‹ Le moyen de parvenirChapitre 3 sur 5 · DISSERTATION · texte numérisé non relu

DISSERTATION

E CHAPITRE précédent était écrit depuis sept ans lorsque nous avons repris notre sujet. Nous eûmes d'abord l'idée de refondre les deux dissertations dans une seule, mais, tout bien réfléchi, et pour ne pas retrancher certains détails qui ont leur raison d'être, nous avons préféré laisser nos études distinctes l'une de l'autre, rectifiant dans celle-ci ce qui nous a paru erronné dans la première. On pourra nous objecter que cette marche entraîne à des redites, qu'elle détruit l'imité dans l'exposition, mais,

pourvu que nous arrivions à l'unité dans la conclusion, cela nous suffit; l'ouvrage que nous examinons touche à son but en suivant une ligne fort brisée, nous espérons y arriver aussi sans trop de logique apparente et tout en faisant maints ricochet?. Nous n'enverrons pas , comme Henry Estienne, nos critiques « se faire canoniser en enfer, » nous les laisserons libres dans leurs appréciations, sans beaucoup nous inquiéter de leur opinion et de leurs décisions.

En lisant Y Apologie pour Hérodote, ouvrage dont Henry Estienne n'a jamais renié la paternité, nous avons été frappé d'y rencontrer ce passage en patois savoyard : « Se le rey de Franse se fusse lin gouverna, e fusse maistre d'hosta de nostron seignou. »

Ces quelques mots n'ont pas grande importance par eux-mêmes, mais nous devons remarquer qu'ils ne font point partie de ces citations du domaine commun dont on usait si fort au seizième

siècle ; nous ne les avons rencontrés que dans le Moyen de Parvenir, où, comme nous l'avons vu, la phrase est à la fois plus explicite et plus complète.

L'emploi simultané, dans les deux ouvrages, d'un passage pour ainsi dire individuel, nous a frappé; il a augmenté les présomptions qui nous portaient à supposer qu'Henry Estienne pouvait être l'auteur du Moyen de Parvenir. Nous réunirons ici les indices militant en faveur de la composition de cet ouvrage par le rude pamphlétaire qui fit. à la fois, frissonner le clergé de Rome, et trembler les ministres de la nouvelle religion.

Henry Estienne, né à Paris vers 1532, se retira à Genève avec son père Robert De Bosco ou Du Bois, dit Estienne, non en 1551, comme le racontent ses historiens, mais en novembre 1550. Tous les deux s'étaient faits protestants et

furent reçus bourgeois le 4 décembre 155G; Henry fut porté au Conseil dus Deux-Cents en 1567.

Nous plaçons, d'après les biographes d'Henry, sa réception au 4 décembre 1556, tout en faisant observer que ni la matricule de la bourgeoisie, ni le registre du Conseil n'en disent un mot à cette date, on y lit seulement : « Spectable Robert, fils de Henry Estienne de Parys, Imprimeur, lequel a requys le recevoir au nombre des Bourgois. Arresté qu'il suit receu par le moyen de trente escus d'or sol et le seillot. » Cette dernière phrase dément Gaullieur qui dit que « le gouvernement de Genève, pour récompenser Robert de l'heureuse impulsion qu'il avait donnée à la typographie de Genève, lui conféra gratuitement la bourgeoisie. » Il est même à remarquer que le prix exigé de lui fut plus que triple de celui que l'on payait alors.

Arrivé à Genève en 1550, comme nous venons de le dire, Henry Estienne ne sortit de cette ville pour n'y plus revenir. qu'en 1597. Durant ces quarante-sept

années,, il fit de nombreux voyages, entrecoupés de longs séjours dans l'antique cité des Allobroges, où il avait établi son imprimerie dès Tannée 1557.

On comprend que l'étude locale résultat de ces stations et les impressions reçues de l'extérieur, se rapprochant forcément dans un cerveau merveilleusement organisé, aient fait surgir bien des comparaisons, bien des observations, bien des conclusions qui, en dernière analyse, ne devaient guère être favorables au système politico-tliéocratique dont Genève, sans trop s'en douter, et, pour ainsi dire, sans le vouloir, était devenue le centre. Nul mieux qu'Estienne n'était capable de juger cette ville, comme l'a fait l'auteur du Moyen de Far venir.

Cet auteur nous assure que ce fut cà Versoix même qu'il apprit certains détails touchant cette localité ; comme Estienne professa le grec à Lausanne, il dut, plus d'une fois, stationner dans cette petite ville, car, de son temps, il était d'usage

de faire des étapes partout, et le trajet de Genève à la capitale du Pays de Vaud prenait souvent plus d'une journée.

La connaissance du patois savoyard dont Henry Estienne fait preuve, se comprend bien par ce fait qu'il possédait le vaste domaine de Grières, dans le baillage de Ternier, près de Viry ; il y séjournait souvent : plusieurs de ses épîtres et de ses préfaces sont datées de « Gricriana nostra villa. »

Comme cette terre possédait certains droits féodaux, Estienne en prit le titre de Sire ou Seigneur de Grières qui se lit dans quelques-uns de ses ouvrages; c'était pour lui un plaisir, très-innocent d'ailleurs, de pouvoir dire « je suis aussi du nombre des gentils-hommes, » ce mot se trouve dans les Deux Dialogues, ouvrage publié en 1578. Dans la Précellencc, qui parut l'année suivante, il parle ainsi de son manoir :

t J'ai une maison aux champs possédée auparavant par un gentilhomme italien,

lequel avoit nommé ingannavillano le fruict d'un certain poirier; et comme je tien la maison, aussi retien-je ce nom, pour ne pouvoir trouver le propre. Or sonne ce mot comme si on disoit trompevïllain : d'autant que c'est tel à la veue, et principalement par les lourdaux, qui n'ont jamais esté curieux de considérer les diverses sortes de poires, et d'ailleurs n'en ont guère veu. ■

Quelques mots d'Henry adressés à son fils Paul, qui lui avait mandé que la propriété de Grières venait d'être bouleversée par un tremblement de terre, méritent d'être rapportés.

