‹ Le moyen ageChapitre 47 sur 49 · IX · texte numérisé non relu

IX

Exagération du point de vue symbolique. — La réalité et

le symbole.

11 faut bien se garder d'exagérer ce point de vue et de réduire la poésie italienne en une espèce de francmaçonnerie lyrique et dithyrambique ; à entendre les Symbolistes, elle ne traiterait jamais que de visions impalpables, de symboles mystérieux, d'êtres fantasmagoriques. Adieu aux contes de Boccace, aux comé- <lies de Machiavel, aux farces obscènes de TArétin. Toutes ces œuvres, dans lesquelles respire cependant une vie si forte, si sensuelle, quelquefois si gaie, souvent si condamnable, ne seraient plus que nuages peuplés de fantômes. La Laure de Pétrarque, laBéatrix de Dante, les nombreuses maîtresses de Jean Boccace disparaîtraient comme des ombres vaines. Il faudrait les regarder désormais comme des mots d'ordre, des points de ralliement, des signes secrets, adoptés par le besoin de cacher des complots et par l'ingénieuse adresse des conspirateurs.

11 est impossible que l'auteur de la Mandragore et celui de la Divine Comédie^ intelligences âpres et subtiles enfermées dans des corps vigoureux, aient échappé aux faiblesses et aux passions terrestres. Leur histoire le prouve; la biographie a recueilli jusqu'aux dates de leurs amours, jusqu'aux détails de leurs erreurs.

Le symbolisme n'est donc pas tout dans leur vie. D'un côté, cet esprit d'opposition, cette longue lutte intellectuelle contre l'établissement et la domination

du trône pontifical, ce complot recouvert de voiles poétiques sont également avérés.

Quiconque a examiné de près le tissu des choses humaines, y découvre cette complication permanente du sens vrai et figuré, de la réalité et du symbole.

Le platonisme, encore debout et plein de force au moyen âge, venait mêler ses ombres aux faits de la vie réelle. Le poëte, en chantant ses amours, chantait aussi le platonisme mystique ; par une triple et diverse application du môme mot, il indiquait à la fois le but politique de ses efforts, l'idole amoureuse de son cœur et la beauté morale que le christianisme avait mise en faveur. Veut-on une preuve frappante de cet ingénieux et inutile raffinement? L'auteur de la Jérusalem délivrée^ après avoir créé ces personnages courageux, ardents, amoureux, pleins de vie et de sève, qui animent son œuvre immortelle, se crut obligé de leur prêter un sens allégorique ; il écrivit un long traité, pour prouver que cette pensée de symbolisme lui avait toujours été présente. Il mit sa belle imagination au supplice pour démontrer que Renaud et Godefroy, Glorinde et Armide, représentaient des idées. Les critiques étrangers, faute de connaître le génie italien, qui leur aurait expliqué cette bizarrerie, éclatèrent en cris d'étonnement à l'aspect de ce traité didactique : ils ne virent là qu'une excuse pour Alphonse d'Esté, et une preuve évidente de l'insanité du grand homme. Gomme si le môme penchant pour l'allégorie n'avait pas présidé à tous les travaux, dirigé tous les efforts de Dante, de Pétrarque, de Jordan Bruno, de Gampanella, même du politique Machiavel, auteur de fort belles satires allégoriques !

C'est précisément ce développement énergique et

triple de la vie amoureuse, politique, religieuse, des passions sensuelles, des désirs de perfection, des regrets de liberté perdue ; c'est cet entrelacement baroque des faits et des idées les plus disparates ; tantôt une Béatrix vivante, animée, angélique, délicieuse à entendre et à voir, tantôt une Béatrix, symbole qui représente le parti ghibellin ; .ici une Laure pleurée par le poëte ; plus loin une Laure sans os et sans chair, sans vie et sans souffle, Tidéal de la politique et de la vertu : c'est cette alliance du réel et de lïmaginaire, de l'individuel et du général, cette confusion de l'abstraction et de la réalité, qui ont égaré les commentateurs, qui les ont trompés et déçus, qui ont fait fuir à leurs yeux la trame chatoyante d'une poésie énigmatique et privée de sens. Les uns n'ont aperçu que la réalité, les aiitres n'ont voulu voir que le symbole ; ceux-ci ont cru entendre un amant ; ceux-là un conspirateur ; d'autres un dévot en extase ; tous se sont trompés.

