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II. — Hypothèse de l'individualité

La disposition et l’agencement des fibres musculaires qui forment les muscles constricteurs des orifices naturels ont toujours été pour les anatomistes un problème difficile à résoudre. Constamment, en effet, on constate, autour de cesorifices, une double disposition de faisceaux musculaires, savoir : un système dilatateur à fibres radiées, et un système constricteur à fibres en apparence circulaires. Ces divers faisceaux, en .se réunissant se pénètrent de telle sorte qu’il est à peu près impossible de les isoler par le scalpel et qu’il a été nécessaire, pour en établir nettement les limites, de recourir à un autre mode d’investigation. Les résultats de l’expérimentation physiologique viennent, en effet, confirmer et compléter les données de l’anatomie descriptive, d'accord en cela avec les constatations qui dérivent de l’observation clinique. Néanmoins, ce que la physiologie et la clinique démontrent, l’anatomie ne l’a pas toujours accepté, et nous avons vu que beaucoup d’auteurs ont jadis soutenu, et que même la plupart pensent encore aujourd’hui que ces divers muscles, dont les fonctions s’opposent et se contrarient, sont anatomiquement en continuité directe, et que cette disposition, loin d'exclure leur antagonisme, suffit au contraire à l’expliquer.

C’est ainsi que pour Cruveilhier et pour Aeby le muscle orbiculaire, constitué par les fibres soit du buccinateur, soit du triangulaire et du canin, peut cependant se contracter Indépendamment de ces muscles à la manière d’un sphincter.

Si, d’autre part, nous étendons la comparaison à des systèmes musculaires analogues, nous voyons, par exemple, que le sphincter externe de l’anus est considéré par beaucoup d’anatomistes comme formé par la continuation des muscles voisins,

particulièrement par les fibres du releveur, et que cette continuité est parfaitement compatible, d’après eux, avec l’indépendance de ses fonctions.

Quelques observateurs se sont pourtant élevés contre cette étrange conception de la structure et des fonctions des appareils musculaires servant de sphincter et leur ont accordé une existence propre.

Avant l’époque où Santorini et Albinus décrivaient l’entrecroisement des fibres de l’orbiculaire à l’angle des lèvres et affirmaient leur continuité avec celles des muscles antagonistes, il était d’usage de considérer ce muscle comme formé par des faisceaux de fibres circulaires sans commencement ni fin, à l’ensemble desquels on attribuait le nom et le rôle de sphincter. Le mérite de Winslow n’est donc pas tant d’avoir constaté l’entrecroisement de ces fibres aux commissures que d’en avoir décrit la distribution et le mode de terminaison à ce niveau, établissant de la sorte les limites de ce muscle et affirmant son, indépendance par rapport aux muscles voisins.

D’après Winslow (1) l’orbiculaire est formé de deux muscles qui se terminent après entrecroisement au niveau des commissures. « En examinant bien, dit-il, les angles des lèvres, on y trouvera les fibres de la lèvre supérieure se croiser avec les fibres de la lèvre inférieure, et on distinguera l’arcade musculaire d’une lèvre d’avec l’arcade musculaire de l’autre. C’est pourquoi j’en fais deux que j’appelle, en général, demi-orbiculaires et, en particulier, l’un demi-orbiculaire supérieur et l’autre demi-orbiculaire inférieur ; il serait mieux de les appeler demi-ovalaires » . Décrivant ensuite le mode de terminaison des fibres du buccinateur, il ajoute : « Toutes ces fibres s’amassent, peu à peu en allant vers la commissure des lèvres où elles se

glissent derrière l’extrémité et l’union des muscles orbiculaires qui les couvrent et auxquels elles sont-fortement attachées».

M. Sappey (1) adopte entièrement les conclusions de Winslosv; et, comme lui, il affirme qu’il existe réellement dans la région intermaxillaire quatre muscles entièrement'indépendants'et sans continuité entre eux, les deux, buccinateurs et les deux demi-orbicülaires.