« Je ne trouve pas dans ta lettre le moindre stoïcisme. J'exige de toi plus de fermeté. Ne crois pas que j'aie été plus ébranlé par la nouvelle de ce tremblement de terre et des désastres qu'il a occasionnés, qu'alors que cette même maison de campagne fut saccagée de fond en comble, durant la guerre, pendant que je voyageais en Suisse. Il faut plutôt se réjouir de ce que la commotion n'a pas jeté bas par terre la tour de notre demeure. »

Ce billet, dont nous empruntons la tra-

duction à Gaullieur, se trouve dans les préliminaires û'Aulu - G elle qu'Henry Estienne imprima, à Paris, en 1585.

Le domaine de Grières fut complètement bouleversé pendant les guerres de la fin du seizième siècle, nous avons même eu quelque peine à retrouver son emplacement ; le nom est resté attaché au sol. Du manoir, qu'on appelle Chcîtcau-ViciLv, il existe encore quelques pans de murs, qui, bientôt, ne seront plus qu'un souvenir, car ils sont en pleine démolition en ce moment. Ces ruines occupent le sommet d'une petite colline au pied de laquelle serpente la Laire.

Ce n'est pas sans charme qu'accompagné de deux de nos amis, dignes appréciateurs des œuvres d'Henry Estienne en général et du Moyen de Parvenir en particulier, nous avons visité ces sites agrestes que notre grand polygraphe aimait, et où il écrivit quelques-unes de ses meilleures pages. '

L'adoption du néologisme ingannavil-

lano est certainement remarquable de La

part de l'auteur des Deux Dialogues qui, dans ee dernier ouvrage, combat rudement le verbe iw^awwer,récemment introduit à la Cour. Observons d'ailleurs que, dans cette curieuse encyclopédie, intitulée Moyen de Parvenir, l'auteur, tout en se moquant du langage courtisanesque en homme qui avait une opinion bien arrêtée à cet égard, n'argumente jamais contre le monstrueux accouplement du français et de l'italien; le fait ne put avoir lieu que parce que son auteur écrivait, en même temps, les Deux Dialogues pour lesquels il réservait naturellement tout ce qu'il avait à dire au sujet de cet événement qui occupe une si large place dans l'histoire de notre langue.

Une lecture attentive et simultanée des deux ouvrages dont nous venons de rappeler les titres, fournit un grand nombre d'indices démontrant qu'ils sont sortis, à la fois, d'un même cerveau. Dans l'un et dans l'autre, Estienne fait tout ce qu'il peut pour donner le change au sujet de

leur véritable auteur; il fait également tous ses efforts pour imprimer à l'un une coupe et une tournure différentes de celles de l'autre; c'est dans ce but qu'il ne fait intervenir que trois interlocuteurs dans les Deux Dialogues, tandis qu'il en place plus de trois cents dans le Moyen de Parvenir. Malgré toutes ses précautions, Estienne n'a pu complètement dissimuler son style et arriver à deux dictions absolument sans ressemblance. Nous voudrions mettre en parallèle un certain nombre de passages des deux volumes qui trahissent la même plume, mais la place nous manque, personne d'ailleurs ne nous suivrait dans les mille détails d'une comparaison analytique forcément aride et minutieuse. Un ou deux exemples suffisent ici, car, dans l'ensemble de notre travail, plus de cinquante citations du Moyen de Parvenir peuvent être rapprochées de vingt fragments d'oeuvres authentiques d'Estienne et prouver que le tout a été inspiré par la même pensée et porte, malgré la variété des sujets, l'indélébile cachet d'un caractère unique.

Nous avons vu, en commençant, notre auteur employer le mot lierbe au figuré d'une manière assez insolite. Estienne en fait de même dans les Deux Dialogues :

« Retournons au farcissement de la langue Françoise, qui se fait de plusieurs

herbes cueillies es jardins d'Italie Je

vous ay jà dict parcidevant que toutes herbes estoyent bonnes aux courtisans, et que chacun y en mettent à sa poste. Toutes fois je vous confesseray bien que comme les appetis sont différens, aussi on farcit le langage diversement, aucuns trouvent la farce meilleure tant plus il y a de sortes d'herbes, les autres n'y en veulent pas tant. »

Nos lecteurs apprendront dans le volume même d'Estienne, ce que c'est que l'herbe Pseudophile, l'herbe Tachychole, l'herbe Polycleve, etc., etc.

L'expression : ni rime ni raison, qui joue un si plaisant rôle dans ce que dit l'auteur du Moyen de Parvenir en parlant du ministre de Yersoix, était si familière à Estienne qu'on pourrait presque lui reprocher de s'en être quelquefois servi

sans rime ni raison. Il n'a eu garde de l'oublier dans les Deux Dialogues où il l'applique très-bien pour flétrir les italianismes dont les courtisans, cherchant à v douter la langue française, jugeaient à propos d'émailler leur langage.

En racontant l'historiette des. femmes de Versoix, notre auteur fait une faute de patois savoyard en écrivant velain pour venin, car on lit dans la Chanson de V Escalade :

Morta la béqué et mort a le venin.

Te ne faré zamai ne ma ne hein.

Cette faute seule nous ferait reconnaître Henry Estienne;qui, dans le traité de la Trêcellence, parle du mot velin comme appartenant au parisien populaire et ayant, selon lui. donné veleno à l'italien. Il avait ce mot dans la tête et, pensant que le patois était un langage corrompu, il crut donner la couleur locale au venin savoyard en l'habillant à la parisienne.

La mention de plusieurs lieux de nos contrées, les anecdotes locales et les citations en patois savoyard, sont des caractères qui se trouvent, à la fois, d'une manière très-nette, dans le Moyen de Parvenir et dans Y Apologie pour Hérodote.

Cette coïncidence est encore un indice tendant à prouver que ces deux ouvrages sont sortis de la même plume.

Dans Y Apologie, Estienne parle de Bâle, de Berne, du lac de Neuchâtel ; du Pays de Vaud, de Lausanne, de Rolle ; la mention de la Savoie est fréquente ; celle de Genève l'est également : il discourt de la fameuse relique de saint Antoine, qui était conservée dans la cathédrale de cette ville; des sœurs de Sainte-Claire; il rappelle, avec un plaisir de néophite, le fait de Maigret, dit le Magnifique , qui fit manger à son chien quatre-vingts hosties consacrées, lors du sac des églises de Genève, en 1535.

