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DISSERTATION

OTRE but, en traçant ces ignés, est de rendre à la Suisse romande, à la littérature genevoise, une œuvre qui nous paraît lui revenir, lui appartenir de plein droit.

Le style rabelaisien, cet incroyable ramage, précurseur d'une transformation de la langue dont Pascal est peut-être la plus magistrale expression, eut des admirateurs jusqu'à la fin du seizième siècle. Sa fougue s'amortit sur le plus malheureux des Valois. D'Aubigné, l'intrépide frondeur, en fut le dernier représentant.

Le MOYEN DE PARVENIR appartient bien, et par le fonds et par la forme, à la catégorie des ouvrages pantagruéliques.

Qui fut l'auteur de ce livre, sorti de presse, dit-on, vers 1610? Quand, et où fut-il composé?

A ces questions, nous répondrons par quelques conjectures, déduites de l'ouvrage lui-même, et qui, à défaut d'autre mérite, auront au moins celui de la nouveauté.

Le Moyen de Parvenir a été réimprimé un grand nombre de fois, et sous différents titres aussi étranges les uns que les autres; on le rencontre par exemple avec l'intitulé : Salmigondis, ou Manège du genre humain, et avec celui de Coupecu de la Mélancolie, ou Vénus en belle humeur. M. Paul Lacroix en a publié une édition critique en 1841. Avec un zèle digne d'une meilleure cause, cet éditeur s'efforce de prouver que le Moyen de Parvenir est l'œuvre de Béroalde de Verville et qu'il fut composé à Tours.

Que d'explications forcées pour sou-

tenir cette thèse et surtout sa dernière proposition !

Il suffit cependant de parcourir l'ouvrage, même superficiellement, pour voir qu'il a été composé, non pas en Touraine, mais à Genève; à la fin du seizième siècle, par quelqu'un qui habitait cette ville, qui n'en ignorait pas la topographie, ainsi que celle des environs ; par quelqu'un qui en connaissait fort bien aussi la topographie morale, le dialecte local, qui comprenait même les patois du pays.

Par qui ? nous demander a-t-on. Nous ne saurions le dire. Toutefois, il est peu probable que ce soit par Béroalde, dont le style lourd et diffus, comme Nodier l'a si bien remarqué avant nous, diffère totalement de celui des pages que nous allons examiner.

On peut chercher parmi les auteurs de Genève à cette époque : Henry Estienne qu'on surnommait, en 1580, le Pantagruel de Genève, aurait bien des titres à la revendication de cette œuvre. D'Aubigné est de beaucoup trop moderne, puisqu'il ne vint dans notre ville qu'en 1620, dix

ans après la date que l'on assigne à la première édition du Moyen de Parvenir.

Avant que d'aller plus loin, nous tenons à bien préciser notre opinion sur l'édition publiée par M. Paul Lacroix : nous ne la critiquons qu'aux seuls points de vue du véritable nom de l'auteur de l'écrit que nous examinons et du lieu où il a été composé. Nous nous plaisons à rendre un complet hommage à M. Lacroix pour sa vaste érudition qui éclate dans tant de notes biographiques et bibliographiques; pour la correction de son édition où bien des passages incompréhensibles ont été restitués avec un rare bonheur; enfin, pour le véritable service qu'il a rendu à la science en mettant entre les mains de tout le monde un livre presque introuvable malgré ses nombreuses réimpressions.

Le plan suivi par l'auteur du Moyen de Parvenir pour la composition de son ouvrage est tout à fait élémentaire, l'intrigue est des plus simples. Un banquet,

ce mot était alors un synonyme de réunion, assemblée, société; un banquet, convoqué par la Sagesse, réunit ses convives chez le Bonhomme, souvent qualifié de notre maître. Ces expressions sont à noter, car, le bonhomme c'est le peuple, qui, clans les Etats démocratiques, est le madré; elles sont, dans tous les cas, bien mieux de saison à Genève qu'à Tours.