Cette opinion, bien qu’émanant d’-une source aussi autorisée, devait cependant, d’après nous, être contrôlée par un examen plus exact et plus précis,, nous voulons parler de l’examen histologique. et c’est le résultat de nos recherches personnelles dirigées dans ce sens, qu’il nous reste maintenant à présenter/

La musculature des lèvres est, nous l’avons dit, essentiellement constituée par un système de fibres concentriques dont l’ensemble a reçu le nom d’orbiculaire des lèvres; et qui remplit les fonctions-d’appareil constricteur de l’orifice buccal. A ce' système concentrique aboutissent de nombreux faisceaux 1 musculaires, à disposition radiée, séparés èn différents groupes, et qui forment les muscles dilatateurs de cet '.orifice.- ; -

Ces muscles sont répartis en plusieurs couches superposées"" on peut néanmoins les décrire comme disposés suivant deux plans, l’un'superficiel; l’autre profond; lacouChesiiperficielléSè' composant des deux élévateurs, des zygomatiques, dù canin, du risorius, du triangulaire et du carrédu menton, et'la couche’' profonde étant formée par le bùocinàteur et-par l’orbiculairé; Les muscles superficiels, pairs èt symétriquement placés, dont 1 l’ensemble est destiné à. dilater l’orifice buccal, peuvent dans certains casse contracter isolément; ou encore combiner diversement-leur action. C’est ainsi'que-l’on distingue des muscles '

élévateurs de la lèvre supérieure, des muscles abaisseurs de la lèvre inférieure, et que d’autres muscles sont spécialement destinés à porter la commissure soit en haut, soit en bas, soit enfin en dehors. D’autre part, ces divers groupes musculaires étant semblablement disposés, et la distribution et le mode de terminaison de leurs faisceaux étant tout à fait analogues, il en résulte que leur description devient absolument comparable. C’est ainsi qu’aux élévateurs propre et commun de la lèvre supérieure, unis au petit zygomatique, correspondent les fibres du carré du menton, et l’on sait que ces deux groupes musculaires sont désignés par les Allemands, depuis Henle, sous le nom de muscles carrés supérieur et inférieur. De même, le risorius et .le grand zygomatique, le triangulaire et le canin (désigné par . les Allemands depuis Henke sous le nom de triangulaire supérieur) affectent entre eux des dispositions tout à fait semblables.

Etudier le mode de terminaison de chacun de ces muscles et prouver leur indépendance par rapport aux fibres de l’orbiculaire, compléter les données de cet examen anatomique et histologique par l’expérimentation physiologique et par les faits cliniques, tels ont été notre plan et notre but.

' Grand zygomatique. — Les fibres du grand zygomatique, obliques en bas et en dedans, se terminent au niveau de la commissure où elles s’entrecroisent avec les faisceaux du canin et du triangulaire. Elles se divisent en deux couches : l’une superficielle, l’autre profonde. La couche superficielle, plus considérable, va s’insérer aux téguments qui recouvrent la commissure, la couche profonde se continue avec le triangulaire, d’après Cruveilhier, avec le buccinateur, d’après M. Sappey. Aeby donne de cette terminaison une description un peu

différente. D’après cet auteur, le muscle, arrivé sur le bord externe des triangulaires qui s’entrecroisent, se partage en un faisceau superficiel et faible et un faisceau profond et fort. Ce faisceau superficiel va directement à la peau en avant du triangulaire. Le faisceau profond se place tout près du buccinateur, mais sans se confondre avec lui. Ses fibres vont, les unes traversant à angle aigu le buccînateur, se terminer dans la muqueuse voisine de la commissure, les autres entourer en anse le triangulaire et se diriger en avant pour atteindre la peau. Les deux triangulaires passent donc dans une anse formée par les deux faisceaux du zygomatique,' d’où la confusion des coupes horizontales.

Ruge (1) a de même, constaté chez les singes que le grand zygomatique se termine à l’angle de la bouche par des fibres superficielles et par des fibres profondes. Leur division se fait au bord externe de l’entrecroisement des triangulaires, dans lesquels elles pénètrent plus ou moins, et que quelques-unes même traversent. Les fibres profondes se croisent et vont à la lèvre supérieure et à la lèvre inférieure; le plan profond est, du reste, le plus épais, il s’adjoint au buccinateur et va à la muqueuse; les fibres superficielles se fixent au contraire à la peau.