C'est dans cet ouvrage, dans Y Apologie,

que l'on trouve l'historiette du « povre

.Savoyard lequel ne prenant en gré la sen-

tence par laquelle on le condamnoit à estre pendu, disoit : Héla messiour se vo prio per la parélie, fade me pleto copa la testa. »

On y voit aussi figurer un Savoyard qui se fait choyer par un collectionneur d'antiquités et qui, « en la fin, pour une belle antiquaille, lui monstra sa femme aagée de quatre vingts ans. »

L'auteur de ce pamphlet, nous parlons toujours de Y Apologie, de cette violente diatribe, où le bon grain est trop souvent étouffé par l'ivraie, ne ménage pas les prêtres de la Savoie.

C'est d'abord un certain curé de ce pays qui, exhortant ses paroissiens à payer les dîmes, leur dit : « Gardez-vous bien de suivre l'exemple de ce malheureux Caïn, mais suivez celuy du bon Abel.

Caïn ne vouloit jamais payer les dismes, n'aller à la messe ; au contraire, Abel les payoit tresvolontiers, et toujours du plus beau et du meilleur : et ne failloit pas un seul jour d'ouyr la messe. »

Le ministre Pierre Viret avait déjà raconté cette plaisante boutade, il passe même pour l'avoir inventée afin de jeter du ridicule sur ses adversaires.

Vient ensuite l'histoire de dom Antoine le Goetreu, prêtre Savoyen ou Savoisien, car Estienne se sert autant de ces qualifications que de celle de Savoyard. Ce curé « en chantant sa messe, voyant que son compère qui lui aidoit à la dire, attendrit trop à luy respondre Amen, luy vint à dire : Di Amen de par le diable. Et incontinent le compère ne faillit de dire : Amen, de par le diable. Il est vray que ce ne fut sans se fascher et sans ajouster audict Amen, ces paroles ici : Le sancro te runzay compare : se te n'onsse tan cria, zusso prexj la ratta. Car il faut noter, ajoute l'auteur, qu'il guettoit une souris qui estoit venue pour ouïr la messe, ou bien pour manger le dieu de la messe, comme nous sçavons que ce tour a esté faict par plusieurs.

Racontons une historiette relative au

curé de Filinge « de Felinge, auprès de Bonne, en Foussigny. »

« Ses parroiçiens l'estans venus quérir pour faire cesser un grand orage, (pourcequ'il s'estoit vanté qu'il ne faloit craindre tempeste ni orage en sa parroice pendant qu'il y auroit le pied), il usa premièrement de force conjurations qu'il sçavoit par cueur, puis apporta son bréviaire et son messel, et choisit les plus rébarbatives qui y fussent : (estant cependant sous un arbre qui le défendoit un peu de ladicte tempeste, et outre cela se faisant tenir à quatre ou cinq de peur de renverser), voyant en la fin que tout cela ne servoit de rien, apporta son sainct sacrement, c'est-à-dire son dieu de paste, et lui tint ce langage : Courdi ! se te né pie for que le diablo, se te zeteray deguen le paco. »

Ce qui veut dire en bon français : Par la corbleu! si tu n'est plus fort que le diable, je te jetterai dans la fange, dans la boue.

Estienne dépasse toutes les bornes que peut permettre une certaine licence, lorsqu'il parle du « prestre Savoyard qui se

vantoit que luy et ses compagnons faisoyent de leur dieu de la messe, comme le chat fait de la souri : c'est à-sçavoir qu'après s'en estre joué, ils le mangeoyent. » Il est souverainement injuste dans cette narration : « L'an 1538 furent brûlez quelques prestres en Savoye pour estre sorciers, et entr'autres fut brûlé un à Rolle (qui est un bourg à quatre lieues de Lausanne) ensemble sa paillarde, qui estoit aussi sorcière : lequel confessa avoir esté vingtquatr'ans sorcier, pendant lesquels il n'avoit laissé de chanter ordinairement sa messe. »

Ces exécutions, faites par les Protestants bernois qui, autant que les Calvinistes de Genève , ensanglantèrent la vallée du Léman au seizième siècle, n'eurent probablement pas d'autre motif que le zèle de ces prêtres pour garantir leurs ouailles du poison des nouvelles doctrines.

Le goût qui portait Estienne à mettre en jeu les choses saintes, se fait aussi bien voir dans le Moyen de Parvenir que

dans Y Apologie, Aux exemples que nous avons donnés, ajoutons celui-ci :

« Depuis naguères, dans un certain village, on avoit fait un crucifix tout neuf, et on avoit mis le vieil au grenier du presbytère. Le curé, qui désiroit de manger d'une bonne oie, l' avoit fait engraisser, tuer et mettre à la broche, pour cuire toute farcie. Or, pour épargner son bois, il avait mis le vieil crucifix au feu ; et, conscience le dévorant, né l'avoit voulu rompre, si qu'il le mit tout entier au feu, et laissa son petit neveu rôtir l'oie, c'est-à-dire tourner la broche. Quand le bras du crucifix fut brûlé, le corps tombe la tête sur le rôti, et le petit garçon, de se lever et courir à l'église, où il va crier : « Mon oncle, mon oncle, cet homme que vous avez mis dans le feu mange notre oie. »

Dans son édition du Moyen de Parvenir, M. Paul Lacroix dit que Charles Nodier pensait qu'Henry Estienne était l'auteur de cet ouvrage. Dans ses Études sur la typographie genevoise, M. E.-H. Gaullieur, notre savant compatriote, semble partager la même opinion : « Une question littéraire, dit-il, qu'il serait fort intéressant de débattre (mais ce n'est pas notre affaire en ce moment), serait celle de savoir si le Moyen de Parvenir, ce recueil si singulier de contes de toutes les espèces, dans lesquels il est fait des allusions continuelles à Genève, à ses rues, à ses environs, à ses ministres et à ses habitants, ne doit pas être attribué à Henri Estienne. »

Il est bien à regretter que les savants que nous venons de nommer n'aient rien publié sur le sujet qui nous occupe. Le nouvel éditeur combat l'idée de Nodier avec force, se basant :

1° Sur le fait qu'Estienne était protestant.

