L EXPIATION
— Il t'avait appris que dans des villes j'avais été emprisonné, déshonoré, flétri... il avait raison, car c'était vrai. Mais tu doutais encore, toi ; tu n'avaispasvoulu me condamner sans preuves, et les preuves existaient... Ces preuves, cet homme venait te les apporter... Je te connais... tu n'aurais pu maîtriser ton indignation, tu m'aurais chassé^ tu aurais divulgué ma honte, et le nom de Garlotto eût été entaché d'infamie pour toujours...
Aucune émotion ne se trahit sur le visage du chasseur; il voulut se lever en demandant d'une voix sombre :
— Est-ce tout?
— Patience! comme tu l'as dit, je suis jugé, condamné, et par ma conscience avant toi... Si je n'avais voulu mourir, t'aurais-je attendu ?
Il reprit d'un ton grave et accentué :
— S'il s'était agi de moi seul, Gaétan, de moi, qui, après une vie criminelle, venais cacher ma honte dans ces solitudes, de moi qui mettais mes
fautes sous la sauvegarde de ta réputation pure et sans tache, je te le jure, cet homme aurait vécu. J'ai horreur du sang : quand j'ai vu ce malheureux au bout de ma carabine, j'ai senti mon cœur se glacer... Mais sais-tu ce que le docteur allait t'apprendre?sai5-tuce qui demain aurait été la nouvelle de tout le pays?
Il ouvrit la lettre trouvée dans les poches de
la victime; il s'en échappa une petite plante
desséchée. Guillaume sourit avec amertume à la
vue du frivole dépôt confié par le botaniste à ce
papier fatal.
— Cette lettre, reprit-il, est du directeur de la prison où j'ai souffert si longtemps. Elle apprend au docteur que je me suis évadé avant l'expiration de ma peine ; que depuis cette évasion, au lieu d'être corrigé par les terribles châtiments de la justicehumaine,j'aiété accusé de nouveaux
vols, de nouveaux méfaits...
Gaétan se recula avec horreur.
— Oh! frère, pardonne-moi! s'écria Guillaume
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dans un sombre désespoir; si tu savais les larmes que j'ai versées, les mortelles angoisses que j'ai éprouvées dans mon cachot! La pensée de mon pays, de mon enfance, de ma famille s'était réveillée dans mon cœur ; Tair de la prison m'étoufTait. Pour la liberté, pour le bonheur de te revoir un seul instant, j'aurais donné mon salut éternel!' Quand j'eus échappé à la captivité, je me trouvai de nouveau sans secours, sans appui, traqué comme une bête fauve, obligé de me cacher à tous les yeux. Il me fallait pourtant les moyens de venir jusqu'ici, d'afficher même un reste d'opulence, car je rougissais, moi qu'on croyait riche et considéré, de reparaître en mendiant dans mon pays natal !... Je prêtai l'oreille aux coupables conseils de quelques misérables ; de faux papiers, des vols dont je ne profitai pas...
La voix de Guillaume s'éteignit dans les sanglots. Le chasseur conservait sa morne impassi*bilité sans regarder son frère.
— Tu sais maintenant la vérité, repri' Gaillaume ; en retrouvant chez toi le docteur D..., j'ai frémi. Il fallait assurer mon secret à tout prix ; j'ai supplié, j'ai menacé; rien n'a réussi auprès de lui, il croyait remplir un devoir d'honnête homme en m'arrachant le masque ... Un moment je me suis cru sauvé ; mon accusateur ne revenait pas ; je me suis laissé aller à l'espérance d'une viedouce et tranquille ; j'avais co;içu de si beaux projets pour l'avenir I... Aussi, tout à l'heure, juge de mon effroi quaad je l'ai vu apparaître sur la route, se dirigeant vers le village !... Je me suis approché de lui pour le supplier encore... L'imprudent! il m'a parlé des preuvesqu'il apportait, de l'usage qu'il en voulait faire... Alors j'ai vu d'un coup d'œil ta douleur et ta honte, a loi, que nos pauvres compatriotes appellent le roi de la montagae ; j'ai résolu, quoi qu'il en coûtât, 'de te conserver l'honneur. J'ai regardé le voyageur, il était sans défiance, il menaçait encore... Ma carabine était sur mon
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épaule, Tavalanche grondait, tout me poussait... personne ne pourra plus te faire rougir!