Découdre cette triple suture, séparer ce triple élan politique, idéal et amoureux; c'est méconnaître la synthèse du moyen âge. Gardons-nous surtout de ne voir que des ombres vaines dans les ravissantes figures de Laure, tant aimée de Pétrarque, et de Béatrix Portinari. La moitié de l'intérêt que vous portez à ces hommes célèbres, intérêt qui reposait en partie sur leurs passions humaines, sur leurs fautes mêmes, s'évanouira. Gardons-nous de voir dans ces chefsd'œuvre l'expression de sentiments purement politiques, les monuments d'im jargon passé de mode, un logogriphe perpétuel dont tous les mots renferment un sens caché et apocalyptique, une littérature d'énigmes et de charades. Reconnaissons aussi la

partie symbolique de Dante, de Pétrarque et de leurs émules. Si Ton. veut les expliquer à la lettre, jamais on ne parviendra à les comprendre. On ne saura ce que signifient ces extases, ces terreurs, ces salutations, ces exclamations ridicules. La passion de l'amour, à laquelle ces poésies semblent se rapporter, a-t-elle donc changé de nature. Les gens du treizième siècle étaient-ils si étrangement ridicules dans leurs empressements erotiques; comment ne s'esWl pas trouvé quelque esprit satirique qui se soit moqué de ces poètes toujours pâmés, amoureux, non d'une femme seulement, mais d'une quantité de donne, auxquelles ils adressent le plus étrange langage ? Que de femmes en effet, puissantes, mystérieuses, altières, nébuleuses, toujours enveloppées d'un réseau d'obscurité palpable, dont les unes sont traitées comme des empereurs, les autres comme des moines ! C'est à ne pas s'y reconnaître. Les hommes qui passent leurs jours dans ce délire erotique et universel, ce sont des vieillards, des hommes politiques, des personnages graves. Ils vivent au milieu des orages politiques, les uns exilés, les autres en prison ; la plupart d'entre eux sont des conspirateurs. Parmi tant de vicissitudes, de tempêtes, de supplices; sans espoir, sans asile, sans repos; persécutés, chassés d'un bout de l'Italie à l'autre, frappés d'anathèmes par les pontifes et le peuple, ils ne s'occupent qu'à chanter leur amoureux martyre. Quoi ! l'incendie et la guerre civile dévorent leur misérable pays : et sur des ruines fumantes, ces gens qui vont mendiant leur pain et cachant leurs haillons, de village en village, de forêt en forêt, n'ont rien de mieux à faire que de soupirer pour leurs belles, de coudrp '^.es -i^nes et

d'arranger des paroles élégiaques ? Ils s'écrivent, ils se répondent, et ne sortent jamais de leurs visions amoureuses. Celui-ci se meurt d'amour, cet autre est prêt à mourir ; un troisième qui, dit-il, est mort deux ou trois fois, revient à l'atnour et à la vie, Sennucio, qui était exilé et qui avait soixante-dix ans, écrit un sonnet dans lequel il dit :

« Je suis un pauvre vieillard que le peuple persécute à cause de son amour, et s'il ne me vient pas en aide, je vais être forcé de mourir, »

Pris dans le sens littéral, tout cela est fort ridicule; Y amour signifie le parti ghibellin, et le mot mouinr indique l'action d'abandonner ce parti pour le parti contraire ; toute l'énigme s'éclaircit : le vieillard exilé a raison de dire que son attachement à la cause ghibelline (son amow) l'expose à la haine populaire, et que si l'on ne vient à son secours, il sera bientôt forcé de mou7nr, c'est-à-dire de redevenir Guelfe.

Un autre vieillard meurt à quatre-vingt-cinq ans, un poète ghibellin entonne le chant funèbre et s'écrie :

« Pleurez, ô dames! pleure, Amour I amants de tous les pays, versez des larmes, Y amoureux Messer Gino est mort ! 11 était déjà moi^t trois fois et \ient de mou-' rir tout à fait. »

Sachez pourquoi Y amour doit répandre des larmes sur cet Adonis de quatre-vingt-cinq ans décédé trois ou quatre fois. Messer Gino avait la mauvaise habitude de passer du parti guelfe au parti ghibellin, et du parti ghibellin au parti guelfe, toutes les fois qu'il y avait danger pour sa tête ; c'est ainsi qu'il mourait et ressuscitait alternativement. Le poôte invite les amants, c'est-à-dire ses cosectaires, les dames, c'està-dire les chefs du parti, et Yamour, c'est-à-dire le

parti lui-même, à honorer le tombeau du vieux Messer Gino.