2° Sur le caractère libre et souvent obscène de l'ouvrage.

3° Sur ce que Henry respectait trop la mémoire de son père pour le mettre en scène dans un pareil milieu.

4° Enfin, sur cette circonstance que certains faits mentionnés dans le Moyen de Parvenir sont postérieurs à la mort d'Henry Estienne.

On peut répondre, et, nous le pensons du moins, répondre victorieusement à tous ces arguments.

i. Henry Estienne naquit Français et catholique; à Genève, il adhéra au Protestantisme; revenu à Paris, il redevint catholique. De retour à Genève, il se fit réenregistrer parmi les Huguenots ; à en croire un auteur bien informé, sa promotion au Conseil des Deux-Cents fut la rémunération de cette dernière volte-face.

Tous ces changements n'indiquent pas des convictions bien profondes : ce sont des adhésions de circonstance.

Notez bien que nous n'attaquons en aucune manière le caractère d'Henry

Estienne. A Dieu ne plaise que nous puissions avoir l'idée de flétrir un pareil génie.

Estienne était au fond sincèrement religieux et plein de droiture; il n'y a qu'à lire ses œuvres, qu'à prendre connaissance de ses lettres, qu'à étudier les actes de sa laborieuse vie pour s'en convaincre.

Avec un pareil caractère, comment ne pas avoir quelque répulsion pour tant de membres du clergé romain de l'époque, dont la liberté dégénérait si souvent en licence ? Comment ne pas honnir et mépriser de toutes les puissances d'un cœur honnête les dissolutions, les turpitudes, la cruauté et l'hypocrisie de la plupart des ministres protestants ?

S'étonner après cela qu'Estienne ait flagellé ces derniers dans le Moyen de Parvenir, c'est oublier les bases de tout examen sérieux.

ii. Quant au caractère erotique de la diction du Moyen de Parvenir, elle ne prouve rien. Il Apologie pour Hérodote de même que la Vie de Catherine de

Mêdicis, également sortie de la plume d'Estienne, offrent un caractère tout aussi libre. Dans le Moyen de Parvenir, l'enjouement domine; dans les deux autres ouvrages, le sérieux aggrave plutôt les choses. Le volume que nous examinons n'offre rien de plus fort, rien même qui approche de la crudité de ces deux vers de Y Apologie :

Le remède est à qui les cornes porte, De les planter ailleurs de mesme sorte.

ni. La piété filiale d'Henry Estienne est connue. Pour lui, la vie n'était que la continuation de la carrière littéraire et scientifique de Robert Estienne. Le nom de ce dernier ne se rencontre que deux fois parmi les convives du Moyen de Parvenir; et, qui nous dit que ce nom ait figuré dans l'édition originale que nous ne possédons plus? N'est-ce point là une interpolation de mains postérieures ? Si Henry Estienne n'était pas l'auteur du Moyen de Parvenir, le nom de son père y aurait figuré vingt fois et le sien, en

toutes lettres, plus de cinquante fois; car, sous des pseudonymes assez probables, on le reconnaît encore plus souvent.

iv. Reste le dernier argument : Le Moyen de Parvenir contient, ainsi que nous l'avons fait observer dans notre premier mémoire, des faits postérieurs à la mort d'Henry Estienne.

Cette circonstance ne doit pas surprendre.

Rien n'était plus ordinaire au seizième siècle que d'annoter les manuscrits, que de les continuer pour les tenir à jour, si cette expression est permise.

Nous avons un exemple assez frappant du fait sans sortir de chez nous. Michel Roset composa une Chronique de Genève dont les manuscrits sont très-nombreux.

Cet historien mourut en 1610 et il avait arrêté son travail en 1562. Cependant, la plupart des exemplaires mentionnent des faits non-seulement postérieurs à 1562, mais qui se sont passés longtemps, trèslongtemps après la mort de l'auteur.

D'ailleurs, l'édition que nous possédons

du Moyen de Parvenir indique précisément qu'un remaniement a été fait sur un original annoté, plein d'apostilles et d'interprétations et que la personne qui fit la transcription « a tout écrit d'une suite, mêlant, sans distinction, glose et texte. » L'auteur dit plus loin : « Le personnage qui vous produit en tout honneur ces saints mémoires de perfection, a pensé que le texte ne valoit pas mieux que le commentaire; pourquoi, il les a fait aller ensemble. »

On nous objectera peut-être que le nom d'Henry Estienne ne correspond pas aux phrases anagrammatiques citées dans notre première dissertation. Cela est vrai ; mais, qui nous dit que les vingt-deux lettres des anagrammes correspondent précisément au nom qui n'en offre que treize ? Elles peuvent former une phrase indicative très-explicite, soit en français, soit dans une autre langue; on en connaissait déjà une centaine au seizième siècle, Estienne se vante lui-même « d'en mettre sous silence trois vingts et dix-sept; »

il n'y a qu'à chercher : il est vrai qu'en faisant agir par alternation le facteur 100, ou même 77, sur le nombre que nous avons précédemment indiqué, on arrive à un chiffre capable d'effrayer les œdipes les plus résolus.

Passons à d'autres faits, à d'autres considérations.

La rectitude du caractère d'Estienne le rendait incapable de cette dissimulation sans laquelle, au seizième siècle, il était bien difficile de vivre à Genève sans être suspect et persécuté. On ne le trouvait pas aussi bon calviniste que son père; on lui reprochait une sorte de cynisme dans ses propos et dans ses actions. Son esprit, naturellement frondeur et satirique, lui avait fait de nombreux et puissants ennemis dont le bigotisme haineux ne demandait qu'à s'assouvir. Dès 1567, on voit Henry Estienne traduit devant le Consistoire pour avoir imprimé un livre sans

autorisation ; ses ouvriers, Français pour la plupart, sont mandés à la même barre sous l'accusation d'appartenir à un compagnonnage imposant certains usages secrets et condamnables, et sous celle d'appeler Far faux les ouvriers typographes de Genève, tandis qu'eux-mêmes faisaient bande à part sous le nom de Golfarins.

