‹ Le Murier blancChapitre 5 sur 8 · L AVALANCHE · texte numérisé non relu

L AVALANCHE

Guillaume Garlotto, comme on a pu le voir^ n'était pas radicalement mauvais. Ses erreurs, ses crimes même tenaient surtout au milieu social où il avait vécu jusque-là. A Paris, dans une sphère d'oisiveté, de luxe et de vices, le Savoyard perverti eût été exposé peut-être aux rechutes coupables ; mais à Lans-le-Bourg, dans les gorges du Genis, au milieu de ces souvenirs d'enfance, de ces montagnards pauvres, ignorants, demi-nus, à côté de ce frère si simple et si grand à la fois, une révolution pouvait s'opérer

dans ses idées et dans sa conduite. Il ne fallait donc pas désespérer de lui si, au moment où son âme, naturellement droite, livrait, bataille à des habitudes mauvaises, une terrible révélation ne venait le rejeter violemment dans le mal.

C'était sans doute la possibilité d'une telle conversion qui avait décidé Gaétan à garder le silence sur les aveux du docteur, si toutefois le docteur avait fait des aveux, car rien encore ne confirmait positivement les soupçons de Guillaume. Les manières du chasseur étaient affectueuses, quoique réservées. Jamais d'aigreur dans ses paroles, jamais d'allusion à un passé funeste. Son frère lui tenait compte de celte discrétion, et par un consentement tacite, ils ne se questionnaient jamais l'un l'autre sur leurs espérances ou leurs craintes. Cependant, ils voyaient approcher avec un intérêt égal le jour prescrit pour le retour du docteur. Guillaume devenait sombre, inquiet, Gaétan mystérieux, observateur.

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Les deux Carlotto passèrent ainsi les premiers temps de leur réunion. Guillaume n'avait pas encore choisi d'occupation fixe. Une carabine sur l'épaule, il suivait Gaétan dans ses excursions et essayait de surprendre les chamois, sur les rochers, tandis que son frère s'occupait de tendre ses trappes autour des tanières à marmottes.

— A quoi te sert cette arme ? disait Gaëtan avec un sourire soupçonneux quand il le voyait revenir toujours le carnier vide.

— J'exerce mes forces, répondit Guillaume ; je veux pouvoir te remplacer au besoin.

Cependant les quinze jours fixés par le voyageur s'écoulèrent. On était au commencement de novembre, et l'hiver est précoce au mont Cenis ; la neige couvrait déjà la montagne tout entière ; . le passage devenait de jour en jour plus difficile.

— Il aura pris le chemin du Simplon, se disait le guide à lui-même : il m'avait pourtant bien promis de revenir de ce côté!

— Il ne reviendra pas! pensait Guillaume, dont le cœur battait de joie à cette idée.

Alors, la barrière invisible qui existait entre les deux frères s'abaissa peu à peu. Us commencèrent à se regarder moins et à se parler davantage; quelquefois ils se serraient la main et souriaient sans aucun motif apparent. Guillaume, dans les premiers jours de son arrivée, avait semblé fuir la société des gens du village ; il se rapprocha d'eux, et parvint à se concilier rapidement leur affection par sa douceur et son affabilité. A mesure que le temps s'écoulait, la confiance augmentait entre les deux Garlotto ; leur sommeil était plus plaisible, leurs fronts étaient plus sereins.

Le vingt-cinquième jour environ après le départ du docteur, un brouillard humide se répandait sur le Cenis. Une neige abondante était tombée pendant la nuit, et un vent tiède soufflait par rafales. La surface blanche de la montagne et les teintes pâles du brouillard se confondaient si

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bien que, dans un horizon rapproché, il était impossible de reconnaître la hgne de démarcation entre la terre et le ciel. Quelques troupeaux d'oiseaux noirs et voraces, fouettant l'air de leurs ailes pesantes, poussaient des cris rauques et lugubres. Çà et là, au miheu de cette mer phosphorescente de vapeurs , des vapeurs plus épaisses se glissaient lentement et assombrissaient l'atmosphère.

Le matin, quand Gaétan parut sur le seuil de la porte, il jeta un regard exercé autour de lui:

— Guillaume, dit-il gaiement, voilà un bon temps pour la chasse aux marmottes. L'air est doux ; elles sortiront de leurs terriers... Cependant, ajouta-t-il en hochant la tête, il y aura sûrement des avalanches dans la journée... ne nous écartons pas trop de la maison !

Il prit le sac de cuir où il enfermait son gibier; Guillaume s'empara de la carabine, et, munis de

.provisions pour la journée, ils commencèrent à gravir la montagne.

