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I. Hypothèse de la non-individualité

Depuis Santorini et Albinus, la plupart des anatomistes ont considéré l’orbiculaire comme constitué par la terminaison des fibres diversement entrelacées des muscles dilatateurs de la fente buccale. Mais tandis que pour les uns (Santorini, Cruveilhier) le muscle buccinateur est seul en continuité directe avec le muscle orbiculaire, pour les autres, au contraire (Albinus, Langer, Aeby) plusieurs des muscles radiés contribuent à sa formation.

Toutes ces hypothèses s’appuient sur l’examen anatomique ou histologique, sur des considérations physiologiques et enfin sur des preuves tirées de l’anatomie comparée ; et c’est & ces différents points de vue que nous avons à les étudier.

Preuves anatomiques. — C’est Santorini qui, le premier (1), a cherché à, établir la connexion intime qui unit les fibres de l’orbieulaire à celles du buccinateur. Après avoir étudié avec soin et précision l’aspect et la direction de ces fibres, qu’il décrit sous la forme d’arcades allant d’un angle de la bouche à l’autre et s’entrecroisant à ce niveau, il ajoute : « Bien que la plupart des anatomistes considèrent les fibres musculaires qui entrent dans la constitution des lèvres comme un muscle orbiculaire ou un sphincter, je dis cependant que ce muscle est double... Les fibres de la lèvre supérieure se continuent avec la partie inférieure du buccinateur et celles de la lèvre inférieure avec la partie supérieure de ce muscle après s’être entrecroisées au niveau des commissures ».

Depuis Santorini, la plupart des anatomistes (Sabatier, Cloquet, Blandin, etc.) ont admis et reproduit cette continuité et cet entrecroisement des fibres du buccinateur et de l’orbiculaire. Pour tous ces auteurs, les fibres du buccinateur parties à leur divers points d’insertion convergent en avant vers la commissure des lèvres en suivant trois directions distinctes : les moyennes, celles qui viennent de l’aponévrose büccinato-pharyngienne, marchent horizontalement vers la commissure et s’y terminent sur le derme de la membrane muqueuse; les supérieures sont obliques en bas et, arrivées à, la commissure, elles se portent dans le bord libre de la lèvre inférieure; les inférieures sont obliques en haut et, parvenues à la commissure, elles se croisent avec les précédentes pour se jeter dans la lèvre inférieure.

Pour Cruveilhier, le muscle buccinateur et le muscle orbiculaire ne constituent à proprement parler qu'un seul et même muscle, le buccinato-labial. « Pour avoir, dit-il, une idée exacte de la manière dont ces muscles se continuent l’un avec l’autre, il faut les étudier par leur face postérieure. On voit alors qu’arrivés à la commissure des lèvres, les faisceaux du buccinateur s’entrecroisent pour la plupart d’entre eux, que par suite de cet entrecroisement le labial supérieur est constitué en grande partie par les faisceaux inférieurs du buccinateur et le labial inférieur par ses faisceaux supérieurs » (1).

Lusehka (2) admet de même que le sphincter buccal est formé par les fibres du buccinateur : les faisceaux supérieurs vont dans la lèvre inférieure, les inférieurs dans la lèvre supérieure, tandis que quelques faisceaux seulement se terminent dans la muqueuse de l’angle buccal. Quain (3), tout en acceptant la théorie de la continuation avec le buccinateur, donne de la direction des fibres de ce muscle une description toute différente; les fibres qui sont sur le milieu du muscle s’entrecroisent, celles d’en haut passant dans la lèvre inférieure et celles d’en bas dans la lèvre supérieure, mais les plus élevées et les plus basses vont directement dans la lèvre correspondante sans décussation.

Preuves physiologiques. — La continuité des fibres du buccinateur avec celles de l’orbiculaire est, d’après Cruveilhier, parfaitement établie par les. expériences électro-physiologiques. « Lorsque l’excitateur est placé dans la cavité buccale et appliqué contre les fibres supérieures du buccinateur, le labial inférieur est tendu ; là même chose a lieu lorsque l’excitateur

est appliqué contre les fibres inférieures du même muscle. Or, si d’une part la continuité des fibres de l’orbieulaire avec le buccinateur et celle des deux moitiés de l’orbiculaire entre elles sont bien démontrées, et si, d’autre part, il est également bien démontré 1" que le buccinateur est l’antagoniste de l’orbiculaire des lèvres, 2° que sous l’influence électrique les quatre parties de l’orbiculaire peuvent se contracter d’une manière indépendante souvent opposée, ne s’ensuit-il pas que l’antagonisme d’action n’exclut pas la continuité des fibres musculaires?