Voici, d'autre part, ce que nous avons observé. Lorsqu’on pratique une coupe du grand zygomatique dans la direction de ce muscle au niveau de la commissure,.on voit les fibres se diriger dans le tissu sous-dermique, entre la peau et les fibres du canin et du triangulaire entrecroisées èt transversalemeiît sectionnées. Arrivées à quelques millimètres du muscle orbiculaire, qui occupe le bord libre des lèvres sous la forme d’un gros faisceau parfaitement isolé, ces fibres se recourbent et

pénètrent dans la peau où elles se terminent par des fibrilles de plus en plus minces, diversement éparpillées.

11 est donc parfaitement établi que le muscle grand zygomatique n’a aucun rapport direct avec le muscle orbiculaire. Il est d’ailleurs à remarquer que ce muscle situé sur un plan plus superficiel par rapport à l’orbiculaire présente des dimensions variables. Il est quelquefois très faible, il peut même manquer, ce qui est rare ; et, chez les singes, qui ont cependant un orbiculaire très développé, Macalister a vu le grand zygomatique manquer entièrement. Souvent, au contraire, ses faisceaux se renforcent et se multiplient. De semblables variations n’ont jamais été simultanément constatées pour l’orbicu-

D’autre part, si l’on étudie l’action de ce muscle, on voit qu’il n’est évidemment pas destiné à fermer l'orifice buccal. Il attire la commissure des lèvres en haut et en dehors, c’est le muscle de la joie (Duchenne) ; sous l’influence de l’habitude, il peut atteindre des dimensions parfois considérables : c’est le muscle de la grimace, le muscle des valets de comédie (Moreau, de la Sarthe).

Risorius de Santorini. — Les fibres parvenues au niveau de la commissure des lèvres se mêlent, d’après M. Sappey, à celles des muscles grand zygomatique et triangulaire et s’attachent pour la plupart à la peau. D’autres, moins nombreuses, se joignent à la partie correspondante du buccinateur pour s’insérer comme celui-ci à la muqueuse buccale. Pour Aeby, ses fibres passent en avant du triangulaire et finissent dans la peau de la commissure ; nous avons constaté une disposition tout<à fait semblable. D’ailleurs, nous n’insisterons pas davantage sur la disposition des fibres de ce muscle dont l’existence est, on le sait, loin d’être constante. Il manque, de même, chez presque tous les Primates, chez tous d’après Ruge. Cependant,

d’après Hartmann (1), le gorille aurait un risorius très long, recouvrant par son faisceau inférieur le peaucier du cou et n’en constituant pas une émanation.

Carré du menton et Releveurs. — Les muscles releveur superficiel, releveur profond et petit zygomatique forment un groupe musculaire assez distinct, désigné sous le nom de carré supérieur, etdontles fibres présentent dans leur mode de terminaison une disposition analogue à celle du carré du menton ou carré inférieur.

Les anatomistes ont toujours admis que les carrés supérieur et inférieur n’ont aucun rapport avec l’orbicuiaire et se placent au-devant de ce muscle pour aller se fixer à la peau ; la direction de leurs fibres est réciproquement perpendiculaire, les fibres du carré étant verticales. Aeby a montré, d’autre part, qu’un certain nombre de fibres traversent Torbiculaire’jusqu'à. la muqueuse qui avoisine le bord libre. Cet entrecroisement des deux carrés supérieur et inférieur avec l’orbicuiaire se ferait surtout dans leur partie médiane, c’est-à-dire sur leur bord interne.

Si l’on pratique sur une lèvre inférieure d’un fœtus à terme, durcie par les procédés ordinaires, une ' coupe antéro-postérieure, passant à quelques millimètres en dehors de la ligne médiane, on constate que l’orbicuiaire, dont les faisceaux sont transversalement sectionnés, apparaît sous la forme d’une L dont l’angle arrondi, dirigé en arrière, occupe le bord libre de cette lèvre. La longue branche est placée directement sous la muqueuse, dont elle occupe toute la hauteur; la branche courte, légèrementincurvée, occupe le bord libre à O^OOt ou 0"002 de sa surface et finit à peu-près à l’endroit où commencent les follicules pileux. Entre le muscle orbiculaire

et la peau pénètrent les faisceaux du carré, qui se subdivisent en faisceaux secondaires qui vont se fixer à la peau sur toute la hauteur de la lèvre. Comme Aeby, nous avons vu les faisceaux les plus élevés du carré, au lieu d’aller se fixer à la peau, traverser le muscle orbiculaire et s’insérer à la muqueuse. Ce croisement à angle droit de' quelques fibres du carré n’exclut pas, on le conçoit, l’indépendance de ce dernier.

