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LES PLATONICIENS D'ITALIE

Esprit de la Divine Comédie. — Matériaux et éléments qui ont servi à la construire. — Vision d'Albéric. — Le Tesoretto.

De tous les poëmes épiques, la Divine Comédie est celui dans lequel le plus de fiiits inconnus et oubliés se trouvent rappelés vaguement, ou plutôt indiqués en passant. Tout ce que son siècle savait, Dante l'a mis dans son ouvrage. Encyclopédie du xiv"" siècle, c'est le résumé des mœurs, des idées, des passions, des souvenirs du moyen âge. Physique, métaphysique, scolastique; inventions nouvelles; explications alors à la mode des phénomènes naturels ; mention des hommes célèbres de son temps et des siècles antérieurs ; il n'a rien passé sous silence. On le voit même devancer ses contemporains; indiquer avec justesse l'égalité de l'angle d'incidence avec l'angle de réflexion ; prophétiser quelques-unes des grandes

découvertes qui devaient hâter la civilisation de l'Europe; signaler dans un vers l'attraction universelle»

n punto Al quai d'ogni parte si tirano pesi ;

nommer le soleil « premier ministre de la nature, qui pénètre le monde de la vertu céleste et dont la lumière fait la mesure du temps (1) » ; pressentir la véritable nature de la voie lactée (2) ; et même deviner les quatre étoiles du pôle antarctique qu'Améric Vespuce devait apercevoir le premier (3). A ces singulières prophéties mêlées de beaucoup d'erreurs, joignez une immense quantité d'anecdotes contemporaines que le devoir du critique est d'éclaircir. Cette tâche immense, rendue plus difficile encore par le vieux langage du poëte, par l'obscurité de sa diction concise, par le grand nombre d'anecdotes obscures, auxquelles se rapportent les noms dont cette grande composition est semée, a ouvert à ses commentateurs une vaste carrière, dans laquelle ils se sont précipités avec joie. Leurs travaux sur la grande comédie du poëte florentin composeraient une vaste et inutile bibliothèque.

Les uns ont cherché dans les vieux fabliaux, les autres dans les mystères, essais informes de Fart dramatique moderne, les sources premières où ce grand homme a puisé l'idée et le plan de sa triple vision,

(1) Lo ministro maggior délia natura

Che dol valor del cielo il mondo impfenta E col suo lume il tempo ne misura.

(2) Corne distinta da minori i maggi Lumi biancheggia tra i poli del mondo Galassia si, che fa dubitar ben saggi.

(3) E vidi quatro stolle

Non visite mai, fuorch'alla prima gente.

ETUDES SUU DANTE. 313

Dcnina prétend qu'il a emprunté cette donnée à un mauvais drame, joué en 1304, à Florence, sur le pont de TArno. Ce pont de bois s'étant rompu à la fin de la représentation, tous les acteurs de la pièce (intitulée les Aîiies Damnées) périrent dans le fleuve; dénoûment tragique que Mathieu Villani a consigné dans ses annales. Malheureusement pour les auteurs de rhypothèse, Dante avait terminé, deux années auparavant, les sept premiers chants de son Enfer ; et lorsque, condamné à l'exil, il vit sa maison pillée par les Guelfes, ses ennemis politiques, sa femme panint à sauver le manuscrit précieux qui allait ôtre la proie des flammes. Dès Tannée 1205, Dante, qui écrivait alors sa Vita Nuova, y consignait l'esquisse de son poëme, qui semble avoir été la pensée de toute sa vie. Il est donc probable que, loin d'avoir imité le drame joué à Florence, Dante, en communiquant à ses amis le commencement d'un ouvrage médité depuis sa jeunesse, leur aura donné la première idée de la représentation théâtrale jouée sur le pont de l'Arno, deux années après son départ.

Toutes les visions infernales auxquelles le moyen âge a donné naissance ont été citées tour à tour comme modèles de la Divine Comédie, On a voulu que le poëte ait cherché ses inspirations dans le Roman de Guerino; dans la Légeride de saint Patrick; dans le conte du Ti'ouvere qui descend aux enfers; dans le Rêve d'Enfer ; dans la Route d!Enfei\ récits dévots et merveilleux qui appartiennent aux xii® et xm® siècles. Une Vision d'Alhéinc, moine du mont Gassin (1), a surtout attiré l'attention des savants. Get Albéric n'a-

(l) Observazioni intorno alla guestione sopra- la originalità del Dante; di F. Cancellieri. Roma, 1814.

vait que neuf ans quand il fut enlevé par une colombe, qui lui fit voir Tenfer, le paradis et le purgatoire.

La vision d'Albéric n^est pas un fait isolé, dont on puisse tirer une induction particulière. Depuis l'établissement du christianisme, les visions abondèrent; saint Gyprien, sainte Perpétue, eurent les leurs. Le génie mystique et idéal de la croyance nouvelle favorisait ce genre de compositions : toutes les archives de couvents et de monastères sont remplies de ces fictions sacrées, de ces révélations extatiques, dont le but est ordinairement de sanctionner quelque point <le doctrine, spécialement professé par les membres de chaque corporation. Saint Grégoire Thaumaturge -écrivit, sous la dictée de saint Jean l'Évangéliste, la vision dans laquelle il développe longuement ses dogmes particuliers : plusieurs siècles après, c'était encore par des visions que la célèbre M"*® Guyon défendait son église ; et l'on trouve dans les ouvrages de Bossuet une autre vision de religieuse (1), en* contradiction manifeste avec le (juiétisme soutenu par l'adversaire de l'aigle de Meaux.

La vision d'Albéric est évidemment destinée à établir le dogme du purgatoire, h persuader aux fidèles que les aumônes faites à l'Église abrégeront le temps de leurs peines, et à jeter ainsi les bases de l'importante doctrine des indulgences. Notre moine n'aperçoit l'enfer qu'en passant; il entrevoit le paradis ; c'est dans le purgatoire qu'il s'arrête. En Espagne, en Angleterre, on s'occupait à la même époque

(1) Madame Cornuau écrivait avec élégance et quelquefois avec éloquence. Bossuot correspondait avec elle : et le ton mystique de ses lettres est de nature à surprendre ceux qui connaissent les 4létails de la querelle de Bossuet et de Fénelon. Voy. réditioo de don Déforis, t. XIV.

d'autres visions tendant au môme but ; Mathieu Paris nous a conservé celle d'un prôtre anglais (1), qui offre une échelle de punitions divines correspondant à une autre échelle de crimes humains.

Une dernière supposition admise par Ginguené comme une vérité presque incontestable, c'est que le Tesof*etlo, poëme de Brunetto Latini, précepteur du Dante, a fourni à ce dernier le plan et la contexture de son ouvrage. En effet, Brunetto s'égare dans une forêt et Dante se perd dans un bois. Le premier rencontre Ovide qui lui sert de guide : c'est Virgile qui se charge de conduire le second. Déjà Federico Ubaldini, qui publia le Tesoretto^ en 1642, affirme « que Dante a imité Latini. » Fontanini et Gancellieri ont répété cette assertion. Pour nous, qui avons eu le courage de lire le vieux poëme en question, nous ne pouvons y voh» qu'une triste et froide série de leçons morales, mal rimées et enchâssées dans une allégorie sans but et sans charme. Imagination, sensibilité, invention, énergie, art de versifier, tout y fait défaut ; c'est un essai barbare et monacal, vraie poésie de carrefour, poésie à la brosse, comme le dit très-bien l'Académie délia Grusca (2) ; les obscurités, les barbarismes et les trivialités y abondent. De quelle utilité ce long sermon en petits vers a-t-il pu être à notre poëte?

Hallam, dans son Histoire du moyen âge, reproduit Terreur de Ginguené et la confirme par les paroles suivantes : « On est étonné de la ressemblance du plan de Latini et de celui de Dante. » Il faut que cet écrivain n'ait jamais lu le Tesoi^etto^ qui ne se rapproche du triple poëme de Dante que sous un seul rapport ;

(1) Hist. Ang., an 1196.

(2) Poesia a foggia di frottola.

316 ÉTUDES SUU DANTE.

les deux ouvrages, comme la plupart des produits de l'imaginatioil au moyen âge, affectent la forme d'une vision. D'ailleurs l'idée première, la conception, les détails, tout diffère.

Voilà les erreurs grossières auxquelles on se trouve exposé lorsque Ton parle étourdiment des littératures étrangères, et surtout .d'une littérature aussi complexe, aussi variée, aussi vaste, que la littérature italienne. La diversité des goûts et des localités ; les nombreux et bizarres systèmes adoptés par des académies opposées; les rivalités, les intérêts politiques, les croyances religieuses, la superstition, la crainte, la vanité, ont jeté sur l'histoire littéraire d'Italie un voile obscur qu'il est difficile de soulever. Gomment Tiraboschi, défenseur des papes, aurait-il rendu justice à Dante leur ennemi? Son devoir était de le décrier, et il n'a pas manqué de citer le détestable Tesoretto de Latini, comme le modèle de la Divine Comédie : M. Ginguené, qui copie presque toujours Tira- ' boschi en épurant son style, a répété cette fausseté, qui s'est accréditée et que M. Hallamnous a transmise.

