‹ Le moyen ageChapitre 21 sur 49 · II · texte numérisé non relu

II

Erreurs et embarras de la société chrétienne primitive. — Les relaps. — Le double baptême. — Les Suneîsaktes.

L'œuvre politique de Gyprien ou de Thascius Cyprianus n'était point facile. Pour diriger son Église, il avait besoin d'échapper au martyre et s'exposait ainsi au reproche de lâcheté. Parmi les chrétiens lettrés, beaucoup d'ambitieux et d'orgueilleux soulevaient un étendard hérétique ; les combattre était nécessaire, sans compromettre la communauté chrétienne. Les faibles et les incertains, après avoir renié le paganisme, y revenaient par terreur ; puis, quand leurs craintes s'apaisaient, ils redemandaient la communion ; il fallait raffermir ces courages et punir ces lâchetés. Quelques-uns prétendaient efiTacer leur faute et exigeaient un nouveau baptême ; l'évêque sentait bien que le baptême ainsi prodigué perdrait

sa force morale et que les portes de l'Eglise, ouvertes ou fermées au hasard et sans choix, ne laisseraient plus aucune autorité, aucun crédit à l'Église elle-même. Que d'obstacles, que de difficultés ! La tendresse de cœur et la fraternité, prêchées par l'Evangile, se prêtaient à mille interprétations dangereuses. L'évêque devait écarter ces dangers, et, sans rejeter les chrétiens dans la rigidité stoïque, garantir leur pureté contre toutes les atteintes et toutes les souillures.

Dans la quatrième de ses lettres, Gyprien, parlant au nom des prêtres Gecilius, Victor, Sedatus et Tertullus, essaye de détruire par l'autorité de sa parole les abus de cette dernière espèce qui s'étaient glissés

is rÉglise. On y voit d'étranges choses. Des vier-

chrétiennes, sûres de leur chasteté, vivaient sous

nême toit que les diacres et les prêtres. In eodem

puriter manebant cum masculis. Cependant elles )testaient de la sainteté de leurs motifs et de celle leurs actes. Asseverabant se intégras. 11 s'agissait iir elles de lectures communes, d'études sacrées salent-elles), même d'un combat héroïque-à soute- • contre le démon. Gyprien ne se montre pas fort îrédule, quant aux protestations des vierges; il dit ilement que le sexe est faible, la jeunesse ardente, tentation facile et l'occasion dangereuse ; il prohibe gement de tels commerces et les blâme avec une pce et une éloquence qui j^rouvent la gravité de bus et l'imminence du péril. Dans une lettre suinte (la VII*) il affirme comme un fait avéré l'inno-

le matérielle des clercs et des femmes chrétien- , unis par ces étranges liens. Stuprum conscientiœrum deest ; il en convient ; ces personnes qui vivent isemble vivent chastes, mais elles s'exposent à touîsles amorces qui peuvent détruire la chasteté, cubilia "omiscua jungentes; et il s'élève contre cette coutume iidacieuse et singulière. On peut se souvenir, à ce popos, que Salvien, marié, vécut avec sa femme )mme un frère avec sa sœur; saint Basile et Grégoire

1 Grand vantent beaucoup les mariages de cette estee et y reviennent souvent. Ils furent fréquents du •oisième au cinquième siècle ; « époux quant au

, dit Basile, frères et sœurs dans la réalité {adelphoi tê chrêseï), » Gyprien voyait un danger dans ces

rres excès du zèle ; il avait raison. Après sa mort,

suneïsaktes, ou compagnes non mariées des prê-

res, contre lesquelles fulmina le concile d*Antiocbe,

firent beaucoup de bruit dans l'Eglise. Paul de Samosate en a\ait deux qu'il menait partout avec lui, dit Eusèbe, et qui étaient très-jolies. Bientôt le concile d'Ancyre et le canon de Nicène proscrivirent les suneïsakles^ sunerchomènes ou subinCroduites, femmes avec lesquelles les évoques et les diacres partagaient leurs études et leurs travaux. Un nommé Léontius, pour faire taire la calomnie et ne pas renoncer à une jeune suneïsakie nommée Eustolie, qui demeurait chez lui, se soumit volontairement à une mutilation qui rendait sa vertu à jamais inattaquable. On eut tant de peine à extirper cette coutume, que saint Ghrysostome écrivit là-dessus deux discours, l'un aux suneîsaktes et l'autre à ceux qui les gardaient. Basile ordonne aux subintvoduites de se retirer dans les monastères : l'un et l'autre toutefois, comme Gyprien, les déchargent de toute culpabilité intentionnelle, et les accusent, non d'avoir de mauvaises mœurs, mais de donner un mauvais exemple, de s'exposer au péril, de braver le démon, et de faire une expérience de chasteté fort dangereuse.

Ceux qui connaissent à fond l'antiquité, ses mœurs et sa philosophie, n'auront pas de peine à retrouver dans les habitudes romaines et grecques l'origine de cette anomalie curieuse. La suueîsakte grecque était, avant le christianisme, une sorte de philosophe femelle et de compagne intellectuelle, que les hommes distingués admettaient dans leur intimité. Gicéron en avait une qui se nommait Gerellia. G'était à elles (4) qu'ils consacraient cet amour pur et platonique, cette Vénus céleste, dont Apulée donne le portrait :

(I) V. DOS Ëtudet sur r AoUquité, Det Uéttàres.

SAliNT CYPRIEN. To

lommesjseuls la comprennent, et peu d'entre savent en jouir : elle n'a rien de lascif et d'atant ; elle possède au contraire une beauté grave, luse, honnête et sans artifice. Elle peut habiter leau corps ; mais dans la grâce et la perfection formes, elle ne voit qu'un avertissement et une lationdela beauté suprême et éthérée qui réside li les dieux. » Confondre avec les dogmes chré- ;es dogmes platoniques, était chose facile, et Ton anqua pas. Les platoniciens avaient vanté Fenasme qui attache des ailes à l'âme et qui l'en-

dans les cieux ; plusieurs chrétiens en firent ;. Us avaient soutenu que l'amour vulgaire et cor- 3st un symbole mystique de l'amour éternel et ne ; ce fut encore une opinion favorite chez les ques. On avait enfin prétendu que les mouvedessens, et les voluptés physiques, débarrassant lumainede sa partie impure, facilitaient son asn Ters. le ciel, animœ ascensum, comme dit le o-Trismégiste. Il se trouva des gens, parmi les ms, qui adoptèrent les divers degrés de ces doglystiques, depuis le platonisme le plus éthéré aux voluptés, admises comme un moyen d'épu- . Ainsi, le christianisme, doctrine vaste comme mité, allait se chargeant sur son passage de toufantaisies qui avaient précédé son avènement.

