‹ Le moyen ageChapitre 36 sur 49 · NAISSANCE · texte numérisé non relu

NAISSANCE

DU

lOMAN AU MOYEN AGE

Roman est chrétien et septentrional. — Hugo de Trimberg.

La roman est le vrai fruit des temps modernes. Ce ne art délicat de comprendre, de pénétrer et de oduire les passions, les mœurs et les caractères, partient à la fois aux ascètes catholiques et aux sa iques modernes, à saint François de Sales et à Nile, à Shakspeare et à l'abbé Prévost. Le roman est rétien.

<on-seulement il est chrétien, mais il est septen- )nal. Les sources du roman tombent du nord de irope. C'est là que l'analyse des caractères et «imen détaillé des individus ont constitué une vaste ine littérature à la tête de laquelle brillent des as septentrionaux. L'Allemagne seule emploie le b charaktevistik dans un sens impossible à mécon- :re, et qui forme une classification critique. En An- «rre, to be a character indique une individualité

prononcée, distincte, isolée. En Italie, en Espagne, rien de tel. Le Midi, père du symbole, ne produit que des types. La commedia delV arte^ essentiellemeni italienne, vous offre ses masques, qui sont la réduction de l'humanité à de certains types généraux (1). Arlequin n'est pas un homme, c'est le dieu symbolique de la malice, de l'étourderie et de la gaîté. Cassandre exprime la décrépitude; Truffaldin, Tavarice; le capitan Spavento, la forfanterie. C'est la même Synthèse qui, chez les anciens fils du Midi, créait Dave, le représentant de la servitude intrigante, et Gnathon, le symbole du parasitisme. Le Midi tout enlier est fidèle fi cette tradition. Le beau roman de Gers an tes est-il autre chose? Ges pages étincelantes de verve et de raison, offrent-elles les diversités de caractères qui constituent le fond commun du roman septentrional? y trouve-t-on cet emploi de l'analyse, qui de nos jours, se tourne en abus? Non. Là régnent encore deux ôtres symboliques : Sancho,. le corps qu s<î ménage, et Don Quichotte (2) rame qui court à soi héroïque danger,

Lii môme trace éclate dans toute la littérature espa gnole et italienne. Elle ne moralise point par deî exemples individuels, mais par des axiomes généraux. Elle ne peint jamais des individus isolés, mai! des êtres qui représentent des espèces. Dans les dra mes de Galderon, quel est le père qui ne ressembl' pas h tous les pères, le vi'ejo (vieux) qui ne ressem pas h tous les vieux, legalan (amoureux) qui n'est pa jeté dans le moule de tous les amoureux, la dama (p

(I) V. iios Études espagnoles et italiennes, Charles Oozzin\ V. nos fttudes sur le xvi» siècle.

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îarte de son rôle de dame? Le théâtre espagnol a irché la variété dans les chances de la fortune et la passion [lancée de fortuna edamor), non dans les ersités des caractères.

)uvrez Shakspeare ; vous y trouverez plus de trente iétés de la vieillesse ; le vieux Lear, sublime, ten-

et fou ; le vieux Polonius, sage, axiomatique et pide ; le vieux Holoferne, pédant, concis et moqua- ; le vieux Gapulet, ardent, altier et querelleur; n de suite jusqu'au bout du monde des vieillards, ade inépuisable comme le sont les combinaisons caractères et des idées. Au Midi, rien de tel. Si ite s'avise de représenter ses contemporains sous rs plus hideuses couleurs, il les groupe par classes rices dans ses Makàolge, compartiments symboli- )S. Jamais les peuples du Nord ne se sont accomdés des types généraux; jamais ceux du Midi n'ont epté la finesse subtile de l'analyse détaillée. Le

m de Richardson et de Sterne a vainement passé î^ord au Midi ; sous cet ardent soleil, il n'a rien prot de complet : les masques italiens, souvent transis dans le Nord, ne s'y sont jamais acclimatés. Pourquoi cette manière spéciale de considérer l'huoité appartient-elle aux modernes et aux gens du •d? Pourquoi les anciens n'ont-ils rien à opposer lichardson et à Fielding? D'où vient que les races Midi ont produit le roman d'aventures, qui n'est une épopée abaissée, et non le roman d'observation, mman de mœurs^ propriété particulière du monde

mtrional et chrétien ?

quoi le roman moderne se détache-t-il des vres de l'antiquité? Narration, invention, pathétij, merveilleux, vous trouvez ces éléments chez

Eschyle ou chez Homère. Gomment donc Fielding ou De Foë diffèrent-ils des anciens? En un seul point: par l'attention et le respect accordés à chaque homme, à chaque caractère, à toute condition, à toute douleur, quelles que soient leur obscurité ou leur modestie ; par l'analyse, et l'analyse calme ; par le génie de l'observation impitoyable : — ces éléments viennent du Nord.

Encore n'ont-ils apparu dans le Nord que tardivement et à une époque postérieure à l'ère des troubadours. L'analyse éclot toujours la dernière. Sous les empereurs souabes, le germe de l'examen septentrional est étouffé par l'amour et la poésie. Le sombre Barberousse, le terrible Cœur de Lion, chantent des sirventes; la harpe amoureuse et dévote résonne sous les doigts puissants qui tiennent le sceptre et brandissent 1 épée. Cette aurore intellectuelle couvre les champs de sa rosée poétique; tout est mélodieux et doux, transparent et embaumé. Empereurs, prélats, ouvriers, écoliers, femmes, bourgeoises, religieuses, chevaliers et écuyers, tous chantent leur amour, leur confiance en Dieu, leur dévotion passionnée, leur dévoûment à leur dame ; dans le concert universel, on ne distingue ni le sifflet de l'ironie, ni la voix de l'examen rigoureux. Sous cette influence, la Germanie, transformée ou plutôt livrée tout entière à l'enthousiasme lyrique et métaphysique, n'avait pas encore creusé sa veine la plus profonde, la veine de L'analyse et de la critique.

A peine, au xm® siècle, les troubadours de Provence et les minnesingers de Souabe ont-ils cessé leurs chants d'enthousiasme et d'amour, il se fait, en Allemagne et dans toute l'Europe, une révulsion singulière cou

tre Tenthousiasme ; on cesse alors d*être poétique, on devient didactique. L'Italie déterre les vieux modèles grecs et les embrasse avec une ardeur savante; l'Espeigne se laisse endoctriner par l'Italie; la France bégaie ses premiers essais classiques. La chevalerie commence à décroître et à pâlir; bientôt s'effacent au loin la pompe et la mélodie qui l'avaient brillamment escortée. L'imagination et l'esprit d'aventures reploient leurs ailes ; les nations d'Europe s'acheminent vers un plus douloureux pèlerinage. On se met à étudier avec soin la vie pratique, et pour la première fois on comprend que savoir est puissance, et que puissance ne se compose pas seulement de poésie. Du XIV' au XV' siècle, tout marche dans cette voie ; les délices de lïnvention poétique, l'ingénuité de l'art primitif, font place au génie de l'observation qui se cherche et se tâte. On veut comprendre, connaître et approfondir. Dante lui-môme est didactique. Pétrarque scande des vers latins et dédaigne sa gloire italienne. Boccace professe plus d'estime pour son érudition acquise que pour la naïveté de son talent. Après Dante et Pétrarque, la voix de la poésie s'éteint peu à peu, et l'observation des mœurs éclot en Allemagne.

