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Ailleurs, il ajoute ironiquement : « Si vous êtes de cette chouserie-là, allez à Genève. »
L'auteur excuse son style grivois, ses phrases sotadiques, la salacité si crue de la plupart de ses contes, par ce raisonnement : « les paroles ne sont point sales ; il n'y a que l'intelligence. Quand vous orrez une parole, recevez-la, et la portez à une belle intelligence ; et lors elle sera belle, nette et pure. Mais cela fâche les oreilles! Si les oreilles étoient pures et nettes, cela ne les incommoderoit point. » Ailleurs, il pose en principe et prouve à sa manière « qu'il y a deux temps où il faut tout nommer par son nom, et où l'on a congé de tout dire, savoir, en innocence et en colère. Jamais ces gens, ajoute-t-il, qui font tant la petite bouche, ne furent qu'hypocrites. Ils jurent par m a finie; ils n'osent proférer le mauvais; ils ne savent dire les choses par leur nom : et cependant leur cœur est plein de déception et tromperie, d'autant que leur âme symbolise à leur bouche. »
On a vu combien l'auteur du Moyen
de Parvenir aime à louer son œuvre; c'est uu trait de caractère que l'on retrouve clans plusieurs ouvrages d'Henry Estienne, ainsi, sur le titre des Deux Dialogues, le livre, s'adressant au lecteur, lui dit :
De moy auras proufit si tost que me liras : Grand proufit, grand plaisir, quand tu me
[reliras.]
Le Moyen de Parvenir est pur de meygrctismc, de cette hérésie orthographique que l'on voudrait remettre en vogue de nos jours, et qui consiste à écrire tous les mots comme on les prononce. Les autres ouvrages d'Estienne sont également nets de cette ridicule innovation, qu'il critique dans les Deux Dialogues, et dont voici un exemple que nous empruntons à l'ouvrage d'un Savoyard célèbre, au Dialogue de VOrtografe et Prononciacion Françocse de Jacques Pelletier, d'Annecy, publié en 1555. C'est un mot sur Théodore de Lèze qui a échappé aux biographes du célèbre hérésiarque et qui se rapporte à l'année 1548; il venait
alors de publier la première édition des Juvenilia et demeurait à Paris chez son imprimeur Vascosan :
« J'è bien lieu de nommer Teodore Debeze : lequel eyant logis sien propre e commode, toutefoes ut anvie de s'aprocher de nous : e même de venir fere sa table avec nous, la ou nous fûmes tout un Yver, continuans non seulement les propos que nous soûlions tenir Ian Martin e moe, mes ancores an refreschissans e invantans de jour an jour de tous nouveaus aveques lui : homme tel que ses Ecriz le montret, homme eureus an dons de Grâce, de Nature e de Fortune, et qui e't chose rare, estime antre les hommes tel qu'il etoèt. Brief, les perfections qu'il avoèt, etoèt si bien conjointes an lui, et s'antredonnoét tel eide, qu'an toutes compagnies, mêmes des plus grans de Paris, il etoèt bien vu, prisé e honoré. »
Comme nous avons souventes fois parlé du langage italianisé, il est bon d'en montrer un échantillon sortant de la bouche d'un courtisan voulant justifier le mot francés qui venait , comme orthographe et comme prononciation, d'être substitué à français.