Le 11 septembre 1578, Henry Estienne fut mandé au Conseil pour avoir fait paraître les Deux Dialogues du nouveau langage François italianizé, d'une manière qui n'était pas conforme au manuscrit censuré par les scholarques. Notre imprimeur se laissa condamner par défaut et se rendit en France auprès de Henry III qui le reçut avec bienveillance et qui fit écrire au Conseil de Genève pour l'engager à délivrer un sauf-conduit à Estienne « qui se fâchait de ne pouvoir s'employer à l'impression comme il le désirait. » Le 10 décembre 1579, le syndic Michel Roset répondit à l'ambassadeur de France « qu'Henry Estienne s'étoit rendu suspect en demandant un sauf conduit, et que, du

reste, il étoit bien libre d'abandonner Genève et de rentrer en France. »

L'année 1580 fut l'une des plus importantes de la vie d'Estienne.

Le 13 février, on lut au Conseil de Genève une lettre de Henry III portant : « que le roi désirant, à l'imitation de ses ancêtres, faire fleurir en France plus que jamais les belles-lettres et les sciences qui ont de tout temps fait tant d'honneur à son royaume; qu'ayant appris le rare savoir que s'était acquis Henry Estienne son sujet, dans les langues grecque et latine, et la réputation qu'il s'étoit attirée par l'impression de quantité de bons auteurs, il souhaite qu'il lui soit permis de retourner en France. »

Cette lettre exerça sur Estienne une fâcheuse influence. Il crut sans doute que, fort de la protection royale, il pouvait revenir à Genève et braver le Consistoire. Il se trompa. On lit dans les registres de ce corps, alors si redoutable, le procèsverbal suivant sous la date du 12 mai :

« Henry Estienne, bourgeois de Genève,

est appelé, parceque le dit Henry auroit fait des Dialogues où il y a plusieurs passages scandaleux. A dit que quand on lui montrera quelque passage où il dit aultrement qu'il ne se doive faire, qu'il avisera d'en répondre et sur tous les faits pernicieux qui lui seront remontrés et en dira ce qu'il pensera.

« Et en somme, le dit Henry Estienne, s'est montré du tout enflé et présomptueux. Pourquoy, suivant cette réponse et les fautes qui sont en lui, à cause de plusieurs livres scandaleux et hors d'édification, on lui défend la cène et aussi lui fait-on bonnes remontrances et censures, même exhorté à ne se adonner à imprimer de telles folies, ains choses dédiées pour le service de Dieu. Après ce, il a dict qu'on lui fesoit tort, et qu'il n'endureroit jamais qu'on lui dit qu'il y eût de l'athéisme, et que si c'étoit ailleurs il endureroit plustôt la mort. Et en somme, il s'est montré du tout incorrigible et a dit que des- ministres de Paris lui avoient dit que Y Apologie (V Hérodote a beaucoup servi à montrer les vices, et que les ministres sont bien contraints de dire en chaire beaucoup de choses pour reprendre les vices. Et despuis, attendu telle rébellion et fierté, qu'on l'excommunie à bon escient. Ce néanmoins luy ayant été faites les dites censures et

excommunications comme à un homme prophane et du tout incorrigible, il a dit que quant à lui, il n'y feroit autre jusqu'à ce qu'on lui aye montré la faute et qu'on Paye ouy, et qu'il voit bien qu'on le condamne sans l'ouyr et que si on veut bien faire, qu'il faut être un peu hypocrite. L'advis a été que Nos Seigneurs seront advisés de ces faits, et, à ces fins, ont été députés spectables Théod. de Bèze et Jacquemot, ministres, et M. de Châteauvieux. »

Ces députés ne perdirent pas un instant pour livrer le prévenu au bras séculier. On lit en effet dans les Registres du Conseil, du lendemain 1 3 mai, un long protocole dont voici le résumé :

« Henry Estienne est excommunié et mis en prison pour avoir imprimé un livre plein de choses scandaleuses et indignes d'un chrétien, pour avoir manqué à M. de Bèze qui lui rcprochoit l'abus qu'il faisoit de ses talens et sa mauvaise réputation, étant communément appelé le Pantagruel de Genève et le Prince des Athéistes ; enfin, pour avoir dit qu'il falloit être hypocrite pour plaire au Consistoire. »

Estienne resta assez longtemps sous

— os —

les verrous et, sans l' intervention et les instances de l'ambassadeur de France, instances renouvelées jusqu'à la fin du mois de juin, on ne sait trop ce qui serait advenu, car, dans la Rome protestante, on trouvait le glaive du bourreau toujours affilé et l'allumette n'était jamais loin du bûcher.

On a vu, par les pièces précédentes, qu'Estienne fut condamné non-seulement sur le chef d'avoir publié les Deux Dialogues, mais encore pour avoir donné le jour à « plusieurs livres scandaleux et hors d'édification, » à des livres pleins de « folie » qui ne sont pas autrement spécifiés et qui, dès le 15 avril, paraissent avoir été confisqués par le Conseil, à l'instance de Théodore de Bèze.

