‹ Le Murier blancChapitre 2 sur 8 · L.l FAMILLE GUINGRET o · texte numérisé non relu

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Cependant, ce fut vainement qu'on arracha les fleurs des plates-bandes pour former du jardin entier quatre grands carrés, l'un de choux, Tautre d'artichauts^ le troisième de^ haricots, et le quatrième, enfin, de pois verts, avec des bordures utilitaires de ciboule et d'oseille ; ce fut vainement qu'on fit vendre au marché les fruits que produisaient les arbres du clos, et que Guingret gardait comme le dragon gardait les pommes d'or des Hespérides. Les moineaux, les chenilles et le jardinier mangeaient le plus net du revenu du jardin, et, après une année de possession, l'honnête marchand fut forcé de convenir avec lui-même, sinon avec les autres, qu'il avait fait, en achetant cette petite borderie, une mauvaise spéculation.

Le jardin contenait pourtant un trésor, dont la valeur ne tarda pas à se révéler ; ce trésor, auquel Guingretdut sa célébrité, était un mûrier blanc. Un des prédécesseurs du digne marchand de draps avait planté cet arbre bienheureux dans

la prosaïque et naïve intention de récolter des mûres quand le mûrier aurait grandi ; or, le mûrier avait grandi, et, en raison de la rigueur du climat, n'avait jamais produit de mûres mangeables. Aussi avait-on été sur le point de le couper et de le jeter au feu, suivant le précepte de l'Evangile à l'égard des arbres qui ne produisent pas de bons fruits. Mais il arriva, une certaine année, qu'il fut de mode, dans la bonne ville d'Orléans, d'élever chez soi des vers à soie, mode aujourd'hui si répandue dans toute la France. En temps de guerre, la partie paisible d'une nation tourne volontiers au pastoral ; la population d'Orléans, afin de faire diversion aux bulletins de victoires, se prit d'une belle admiration pour ces humbles insectes, auxquels le luxe doit tant de merveilles et dont l'existence offre tant de phases intéressantes.

On sait que les vers à soie se nourrissent exclusivement de feuilles de mûrier ; lorsque cette fureur entomologique soufÛa sur la ville que dé*-

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fendit Jeanne d'Arc, les arbres de cette espèce étaient excessivement rares aux environs ; quelques pépiniéristes seulement avaient des mûriers, mais jeunes et aussi avares de feuilles que de fruits. Ces ressources furent bientôt épuisées; avant la fin de la' saison, les mûriers des pépiniéristes étaient dénués de verdure ; on avait coupé jusqu'aux bourgeons ; les vers à soie de la ville étaient menacés de mort par famine.

Au moment où la consternation régnait dansle chef-lieu du Loiret, où les nourrisseurs de tous genres, femmes, enfants, curieux, voyaient avec tristesse leurs chers élèves, faibles et affamés, s'agiter sur leurs dernières feuilles desséchées, on apprit tout à coup que, dans le faubourg d'Olivet, il y avait un mûrier immense, haut comme le plus haut des ormes de la promenade publique. Cette nouvelle produisit, dans un certain monde, autant de bruit qu'eût pu faire un événement politique ; on s'agita, on s'informa, et on apprit enfin que Guingret était le propriétaire de

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l'arbre prédestiné. On se porta en foule à son magasin, on sollicita, on cajola, on fit des offres réelles, et ce fut au milieu de ce concours de demandeurs que Guingret proclama un tarif inexorable d'un liard chaque feuille de mûrier.

Gomme il est facile de le penser, on jeta les hauts cris ; ce prix était exorbitant. Mais que faire ? Fallait-il donc laisser périr ces pauvres petites bêtes qui avaient déjà coûté tant de soins et d'inquiétudes à leurs maîtres ? Fallait-il renoncer à l'espoir de posséder un écheveau de soie qu'on aurait vu fabriquer sous ses propres yeux? Bref, le tarif de Guingret fut accepté, et l'abondance revint pour les vers à soie opulents : le? pauvres, les vers à soie d'enfants et de bourgeois avares, périrent; mais cela ne regardait pas Guingret : ce n'était pas pour ceux-là qu'on avait planté son mûrier!