Bnaçaient non-seulement ses théories, mais sa té pratique. Il fallait qu'un évêque le ramenât iireté comme à la raison, et qu'il y parvînt par le autorité de la parole, de la logique et de pie. C'est ce que Cyprien accomplit admirablesévère, indulgent, sensé, persuasif, ouvrant la lu repentir et inflexible quant aux principes.

Administration de Cyprien. -- Sa vie. — Dangers qu'il a courus. — Ses conseils aux clirétiens. — Embarras de sa situation. — Sa mort.

Sur tous les autres points, son habileté fut égale ; habileté de moraliste, de publiciste et d'administrateur. Dans sa première lettre, ilprohibele mélange des soins séculiers et des soins ecclésiastiques, défend à un nommé Germinius Faustinus, prêtre, d'accepter la tutelle d'un enfant et la gestion de ses biens et trace la limite exacte du pouvoir séculier et du pouvoir temporel. Dans la seconde, il refuse la communion à un acteur qui enseigne aux jeunes gens des pantomimes lascives et qui prétend n'avoir aucun reproche à se faire, parce que lui-même a renoncé à l'exercice de son art. Ia troisième lettre rétablit la discipline, blessée par un diacre coupable d'insultes envers un évoque. La quatrième défend aux suneïsaktes dont nous avons parlé le renouvellement des épreuves platoniques auxquelles leur pudicité s'expose. Instituteur, roi moral, législateur sans satellites, Thascius Gyprianus, que Suidas a raison de nommer le grande donne ainsi toutes les nouvelles règles de cette vie chrétienne qui de son temps n'avait pas encore de lois particulières, mais seulement des préceptes généraux ; il emploie à cet usage la première période de son épiscopat, période de calme et de paix pendant laquelle le polythéisme romain permet à ses ennemis de continuer leur organisatiçn secrète.

Cependant, vers la fin de l'année 250, sous Décius,

ion antique s'effraye des progrès de la religion e ; la bourgeoisie, Tarmée, une partie des clasrières prennent ombrage. L'Empire tombe, le >main s'avilit, le commerce s'appauvrit, les auit abandonnés, tout languit. Le peuple impute ierteurs du vieux culte, aux hahseurs de Vespèce ?, aux chrétiens, tous les maux de l'empire ; la ) de Garthage demande qu'on lui livre l'évoque i: Ct/prten aux lions/ L'Amphithéâtre et le retentissent de ces cris. L'évoque ne veut pas . Il croit avoir encore beaucoup à faire en ce ; il ne court pas, comme un fanatique, vers ile martyre ; mais il se retire dans un domaine appartient, et de là il gouverne son Empire, frères (écrit-il aux chrétiens qu'il a laissés à âge), je me réjouis de votre santé et de votre ; par la grâce de Dieu je suis hors de danger, nation des choses et l'état de votre ville ne me Bttant pas de me trouver au milieu de vous, )plie votre religion et votre fidélité d'accomcactement tout ce qui est nécessaire à la dise et à la charité. S'il y a des chrétiens que emprisonne ou des pauvres qui manquent mt, je vous recommande ces dépenses. Que istribue régulièrement et proportionnellement ime que j'ai laissée entre vos mains. Ne vous z pas en troupe pour aller visiter les captifs ; Itireriez l'attention, vous irriteriez le peuple : irons exposeriez à ce qu'on vous enlevât la ssion de voir et de consoler vos frères. Pru- , circonspection, prévoyance; visitez les cadeux à deux seulement, chacun à votre tour, itreavec un diacre. Je vous conseille l'humi-

« lité, la douceur convenables aux esclaves de Dieu. « Pliez-vous aux temps, préparez le retour de la paix, « sauvez-vos frères. Adieu, très-chers et très-regret- (( tés ; portez-vous bien et ne nous oubliez pas. »

Les treize lettres écrites pendant sa retraite sont des chefs-d'œuvre de prudence, de sagesse et d'éloquence. Il était impossible qu'on ne l'accusât pas de lâcheté dans sa fuite. Cette plainte fut déférée au clergé de Rome, qui témoigna son mécontentement en termes ambigus. La meilleure réponse était d'accepter le martyre. Thascius Gyprianus commença par subir l'exil, la honte, la calomnie; il fit grandir sous ses mains la république chrétienne dont il était lechef, et il alla ensuite à la mort avec une simplicité de courage qui imposait silence à ses ennemis. 11 avait affaire à des hommes plus zélés que prudents, en général pauvres et sans éducation, entraînés par une violence fougueuse, et incapables de comprendre la politique élevée de saint Gyprien. La lettre du clergé de Rome, affectée et barbare, écrite sans franchise et en très-mauvais latin, contraste avec la noblesse élégante et l'excellent style de Tévôque: « Didicimus secessisse benedtcium papam Cypncanum^ à Cletnentio subdiaçonOy qui à vobis ad nos veniiy ete» — « Nous avons appris que le saint-père Gyprien s'est retiré, de Glément sous-diacre qui est venu de vous à nous, etc. » Le mot didicimus se rapporte aux. mots à Clementio, tandis que la construction de la phrase semble indiquer la liaison de secessise à Clementio ; il n'y a qu'un écrivain très-peu exercé qui puisse se rendre coupable d'une amphibologie aussi barbare. Tout le reste de la lettre atteste la même ignorance, et déverse sur la conduite de Févêque un blâme obli-

que et timide. Cyprien leur répond en homme d'esprit, — qu'il ne sait pas bien ce qu'ils veulent dire, que leur épître est ambiguë, qu'il doute môme qu'elle soit d'eux, et qu'il la leur renvoie, afin qu'ils reconnaissent si c'est bien là leur signature. « Legi etiam litteras, in quitus nec qui scripserint, nec ad quosscriptum sit, significanter expressum est. Et guonian me m iisdem litteris et scriptura et sensus et chartœ ipsœ quoque movef^unty eamdem remhiy etc. »