Vers le commencement du xiv® siècle, vous pouvez découvrir en Franconie, dans un petit village obscur des bords de la Saale, la première apparition de cette analyse de l'homme, de cette minutieuse et fine appréciation qui n'appartient ni aux méridionaux, ni aux anciennes littératures, et que notre époque, féconde en mots barbares, a barbarement appelée l'mdividualisation. A travers cette longue perspective de cinq siècles, si le coup d'œil plonge jusqu'au petit vil-

lage de Thurstadt, il rencontrera un certain maître d'école, nommé Hugo de Trimberg, assis devant son pupitre du xvi° siècle, endoctrinant de petits enfants rebelles, au coin d'un feu modeste et d'une table frugale. Cet Hugo mérite d'ôtre salué de loin, comme le bisaïeul d'Addison, de Sterne et de Swift.

C'est une curieuse et antique figure que celle de Hugo ; — poëte comme Swift, sans poésie ; pédagogue qui fait la leçon aux hommes, et donne de bons points à ceux-ci et des férules à ceux-là; maître de classes qui a pour verge d'assez mauvais vers, contenant d'assez bonnes plaisanteries; industrieux collecteur de livres dans tin temps où les livres étaient rares et précieux : « Je suis possesseur, dit-il, d'une bibliothèque de deux cents volumes, dont douze écrits par moi-môme, cinq en latin, sept en allemand. Je me nomme Hugo de Trimberg, et j'ai été quarante ans maître d'école h Thurstadt, près Babenberg (Bamberg). Mon livre a été fini treize cents années après la naissance du Christ, etc. » Son allemand est d'ailleurs tropnaïf pour que nous ne le citions pas textuellement:

Der (lies buch gedichtet hat,

Der pflag (1er scimion zii Tliûrstat.

Vierzig jar for Babenberg

Und hicss Hugo von Tryinbcrg.

Es ward follenbraclit, das ist wahr,

Da tausend und dreyiiiindert jar

Nach Christus geburt vcrgangen waliren,

Drithalbs jar gleicli vor der jaren

Da die Juden in Franken wurden crsclilagen.

Boy der zeil und in don tagen,

Da bischoff Leupolt bischoll was

Zu Babenberg.

Os douze beaux ouvrages composés par

Maitrc Hugo de Trimberg Demeurant près de Babenberg

L laissé peu de traces. Les noms de trois seulement

b venus jusqu'à nous; ils rappellent singulièrek Spectateur^ le Flâneur^ le Babillard, et tous ces

leils d'observations et d'essais qui forment une ie considérable de la littérature du xvii° siècle : Sommier [le Collecteur), et der Renner {le Coweur,

plutôt le Messager). Nous ne possédons que le

Gomme Addison, Samuel Johnson, Steele, le maître îcole, perché au sommet de son observatoire, qu'il pelle sedes exploratorïa, jette un coup d'œil sur le monde. C'est un bonhomme malin, la plus dangereuse espèce des hommes bons et des hommes malins.' Il a le style ferme et sec, le cœur joyeux, l'esprit pénétrant, l'analyse patiente, l'observation sévère. 11 voit et pardonne, ce qui est le propre des observateurs. Son livre, au surplus, imprimé très-inexactement, en 1549, à Francfort-sur-le-Mein, et mêlé de corrections modernes, est d'une rareté excessive. On s'étonne, en le parcourant, de l'analogie qui se trouve entre cette œuvre décrépite et les essais du Rambler, du TatleTy du Spectator, de VJdler, du Citizen ofthe world, livres qui ont fait les délices de nos grand'mères. Hugo de Trimberg, en véritable homme du Nord, ne prétend pas à la synthèse et ne crée pas un seul type. Il divise, subdivise et analyse. Toute l'humanité, pour lui, est dans les individus.

Il traite successivement des jeunes filles, meyden, qui, de son temps et en Allemagne, ont, dit-il, « la chevelure longue et l'esprit court, » des maîtres, des pages, des prêtres, des moines, des jeunes femmes qui épousent des vieillards. Il court à travers les subdimions de c^s ^a^^a^tères, assez r^nidem^nt,* assez

lestement, d'une façon pimpante et sévère, avec un petit sourire doux et sardonique. « Allez, mon beau petit livre, dit-il à la fin, vous serez le vade mecum du genre humain. » Et il ne s'est pas beaucoup trompé. Le maître d'école du xm' siècle a eu l'honneur d'ouvrir cette route de l'observation minutieuse, dont la trace se retrouvera plus tard dans l'épopée satirique et européenne, intitulée le Renard^ et dans la Nef en Fols de Sébastien Brandt. Toutes les nations septentrionales d'Europe ont été, depuis Hugo, bien plu* avant dans cette voie. Hugo est l'initiateur.

Point d'imagination, de coloris, d'éclat, de grandeur, de personnification chez Hugo; ce patriarche de l'observation de détail et du roman de mœurs est fin et sérieux, comme Holbein et comme Smollet. Ne demandez au bonhomme ni galanterie ni élégance; il traite les hommes, les femmes et les filles, comme un naturaliste traite ses insectes. Dans sa bonne humeur inexorable, il pique avec son épingle noire chaque spécimen qui s'offre à lui, n'épargnant pas ce qu'il y a au monde de plus gracieux et de plus doux.

« Mes jeunes filles, dit-il quelque part, vous avex les cheveux bien longs et la judiciaire bien courte..- La route qui va de vos yeux à votre cœur est facile, et, sur cette route périlleuse. Dieu sait que de pensées dangereuses cheminent par bataillons !...».

Kortzyn mut und lange haar

Han (lie meyde sunderbar,

Dy zu yren jahren kommcm synd;

Dy wal machen yn daz licrtze blynt

Dio auctign wysen yn den wog

Von den auchgn gel eyn steg

Tzu dem hcrtzen nit gar lang;

un dcme stoge ift vyl manning gedang,

Wen sy woln nemem oder nit

Le bonhomme continue ainsi, se murmurant à luicnême une sorte de mélopée monotone d'observations satiriques sur cette grande et éternelle aveniafe du mariage, et sur les divers caractères qui 3*embarquent pour ses terres inconnues. De temps )n temps il rencontre de bons traits comiques :

Moralisons comme de bons apôtres ; Pas de pitié pour les péchés des autres ; C'est pain bénit de blâmer son prochain.

La tâche est bonne, amusante et facile, Elle distrait et soulage la bile...

A nos péchés nous penserons demain .

La carrière de l'observation est ouverte par Hugo le Trimberg. Après lui, mille autres, sermonaires, po&tes, prosateurs, le suivent et se,précipitent; chose fitrange, le Nord seul fournit ces observateurs. Pét que chante , Boccace raconte. L'observation

)prement dite, l'homme considéré comme étude, leur appartiennent pas. L'Angleterre, au contraire, débute comme l'Allemagne, et le premier pas de la Grande-Bretagne dans cette carrière est vigoureux et puissant. Ghaucer paraît.