La Bonne-Intention, en costume de président, occupe le haut bout de la table ; des secrétaires sont établis et quelques précautions, qui nous font sentir que nous sommes bien à Genève, que nous respirons dans une atmosphère délatrice, sont prises contre l'espionnage, contre toute indiscrétion venant du dehors, mais laissons parler l'auteur :

« Cependant, il y avoit gens apostés à ce qu'ils eussent égard à ce qu'il n'y eût point de parole perdue, et qu'aucune ne tombât, ou fut égarée; pour à quoi parvenir, on fit des barrières spirituelles, et des garde -fous intellectuels. Avec cela furent haut et bas tendus des tapis de considération, et des linceuls de conservation. On m'a dit qu'autrefois, et à faute

de tels remèdes, il chut des paroles à terre, dont il leva des herbes de plusieurs façons.

« J'ai fait fermer la porte, dit l'amphitryon, il n'entrera personne céans, nous sommes en liberté; la dispense, ici est, le verrou et la barre sont mis à la porte ; aucun n'entrera ici; si le diable ne le jette par la cheminée.

« Sitôt que quelqu'un ouvroit la bouche pour prononcer sa goulée, lit-on plus loin, aussitôt les secrétaires les mettaient par état, et colligeoient les paroles et propos, comme belles et bonnes perles es rives de l'Asie. »

Les personnages qui assistent au banquet sont nombreux ; on en compte près de quatre cents. Toutes les célébrités, depuis l'époque la plus reculée, sont admises dans ces réunions. Presque tous les novateurs contemporains y figurent.

Calvin y paraît rarement. Il semble que l'auteur ait frissonné, en employant le nom de cette ombre vivante, dont l'individu, couché dans le sépulcre depuis tantôt un demi-siècle, est peint d'après nature dans cette simple phrase :

« Hé! me regardez? vous voyez votre maître. »

L'auteur assuré que tous les convives étaient vivants au moment de la composition de son ouvrage, mais qu'il a souvent dû taire leurs noms et les masquer sous des pseudonymes empruntés à l'antiquité et « autres âges du temps. » Cette addition ou restriction est tellement élastique, qu'elle enlève absolument la possibilité de tirer une induction quelconque de la plupart des noms qui figurent dans cet étonnant sympose ou banquet. Aussi n'y attacherons-nous pas une grande attention.

Dans beaucoup de passages, l'auteur donne à entendre, il dit même clairement, que l'ouvrage a été écrit à deux reprises; qu'il fut d'abord composé en vers, que des additions nombreuses ont été greffées sur cette ancienne rédaction, datant de cinquante ans, et dont le noyau semblerait appartenir au joyeux curé de Meudon :

« Je mets ici en avant le père Rabelais le docte, parce que les substances de ce présent ouvrage et enseignements de ce

livre furent trouvés entre les menues besognes de la fille de l'auteur.

« Ce livre fut jadis fait en belle rime croisée, mais celui qui l'a transcrit, sans y aviser mêlant ce qui etoit deçà et delà, a fait qu'il n'y a, ce semble, ne rime ne raison en apparence.

« Tout ce qui est dit ailleurs est pris d'ici, qui est la source de toute science. J'ai étudié plus de cinquante ans en ce livre, tant je l'ai trouvé de savoir inépuisable.

« Les mélanges que vous trouverez sont survenus, à cause de l'antiquité de ce volume, et des annotations, apostilles et interprétations qui y étoient mises ; et le gentilhomme qui le transcrivit, pour votre avancement en toute sagesse, a tout écrit d'une suite, mêlant, sans distinction, glose et texte, ainsi que, quand vous êtes à table, vous, qui ne jeûnez pas, vous mangez des viandes prises de çà et de là, selon l'occurence. »

Si le Moyen de Parvenir a réellement eu deux auteurs, il faut avouer que le second est digne du premier; la lecture la plus suivie ne dénote aucune différence sensible, ni dans l'esprit de la composition ni dans sa forme. Si l'auteur a tra-

vaille sur un ancien fonds, il a dû le remanier en entier pour présenter un tout aussi homogène.