Dante Alighieri, citoyen de Florence, a le malheur de perdre sa maîtresse, Béatrix Portinari. « Aussit6t après cet événement, dit-il, la cité resta veuve, dépouillée de toute dignité et de toute grandeur ; je parcourus en larmoyant les rues de cette ville désolée, et j'écrivis slxix princes de la terre une lettre toute latine commençant par ces paroles de Jérémie : « Comment est-elle seule et assise en larmes, la cité populaire? etc. »

Voilà un curieux enchaînement d'idées et de faits. Florence est privée de toute sa dignité parce qu'une jeune fille y meurt, et Dante, ce grand génie qui était son amant, écrit aux ^^rmces de la te?Te!,,, Heureusement, la lettre elle-même s'est retrouvée ; le but en est politique, et prouve que la mort de Béatrix n'est qu'un symbole, que les princes de la ^erre spnt les cardinaux, et que la plus niaise crédulité peut seule prendre à la lettre les amoureuses lamentations du poëte.

D'explication en explication, de symbole en symbole, à force de soulever les voiles allégoriques dont tous les rimeurs italiens se sont enveloppés, M. Rossetti finit par se demander le sens de ces mots bizarres dont la Divine Comédie est semée et qui ont bravé jusqu'à ce jour les investigations des commentateurs. Ainsi le mot tal (un tel) et le mot altri (l'autre) que nul interprète n'a pu entendre, indiquent Henri de Luxembourg. En efTet, les lettres qui composent le mot tal sont précisément les lettres initiales de Teutonico Arrigo Lucemburghese (Henri, Allemand Luxembourgeois). Les lettres de altri^ suivant M. Rossetti,

indiquent Arrigo Lucemburgkese Teutonico Roinano Imperatore (Henri de Luxembourg Teuton, empereur des Romains). Lorsque le Dante, on ne sait pourquoi, s'écrie : « 11 me tarde bien que l'autre soit ici l quanto tarda à me che altri qui giunga I » Il exprime le désir de voir arriver le chef des Ghibellins, l'autre. Qui ne se souvient d'avoir entendu les soldats de Napoléon appeler le retour de Vautre et indiquer par cette expression leur ancien général ?

Admettez nos explications, disent les symbolistes, tout ce qu'il y a de plus obscur dans la Divine Comédie s'éclaircit, et jusqu'à ce talisman bizarre qu'il fallait, dit-il, écrire avec du sang de bouc sur la muraille pour chasser les mauvais esprits :

THA7U

acquiert une signification toute naturelle. Il faut entendre par là

TEUTONICUS HENRICUSAUGUSTUS SEPTIMUS VTVAT.

Le V placé à l'angle gauche indique les vivants^ c'est-à-dire les Ghibellins, les deux croix indiquent les morts, et l'X est la date de l'expédition de Henri de Luxembourg. Sans de pareilles explications des volumes entiers deviennent inintelligibles, des romans de Boccace n'offrent qu'une série ridicule de dénoûments sans intérêt et de personnages sans couleur.

Il y a plus : quelques-uns des poëtes qui parlaient te jargon conventionnel des Ghibellins s'oublièrent ; soit étourderie, soit défaut d'habileté, ils laissèrent entrevoir au vulgaire le véritable sens de leurs paroles mystiques. Ainsi Bracciarone, se trouvant à la fois en butte à la haine de l'un et de l'autre parti qu'il avait offensés, disait : ,

« Combien Vamour (la secte ghibelline) m'a fait de mal ! Je suis détesté de la vie (les Ghibellins) et de la mort (les Guelfes.) » — « La vie me hait et la moj^t me « menace (les deux partis m'en veulent également) ; « mais il faut que je me taise, et je n'en dirai pas da- « vantage. Il me semble que chacun doit me com- « prendre à demi-mot. »

Que signifieraient ce mystère , cette réticence, cette crainte d'en avoir trop dit, si l'auteur ne voulait parler que de son amour? Le passage absurde que nous venons de citer ne devient-il pas raisonnable, si l'on convient que le poëte a voulu peindre la double haine à laquelle il était en butte.