Bientôt ils arrivèrent au versant de la Ramasse ; c'était là qu'autrefois de hardis voyageurs, s'abandonnant sur la pente du terrain, dans un fragile traîneau dirigé par un seul homme, parcouraient en quelques minutes l'espace compris entre la Grand'Groix, point culminant du Genis> et Lans-le-Bourg, c'est-à-dire plusieurs lieues perpendiculaires. Cet endroit, près duquel passe la route, était bien connu de Gaétan, à cause des terriers dont il est rempli. Gomme les deux frères s'en approchaient, un sifflement aigu, rapide, se fit entendre à quelque distance.

— Bon ! la sentinelle des marmottes vient de donner Talarme, dit Gaétan en s'arrètant tout à coup; je savais bien que ce temps les ferait sortir, les frileuses! Sûrementje vais trouver dans mes trappes de quoi contenter ce pauvre petit Paolo, qui a tant pleuré en voyant partir les autres... Je n'aime pourtant pas ce brouillard,

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ajouta-t-i) en cherchant à percer du regard la masse des vapeurs accumulées autour de lui ; il y a au-dessus dé la Ramasse un amas de neige qui pourra nous jouer un mauvais tour... Frère, ne me quitte pas ; certainement d'ici à une heure une avalanche tombera de ce côté.

— Tu crois, Gaétan? Mais alors il y a du danger pour les voyageurs, qui se trouvent sur la route 1

— Oh ! par un temps pareil, personne n'aura osé traverser la montagne ; des Français seuls seraient assez téméraires...

— Eh bien, dit Guillaume, je vais commencer mon apprentissage de guide en montant là-bas sur le rocher Rouge, et si je vois du danger pour les voyageurs, je courrai à leur secours. D'ailleurs, je pourrai, à défaut de chamois, tirer quelque lagopède pour notre souper ; je ne suis pas aussi maladroit que tu le penses.

Gaétan se contenta de lui montrer le versant couvert de neige en répétant :

— Veille de ce côté.

Ils se séparèrent ; Guillaume descendit rapidement vers le grand chemin en préparant sa carabine, et Gaétan s'engagea au milieu des rochers.

— Pauvre Guillaume ! murmurait-il, il n'aime guère à s'éloigner de la route, lui! Ses pieds ne sont pas encore endurcis aux aspérités du roc et de la glace ! Il est décidément plein de bonne volonté ; et moi qui le croyais capable... Maudit voyageur ! qu'avais-je besoin de ses confidences !

Il marchait avec vitesse, comme pour échapper à une pensée pénible, et il arriva bientôt à l'endroit où il avait tendu ses trappes la veille. Deux marmottes frétillaient dans les pièges à demi couverts de mousse.

— Voilà qui est bien, dit-il en regardant sa proie.

Il tira de son sac deux petites muselières pour ses captives.

— De belles bêtes, ma foi ! ajouta-t-iJ en les

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examinant avec admiration ; elles ont déjà leurs fourrures d'hiver... Allons, Paolo sera bien heureux I II pourra partir dans quelques jours avec les enfants de Termignon, qui se rendent aussi à Paris ; et, dans six mois, il rapportera quelques écus à sa pauvre mère... car il reviendra, lui; il ne restera pas dans la grande ville, il ne sera pas riche et savant... Il n'ira pas en prison I Il s'interrompit de nouveau avec impatience : — Cette idée ne me quittera donc pas ? eh bien! quand Guillaume aurait été en prison? N'a-t-on pas voulu m'y conduire, moi, lorsque j'étais petit ramoneur à Paris, un soir que, mourant de faim et de froid, j'étais tombé près d'une borne sans pouvoir regagner ma demeure ? Peutêtre en était-il de même de Guillaume; après tout, le docteur n'a pu affirmer positivement que ce fût pour... un crime. Il paraissait avoir peur, le docteur... A son retour, il devait me donner des renseignements positif»?, et il ne revient pas I... Il s'est trompé... oui, il s'est trompé.

Il soupira et se mit à museler les deux marmottes, qui résistaient de tout leur pouvoir. Il était encore occupé de ce soin, quand un bruit sourd et lointain se fit entendre comme le grondement du tonnerre. Gaétan tressaillit, laissa tomber ses captives, et se blottit avec rapidité sous une rocbe voisine.

On ne 'pouvait encore rien distinguer à travers le brouillard, mais la montagne tremblait sous des coups répétés, comme une immense enclume sous le marteau jd'un géant. Le bruit se rapprochait de plus en plus au-dessus de la^tête du Savoyard Jl'air refoulé avec violence. emportait avec lui de grands lambeaux de nuages. Enfin une masse de jieige roula en ^bondissant vers la vallée, à quelque distance du] chasseur, laissant après elle une longue -traînée y^lanche. Puis le tremblement de terre s'arrêta, le craquement des sapins et des rhododendrons arrachés par l'avalanche, le^,fracas ^ des [rochers emportés pêlemêle, cessèrent tout à coup, pour faire place

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