N'attachons pas d'ailleurs, à cette question, une importance qu'elle n'a pas ou qu'elle n'a plus.

Si nous voulions analyser le Moyen de Parvenir au point de vue scientifique et littéraire, il y aurait beaucoup à dire. Que de contes y sont agréablement racontés et ont été répétés. Le Sage avait certainement lu le vieux volume dont plus d'une narration est reproduite dans le Bachelier de Salamanque et dans ses autres œuvres.

La langue française est l'objet de bien des observations ; pourquoi l'Académie a-t-elle ignoré ou dédaigné la bonne définition : pour être antique il faut mille ans, pour être ancien deux cents et pour être vieux plus de cent ans ? Comment se moquer mieux du patois de la capitale de l'Isle de France que dans ce morceau :

« J'étions ententif : « Et qui sommes-

nous ? — Je sommes ce que je sommes ; je jouons. — Et que jouons-je? — Je jouons ce que j'ons. — Et qu'ons-je? — J'ons ce que j'ons. — Ons-je en jeu. — Si je n'y ons, j'y fons. » Foin! s'écrie l'auteur, ces Parisiens me troublent. »

En fait de science, on lit au chapitre XXXV : « Le soleil n'est pas chaud et : La pluie ne choit pas, mais elle monte vers le centre de la terre. » Arago et Newton eussent-ils mieux dit?

Nous n'avons d'ailleurs à faire, ni à la sottise d'un pédant, ni à la science fatiguante d'un professeur morose : rire, manger, boire et dormir, sont les vertus cardinales de ce joyeux écrivain qui a rempli son œuvre de bons mots, de saillies et de boutades analogues à celle-ci : « Hé gai, vive l'amour! Il n'est que d'être quitte, libre, et jouir de ses amours. Ainsi puissions-nous avoir santé et de l'argent. »

Nous diviserons notre ouvrage en trois parties.

Nous examinerons, successivement, les

passages qui tendent à prouver une origine genevoise : 1° Par les noms de lieux ; 2° Par l'emploi de mots appartenant au dialecte local; 3° Enfin, par les anecdotes et les faits plus ou moins individuels.

Nous n'épuiserons point la matière; une abondante moisson reste à faire pour ceux qui ne craignent pas un genre et un style dont les excentricités rivalisent trop souvent avec ce qui a été écrit de plus libre.

Des hommes très-compétents : La Monnoye, Prosper Marchand, Lcnglet-Dufresnoy, Le Duchat, etc., n'ont vu dans le Moyen de Parvenir qu'une pierre d'achoppement pour ceux qui s'en feraient les nouveaux éditeurs. Avaient-ils tort ? M. Paul Lacroix a prouvé, par son édition, d'ailleurs si savante, combien la tâche était difficile, comme on pouvait aisément s'égarer dans ce dédale, réceptacle de vérités et de mensonges, de réalités et d'antiphrases; où sagesse et folie se coudoient; où les faits moraux

marchent de pair avec les récits les plus graveleux.

Après avoir lu et relu cette œuvre étrange, nous avons le sentiment que notre travail n'a pas le degré de certitude qui caractérise une critique réussie. Sur ce fond mobile, bien des contre-thèses peuvent s'élever. Nous nous sommes peutêtre achoppé dans nos conclusions. Nos lecteurs pourront en juger.

A en croire le dernier éditeur « la Touraine est le théâtre de la plupart des faits racontés dans le Moyen de Parvenir. »

Cette assertion, bien qu'étayée avec esprit, nous paraît dénuée de preuves suffisantes. Pas plus que l'Isle de France, que la Normandie, la Picardie ou le Lyonnais, la Touraine n'est représentée dans cet ouvrage avec ces détails qu'un auteur laisse glisser, sans trop s'en apercevoir ; ce n'est pas la cité de saint Martin, c'est

la cité de Calvin, c'est Genève, ses rues, ses places et ses environs, qui occupent son esprit.