Pendant le moyen âge, nous l'avons prouvé, rien de ' plus commun que les visions : une habitude établie, résultant des mœurs et des idées chrétiennes, une * sorte de lieu commun poétique et dévot, une espèce de mythologie populaire qui consacrait les fantasmagories infernales et célestes, les offraient à l'admiration du vulgaire. Dante a-t-il consulté les visions monacales qui pullulaient autour de lui? A-t-il pensé à les imiter? Je ne le crois pas. Soumis, comme tous les hommes de génie, à l'influence de son siècle (1),

(l) V. nos Études sur l'Antiquité, de l'Originalité dans Vimita" iio/ij etc.

il s'est empare de la pensée la plus universelle, la plus accréditée, la plus commune. 11 s'en est servi, comme Homère a fait usage du polythéisme hellénique. Le chef-d'œuvre du génie, la plus haute preuve de sa puissance, consistent à saisir ainsi Tàme môme et la pensée intime d'une époque, pour les idéaliser, les agrandir et les transmettre, sous une forme impérissable, à l'étonnement des âges suivants. Gréer n'appartient pas h la faiblesse humaine (1) ; c'est assez pour le génie de vaincre le temps, de perpétuer des souvenirs fugitifs, de représenter à jamais son siècle, et de prêter une réalité immortelle à ces idées variables, que la marche des événements et des révolutions du monde moral ne cessent d'entraîner et de métamorphoser dans leur cours.

Que le poëte italien ait appelé le diable le gt^and vef' (2), et que cette singulière expression se retrouve dans Albéric ; que Dante se fasse enlever par un aigle, et Albéric par une colombe : ce ne sont pas là des ■ preuves concluantes, des indices manifestes, que Tauteur de la Divine Comédie ait consulté, imité, copié le moine du mont Gassin. Dans le vieux langage italien, comme dans l'ancien idiome allemand • {worm), ve7* et serpent sont synonymes ; et il n'est pas étonnant que le poëte et le moine aient choisi, pour visiter le purgatoire, la même route et le môme guide, dont Kzéchiel (3) et Habbakuk (4) se sont servis. Une question plus importante se présente, il s'agit d'examiner si Albéric et Dante ont employé les mômes

(1) V. nos études sur l'Antiquité.

«2) Il f^ran verme. InfernOj c, xxxi.

(3) Ch. Yiii, V. 3.

(4) Daniel, ch. ii.

moyens pour atteindre le même but ; si le poôte, en empruntant cette mythologie alors en crédit, n'a voulu que composer à son tour un récit merveilleux, terrible et dévot.

Dante homme politique. — L'Europe au xiv* siècle. — Œuvre de Grégoire VII. — Bienfaits et omnipotence du Saint-Siège.

Ici se révèle la sublime originalité de Dante. Ne voyez plus en lui un conteur de miracles, mais un homme politique, le Barde mystique d'une conspiration gigantesque ; — le réformateur, le vengeur de son siècle, le fléau des crimes, le messager de colère et de pardon. Ce grand théâtre où Tenfer, le ciel et le purgatoire se pressent, cet ouvrage sacré « auquel ont coopéré le ciel et la terre (1) » ; c'est de FJiistoire et de la satire, une ode et un sermon ; c'est une forte leçon pour les hommes. Tous les maux et les vices de l'Italie, toutes ses plaies invétérées s'y trouvent à nu. La voix de Dieu même vient avertir la puissance, menacer les trônes, annoncer l'inévitable foudre de sa vengeance. Pontifes, votre grandeur chancelle, si vous trahissez vos devoirs ; la malédiction des siècles vous attend! Hommes politiques, votre nom, livré aune ignominie séculaire, rappellera éternellement vos lâchetés î Italiens, qui ouvrez vos portes aux bataillons étrangers, la servitude en ce monde et la douleur dans l'autre, tel est votre partage ! Qui que vous soyez, si vous préférez à l'exercice

(1) Il poema sacro

AI quai han posto mano e cielo e terra.

Paradis, e. XXV.

de Féquité les jouissances temporelles, si la vertu vous est moins chère que le plaisir, tremblez ! Tel est le caractère de cette œuvre ; drame, sermon, satire, épopée, hymne tout à la fois : tel est le but que voulut atteindre cet homme extraordinaire, créateur de la poésie et de l'idiome italiens.

Pour accomplir son dessein, Dante se servit des seules ressources que lui offrit son époque. Il ne parla pas à ses contemporains le langage inutile de cette philosophie morale qu'ils n'eussent pas écoutée ou qu'ils n'eussent pas comprise. Il employa, pour les frapper, leurs propre? armes, et ne mit en œuvre que les matériaux qui lui étaient fournis par les idées et les mœurs contemporaines. Il leur montra le ciel et l'enfer. La théologie fut sa muse : l'intérêt de son drame fut l'éternité !

Jetons un coup d'œil sur la situation de l'Europe à cette époque : le tableau de la politique et des mœurs italiennes, du dixième au quatorzième siècle, est le seul commentaire qui puisse répandre de la clarté sur le Dante.

Esclaves attachés à la glèbe, les serfs osaient à peine lever la tôte : les seigneurs féodaux ne connaissaient qu'un suzerain. Dieu ; la terreur inspirée par les foudres célestes était le seul contre-poids de leur tyrannie. La force régnait; la puissance était le droit. Des ombres de monarques s'asseyaient sur des trônes incertains ; pressés de tous côtés par leurs grands vassaux, ils obéissaient au lieu de commander. Cette organisation, qui n'était après tout qu'une aristocratie armée, reconnaissait une souveraineté, celle de la religion. Le clergé, dépositaire de la loi canonique, sentit qu'il était le maître, et que ces rois, ces vas-

saiix, ces chevaliers, ces bourgeois, ros o^clavo-. Iremblanls au nom du Christ et de sa Mère iélr>lf. 110 composaient qu'un seul peuple chrétien, dont Irministres du Très-Haut pouvaient à leur ffrc dirijrcr les mouvements. De \h naquit lomnipott-nre «ii"» papes; on aurait tort de la signaler comme lune^h». Les pontifes secondèrent les proj^rès de la rivjlisition. Un violent désir de liberté, d'équité, d'indépendance, (rouvait dans les villes d'Italie ; ce fui It» rliTj:»" qui aida leurs efforts et satisfit leurs besoins. Les deux siècles qui s'écoulèrent depuis le pontificat de Jjrcgojre Vil juscpi'ù l'époque ou Dante vécut, fnn*iit témoins de la grande révolution suscitée par i-epapc. l'un des géants de l'histoire moderne.

Co vieillard, pour (changer le monde, n*a prononcé «fu'une parole : J'ejenimnnnle! Ce talisman a forcé le> l)rinoes à céder au pape les domaines attribués à l;i subsistance» du <'lergé et k son entretien. Bientôt la milice romaine se trouva répîirlie sur tous lcr> point* de la chrétienté. Toutes les propriétés des m«»ino>. propriétés aussi étendues «jue bien cultivées, relevèrent du souverain pontife. Les prêtres, en quelque lieu <iu*ils fussent, devinrent sujets du pape ; tircg(»ire, monarque imiversel. eut un pied dans tousK'^ n>vaumes chrétien"*.

Après avoir enh^vé aux rois mie portion de leur héritage, et élevé la puissance uiorale au-dessus de la puissance brutale, (îrégniie voulut afrerniir sa puissaniM* sur ^es propres tmupes. Kn empêchant le* prêtres de se marier, il lit du elergé une arnice >aiiite. iNnIée de la terre, étrangère aux a (fec lions et aux >enlimeiitN vnlgairo ; ne vivant que pour ellemême et pour son propre p(»uvoir. On résista : le

clergé italien eut de la peine à se plier à cette loi de chasteté nouvelle; une fois l'obstacle vaincu, la conquête opérée par cette institution fut immense, et 4'une fécondité dont il est difficile de calculer les résultats. Le clergé, la papauté, Tltalie, devinrent le point central de l'Europe chrétienne. Rome fut désormais la patrie commune du sacerdoce ; cette vaste confraternité ecclésiastique, recevant directement du Vatican son pouvoir, son éclat, sa fortune, n'appartint plus qu'à elle-même. Rome fit la loi au monde.