Ghaucer emprunte aux Italiens la matière de ses récits. En quoi diffère-t-il d'eux? Quel caractère le rapproche des poëtes originaux du Nord ? Le génie de l'observation. Ghaucer marque de traits indélébiles les professions et les diverses humeurs de son temps. Il y a bien plus d'art et de finesse chez lui que chez Hugo ; l'essai de la Grande-Bretagne dans un genre qui devait faire sa gloire, est un coup de maître. Depuis le roman-conte de Ghaucer jusqu'au romanchronique de Walter Scott, l'Angleterre ne cessera pas d'exploiter cette mine féconde : la connaissance

et l'examen de Thomme, non comme espèce et genre, non comme type et symbole, mais comme objet d'analyse, comme individu, souvent vicieux dans la vertu ou vertueux dans le vice, offrant les combinaisons et les nuances infinies du sort du caractère, de l'âge, de l'humeur, de l'époque, de la circonstance et de la passion ; — monde nouveau en littérature.

Le roman du Renard.

En fait d'obser\'ation et d'étude de mœurs, l'Allemagne, on vient de le voir, avait la priorité. Nonseulement Hugo de Trimberg lui appartenait, mais elle possédait et admirait depuis longtemps une épopée d'observation comique, tout empreinte de l'analyse individuelle, propre au christianisme septentrional. Si la France du Nord lui dispute le po6me du Renard^ il est certain que le Nord allemand a seul adopté et consacré cette épopée comique^ populaire encore aujourd'hui dans la Germanie, et embrassant dans sa vaste enceinte, sous la forme d'animaux divers, tous les caractères et toutes les conditions. D'où vient cette fiible?On n'en sait rien. Elle est si profondément germanique, que l'on en trouve des traces jusqu'au fond du xi*^ et du ix*' siècle ; elle est si complètement européenne, que chaque peuple du Nord se l'est appropriée. L'édition anglaise de Gaxton traduite du Hollandais (1481), — Tédition hollandaise de Delft (1 484), — la version saxonne de Lubeck (1498), — l'imitation française de Jacquemars Gielée,

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composée en français wallon vers 1290, ne sont point semblables, mais seulement analogues à plusieurs égards. Dans tout le Nord la fortune de ce conte a été immense. On en rencontre des versions diverses, composées en bas allemand, haut allemand, danois, suédois, anglais; partout ce ne sont que continuations, plagiats, imitations; ce livre a eu tous les honneurs.

C'est un monde, c'est la vie. Grossier prototype de Shakspeare et de Richardson, longtemps la Germanie l'a regardé comme son livre de chevet. Les professeurs l'ont commenté ; les courtisans l'ont cité ; les princesses l'ont lu à leur toilette ; les artisans l'ont saU et usé. Pourquoi?

C'est que ce rude et piquant ouvrage, œuvre de cent mains et qui n'est l'œuvre de personne, émanait spontanément du fond môme du nouveau caractère européen. Ce n'était, je le répète, le fils de personne ni d'aucun temps, mais de tout le monde et de tous les temps nouveaux.

Au XIX® siècle, Gœthe l'a retravaillé et s'est fait lire, tant il restait encore de goût et de penchant pour ce genre et cet ouvrage. Qu'est-ce donc que ce livre? L'analyse de la vie humaine, tracée avec une joviale, rustique et chaude sagacité. C'est le monde en mascarade, avec des moines-loups, des intendantsrenards , des coqs-guerroyants , et mille réalités tristes sous de comiques masques. Le contraste des diversités humaines, finement marquées, est le caractère spécial du livre. Au-dessus de toutes ces variétés, et triomphant d'elles, plane la Ruse, maîtresse unique, suzeraine du monde. C'est ce que vous dit l'auteur lui-même dans son épigraphe :

Et vulpis aduintio Dans mon livre fait son affaire,

Sic homvnis et ratio Ressemble au renard sur la terre (I).

La comédie à cent acteurs divers dont parle La Fontaine se trouve donc ébauchée dans le Roman du Renard; ce monde des nuances et des caractères, monde qui n'est autre que le roman moderne, y est esquissé pour la première fois. Si le Renard, sans auteur, sans père, sine proie creatus, a pénétré dans tout le Nord, en Angleterre, en Flandre, en Hollande, en Suède, en Danemark, il n'a pu entamer ni Tltalie ni l'Espagne ; il a fallu deux siècles pour que Gasti, dans ses Animaux parlants^ lui empruntât quelque chose. 'En France, il eut assez de succès, sans y devenir aussi intiniement populaire que dans les contrées saxonnes.

Imparfait, grossier, naïf, mais fort et plein d'une vérité ironique, ce livre est fertile en ombres grotesques, qui dessinent par des silhouettes piquantes les réalités de la vie. Sa majesté Lion, tenant cour plénière, reçoit les plaintes de Hintze le chat, de Lampe le lièvre, d'Isegrim le loup, de Ghanteclair le coq, plus ou moins victimes de dom Renard, maître fripon qui les a tous lésés. Le chef des gardes, l'ours Bruin, est chargé d'amener le coupable. Mais Bruin est gourmand ; dom Renard l'engage dans une expédition de picorée qui doit lui rapporter une récolle d'excellent miel ; dom Bruin introduit béné-

(I) Ut vnlpis adiilatio

Ku in de wordlee blikket,

Sic liominis et ratio Gelyk dem Fos syk shikket.

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volement sa siupide tête dans le tronc fendu où le miel est déposé ; puis, saisi comme dans un écrou par les deux portions de ce tronc qui se referme, l'imbécile ne gagne rien qu'une bastonnade miraculeuse et un jeûne complet; tel est le premier fait d'armes du diplomate Renard.

. Son éloquence, ses ressources, sa finesse, sa dextérité, le superbe sang-froid avec lequel il exploite tous les caractères et tous les vices, le placent à côté de Panurge, de Figaro et de Gil Blas. Il se tire de tout. 11 est politique, dévot, poëte, économiste, industriel et statisticien. Il a des trésors cachés qu'il promet à sa majesté lionne, et qu'il obtiendra de a grâce de Dieu, si l'on consent à lui donner pour souliers un peu de la peau de ses ennemis. On les lui accorde ; avec ses souliers il va en pèlerinage jusqu'à Rome, où on le fait cardinal. Il prie, il ment, il ruse, il fait l'usure, il pérore, il discute, il ravit d'enthousiasme les peuples qui l'écoutent. Il a des procédés pour tous les succès et des expédients pour tous les cas. Le roi émerveillé, lui remet la charge entière des affaires de l'État, et l'auteur finit ainsi son épopée :

Mon livre, écrit en style clair, Messieurs, ne se vend pas fort cher.

On y voit comme en une glace Le monde et tout ce qui s'y passe.

Achetez-le, je prierai Dieu Qu'il vous mette en sa gloire. Adieu.

11 a raison. C'est un vrai miroir que son livre, un peu rustique, mais fidèle, un miroir chrétien et ascétique, représentant la vie terrestre comme livrée à la domination de la ruse, et exilant dans le ciel le

triomphe de la vertu. « Rien n'est plus pénétrant, bien que rien ne soit moins satirique, dit quelque part M. Sainte-Beuve, que le génie cirétien, »

Le Renard porte deux caractères singuliers et contradictoires : chrétien et septentrional, il a des traces nombreuses de paganisme antérieur. On y voit percer une vive haine contre les prêtres et les moines. L'ancien et le nouveau génie se trouvent confondus dans cette béatification terrestre de la ruse ; bible séculière, vademecum septentrional auxm® siècle, comme le livre de Brandt le devint au commencement du XVI®.

