'apparence de l'organisation, cachait son cadavre sous des lambeaux de pourpre, ou de celle qui, ne prétendant à aucun pouvoir, humiliée et battue, possédait la vie et la. force réelle. C'est un enseignement pour les nations qui, en se détachant de tout principe, croiraient pouvoir y suppléer par des lois.
On voit, chez saint Gyprien, le détail des lois et jusqu'aux minuties de l'administration jaillir de quelques principes arrêtés. Les modernes prétendent créer les idées au moyen des lois, on sait comment ils y réussissent. La population chrétienne, se plaçant, au troisième siècle, en dehors des habitudes et des mœurs païennes, n'avait plus ni code ni direction. Toute sa loi se renfermait dans l'Evangile qui pouvait subir des interprétations diverses. Deux ou
trois injonctions générales émanaient du Livre divin; nul cas particulier n'était prévu ; cependant les problèmes les plus difficiles se présentaient à tous moments. Devait-on courir au-devant de la persécution? Fallait-il la provoquer ou seulement la subir ? Où s'arrêtait Tobéissance de fait, que les empereurs pouvaient exiger des chrétiens ? Dans quelles limites se renfermait le pouvoir des évoques ? Gomment distribuer les aumônes ? Par quelles mains devaienl^elles passer ? A quel contrôle fallait-il soumettre les distributeurs et comment punir les délinquants? Où commençait Thérésie ? A quels signes reconnaître le chrétien qui se séparait de ses frères, ou celui qu'une erreur d'opinion entraînait hors de leurs voies ? Le baptême, symbok du christianisme, était-il effacé par l'hérésie? Était-il permis de le conférer deux fois? La femme faible, ramenée vers le culte païen par la terreur du supplice, pouvait-elle être pardonnée? Quelles bornes imposer à cette indulgence ? Gomment traiter les vacillants, les tièdes, les parjures, les timides? G' était toute une législation pénale à établir; elle n'avait pour sanction que l'autorité de l'évêque et l'assentiment de son peuple. La moindre faute entraînait des conséquences graves, elle affaiblissait ou éteignait une république naissante, qui n'avait ni finances ni soldats, et dont le monde entier était l'ennemi. Je voudrais que nos préfets et nos ministres comparassent les difficultés de leur juridiction et la responsabilité qui pèse sur eux, avec les embarras et la responsabilité des évoques chrétiens, meneurs et instituteurs de la société nouvelle, entre le troisième siècle et le onzième.
G'étaient des difficultés d'autant plus graves, que
le christianisme n'avait pas seulement à corriger les erreurs païennes ; il amenait ses propres excès. Le principe de la fraternité humaine et de Tégalité devant Dieu, rapprochant le maître de Tesclave, le clerc de révêque, la jeune femme du vieillard, confondait les rangs, détruisait la subordination, favorisait une promiscuité dangereuse, et offrait des prétextes et des excuses à la licence et à la volupté. Un raccommodeur de vieux habits et un muletier écrivent à saint Cyprien comme à leur frère ; les relations de saint Jérôme avec plusieurs dames romaines éveillèrent la calomnie des contemporains. 11 faut lire dans les lettres de ce dernier l'histoire de cette vierge enlevée dans le désert par un cénobite (1) ; et dans saint Cyprien les reproches mérités par les chrétiennes d'Afrique qui prétendaient vivre avec les diacres sous un toit commun, et même cum iù concumbere, sans que leur réputation en souffrît; parce que, disaientelles, c'était pour elles un exercice de vertu, une gymnastique de chasteté, une épreuve qui les laissait pures. On voit, dans la quatrième lettre de saint Cyprien, par quel sophisme s'opérait ce mélange extravagant de la volupté païenne et de l'ascétisme chrétien, que l'Église eut à combattre. C'est un sujet trop curieux et trop imparfaitement exploré pour que nous n'y revenions pas tout à l'heure.
(1) V. plus bas.
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