Le dernier projet de Grégoire, projet qui devait mettre le sceau à cette immense entreprise et qu'il ne put accomplir de son vivant, fut celui des croisades. Deux de ses lettres prouvent (1) qu'il en avait déjà mûri le plan et disposé les préparatifs, lorsque la mort l'enleva. Par ce moyen, dont ses successeurs ne manquèrent pas de se prévaloir, les rois devinrent de simples généraux, obéissant à Rome; pendant un :demi-sièclc les ordres du Vatican dirigèrent la marche des armées ; et, à la voix du pontife, l'Occident, s' ébranlant comme un seul homme, se précipita sur l'Orient.

Ainsi l'Italie s'éleva jusqu'à un degré de puissance morale et politique, auvssi subit que merveilleux. Déjà Tanathème de Grégoire, lancé contre le roi des Romains, avait dégagé l'Italie de ces liens de vasselage qui l'enchaînaient à l'Empire. Bientôt la population augmente avec la richesse et le crédit. Là où se trouvaient éparses quelques cabanes, habitées par des pâtres, on bâtit des palais, résidences de magistrats indépendants. Des républiques naissent comme par

(l) Voyez le recueil de Lahbe.

magie. Le laboureur, affranchi par les Indulgences attachées aux croisades, cultive sa propre terre et en recueille les fruits. On ne tremble plus sous le glaive des seigneurs, qui se battent en Asie pour conquérir le tombeau du Sauveur. La prépondérance féodale est afTaiblie. Les navires nécessaires aux expédition» saintes sont construits dans les chantiers des villes italiennes. Toutes les classes de citoyens prennent part au mouvement : tout s'anime, tout s'exalte ; la navigation ouvre un débouché aux produits des manufactures, accroît l'industrie, la richesse et le savoir. L'Italie remplit les ports de ses vaisseaux, les magasins de ses marchandises. Les draps de Florence et les armes fabriquées à Milan suffisent aux besoins de tous les peuples et à l'équipement de toutes les armées d'Europe. L'argent et l'or, que le commerce répand en Italie, se divisent à .l'infini, se répandent dans les derniers rangs de la société et augmentent le nombre des citoyens utiles, intéressés à son bienêtre. L'inégalité des fortunes devient moins sensible : la prépondérance des nobles est contre-balancée par l'influence des grands capitalistes. Époque glorieuse, où l'on voit les Pisans conquérir les îles Baléares, et découvrir les Canaries ; Gênes s'entourer, en moins de deux mois, d'une ceinture de murailles et de fortifications ; les Milanais, chassés de leur ville réduite en cendres, passer deux années sans asile, au milieu des champs, puis reprendre les armes, tailler en pièces les troupes de Frédéric Barberousse, et le forcer à reconnaître leur indépendance.

l>éniocrati6 guelfe. — Aristocratie ghibelline. — Position du

Dante. — Son ghibellinisme.

Souvent ces républiques italiennes se faisaient la ^erre ; mais l'ennemi commun venait-il à se présenter, leurs armes se tournaient contre l'envahisseur, et le pape se mettait à leur tête.

Un long combat s'éleva donc entre les papes, défenseurs de l'indépendance italienne, et les empereurs germains. Le pape et le clergé se trouvèrent à la tête d'une espèce de croisade en faveur de la liberté; l'Italie reconnaissante s'attacha de plus en plus à ses pontifes. Gomme il arrive presque toujours, la protection dégéné;'a en tyrannie ; et, dans ces pontifes si chéris et si justement admirés, l'Italie craignit de voir des oppresseurs. Le Vatican voulut lancer Tanathème pour assurer son pouvoir ; employées tour à tour contre des amis et des ennemis, les excommunications perdirent leur force. Les papes, étonnés de leur déchéance, se virent forcés d'avoir recours aux armes étrangères. Le Saint-Siège et la cour de France formèrent une alliance étroite : les chevaliers français inondèrent l'Italie ; et, usurpant au nom du souverain pontife l'autorité suprême, promettant la liberté, commandant la concorde, ils apportèrent, avec ces paroles flatteuses et ces brillants dehors, l'esclavage, la trahison et la discorde. Le parti populaire et démocratique, redoutant la domination de l'empire, s'attachait à la France et servait les intérêts du Saint-Siège. Les classes supé-

rieures préféraient la suzeraineté germanique du roi des Romains. Les uns, sous le nom de Guelfes, favorisaient une démocratie soumise au Vatican et protégée par le roi de France ; les autres, sous le nom de Ghibellins, voulaient que le gouvernement fût confié aux citoyens les plus riches et assujetti au vasselage impérial.

Par son caractère personnel et par ses liaisons, Dante était ghibellin. Il craignait moins la suzeraineté lointaine et peu vigoureuse de l'empire que le joug théocratique de Rome et les extorsions de la France. Il avait de l'éloignement pour la démocratie. Cette âme lière et hautaine, cet esprit exalté et platonicien se révoltait à la fois contre le gouvernement populaire, contre les prétentions de Rome et contre l'ambition des rois de France. Quand Boniface YIII voulut ouvrir à un pripce du sang français les portes de Florence, Dante refusa de l'admettre : telle fut la cause de l'exil du Dante. Vers l'an 1316, les amis du poëte obtinrent du gouvernement florentin son rappel et sa réintégration, sous condition qu'il ferait amende honorable dans l'église cathédrale de Florence, et demanderait pardon à la république, après avoir payé une certaine somme d'argent. Voici ce qu'il répondit à un de ses parents, ecclésiastique {\ ) :

« Votre lettre, que j'ai reçue avec le respect et Taffection qui vous sont dus, m'apprend combien vous, avez à cœur mon retour dans ma patrie : je vous suis d'autant plus reconnaissant qu'il est plus rare qu'un exilé trouve des amis. Après y avoir mûrement réfléchi, je vais vous répondre : peut-être ma résolution

(1) Pluteum 29. Codex S, p. 123. Bibl. Laurentiana. MS*

ÉTUDES SUR DANTE. 32l5

ne sera-t-elle pas conforme aux désirs de certains esprits pusillanimes; je m'en remets affectueusement au jugement que portera votre prudence. Votre neveu et le mien m'ont mandé ce que plusieurs autres amis m'avaient déjà fait savoir ; c'est-à-dire que « d'après une ordonnance rendue récemment à Florence concernant les bannis, je puis rentrer dans ma patrie, sous condition de payer une certaine amende et de me soumettre à l'humiliation de demander mon pardon et de le recevoir : » en quoi, mon père, je remarque deux choses risibles et impertinentes, je le dis, mon père, non pour vous qui, dans vos lettres, dictées par la discrétion et la sagesse, n'avez fait mention de rien de tel, mais pour ceux qui m'ont adressé ces propositions. Est-ce par cette glorieuse voie que Dante, après quinze années d'exil, doit rentrer dans sa patrie? Est-ce ainsi que l'on récompense cette conscience pure, que tout le monde connaît ; est-ce là ce qu'ont mérité les sueurs et les fatigues de ses études ? Loin de moi, loin d'un homme que la philosophie console et anime, cette bassesse intéressée, cette abjection de l'âme, qui s'offre pieds et poings liés à la honte et à l'infamie ! Loin de moi, qui toute ma \ie ai prêché la justice, la pensée d'acheter à prix d'argent mon pardon, et de payer mes persécuteurs comme s'ils étaient mes bienfaiteurs I Non, mon père, ce n'est pas par ce chemin que je reverrai ma patrie ! Trouvez-moi, ou que d'autres sachent m'indiquer une route honorable, un moyen qui ne porte pas atteinte à la gloire de Dante, je me hâterai, je revolerai dans vos bras ; mais si, pour rentrer à Florence, il n'est pas de route pareille, jamais je ne rentrerai à Florence. Eh quoi I ne jouirai-je pas dans tous les pays

de la vue des astres du ciel? Ne pourrai-je pas, dans tous les lieux de la terre, contempler avec délices rimage de l'éternelle vérité ? Et faut-il que je commence par m'avilir, par me rendre infâme aux yeux de mes concitoyens, aux yeux de ma patrie ? Au surplus, le pain ne me manquera pas ! »

« In licteris vestris et reverentia débita et affectione receptis, quam repatriatio mea cure sit vobis ex animo (l). Grata mente ac diligenti animadversione concepi, etenim tanto districtius me obli* gastis, quanto rarius exules invenire amicos contingit. Àd illam vers significata respondeo : et si non eatenus qualiter forsan pusillanimltas appeteret aliquorum, ut sub examine vestri conslliî ante judicium, affectuose deposco. Ecce igitur quod per licteras vestri meique uepotis, necnon quamplurium amicorum significatum est mihi. Per ordinamentum nuper factum Florentie super absolutione bannitorum. Quod si solvere vellem certam pecunie ({uantitatem, vellemque pati notam oblationis et absolvi possem et redire at (2) presens. In quo quidem duo ridenda et maie perconclliata per illos qui tali (3) expresserunt : nam vestre lictere discretius et consultius clausulate nicil de talibus continebant. Est ne illa revocatio gloriosa qua D. Ail. (4) revocatur in patriam per trilustrium fere perpessus exilium? Hecne meruit oonscientia manifesta quibuslibet ? Ilec sudor et labor coutinuatus in studiis ? absit a viro philosophie domestico temeraria terreni cordis humi- Utas, ut more cujusdam cioli et aliorum infamiam quasi vinctus ipse se patiatur efferri. Absit a viro predicante jastitiam, ut perpessus injuriam inferentibus (5). Velud bene-merentibus, pecu* niam suam solvat. Non est hec via redeundi ad patriam, pater mi, sed si alia per vos, aut deinde per alios invenietur, que famé D. (6) que onori non deroget, illam non lentis passibus acceptabo. Quod si per nuUam talem Florentia introitur, nunquam Florentiam introibo. Quidni nonne solis astrorumque spécula ubique

(1) Il y a dans le manuscrit une faute de ponctuation. On doit lire : Quam repatriatio mea cura sit vobis, ex animo, graiâ mente ac, etc., etc.