L'auteur de ce livre est problématique. 11 semble que les masses soient les véritables mères de certaines œuvres. Un nommé Hinrek von Alkmer prétend, dans sa préface, avoir traduit le poëme du wallon en bas-allemand. Mais est-ce un homme réel! Les savants ne le pensent pas. Ils parlent d'un certain Nicholas Baumann, professeur à Rostock, et qui aurait représenté dans une allégorie satirique la cour de Juliers, d'où il avait été banni ; puis il se serait donné le nom de Henry d' Alkmer. Baumann n'a pas l'air plus réel que Henry. Plus on s'enfonce dans les ténèbres du moyen âge, plus on s'étonne de revoir toujours ce Renard inévitable. Au xiv® siècle, Philippe le Bel le fait pour traire en tapisserie. Aux temps carlovingiens, il y a déjà trace de lui. Vous diriez qu une pluie tombée du ciel fait germer de toutes parts cette allégorie transparente, vaste analyse de l'humanité, qui devient bientôt universelle comme la Bible et Ger\'antes.

Lorsque l'époque didactique, succédant à l'époque lyrique, toucha son apogée, k Renard devint l'Iliade et

rOdyssée de ce temps ; on y puisa des exemples, des allusions, des citations, des apologues ; on le sculpta dans les églises,'' on le peignit sur les vitraux. Il s'en fit, dès les premiers moments de l'imprimerie, vingt éditions ; il eut l'honneur d'être traduit en latin par ce pauvre Hartmann Schopper, dont la rude destinée et le style cicéronien méritent un souvenir (1). — « Quand j'eus commencé ma traduction, dit-il, on me fit prisonnier à Fribourg, dans le duché de Bade, et l'on me conduisit à Vienne, chargé de fers. Là je tombai malade. Gomme on ne voulait pas d'un aussi misérable soldat, on me jeta sur le pavé, sans lit, sans drap, sans pain. Je trouvai asile dans un tonneau où je m'endormis ; mais en m'éveillant je trouvai que mon sabre et mon manteau m'avaient été volés. Heureusement tous les hommes ne sont pas des loups. Maître Josias Hufnagel, qui ne me connaissait que par mes écrits, me reçut sous son toit, et je pus, à demi guéri, me traîner jusqu'à ma ville natale. » La consécration latine donnée au flenùrd par le bon Schopper popularisa ce poème parmi les savants ; puis, manufacturé de toutes façons, il alla se perdre dans le domaine de ces petits livres du peuple, qui exercent tant d'influence et dont on parle si peu.

Le Renard n'est pas un chef-d'œuvre ; mais l'histoire littéraire serait incomplète si elle- ne s'occupait que des chefs-d'œuvre. Certains livres d'époque possèdent une vitalité singulière et tout à fait distincte de leur mérite intrinsèque. Tel est le Renard, Une foule de productions secondaires fraient toujours la

(1) Opus poetkum de admirabili fallaciâ Vulpeculse Reinechê, etc.

route aux chefs-d'œuvre, qui en sont le dernier mot. Les chefs-d'œuvre n'appartiennent jamais à un seul génie. Ils naissent lentement ; fils des siècles, créés par les races, plutôt que par l'homme, ils achèvent les civilisations et les résument.

Ni Hugo de Trimberg, ni ces rédacteurs divers et successifs qui dans le roman du Renard ont écrit le panégyrique de l'habileté, ne sont des génies complets ; mais il y a de l'avenir et une fécondité extrême dans leurs livres.

Nous admirons quelquefois cette fécondité du monde physique, qui ne laisse pas une parcelle de la matière sans vie et sans puissance ; nous admirons cette énergie de reproduction infinie, triomphant sans cesse du monstre béant de la mort. Si Ton examine au microscope solaire le cuir tanné d'une momie, quelque prêtre d'Egypte contemporain du roi Sésostris, on reconnaîl avec stupeur que toutes les particules élémentaires de cette peau séculaire vivent encore, représentées par des animalcules qui se meuvent dans leur petitesse infinie. Ce n'est donc pas la mort qui effraie, c'est la vie. L'immortalité delà pensée et sa force impérissable constituent un phénomène analogue.

A peine ce mode analytique de voir le monde s'estil éveillé, à peine le génie germanique trouve-t-il une voix, à peine sa langue est-elle déliée, que les écrivains du Nord se plaisent tous à compter et à mesurer chaque homme, à examiner sa valeur, à peser son caractère, à le soumettre au scalpel. On ne veut plus d'espèces ; on ne reconnaît que des individus. Sans doute les esprits superficiels nieront cette singulière et antique tendance de la littérature septentrionale ;

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elle n'en est pas moins évidente. La profondeur n'exclut point la vérité, ni retendue, la précision.

Le vaisseau des fous. — Sébastien Brandi. — Alexandre

Darklav.

Ce roman du Renard, étude de caractères analysés avec une vivacité sagace, avec une rustique et brutale finesse, avec une causticité sévère et moqueuse, défraya l'espace entier qui sépare le xiii° siècle du xv°. Le Nord vivait encore sur ce livre bizarre, inconnu d'ailleurs des gens du Midi, lorsque, vers la fm du XV® siècle, un savant et grave jurisconsulte de Strasbourg, nommé Sébastien Brandt, s'avisa de poursuivre cette voie de l'observation des mœurs.

Rien n'était alors plus rare qu'un livre allemand, ji ce n'est un livre allemand original. Brandt, comme es auteurs du Renard et du Rentier, écrivit, sur toutes es folies de son temps, un. livre en vers allemands, jui frappait tous les états, toutes les situations et X)usles âges. Ce livre fut accompagné de gravures sur )ois curieuses et énergiques, vraies caricatures de 'époque. Ce qui distingue cette nouvelle expérience, ie qui la détache du Coureur et du Renard, c'est que lotre Alsacien a pour ainsi dire armorié son œuvre lu grand blason du moyen âge. Tous les personnages ïu'U jette en scène sont des fous : il les coiffe du bonlet à deux cornes et les arme de la marotte à grelots. >elon lui, les variétés de la vie humaine ne sont que olie. Mettant à contribution son invention et son es-

prit, il frète un navire qu'il appelle Narrenschiff (k vaisseau des fous), et sur le pont duquel il entasse ses passagers.

Notre ami Sébastien se contenta d'indiquer rudement ce qu'il n'avait pas la puissance de terminer. Il moralisa, fut pédant et entassa le lieu commun; ce qui n'empêcha pas l'Europe du Nord d'adopter son vaisseau. L'Europe du Nord ne fut point imitée par l'Europe du Midi; ce fait bizarre en dit plus qu'une théorie.