Or nul livre n'était plus capable que le Moyen de Parvenir d'irriter la bile de l'auteur des Juvcnïlia; car ce savant ouvrage le pasquine sans pitié; aucun volume de ce temps ne contient autant de révélations à scandale sur la marche plus ou moins obscure et ambiguë de la machine protestante à Genève; pas un

auteur n'avait encore osé émettre une prévision aussi nettement formulée que celle qui ressort de ce passage du chapitre LX :

« Vous parlez des moines : que ne mettez-vous aussi souvent des ministres en campagne ? — Ils n'ont encore guère régné; et puis, s'ils venoient à périr, ainsi que cela adviendra bientôt, d'autant que leur fondement est foible, et que l'on en trouveroit tant en ce registre, cela feroit éveiller les esprits, pour s'enquérir quelles gens c'étoient; et par ainsi, on réveilleroit l'hérésie, qui sera éteinte comme feu de paille dessus l'eau. »

On nous objectera peut-être que le titre de l'ouvrage ne se rencontre pas dans nos Registres, c'est vrai, mais qui nous dit que ce titre ait été composé ? Le volume a dû être saisi comme une suite des Deux Dialogues, peut-être même portait-il ce titre de Dialogues qui revient si souvent sous la plume des secrétaires, soit du Sénat, soit du Consistoire, et rien ne saurait enlever k notre volume cette qualité fondamentale de dialogues, car, ni l'antiquité, ni les temps postérieurs, n'ont

— coproduit d'oeuvre comme celle-là, où trois cent quatre - vingt - six interlocuteurs prennent successivement la parole. Nous devons encore faire observer que le livre des Deux Dialogues, ouvrage fort innocent, où Genève n'est pas même nommée, et qui d'ailleurs est écrit dans le sens calviniste, avec accompagnement de quelques grosses plaisanteries sur les moines, n'aurait pas, à lui seul, été capable de faire éclater les foudres de l'excommunication consistoriale bien que l'on usât de ces dernières avec une grande libéralité. Le seul passage un peu saugrenu qui soit dans ce volume, probablement celui que les scliolarques supprimèrent et qu'Estienne imprima contre leur volonté, traite des baisers cataglottiqucs. Le fragment suivant du passage condamné suffit pour donner une idée de cette invention de la cour de Henry III :

Philausone. Je vous veux parler du payement d'un cataglottisme qu'eut un jour quelcun venant du pays où telle façon est commune : duquel pays aussi il estet. Sçachez donc (pour le vous faire court)

qu'approchant de Lyon à une journée, il s'addressa à une servante d'hostellerie, laquelle, tant pour estre plus honneste qu'il ne penset, qu'aussi pourcequ'elle croyet ceste façon de cataglottiser (dont elle n'avet jamais ouy parler) intéresser aucunement sa pudicité, fut esprise subitement d'horreur : ce qui fit qu'elle s'estant effarouchée le rendit sage pour une autre fois.

Celtophile. Que lu y fit elle ?

Phil. Elle joua si bien des dens qu'il ne retira pas sa langue si longue qu'il l'avet tirée.

Celt. Quel jeu ! il se pouvoit bien vanter qu'on le faisoit sage à ses despens.

Phil. Je ne sçay pas toutesfois s'il s'en vanta es lieux où il alla depuis : mais sur le champ il fit une très-grande exclamation, non pas admirant is, mais dolentis. »

Toutes les tracasseries dont nous venons de parler et qui peuvent bien être qualifiées de persécution, indisposèrent vivement Estienne contre Genève et surtout contre les ministres calvinistes dont l'omnipotence se faisait sentir en toutes choses.

Notre célèbre typographe partit pour Paris où il fonda un second établissement; il était assez bien en Cour car, en 1581, on voit le roi lui assigner une pension sur le trésorier des Ligues suisses.

Estienne n'abandonna d'ailleurs pas Genève, il y était durant cette même année 1581, lorsqu'il perdit sa seconde femme Barbe de Wille; remarquons, en passant, que toute la ville s'associa à sa douleur, ce qui montre que, ni la condamnation de son ouvrage, ni son emprisonnement, ni sa destitution du Conseil, ne lui avaient enlevé l'estime de ses concitoyens.

Nous avons vu que Henry Estienne n'estimait guère les ecclésiastiques de son temps; dans un passage du Moyen de Parvenir, il qualifie les uns et les autres de « vieux affamés de vaine réputation, goulus de folle gloire, qui se démangent d'impudence à l'ombre de l'eau Lémanique ou Tibérine, tandis qu'ils se tuent le cœur et le corps à charrier les âmes vers la mélancolie, tâchant de nous faire

payer la voiture; » plus loin, il s'avance jusqu'à soutenir que : « ce que les hommes forgent sous le nom de religion, ne sert qu'à estoudir les uns et faire rire les autres. » Quelque outrées que soient ces appréciations, les plus fortes qui soient sorties de sa plume, elles ne sauraient nullement justifier l'accusation d'athéisme lancée contre notre auteur par les ministres de Genève. Jamais Estienne n'en est arrivé à formuler une pensée analogue à celle du célèbre mathématicien Laplace : « Dieu est une hypothèse dont je n'ai pas besoin. »

Sans éprouver la moindre envie de soutenir les opinions théologiques de l'auteur du Moyen de Pcu'ucnir, nous ferons seulement observer que, protestant d'opinion, la logique serrée de l'esprit d'Estienne le conduisit naturellement et forcément au déisme, cette avant-dernière étape de l'hérésie, à toutes les époques, et quelles que soient les formes qu'elle puisse revêtir.

Estienne, nous l'avons dit, protesta devant le Consistoire contre l'inculpation

d'athéisme; il en fit autant devant le Conseille 13 mai 1580 : « Vous me chargés d'estre Athéiste, s'e'crie-t-il avec indignation, si j'estois hors d'icy, je ne l'endurerois pas quand il me devroit couster la vie. » Notre savant était d'ailleurs sous le poids de cette imputation dès avant l'impression du volume qui nous occupe, car on lit à la fin de celui-ci :

« Bien donc, dites-moi, avez-vous envie de parvenir? Lisez ce volume, de son vrai biais. Il est fait comme ces peintures qui montrent d'un et puis d'autre. On m'a dit qu'il y a quelques malotrus qui ont dit : « Voici des traits d'athéiste. » Enda; je n'en sais rien; je m'en rapporte à eux. Si j'ai rencontré à dire leur naïveté, c'a été sans le savoir. Je joue au colin-maillard; je prends ce que je trouve. Mais eux, qui sont sages et pleins d'intelligence, ils font tout par élection et connaissance... Ne vous déplaise, si j'ai dit quelque chose qui regarde ou oye de côté et sente mal à votre goût : ce n'est pas ma faute : c'est une perspection d'oreilles qui est gauchie : et puis, les parfaits sont aux deux. Si je m'ébats à me moquer de vous, ébattezvous à dire bien de moi, afin que ce ne soit de vous dont je parle. Et puis, qui

sait en bon escient ce que je veux dire, s'il n'a vu et lu le tout, et n'a requis le vrai sens de mon affaire ?