(2) Ad.

(3) Talia,

(4) Dantes Aligherius,

(b) Fauto de ponctuation. Il faut supprimer le point. (6) nantis.

coDspiciam? Nonne dulcissimas veritatcs potoro spoculari iibiqiie sub cœlo. ni prius inglorium, itno igiiominiosum populo Floroutineque civitati me reddam ? quippo paiiis non deficiet.

Ce sublime élan de Tàme de Dante, témoignage de l'indomptable force qui caractérisait le vieillard ghibellin, jette plus de jour sur son caractère que vingt volumes de notes.

Fidèle à ses dogmes politiques, il essaya ensuite de prouver, dans son traité De Monarchià^ que l'ascendant des papes et leur obstination à s immiscer dans les affaires temporelles de Titalie avaient causé jusqu*alors toutes les calamités de son pays. Puis , lorsque la translation du Saint-Siège dans le comté d*Avignon et la nomination successive de plusieurs papes français eurent assuré l'avantage au parti guelfe, le poëte exilé adressa aux cardinaux (1) une longue lettre pour les conjurer, au nom de l'indépendance nationale, de se prémunir contre les séductions de l'influence française, et de n'élire dorénavant que des pontifes italiens.

C'est au milieu de ces mouvements politiques, r&me ulcérée par les souffrances de Fexil, obsédé par de tristes présages et voyant son parti abattu, que Dante écrivit son poëme. Avant l'époque de son bannissement et lorsqu'il remplissait une magistrature à Florence, on le vit, équitable et sévère pour les deux factions qui déchiraient sa patrie, infliger le môme châtiment aux chefs ghibellins et guelfes. Mais quand ses concitoyens l'eurent frappé d'exil et d'excommunication politique ; lorsqu'il fut obligé de tramer de ville en ville une vie pauvre et fière, un nom flétri par une sentence injuste, et en butte à la haine des

(1) V. Villani, l. IX, c. iv.

vainqueurs, tout son courroux s'éveilla ; les fautes. les crimes qui Tentouraient , consignés dans si"»n poëme, retentirent jusqu'à nous.

§.IV

Esprit de l'époque. — Los Pénitents blancs. — Naissance de l'épopée dantesque. — Génie do Dante. — Des poOtes synthétiques.

Cette satire politique eût manqué son but et n'eût fait aucune impression sur les esprits, si les idées religieuses ne s'y fussent mêlées. Le clergé régnait. On attendait la fin du monde. 11 faut lire, pour se faire une idée de l'état moral de l'Europe, les pages dans lesquelles Léonard Arétin raconte le bizarre événement dont il fut témoin, en Tan 1400.

« Au milieu des alarmes et des troubles de la guerre civile on vil quelque chose d'extraordinaire. Tous les lial)itanls de chaque cité s'habillèrent en blanc, se réunirent par troupes et s'acheminèrent à travers le pays, récitant des psaumes, chantant des canticpies, ne vivfint que de pain et d'eau. Ils invo- (luaient la clémence du Très-Haut, et lui demandaient d'oublier les crimes des hommes, et d'accorder la paix à ritalie. Bientôt tous les Italiens, sans distinction, revêtirent cette livrée de la sainteté et de rinnocence. Toute guerre cessa ; plus d'inimitiés, plus de querelles. Les villes ennemies qui, peu de semaines auparaVfint, se faisaient une guerre h mort, posèrent les armes. On ne cite pas une seule offense. ime seule trahison conmiise pendant cette trêve, qui dura deux mois entiers ; on ne pensait qu'à honorer

Dieu et à pardonner. L'origine de cet événement n'est pas bien connue. On dit que les premiers pèlerins blancs descendirent des Alpes dans la Lombardie, et que, dans leur marche, entraînant toute la population qui suivait leur exemple, ils pénétrèrent jusqu'à Venise. Les habitants de Lucques furent les premiers qui adoptèrent le vêtement blanc et se rendirent à Florence ; leur présence y excita une ferveur de dévotion si ardente, que ceux qui* les avaient d'abord raillés et blâmés, ne tardèrent pas à prendre le môme costume et à se joindre aux processions, comme si une subite inspiration les eût saisis. Le peuple florentin se divisa en quatre troupes, qui suivirent différentes directions, furent partout accueillies comme les Lucquois l'avaient été à Florence, et parcoururent ritalie. Cependant cette grande dévotion s'apaisa et l'on courut de nouveau aux armes (1). »

Des sectes manichéennes, prétendant à la pureté et à la sainteté, se livraient, s'il faut en croire les chroniqueurs du temps, à tout ce que la débauche a de plus infâme. Saint Dominique fondait l'Inquisition. Les milices errantes de saint François et de saint Dominique prêtaient aux papes leur secours de la ruse, de l'hypocrisie et de l'espionnage. Démocratiquement constitués, ces moines ne ressemblaient nullement aux Bernardins, aux Bénédictins, qui avaient vécu comme de saints patriarches, de sévères ascètes ou des seigneurs féodaux. Us s'introduisaient dans les familles, se montraient dans tous les lieux à la fois, couvraient le pays entier, se faisaient vénérer, haïr et craindre, et donnaient au peuple le spectacle de leur

(1) Hist Fl09\, 1. XII, c. I.

humilité puissante, de leurs haillons et de leurs austérités.

Ces frères mendiants [i fratî)^ que Ton ne doit pas confondre avec les moines [monaci), furent institués pour soutenir le pouvoir de Rome, dont la prévoyante politique entrevoyait les germes de sa décadence. De semblables vues, une politique analogue, présidèrent, deux cent cinquante ans plus tard, à l'institution des Jésuites ; véritables frères mendiants du seizième et du dix-septième siècle. Gomme leurs prédécesseurs, ces derniers firent profession d'humilité, de pauvreté, de chasteté, d'abnégation totale : Tépoque plus avancée où ils vécurent leur inspira le désir d'appliquer au succès de leurs desseins les sciences et les arts, que les capucins et les franciscains avaient dédaignés. En changeant de tactique, c'était un résultat semblable qu'ils voulaient obtenir. Les mêmes clameurs qui les assaillirent, s'étaient élevées deux cents ans auparavant contre les sectateurs de saint Dominique et de saint François. Ouvrez les annales de l'Anglais Mathieu Paris ; vous croirez que ce sont les jésuites modernes qu'il désigne d'avance, lorsqu'il parle des frères mendiants. « Le peuple les nomme, dit-il, hypocrites, fourbes, traîtres, flatteurs des rois, conseillers intéressés des princes et des grands, successeurs de l'antechrist, faux apôtres, ennemis de la vraie religion, prévaricateurs, thésauriseurs, violateurs du secret de la confession, usurpateurs de provinces, ambitieux qui cachent leurs vices sous le voile de la piété (1). »

En vain le cri public attaqua cette armée errante et mendiante ; ses membres jouissaient d'un pouvoir

(1) An. 1256, p. 939. Ed. 1640.

ÉTUDES sua DANTE. 331

immense. Les dominicains multiplièrent les autodafé à tel point que Benoît XI, quoique dominicain luimême, fut obligé de réprimer, au moyen d'un bref comminatoire, leur zèle et leur empressement à brûler les hérétiques (1). Un franciscain, Frà Giovanni de Vicence, changeait les institutions de la Lombardie. On voyait tous les mois quelques astrologues ou sorciers périr dans les flammes. Au milieu de ces cruautés, Pierre d'Ascoli niait l'existence des êtres immatériels ; Guido Gavalcanti publiait ses méditations contre l'existence de Dieu. Chaos étrange ; tourbillon confus et orageux dont le point central était toujours cette pensée religieuse, si cruellement profanée, objet d'un culte si aveugle et si ardent.