Brandt, si grossier qu'il fût, méritait l'honneur d'être traduit, commenté, cité même par Érasme. Une main habile et délicate ferait encore aujourd'hui quelque chose de ce vaisseau fantastique que le juriste de Strasbourg créa dans sa gaîté. Imaginez une mer des fous, grand chemin orageux, qui doit les conduire au bonheur ; les vagues bleues et phosphorescentes offrant dans leurs sillons lumineux tout ce qu( les fous espèrent : des montagnes d'or brillant aux yeu2 des avares ; des flots de liqueurs enivrantes promiseî aux sensuels ; des syrènes belles comme le jour aux va luptueux. La carène se balance sur ces vagues folles Elle est construite par des fous, comme des fous doivent construire ; la proue occupe la place de la poupe, e1 le gouvernail est renversé. On a mis le capitaine l fond de cale, et le cuisinier sur le grand mât. Texte digne de Swift que cette description de l'équipage fou, de la carène folle, et de l'anarchie des passagers ! Rien n'empêcherait le rénovateur de cette fable antique, de placer sur le pont et dans les vergues les plus charmants ridicules du xix° siècle : le génie méconnu; l'âme incomprise, la femme libre, le créateur des religions, et ceux qui sont dieux, demirdietita.

OU qutu't de dieux. Cette cargaison de folies diverses aurait assurément piqué l'imagination moqueuse de Swift, de Sterne ou de Voltaire; Brandt n'a pas osé ou n'a pas pu; il est retombé de tout son poids dans la moralité vulgaire, laissant à ses continuateurs le soin de cultiver le champ de Tobservation moderne. Ce qu'il y a de curieux, c'est que l'enfant du Nord se prétend l'élève et l'imitateur du génie méridional. Au commencement du même siècle, un de ces hommes qui escamotent le succès et qui croient avoir dérobé la gloire, Jean-Baptiste Spagnuoli, né à Mantoue, et que ses compatriotes crurent plus grand que Virgile, avait essayé l'analyse des vices humains, mais selon la mode italienne et méridionale. Ses vers, qui ne sont que des sermons diffus, jouirent d'une vogue extraordinaire. Au lieu d'individualiser des portraits, il les divise en types et en symboles; Gastrimargia, Philargyria, Spagnuoli les allégorise et les costume ; les peint en détail, comme autant de divinités païennes ; c'est un Olympe sorti du cerveau d'un casuiste, et où chaque péché tient lieu d'une idole. Ce Spagnuoli, espèce d'Ovide manqué, qui avait de l'imagination et de la facilité comme Marini, et qui excellait dans les descriptions comme tous les demi-poôtes, eut l'honneur d'une grande édition avec commentaires, les commentaires absorbant le. texte et le débordant. L'un de ces commentateurs fut notre ami Sébastien» Bfandt, le Strasbourgeois, homme savant. Page 25 du volume IP, on lit ces mots naïfs : — Hélas l ici s'arrête le commentaire du grammairien Murrhon, suspendu par la mort fatale, ici commence le travail de r honorable Sébastien Brandt, — On commentait Spagnuoli comme on a commenté Ronsard ; il y avait si peu de

goût au Nord et tant de dépravation au Midi, que l'Europe estimait comparable aux idylles charmantes de Virgile et répétait à l'envi le grossier début de la première églogue du Mantouan :

Fauste, precor, gelidâ quando pecus orane sub urabrâ Ruminât!

Humiliât/ Ge mot seul accuse le siècle. Cependant le piquant Érasme et le savant Béroalde admiraient encore le Mantouan. Shakspeare le premier osa se moquer de lui; il le fait louer ridiculement, par le pédant ridicule Holoferne, dans Lave's labour lo$t. Elevé à cette école du sermonnaire italien, Brandt crut imiter ses prédications morales et ses beaux symboles ; mais le génie de son pays Tentraîna, il fit autrement et mieux. Il fut rude, grossier, bizarre, mais original. Rien de plus amusant que de voir cette poésie allemande couvée par une mère italienne, rester allemande en dépit de la couveuse, Fallégorie du Mantouan devenir individualité chez le Strasbourgeois.

11 est vrai que cette individualité est un peu vague encore. Elle moralise avant tout. Chez Barklay, le traducteur anglais, la sève de la vie réelle et de Tobservation positive se révèle mieux. Brandt a inspiré Rabelais, qui transforme cette moralité commune en ■ vive et philosophique ironie. Barklay fait du lieu commun de Brandt une observation spéciale et énergique.

L'Europe était émue. Les couronnes pleuvaient sur Brandt, qui ne manquait pas d'esprit et surtout d'humeur. L'abbé Trithème appela son livre un divin livre. Chacun y voyait le portrait de son voisin, de

ses parents, peut-être de sa femme, — avec de si belles gravures sur bois ! On y admirait M. le conseiller et madame la conseillère, et le marchand, et le moine gourmand, et le savant de contrebande, et le fat, et Tescroc, et la femme colère, et le mari complaisant, — caractères devenus lieux communs; le lieu commun est une bonne chose qui a trop servi. Savantes et morales facéties ! Une des planches qui les accompagnent montre un carrosse à rebours, un fou la tête en bas, les chevaux derrière la voiture, le postillon venant après la charrette, et portant ses éperons au bout de ses bottes, — puis ailleurs les loliardsy les réformateurs, — puis les gens qui remettent tout au lendemain; ceux-là tiennent sur leur poing et sur leur tête trois corneilles, criant : cras^ craSy crasi — demain y demain y demain! — Surtout il y a de splendides caricatures, des gloutons, des avares, des usuriers, des femmes, des hommes; — livre oublié, qui a fait Féducation d'un demi-siècle, et qui a précédé Rabelais, Érasme, Cervantes et Shakspeare.

La France mordit, légèrement, à Thameçon de Brandt, un peu grossier pour elle. L'Angleterre, raffola de la spirituelle et vive imitation donnée par Alexandre Barklay.

Ce Barklay, né à la fin du xv*" siècle, élève d'Oxford, après avoir voyagé sur le continent, ainsi que le faisaient alors tous les hommes de lettres, fut tour à tour bénédictin et franciscain ; heureux dans sa vie, bien prébende, bien doté, comme Sébastien Brandt et Addison, comme la plupart de ces heureux génies qui, passant leur vie à observer le prochain, le connaissent trop pour heurter brutalement les passions

OU les vices; c'était encore un homme naïf et sage qui disait en riant ce qui lui passait par le cerveau. Au lieu de traduire servilement le texte de Brandt, il le refit. Il y jeta ses ennemis, qu'il classa parmi les fous, et jusqu'à ses imprimeurs, « qui le méritaient bien, » dit-il :

Car ils font leur devoir Trop leslement et avec noiichaloir.

The prynters, in their business Do ail their wcrks speedily and in Jiaste.

Son livre est plus travaillé que celui de Brandt. Il charge son vaisseau de tous les fous d'Angleterre, et d'abord il a soin d'y faire entrer ceux de ses confrères les chanoines qui lui déplaisent, « les huit chanoines mineurs de Sainte-Marie-Ottery. » L'histoire se tait sur les causes de sa haine contre les huit chanoines mineurs; il leur assure, comme il le dit, une place majeure sur la chiourme :

<( Alexandre Barklay s'adresse à messieurs les fous, les priant de faire place aux huit chanoines mineurs de Sainte-Marie-Ottery, lesquels y méritent un rang de premier ordre. »

Mes fous très-chers, allez un peu moins vite ! Voici venir liuit charmants compagnons Qu'il faut classer cl suivant leur mérite; Très-ignorants, Irès-sots et très-gloutons, Très-malfaisants, très-fats et très-poltrons ; Au demeurant ce sont do bons apôtres!