Notons, en passant, que cette même pensée de ne pas juger un ouvrage sur le titre, Henry Estienne l'a consignée au commencement des Deux Dialogues où le livre s'adressant au lecteur lui dit :

De moy, lecteur, ne fay pas jugement, Par le milieu, fin, ou commancement. ■

Un peu plus loin l'auteur, raisonnant comme clans le Moyen de Parvenir, invite ceux qui le lisent à ne pas prendre le contre-pied de ses arguments, il les prie :

De bien lire ce mien discours, Et ne prendre rien à rebours.

Un nouveau trait de similitude entre le Moyen de Parvenir et les Deux Dialogues, est ce fragment où Estienne, se voilant sous le nom de Celtophile, proteste contre l'athéisme :

Philausone. A la Cour, il se faut accommoder quant à ce qui touche la cous-

cience, non seulement à Fendret des hommes, mais aussi à Fendret de Dieu : sans avoir esgard à ce dicton ancien, Amicus usgue ad aras.

Celtophile. Comment entendez-vous cela?

Phil. J'entens qu'il ne faut point tellement faire profession d'une religion, qu'on ne soit prest de la changer incontinent selon les occurcnces. Voire y-abien d'avantage : c'est qu'en un besoing il n'en faut point avoir du tout, ou pour le moins faire semblant que vous n'en avez point.

Celt. Et comment? chacun m'appelleroit-il pas Athée ou Athéiste? et comme tel ne serois-je pas déchassé ?

Phil. Au contraire, quclcun paraventure se trouveret qui diret que vous estes de ce bois qu'on cerche tant : duquel sont ceux qu'aujourduy on appelle Hommes de service ou Gens de service : desquels par cidevant je vous ay faict la description.

Celt. Voulez-vous que je vous die la vérité, monsieur Philausone? vous me faites dresser les cheveux en la teste, en me tenant tels propos. »

Avant que d'aller plus loin, nous tenons à vider une question qui a son impor-

tance dans le débat qui nous occupe. Nous avons vu que le Moyen de Parvenir passe, si ce n'est dans l'opinion publique, du moins dans celle de la majorité des savants, pour être l'œuvre de François Béroalde de Verville, chanoine de Saint-Gatien, à Tours. On justifie cette attribution par ce passage du Palais des Curieux, ouvrage que Béroalde publia en 1612 :

« Cependant je vous avise que. comme ici je donne des atteintes à plusieurs fautes, j'ai fait un œuvre, lequel est une satire universelle, où je reprends les vices de chacun. Je pensois vous le faire voir sous un titre qui est tel : le Moyen de Parvenir; mais on me l'a volé; si que, pour en avoir le plaisir, vous attendrez encore. Je l'ai mis en tel état, que je l'avouerai mien; au lieu que l'exemplaire dont on m'a fait tort, est insolent, et que je déiiierois être de moi, aussi qu'il n'est pas de mon écriture ; et avec cela il n'est pas de mérite pour être lu, à cause des conviées qu'on m'a rapporté qui y sont, pource qu'il y a des contes désagréables ; ce qui n'est pas au mien, où je ne taxe ni moine ni prêtre, ni ministre ni nonnain, et n'y a point de contes, qu'on tire à telle

conséquence; mais rencontres joyeuses, et touches tendantes à réformation. »

Si nous ne nous abusons, ce passage exprime tout le contraire de ce qu'on voudrait lui faire dire. De ce qu'annonce Béroalde, il résulte qu'il possédait un manuscrit du véritable Moyen de Parvenir, qu'en sa qualité d'homme d'église, il lui convenait de le trouver scandaleux et qu'il avait fait un ouvrage sous le môme titre dans lequel il n'y avait rien de scabreux. Volé ou non, le vrai Moyen de Parvenir parut, celui de Béroalde, si véritablement il en fit un, ne vit jamais le jour.

Mais, de quelle manière Béroalde était-il en possession du précieux manuscrit réimprimé vers l'époque où il écrivait les lignes ci-dessus? La solution n'est pas difficile à trouver : son père Matthieu Béroalde ou mieux Béroald, reçu bourgeois de Genève en 1574, y obtint immédiatement la chaire de philosophie qu'il occupajusqu'àsamort, arrivée le 15 juillet 1576. Au moment du procès d'Henry

Estienne, François Béroalde avait vingtdeux ans ; c'était un homme très-savant, s'occupant avec ardeur de toutes les sciences à la fois et réunissant dans sa bibliothèque les pièces les plus curieuses. Fils d'un ministre, professant lui-même le Calvinisme; il put, par le moyen d'un des amis de son père, membre de la Compagnie, se procurer, soit l'original, soit une copie de l'ouvrage condamné.

Rentré dans le sein de l'Eglise, aux environs de 1583, il parvint au canonicat de Saint-Gatien le 5 novembre 1593. Ce savant revit le vieux manuscrit, en rajeunit un peu l'orthographe, l'entrelarda de quelques interpolations modernes qui expliquent toutes les dates postérieures à 1578, et le fit, ou le laissa paraître, dans les premières années du dix-septième siècle.

Telle nous paraît être l'histoire de l'édition dite de 1610, édition dont François Béroalde, tâche de se disculper, bien loin qu'il est, comme on l'a supposé à tort, de se poser en auteur d'une œuvre qu'il pouvait être charmé de voir courir le inonde à cause de sa couleur anti-calviniste, mais

qu'il n'entendait avouer en aucune manière vu son caractère essentiellement erotique.

La sagesse de tous les temps s'est accordée pour taxer l'homme de folie. « Si la bande des fous passait, a-t-on dit, il n'y aurait personne pour la voir défiler, » et ces deux vers sont dans la mémoire de chacun :

Tout homme est fou. Qui n'en veut point voir Doit rester seul et casser son miroir.