Dans le poëme de Dante, Béatrix, au nom de laquelle il a écrit une si étrange lettre rux princes de la te^Te, représente la perfection terrestre dans la monarchie impériale. Meretrice est Rome prostituée. Le grand péché que Dante se pardonne à peine, et pour lequel Béatrix dans le paradis lui accorde enfin son absolution, c'est d'avoir été Guelfe, d'avoir cédé pendant quelques années à la crainte qu'inspiraient les hommes de ce parti. Redevenu Ghibellin, il n'emploie plus d'autre idiome que la langue ghibelline, l'idiome vulgaire ; il répudie la langue latine, celle des Guelfes, l'idiome romain et papal. Il crée cette volgare eloquenza qui est devenue la mère de la civilisation italienne.

3eO DU PLATONISME POLITIQUE.

• Telles sont les explications ingénieuses données par les symbolistes. Un fait considérable et sur lequel Tattention doit se porter tout entière, c'est la naissance simultanée delà Volgare Eloquenza^ c'est-à-dire de la langue nationale et des conspirations gbibelline&^ enveloppées de leurs voiles platoniciens. En France, aussi, comme en Angleterre, en Allemagne conune en Bohême et en Hongrie, le développement de l'idiome national a coïncidé avec les premiers efforts de l'indépendance politique. Toute nation qui veut exister, réclame sa parole propre, son verbe.

Platonisme anti-romain do la Provence et du Languedoc.

On n'ignore pas quels rapports unissent la poésie italienne à la poésie provençale. Le Languedoc, la Provence et l'Italie se trouvèrent, au moyen âge, confondus dans la même sphère de politique et de préjugés. N'est-ce pas chose curieuse que de voir naître dans cette partie de la France, où l'Italie a puisé tant de richesses, d'exemples et de ressources^ le même langage allégorique? Combien de fois, dans les sirventes provençales, ne retrouvez-vous pas l'Église romaine qualifiée de Meretinx apocalyptica, précisément comme la Meretrice de Dante ? Les ministres de l'autel contre lesquels les troubadours ont aiguisé tant de flèches satiriques, s'appellent dans cette langue (^nièrc de l'idiome vulgaire que parle l'Italie depuis sept siècles), fais p?*nphetas, maistres mensongiers, minist7'os de tenebras, spe?*its d'etTor, arbres auctomnah

mo»*/«; faux prophètes, maîtres mensongers, ministre^ de ténèbres, esprits d'erreur, arbres d'automne morts. Les mêmes paroles se représentent sans cesse dans les sonnets, ballades et canzones symboliques. Toulouse, centre de la révolte contre les papes pendant un certain temps, fut personnifiée par les poètes ghibellins ; elle prit la forme d'une dame toulousaine de bonne et noble famille, qui inspirait aux Ghibellins une vive passion. Écoutez ce que dit Gavalcanti :

« Mon âme peureuse n'ose pas prononcer le nom de cette beauté qui m'asservit ; c'est une jeune dame de Toulouse^ belle, honnête, toute droite^ et contre laquelle cependant les princes de la terre sont ligués. Pour elle, je suis mort de la main de l'amour. »

L'absurdité niaise de ces paroles devient raisonnable et acquiert un sens naturel quand on pénètre l'hiéroglyphe ghibellin. Le mot droite signifie jmte, équitable; mourir de la main de l'amour signifie |>rené/;«e le masque des Guelfes pour seimr la cause ghibelline^ Ainsi Gavalcanti n'ose pas dire qu'il regarde la cause antipapale comme équitable; il fait semblant d'être Guelfe pour servir plus utilement son parti, et tout son cœur se rattache à la secte toulousaine, si cruellement persécutée.

Etudiez l'histoire, vous verrez les Albigeois et les Lombards se confondre, la Lombardie et le Languedoc servir de berceau à cette secte qui devança la réforme; le Saint-Siège et ses adhérents recevoir des Languedociens et des habitants de la Lombardie les mômes dénominations injurieuses que Dante et Pétrarque leur appliquent si souvent.

