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LA FAMILLE GUINGUET

seulement Honorine, plus âgée de six ans qu'Agathe, était plus grande et avait un air plus posé. Toutes les deux étaient blondes, fraîches, élancées, mais leurs costumes offraient un contraste frappant. Honorine, dans sa dignité de femme mariée, portait une robe à grands falbalas, un châle de dimensions peu ordinaires, et un chapeau de forme anglaise avec une lourde plume qui se balançait au vent; bref, sa toilette offrait un mélange de prétention et de mauvais goût, dont la pauvre jeune femme semblait très peu fière, car elle regardait avec une sorte d'envie la mise simple de sa sœur. Agathe, en effet, n'avait qu'une robe blanche et une ceinture de ruban rose dont les deux bouts restaient flottants. Sa tête était nue; ses cheveux, coupés à la Titus^ suivant la mode du temps, formaient autour du front trois ou quatre petites boucles fort gracieuses. A la voir ainsi, on eût pris Agathe pour une enfant de douze ans; cependant elle en avait près do seize.

En face des deux sœurs, le dos tourné au jardin, était nonchalamment appuyé contre un arbre M. Hyacinthe Denis, le mari d'Honorine. Rien qu'à le voir et à l'entendre pendant une minute, on jugeait qu'il devait être pour quelque chose dans la mise de sa femme. C'était un grand garçon d'un blond fade, à lunettes bleues ; son habit à queue de morue et son pantalon noisette pouvaient rivaliser de prétention avec les falbalas et la plume d'Honorine. Son langage, ses manières étaient à l'avenant; il parlait avec pédanterie, choisissant les expressions les plus inintelligibles, et surtout assaisonnant de mythologie chacune de ses phrases, afin de paraître érudit et homme du monde; il était fils d'un ancien marchand de bœufs. Ces trois personnes, comme nous l'avons dit, causaient déjà depuis quelques instants, quand Agathe s'écria avec une innocente étourderie :

— Mais, ma chère Honorine, pourquoi n'ôtestu pas ton châle et ton chapeau? Par une

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chaleur pareille, je ne sais comment tu y tiens. En effet, de grosses gouttes de sueur perlaient sur le front de M™" Denis; peut-être eût-elle accepté la proposition de se débarrasser du poids qui l'écrasait, si son mari ne l'eût arrêtée du geste.

— Laissez, laissez, madame, dit-il d'un ton aigre-doux (son ton ordinaire lorsqu'il parlait à sa femme) ; il va venir beaucoup de personnes étrangères, et je tiens à ce que mon épouse ne le cède à aucune d'elles pour l'élégance.. . La parure est le complément de la beauté.-

Et cette maxime fut accompagnée d'un regard impérieux adressé à Honorine.

— Mais elle étouffe! reprit Agathe.

— Oh! ce n'est rien, ma sœur, dit timidement Honorine; je suis bien.

Agathe les examina avec étonnement l'un et l'autre. Hyacinthe reprit presque aussitôt, avec un sourire de protection et de pitié, en s'adressant à sa belle-sœur :

— Eh bien, et vous, Petite Pierre précieuse (c'est ainsi que M. Denis, qui avait la manie des sobriquets, appelait Agathe), ne comptez-vous pas bientôt allumer à votre tour le flambeau de l'hymen? Voyez comme Honorine, M"^ Denis, a de beaux ajustements !... Mais ne parlons pas de cela ; je ne veux pas m'enorgueillir devant vous des avantages dont la fortune aveugle a su me combler. Seulement, je dis que Jupiter tonnant (Guingret) a tort de vous tenir enfermée dans son obscur magasin, comme Danaë dans la tour d'Acrisius... Et si encore on n'avaitque cela à lui reprocher !

Agathe ne comprenait pas grand'chose à ce fatras; mais Honorine, un peu plus au fait des allégories mythologiques de son mari, ajouta avec bonté, en prenant la main de sa sœur :

— Hyacinthe a raison, ma pauvre Agathe ; notre père ne songe pas assez à toi, il te né.trlige cruellement pour son maudit jardin. Voilà encore une semaine entière qui s'est écoulée sans qu'il

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t'ait menée promener une seule fois... Oh! je lui parlerai, il ne faut pas qu'il fasse de toi une Cendrillon!

— Cendrillon ! répéta Hyacinthe avec un accent de dédain; en vérité, madame, vous vous servezparfois d'expressions bieninconvenantes...

— «Cendrillon» ou «Pierre précieuse», s'écria résolument la jeune demoiselle en riant, ça m'est égal, allez!... Maistu le trompes, ma chère Honorine, continua-t-elle en s'adressaat à sa sœur, si tu crois que je me trouve malheureuse. Papa est si bon! Quand il revient le soir à la maison, il a toujours quelque parole agréable à médire, et il m'apporte les plus beaux fruits du jardin.