Place pour eux, très-ciiers ! ils sont des nôtres I

Cette traduction, que j'ai soin de calquer sur le texte, doit laisser apercevoir que notre homme ne manquait ni de verve, ni de trait, ni de grâce. Le portrait du faux savant, ou plutôt du faux sage, placé comme pilote sur le navire, et qui, chez Bar-

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kLiy, a beaucoup plus de finesse et de verdeur que chez son maître Sébastien Brandt, mérite aussi d'être cité. Ce fou qui ouvre la marche preqd la parole :

Sur l'océan de la folie humaine, Voyez errer notre leste carène !

Au gouvernail assis paisiblement, Roi de mes fous, à mon gré je les mène, Et le vaisseau flotte gaillardement.

Je suis savant ; des livres par centaine.

Comme un seigneur me font considérer; Je ne lis rien et me laisse adorer.

C'est mon état de passer pour un sage, Pour un savant et profond personnage Sur mes rayoïfs, souvent épousseté De mes bouquins le pompeux étalage Au grand jamais par moi n'est consulté.

Mais je les traite avec reconnaissance, Je les habille avec magnificence, Je les consulte à grands coups de plumeau Damas, satin, pour eux rien n'edttrop beau.

Ces chers bouquins I je les choie et les aime ; Dans la splendeur et l'ordre accoutumé Je les conserve avec un soin extrême.

En les perdant je me perdrais moi-même.

Tout mon pouvoir en eux est enfermé, yn ergoteur me rend-il sa visite ?

Aux arguments que le pédant débite Point ne réponds. Pourquoi me fatiguer ?

A son loisir il peut épilogiier.

A-t-il fini? Par la main je le mène Vers mon trésor de la science humaine ;

Mes professeurs sont là par bataillons, Et c'est là tout ce que je lui réponds.

Les portraits inventés par Brandt, perfectionnés par Locher, son traducteur latin, et fort améliorés par l'Ecossais Barklay, sont de ce genre; il s'en faut qu'ils vaillent en général l'esquisse comique que je viens de rapporter. Le siècle n'y regardait pas de si près ; dans le Narrenschiff, tout paraissait admirable.

Il faut lire ce que Locher, étudiant de dixrhuit ans et fanatique partisan de Sébastien Brandt, écrit à Bergmann Von 01pe> archidiacre de Grandval et non pas libraire, comme le disent les biographies : « Je suis un jeune homme né sous un astre rigide, allaité dans les hameaux suèves, nourri de glands... et j'ose toucher aux sacrés tripodes de Phébus ; malgré la stérilité de ma terre barbare, j'ai voulu baigner mon àme dans la rosée de l'Hélicon ! » — On aime à voir autoui de ce berceau et de ces bégaiements de robsenatioB moderne un archidiacre, un écolier, un conseiller aulique, un franciscain, et toute l'Europe du Nord attentive.

Ces traducteurs septentrionaux avaient trouvé Tinvention si excellente, qu'ils se mirent à l'agrandir, è l'embellir, à l'accommoder à leur guise, à la vêtii selon la mode de leur nation. Il en fut précisément comme du roman du lienard. Chaque peuple fit son Vaisseau des fous; un Français, nommé Jean Bouchet, eut même le tact de comprendre quel point d'union secrète se trouvait entre le roman du Rtnard et le Vaisseau des fous. Il les fondit en un seul ouvrage, qui eut pour titre : les Renards traversant les votes périlleuses de la vie humaine. L'œuvre bâtarde dan& laquelle les deux sillons de l'observation germanique étaient ainsi mêlés ne fut guère viable. D'autres plus humbles et plus habiles, se contentèrent de traduire en honnête prose, qui trouva une infinité de lecteurs, les vers satiriques de Brandt. C'étaient là autant de pas faits par le Nord vers la fine et sévère observation des caractères humains. Quant à l'Espagne et à l'Italie, elles ne touchèrent pas au Vaisseau des fous. Il est curieux de savoir pourquoi elles n'y touchaient pas.

§ IV Observateurs des mœurs en Italie et en Espagne.

L'Italie méprisait profondément le Nord et la France . Le Tasse et Machiavel maltraitaient beaucoup les Français, qui, depuis un siècle, avaient irrité et dévasté l'Italie : « Manants illettrés et avilis, dit le Tasse, ou gentilshommes féroces ; petits, pauvres et laids, dont les jambes sont devenues cagrieuses et le torse énorme à force de monter à cheval pour aller en guerre. » Un Italien, Balthasar Castiglione, ambassadeur en Angleterre, et son concitoyen Casa, formulaient à la même époque le code du savoir-vivre. L'un, dans son Homme de cour, Tautre dans son GalateOy se moquent singulièrement des gens du Nord, et surtout des Français, dont ils parlent à peu près comme on parlerait aujourd'hui des Hurons. Castiglione ne loue que le duc d'Angoulême, depuis François I*', qui sans doute lui avait adressé quelque beau cadeau, et qui devait relever unjour, dit Castiglione, la gloire de la France. 11 ftiut voir avec quelle subtile indifférence le courtisan du duc d'Urbin vous apprend, dans son traité, ce qu'il faut faire pour ôtre bien en cour, comment on doit s'y prendre pour y réussir, comment toutes les diversités du caractère s'effacent devant le beau titre de cortegiano, qui répond à celui d'homme du monde, comme quoi enfin les bonnes manières sont tout. La fm d'une civilisation est toujours signalée par ce désir exorbitant de la bonne grâce et de l'élégance. Si la naïve admiration des choses hautaines berce les littératures et les

peuples naissants, cette dépravation d'un goût faussé endort leur vieillesse frivole et désespérée. Quand on voit à côté des élégants conseils de Gastiglione les efforts burlesques de Berni et les froideurs amères de Machiavel, il faut dire : L'Italie s'en va. Aussi s'en allait-elle. Gastiglione considère les hommes comme parfaitement égaux de caractère ; il détruit les aspérités et les diversités, les nuances et les passions humaines ; il ne s'occupe qu'à raffiner la morale, qui s'évapore en politesse.

La lecture de là table des matières de Gastiglione suffit à montrer comme un pays qui se meurt juge les questions de la morale. •

« Il ne doit pas y avoir, selon Gastiglione, de différence entre les caractères, d'originalité tranchée entre les hommes ; tous, effacés et amollis, nloivent se formuler d'après un type et un modèle unique, qui est le coi{rtisan. »

A ce courtisan, Gastiglione fait la leçon et donne la loi; il lui dit comment il doit se vêtir pour plaire, de quelle façon il doit commencer et achever la révérence, s'il doit faire la cour aux dames, s'il doit préférer une femme non mariée à une femme mariée, s'il peut mentir, à quel degré il peut mentir, s'il peut flatter le prince, si cette flatterie peut être mêlée de médisance. Puis, dans un chapitre spécial, employant le plus pur langage italien, il se demande si un rival doit calomnier son rival, afin d'atteindre le but qu'il désire.