C'était une situation tout à fait fausse que celle de l'évêque. Le sang des martyrs coulait à Garthage; la persécution était active et furieuse. Il y avait des héros à exhorter, des lâches à flétrir, des faibles à punir, tout en offrant la possibilité du retour et du pardon. Ces derniers, qui s'appelaient les Lapsi, «les déchus», présentaient un grave embarras. L'évoque voulait que l'on usât de rigueur envers eux; il affirmait que le lien de la communauté chrétienne se détendrait et s'affaiblirait bientôt, si, pendant que les confesseurs mouraient dans les supplices, d'autres chrétiens pouvaient renier leur foi, quitte à se laver de cette faute par l'expression d'un tardif repentir. Sa politique avait raison ; mais la parole d'un évêque qui s'était soustrait à la persécution, manquait d'autorité. La gravité d'un dévouement qui se réser\'e, la vérité d'une abnégation qui croit sa vie plus nécessaire aux autres que sa mort, la sainteté d'une résolution profonde respirent dans les lettres de l'évoque; et la simplicité de sa défense est plus persuasive que le seraient les artifices du rhéteur. « J'ai appris, trèsce chers frères, répond-il au clergé romain, que l'on « vous a rendu un compte peu fidèle de ce qui « s'est fait et de ce qui se fait ici. 11 est donc néces-

<( saire que je vous écrive pour vous mettre au courant (( de mes actes. Dès que l'émeute contre les chrétiens « a commencé, les clameurs du peuple s'étant élevées « violemment contre moi, je me suis retiré de la\ille, « persuadé que, si j'affrontais Forage, le peuple s'irri- (( terait contre nos frères et que la sédition éclaterait « avec plus de fureur. Ce n'est donc pas à mon salut <• (( personnel, mais à la paix publique que j'ai pensé. (( Depuis ce temps je n'ai pas cessé d'agir, d'exhor- « ter, d'écrire, de consoler, de punir et de diriger. » Plus tard, quand on voit Gyprien, sa tâche accomplie, quitter sa retraite, tendre le cou au licteur, et mourir comme on s'endort, on trouve sublime la douceur avec laquelle il repousse, dans la lettre précédente, l'accusation de lâcheté dont on l'accable. U est évident que Thascius Cyprianus regardait la mort d'un martyr comme moins nécessaire que la direction de l'Église qui lui était confiée ; en cela, dans sa vie comme dans sa mort, il fut digne de son titre et nui véritable évêque.

Les épîtres de ses correspondants offrent des documents non moins curieux sur l'état de l'Église et de la société. La plupart écrivent un latin aussi mauvais que celui du clergé de Rome à cette époque. Celerinus etLucianus se servent d'un jargon singulier et convenu; jargon sublime, car il exprimait l'héroïsme et conduisait à la mort. — « Severianus a joui d'une confession fleurie. » Gela veut dire : «Le sang de Severianus a coulé. » — « Saturninus a confessé fortement dans la torture des ongles. » Gela signifie : « Saturninus, déchiré par des crochets de fer, n'a pas abjuré le Christ. » On sent, au milieu de cette diction barbare et de cet argot populaire, la conviction et la

force d'âme. Il faut voir comment ces hommes parlent de la vie, de la mort et des souffrances. « La tri- « bulation est venue, ditLucianus, et, selon Tédit de « Tempereur, nous avons reçu Tordre de mourir par « la faim et la soif. On nous a renfermés dans deux g^iç caveaux pour y, mourir par |ia^f^îi||^l^f (^ juissi *•« par la fumée du feu. Notre oppression était intolé- « rable, telle que nulle n'aurait pu la soutenir ; pres- « sura nostra intolerabilis quam nemo portare posset, « Ceux qui. Dieu le voulant, sont morts, sont Bassus, « dans les mines ; Mappalicus, pendant la question ; « Fortunien, au cachot ; Paul, après la torture ; For- « tuna, Victorinus, Victor, Herenus, Gredula, Hcrena, « Donatus, Firmus, Venustus, Fructus, Julia, Mar- « tial, Ariston, morts de faim. Nous les suivrons « bientôt ; voici cinq jours que Ton nous donne une « petite ration de pain et une mesure d'eau, insuffi- « santés. » Gelerinus s'exprime avec la môme résolution, en aussi mauvais latin : il est impossible de faire de plus admirables barbarismes.

Gyprien, ancien philosophe, homme de lettres, orateur, reprend les mômes idées et leur imprime la forme élégante et énergique de son talent consommé. Avant de mourir lui-même, il chante l'hymne de gloire en l'honneur de ce Gelerinus qui a résisté à la torture et scellé de son sang sa révolte obstinée contre le paganisme. « Pendant dix-neuf jours, en- « fermé, chargé de fers, lié au poteau, son âme est « demeurée libre. Plus fort que ses peines, plus grand « que ses bourreaux, plus calme que ses maîtres, plus « haut que ses tyrans, il a foulé de ses pieds cnchaî- « nés ceux qui le terrassaient. Il est couvert de bles- « sures, et ses blessures resplendissent ; ses chairs

« meurtries et glorieuses pendent en lambeaux qui « disent sa grandeur. »

Il fallait à Cyprien une mort sublime pour que cette éloquence, cette prudence, cette politique portassent dans l'avenir leur caractère véritable. Cyprien couronna bien l'œuvre de sa vie. 11 se rendit au premier ^ ordre du proconsul.

— « Tu es Thascius Gyprianus ? lui dit le maître.

— « Je le suis.

— « Tu t'es donné pour père et pour guide à des hommes sacrilèges?

— « Oui.

— « Les très-sacrés empereurs te commandent d'accomplir les cérémonies.