Que l'on rassemble dans son esprit tous les éléments dont se composait l'état politique, religieux et moral de l'Italie ; on verra naître, de leur fusion spontanée, le chef-d'œuvre qui a immortalisé Dante. La source du pathétique qu'il emploie avec tant de succès, est la religion : c'est par elle, c'est au moyen des terreurs et des espérances pieuses qu'il a remué les passions, touché les cœurs, efl'rayé les imaginations, exercé la fonction sublime de vengeur et de rémunérateur, de distributeur des peines et des récompenses. Pour inculquer avec plus de force cette leçon solennelle, il a placé l'action de son drame dans cette semaine du jubilé où deux cent mille étrangers par jour se pressaient aux portes de Rome (2) et où l'Europe affluait dans la capitale de la chrétienté pour y obtenir les indulgences promises. Puis, ouvrant aux regards étonnés de ses contemporains une immense

(1) 11 marsiaoi.

(2) Muraiori, Aimai., an. 1300.

et triple scène, il y a jeté Thistoirc entière de M»n époque; littérature, science, coutumes, iliiM»loj:ie, astronomie ; personnages connus ; criminels et héros; hommes célèbres par leurs vertus ou par leurs fautes ; enfin tout ce que l'on savait, tout ce que Ton supposait, tout ce qui excitait l'intérêt, la crainte, la haine ou l'amour. Aucune des passions humaines n'est tmbliée par lui : religions, Ages, sexes, peuples, sont lc> acteurs de son drame. 11 ne confond rien ; il individualise. Gigantesque par l'ensemble de la conception, il surprend le lecteur par la précision des détails. Idées, actions, émotions, sont caractérisées par lui avec une admirable profondeur : il les classe, les divise, les place tour î\ tour au milieu des gloires célestes, des tortures infernales et des espérances du purgatoire. Chacun de ses personnages est pour lui un objet d'études. 11 répète leur langage, obsen-e leurs traits, reproduit leur physionomie, leur parle. leur répond, les i)laint, les blâme ou les maudit : et, par un prodige que lui seul a pu produire, toutes ces allusions, si minutieuses et si nombreuses, qui jettent une lumière si forte sur les caractères qu'il observe, sont aussi rapides ([ue vives. Il lui suffit d'un uKJt pour achever son analyse, d'un trait pour peindr(» un homme, d'une couleur pour rappeler un fait ; le sublime, chez le Dante, illumine comme l'éclair.

(i(î(t(» énerp:i(jue concentration de sa pensée Télève au-dessus de presque tous les écrivains connus. Shakspcare et Tacite, l'un avec une abondance plus poétique e( une variété jdus brillante, l'autre avec une élocpience plus travaillée et plus oratoire, m" rappr(»chent seuls de celte puissance d'intelligence

qui caractérise le Florentin. Mais chez ce dernier il y a plus de passion que dans Shakspeare, plus de grandeur que chez Tacite ; pour la simplicité naïve, il surpasse l'un et l'autre.

Veut-il dépeindre ce Sordello, qui, après de longs «t inutiles efforts pour assurer l'indépendance de l'Italie, après une vie active, remplie d'inutiles sacrifices, mourut navré de désespoir ? Il place ce citoyen 4iévoué dans le Purgatoire, où il le montre isolé des autres ombres, taciturne, sombre, immobile. Toutes les âmes, curieuses de savoir des nouvelles de leur patrie, s'attachent au pas de Dante. Sordello seul reste à sa place :

« Il ne dit pas un mot ; mais il nous laisse aller, fixant sur nous de longs regards, semblable au lion qui veille et repose (1). »

Le poète trouve ainsi le moyen de faire connaître, en quelques paroles, un grand caractère, non par son activité et le déploiement de sa force, mais par son inaction et son silence. Souvent il lui arrive de resserrer en trois vers ou même en un seul, la vie d'un prince, d'un guerrier, d'un pape. Quand il est question de saint Gélestin, qui refusa le pontificat et céda aux suggestions de son successeur Urbain VIII, il ne le nomme pas ; il se contente de désigner « l'homme qui, par lâcheté, accomplit le grand refus (2). » S'il rencontre dans le Purgatoire cette infortunée Ma-

(1) Esso non ne diceva alcuna cosa,

Ma lasciava andar, sempre guardando A guisa di leon quando si posa .

Purgat., c. 6, 6i.

(2) Colui Che fece per viltade il gran rifiuto.

Infem,, c. 3, 60.

donna Pia, que sou mari jaloux lit périr d*unc niorl lente, en la condamnant à rester exposée aux miasmes contagieux, qui s'exhalaient des Maremmes, il la fait parler ainsi : « Quand tu reverras le monde où j'ai vécu, rappelle-toi mon souvenir. Je me nommais Pia. Sienne me donna la vie ; les Maremmes me Font ùtée. 11 le sait bien, celui qui orna mon doigt de l'anneau et y fit briller le diamant des noces (i). »

Il faut lire dans Toriginal cet admirable passage, dont la mélodie, tendre et mélancolique augmente l'elfet. D'abord Madonna Pia veut qu'on se souvienne d'elle, rien de plus touchant que le désir qu'elle exprime de vivre encore dans la mémoire de ses amis. La timidité de sa demande ; la manière dont elle se fait connaître, sans s'excuser ni blâmer Tauleur de sa mort; le souvenir de ce mari qu'elle ne rappelle qu'en faisant allusion aux premiers gages de sa foi et non à sa barbarie ; ces douces idées de bonheur et de joie domestiques, qui se trouvent ramenées dans le dernier vers, forment l'ensemble le plus pathétique, dans son laconisme et sa simplicité.

Ce don mystérieux, cette puissance qui concenlre en un seul foyer beaucoup <le sentiments, d*idées, d'images et de souvenirs, c'est le génie. Le génie ne procède point par analyse, mais par synth&se. Qiez les grands pointes il n'y a pas un seul vers reniaitiuable, qui ne soit le résultat d'une longue série do pensées, d'émoliuns, d'inspirations, de méditations; la fusion de ces éléments s'optM'e à l'insu de rauteur

(1) Hirordati di nio : v\u*. hmi in Pia.

SifMina mi fi>. Disfi^vimiii ManMiinia; S;illi> roliii rlic iiijiiii>ll.'i(,'i pria ])is|M)saii(lo in'aviM cou la sua tromiua.

Vurtjat,^ c. 5, ult.

ÉTUDES SUR DANTE. 33o

lui-même. Chez lui les impressions ont plus de force, les mouvements de l'esprit sont plus rapides et plus nombreux ; toutes les évolutions de Tintelligence, si je puis ainsi parler, sont plus puissantes et plus faciles. Il combine plus aisément le sentiment avec la réflexion et la réflexion avec les faits. 11 est né avec les mêmes facultés que les autres hommes ; il ne diffère d'eux que par l'activité, l'ardeur et le mouvement dont ces facultés sont douées.

Si le poëte et l'homme éloquent doivent leur force à cette concentration que j'ai essayé d'expliquer et dont le Dante m'a offert de si curieux exemples, le critique suit une route absolument différente. L'un compose, l'autre décompose. Ce que le premier a créé par inspiration, le second s'occupe à le défaire, pour ainsi dire, pièce à pièce. Lorsque, dans les temps de civilisation très-avancée, quelques-unes des facultés du critique et du poëte viennent à se combiner dans les mêmes intelligences, une nouvelle poésie naît alors, moins franche, moins naïve, plus brillante, mêlée de métaphysique et de connaissance du monde ; c'est la poésie des Pope, des Horace et des Voltaire. De tous les poëtes primitifs, qui ont chanté, pour obéir à un mouvement instinctif, Homère, l'auteur des Niebelungen et Dante sont les premiers et les plus grands. Tout ce qui les entourait s'est reflété dans leurs poômes.

D'un mot de Schlegel contre le Dante. — Caractère personnel et

caractère poétique de ce dernier.