La galvanisation des muscles carrés supérieur et inférieur donne d’ailleurs des résultats non moins précis : elle montre, en effet, que le muscle carré inférieur est abaisseur de la lèvre inférieure et que les muscles qui constituent le carré supérieur sont élévateurs de la lèvre supérieure. D’autre part, chez les Ruminants, qui ont un orbiculaire très développé, il est impossible ou tout au moins difficile de retrouver l’analogue du carré du menton (Chauveau et Arloing). Enfin, chez les Prosimiens il. n’existe pas et n’est représenté que par des faisceaux directs du platysma.

D’après ce qui précède, on voit que tous les muscles grand zygomatique, risorius, carrés supérieur et inférieur, ont une existence indépendante, qui, d’ailleurs, est admise sans contestation par tous les auteurs, cette opinion s’appuyant sur des preuves anatomiques et physiologiques indiscutables. Restent le buccinateur et les triangulaires, sur la terminaison desquels l’accord n’est pas encore parfaitement établi.

: Buccinateur.— Nous avons vu que la continuité des fibres de ce muscle avec celles de l’orbiculaire, niée par Winslow et par M. Sappey, est admise par la. plupart des anatomistes, entre autres par Aeby, qui cependant ne reconnaît cette continuité que pour le faisceau musculaire puissant qui occupe le bord libre des; lèvres. Les recherches anatomiques et histologiques que nous avons faites nous ont, au contraire, donné des résultats

î° Examen anatomique .— Lorsqu’on dissèque le buccmateur, on voit que ce muscle, situé sur un plan plus profond que celui de l’orbiculaire et des muscles radiés, a ses fibres dirigées dans un sens tout autre que celui des fibres de l’orbiculaire, .surtout les, plus inférieures et les plus supérieures qui se dirigent horizontalement en dedans pour aller se fixer à la muqueuse, et ne paraissent nullement s’entrecroiser. Les triangulaires qui reposent sur lui en sont séparés par une légère couche de tissu celluloadipeux, remplacée plus en arrière, par la bourse rétro-maxillaire dite boule de Bichat.

2° Examen histologique. — Si l’on pratique des coupes rigoureusement horizontales, passant par la commissure, .on constate les dispositions suivantes : le muscle buccinateur, coupé dans le sens de sa direction, apparaît sous la forme de faisceaux parallèles placés directement sous la muqueuse, et. se dirigeant vers l’angle labial. La plupart de ces faisceaux, situés entre la muqueuse et les fibres entrecroisées du triangulaire et du canin transversalement sectionnées, arrivés à l’angle de la bouche, rencontrent les fibres de l’orbiculaire, coupées également en travers; et tandis que les unes, en plus grand nombre, vont se fixer à la muqueuse, d’autres, moins nombreuses, se recourbent en s’insinuant entre les divers faisceaux de ce muscle pour aller se fixer à la peau.

L’indépendance du muscle orbiculaire par rapport au buccinateur, nettement démontrée par l’observation anatomique, et par l’examen histologique,, nous apparaît donc comme un fait indéniable. Ce muscle profond diffère d’ailleurs par plusieurs points des muscles faciaux qui sont des peauciers. A l’encontre de ceux-ci, il possède une forte aponévrose d'enveloppe ; de plus, ses fibres sont en continuation directe avec le constricteur du pharynx. C’est, d’après sa situation et ses usages, un muscle cavitaire, buccal et non facial, et, de ce fait, il appartient à ,1a

vie végétative plutôt qu’il ne constitue un muscle de la mimique; c’est un muscle viscéral plutôt qu’un muscle peaucier. De plus, les muscles buccinateur et orbiculaire n’ont pas un volume directement proportionnel, et le buccinateur peut acquérir par l’usage et le mode d’alimentation des dimensions relativement considérables, sans que l’orbiculaire subisse de son côté un excès de développement; c’est ainsi qu’il est assez volumineux chez l’enfant et chez les gros mangeurs.