— As-tu fini? demanda Gaétan.
— Oui.
Le chasseur se leva et regarda son frère avec des yeux étincelants.
— Et tu crois te sauver en feignant la générosité ? Tu crois exciter ma pitié en me rendant complice de ton crime?
— Tu ne m'as donc pas compris? dit Guillaume.
Il prit la lettre, la déchira et en avala les morceaux. Puis il s'avança vers Tabîme où le corps du docteur et celui de sa monture avaient été engloutispêle-mèleaveclesdébrisde l'avalanche. Il en sonda avec calme les imm.enses profondeurs:
— Maintenant que ton secret est assuré, c'est mon tour, reprit-il ; demain, quand on trouvera au fond du gouffre tous ces cadavres, on dira en me reconnaissant: (( Voilà un véritable enfant
du pays; il est mort aux côtés du voyageur qu'il guidait dans la montagne, » et on louera Gaétan Carlotto dans la personne de son frère.
Une lutte violente semblait avoir* lieu dans l'âme de Gaétan; il restait debout, immobile, appuyé sur le canon de sa carabine, lesyeux tournés vers la terre.
— Je ne te demande pas de me serrer la main avant que je meure, ajouta Guillaume à voix basse, je ne mérite pas cette faveur... je ne te demande même pas de prier pour moi... mais, au nom de notre mère, ne me maudis pas quand j'aurai rejoint ma victime !
Gaétan tressaillit tout à coup, son visage s'enflamma, ses yeux brillèrent ; il franchit d'un bond l'espace qui le séparait de Guillaume, le prit dans ses bras et s'écria d'une voix solennelle :
— Frère, tu ne me vaincras pas en générosité; tu t'es fait assassin pour sauver mon nom et celui de notre père, eh bien, moi, je te presserai sur
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mon cœur, tout couvert que tu es encore du sang innocent I
Us se tinrent un moment embrassés. Enfin Gaétan se dégagea de ces étreintes convulsive?^ se couvrit le visage avec la main, et prononça d'une- voix étouffée ce seul mot :
— Va !
Guillaume s'avança de nouveau vers le gouffre, mais cette fois il tremblait. Cet embrassement avait réveillé en lui l'instinct de la vie. Il portait ses regards tantôt vers son frère, tantôt vers les pointes aiguës des rocs et des glaçons qui remplissaient la gorge ténébreuse où palpitait encore un cadavre.
— Faut-il donc que je meure? murmura-t-il. Tout à l'heure mon parti était pris; maintenant... j'ai peur. Frère, nous pourrions être si heureux /
Il attendit une réponse : la large poitrine du chasseur était soulevée Tpar des sanglots. Mais
Gaétan, sans se retourner, répéta ce mot fatal, qui s'échappa péniblement de ses lèvres :
-Ya!
Guillaume était sur le bord du précipice,
— Frère, fdit-il, adieu!... Tu nous couvriras de neige.
Il attendit encore un moment. Gaétan ne le regardait pas, Gaétan restait immobile et muet comme un bloc de granit. Un cri se fit entendre, un bruit sourd retentit dans l'abîme.
Quand Gaétan releva la tète, il était seul.
Il se jeta à genoux et regarda le ciel.
Peu de temps [après, Gaétan Carlotto périt en s'exposant à des dangers presque inévitables pour sauver des voyageurs. En mourant, il pensa sans doute que son malheur était une expiation du crime de son frère. Leur mémoire à tous les deux est en grande vénération chez [les montagnards du Cenis. Lorsqu'une bande ;de jeunes émigrants va partir pour Paris, on cite aux pauvres enfants les deux Carlotto pour modèles; on
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vante également leur probité, leur dévouement, leur attachement au pays: peu s'en faut même que Guillaume, dans l'opinion de ses compatriotes, ne soit supérieur à son frère...
En Savoie, comme partout, c'est ainsi que juge souvent l'opinion publique !