Il est impossible, avec la meilleure volonté, de trouver, dans le Moyen de Parvenir, autant de détails, touchant une autre ville, qu'on en trouve sur Genève ; on en jugera par les extraits suivants, que nous aurions pu augmenter encore.

Le quartier du BOURG-DE-FOUR, avoisiné de lieux qui portaient autrefois des noms d'une énergique lubricité, dont la dernière tradition se trouve dans celui de rue des BELLES-FILLES, encore en usage l'an dernier, est mentionné par notre auteur. Les détails qu'il donne montrent, qu'à la fin du seizième siècle, la prostitution n'était pas entièrement bannie de cette localité.

Une scène du corps de garde de la TORTE-NEUVE, elle méritait alors ce nom car elle ne datait que de peu d'années, ayant été ouverte en 1564, peint

bien les répulsions des vieux Genevois : le poste était mélangé de réfugiés français qu'il ne craint pas, au sujet d'une simple irrévérence, de traiter de pows ou pourceaux, venus sous le prétexte de Y Evangile.

Les notes destinées, dans la dernière édition de l'ouvrage qui nous occupe, à élucider le texte, sont le résultat d'aberrations tellement étranges, que nous ne pouvons nous abstenir de rapporter celles qui ont trait au Fourg-de-Four et à la Forte-Neuve : « Le bourg de Four, dit l'annotateur, est la rue du Four-Saint- Germain, qui n'était pas encore enfermée dans l'enceinte de Paris. Les maisons construites autour du four banal de l'Abbaye formaient une espèce de bourg.

« On appelait Porte-neuve la porte Saint-Honoré, située à l'endroit même où cette rue s'ouvre dans la rue Royale. Cette porte fut démolie sous le règne de Louis XV. L'anecdote que raconte Béroalde, doit se rapporter au siège de Paris, par Henri IV, en 1594. »

Genève possédait des latrines publiques sur le Rhône depuis une époque fort ancienne, car nos chroniques disent qu'en 1514, une violente tempête précipita dans le fleuve celles de la Fusterie. Les constructions de ce genre, presque inconnues en France à cette époque, sont plusieurs fois mentionnées par notre auteur et lui fournissent l'occasion de plus d'une épigramme. M. Lacroix interprète ces passages de la plus étrange façon lorsqu'il dit que « ces privés publics, où l'on s'entrefait place honorable pour fienter glorieusement et dont l'assiette, pour poser le fondement, est aussi nette que le tranchoir sur lequel on mange » désignent « la ministrerie de Genève, où l'on formait des ministres en leur apprenant à prêcher l'Evangile. »

Les amateurs de commentaires singuliers en trouveront suffisamment, peutêtre trop, dans l'édition qui nous occupe. Au chapitre CIV, l'auteur dit : « Sachez que les Suisses gardent la porte et n'entrent guères, et davantage, ne savent que Ton fait dedans, ni qui y est. » Voici la

glose de M. Lacroix au sujet de ce passage : « C'est-à-dire, que l'Eglise protestante de Genève tient les clefs de la porte du Paradis, ou bien est placée à l'entrée de la vraie philosophie, comme une sentinelle qui reste éternellement hors du palais qu'elle est chargée de garder. »

Les hôtelleries nommées dans le Moyen de Parvenu-, sont celles de la IlOSE et de la COQUILLE, bien connues à Genève.

L'enseigne de cette dernière se voit encore au Bourg-de-Four, et la maison de la Rose, au Molard, vient à peine d'être démolie.

L'historiette de l'individu dont la tête resta engagée dans un pot de fer, se passe dans une auberge de la même ville.