» Remarquons, d’ailleurs, que pour les muscles de la face, le mot antagonisme n’a pas la même acception que pour les muscles des membres. Aux membres, deux muscles sont dits antagonistes, quand, placés l’un en avant et l’autre en arrière, ils déterminent des mouvements en sens opposé, la flexion et l’extension, l’adduction et l’abduction. A la face deux muscles sont dits antagonistes lorsque, placés bout à bout, ils produisent l’un un mouvement de haut en bas, l’autre un mouvement de bas en haut. Or, ce double mouvement peut être produit par le même muscle, il suffit de l’interversion des points fixes et des points mobiles. Ainsi le frontal est élévateur de la région intersourcilière, parcequ’il prend son point fixe sur l’aponévrose épicrânienne; le pyramidal est abaisseur de la même région intersourcilière parcequ’il prend son point d’insertion fixe en bas ; ainsi le canin et le triangulaire. Le buccinateur est dilatateur de la bouche, parcequ’il prend son point fixe à ses insertions maxillaires; le labial est constricteur parcequ’il prend son point fixe sur la ligne médiane vers laquelle les deux moitiés de chaque labial et le buccinateur sont attirés. L’étude de la distribution des nerfs dans ces muscles devra expliquer pourquoi cette indépendance de contraction des diverses portions du même muscle, car la Volonté comme

l’électricité n’agit sur les fibres musculaires que par les fiiets nerveux correspondants » (1).

Cette opinion de Cru veilhier sur la constitution et les fonctions du muscle orbiculaire est corroborée par les assertions de Luschka qui, comparant les deux orifices buccal et anal, en établit les différences et considère le buccinateur comme l’analogue du releveur de l’anus. « Entré autres différences entre les deux 1 ouvertures opposées du canal alimentaire, il faut remarquer que l’orifice buccal ne possède pas un sphincter, propre et indépendant, mais qu’il possède seulement des faisceaux comparables aux faisceaux entrecroisés du releveur de l’anus.' C’est en effet à ce dernier muscle (releveur anal) que correspond le buccinateur dont les fibres s’entrecroisant à 1’anglè de la bouche vont de chaque côté dans la lèvre supérieuréet dans la lèvre inférieure.

Ce n’est pas seulement par sa constitution morphologique que le muscle de la trompette a une double signification, en ce sens qu’il représentele corps des lèvres et de la joue, ce qui l’a fait appeler par Cruveilhier muscle buccinato-labial, mais il a aussi une. double action physiologique.

Tandis, en.;effet, que ces fibres qui se répandent dans les lèvres ont la signification d’un sphincter de l’orifice buccal, sa partie buccale peut rétrécir le vestibule dilaté et en expulser le contenu * gazeux ou liquide. Il nous apparaît donc comme l’équivalent du releveur de l’anus » (2).

De même, dans l’Encyclopédie anatomique, Theile, admet parfaitement que les fibres de.l’orbicularre, quoique provenant de plusieurs muscles de. la face, n’en peuvent pas moins se contracter, indépendamment d’eux.

Preuves tirées ie l’anatomie comparée. — Gegenbaur (1) considère aussi le muscle orbiculaire comme formé par les fibres du buccinateur qui, après s’être entrecroisées à l’angle de la bouche, pénètrent dans chaque lèvre en se réunissant aux faisceaux labiaux du triangulaire et du canin.

D’après cet auteur, les muscles de la bouche, dont les uns présentent une disposition radiée et les autres une disposition en apparence circulaire, sont répartis en plusieurs couches qui interviennent dans la constitution de la musculature des lèvres. Us appartiennent les uns au peaucier, les autres à. la couche profonde du muscle cutané primitif. C'est de cette couche profonde que les faisceaux du buccinateur et de l’orbiculaire tirent leur origine; ils dérivent donc tous deux d’une disposition primitive dans laquelle le sphincter de la bouche n’était qu’un prolongement jusqu’à l’orifice.buccal de la couche profonde de ce muscle sous-cutané.

.Cette hypothèse, émise pour la première fois par Albinus, a été reprise depuis et acceptée par Langer, par Henke et par Aeby, et elle est aujourd’hui communément admise en Allemagne. D’après ces auteurs, qui s’appuient sur des faits exactement observés et précis, le muscle orbiculaire est formé non seulement par le buccinateur mais encore par le triangulaire et le canin.

Preuves anatomiques. —■ Albinus (2) considère le muscle orbiculaire comme un simple prolongement, une dépendance de tous les muscles de la face qui se rendent aux commissures.

« L’orbiculaire des lèvres, déclare cet anatomiste, semble au premier aspect entourer l'orifice buccal sous la forme d'un cercle sans commencement ni fin. Mais en réalité il n’est que la continuation, du moins presque en totalité, des buccinateurs des triangulaires, des canins, des zygomatiques. La portion interne de ce muscle est formée par les buccinateurs ainsi qu'une portion des grands zygomatiques. Sa portion principale est constituée dans la lèvre supérieure par les triangulaires, dans la lèvre inférieure par les canins. La partie inférieure du buccinateur, unie à une partie du triangulaire, monte vers l'angle de la bouche et se rend dans la lèvre supérieure; de même la partie supérieure du buccinateur, unie à une portion du zygomatique et du canin, descend vers l’angle de la bouche et se rend après avoir croisé les fibres précédentes dans la lèvre inférieure >.