Le concert est unanime pour proclamer les vacillations de l'intelligence humaine. Notre auteur fait chorus : « Chacun est, sera, ou est dit, ou deviendra, s'il ne l'est, fou par la tête. »

En finissant son volume, et comme s'il agissait sous l'action d'une irrésistible puissance fatidique, il s'écrie :

« Hé bien, à propos de vous, messieurs, vous direz que je suis fou? je voudrois le pouvoir devenir, pource que, sitôt que je le serois, je serois aussitôt exempt du feu, si on me disoit hérétique; délivré de pri-

— Ml —

son, si je devois; non sujet au Consistoire, ou à la mercuriale, ou à la réprimande. »

Nous avions d'abord pensé que l'auteur de l'ouvrage qui fait le sujet de cette étude était médecin. Nous nous basions sur une foule d'indices prouvant des connaissances étendues en fait de sciences naturelles et médicales. Henry Estienne aimait ces sciences. Plus d'une fois, on le vit sur les bancs de tel ou tel professeur célèbre. Dans Y Apologie pour Hérodote, il nous dit lui-même qu'il suivit les leçons du fameux Jacques Sylvius, aussi, lorsque dans le même ouvrage, il parle des apothicaires et des médecins, on dirait un praticien instruit critiquant ses confrères. Dans sa jeunesse, Estienne étudia les sciences secrètes et l'alchimie lui laissa un faisceau de connaissances positives qu'il sut fort bien discerner des vanités de cette science. L'axiome formulé dans le Moyen de Parvenir : « les quatre éléments sont formés d'une même matière, »

appartient à l'art hermétique.

Dans notre précédente dissertation, nous avons cité une imprécation burlesque dont la forme littéraire se retrouve dans les autres écrits d'Estienne, en particulier dans ses Deux Dialogues, ouvrage dont la date paraît être la même que celle du Moyen de Parvenir. En parlant des variations de la mode dans le port des cheveux, il s'exprime ainsi : « on pourra dire qu'en ceci il y aura eu le faict, le desfaict, le refaict, le redes faict; » et, sur le retour aux anciennes modes, il ne manque pas d'observer que « nous nous sommes trouvez avoir la même fantasie que nos prédécesseurs, voire que les prédécesseurs des prédécesseurs de nos prédécesseurs. » La majesté du mot père, méconnue par les parleurs à la mode, inspire à notre auteur cette observation : « Nous voyons nos ancestres, ou plustost les anœstres des ancestres de nos ancestres, d'un seul instinct naturel avoir faict si grand cas de ce nom ou titre de père, qu'ils ont pensé qu'on n'en pouvoit trouver un plus convenable à la divinité. » Notre auteur ne s'arrête pas à l'emploi seul des

substantifs dans ces constructions singulières, il nous apprend qu'à la Cour, dire à quelqu'un : « Vous êtes un fou. » est une gentillesse de langage, mais que l'apostrophe : « Vous êtes un sot, est un outrageusement outrageux outrage. »

Encore un exemple du goût d'Estienne pour la composition de ces phrases en dégringolade, de ces espèces de sorites : En parlant des mules ou patins des Italiennes, chaussure qui avait parfois un pied de hauteur et que les dames de Venise affectionnaient particulièrement, il dit : « les Vénitiennes devroyent payer à l'inventeur pour tout le reste des femmes d'Italie. Quand je di à l'inventeur, j'enten à ses héritiers : voire aux héritiers des héritiers de Y héritier du premier héritier. »

Les bizarreries syntaxiques dont Estienne a semé les ouvrages bien reconnus pour être de lui, abondent dans le Moyen cle Parvenir, où il n'a employé la conjonction car qu'une seule fois et de la manière la plus inattendue : c'est par ce mot qu'il commence le volume, nous citons le pas-

sage, bien qu'il soit un peu long, à cause de son étrange composition et malgré sa nuance foncée d'érotisme, qui d'ailleurs ne peut être bien saisie que par un petit nombre de savants :

CAR est-il que ce fut au temps, au siècle, en l'indiction, en l'ère, en l'hégire, en l'hebdomade, au lustre, en l'olympiade, en l'an, au terme, au mois, en la semaine, au jour, à l'heure, à la minute, et justement à l'instant que, par l'avis et progrès du Démon des sphères, les éteufs déchurent de crédit, et qu'au lieu d'eux, furent avancées les molles balles, au préjudice de la noble antiquité qui se jouait si joliment Eh bien ! en cet excellent période, il advint ce que vous savez; et je vous jure, sans jurer, que tout est vrai.

Si vous me pressez, je vous défoncerai trois ou quatre ruades toutes brodées de cramoisi, et jurerai comme un homme; ou bien, je prierai mon voisin de jurer pour moi, ainsi que fit le sire Guillaume, qui, pressé du juge de jurer, lui dit ainsi : Monsieur, je ne sais point jurer, parce que je n'ai pas étudié, ni été à la guerre, et ne suis docteur, ni gendarme, ni gentilhomme ; mais j'ai un frère qui jurera pour moi.

« Il fut donc, en cette saison, sonné, trompé, trompeté , corné (comme vous voudrez ; prenez au goût de votre rate) et crié, huche, dit et proclamé avec la trompe philosophique, que toutes âmes, qui avoient serment cà la Sophie (loyiz :

la Sagesse), se trouvassent au lieu susdit, ainsi qu'il avoit été ordonné et promis avec serment solennel, comme il est ordinaire es affaires sérieuses de la benoîte coutume des sages; pour assurance de quoi, les enfants de la science avoient mis la main au symbole de la conscience. Parquoi nous fûmes tous résolus de nous trouver chez le Bonhomme, notre père spirituel, parce qu'il avoit été ordonné et jugé en dernier ressort de serrure, d'horloge, de cranequin, de rouet, de rôtissoir, d'arbalète, etc., que les défaillants seroient mis k la noix, à la noisette, au noyau et à- l'amende. »

Les phrases à double entente se rencontrent à chaque page ; voici comment, en jouant sur le verbe habitare, l'auteur mentionne la suppression de la prostitution légale : « ceux de Genève veulent que ceux qui vont demeurer en leur ville, aient lettre (L'habitation authentiquée, et toutefois ils ne veulent pas qu'on habite. »

Page 1