Depuis Luther, toutes les églises protestantes ont retenti du nom à'antechrist appliqué au pape, et de

Babylone, appliqué à la capitale romaine. C'est en Italie que ces outrageantes épithètes furent inventées, La secte ghibelline, même après avoir cessé de combattre, ne cessa pas de les employer dans son dialecte ordinaire. En 1586, sous le pontificat de Pie V, un petit volume ghibellin parut à Monaco sous le titre de : Avis heureux donné à la belle Italie par un jeune gentilhomme. Tout le jargon symbolique dont nous avons parlé s'y retrouve. « Cet abominable antechrist, ce Satan du Dante n'a-t-il pas honte, dit Tauteur, de montrer ses cornes pour effrayer les enfants? sa Rome, cette courtisane vieillie, ne ferait-elle pas mieux de rester tranquille? Ah ! pourquoi les Othon et les Henri, sages et magnanimes empereurs, n'ont-ils pas réussi à lui faire baisser la tête ? Ne tombera-t-elle pas enfin, cette Babylone la grande, dont les rois et les princes ont été forcés de baiser les pieds, comme si elle était Dieu sur la terre ? le monde mari ne reviendra-t-il pas à la vie ? »

Ce monde mo7't est évidemment le monde guelfe^ de môme que le monde vivant est le monde ghibellin. Cette tradition s'est conservée, même de nos jours, et il serait curieux de rechercher toutes les invectives relatives aux mômes croyances, au même argot, qui se retrouvent chez Giordano Bruna, Vanini, etc., depuis le douzième siècle jusqu'à nos jours. « Longtemps le pape, dit François Negri de Bassano, s'était donné pour moitié homme et moitié Dieu; aujourd'hui nous reconnaissons que c'est un demi-Satan et un demi-homme (1). »

Parmi ces poètes latins modernes qui ont joui de

(1) Tragédie latine du Libre Arbitre^ imprimée en 1550, actelll, scène iv.

EN ITALIE. 36a

tant de réputation dans leur temps, et qui, aujourd'hui, reposent dans les bibliothèques, il en est un particulièrement remarquable par Tâcreté de ses satyres et par le talent souvent spirituel qu'il déploie. Je veux parler de Marcellus Palingenius Stellatus, médecin du seizième siècle. Son poëme, le Zodiaque de la vie humaine, est semé d'axiomes philosophiques et d*épigramipes mordantes, qui toutes se rapportent à la secte ghibelline. Il est évident que le souvenir du dialecte emblématique ne s'était pas encore perdu. La peinture qu'il fait de Satan et de sa cour convient merveilleusement à la cour de Rome et aux cardinaux; ajoutons qu'elle rappelle quelques-uns des plus étranges tableaux du Dante, avec cette différence que Palingène n'a plus besoin de se servir du parlar coperto, mystico, schietto, sous lequel Dante et ses amis ont voilé leur pensée. Le temps a fait son œuvre ordinaire ; le fleuve des années a miné peu à peu le rocher.

11 faut entendre ManzoUi (c'est son vrai nom) rendre compte de ce qu'il a vu dans les enfers, nous peindre « ce roi maudit dont la tête porte trois couronnes resplendissantes de flammes; enveloppé de vastes ailes comme de draperies ; prince de la luxure et de la gourmandise, nommé par ses sujets Philocrem {ami de l'o?'); pochant les âmes avec un hameçon doré et emmiellé, entouré de fantômes qu'il donne pour des divinités, et de démons vôtus de rouge qui lui servent de satellites. »

Quant aux moines et aux prêtres, il ne les ménage pas davantage : « Ces valets du roi infernal, les yeux toujours baissés vers la terre, astucieux, renards décevants, haïssant la vertu, se parant d'une justice et

dU DU PLATONISME POLITIQUE

d'une vertu extérieures, s'arment de fraudés saintes, servent de milice aux domaines du mauvais démon : c'est à eux qu'il doit l'empire de la terre qu'il a conquise. Les ânes à deux pieds qui couvrent le globe se laissent prendre à leurs embûches, obéissent à leurs injonctions, ajoutent foi à leurs discours, et deviennent les jouets serviles de ces hommes ; grâce à la superstition, ils s'emparent de toutes, les âmes, en font ce qu'ils veulent, leur persuadent qu'il faut apaiser Dieu par des sacrifices, et surtout par des présents ; les imbéciles effrayés donnent des trésors à ces ministres de fourberies qui les reçoivent d'un air humble, et qui s'en servent pour engraisser leurs maîtresses et leurs mulets ; chastes prêtres en vérité ! »

... Redimuntque datis sua crimina hummis Quos ipsi mox accipiunt, qiiibus et sua sœpe Scorta (saccrdotes casti!) mulasque saginant.