Je ne développerai pas longuement les analogies et les différences qui se trouvent entre le rapsode

grec et le chantre ghibellin. Le premier représente la beauté hellénique dans sa pureté originelle, le second s'offre à nous, symbole terrible du moyen âge. On lui a reproché (1) une certaine austérité dure et cruelle, un esprit altier et inflexible qui se fait sentir jusque dans ses vers, une aspérité que M. Schlegel nomme ghibelline. Nous regardons cette critique comme injuste et dictée par le désir qu'avait Técrivain allemand, de venger les pontifes, souvent attaqués par Dante. Indigent, exilé, Dante avait droit de se plaindre : en face des calamités de sa patrie, il avait le droit d'en maudire les auteurs ; mais l'âme la plus forte et la plus sensible se trahit à chaque instant dans son ouvrage. Il l'a semé de comparaisons dépcieuses, tirées de la vie champêtre ou qui s'y rapportent ; et sous le voile allégorique qu'il a tissu, la . sincérité de son amour pour Béatrix, compagne de sa première enfance, objet de la passion de sa vie entière, nous apparaît constamment pour modérer son courroux et adoucir le sentiment de ses regrets. Il est \Tai que le souvenir des injures qu'il a reçues le poursuit dans les régions mômes de la lumière éternelle, qu'il dit avec tout son siècle :

Un bel honneur s'acquiert, lorsqu'on sait se venger (2) ;

qu'au milieu des anges et des saints, le nom de Florence lui cause une émotion triste, pénible et sombre ; mais dans combien de passages se manifestent l'ar-

(1) F. Schlegel, Histoire de la Littérature y chap. ix.

(2) Che bel onor s'acquista in far vendetta.

Canzoni,

Ce vers no se trouve pas dans V Enfer de Dante, mais dans une des Canzoni les plus tendres que ce poêto ait écrites.

deur, la délicatesse, la bonté de ce cœur si grand et si passionné !

Lisez son Convito ; il y parle de sa patrie avec la tendresse la plus ardente. Il nomme l'injustice de ses concitoyens une ef*reur, et non un crime ; il prie Dieu «que ses ossements puissent reposer un jour dans cette patrie si chère. Ah! si le maître de l'univers avait voulu que Ton n'eût commis envers moi aucune erreur, et qu'un châtiment injuste ne m'eût pas été infligé I si je n'avais pas souffert la pauvreté et l'exil ! Si les habitants de cette belle et célèbre fille de Rome, Florence, ne m'eussent pas rejeté loin du doux sein de la patrie qui m'a nourri et élevé jusqu'à mon âge mûr! Et puissé-je encore (tout mon cœur le désire I) y reposer mon âme fatiguée, et y finir les jours que •le del me réserve (1) I » Cette traduction ne donne qu'une faible et imparfaite idée de cette éloquente apostrophe.

11 faut se souvenir que, de son temps, la vengeance était un devoir et une loi ; laisser une offense impunie, c'était perdre sa dignité d'homme. Quand notre poëte parcourt l'enfer, une ombre menaçante fixe sur lui des regards farouches ; Virgile, qui le voit s'arrêter, l'engage à continuer sa route. « Si vous saviez pourquoi je reste immobile, dit le Florentin, vous me pardonneriez : dans l'abîme j'ai cru reconnaître un de

(1) « Ahi ! piaciuto fosse al dispensatore dell' uni verso che la cagione délia mia scusa non mai fosse stata I Che ne altri contro me avria fallito, ne io solTerto avrei peryi in^iustamente ; pena, dico, d'esilio e di povertà, poichè fu piacere dei cittadini délia bellissima 6 famosissina figlia di Roma, Fiorenza, di gittarmi fuori del suo dolce seno, nel quale nato e nudrito fui fino al colmo délia mia vita; e nel quale, éon buona pace di quella, desidero con tuttoil cuore di riposare Tanimo staneo, e terminare il tempo che mi è dato. »

mes parents. — En effet, reprend Virgile, une ombre vous désigne du doigt avec un air de menace. — Oh ! mon maître, celui-là fut tué par un ennemi ; et sa mort n'a été vengée par aucun de ceux qui partagent son affront : voilà pourquoi il me dédaigne (1) ! »

Avec Dante commence la civilisation de la péninsule italique. Sans être versé dans l'étude de l'idiome provençal, sans avoir suivi avec soin le progrès des lumières renaissantes, de Naples à Florence et de Florence à Rome, on ne peut le comprendre. Il faut tirer de la poudre des bibliothèques tout ce. qui peut jeter de la clarté sur les treizième et quatorzième siècles, déchiffrer des manuscrits, étudier les mœurs et les coutumes de l'Italie, sous le pontificat de Boniface et de ses prédécesseurs pour connaître Dante. La plupart de ses biographes, M. Ozanam (2) excepté, confondent l'époque de Dante avec celle de Boccace et Pétrarque ; rien ne se ressemble moins. Ces deux derniers commencent une nouvelle ère littéraire ; Dante constitue à lui seul toute une littérature. Dante a vu périr les républiques italiennes ; froissé de leur chute, il a consacré dans ses vers le souvenir de son indignation et de sa douleur. Boccace et Pétrarque, au contraire, ont vécu dans une époque nouvelle, sous un gouvernement nouveau, résultat de la révolution dont le poëte de la Divine Comédie avait été le témoin et la victime.

(1) Infemo, c. 29.

(2) Dante Alighieri, etc.

§VI

Du symbolisme platonique chez le Dante. — Commentateurs du Dante. — Obscurité mystique. — Interprétation de ses énigmes, dans le sens d'un complot politique.

• L'un des éléments principaux de ce poëme unique, c'est ce platonisme emprunté aux chants d'amour des Provençaux, et qui se répand comme un voile hiéroglyphique sur toute la poésie italienne, depuis l'an 1100 jusqu'à Tan 1300 de l'ère chrétienne. Les écrivains du Nord eux-mêmes ont emprunté du Midi cette passion idéale qui se retrouve dans les sonnets élégiaques de Shakspeare et dans le roman de Philippe Sidney, prototype de YAst7*ée deD'Urfé.

Les élans de l'âme qu'une force secrète entraîne vers la beauté éthérée, vers la grandeur suprôme, vers la source unique de la beauté et de la grandeur ont été confondus par eux avec l'amour terrestre. Dante, ce poëte sculpteur, dont toutes les idées se présentent vêtues de formes visibles et palpables, dont la pensée ne se voile jamais de nuages ; Dante, le plus plastique des poëtes, le plus austère des écrivains, s'environne, non-seulement dans ses sonnets, mais encore dans son grand ouvrage, de la mystagogie de Plotin et de Jamblique. Un esprit si net, une intelligence si forte et si vigoureuse, qui exprime toujours sa pensée par le plus petit nombre de mots possible et de la manière la plus franche et la plus nue, est devenu mystique ! Depuis cinq siècles, les commentateurs ont succédé aux commentateurs, les bibliothèques se sont remplies de leurp 'iRuv^'es, '^t on

n'est pas venu à bout de comprendre ce que signifient ses sonnets et sa Vita nuova; les plus consciencieux et les plus habiles ont dû convenir que le fond de la pensée de Dante est encore un mystère, un gouffre inexploré. Il semble que le texte se soit obscurci à mesure que les commentateurs ont commenté.

La seule histoire littéraire des discussions auxquelles le texte de la Divine Comédie a donné lieu, occuperait un volume. Ses deux fils furent ses premiers explicateurs, ensuite vinrent les Aristotélistes et les Scholastiques. Boccace monta en chaire pour éclairer le texte de Dante. A Bologne, à Pise, à Plaisance, à Venise, des professeurs ad hoc, semblables au Xupiter assemble-nuages dont parle Homère, parurent rivaliser d'ardeur et d'empressement pour grossir les ténèbres répandues sur la gloire et sur le génie du Florentin. On a conservé les noms de tous ces érudits qui ont vécu comme des insectes parasites sur le tronc d'un chône, et dont l'existence et les travaux furent consacrés à la seule explication du Dante : Antonio Piovano, Filippo Villani, Benvenuto d'imola, Gristoforo Landino, Alessandro Velutello, le jésuite Venturi, le père Lombardi. Après la découverte de l'impression, parurent, en trente ans, vingt éditions de la Divine Comédie, accompagnées de commentaires plus nébuleux que l'original. Rome et le catholicisme avaient adopté le poëme sacré ; le protestantisme, dès sa naissance, le réclama comme sien. Dante est un réformateur, s'écrièrent Calvin, Luther, Mélanchton et leurs prosélytes. Non, répondirent Bellarmin et les jésuites; cet enfant soumis de l'Église n'a eu d'autre tort que la ferveur exagérée de ses opinions politiques.

Rome, donnant son approbation à toutes les éditions 4iu Dante, laissa ce champ de bataille éternellement ouvert aux grammairiens et aux scholiastes, aux philologues et aux théologiens.

Bionisi, après avoir passé sa vie à étudier Dante, s'écrie : « Le sens mystique de sa grande œuvre est un trésor caché, difficile à découvrir. » On ne peut •s'empêcher de se rappeler les vers du poète : « Beau tableau placé dans un lieu ténébreux, dont Tœil ne peut découvrir les contours, dont les couleurs et les formes ne donnent aucun plaisir ! »

Corne pintura in tenebrosa parle,

Che non si puô mostrare,

Ne dar diletto di color, ne d'arlc.