Comme cette aventure se rapporte à un fait peu connu, c'est-à-dire au séjour à Genève, Calvin vivant, d'Ignace de Loyola et du fougueux prédicateur Feu-Ardent, l'auteur des Entremang crics et guerres ministrales; que Fhilippe Mornix, le zélé calviniste, y est rappelé, nous la citerons :

« Nous étions à Genève, et folâtrant en notre logis, à carême-prenant, en cachette, comme on fait en ce pays, il y eut un de nos amis (je crois que ce fut Feuerdant) qui mit sur sa tête un pot de fer, et se mit à sauter. En dà, la tête lui entre dedans, et ne pouvoit l'en ôter. Nous eûmes bien de la peine; et, sans le père Ignace, qui s'avisa d'un bon expédient, il lui eût fallu rompre le pot ou la tête. Ce père, plein d'industrie, prit le chaussepied du laquais de Sainte-Aldegonde, et le passa sur le nez qui empêchoit que le pot ne se dégainât, et tira pardessus, si que, le nez rabattu, la tête sortit du pot fort aisément. Nous en rîmes tout notre benoît saoul, d'autant qu'il demeura camus. »

Le pont d'Arve (nous ne connaissons point de rivière de ce nom coulant près de Tours), est mentionné dans ce fragment de dialogue :

« Bob anus. — Fourquoi voudriez-vous avoir perdu votre femme ?

Priscien. — Pource qu'elle ne me veut point obéir.

Statius. — Endâ, la mienne m'obéit une fois : ce fut, quand je la jetai en l'eau. Nous passions sur le PONT D'ARVE; et

le balendrier, ici est garde-fous, étoit ôté. Je la poussai eu bas, et lui dis : « Va où tu pourras. » Ce qu'elle fit galamment. »

COMPESIÈRES, ancienne commanderie de l'Ordre de Saint- Jean-de- Jérusalem, située à une lieue de Genève, et SAINT-JULIEN, village un peu plus éloigné ; mais que M. Lacroix place à cinq lieues d'Amboise, en Touraine; sont des localités dont les noms sont rappelés, la première à cause des désirs singuliers du Commandeur; la seconde, au sujet des moines; à cette époque, Saint- Julien possédait en effet des Capucins qui y fondèrent un hospice en 1602.

Le village de Versoix, est mentionné à plusieurs reprises. Ce qu'en dit notre auteur dans le passage suivant est trèscurieux et nous fait remonter à une date antérieure à 1589 :

« Du temps que la parole était de l'Evangile, les habitants de VERSOI avoient un ministre, qui sans cesse leur reprochoit leur ignorance et indécence de mœurs, leur reprochant qu'il n'y avoit

ni rime ni raison en leurs affaires; et si souvent leur tint ces propos, qu'il en devint fâcheux; tellement que, la Visitation étant, ils demandèrent un autre pasteur; et ce, avec grande instance, disant que cettui-là leur était insupportable. Le consistoire, averti, tant de la simplicité de ce peuple, que de la façon du ministre trop rude pour agréer à ce petit troupeau, leur en adjugea un autre, qui fut averti. Cettui-ci les prêcha quelque temps par essai; puis, pour l'établir absolument, il fut question d'assembler les habitants, pour savoir si ce nouveau venu leur serait agréable. Ce qu'étant fait, et un de la compagnie des habitants étant délégué pour parler au ministre, et lui faire trouver bon qu'il demeurât, lui dit : « Monsieur, vous êtes agréable à tous nous autres, tant parce que vous êtes bel homme, que principalement à cause qu'il n'y a ni rime ni raison à tout votre fait. »

L'auteur nous dit qu'il a recueilli cette anecdote à Versoix même, où il soupa, se rendant à une Diète en Suisse; il y apprit aussi pourquoi on s'exposait à de mauvais traitements en y demandant de la malvoisie. Nous transcrirons ce morceau, où tout Genevois reconnaîtra la

plume d'un compatriote plutôt que celle d'un étranger :