A partir de ce moment, le jardin du marchand de draps acquit un renom merveilleux. Du matin au soir il se présentait, pendant la saison des

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vers à soie, une foule de chalands de lout âge et de tout sexe, pour assister à la distribution de feuilles qui se faisait par le ministère de Poitevin, le jardinier, et sous la surveillance immédiate de Guingret. Bientôt la célébrité qui s'attachait au jardin s'étendit au propriétaire ; le nom de Guingret fut aussi connu de ses concitoyens que celui de Jeanne d'Arc elle-même. Il était devenu presque un homme public, comme son mûrier était devenu un monument public. 11 avait le droit de traverser la ville avec un artichaut monstre à la main, sans que personne fût tenté de gloser sur son compte. Lorsqu'on le voyait s'acheminer gravement, le soir et le matin, vers le faubourg d'Olivet, avec sa casquette de loutre, sa longue redingote brune et son pantalon de nankin, les passants se le montraient les uns aux autres, en disant avec une sorte de respect :

— Voilà M. Guingret qui va à son jardin!

Guingret se rendant à son jardin était, à cette époque, une des curiosités d'Orléans.

Tous les dimanches, le magasin de Guingret. Hait rigoureusement fermé ; ces jours-là, le digne marchand et sa famille étaient «au jardin », d'où ils ne revenaient que lelundimatin ; il fallait que les pratiques s'arrangeassent en conséquence. On passait le temps à jouer aux quilles sur une terrasse qui longeait le faubourg, et se montrer sur e^tte terrasse était un avantage fort recherché. Le soir, il y avait un souper de famille. A la vérité, ce souper ne se composait d'ordinaire que d'un morceau de porc froid, d'œufs durs et de salade, sans compter le fromage indigène et le vin du crû ; mais tout frugal que fût ce repas, il empruntait du prix à la difficulté qu'on éprouvait à s'y faire admettre. Aussi d'honnêtes bour-geois, qui, n'ayant point de jardin à eux, n'étaient pas fâchés de profiter du bien-être de leur voisin sans en avoir les charges, briguaient-ils l'honneur insigne d'être admis à la villa Guingret. Ces dimanches étaient des jours de bonheur pour Agathe, la fille cadette de Guingret. Pen-

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dant la semaine, elle ne quittait pas le comptoir paternel et ne connaissait d'autres plaisirs que ces plaisirs hebdomadaires. D'ailleurs, c'était les seuls moments qu'elle pût passer près de sa sœur et de son beau-frère, qui assistaient habituellement à ces réunions, et Agathe et Honorine, quoique séparées, avaient toujours conservé Tune pour l'autre la plus tendre affection.

Or, le jour de la Pentecôte 1810, il devait y avoir réception solennelle au jardin. Le temps était magnifique ; le ban et l'arrière-ban des habitués avaient été convoqués pour ce jour-là et pour le lendemain, car Guingret et sa fille ne devaient retourner à la ville que le lundi soir. Dès le matin, on avait vu arriver à l'habitation la bonne et le jardinier, chargés chacun d'un énorme panier rempli de provisions; on avait mis à réquisition les fromages de deux ou trois ménagères du voisinage ; ces préparatifs extraordinaires annonçaient suffisamment que depuis

longtemps la borderie n'aurait vu un si grand nombre d'hôtes.

Cependant, vers les deux heures, au moment le plus chaud de la journée, il n'y avait encore que trois personnes sur la terrasse; c'était les deux filles et le gendre du propriétaire. Assis sur des bancs de bois peints en vert, à l'ombre de quatre tilleuls qui formaient la voûte, ils attendaient, en causant tranquillement, l'arrivée des invités. De cette terrasse, à laquelle on arrivait par quatre marches en pierre, on voyait devant soi rentrée principale de la petite maison bourgeoise, dont le salon était de plain-pied avec elle ; à droite s'étendait le jardin avec ses murailles blanches, ses quatre carreaux uniformes de légumes et son mûrier gigantesque qui dominait les arbres rabougris du clos voisin. En vérité, quand on songeait à la grande réputation locale qui s'attachait à tout cela, on pouvait bien dire que cela n'en valait pas la peine.

Les deux sœurs se ressemblaient beaucoup ;

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