Ugo Foscolo, après dix ans de veilles consacrées au Dante, écrit les lignes suivantes: « L'immense forôt de la poésie dantesque, après cinq siècles de fatigues, reste ensevelie dans sa primitive obscurité. Les étrangers qui, sur la foi des commentateurs, croient le comprendre, ressemblent à ceux qui, pour connaître un pays, choisissent un guide aveugle, se laissent diriger par lui et prennent pour paroles d'Évangile toutes les observations de leur cicérone ignorant. »

En 1824, un journal italien fort estimé (1) s'expriiXiait en ces termes : « L'allégorie de la Divine Comédie n'est pas connue : le voile n'a pas été soulevé. On sait que le symbole était la muse souveraine de l'intelligence à l'époque où le poëte vivait. Les siècles, en s'écoulant, ne font qu'épaissir ce voile autrefois transparent. Aujourd'hui, il est devenu presque impossible de dire ce que signifient, non-seulement une grande partie des œuvres du poëte,

(1) Biblioteca italiana, p. 47, n° 100.

mais encore de celles de Péti^m^que et de Boccace, (( Citons encore l'excellent prosateur Perticari^ qui, dans son ouvrage intitulé : Additions au Dictionnaire délia Cruscaj fait dire à Dante lui-même : « Je reconnais que la nuée mystique sous laquelle j'avais enveloppé mes hautes et sublimes pensées, ne s'est pas dissipée encore au souffle de tant d'érudits. »

Cette obscurité se rattache au symbolisme que je viens de signaler.

Toute la poésie italienne, depuis son origine jusqu'à la fin du quinzième siècle, a pour élément l'amour platonique. Tous ces écrivains ont une dame de leurs pensées, un ôtre idéal, une Laure, une Fiammetta, une Béatrix, qui meurt avant son adorateur, lui fait un cours de théologie morale, et platonise avec une subtile éloquence. C'est dans une église, pendant la semaine sainte, que cette beauté idéale apparaît à Pétrarque, à Dante, à Boccace. Rien de réel et de vivant ne la distingue. Le poëte ne s'adresse à ces fées de l'imagination qu'avec le langage d'une dévotion exaltée : il semble les regarder comme types de vertu et de bonheur, non comme des femmes vivantes ; et quand l'histoire vient éclairer les actions des poëtes, elle est pénétrée d'étonnement. A côté de cette Laure, de cette Fiammetta et de cette Béatrix, on trouve d'autres femmes qui n'ont rien de symbolique ; les unes mégères et insupportables, comme l'épouse du Dante, Xantippe de cet autre Socrate; les autres singulièrement fertiles, et qui ont donné à Pétrarque et à Boccace une longue liste d'enfants naturels. Dieu sait par quel effort d'imagination les pétrarquistes ont tenté de concilier l'amour platonique de Pétrarque, les symboles nombreux contenus dans

son Afrique, et sa vie brillante, savante et voluptueuse !

Un Italien, Gabriele Rossetti, a cru trouver le secret de ce mystère. Selon lui, Tltalie entière, au moyen âge, était couverte d'un réseau de conspirations antipapales, et les obscurités contenues dans le poëme dantesque ne sont que les mots d'ordre du parti. Il montre tous les talents des treizième, quatorzième et quinzième siècles, ligués secrètement contre la domination de la papauté ; un jargon convenu leur servant à exprimer leurs désirs et leurs espérances ; ce chiffre bizarre s'introduisant dans la poésie et l'éloquence ; les termes consacrés à l'adoration amoureuse apliqués aux complots politiques ; et ce mysticisme métaphysique prenant tout h coup un sens positif, destructeur, antireligieux, j'allais dire révolutionnaire. D'après le môme système, l'éruption du protestantisme, préparée de longue main, aurait couvé au seia de l'Europe chrétienne bien avant Luther.

Nous sommes de cet avis, la folie de l'histoire vulgaire, son erreur la plus commune, c'est cette vue courte et basse qui s'arrête sur un événement sans lui demander ses causes préexistantes, sans l'interroger sur ses résultats. Il y a dans les choses humaines une longue chaîne électrique, d'où jaillissent par inter>'alle, dans les temps de crise, des étincelles et des éclairs qu'on appelle révolutions. Les esprits emportés n'aperçoivent que ces étincelles; la grande chaîne leur reste cachée.

Protestantisme avant Luther. — Double puissance d'amour et de négation chez les peuples. — Attaque du platonisme contre les papes. — Fusion du Ghibellinisme et du platonisme.

A peine le christianisme est-il né, il tend vers Tunité, c'est-à-dire vers rétablissement de la papauté souveraine ; dès que le trône pontifical s'affermit, le germe de la désunion ou du protestantisme se glisse dans la hiérarchie. Le catholicisme central a dû se résigner à une longue et pénible lutte avant de parvenir à la toute-puissance. Montanistes, ariens, iconoclastes, sabellîens, se sont groupés autour des fondations du Saint-Siège, et se sont opposéspar laruse, la violence, le prosélytisme, la dialectique, à la construction de l'édifice gigantesque ; ce sont là les protestants des premiers âges. Eux aussi, ils réclament la liberté, ils s'arment de critique, ils ne veulent point qu'une autorité unique les domine et pèse sur eux. L'esprit protestant, c'est l'analyse, c'est la critique ; l'esprit catholique, c'est Fautorité, c'est le pouvoir. Que Ton jette les yeux sur les annales du monde, on verra que cette distinction n'a jamais cessé d'exister. Partout les deux éléments de l'organisation humaine se sont livré un combat inévitable, et qui ne pouvait anéantir ni l'un ni l'autre. D'une part, la foi et l'amour ; de l'autre, l'analyse et la critique. Sous ce point de vue Platon est catholique ; Aristote, protestant. Se fier, aimer, espérer, s'asservir volontairement h une croyance, c'est se montrer catholique. Discuter, classer, systématiser, p?*otester contre la foi

ÉTUDES SUR DANTE. 34o

aveugle, soumettre la foi aujugement et le dévouement à la réflexion, c'est se montrer protestant. Immuable subdivision de la pensée humaine, impossible à nier, et qui se reproduit chez les individus comme chez les nations. Ici, puissance de fonder ; là, puissance d'examiner. Et cependant, si l'un des éléments domine à l'exclusion de l'autre^ vous voyez s'établir ou le fanatisme aveugle, tel qu'il existe dans certaines confréries de moines catholiques ; ou le chaos hideux des opinions contradictoires, l'analyse minutieuse et dissolvante, la négation, le rien, tel qu'on le peut étudier dans les pays soumis au gouvernement critique par excellence.

Le moyen âge, morcelé quant au territoire, un quant aux doctrines et aux idées, , admettant la hiérarchie, divinisant la soumission, profondément chrétien dans ses usages, dans son langage, même dans ses mœurs privées, réclamait le contre-poids qui devait empêcher cette unité de devenir le tomieau de la pensée. Aussi, pendant que les peuples courraient la tête devant l'auréole du Vatican, une protestation sourde s'armait-elle contre cette puissance. L'analyse et les catégories des scholastiques n'eurent pas d'autre berceau. Ils furent minutieux, critiques, systématiques jusqu'à la bizarrerie ; ils professèrent le culte d'Aristote, sous la loi même du catholicisme, comme s'ils eussent voulu prendre leur revanche et se consoler de la foi aveugle qui les enchaînait aux mystères de la religion. Occam, Abailard, Dun Scott, Thomas d'Aquin lui-même, ne sont que les précurseurs du protestantisme.

C'est donc folie de regarder la réforme comme une explosion soudaine. Elle fut préparée par tous ceux

qui voulurent expliquer, commenter, éclairci dogmes du catholicisme; et par ceux qui se geaient dans les ténèbres du mystère de la Tri et par les Albigeois ou Patarins qui se soule\ contre l'autorité temporelle de Rome; et pj Wiclefites et LoUards qui semèrent en Anglete en Allemagne les germes de la haine contre le ] licat. Dès le onzième siècle, on se gênait si peu a cour de Rome que le pape était désigné ouverte sous le nom de Lovp^ et Rome sous celui de 1 La suprématie papale était, pour ses ennem règne visible de Satan sur la terre, A mesure c puissance des pontifes s'affermissait, des écoles térieuses, des agrégations symboliques, empl* un dictionnaire spécial, ayant des signes de i ment connus d'elles seules, se répandaient en Eu

Il n'est pas étonnant qu'elles se soient ser\iei prédilection du langage de Plotin et de Jambl c'étaient précisément les symboles platoniciens nous l'avons déjà dit, avaient lutté dès le quatriè le cinquième siècle contre le christianisme naii Le môme néo-platonisme, renaissant de ses cer continuait la lutte.