« La profession du courtisan, dit-il, consiste d'abord dans la grâce de l'extérieur, dans la beauté de sa personne, qu'il doit conserver et réparer, si le cas échet. »

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La profession principale du courtisan est de se bien battre, ou du moins, dit Gastiglioiic dans un chapitre suivant, d'avoir Tair de se bien battre. Qui ne se rappelle ici les condottieri, vôtus de cuirasses resplendissantes et l'arme au poing, sous la condition expresse de ne pas s'en servir, mais de s'entendre bravement pour que le champ de bataille ne soit pas ensanglanté, pour que la passe d'armes reste vierge de sang humain ? Le moraliste italien nous enseigne que le courtisan doit savoir nager, sauter, courir, jouer du luth et faire tous les jeux et exercices qui plaisent ; que le courtisan ne doit pas sembler affecté lors môme qu'il se permet d'inventer et de mentir; qu'il doit user d'élégance pour parler comme pour écrire, sans jamais laisser paraître Taffectation ; que la dame qui habite la cour doit se vôtir pour plaire au prince d'abord, et ensuite aux (courtisans ; que le principal ornement du courtisan, ce sont les lettres; qu'il ne faut pas imiter les Français, qui méprisent les lettres, et qui regardent les gens de lettres comme vils.

Ce dernier passage mérite attention. Il donne une idée fort juste de la situation de l'Europe à l'époque dont je parle, et de la distance qui sépare le Nord et rOccident des idées méridionales. Gastiglione qui avait beaucoup voyagé, qui se trouvait en Angleterre et qui venait de France, s'exprimait ainsi : « Les Français ne connaissent que la noblesse des armes, ils estiment comme rien tout le reste. Ils abhorrent la culture de l'esprit et tiennent les gens de lettres pour déshonorés ; chez eux, appeler un homme clerc^ c'est lui dire la plus grande injure de la terre. Il se trouve un prince parmi eux nommé monseigneur

d'Angoulômc (François 1" dans sa jeunesse), monseigneur d'Angoulôme, qui doit succéder h la couronne, et qui fera refleurir, à côté de la gloire des armes, celle des lettres, car il les aime. Je Tai beaucoup connu, et, me trouvant à la cour, il m'a parlé de son désir de faire parvenir la France à des destinées plus lettrées. Je ne saurais trop louer la disposition de sa personne, la beauté de son visage, et une certaine et gracieuse aménité du discours, qui promet beaucoup au royaume de France. Les gentilshommes français et italiens qui connaissent ses coutumes, la grandeur de son âme, sa valeur et sa bonté, disent qu'il est impossible que la France, sous les lois de Monseigneur d'Angoulème, ne devienne pas aussi lettrée que l'Italie. »

Égarée au milieu des conseils de morale immorale qui remplissent le livre de Gastiglione, cette prophétie donne une idée assez juste du mélange de sagacité divinatrice, de profondeur et de dépravation qui caractérisait ce beau pays.

L'observation analytique de l'hurflanité paraissait à cet Italien folie et barbarie : les diversités mêmes et les nuances humaines ne lui semblaient que des commencements d'insanité ; gliumori,,, 5ono/>azzie. L'Espagne, moins avancée, n'était pas moins éloignée de l'esprit analytique. Dès que le rayon italien l'a frappée, elle est lyrique, épique; mais elle ne touche point au royaume de l'examen individuel, qui demeure soumis à la loi du Nord ; son livre le plus admirable, don Quichotte, n'est, je Tai dit, qu'un symbole, la double personnification du corps et de lame, — don Quichotte, Sancho.

Que l'on place à côté Tun de l'autre l'ambassadeur

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Gastiglione et le conseiller aulique Brandt, l'un subtilisant la morale jusqu'à la perdre en politesse, l'autre ourdissant avec une grossière vérité et une rude puissance la trame de son observation analytique ; on pourra juger d'un coup d'œil les deux civilisations et les deux races. Ce fut plaisir, pour les gens du Midi, de lire dans Gastiglione combien il est aisé d'être immoral et charmant. Ce fut un bonheur pour les gens du Nord que ce coup d'œil sévère et distinct, jeté par Brandt sur toutes les professions et toutes les humeurs. U Éloge de la folie d'Érasme, charmant petit volume, n'est que la quintessence piquante et concentrée du grossier génie de Brandt et de Barklay. /^e,v Adages d'Érasme abondent en observations et en portraits écrits dans un latin dont la charmante élégance rappelle Pétrone, et dont le sens moral est emprunté à Sébastien Brandt. La généalogie littéraire que nous avons indiquée est si vraie, que l'on trouve dans les Adages un mélange fréquent de souvenirs qui rappellent la personnification animale du roman du Renard et les Fous de Brandt. Érasme passe en revue les animaux humains, tout à fait à la manière du vieil auteur de Reynard the Fox, et de celui du Narrenschiff, Son scarabée, ou calomniateur, est un portrait de La Bruyère : « Il y a, dit-il, des petits hommes infimes malicieux, noirs comme le scarabée, sentant mauvais, non moins abjects, mais persévérants, et qui peuveut nuire à de grands hommes, sans être utiles à qui que ce soit. Ils terrifient par la noirceur, étourdissent par la clameur, dégoûtent par l'odeur ; ils voltigent autour de vous, s'attachent à vous, vous restent attachés ; les vaincre est une honte, et votre triomphe vous laisse souillé. » Son Éloge de la folie, adressé à More par un

jeu de mots {Encomium Monte), et dont dix-huit cents exemplaires, ce qui équivaut à plus de six mille aujourd'hui, furent vendus en un mois, est une imitatation bien plus directe de Brandt ; satire de mœurs et d'observation, terrible coup de flèche qui atteigiiait les moines au cœur.

D'Israëli, homme sensé et ingénieux, reconnaît cette antique parenté de l'observation allemande et anglaise. Ce sont frères ou cousins que Hugo de Trimberg, maître Renard, et notre Gil Blas, et Panurgé.

La majesté des rois n'est point épargnée par les créateurs de ces types ; ils ne reconnaissent que la majesté de la rme. Circonvenir, attendre, ruser, parer les coups, supplanter, intimider, voler, c'est le succès. Un savant juriste, Heineccius, affirme que le seul roman du Renard vaut mille commentaires de droit, et qu'il éclaire beaucoup de points controversés. Je le crois bien, le Renard c'est la chicane. 11 exprime la toute-puissance de la fourberie dans les affaires humaines. Telle était sa popularité, que, sur le vieil autel de Cantorbéry, on reconnaît encore, très-bien sculpté, maître Renard, maître Ysengrin et maître Lion, canonisés comme de petits saints.

Aucune de ces données ne s'est perdue. Les idées ont des ailes.

Depuis le commencement du xvi® siècle, cette observation analytique de l'homme s'empare de toute la littérature anglaise et fait des chefs-d'œuvre. A quoi rapporter cette nouveauté ? Pourquoi ne trouvez-vous, dans l'antiquité, rien qui rappelle les cent et quelques personnages de Clarisse /Jarlowe, les deux cents et quelques individus, tous différents, que

nent les drames de Shakspeare, les infinies i du caractère humain observées par Fielding,

ou Lesage ? N'est-il pas évident que l'analyse ée à l'homme, ébauchée par les anciens, a ssée à bout par les romanciers modernes ? 11 ir aujourd'hui les moindres romanciers de terre saisir un caractère fibre à fibre. C'est l'exj anciens, au lieu de donner sur cet écueil, ont eurter contre l'emphase. Nos décadences littéjxagèrent l'analyse ; les décadences antiques lient la synthèse. Où nous sommes petits et , ils étaient emphatiques et ridicules. D'où vient fférence ? On ne peut résoudre ce problème ? un examen métaphysique que nous ne tarpas d'aborder.

it à cet élément métaphysique, si curieusement ar nous des autres éléments constitutifs du moderne, une fois né, il ne resta pas à l'état que et stérile, que nous avons étudié chez es vieux Allemands. Les alliances de cette ob- Dn individuelle avec le platonisme amoureux et épique ont produit le roman de la Calprenède, ie M*^® de Scudéry, enfin celui de M"''' de La- , perfectionnement délicat des romans de che- . Assimilé au récit passionné comme dans Lescaut, à l'érudition archéologique^ et locale j dans Ivankoë et Kenilworlh, àlâ moralité puriîomme dans Clarisse et Paméla ; sous quelque jue l'on veuille apprécier le roman moderne, [•son trouve au fond, et sous les alliages les plus

cet élément primitif et neuf, V individualité ne.