Telle était la véhémence d'opposition que rencontrait, au moyen âge, le clergé romain, même en Italie. Elle a été se briser contre le rocher de saint Pierre ; ses vagues, vainement hostiles, n'ont pu ruiner les murs sacrés du Vatican. Tantôt Pétrarque insulte la Babylone romaine, cette mère des erreurs populaires^ cet asile des fantômes et des chimères tyranniques (1) ; tantôt Machiavel coule dans le bronze l'admirable modèle de ce Tartuffe, moins civilisé, moins poli, moins révérencieux, mais plus audacieux encore que le Ta7'tuffe de Molière ; tantôt Dante et ses Ghibellins s'arment d'éloquence, de ruse, d'adresse, de violence, de symboles platoniques, pour renverser

(l) Epist.f I. III, ep. 4.

le pape Satan (1) et détruire l'union du pouvoir spirituel et temporel dans les mêmes mains. « Tout fut perdu, s'écrie Dante, lorsque l'épée et la crosse appartinrent au môme homme. Il ne convient pas que ces deux armes soient réunies; et depuis que l'Eglise romaine a usurpé ces deux gouvernements à la fois,, elle est tombée dans la fange. »

. . . E giunta la spada Col pastorale ; e l'una et l'altra insieme Per viva forza mal conviene che vada.

Di oggimai che la chiesa di Roma Per confondere i duo reggimenti Cade nel fango

Rien n'a prévalu contre le Saint-Siège et sa politique, qui, dès le douzième siècle, avait résisté aux tentatives de Cola de Rienzi et d'Arnauld de Bresse protégés par les souvenirs de la gloire antique. Nonseulement une vigueur intime, mais l'intérêt même de la civilisation et une force providentielle ont protégé Rome pontificale, souvent assaillie, souvent forcée de plier, jamais détruite, jamais éclipsée. Soit que la domination romaine ait laissé dans la masse du peuple le besoin vif de l'unité centrale, ou que le prestige de Rome entourât la tiare, ou que les guerres civiles perpétuelles qui déchiraient l'Italie favorisassent la suprématie pontificale, elle a tout bravé, tout conquis, et nous la voyons encore debout, entre la France socinienne, l'Angleterre hérétique, et l'Allemagne, sa vieille ennemie» La sympathie populaire la protège encore. Les doctrines de Socin, les cris ardents et effrénés du Dante, les complots toujours renouvelés des.Ghibellins, les railleries de Boccace

(1) Vaye Satan, pape Satan Aleppe!

ont eu du retentissement hors de Vltalie ; mais l'Italie elle-même a échappé à leur influence; et, tout en secouant le joug du Saint-Siège, l'indépendante Venise est restée catholique.

Résumons-nous. Dans cette terrible lutte contre le pouvoir papal, lutte vive, ardente, dont les promoteurs ont choisi pour égide une langue symbolique, Dante se montre en première ligne représentant du moyen âge chrétien et du platonisme opposant.

Ces luttes ont préparé le levain de la philosophie moderne ; le cours de la civilisation ne s'est jamais arrêté. Aux époques mêmes où un prêtre distribue aux monarques les continents et les îles, où les consciences croient se laver en donnant de l'or aux églises, la critique subsiste; elle éveille une opposition cachée, qui sape lentement l'édifice. On n'est pas philosophe, on n'est pas historien, quand on ne jette pas un coup d'œil ferme sur ce large fleuve des destinées humaines ; rien de plus étroit que cette manière de voir, qui se contente de dénigrer un siècle, et qui, dédaignant d'approfondir les faits et les hommes, ne les considère qu'isolément et sans rapport avec la vie totale de l'humanité.

INTÉRIEUR ;i

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