Les femmes des pêcheurs de VERSOI

étoient allées à Genève (qui est le Paris de ce pays-là; c'est pourquoi le Duc de Savoie la voudroit avoir, pour faire le roi), elles y avoient porté leur poisson, qu'elles vendirent fort bien : aussi étoit-il jeûne : et, de fait, on s'escrime de jeûnes en ce pays-là avec un bâton à deux bouts, et disent que de se frotter d'une peau de jambon sans la savourer, et plus méritoire, que de se crever de poisson. Ces femmes avoient fait grand gain, pource que déjà on surfait la marchandise en ce pays-là; et des Allemands avoient acheté leurs denrées, à leurs mots, à beaux quarts comptants, sans l'autre monnoie. Cette joie fut cause qu'elles s'accordèrent de bere in peu de malvesia, et allèrent à un cabaret, près la FUSTEIÎIE, où elles eurent ce qu'elles demandèrent pour de l'argent (cela s'entend aussi bien qu'à Rome. Qui a nez pour sentir, qu'il flaire). Elles s'en trouvèrent si bien, qu'en cet aise elles redemandèrent de cette bonne liqueur; ce qui fut tant poursuivi, qu'à la fin, et gain, et fonds, tout y alla; et encore quelque bague d'argent à six tours demeura pour gage avec les plates. Tant

que le bon goût et les vapeurs durèrent, elles ne se souciaient de rien. Ainsi gaies et gaillardes , elles s'en retournèrent.

Ayant un peu passé la FRANCHISE, et trouvé un endroit de belle verdure (c'étoit en été), elles s'avisèrent de dormir un petit, qui dura jusqu'à presque soleil couchant, qu'une se réveilla, qui réveilla les autres. Cette première, encore toute étourdie, avisa une bouteille verte, qu'une d'elles avoit emplie d'huile avant boire ; elle s'écria : 0 di cornera la Guerneta, vede, rede-vo le gros lizard ver? De cela, les autres épouvantées se levèrent; et toutes ensemble, comme cette-là, à belles pierres, se mirent à lapider cette bouteille; et la bouteille se cassant, elles disoient, l'oyant casser : Les ous se cassent; et puis, l'huile épandue. disoient : C'est le velain qu'il rend: véez comme il mode. Depuis ce temps-là la malvoisie a été à si bon marché, que, qui en demande à Versoi, en a pour soi et pour sa charretée de beurre frais. »

On retrouve d'autres phrases en vieux patois : « Les Huguenots, fuyant de la Saint-Barthélémy et approchant de Genève, dit T auteur, se plaignoient du roi des François. Les Savoyards qui croyoient

ce que ces pauvres despoderats leur contoyent, les consoloient ainsi : Ha pauvre gen! vostron ré n'est pas si bon que nostron prindo. Si vostron ré se fut h ni gouverna, il eusse esta mastre (Voûta de nostron due. »

CHÀMBÉRY, le LÉMAN et bien d'autres noms de lieux de nos contrées, souvent rendus méconnaissables par Fincurie des copistes, se lisent dans le Moyeh de Parvenir. Les Danses drs Morts de FRIBOURG et de DOLE, y sont mentionnées. On voit encore les vestiges de la première dans le couvent des Cordeliers ; sur celle de Dôle « il y a, dit l'auteur, la Mort, qui parle à un beau jeune homme, et lui dit :

Ah! galant, galant.

Que tu es fringant !

Si te faut-il meure.

Et lui répond :

Eh! Mort arrogan, Pren tout mon argean, Et me laisse queurre!

La prise de la SAVOIE par la France, événement qui eut lieu en 1600, est rappelée par l'auteur, qui vante le vin d'AR- BOIS, prisé longtemps avant lui sur la table épiscopale de Genève. Il décrit les maisons rustiques de la FRANCHE- COMTÉ, de manière à faire penser que cette contrée ne lui était pas inconnue. Voici le passage :