§ V Des sources morales du roman moderne.

Le principe de cette individualité appartient aux vieux Germains, et Tacite en fait foi ; principe qui attribue à chaque homme sa force et sa valeur. Mais ce premier germe n'aurait pas suffi. •

A côté de l'indépendance germanique, l'individualité chrétienne, Texamen septentrional, Fimportance donnée à la vie domestique et aux femmes par les peuples du Nord, ont concouru à faire naître ce génie de l'observation qui s'est surtout développé en Angleterre. Résumons-nous donc et prenons ces éléments un à un : 1° principe germanique, chacun attachant aux individus une importance égale et joufssant d'une indépendance relative ; — 2° principe chrétien, principe de la confession ; chaque vice examiné, sondé, creusé, chaque vertu pesée, chaque motif approfondi ; rien de tel n'avait lieu chez les païens ; — 3* principe septentrional ; chacun exerçant son jugement sur toutes choses, et par conséquent toutes choses jugées de divers points de vue ; — 4° principe domestique ou du ménage ; les tableaux d'intérieur, que les anciens méprisaient ou négligeaient, devenant intéressants, ainsi que les personnages qui s'y trouvent décrits : — voilà les éléments du roman moderne. Gomment vont-ils se combiner, et que vont-ils enfanter ?

Le peuple chez lequel ils ont trouvé leurs proportions le plus favorables à l'art nouveau, c'est lé peuple anglais. Il est homme d'affaires, il vit de la yie

réelle, et cette observation lui est indispensable. Aimant l'indépendance de l'individu, Texamen de toutes choses, la moralité chrétienne et la vie domestique, il tire de ces profondeurs une littérature complète de la vie privée et de Tobservation humaine ; — le drame-roman de Shakspeare, le roman-drame de Bichardson, le poôme-roman de Byron, le romanchronique de Walter Scott.

L'introduction' et Taction des femmes dans la vie grivée et même publique se rangent en première ligne parmi les éléments du roman. Elles possèdent, comme on le sait, le don d'observation analytique et le discernement des caractères : elles en ont besoin, étant faibles. Je reconnais donc pour éléments de ce nouvel art le christianisme et le casuitisme, le germanisme et l'individualité, le Nord et l'analyse, la femme et sa sagacité. Sous le niveau chrétien, le mendiant est digne d'observation comme le roi. L'indépendance germanique veut que l'individu soit estimé pour lui et en lui. La froideur du Nord adopte l'examen universel. La femme introduit dans les arts sa finesse active et ses passions observatrices. Qu'il soit sorti de là toute une littérature à peine entrevue des anciens, ce n'est pas merveille ; une poésie, une philosophie, une fiction dans lesquelles l'homme est considéré comme jouant un rôle spécial, comme étant à lui seul un monde ! Les romans ont passé en revue les conditions humaines et les vices humains. Le moyen âge était habitué à cette revue. 11 les faisait danser avec la Mort ; la danse macabre, c'est la diversité des conditions humaines analysées et nivelées par la mort.

On ne sait pas combien les casuistes chrétiens sont

ft

proches parents des romanciers, qui, dans leur balance sérieuse et comique, ont spécifié les cas, quintessencié les vices, et cherché les diversités des choses et des caractères. Le principe chrétien, l'examen de soi-même se trouve même chez les romanciers déplorables, casuistes de l'immoralité. N'étaient-ce pas de vrais casuistes que Richardson, Fielding, SmoUett, et surtout ce grand Shakspeare, le voyant^ le confident, ou plutôt le confesseur de l'humanité entière ? Shakspeare tient par un intime lien au moyen âge que dominent deux royautés, celle du bouffon qui nivelle les rangs sous la plaisanterie de sa marotte, celle de la mort qui nivelle les hommes sous le sérieux de son sceptre.

11 y a dans une pièce de Shakspeare un brave maître d'école, qui porte un nom admirable : Holofeme. Il recommande à ses élèves de bien conjuguer, de bien décliner, de ne faire attention qu'aux mots, jamais aux pensées : c'est ce que recommandent aussi les esprits fanatiques qui nous permettraient de nous occuper de littérature, sous condition que ce fût* une littérature de bouts-rimés. Ils nous pardonneraient d'être annalistes littéraires, si nous n'examinions rien, si de titre en titre, de date en date, et de néant en néant, nous marchions comme des aveugles dans une caverne.

Il faut pénétrer le sens des époques et non transcrire des titres et desdates.Quandje jette un regard sur ses vastes répertoires où les cadavres et les débris des diverses littératures sont étiquetés et rangés, je suis saisi d'effroi. Je cherche la pensée et ne vois que la mort. Je répète comme Hamlet riant de Polonius : Wordsl ivords I words (des mots! des mots!). Ces

livres de classification sont très-utiles, et je n'en disconviens pas, aussi utiles que les registres de nos naissances et de nos décès. Les familles littéraires y trouvent leurs annales, leurs généalogies, leurs affinités. Mais ce qui nous intéresse, c'est la pensée. Comment s'est fabriquée la civilisation ? Gomment se sont formées les littératures ?

Le rayon lumineux qui part de l'Italie, traverse TEspagne, se joue sur la France, l'Angleterre, l'Allemagne, éclaire, échaufl'e, féconde le Nord, puis s'efface, s'éteint, s'épuise, 'laisse le Midi enveloppé d'un voile, et le Nord intellectuel saturé de lumière et de chaleur. Cette marche merveilleuse et féconde de la pensée humaine héritant de toutes les richesses, ne perdant rien du passé, se transformant toujours, comment la connaître ? Où l'étudier ? Chez Bouterwek, classificateur sec et diffus de la poésie espagnole? chez l'érudit et ingénieux Ginguené, chroniqueur philosophique de la poésie italienne? chez l'abbé Goujet, annaliste scrupuleux de nos richesses littéraires ? Le magnétisme des intelligences ne se trouve pas là. Admirable chose, en vérité, que cette gravitation perpétuelle ; toutes ces nations, les unes barbares et s' éclairant ; les autres civilisées, éclairant leurs voisines : d'autres éteintes et reposant jusqu'au moment de la résurrection ; quelques-unes suspendues entre la barbarie et la civilisation, entre les ténèbres et la lumière !

Toute histoire littéraire sans philosophie n'est qu'un ossuaire de l'intelligence et me rappelle l'impression que je ressentis, il y a quelques années, au cœur de la Suisse, dans le canton républicain et catholique de Zug. En entrant dans une salle obscure, située au

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