Mince chez les Carnivores, le muscle acquiert chez les Herbivores un Volume assez considérable, et, tandis qu’une partie de ses fibres, située sur un plan profond, ne va même pas dans les lèvres; la partie qui occupe le plan superficiel présente une direction toute différente presque perpendiculaire par rapport à celle des ■ fibres de l’orbiculaire. D’un autre côté, ce dernier muscle peut augmenter sensiblement de volume sans que, de ce fait, le buccinateur ait le sien modifié; ainsi, le buccinateur présente des dimensions moyennes chez le nègre et chez' le gorille qui ont au contraire un orbiculaire très développé, Ruge décrit chez les Primates deux buceinateurs superposés sans limites précises : le superficiel serait primitif et indépendant, le profond serait en rapport génétique avec l’orbiculaire.

Les résultats que donne l’excitation de ce muscle nous montrent qu’il est l’antagoniste de l’orbiculaire des lèvres. Son action principale est de creuser les joues et de comprimer la cavité buccale. Il porte la commissure des lèvres en arrière en rapprochant les lèvres et les allongeant transversalement; le buccinateur s’allonge, au contraire, si l’orbiculaire se contracte. Son action implique donc son antagonisme. Nous n’insisterons pas sur ses divers usages, ni sur le rôle qu’il joue dans la succion, le jeu des instruments à, vent, et surtout dans la mastication.

Triangulaire et Canin. — Cruveilhier, dans les descriptions

duquel on remarque une insistance très accusée en faveur de la doctrine de la continuité des muscles antagonistes, ne manque pas de considérer le triangulaire et le canin comme constituant un seul et même muscle, étroit à sa partie moyenne et large à ses extrémités. Ces deux muscles envoient en outre à l’orbiculaire quelques faisceaux de renforcement. « Sur quelques sujets, dit-il, surtout en examinant ce muscle (triangulaire) par sa face profonde, il m’a paru concourir à la forma- .tion du labial supérieur et s’insérer par quelques fibres à la , fossette incisive » et, d’autre part, il ajoute : « II m’a paru évident, chez un certain nombre de sujets, que le canin se , continuait par ses fibres de terminaison inférieure avec le labial inférieur» (1).

Ces faisceaux musculaires que le triangulaire et le canin envoient dans les lèvres ne sontdonc, d’après Cruveilhier, que des portions accessoires de l’orbiculaire qui n’entrent que pour une faible part dans la formation de ce muscle, lequel est : surtout constitué par les fibres entrecroisées du buccinateur..

Henke (2) le premier, affirme, d’après des recherches purement macroscopiques que les muscles triangulaires supérieur et inférieur contribuent au contraire en grande partie à former .l’orbiculaire. D’après cet auteur, le triangulaire et le'canin (triangulaire supérieur), arrivés à l’angle de 'la bouche, s’y entrecroisent, mais ne s’y terminent pas. Il n’existe donc 4 ce .niveau qu’un entrelacement de fibres musculaires, sans qu’il , y ait, comme l’avait cru Henle, une commissure tendineuse interposée. Ces deux muscles offrent d’ailleurs la même forme et la même direction, en sens inverse seulement. 11 n’existe .entre eux qu’une différence topographique : le triangulaire

supérieur est recouvert par le carré supérieur, tandis que c'est l’inverse pour le triangulaire inférieur. Le canin pénètre dans la lèvre inférieure et y constitue une couche superficielle de l’orbiculaire parallèle au bord labial; au contraire, le triangulaire inférieur est profond après son entrecroisement et va se rendre à la peau et au maxillaire supérieur.