— Et vous croyez, reprit Hyacinthe en fronçant le sourcil, que ces absences continuelles ne lui font pas négliger son commerce? Vous croyez que les présents de Flore et de Pomone ne lui font pas oublier les dons de Plutus?

— Si vous voulez dire par là, Hyacinthe, dit Agathe avec simplicité, que notre père néglige

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les affaires du commerce pour celles de ce jardin, vous avez bien un peu raison. Malgré ma bonne volonté, je ne puis pas toujours le suppléer; Grillot, le vieux commis, m'est complètement inutile pour la vente, et si notre père était présent, certainement il pourrait traiter certaines affaires que je suis obligée de laisser échapper... Ensuite, se hâta d'ajouter la bonne jeune fille, ce n'est peut-être pas sa faute non plus; le commerce va si mal, les chalands sont si exigeants! D'ailleurs, s'il n'était pas ici chaque jour, ce jardin ne rapporterait rien; il faut bien siirveiller nos intérêts. La semaine dernière encore, on nous a volé plus de cent feuilles de mûrier... Vous savez que notre père en sait le compte.

— En voilà encore une magnifique spéculation! s'écria M. Denis avec emportement; n'estce pas une "honte qu'un homme, ayant une famille honorable, descende ainsi, sans respect pour ceux qui le touchent, au rang d'un vil

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maraîcher? Mais, souvenez-vous de mes paroles : je vous ai dit bien souvent que le mûrier avait été fatal à Pyrame et Thisbé ; il ne sera pas moins fatal à M. Guingret, mon honoré beaupère, vous verrez !

— Calmez-vous, mon ami, lui dit sa femme; s'il vous entendait!

— Que m'importe? dit Hyacinthe en se posant majestueusement devant les deux sœurs; la justice et la raison parlent par ma bouche : je ne crains pas d'être écouté. Oui, la conduite et les actions de votre père ne sont pas telles que pourrait les désirer un homme de sens, et ce serait un service à lui rendre que de jeter bas ce maudit arbre. Si la chose dépendait de moi...

— Halte-là, monsieur mon gendre, dit une voix moqueuse derrière lui, pour ce qui est de touchera mon mûrier, cela vous est défendu.

M. Denis se retourna brusquement; Guingret

montait l'escaUer de la terrasse, une bêche à la

main.

Le digne marchand pouvait avoir de quarantecinq à cinquante ans; il était de taille moyenne, un peu maigre, mais robuste et musculeux. Son visage coloré, sanguin, annonçait une grande irascibilité; et, en effet, bien que Guingret fût la bonté même en temps ordinaire, sa bile s'échauffait facilement dans l'occasion. Il portait en ce moment un costume spécialement affecté à sa propriété du faubourg : une veste courte en étoffe jaunâtre, dont le soleil avait changé la couleur primitive, et un chapeau de grosse paille un peu endommagé en quelques endroits. Dans cet équipage, qui rappelait assez celui d'un colon américain, il allait et venait sans cesse, et jamais, dans ses promenades, il ne quittait la bêche qu'il tenait à la main, signe majestueux de sa puissance absolue sur les cent pieds carrés de terrain qu'il possédait.

Or, malgré sa vivacité ordinaire, Guingret ne paraissait pas disposé à prendre mal les paroles de son gendre. Il souriait même en arrivant sur

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la terrasse, et regardait ironiquement Denis, tout confus de le trouver là.

— Ah! c'est vous, Jupiter tonnant? dit enfin le gendre en cherchant à déguiser son trouble.

— Je m'appelle Guingret et non pas Jupiter tonnant, répliqua le bonhomme sans s'émouvoir; vous dites toujours des bêtises, mon gendre!

Ce mot qui, dans la bouche de Guingret, n'avait pas l'acception injurieuse qu'on y attache d'ordinaire, blessa profondément le vaniteux Denis. Il devint rouge de colère.

— Des bêtises! répéta- t-il; ah! je dis des bêtises, moi! eh bien, vous, monsieur, vous en faites!

Cette vive riposte pouvait irriter Guingret à son tour, et la querelle menaçait de s'envenimer. Les deux jeunes filles se rapprochèrent de leur père d'un air suppliant.

— Vous croyez, mon. gendre? dit-il avec calme; eh bien, veuillez m'en signaler quelques-

unes, je ne serais pas fâché d'avoir votre avis sur mes actions.

— D'abord, reprit Denis de plus en plus exaspéré par ce sàng-froid, vous rendez très malheureuse cette pauvre Agathe, qui reste seule chargée du soin de votre commerce, tandis que vous venez ici vous promener des journées entières...