« Si vos oreilles estet faictes d'autre fogge qu'elles ne sont, ou si elles estet accommodées à la leggiadresse eourtisanesque, au lieu qu'elles sont accommodées à la gofferie et balordeiïe pedantesque, ceste prononciation de Francés vous sembleret avoir beaucoup plus de garbe, que celle qui dit François. »
L'auteur du Moyen de Parvenir est éminemment facétieux. C'est un des traits saillants du caractère d'Estienne; là où l'on s'y attendrait le moins, il place un trait plaisant. C'est évidemment de la même plume que sont tombées les historiettes de celui qui disait que la meilleure clef de musique est la clef de la cave, plaisanterie qui se lit dans le Moyen de Parvenir, et l'observation de l'individu qui estimait la langue de bœuf être la principale des langues. Cette bouffonnerie se trouve dans les Deux Dialogues; laissons-la raconter à l'auteur :
« Un certain personnage, qui de son naturel estoit fort facétieux et mourut conseiller de la cour du parlement, ayant oui parler d'un livre où il estoit traicté
de diverses langues, la Chaldaique, l'Hébraïque, la Greque, la Latine, l'Arabesque, et autres : dit qu'il s'esbahissoit de ce qu'on avoit oublié la principale langue et la m eilleure de toutes : veu qu'elle estoit fort commune. Et après avoir donné à penser à plusieurs, dont aucun ne pouvoit deviner quelle langue il voulait dire : C'est, dit-il, la langue de beuf, principalement quand elle est salée et accoustrée comme il faut. »
Nous avons dit que l'emploi de mots romands, d'idiotismes genevois, était un des caractères de la diction du Moyen de Parvenir; ce caractère se remarque, plus ou moins, dans tous les ouvrages qu'Estienne a publiés en français :
Parmi ceux de ces mots qui sont encore usités chez nous, nous avons remarqué : jeegon, pour jargon; sentu, pour senti;
CEEGHEE, CÉEIMONIE, CONEEEMÉE, MENU-
siee; couveete pour couverture de lit; bouticle, pour boutique] teiacle, pour thcriaque; l'expression interjective a ceetes ! encore si employée dans le canton de Fribourg et qui a autant d'élasticité que le so ! des Allemands.
Citons encore : cirurgien, corporal,
MANQUEMENT, PLAUDER, S 'AMOURACHEE,
marmaille, mots qui d'ailleurs ne sont pas exclusivement genevois; caymand, mendiant; coeein, carquois en bois dans lequel les faucheurs portent la molette ;
RATACONNEUR, SCCVCticr; Ulie MISÈRE, pCll
de chose; gayoeee, qualification donnée à un individu sans tenue, dissipateur par habitude ; le verbe fagottee et le substantif fricassée, employés au figuré ; l'expression: comment vous portez-vous?
pour demander des nouvelles de la santé de quelqu'un, être en ses bonnes, pour : être lien disposé, de bonne humeur et prendre la chèvre, pour : se dépiter sans dire un mot, bouder.
Beaucoup de personnes disent chez nous qu'elles portent une canne pour se donner une contenance; les muscadins du temps d'Estienne portaient des miroirs qu'ils appelaient des contenances, mot qu'on appliquait également à l'écran et à l'éventail.
Dans une partie de la Suisse romande, le mot haillon se dit de tout vêtement,
aussi bien des neufs que des vieux, des grossiers et communs que de ceux qui sont en étoffes précieuses. Estienne ne manque pas de le dire dans ses Deux Dialogues : « En quelque pays qui est des limites de France on fait si grand honneur au mot Haillons, que quand on verra des robbes de velours, voire de drap d'or, on dira : 0 les beaux haillons ! »
La coutume de donner aux dames des qualifications féminines, tirées des offices de leurs maris, est indiquée par Estienne qui mentionne : madame la senesckaïle; madame la marcscJiallc, etc. Cette coutume était fort en usage à Genève, elle n'est pas perdue dans le canton de Vaud où l'on entend, à tout propos, parler de madame la syndique et de madame la ministre, comme on parlait naguère de madame la baillive.
Dans notre première dissertation, nous avons dit que, par le mot bonhomme, l'auteur du Moyen de Parvenir désignait le peuple; Estienne, dans ses Deux Dia-
logucs, dit que : Vivre à discrétion s'emploie en parlant « des gendarmes qui vivent sur le bon homme sans payer. »
HëNfr-
Presque tous les savants qui ont parlé du Moyen de Parvenir sont d'accord pour dire que cet écrit est d'une indécence effrontée, que c'est un livre impie, obscène, plein d'impuretés et de olaspliemcs, un pandémonium cV ordures et de gaudrioles, réunissant ce qu'il y a de plus sale et de plus licencieux dans la langue française. Ces expressions sont bien fortes; une certaine littérature de notre époque, à l'écorce si pudibonde, dépasse de beaucoup toutes les excentricités dont le livre qui nous occupe est rempli.
En résumé, cet ouvrage très-instructif, doit non -seulement être considéré comme « un admirable et curieux monument de la langue et de l'esprit français à la fin du seizième siècle, » mais encore comme un tableau, peut-être un peu chargé, du milieu moral de la Genève réformée pendant la période où le Calvi-
nisme était arrivé au paroxysme de sa puissance et de son influence.