Après Henke, Aeby reprend la question au point de vue histologique et décrit d’une manière analogue l’entrecroisement du triangulaire près de la commissure et la terminaison dans les lèvres de ces muscles, qui vont former la portion excentrique de l’orbiculaire ; la portion marginale étant surtout constituée par les fibres entrecroisées et prolongées du muscle buccinateur. Le lieu d’entrecroisement des triangulaires est marqué à l’angle.labial par un noeud dur qu’on sent entre les doigts, même sur le vivant, près, de la commissure.

Aujourd’hui le schéma d’Henke-Aeby est devenu classique en Allemagne et nous voyons Fr. Merkel (1) adopter entièrement la description de ces auteurs. Seulement, on admet généralement qu’au niveau de l’angle les deux triangulaires sont superficiellement adhérents à la peau par émission d’un certain nombre de leurs fibres.

Nous avons de notre côté pratiqué des coupes parallèles au triangulaire et- constaté que le triangulaire inférieur s’entrecroise avec les fibres du triangulaire supérieur et se continue directement avec les fibres excentriques du muscle orbiculaire.

D’autre part, lorsqu’on dissèque d’une manière attentive le triangulaire et le canin, on constate : 1” que ces deux muscles se réunissent près de la commissure à 0” 01 de l’angle ; leurs fibres ramassées s’entrelacent à ce niveau, formant ce point nodal, musculaire mais non aponévrotique, décrit par Henke et

par Aeby ; 2° que leur plan superficiel est adhérent à la peau. Le triangulaire inférieur envoie quelquefois à l’aponévrose buccinatrice un faisceau de fibres superficielles et externes ; d’ailleurs en nombre très restreint, sous lequel passe parfois l’artère faciale; 3” que la masse principale pénètre d’une manière très nette dans la lèvre supérieure ou dans l’inférieure et va constituer la partie excentrique du muscle orbiculaire.

■ Les résultats de l’observation anatomique et de l’examen histologique sont du reste entièrement confirmés par les données de l’expérimentation physiologique. Les expériences de Duchenne (de Boulogne) prouvent que le triangulaire, par exemple, ne se termine pas totalement à l’angle des lèvres et envoie des faisceaux musculaires dans la lèvre supérieure et à l’aile du nez. En analysant les effets de sa contraction, on constate que : 1° les commissures labiales abaissées sont tirées en bas et en dehors; 2° l’ouverture labiale, forme une courbe à concavité inférieure; 3“ le sillon naso-labial abaissé et tiré se rapproche de la verticale; 4“ la lèvre supérieure est légèrement abaissée ainsi que la narine qui se ferme un peu ; 5” les plis et les reliefs cutanés dus à cette contraction sont perpendiculaires au sens des fibres. L’action du muscle triangulaire porte donc sur la totalité de son territoire d’insertion cutanée, depuis l'angle labial jusqu’au nez et jusqu’au menton ; mais il est à remarquer qu’elle est surtout effective au point initial de cette insertion cutanée, à l’union de la partie fixe et de la partie mobile, c’est-à-dire à l’angle des lèvres. Le reste ne subit, en effet, qu’un mouvement d’entraînement ou plutôt d’extension en masse à peine visible extérieurement ; fait qui explique l’absence, dans cette partie mobile, des plis et des rides de

Nous aurons plus tard à étudier la disposition qu’affectent les fibres du triangulaire et du canin dans chacune des lèvres et

leur mode de terminaison. Nous ferons seulement remarquer que cette continuation de ces fibres musculaires avec l’orbiculaire n’exclut pas l’indépendance de ce muscle tel que nous le concevons.

Si en effet nous jetons un coup d’œil rapide sur les descriptions diverses que nous venons d'énumérer, nous constatons que notre manière de voir, conforme en partie à celle des auteurs allemands, en diffère cependant d’une manière très nette en ce qui concerne l’indépendance du muscle orbiculaire par rapport aux fibres du buccinateur. D’après Aeby, en effet, celles-ci, après s’être entrecroisées, contournent en arc de cercle la masse fusionnée des deux triangulaires et vont former le puissant faisceau musculaire du bord libre des lèvres. Or nous croyons avoir prouvé, d’une part, que les fibres du buccinateur, étudiées dans leurs rapports avec les fibres de l’orbiculaire, en sont absolument indépendantes ; d’autre part, que les fibres du triangulaire et du canin vont constituer la portion excentrique du sphincter des lèvres. C’est donc la portion marginale du muscle orbiculaire, celle qui occupe le bord libre des lèvres, qui seule, d’après nous, est nettement indépendante et constitue le véritable sphincter de l’orifice buccal.