— « Je ne k puis.

— (( Pense à toi.

— « Fais ce qui t'est ordonné. Ma résolution est juste et je n'ai plus besoin de penser.

— « Ton esprit est depuis longterijps sacrilège. Tu as rassemblé des conspirateurs ennemis de Rome. Les sacrés empereurs n'ont pas pu te ramener aux autels romains. Auteur et porte-étendard du forfait le plus odieux, tu serviras de leçon à ceux que tu as égarés et réunis pour le crime. Ton sang rétablira la discipline.

— « Je remercie Dieu ! »

On conduisit à six milles de Garthage, dans un champ, ce héros et ce sage que l'Église a placé au rang des saints. Là, il eut la tête tranchée. C'est assurément un des personnages les plus remarquables de l'histoire.

Le V* siècle. — Salvien, sa vie et ses œuvres. — Caractère de son talent et de Téloquence gallo-romaine. — Affectation et sincérité. '

Dans un coin de l'Auvergne, pratiquant les vertus ascétiques, marié, mais d'un hymen chrétien, singulière et double lutte de la chasteté, Salvien, au commencement du cinquième siècle, écoutait, du fond de sa solitude, le bruit de toutes les ruines du monde romain. De sa dixième à sa trentième année, il avait vu se développer le triste et pâle roman de l'histoire byzantine, et la tragédie sanglante de l'empire occidental : ici les eunuques, là les barbares. Salvien avait treize ans lorsque le tribun populaire du christianisme, Chrysostome, partait pour l'exil ; seize ans, lorsque les soldats goths, commandés par Radegaise, accouraient des bords de la Baltique pour dévaster l'Italie; dix-sept ans, lorsque les hordes germaniques brûlaient la ville de Metz ; dix-huit ans, à l'époque du blocus de Rome par les Goths, au moment où Chrysostome mourait à Comana d'une mort plus que romaine.

Pendant la vie de Salvien, les fléaux s^moncèlent «ur cette Europe privée de lien, de mœurs et de force. Les Francs, dont l'humble colonie occupait le Brabant, pillent une seconde fois cette belle ville de Trêves, où la Cour latine, errante et dégénérée, était venue s'établir. Trêves n'est que cendres, lorsque Salyien touche à sa vingtième année. Il a trente ans, et la Gaule entière, affaiblie par les vices romains, cède aux Bari)ares ; il en a trente-huit, et les Vandales de Genséric

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saccagent les cités d'Afrique. Sa vieillesse voit Attila s'avancer, soumettre Byzance à des traités honteux, et Genséric piller Rome ; il meurt au milieu de cette mort de la république.

Ces dates sont le commentaire indispensable de ses œuvres; il n'écrit pas, il pleure. Un gémissement lugubre lui échappe, mêlé d'indignation, d'angoisse et de repentir. Dolor erumptt, comme il le dit luimême. Il explique la chute romaine par les crimes romains. Il excuse Dieu, ou plutôt il le loue de soo châtiment ; Augustin, à la même époque, trace sur le tombeau de la cité romaine écroulée le plan de la cité divine. Le traité de Avarttiâ, homélie de Salvien contre la cupidité et le luxe, n'est que le prélude de sa grande élégie, intitulée : De la Providence {De Gu* bematione Dei), Quand il écrit le premier de ces ouvrages, les Barbares n'ont fait encore que frapper à la porte de la Gaule. Plus tard Trêves brûlée trois fois et l'Empire démentelé lui arrachent, c'est lui qui le dit encore, un cri profond, parti de ses entrailles, une plainte impossible à contenir, tant la douleur bouillonne dans la moelle de ses os, œstuantiêus dolore meduUtsl Ce pamphlet chrétien, jeté au milieu des douleurs du temps, palpitant de regrets et de terreurs, perpétue à travers les âges la pitié qu'inspire un monde à l'agonie ; cette œuvre, imparfaite sous le rapport de l'art, est inappréciable quant à la valeur historique.

L'éloquence, allumée par le désespoir, y triomphe de la diffusion, de la subtilité, du mauvais goût, de» habitudes scolastiques, du bel esprit, et de la corruption du langage. Salvien, élevé à Trêves, au milieu des trésors de la rhétorique gauloise, qui se mo-

delail sur les rhéteurs de la décadence, avait puîsé son savoir à la source même de cette littérature de reflet, qui ébaucha notre éducation. La Gaule, à peine civilisée, patrie des intelligences promptes et faciles, avait accepté, sans le dégrader, Théritage de réloquence romaine affaiblie ; elle se montrait déjà souple, ingénieuse, abondante, variée dans ses imitations. Tandis que le poëte pompeux d'un âge vide, l'Égyptien Glaudien, construisait sur la fiction du style classique et de la mythologie païenne, ses œuvres creuses el sonores, nos Gaulois, plus élégants et plus simples, atteignaient une imitation posthume et plus fidèle du langage de cette Rome qui n'était plus nulle part. Ce qu'on pouvait leur reprocher, c'était la facilité d'un style mêlé de saillies ingénieuses, et d'ornements plus frivoles qu'agréables. Déjà vous entrevoyez chez Salvien, Hilaire de Poitiers, Ausone, Sidoine Apollinaire, Vincent de Lérins, tous Gaulois, cet air leste, ingénieux et dégagé, cette fécondité de mots peu significatifs, cette coquetterie d'un discours fait pour plaire et non pour convaincre, en un mol, ce défaut de gravité sérieuse et de simplicité mâle, qui, depuis Christine de Pisan jusqu'à nos jours, traversant les époques de Crétin, de Coquillart, de Baïf, de Saint-Amand, de Benserade, de Cotin, de l'abbé Coyer et de Dorât, s'est mêlé aux qualités de notre esprit. Les lettres de Sidoine affectent le trait, comme celles de Voiture.; Ausone a des pointes à la Benserade ; et Salvien desconcetti comme Fléchier. Telle description de jardin et de villa romaine, chez Sidoine, est aussi affectée, aussi, pimpante que cette fameuse lettre, dans laquelle Voiture décrit le château du T. Les jeux de mots et les calembours ne manquent pas

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même à la douleur de Salvien. Il accumule douze épithètes autour d'une phrase insignifiante, prodigue les assonances pour charmer Toreille, se complaît dans une description oiseuse ; son désespoir trouve des épigrammes.