Les traces de cette opposition sont en effet vi en Italie, non-seulement du vivant de Dante, après lui. C'est en Italie que Lélius Socin a élabc socinianisme, père de la philosophie moderne. Ici que les premières expériences de chimre et d'î nomie ont eu lieu. C'est la patrie de Galilée études de ses philologues ont réveillé le pagan: Le Vatican, protégé par les chefs-d'œuvre des a par la vénération d'un peuple que tant de séduc captivaient, a su triompher de tous ses ennem

s'est élevé brillant au-dessus d'eux, comme la coupole de Saint-Pierre s'élève le soir, rayonnante de clarté, au-dessus de la ville éternelle ; et telle a été sa puissance, que l'histoire a presque effacé de ses pages le souvenir de la longue lutte soutenue par Rome chrétienne contre tant d'ennemis.

La plus vive et la plus redoutable de toutes ces attaques a été dirigée par les Ghibellins qui soutenaient les droits de l'empire et frappaient au cœur l'autorité papale; Dante fut le personnage le plus célèbre et le plus influent de la secte ghibelline. Non-seulement la vie du poëte lui a été vouée avec une opiniâtreté furieuse qui a mis en danger sa liberté et son existence, mais tout son poëme de la Divine Comédie est ghibellin. 11 a écrit un ouvrage spécial, intitulé De Monarchiâ^ dans lequel il prouve que l'autorité de l'empereur des Romains ne relève pas du pape, mais de Dieu seul ; que les pontifes ont usurpé à tort la couronne temporelle, et qu'en s'arrogeant lé droit de couronner et de découronner les princes, ils ont dépassé les bornes de leur pouvoir. L'expression des mêmes sentiments, des mêmes idées se retrouve consignée en termes allégoriques dans quelques passages de la Divine Comédie,

Les poésies des Ghibellins sont les seules dans lesquelles on trouve l'appareil érotico-platonique. Au contraire, les poètes guelfes ou pontificaux se servent d'un langage clair, qui n'a rien de symbolique et dans lequel l'amour ne joue aucun rôle, ni comme passion, ni comme principe.

L'Italie était partagée en deux factions qui embrassaient philosophes, guerriers, artisans, toutes les classes, depuis la plus élevée jusqu'à la pli)« basse. Il

fallait ôtre Guelfe ou Ghibellin. Gomment se que le langage symbolique ait été le partage e: des uns, et n'ait jamais été adopté par les a N'est-ce pas la preuve évidente que fe dire dtam parti ghibellin se confondait avec ses passions tiques?

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La langue et la poésie italiennes naissent platoniques et ghil — Explication des énigmes du Dante.

Gette fusion du parti ghibellin et de la de platonique est un fait très-curieux, dont les quences sont nombreuses. M. Rossetti, comm les inventeurs, Ta poussé beaucoup trop lo commentateur ne voit plus dans le platonisme argot politique, ce qui est une erreur; dam vaste désignation de Vamour idéal, Dante et se comprenaient le catholicisme épuré, le bien de mes, la vertu suprême, le courage politique € hérence aux empereurs germaniques. Laissoi 1er le commentateur sans adopter son point exclusif :

(( Les Ghibellins, dit-il, formaient une société i dont la langue spéciale n'était connue que d amis. Quand ils voulaient se faire entendre d ils écrivaient en latin; dans le cas contraire, c' langue vulgaire qu'ils employaient, en ayant î semer leurs discours de ces mots allégorique eux seuls pouvaient saisir le sens. Beaucoup i mes puissants et peu instruits appartenaient secte. Le peuple, qu'il était bon de s'associer, le langage vulgaire ; Rome, dans ses mandem

dans ses décrets, ne se servait que du latin. Ces divers motifs militèrent en faveur de la langue italieune contre l'adoption dé l'idiome antique. »

En effet, c'est avec les Ghibellins que l'on voit poindre les premiers rayons de la littérature italienne. Avant le xi® siècle, il n'y en a pas de traces. Elle éclot tout à coup ; et ce qui est singulier pour un idiome populaire, elle se montre d'abord métaphysique et mystique. Ses chansons même sont platoniciennes» Toutes les compositions de Pierre Delavigne, de l'empereur Frédéric 11, de Giacomo Da Lantino, de Guido Guinizzelli, premiers bégaiements de la muse, sont aussi peu intelligibles que la grande œuvre de Dante. Ils chantent un amour pur, idéal, dégagé de toutepensée corporelle, l'amour d'une ombre divine, à travers laquelle le poëte aperçoit la suprême beauté : un être féminin dont l'existence est à peine prouvée, qui a pour attributs toutes les grâces et les vertus, et qui sert comme d'intermédiaire entre l'homme et Dieu pour atteindre le souverain bien. Nul de ces poëtes n'appartient au parti de Rome et des papes. Ceux qui ont professé cette dernière opinion sont simples et clairs comme Brunetto Latini. Aux Ghibellins seuls appartient l'obscurité du jargon métaphysique.

Leur but était grand et honorable; ils voyaient l'Italie divisée non-seulement en Siciliens, Apuliens, Romains, Toscans, Vénitiens, Lombards, Génois, Piémontais, mais en Florentins, Siennois, Lucquois, Bressans, Bolonais, Grémonais, etc., etc. Chacune de ces petites républiques, se gouvernant d'après ses propres lois, haïssait ses voisins, les combattait à outrance, dépensait ses richesses et son énergie dans

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d'inutiles combats, et s'imaginait qu'elle défendait sa liberté, tandis qu'elle perpétuait sa débilité misérable et son incurable servitude. L'antique dominatrice des nations, l'Italie était devenue sa propre proie. La réunir sous un même sceptre, lui donner un corps, reconstruire cette unité, sans laquelle il n'y a ni force, ni puissance, ni industrie, tel était le plan conçu par les Ghibellins ; sans doute l'ambition, la tyrannie, la cupidité, s'y mêlèrent ; mais Dante, Machiavel, Pétrarque, ne s'y trompèrent pas. Ils touchaient du doigt la plaie saignante de leur patrie, et nul d'entre eux ne croyait possible d'opérer la guérison sans violence et sans douleur.

Le platonisme, héritage de la philosophie païenne, qui s'était perpétué en Provence depuis la domination romaine sous des déguisements singuliers et des formes chrétiennes , donna naissance aux Cours cfAmoury expression de la civilisation la plus raffinée des xi* et XII® siècles. De Provence, ce langage symbolique d'un amour divin et sensuel, mystique et politique, attrait de l'âme vers un but suprême et désirable, passa en Italie. Lorsque Dante emploie le mot mnour, ce n'est pas Vamou?' qu'il a en vue, tel que nous le comprenons ; c'est le bien suprême ; c'est aussi le triomphe du parti ghibellin, la régénération, l'unité, le beau idéal. Faire de ce mot un simple terme d'argot politi-. que, comme le prétend M. Rossetti, c'est rabaisser la pensée du Dante.

Cette conspiration ghibelline, battue en définitive, était vaste et redoutable. Il y avait de libres penseurs à Venise, à Florence, à Pise, à Milan, môme à Rome, bien longtemps avant que Luther apparût. A la cour des princes, dans les banquets bourgeois et populai-

res, la verve des poètes tournait en raillerie la pompe des cardinaux et les cérémonies de TÉglise. A voir la dissolution des mœurs, Féclatante et générale facilité d'épigrammes qui ne ménageait môme pas les dogmes ; à voir le nombre des écoles et de ceux qui les fréquentaient, la tendance universelle vers l'idolâtrie de la forme (1), on eût cru que les premières étincelles de la réforme jailliraient de l'Italie. Le pouvoir pontifical trônait dans le vide : ses domaines étaient bornés, ses finances en mauvais état^ ses droits contestés; il triompha. Les intérêts des peuples, de l'avenir et de l'intelligence, coïncidaient avec son intérêt et sa grandeur. Les jalousies des populations italiennes le servirent ; le pontife fut arbitre et juge des différends qui naissaient de tous côtés, et grâce à sa souveraineté morale, se faisant une force de la faiblesse et des passions qui l'environnaient, un vieillard, sans autre puissance que la houlette pastorale, brava non-seulement les empereurs d'Allemagne, mais la France, l'Angleterre, la coalition des génies hostiles et des âmes ardentes, qui essayèrent en vain de le renverser.

La Comédie de Dante est donc un monument formidable de ce mouvement ; le dialecte allégorique dont il se sert se retrouve chez Guido Gavalcanti dont on ne peut comprendre les ballades, si on ne les explique ainsi, chez Lappo Gianni, Francesco Barberino, Cino da Pistoia, Giglio Lelli ; c'est l'idiome d'un mysticisme mêlé à une conjuration.

(1) V. nos Etudes sur le xvi^ siècle, § l", De la Renaissance.

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