Cette indépendance du faisceau marginal est du reste prouvée ou tout au moins confirmée par les faits si intéressants qui découlent de Inobservation clinique. Sous l’influence des causes pathologiques les plus variées, les deux parties de l’orbiculaire peuvent être isolément atteintes par la paralysie, et cette abolition du mouvement dans l’une ou l’autre de ces parties permet de les dissocier aussi bien que pourrait le faire l’examen anatomique le plus parfait, et de prouver leur individualité réciproque. — Dans la paralysie labio-glosso-laryngée, par exemple, nous voyons la tonicité ou la contraction active des mus-

clés dilatateurs antagonistes maintenir l'orifice buccal constamment entr’ouvert. Le sphincter des lèvres est, en effet, paralysé ainsi que le prouvent l’écoulement continu de la salive au dehors l’impossibilité de siffler, de souffler, de prononcer certaines voyelles entre autres l’o et Vu, etc. La portion excentrique paraît au contraire intacte, et le masque pleurard qui s’observe sur la face de ces malades ne saurait être attribué qu’à une prédominance d’action des triangulaires qui abaissent la lèvre supérieure en attirant la commissure en bas et en dehors.

Chez les sujets atteints d’hémiplégie faciale, c’est au contraire la portion périphérique qui est frappée, et le faisceau marginal demeure intact. La bouche prend alors l’aspect, selon l’expression heureuse de Charcot, d’un point d’exclamation horizontal ou plutôt légèrement oblique dont la petite extrémité correspond au côté malade. L’hémiplégie s’arrêtant sur la ligne médiane, la partie excentrique du côté paralysé perd sa tonicité musculaire et les lèvres s’affaissent de ce côté; du côté sain, au contraire, les muscles dilatateurs s’opposent à cet affaissement des lèvres et maintiennent leur écartement normal. Les fonctions du sphincter marginal ne sont pas abolies et les malades atteints d’hémiplégie peuvent fermer la bouche, souffler, siffler, parler, etc., .toutes ces fonctions s exécutant du reste de travers par suite de la déviation de la bouche et de la paralysie de la moitié de ses dilatateurs.

L’étude électro-physiologique de ces deux portions de l’orbiculaire donne des résultats non moins précis, ainsi que le prouvent les expériences de Duchenne que nous avons, du reste, contrôlées. Lorsque l’excitation est portée sur le bord libre des lèvres, l’orbiculaire marginal se contracte seul, les bords des lèvres, se froncent, la muqueuse se plisse et l’orifice buccal prend une forme arrondie. La galvanisation de l’orbiculaire périphérique démontre, de même, son indépendance de contrac-

tion et sa séparation pour chaque lèvre en deux faisceaux secondaires et unilatéraux (1).

L’étude de la structure et des fonctions du muscle orbiculaire classique nous conduit donc à admettre que ce muscle est formé de deux parties, l'une périphérique, qui n’est que la terminaison des muscles radiés ; l’autre centrale, marginale, et indépendante qui constitue le véritable orbiculaire ou sphinc-

En résumé, l’étude du muscle orbiculaire considéré dans ses rapports avec les muscles voisins, nous amène aux conclusions

1“ La couche musculaire des lèvres est formée de fibres en apparence circulaires (orbiculaire des auteurs) coupées à angle droit par des fibres nettement radiées (carrés, zygomatiques, risoriüs) ;

2“ Le buccinateur ne pénètre que latéralement dans les lèvres, dans leur tiers externe seulement, et son plan sous-muqueux est plus profond que celui de l’orbiculaire auquel il ne se mêlé pas;

" 3" Les deux triangulaires pénètrent en grande masse dans les lèvres et constituent toute la portion excentrique de l’orbiculaire classique;

4° La portion concentrique ou- marginale est constituée par un muscle indépendant, qui est pour nous le seul et réel orbicülaire ou sphincter.

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