Mais le sentiment des publiques douleurs éclate sous cette rhétorique factice. Ce mélange de vérité dans le fond des idées, et de mensonge dans la forme, cette âme émue et ce langage affecté produisent un effet bizarre. On s'étonne de trouver Tabus de Vépithète, l'usurpation des assonances, le fracas de l'antithèse, dans l'éloquence de la conviction, dans la sincérité de la douleur. Chez cet écrivain ingénieux, doux et sensible, toutes les formes sont outrées. Veut-il blâmer la dégradation des sénateurs romains, qui épousaient leurs servantes ou se livraient aux amours ancillaires ; il les montre « précipitant le (( sommet de leurs nobles mariages, dans les lits « obscènes des femmes esclaves ; » [prœcipztantes fastigia nobilium matrimoniorum in cubilia obscœna servù' rum), La recherche des contrastes et la poursuite du bel esprit remplacent la simplicité convenable à la grandeur de la catastrophe et à la majesté de la plainte.

Quelquefois cette éloquence, qui se fait jour à travers tous les nuages, enferme une vérité forte dai4 un jeu de mots. « Romains, autrefois vos magistral pauvres vous faisaient une république riche ; aujourd'hui un pouvoir riche vous fait une république pauvre » (Tune pauperes magtstratus opulentam rempuAU' cam habebant ; nunc autem dives potesias pauperem faà( esse rempublieam).

Sa phrase est puérile et son émotion sublime.

(( Pourquoi ferais-je l'histoire de ce temps miséra- « ble ? Tous les lieux du monde ravagé le savent ; « elle le sait, l'Espagne qui n'est plus qu'un nom ; « elle le sait, l'Afrique qui a vécu ; elle le sait, la « Gaule en ruines ! La douleur me presse ; pardonce nez-moi de m'écarter de mon sujet... » Quelques lignes plus bas, cette angoisse patriotique le saisissant de nouveau : « Ah ! s'écrie-t-il, notre Républi- « que est déjà morte ou voici le dernier râle de son « agonie ; d'énormes exactions épuisent ceux de ses « membres qui paraissent garder encore un reste de « vie ! »

Rien de plus difficile que de reproduire l'élaboration factice du style de Salvien et cette composition artificielle d'une phrase qui, rimant douze fois avec elle-mênae, sacrifie les grâces mâles et énergiques de la prose aux recherches d'un frivole arrangement. « Ptâ molùione cœpii, et divino amore suscepii ; non « luto posiia,^ nec lapide fcons/rwcta, sed confectione va- « /ida, et arte firmaiti ; quœ nec vends concwti, nec al- « luvione swôrui, nec pluviis dissolwi, etc. »

Telles sont les ridicules afTéteries dont les rhéteurs gaulois enjolivaient leur langage. Aussi faut-il chercher dans l'original et non dans les traductions ce mélange d'imitation et de barbarie, de qualités na- Iprelles et de défauts acquis, de calque cicéronien et de néologismes subtils.

Salvien, comme la plupart des écrivains de son époque, emploie toujours le mot insolite et préfère la couleur outrée à la couleur vraie ; sous l'exagération des paroles l'impuissance de la pensée apparaît ; en parlant d'un homme avide, il dit : « Efus rébus siii rabidâ inhiaverat; » veut-il peindre la haine et l'envie :

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luridus malevolentîœ zelus ardet. Un Romain du temps de César eût employé simplement les mots odiunit naisse; quand les idées s'usent chez les peuples, leurs paroles deviennent hargneuses, comme dit Montaigne.

Mœurs romaines au v* siècle. — Indignatron des âmes chrétiennes contre ces mœurs. — Traité de la Providence par Salvien. — Rénovation de la société par les Barbares. — Alliance du Christianisme et de la Barbarie. -—Remarques philolc^iques sur les transformations de la langue latine à cette époque.

L'enseignement historique offert par les œuvres de Salvien résulte à la fois des mœurs qu'il retrace, des défauts de sa manière, des habitudes de son style, et des sentiments auxquels il se livre. Gomme saint Augustin, il admire les Barbares; comme Sidoine Apollinaire, il compare leurs rudes vertus aux vices éne^ vés des populations latines. « Venez (dit Salvien), <( venez, Saxons et Huns ! voyez ces chrétiens, ils « lisent l'Évangile et font la débauche ; ils écoutent <( les apôtres et ils boivent jusqu'à s'enivrer ; ils sui- <( vent le Christ, et ce sont des voleurs I » — {Evwnr gelia legunt et impudici sunt; apostolos audiunt et âieàriantur ; Christum sequuntur et rapiunt /) C'est m admirable mouvement ; partout éclate chez Salvien la môme indignation contre les mœur$ romaines ; elle prête à son bel esprit quelque chose de sublime : « Vous jetei des malheureux aux bêtes du Cirque ! « dit-il, voua assistez à leur supplice I Des entrailles « humaines sont lacérées et mangées par les animaux « féroces ; et ces misérables sont à la fois dévorés

« par les dents des lions et par les regards de leurs « semblables ! »

C'est Salvien qu'il faut lire pour reconnaître à quel degré d'abaissement le monde romain était tombé ; combien le christianisme était nécessaire, et par quel miracle il s'alliait à la fois à la vengeance di- \ine, au progrès de l'humanité et à la mollesse des mœurs. « Nous n'avons plus la victoire, dit-il ; nous « n'avons plus la richesse, nous, n'avons plus la paix ; « tout nous manque à la fois. Nous ne savons agrandir « que nos vices. Les \\e\xx Romains jetaient la terreur « dans le monde ; nous la ressentons aujourd'hui. « Les Barbares leur payaient tribut ; nous payons « tribut aux Barbares. Nos ennemis nous vendent le « soleil qui nous éclaire. Si nous vivons, c'est qu'ils « veulent bien nous laisser vivre, et nous achetons « cher ce misérable bonheur. honte ! ô honte ! A « quoi sommes-nous descendus ! Quoi de plus abject « et de plus vil que nous ! Nous remercions les Bar- « bares, quand notre argent a payé la rançon de notre « vie, et nous croyons que c'est une vie ! Enfin nous « voilà si ridicules et si lâches, que nous appelons « dan volontaire l'or qu'on nous prend et qui nous « rachète ! » — C'est le dernier gémissement d'une âme romaine, qui ne sent plus son ancienne dignité que par la douleur.