« C'étoit à la Saint-Jean qu'on chauffe (27 décembre) fort près de la nuit. Vous savez qu'en ce pays-là les maisons sont près de la montagne, et n'ont qu'une cheminée au milieu, sur le haut de laquelle il y a deux fenêtres ou portes, pour donner le vent par rencontre, afin que la fumée n'importune point. Or, le vent étant tourné, le valet voulut aussi tourner les portes, en ouvrir une, et fermer l'autre, de laquelle un des gonds étant rompu ou arraché, il n'en put venir à bout, si qu'il lui fut force de monter en haut, et ce, par la cheminée. Etant en haut, il avisa le défaut; mais il n'avoit point de marteau pour s'aider; il se fâchoit, de sorte qu'il alla par sur le toît. droit sur la montagne, quérir une pierre; et ainsi il fit un petit sentier, il raccoutra sa porte, puis descendit. Il y avoit un pauvre chaudronnier

qui cherchoit logis; mais, pource qu'il brunoit, il ne pouvoit voir de chemin; joint qu'il y avoit neigé, depuis que le monde se fut retiré. Ce chaudronnier, bien empêché, ne savoit que faire; il levoit le nez à mont, découvrant ça et là; enfin, il avisa le sentier qu'avoit fait ce valet, et lui, là, il le suivit; et, voyant la clarté de la chandelle, il ouvre la porte, et cuidant entrer, il se pousse dans la cheminée. Etant ébranlé, il n'y eut pas moyen de se retenir, si qu'il tomba au milieu de la chambre, disant : « Dieu soit céans! » Nous vîmes ce personnage noir et ses chaudrons, qui firent à nos oreilles deux fois plus de bruit qu'ils n'eussent pu faire. Nous fuîmes tous cuidant que ce fut le maréchal des logis de Lucifer, qui vint mettre dans ses chaudière les petits enfants, pour les faire cuire, et nous envahir comme repues franches. »

Rien de plus plaisant que l'historiette d'un ministre de « VAUTRAVERS, en la comté de NEUCHATEL. » Enlevé de son poste pour cause d'adultère, ce prédicant se fit mercier, courant de foire en foire avec son nouvel attirail, mais laissons la parole à qui de droit :

« M. Jacques de la Tour (le ci-devant ministre), se trouva à la foire de Fontenay, avec beaucoup de marchandises; et, entre autres, grande quantité de lanternes. Nous y fumes avec bonne et joyeuse troupe de gentilhommes du pays.

Me promenant, j'aperçus ce marchand, et le considérai fort, pource qu'il m'étoit avis que je Pavois vu autre part. Je le dis aux autres, qui de même en pensaient comme moi. Ainsi que nous cloutions, et le trouvions de bonne façon pour un lanternier, et que déjtà nous nous étions entredit qu'il ressembloit au ministre déposé, il s'aperçut que nous le regardions. Alors approchant, Le Fouilloux lui demanda : « Mon maître, mon ami, n'êtesvous point parent de ce ministre, qui fut déposé à l'autre synode? » Adoncques, sans s'émouvoir, il dit : « C'est moi qui suis celui que vous dites. — Et pourquoi, et comment est-il advenu qu'aujourd'hui vous êtes marchand de lanternes? — Ho, ho! dit-il, et pourquoi non? Je vous les ai autrefois prêchées, maintenant je vous les vends. »

Dans le récit suivant, il est question de VEVEY, ville située sur le lac de Genève; l'orthographe donnée à ce nom est con~

forme à l'ancienne prononciation, qui se retrouve encore aujourd'hui :

« Un jour qu'il faisoit tonnerre, pluie et tempête, et que le monde étoit, un dimanche, au soir, aux prières; voilà un éclat de tonnerre, qui donna; et, au même instant, un pauvre ramoneur de cheminée, pour éviter le danger et la pluie, se jette dans le temple de VAIVAI, au delà de Lausanne. A son arrivée, chacun, le voyant si noir, s'enfuit. Il voit le monde fuir; il fuit aussi après. A la sortie, et qu'il était le dernier, il arrête le valet du ministre, qui était aussi le dernier des autres; il lui demanda ce qu'il y avoit. Le pauvre valet lui dit : « Hélas! monsieur, ne me faites rien; je vous connois bien. — Et qui suis -je? — Vous êtes monsieur le diable, à qui Dieu donne bonne vie! »

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