— Est-ce qu'Agathe se plaint? demanda Guingret d'un ton plus sérieux en se tournant vers la plus jeune de ses filles.

— Ohl non, non, mon père, dit Agathe précipitamment, en allant l'embrasser.

— Vous voyez bien!

Mais Denis était un de ces hommes lâches qui, une fois en train^ ne s'arrêtent pas si vite, car ils ne sont pas sûrs de retrouver une autre fois le courage de parler.

— Elle n'osera pas en convenir, reprit-il, mais cela est, cela doit être... D'ailleurs, vous négligez vos aflaires, vous manquez des opérations ma-

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gnifîques pour dépenser le peu dont vous pouvez disposer dans cette misérable propriété...

— Est-ce que je ne vous ai pas payé exactement la dot promise à ma fille Honorine lorsque vous l'avez épousée?

— Mon père, dit Honorine affectueusement, excusez mon mari; il sait que vous vous êtes imposé les plus grands sacrifices pour mon établissement, et nous vous en avons la plus vive reconnaissance...

Guingret embrassa madame Denis comme il avait embrassé Agatbe. Le gendre était furieux, il fît un geste menaçant à sa femme.

— Elles n'avoueront pas ce qu'elles pensent, reprit-il ; cependant, monsieur, elles ne peuvent ignorer que le devoir d'un bon père est d'augmenter le plus possible la fortune de ses enfants...

— Et celle de ses gendres, n'est-ce pas?

— Enfin, monsieur, s'écria Denis à l'apogée de la colère, vous ne conservez pas la dignité que j'étais en droit d'attendre de vous. Quand

j'ai épousé votre fille, vous étiez marchand de draps, monsieur, vous étiez un négociant honorable, monsieur, et vous ne vendiez pas de feuilles de mûrier... et depuis que vous êtes marchand de feuilles de mûrier, à un liard la feuilJe, je rougis, monsieur, oui, je rougis d'être votre gendre! Je n'étais pas né pour cela, monsieur, et ma famille et la vôtre en rougissent! Vous nous déshonorez et... c'est indigne, monsieur!

En achevant ces mots, Hyacinthe se laissa tomber sur le siège de bois, épuisé par la. violence de son emportement. Guingret lui-même n'était pas tout à fait aussi impassible qu'il voulait le paraître. Cependant il avait bravement reçu la décharge, et il dit d'un ton contenu :

— ' Est-ce tout, monsieur mon gendre?

Denis fit un signe de la main pour exprimer qu'il n'avait plus rien à dire. Son courage s'en allait. Guingret s'avança vers lui.

— Mon père, mon père! s'écrièrent ses filles

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en s'interposant, car elles craignaient quelque catastrophe.

— Laissez-donc, enfants que vous êtes, dit le bonhomme avec ironie, me croyez-vous donc assez fou pour me fâcher des sornettes de M. Denis? Je n'ai qu'un mot à lui répondre : mes affaires privées ne le regardent pas, et, quoi qu'on puisse penser de ma conduite, je compte n'agir qu'à ma guise. Si ce qui se passe chez moi ne lui convient pas, il peut se dispenser d'y venir; je serai sans doute fâché de ne pas voir ma chère Honorine, mais je serai enchanté de ne plus le voir, lui... Oui, monsieur, si vous rougissez des moyens que j'emploie pour faire valoir mes propriétés, je rougis, moi, de vos ridicules et de vos impertinences. Vous êtes méchant, monsieur, je le sais, mais je ne vous crains pas. Quant aux mauvais desseins que vous semblez avoir contre mon mûrier, continua-t-il en s'animant et en élevant la voix, je vous pré-

viens que si vous étiez assez hardi pour exécuter vos menaces...

En ce moment, Guingret s'aperçut que plusieurs personnes étrangères venaient d'arriver sur la terrasse et avaient entendu ses dernières paroles. Les visiteurs s'étaient arrêtés à quelques pas, comme honteux de tomber ainsi au milieu d'une scène de famille. En se voyant découverts, ils s'approchèrent avec embarras, et un vieux monsieur qui, en raison de son âge et de son importance, (c'était un notairedu voisinage) semblait avoir sur eux une sorte d'autorité, s'écria d'un ton de concihation :

— Gomment! une dispute entre le beau-père et le gendre? Allons, messieurs, vous n'êtes pas raisonnables... Voyons, que la paix soit faite 1 je vous demande cette grâce au nom de ces dames, ajouta le galant notaire en se tournant vers deux ou trois femmes vieilles et laides qui raccompagnaient.

Denis avait, comme nous le savons, des pré-

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