Tout le sixième livre du traité de la Providence est une plainte de ce genre. En justifiant le Dieu vengeur qui frappe tant de vices, le chrétien se fait l'allié des peuples de proie, instruments choisis par la malédiction céleste, et prend parti contre les vices de Rome en faveur des Barbares et de la providence de Dieu. « Je voudrais crier ces vérités de toute la force de ma

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« poitrine : je voudrais faire entendre ces paroles au « monde entier. Romains! ayez honte de votre vie I Les « BarbareSy moins vicieux que votis^ sont plus forts que « vous/ Notre faibksse est dans nos âmes; et mms sommes « vaincus par nos vices/ » Les plus sauvages de ces hordes [corporum atque induviarum fœtore horridi)^ avaient précisément les vertus énergiques^ qui manquaient à leurs ennemis ; ils brisaient le monde et le renouvelaient. Ils jetaient dans ce monde énervé un sang vigoureux et une sève ardente. Gaulois et Romains s'arrêtaient frappés de stupeur en face des géants à l'âme dure et au bras de fer, que le Nord et le Midi leur envoyaient pour les punir. Dans la faiblesse du lien social, dans Ténervement de toutes les forces morales gui constituent un peuple, eux qui n'aiment plus que les combats de la métaphysique et leur insolubilité labt/nntkique {jnsolubililatem labynnt/iicam), ils sont battus par les Barbares ; et ils les admirent plus encore qu'ils ne les haïssent. Les témoignages de cette admiration sont fréquents chez Augustin, chez Salvien, chez Sidoine Apollinaire. Redevenus enfants par l'excès de l'affaiblissement sénile, ces lâches fils d'une patrie glorieuse trouvaient là un spectacle intéressant et nouveau ; ils jouaient avec cette épée qui leur brisait le crâne, avec cette^ lance qui les frappait à mort.

Le germe de la civilisation nouvelle se trouvait à la fois chez ces barbares conquérants et chez les chrétiens. On l'admire chez l'éloquent ascète Salvien, dont le cœur attristé puisait sa force de résignation et de souffrance dans la solitude et la prière. Gomme prosateur, il n'échappe pas à la mauvaise rhéthorique de son temps, la lutte perpétuelle des traditions ci-

îéroniennes et du style nouveau, oriental, subtil, iffecté, vague et puéril, qui envahissait le style à la mode, se fait observer chez lui d'une manière trèspiquante.

Il est amusant et triste de voir comment une langue se dégrade et s'en va, quand un peuple meurt. Depuis longtemps on a dit que la dissolution sociale et celle du discours s'opéraient à la fois ; quels sont les rapports de l'une et de l'autre décadence ? comment le relâchement des liens sociaux opère-t-il l'altération du langage ? Dans le déclin de la langue latine, ces problèmes offrent un double intérêt ; la dépravation de cette langue, la pourriture et le débris ie ses éléments ont concouru à la formation de notre idiome actuel : comment s'est régularisé ce dét)ris et qu'est-il devenu ? Que nous en reste-t-il ? L'état de transition entre le temps où la langue latine fetait complète, et celui où elle n'est plus que langue morte, le moment de la corruption même est curieux ï observer.

Les idiomes robustes, à l'époque de leur virilité, expriment les choses et dédaignent l'abstraction des choses (1). Gicéron s'excuse d'employer le mot quais. 11 dit qu'il est forcé d'en faire usage, voulant rendre le terme grec poiotêtê, qui exprime la qualité des objets ; on ne trouve pas même quantitas chez [Scéron, ni civilitas.

Sidoine fait les frais de serietas, activitas, vilùas, oanlùas^ sinùtmtas, sequacitas, longinquitas, insolubi- HtOB et même animositas, qui est un mot tout français 3tqui n'a jamais été latin. Cette transformation de

(1) V. nos études sur l'Antiquité, Destinées des Langues teuto* tiques et latines.

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l'adjectif en substantif indique un procédé de l'esprit qui veut faire une classe catégorique de chaque nouvelle qualité, réduisant à l'abstrait ce qui n'était qu'une observation partielle, procédé de généralisation métaphysique, qui écrase les idiomes sous la fausse richesse des nuances inutiles et des abstractions nouvelles. La même cause inonde d'adverbes un dictionnaire qui vieillit. Gicéron dirait : de se ipso ioqui, parler de soi-même. Salvien dit : personab'ter loqui, Proverbialiter^ adverbe tout français (proverbialement), abonde aussi chez Sidoine. Ce n'est pas tout, il crée invectivaliter (d'une manière injurieuse). Le verbe se transforme souvent en adjectif, et nous avons pervagabilis, incomprehensibilis, pw^gabilis^ remissibilis eipossibilis, dans Sidoine et Salvien. La dernière décrépitude, la dernière et fatale élaboration de cette vieillesse des langues, qui tend continuellement à les rendre moins précises et plus métaphysiques, semble consister dans le changement du singuUer en pluriel, de manière à faire d'un objet défini une masse et une foule d'objets indéfinis. Le xix' siècle a vu naître les gloires « de la France » et les <( aclimtés réunies^ » ainsi que les a jeunesses des génies » et les « tristesses des désespoirs. » Sidoine dit aussi qu'il ne veut pas publier suas otiositatet (ses oisivetés), et Ausqne parle des sinisteritcU^y ce qui veut dire simplement les mauvaises chances de sa vie.