Cette hypothèse d’Albinus vient d’être récemment reprise et confirmée en partie : 1° par Henke (1) qui, à l’aide de l’observation macroscopique, a reconnu l’assimilation du triangulaire inférieur avec le canin ou triangulaire supérieur et décrit l’entrecroisement de ces muscles à l’angle des lèvres ; 2° par Aeby qui affirme, comme Henke, que l’orbiculaire des lèvres esten continuité directe avec les muscles buccinateurs, triangu-

Preuves histologiques. — Aeby (2) déclare que le scalpel étant impuissant à trancher les questions de la structure des lèvres, il est nécessaire d’avoir recours à l’étude des coupes histologiques en série pratiquées sur des nouveau-nés. Les recherches entreprises par Aeby, pour savoir si les fibres des

différents muscles .qui convergent .à. l’angle,de la bouche restent distinctes et isolées ,ou bien se continuent sans interruption les unes dans les autres, aboutissent aux conclusions suivantes :

1» Le risorius et le zygomatique se terminent à l’angle même des lèvres et ne se,prolongent pas au delà;

2“ Les triangulaires supérieur (canin) et inférieur et le buccinateur s(entrecroisent.à,ce niveau.sans interruption! de leurs fibres. Après cet entrecroisement, leurs fibres vont, constituer l’.orbiculaire, à savoir : le triangulaire inférieur, et la partie voisine du buccinateur pour la,lèvre supérieure, le triangulaire supérieur et la partie voisine, du buccinateur pour la lèvre inférieure. Il n’y a pas d’anneau musculaire, fermé au niveau des commissures. , .

L’entrecroisement près de la commissure se fait de la façon suivante : tout à fait en dedans s’entrecroisent les triangulaires supérieur et inférieur, ramassés, en cylindres, plats; ce point est marqué par une nodosité, ferme, et compacte, qu’on peut sentir facilement entre la peau et la muqueuse, sur le vivant et sur le cadavre. En dehors d'eux, les fibres du. buccinateur s’entrecroisent à leur tour...Ce.croisement se fait dans les parties, profondes, il. est en nattes, mais, assez, peu régulier. Après s’être entrecroisées, toutes ces fibres pénètrent dans les lèvres et . s’y disposent en faisceaux parallèles, cette disposition est plus marquée dans la lèvre inférieure, où les faisceaux se détachent plus nettement.. ...

Qn peut reconnaître que le buccinateur, après -avoir contourné, en arc de cercle la. masse fusionnée des deux triangulaires, ya former, le .puissant faisceau musculaire du bord libre des lèvres; il constitue la zone de transition entre la peau et la muqueuse, zone ordinairement dépourvue’ de poilt et de glandes. C’est d’ailleurs un fait important à signaler dans les

recherches d’Aeby, que la découverte histologique du faisceau direct marginal, déjàreconnu, du reste, par Cruveilhier.—En résumé, d’après Aeby, l’orbiculàire n’est pas un muscle propre, mais n’est que le prolongement du buccinateur et des triangu-

Somme on le voit, il résulte de toutes ces descriptions que le muscle orbiculaire'n’a pas une existence propre, les fibres qui le'constituent étant en Continuité directe avec celles des musclés voisins; disposition qui semble devoir lui enlever son autonomie. Malgré cela,' cependant, s’il faut en croire’ les diversès opinions précédemment exposées, un tel mode d’agencement de ces fibres, loin de s’opposer à cette autonomie, suffit au Contraire à explique le rôle et les fonctions de cet appareil musculaire servant de sphincter.

■Cette conception de Ces systèmes - antagonistes tend cependant à être de plus en’plüs rejetée; elle n’est, en effet, que le résultat de constatations incomplètes sinon inexactes, car elle se trouve"liëe le plus souvent à des moyens d’investigation nécessairement insuffisants. «’ L'a doctrine, dit M. Sâppey, des muscles antagonistes, comme le pyramidal et le frontal, le canin et le triangulaire, le buccinateur et l’ofbiculaire, est si clairement réfutée aujourd’hui par toutes les notions que nous possédons sur la structure et 1 le modé'd’aotio'n dès fibres contractiles, qu’elle ne mérite même plus l’honneur d’être discutée » .

Les diverses hypothèses qüè nous venons d’énumérer doivent donc être remplacées par une conception plus rationnelle et mieux fondée; basée sur' une observation mieux conduite des faits et d’aocord, cette fois, âvec les lois de la physiologie et lés données dé la clinique; c’est cètte dernière opinion' qu’il nous reste'maintenant à étudier.

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