Si nous demandons à l'auteur où il en veut venir avec son travail quel est le but de son œuvre, voici sa réponse :
« Je vous dirai que le principal mot du guet du Moyen de Far venir est d'avoir de l'argent : aux moines, pour se soûler et besoigner leur soûl, d'autant que c'est leur part; aux gentilshommes, pour paroître; aux ambitieux, pour se faire mistigorifier, comme petits démons sur le plat d'une pelle; et aux autres, pour avoir du contentement en vérité et
En deux mots, résumons la question littéraire : Rabelais n'est pour rien dans la rédaction du Moyen de Parvenir dont l'auteur « n'incornifistibule jamais la gibecière de l'entendement de ses lecteurs » avec les mots et les phrases de l'enfant de Cliinon. Cette rédaction est tout entière de la main d'Henry Estienne, sauf quelques interpolations de François Béroalde, très-faciles à reconnaître par la date des événements cités.
La Bibliothèque publique de Paris possédait, sous le N° 12.254 du fonds réservé, une ancienne édition du Moyen de Parvenir; elle était sans date, avec une table manuscrite, ce volume n'y est plus. On doit le regretter. Tout porte à croire que c'était un des exemplaires, probablement le seul existant, de l'édition imprimée à Genève en 1578, car, nous le répétons, sans plus d'indices ni de preuves, nous sommes personnellement convaincu que le Moyen de Parvenir vit le jour dans notre ville, à cette époque, et qu'il est l'œuvre d'Henry Estienne.
Qu'il y aurait encore de choses à dire au sujet de l'ouvrage dont nous nous occupons !
Certes, les attaques contre la nouvelle religion n'ont pas manqué au seizième siècle. Mais ce sont des attaques faites par des Chrétiens portant la robe des Capucins, par des savants coiffés du bonnet des Jésuites.
Henry Estienne est le premier qui, protestant de fait, se soit servi de la théorie
protestante du libre examen, dégagée de ses ridicules entortillages d'élection, de prédestination, de foi et de grâce, pour palper, pour sonder, pour mettre au grand jour les aberrations, les inconséquences et les contre-sens du Calvinisme.
Si nous faisions une histoire de la famille Stéphanienne, ou seulement une biographie d'Henry Estienne, nous aurions encore bien des détails à ajouter. Bornons-nous à dire que ce savant si distingué, ce typographe qui n'a été ni surpassé, ni même égalé, cet homme « dont la vie, comme le dit fort bien Gaullieur, est une lutte incessante contre les hommes et l'adversité , lutte qu'il soutint avec une énergie et un courage extraordinaires, » fut, depuis son procès de 1580, depuis la découverte de l'impression du grand dialogue connu sous le nom de MOYEN DE PARVENIR, jusqu'à sa mort, le jouet de manœuvres ténébreuses. Que ruiné, conséquemment honni de tous,
il mourut fou fou de douleur, sur un
grabat de l'Hôtel-Dieu, de Lyon.
Ses restes, insultés par la populace, trouvèrent à peine de la terre pour les couvrir.
C'était en mars 1598.
Les persécuteurs d'Henry Estienne, les contempteurs du Moyen de Parvenir, avaient obtenu leur revanche.
Le Consistoire de Genève avait, sous le chef d'inhumanité et de dureté envers sa famille, renvoyé Henry au « jugement de Dieu. » Les vers que Paul Estienne consacra à la mémoire de son père, le lavent de cette odieuse imputation autant que de celle d'athéisme :
Dulcis pater, oplime patrum, Exlincfum tecrediderim, lucemque perosum, Et Lugdunœo requiescunt ossa sepulcro.
Comme les républiques ne sont point ingrates, on l'a dit tout au moins, nous espérons que si Genève n'élève pas une statue à l'immortel auteur du Thésaurus
LINGUJE GRiECE, de la PrÉCELLEXCE EU LANGAGE FRANÇOIS, (lll MOYEN DE PAR-
venir, et de tant d'autres ouvrages qui ont étendu la renommée de notre ville dans l'univers entier, les édiles, si souvent embarrassés pour dénommer les rues nouvelles, sauront imposer à Tune d'entre elles le nom d'HENRY ESTIEXNE, de cet éminent citoyen genevois, qui, deux cents ans avant Jean-Jacques Rousseau, a plaidé la cause des nourrissons déshérités du sein de leurs mères.