J'ai cherché avec curiosité et trouvé avec plaisir chez Salvien quelques linéaments primitifs da nos idiotismes français. Nos substantifs en tVë, qui dérivent de la forme latine itas, sont très-multipÛés dans son style. 11 emploie « probrosiVas, reprehensiit/t/cu,

pariltïos et vicios^Vos ; » ce dernier apparaît plus de cent fois dans ses pages. C'est ainsi que les langues, en s'enrichissant par Tanalogie, s'altèrent et se corrompent par le luxe des rapports qu'elles découvrent. « Accusahilis, aBstimabi'/w et reprensibe/**, spernibîVn et fusibt'//^ » offrent des exemples de cette facilité d'analogie corruptrice. Des influences lointaines vs'y joignent ; la contagion de l'Orient est parvenue jusqu'à Salvien qui parle des sublimîtates et des prœpotentiœ^ au lieu des «puissants » et des « riches ». L'exagération des mots y contribue encore ; les mots sont usés ; on les vernit. 11 n'y a plus de pauperes, mais des pauperculi ; ni des puissants, mais des prodpotentes; une chose n'est pas monsh^euse^ elle porte des monstres ; monstrigera, nioifera, » Captiver, captirare, » appartient à Salvien ; des faussetés sont pour lui fakitates.

La même débauche de langage introduit dans son style un nombre merveilleux d'actualités, d'indùndualités, de spécialités, d'homogénéités. 11 s'opère dans les esprits des nations vieilles certains classements métaphysiques qui sont à la fois commodes et vagues. Gicéron et Horace parlent des vicieux; Salvien parle de la viciosité. Sénèque sermonne les puissants ; Salvien gourmande les puissances. C'est bien la même chose ; mais Salvien ne se prend plus aux hommes ; il attaque l'idée.

Les adverbes incessabiliter et immensurotim, incessamment et démesurément sont aussi prodigués par lui ; le mot specialiter, « spécialement », et le mot personaliter, « personnellement » se présentent fréquemment dans le même auteur. Ainsi les expressions deviennent violentes ou nuageuses ; exagérées ou

vagues : c'est la ride de Tâge, le signe mortuaire (1). Pour dire que le vice est le propre des Romains (ce qu& Gicéron n'aurait pas manqué d'exprimer simplement), Salvien se sert de cette phrase : Viciositas et impuritas qvasi germanitas quœdam est Romanorum. Ce n'est pas assez pour lui de germanitas^ il 'vas&ïiiQ passivitas ; il va jusqu'à créer ïnofficiosttas.

Peut-être ces obsen ations paraîtront-elles puériles à ceux qui n'y verront que de simples remarques de grammaire. Ceux qui étudient à la fois la vie politique des peuples et les révolutions de Ifeur langage savent quels rapports intimes unissent ces deux parties diverses et inséparables de la civilisation et de l'histoire.

§ VI

'Sidoine Apollinaire. — Sa situation sociale. — En quoi il se détache de Salvien. — Traits de mœurs. — Un dîner à Bordeaux en 456.

L'importance de Sidoine Apollinaire a été sentie vivement et relevée éloquemment par Gibbon, Chateaubriand, Guizot et Montesquieu.

Homme du monde, écrivain qui cherchait' l'élégance, d'un esprit agréable et frivole, Sidoine est excellent à consulter, si l'on veut connaître l'impression produite par la présence des Barbares sur les imaginations gauloises et romaines. « Vous auriez « été fort heureux, écrit-il à Domnitius, si vous aviez (( vu le prince barbare Sigismer, à pied au milieu de (( ses hommes à cheval, s'avancer flamboyant de

(l) V. nos Études sur l'Antiquité, Destinées des Langues teuto* niques et latines.

« pourpre, éclatant d'or, éblouissant de soie blanche. (( magnificence! Et des cheveux, un teint, une « peau dignes de ce luxe ! Il était beau de contempler « aussi ses compagnons d'armes et féaux, les pieds <( garnis jusqu'à la cheville d'une chaussure de soie, « les mollets et les genoux nus, avec un vêtement « court, serré, bariolé, atteignant à peine le milieu « de la cuisse, des manches couvrant à peine le haut « du bras, et Une jupe verte, frangée de blanc. » 11 continue ainsi, décrit le costume d'un oppresseur de la Gaule et d'un fondateur de la France, costume qui est précisément celui des Écossais des montagnes ; il n'oublie ni le baudrier, ni la claymore, ni les agrafes d'or, ni la célèbre hache d'armes, ni les boucliers, ironzés ici, argentés là ; et finit par s'écrier : « A un « tel spectacle, il ne manquait rien • que votre pré- « sence (1) !» C'est ainsi que le vaincu parle du vainijueur, et le Romain du Barbare.

Salvien a bien plus de gravité, de sérieux et de respect pour lui-même, pour son titre de citoyen romain, pour les souvenirs de la patrie. Sidoine Apollinaire, demi-chrétien, habitué aux malheurs de

(l) f Quam voluptatem putamus mente conciperes, si Sigisme^ rem regium juvenem,Htuatque cultu gentilitio oimatum vidisses! Illum equus quidem phaleris comptus, immo equi radiantibus gemmis onusti antecedebant, vel etiam subsequebantur ; cum tafnen hoc magis ibi décorum conspiciebatur, quod prxcursoribm suis, sive pedisequis, pedes et ipse médius incessit, flammeus cocco, rutilus auro, lacteus serico ; tum cultui tanto, coma, rubore, cute concolor regulorum autem, sociorumque comitantum forma et in pace terribilis; quorum pedes primiperone setoso talos ad usque vinciebantur : genua, crura, surxque sine tegmine. Prœter hoc vestis alta stricta, versicolor, vix appropinquans poplitibus exertis : manicx sola brachiorum pHncipia vêlantes, viridautia saga iimbis marginata pumiceis,., etc. Sed quid héec pluribus? Specta- Âulo talisola prœsentia tua de fuit! » (Epistola XX, 1. III.)

son temps, jouant avec la phrase pour se désennuyer et se consoler, philosophe à la manière de Boëce, souvent rhéteur, quelquefois mystique, rarement pénétré ou ému, avec autant de talent que Salvien, reste bien au-dessous de ce dernier, qui le domine de toute la hauteur de son âme. Salvien représente la fraction la plus importante, la plus consciencieuse et la plus forte de cette société en débris, qui s'agitait au cinquième siècle sous la hache des Barbares, celle qui souffrait le plus et qui, dans son indignation, son abnégation et sa douleur, consentait le dépôt de la morale publique et le secret du renouvellement que les destinées humaines allaient subir.

Sidoine offre, il est vrai, beaucoup plus de détails de mœurs que Salvien. Avec Sidoine on peut aujourd'hui même connaître, dans leurs moindres circonstances, les mœurs de nos vieilles cités occitaniques, démêler un peu le chaos étrange de luxe, de mysticisme, de paganisme, de souvenirs littéraires, de voluptés molles, de christianisme ébauché, de penchants philosophiques, qui remplissait la vie des hommes puissants, à Toulouse, à Narbonne et Bordeaux. Ce Gaulois, imitateur de Pline le Jeune et prédécesseur de Voiture, nous ouvrira les portes d'une villa des environs de Bordeaux.

On dîne, ou plutôt l'on soupe. L'empereur Majorien a convoqué les notables de la province, et dans ce moment même où l'Empire se meurt, où tout s'en va par lambeaux, où la redoutable figure des Huns et des Goths apparaît au détour de toutes les forêts, les notables, obéissant à l'appel du monarque, se rassemblent, non pour se défendre, mais pour boire. Ces mourants qui veulent jouir encore d'un dernier

souffle que Dieu leur laisse, vont prodiguer le vin et les roses, les encens et les parfums.

Tout chrétiens qu'ils sont, ils ont conservé la royauté gastronomique du maître du festin {rex convtvti), célèbre dans l'antiquité ; ce dernier, qui remplit son office en conscience, laisse un intervalle un peu trop long entre deux services. Gomment remédier à cette faute grave et employer le temps qui s'écoule? L'un des convives tire de dessous son manteau les Epîtres de Petrus Magùter. A cette apparition imprévue, les penchants littéraires de l'Assemblée s'éveillent; la verve de trois poëtes s'allume : Severianus, Lampridius, Sidonius improvisent tour à tour leur hymne à la louange de Petrus Magîster, du fefctin, du temps, du lieu et des convives.

C'est chose remarquable, que le tour léger, facile, coloré, plus français que gaulois, de la pièce improvisée à ce sujet par Sidoine, qui nous l'a conservée. Ses petits vers de huit pieds, d'un mouvement simple et voluptueux, sans idées et presque, sans images, se distinguent par la vivacité du rhythme et l'éclat des paroles descriptives; vous croyez lire une de ces nombreuses poésies fugitives que notre civilisation a semées avec tant de luxe dans son cours monarchique, depuis Goquillart jusqu'à Desmahis ; même aisance, même grâce, même défaut de passion et d'ardente poésie ; Chapelle et Bachaumont n'ont pas mieux fait dans leurs bons moments :

Age, convocata pubes ; Locus, hora, mensa, causa, Jubet ut volumen istud, Quod et aure et ore discis, 8tudiis in astra tollas t . . Petrus est tibi legendus,

In utrâque disciplina

Satis institutus atictor !

Celebremus ergo, fratres, ' j

Pia festa litterarum.

Peragat diem cadeutem

Dape,,poculis, choreis,

Geniaiis apparalus.

Juvat ire per coroilas Alabastra ventilantes, Juvat et vago rotatu Dare fracta membra ludo, Simulare vel trementes Pede, veste, voce Bacchas f

Arabumque messe piuguis Petat alta tecta fumus.

Veniente nocte necnon Nuraerosus erigatur Laquearibus coruscis Caméra in supernâ lychnus !

J'aimerais à transcrire tout ce dithyrambe du festin gaulois, chant de joie étourdie, dont le frivole prétexte est un volume de rhétorique : «- Allons, amis, voici « un beau volume, celui de Petrus Magister, savant « dans l'une et l'autre discipline ! Chantons ses louan- " ges ; tout nous y invite, le lieu, l'heure, le festin ! « Lisons, étudions ce grand homme ; célébrons, chers « amis, les pieuses fêtes de la littérature I Le jour « tombe ; que le vin, les danses et le bien-vivre rem- « plissent de joie ces dernières heures!... Voici les « lits couverts de pourpre, et qui Uoiront, avides, le <( nectar empourpré ! Voyez, tout est riche, tout « étincelle, tout flatte les yeuxl Ges meubles viennent « d'Asie, ceux-ci arrivent de Grèce ; partout des sculp- « tures et des peintures ; des chasses meurtières où •<( personne ne meurt ; des groupes blessés dont le

SIDOINE APOLLINAIRE. Oîf

^^ sang ne coule pas ! C'est plaisir d'errer à travers ces « fleurs épanouies qui penchent leur corolle sur les «urnes d'albâtre; plaisir de livrer son corps à la (( danse souple et brisée ; et d'imiter la tremblante «ivresse des bacchantes!... Le plat du milieu se a couvre du lin le plus fin et le plus blanc ; le lierre « et le pampre vert le couronnent ; de belles guir- « landes courent autour des armoires et des couce chettes ; voici des cytises, des lis, des jonquilles ! « Déjà la lampe suspendue se remplit d'encens. i< moissonné en Arabie, et la fumée s'élève vers le <c toit éclatant : ici l'huile est inconnue ; c'est le « baume odorant qui nous verse la lumière. Venez, « esclaves ! Pliez vos têtes sous le poids du métal « travaillé avec un soin exquis ! Venez, musiciens et « musiciennes ! et que vos cordes animées, vos doigts « qui chantent, votre airain sonore, vos flûtes pas- « sionnées ravissent nos cœurs ; donnez-nous tout « ce que la poésie possède de plus doux, tout ce que « l'éloquence a de plus ravissant ! Tout cela, Petrus « Magister l'a connu; homme admirable, devant « lequel se sont prosternés barreau, ordre équestre, <c ordre militaire ; ... sa gloire a traversé la Ligurie et « rempli les villes du Rhône ; bientôt il portera chez les « Ibères féroces la politesse gauloise ; bientôt il com- « muniquera aux peuples du Septentrion la civilisa- « tion et les lettres ! »

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